‹ Le théâtreChapitre 84 sur 88 · SAINT ALEXIS · texte numérisé non relu

SAINT ALEXIS

HUCHON {s' adressant à Alexis) Parlez-moi, parlez, mon ami, je vous en prie.

ALEXIS

Seigneur, volontiers le ferai.

Que voulez-vous ?

HUCHON

Répondez-moi, mon ami doux : Si pour Dieu je vous veux du mien Donner, le recevrez-vous bien Com mendiant ?

ALEXIS

Seigneur, quoi que vous me disiez.

Pauvre suis et pauvre veux être, Et pour Tamour du Roi céleste Je veux si pauvre devenir, Que ne veux autre bien tenir Que ma vie, et lorsque j'aurai Quelque autre chose, au nom de Dieu Le donnerai.

HUCHON

Puisque votre vouloir est tel.

Ami, c'est noble pauvreté.

Prenez donc, c'est ma volonté, Tout cet argent. Ami, tenez.

C'est pour Dieu, et le recevez Pour Dieu aussi.

ALEXIS

Celui pour qui vous m'avez fait Cette aumône, un jour vous la rende, Bien que je ne l'ai point gagnée Ni n'en suis digne.

MUSEHAUT

Ami, plein de dévotion Me semblez, et d'humilité.

Aussi vous ferai mon aumône.

Tenez pour Dieu ce que vous donne.

Et au besoin vous eu aidez.

ALEXIS

Seigneur, Dieu qui nous jugera, Quand \iendra la fin de ce monde, Vous fasse si pur de tout vice Que votre àme en sa gloire habite Sans nulle fin 1

Huchon et Musebaut s'éloignent, et Alexis rend grâce à Dieu.

ALEXIS

Beau sire Dieu, père céleste, Au cœur plein de miséricorde, A toi je dois bien grâces rendre Quand j'ai pu cette aumône prendre De mes propres gens, qui m'ont vu Et qui ne m'ont point reconnu, Tu Tas permis !

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Quelques remarques sur les « Miracles de Notre-Dame ».

Lorsque nos vieux auteurs dramatiques font des emprunts, comme dans Berthequine, à la littérature narrative « courtoise », ils prennent les événements et rintrigue, mais laissent de côté tout ce qui est analyse de sentiments (1), C'est que le public n'était pas le même pour les deux genres, tout aristocratique pour les romans, essentiellement populaire pour le théâtre. Les subtiles analyses du sentiment de l'amour, les entretiens quintessenciés des amants, qui avaient charmé le monde raffiné des cours seigneuriales, n'auraient pu avoir aucun effet sur la foulequisepressait aux représentations dramatiques, et qui ne demandait que des faits et une action émouvante. C'est tout à fait par exception que dans un de nos Miracles (2) on entend un personnage discuter longuement avec lui-même et scruter sa conscience. Il s'agit du frère d'un empereur qui, chargé de veiller sur l'impératrice pendant l'absence de Tempereur, s'éprend follement de sa belle-sœur. Voici en quels termes, dignes de la poésie courtoise, il nous fait part de ses sentiments :

Notre-Dame I Qu'adviendra-t-il?

Mes yeux à mon cœur ont montré

(1) Sur les sources des Miracles de Notre-Dame, voyez Petit de Julleville, les Mystères (Paris, Hachette, 1880), tome II.

(2) V impératrice de Rome j n* 27 de la Collection.

Si bien rexcellente beauté De ma dame Timpératrice^ Que suis comme frappé de mort S'il ne lui prend de moi pitié, Et si n'obtiens son amitié.

Car renom, bonté et simplesse, Courtoisie, douceur, largesse, Honnêteté et avenance, Franchise, belle contenance, Dont elle est dame et trésorière, Ont d'elle, dételle manière, Par le regard mon cœur épris^ Qu*au3c rets est enlacé et pris De Désir, qui m'étreint et lace Tant que ne sais ce que je fasse.

Car Souvenir en mon cœur manque, Plaisance accourt, Vouloir m'assaille.

Penser m'a fait si éperdu Que bientôt j'ai mes sens perdu.

Quand à sa beauté souveraine Regard conduit mon cœur et mène.

Lors ne suis pas de ma soif libre, Mais j'ai plus soif, plus je suis ivre.

D'autant plus bois que plus la vois, Et c' est Plaisance que je bois, Et plus la bois, plus me dessèche.

Ne sais guérir de cette ivresse.

Mais veux avoir autre pensée :

Je l'aime, est ce bien par raison ?

Non point, mais par un sentiment Dont je dois moi-même haïr, Qui cherche à mon frère trahir Et à lui soustraire sa femme.

Ce me sera trop grande honte Si je veux à ce but aller, Et mon temps y mettre et user.

Point ne se peut par raison faire.

Mon fou désir il me faut fuir, Non pas désir, mais grande faute.

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