‹ Le théâtreChapitre 26 sur 88 · RUTEBEUF · texte numérisé non relu

RUTEBEUF

en Brie, en Champagne, en Bourgogne, en la forêt d'Ardenne, pour occire les bêles sauvages et pour en tirer les onguents pour donner médecines à ceux qui ont les maladies dans le corps. Ma dame me dit et me commanda que, en quelque lieu que je vinsse, je disse certaines choses pour que ceux qui seraient autour de moi y prissent bon exemple ; et, parce qu'elle me fît jurer sur des reliques quand je la quittai, je vous apprendrai à vous guérir du mal des vers si vous le voulez ouïr. De par Dieu!

« Quelques-uns me demandent d'où les vers viennent. Je vous fais assavoir qu'ils viennent de diverses viandes réchauffées et des vins mis en fûts et boutés. Ils se créent dans le corps par la chaleur et par l'humeur, car, comme disent les philosophes, toutes choses sont créées par la chaleur et par Fhumeur, et pour cela viennent les vers dans le corps, qui montent jusqu'au cœur, et font mourir d une maladie qu'on appelle mort subite. Faites le signe de la croix ! Dieu vous en garde tous et toutes.

« Pour la maladie des vers guérir, à vos yeux vous la voyez, sous vos pieds vous la foulez, la meilleure herbe qui soit dans les quatre parties du monde, c'est Tarmoise. Les femmes s'en ceignent le jour de la Saint-Jean, et en font des chapeaux sur leur tête, et disent que la goutte ni le vertige ne peut les prendre ni à la tête, ni aux bras, ni aux pieds ni aux mains ; mais je m'étonne que leur tête ne se brise, et que leur corps ne se rompe par le milieu, tant Fherbea de vertu en soi. Dans cette Champagne, où je suis né, on l'appelle marrebour, ce qui veut dire la mère des herbes. De cette herbe vous prendrez trois racines, cinq feuilles de sauge, neuf feuilles de plan-

tain. Battez ces choses en un mortier de cuivre, avec un pilon de fer, prenez le jus à jeun par trois matins, vous serez guéri de la maladie des vers.

« Or, ôtez vos chaperons, tendez les oreilles, regardez mes herbes que ma dame envoie en ce pays et en cette terre ; et parce qu'elle veut que le pauvre y puisse aussi bien arriver que le riche, elle m'a dit d'en donner pour un denier I Car tel a un denier dans sa bourse qui n'y a pas cinq livres. Et elle me dit et me commanda que je prisse un denier de la monnaie qui aurait cours dans le pays et dans la contrée où je viendrais : à Paris un parisis, à Orléans un orléanois, à Etampes un étampois, à Bar un barrois^ à Vienne un viennois, à Clermont un clermondois, à Dijon un dijonnois, à Mâcon un mâconnois, à Tours un tournois, à Troyes un tressien, à Reims un reincien, à Provins un provenésien, à Amiens un monsien, à Arras un artésien, au Mans un mansois, à Chartres un chartain, à Londres en Angleterre un esterlin; pour du pain, pour du vin à moi; pour du foin, pour de Tavoine à mon roussin ; car celui qui sert Tautel doit vivre de l'autel. Et je dis que s'il y avait si pauvre, ou homme ou femme, à n'avoir que donner, qu'il s'avance : je lui prêterais Tune de mes mains pour Dieu, et Tautre pour sa mère, à la condition que d'aujourd'hui en un an il fît chanter une messe du Saint-Esprit, je dis nommément pour rame de ma dame, qui ce métier m'apprit...

« Ces herbes, vous ne les mangerez pas ; car il n'y a si fort bœuf en ce pays, ni si fort destrier, qui, s'il en avait aussi gros qu'un pois sur la langue, ne mourût de maie mort, tant elles sont fortes etamères; et ce qui est amer à la bouche est bon au cœur.

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