LA NOUVELLE SALLE
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Les salles do théâtre sont en nombre considérable k Paris. On peut même dire en nombre trop considérable, puisque presque la moitié de ces salles sont vides chaque soir et que des changements de genre réitérés ne réussissent pas h y ramener le public.
11 n'y aurait donc, assurément, aucune espèce de nécessité d'en édifier une nouvelle et le projet exposé ici pourrait être, dès l'.abord, taxé d'inutilité flagrante si la construction
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de cette salle ne devait s'effectuer dans des conditions particulières destinées à en faire la salle modèle, conçue normalement et en vue des exigences légitimes du spectateur qui veut et doit trouver au théâtre le confortable et la sécurité.
Toutes les salles actuelles se composent d'un rez-de-chaussée (orchestre, stalles ou parterre) et d'un nombre variable d'étages. La forme circulaire, adoptée généralement, condamne les deux tiers des spectateurs de ces étages supérieurs à être placés littéralement et sans exagération aucune les uns en face des autres. L'action dramatique ne peut être suivie par eux sur la scène, qu'en tournant péniblement la tête. Si à la rigueur, toutes les personnes placées au premier rang d'un étage peuvent jouir du spectacle au prix d'une torture supportable, les occupants des trois ou quatre rangs placés en arrière sont obligés de se tenir debout, de s'arc-bouter, de se pencher dans le vide pour apercevoir une très petite partie du théâtre. On peut même aflSrmer que dans tous les théâtres actuels, il existe, aux deux derniers étages, toute une
série de places d'où l'on ne voit absolument rien.
Les spectateurs privilégiés des loges du premier étage et des baignoires, enfermés dans des box étroits, obscurs et surchaufTés, perdent encore, par surcroît, le spectacle : une loge de six places de côté, n'importe où, ne peut recevoir que deux personnes normalement assises. Tous les autres locataires de cette loffe se tiennent debout et tâchent de voir il grand'peine. N'oublions pas que les baignoires, engagées sous la première galerie, sont construites de telle sorte que la voix des artistes parvient très imparfaitement à l'oreille.
On peut donc avancer sans se tromper que sur douze cents personnes, il y en a six cents, trois cents à droite, trois cents à gauche, qui ne voient pas le spectacle dans son intégralité.
Tout l'art des décorateurs, toute la partie pittoresque du spectacle est perdue. Un tiers de la salle n'entend pas. La salle de la Comé-
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die-Française, le spécimen le plus remarquable et le mieux aménagé de nos théâtres actuels, est, personne ne l'ignore, un frappant exemple de ce que nous avançons : les spectateurs du dernier étage et des baignoires ne perçoivent que des sons étouffés et confus.
La forme circulaire d'une salle de théâtre est donc illogique, contraire à une représentation rationnelle.
Le spectateur mal placé est encore plus mal installé, dans des sièges étroits, chauds, poussiéreux, incommodes, d'accès difficile. Les couloirs de dégagement, partout insudisants, sont encombrés par les vestiaires, desservis par un personnel besoigneux, âpre, agaçant, despotique. Les foyers sont toujours placés fort loin ; d'étroits escaliers y donnent accès, c'est rétouffenient, la cohue. Si, l'entr'acte se piolongeant, on éprouve le besoin de remuer, de fumer, de se rafraîchir, il faut sortir, piétiner sous un péristyle, s'embarras-
ser de cartons malpropres et aller faire, dans les courants d'air, provision de rhumes et de bronchites.
Ces désagréments, que nous avons tous éprouvés, se paient très cher. Une loge aussi mal commode qu'on le démontrait tout a l'heure, coûte couramment trois ou quatre louis. Les bourgeois, les petits commerçants, les ouvriers, sont tout à fait exclus du théâtre. Les débours actuels d'une soirée au spectacle représentent, pour la grosse moyenne du public, deux ou trois journées dé travail.
Si, voulant payer le moins cher possible un plaisir qui en somme est superflu, le spectateur recule devant l'élévation du prix de la location, il se voit obligé à un long stationnement au bureau pour bénéficier d'ailleurs, après une attente énervante, de places de rebut, distribuées selon les caprices des ouvreuses ou des huissiers qui, là encore, rançonnent le malheureux public.
Il est hors de doute que toutes ces considérations purement matérielles sont pour beaucoup dans la crise que traversent les industries théâtrales actuelles.
Le spectateur qui, depuis vingt ans, a vu sa vie journalière se transformer considérablement au point de vue du confortable, se retrouve, dès qu'il veut aller au théâtre, dans des conditions absolument inférieures à celles dont il jouit chez lui, ou dans la rue, ou à son travail.
La création d'une nouvelle salle de spectacle qui satisferait à ces justes besoins est donc une nécessité logique.
Nous irons encore longtemps avec les immeubles actuels qu'il faudrait reconstruire de fond en comble. Un directeur bien intentionné, après avoir pris possession d'une salle existante, ne peut réaliser que d'insignifiantes améliorations. Si les fauteuils sont mieux rembourrés, il ne saurait les déplacer, et s'il peut poser de meilleurs tapis, il lui est
impossible d'élargir les couloirs ou d'aérer les loges.
Une tentative dans cet ordre d'idées ne sera donc absolue, complète, satisfaisante, qu'en partant tout de suite et inexorablement de ce principe : édifier une salle de théâtre pour le spectateur le plus mal placé de cette salle. C'est ce millième auditeur qui doit nous occuper. Et non seulement nous devons lui donner un fauteuil où il puisse s'asseoir, où il lui soit possible d'arriver sans se briser les rotules, mais il faut que nous placions le spectacle qu'il vient voir, en face de lui, et non h sa droite ou à sa gauche.
Si nous maintenons les galeries dans la forme actuelle, c'est-à-dire si nous plaçons l'auditeur au-dessus du tableau qu'il paie pour voir, il ne pourra, même placé de face, que contempler le plancher du théâtre ou, s'il est aux deux derniers étages, le crâne et le raccourci des acteurs.
Le problème à résoudre était celui-ci : placer tous les spectateurs de face, étages normalement, de façon que le dernier se trouvât encore dans une position l'nisonnable pour que son rayon visuel embrassât complètement l'ensemble de la scène.
On a donc été amené à supprimer les galeries et toutes les places de côté, loge, baignoire ou pourtour. C'est le principe même du théâtre de Bayrouth, dont la physionomie générale est reproduite ci après.
Cependant un amphithéâtre de huit cents à mille places exige des dégagements nombreux. On a fractionné les foyers, de manière que les spectateurs de la partie inférieure aient à leur disposition, les uns à gauche, les autres ii droite, deux vastes promenoirs, d'accès facile. La partie supérieure de la salle a été organisée de la même façon. Ainsi, on n'aura plus la cohue formée par le public affluant dans un unique salon de quelques mètres car-
rés, plus incommode encore, pour l'infortuné qui s'y aventure, que la place suppliciante d'où il s'est échappé pendant l'entr'acte.
Des fumoirs aérés, une salle de correspondance, un salon de lecture pour les journaux du soir, sont aménagés ainsi que des cafés. On pourra se rafraîchir, écrire un mot, télégraphier ou téléphoner, fumer, sans quitter le théâtre, sans affronter le contrôle et sans, dans la saison rigoureuse, exposer sa vie pour un mazagran.
Un local particulier sera mis à la disposition de la Presse. Ce salon, aménagé en conséquence et mis tous les jours en état, dont l'accès devra être interdit au personnel du théâtre, sera pourvu d'un nombre suffisant d'appareils, pour qu'au besoin un courriériste puisse téléphoner une nouvelle ou sa " soirée " au journal, sans perdre de temps.
La suppression des vestiaires actuels s'imposait. Nous avons tous souffert de cette organisation. On sait la longue attente, le désordre, les désagréments de tous genres, auxquels on est en butte pour reconquérir son pardessus ou sa canne. Le svstème le meilleur consisterait à
laisser le spectateur possesseur de ses objets de toilette. Le fauteuil même, aménagé spécialement, servirait de vestiaire. On pourrait se vêtir et se dévêtir dans la salle, sans exposer des dames en toilette à une station dans les couloirs. Le modèle-type sera mis au concours.
Le spectateur, s'il ne s'est pas muni d'un ticket dans la journée, soit par correspondance, soit par le téléphone, recevra, en se présentant au guichet, un ticket numéroté. Un système de numérotage, par rang et non par catégories de places, permettra à chacun, au simple vu du ticket, de connaître l'emplacement exact de son fauteuil.
Le spectateur gagnera sa place sans subir d'importunités, se débarrassera lui-même de ses objets de toilette en les conservant à sa disposition ; un appareil automatique fermant, pour l'extérieur seulement, toutes les portes de la salle dès le lever du rideau, il ne sera plus
dérangé par les retardataires et pourra écouter la pièce avec toute l'attention qu'il lui plaira d'y apporter. — N'ayant plus à subir le va et vient des paletots et des petits bancs pendant les dernières scènes, il pourra même assister au dénouement sans passer la moitié du dernier acte à faire ses préparatifs de départ.
Il lui sera loisible d'aller et de venir toute la soirée, en un mot, d'être chez lui dans la salle où il aura pénétré.
Ajoutons que la nouvelle salle, dont on vient de lire une sommaire description en ce qui concerne le spectateur, comportera d'ailleurs toute une série d'innovations touchant la partie décorative et quelques autres points pratiques.
Personne n'ignore le mouvement considérable d'études et les transformations radicales survenues dans l'art de construire. M. Antoine, fidèle à son programme, a voulu que le plan de cette salle et son exécution matériellefussent confiés il un jeune architecte désirant faire
ses preuves et affirmer les tendantes nouvelles. M. Henri Grandpierre s'est chargé de ce soin et, s'adjoignant MM. Alexandre Charpentier, sculpteur, et Albert Vaillant, pour la partie mécanique, il a établi, rendu pratiques et scientifiquement réalisables les projets conçus.
Dans la partie décorative de la salle et des foyers, il a voulu mettre en pratique les théories modernes sur la polychromie obtenue par les différents matériaux employés.
La décoration résultera logiquement de la structure même de l'édifice. La salle laissera voir son ossature en fer avec ses assemblages; l'élégance et la richesse de l'aspect seront assurés par des revêtements et remplissages apparents, tels que faïences, terres cuites, mosaïques, etc.
Les plans et les calculs techniques, soumis par M. Henri Grandpierre, à l'appréciation de M. Eiffel, ont été reconnus absolument réalisables par la célèbre usine métallurgique.
Inutile d'insister sur l'absolue sécurité d'une conception reposant sur l'emploi exclusif de matériaux incombustibles.
Un plafond mobile assurera l'aération de la salle dans des conditions inconnues jusqu'ici et permettra d'accomplir, au soleil, dans la lumière et l'air respirable, le long travail des répétitions journalières qui s'eflectue, on le sait, en tous nos théâtres actuels, au milieu d'une atmosphère viciée, dans une vague et fatigante obscurité.