‹ Le théâtreChapitre 64 sur 88 · LA MÈRE DU ROI · texte numérisé non relu

LA MÈRE DU ROI

Si elle-même ne se garde, Fils, je ne la pourrais garder.

Et ce point seule la regarde, Si elle est sage.

LA JEUNE FILLE

Dame, s'il plaît à Dieu, mon cœur A mal faire ne tournera.

Comme chambrière suis prête A vous servir.

LE ROI

Non pas ainsi, in'amië chère, Mais vous serez sa demoiselle, Jusqu'à ce que bonne nouvelle Il vous arrive.

LA JEUNE FILLE

Que Dieu veuille s'en souvenir l Cher sire, il m'en est bien besoin.

Mais ne peut être, suis trop loin De mon pays.

LE ROI

Si loin en êtes, de par Dieul

Il se pourrait que vous ayez

Des amis, que pas ne savez,

Bien près de vous.

LA JEUNE FILLE

Ceux que j'y ai. Dieu les protège De mal, de peine et de souffrance I

BÊRTHEQUINE 183

Et VOUS, cher sire, le premier, Pour ce que de moi vous a plu, Ce me semble, me recevoir En votre grâce.

LE ROI

Il n'est rien que pour vous ne fasse.

La première entrevue du roi d'Ecosse et de Berthequine est loin d'avoir la noiênie grâce dans le roman original. Le roi y interpelle la jeune fille en ces termes :

« Belle, fait-il, de votre terre Voudrais près de vous m'enquérir, D'où vous êtes et de quel gent.

Dites-le moi, et sachez bien Qu'aucun mal ne vous en viendra, Car vous aurez à votre gré Tout ce qui plaire vous pourra. »

La jeune fille lui répond :

« Sire, tous ceux qui bien me font Grand mérite y peuvent avoir; Car pauvre suis, sans nul avoir, De pays étranger venue Toute seule par mer salée.

Comme malheureuse chélive Et plus triste chose qui vive.

Celle qui voudrait ne pas être.

S'il plaisait au bon Roi céleste !

Que plus rien on ne me demande, Car j'aimerais mieux être en bière Que de raconter mon malheur.

Plutôt mourir que le conter. »

Et pendant qu'elle ainsi parlait.

Le roi la regarde et il voit Les larmes des yeux qui lui coulent.

Comme à regret la voit pleurer.

Il l'a à la reine envoyée.

C'est seulement plus tard que nous voyons nattre et crottre, dans le roman, l'amour du roi et la haine de sa mère pour l'étrangère. L'obligation d'adapter les événements à la scène^ en les condensant, a été pour notre vieil auteur dramatique une heureuse contrainte.

Après son entrevue avec Berlhequine, le roi va prendre un peu de repos, et laisse la jeune fille avec sa mère. Celle-ci a rongé son frein pendant le tendre dialogue. Restée seule avec l'inconnue, elle la traite d'intrigante, de sauvage et de manchote, lui reproche d'aspirer à l'amour de son fils, et la fait fondre en larmes. Le roi revient sur ces entrefaites:

LE HOI

Qu'est-ce là? QuVvez, Berlhequine, Pour pleurer ainsi? Je vous prie, Dites-le-moi.

LA JEUNE FILLE

Cher sire, ce n'est pas sans cause Que je pleure et fais triste mine.

Céans on ne me chérit guère, Ce m'est avis.

Et qui ? Dites-le-moi bien vite, Savoir le veux.

LA JEUNE FILLE

Sire, ne me plains de personne.

Mais ma chère dame m'a dit, Votre mère, avec grand dépit.

Qui me fait être si osée Que de vous je pense être aimée.

Certainement, mon seigneur doux, Jamais n'y pensai. Dieu le sait!

Je ne sais si elle me hait ; Mais manchote m'a appelée, Et en courroux m'a reproché

BERTHEQUINE 185

Qu'on ne sait rien de ma famille, Qui elle est ni elle peut être .

Et tels paroles mal me font, A ce point qu'en moi tout se fond Mon cœur en larmes .

LE ROI

Par ma tête I Avant que le terme De huit jours, non pas de dix, passe, Si j'ai encore assez dévie, Qualité et nom vous aurez.

Tout ce qu'elle a dit oubliez.

De grâce, douce Berthequine.

D'Ecosse je vous ferai reine, Je vous le jure.

LA JEUNE FILLE

Sire, ma naissance est trop basse ; Tel état ne m'appartient pas.

Et que diront tous vos barons, Si une infirme vous prenez ? Ils diront qu'êtes hors de sens D'agir ainsi. .

LE ROI

A qui que la chose déplaise, Vous aime tant, de bonne amour, Qu'il sera fait et sans retard.

Le mariage s'accomplit, et plusieurs mois se passent. Puis, le roi d'Ecosse, apprenant qu'il doit y avoir un grand tournoi à Senlis, s'embarque pour la France. Pendant son absence, la reine met au monde un bel enfant. Mais peu de temps après, grâce à un artifice infernal de la reine mère, qui fait tenir au prévôt une fausse lettre du roi, on s'apprête à faire périr par le feu la jeune reine et son fils.

Elle se lamente :

Eh 1 très douce Vierge Marie,

Je ne crois qu'il soit femme en vie

186 LE TflÉATRK AU MOYEN AGE

Plus infortunée que moi.

Eh ! doux roi d'Ecosse, et pourquoi

M'avez vouée à telle mort ?

Encor, si seule je mourais,

N'en serais pas si désolée.

Elle embrasse son Bis :

Mais de celte douce rosée, Qui est un si pur innocent, Vous avez pu Tordre donner Qu'avec sa môre il soit brûlé I En y pensant, le cœur me fend De douleur. Ahl mon doux enfant I

Elle embrasse encore son fils, et supplie qu'on leur laisse à tous deux la vie sauve, qu'on lui permette d'aller, comme une pauvre femme, chercher sa vie et celle de son enfant loin de l'Ecosse. Le prévôt a pitié d'elle et se décide à l'abandonner sur mer. La voilà donc, pour la seconde fois, livrée aux caprices des flots dans un bateau sans avirons ni gouvernail. Cette fois. Dieu la conduit sur la côte d'Italie. Elle aborde, et rencontre un sénateur, qui lui apprend qu'elle est à Rome; il s'intéresse à elle, la conduit à sa femme et la prend à son service comme cellérière.

Cependant le roi d'Ecosse, à son retour de France, est instruit de ce qui s'est passé pendant son absence. Il décide qu'il ira par le monde à la recherche de sa femme et de son fils, et qu'il commencera par se rendre h Rome, en pèlerinage, pour demander le secours de Dieu. — De son côté, le roi de Hongrie part pour Rome, afin de se confesser. au pape et de demander pardon à Dieu d'avoir ordonné

la mort de sa fille. Tous nos personnages se rencontrent, naturellement, et la reine d'Ecosse tombe dans les bras de son mari et dans ceux de son père. On a trouvé dans la rivière une main qu'on apporte au pape: cette main est celle de la reine, qui a été miraculeusement conservée et amenée là. Par un nouveau miracle, lorsque le pape rapproche du bras de la reine, elle s'y ressoude, et il semble que jamais elle n'ait été coupée. « Il nous faut, dit le pape, nous rendre à ma chapelle pour remercier Dieu. » Et tout le monde quitte la scène, à la suite du pape et de ses chapelains qui chantent une hymne à la louange de Notre-Dame.

La reine Berthe (1)

L'auteur du miracle de Berthe suit le roman célèbre d'Adenet le Roi (xnf siècle) : Berthe au grand pied était fille du roi de Hongrie, Floire, et de la reine Blanchefleur. Demandée en mariage par le roi Pépin, elle part pourla France, accompagnée de son cousin Tibert et de deux serves, la mère et la fille : cette dernière, nommée Aliste, ressemblait extraordinairement à sa maîtresse. Profitant de la ressemblance, les deuif serves et Tibert ourdissent un complot contre Berthe. Le soir du mariage, on réussit à écarter la nouvelle reine, et on lui substitue Aliste ; le lendemain, on met un couteau entre les mains de Berthe, on la pousse dans la chambre

(1) N° 31 de la Collection des Miracles,

de Pépin, et, la faisant passer pour Aliste, on l'accuse d'avoir voulu tuer la reine. On l'entraîne aussitôt loin de Pépin, qui la condamne à mort sans l'entendre. Le traître Tibert la conduit dans la forêt du Mans pour l'exécuter; mais au moment où il va la percer de son épée, les sergents qui l'assistent sont émus de pitié, la délient et la laissent aller. Abandonnée dans la forêt, elle erre tout le jour, et, le soir, s'endort de lassitude sur la terre dure. Pendant son sommeil, Dieu et Notre-Dame viennent la réconforter ; par reconnaissance pour ce secours divin, elle fait vœu de ne jamais dire à personne qui elle est, si ce n'est pour sauver son honneur. Elle rencontre le voyer Simon, et implore sa pitié ; elle lui raconte que, battue par sa marâtre, elle s'est enfuie de la maison de son père. Simon la conduit dans sa maison, où elle est chaleureusement accueillie par sa femme Constance et ses deux filles Aiglante et Isabeau.

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