‹ Le théâtre nouveauChapitre 14 sur 25 · V ADVERSAIRE · texte numérisé non relu

V ADVERSAIRE

U Adversaire est une comédie aimable, gracieuse et inconsistante que la presse semble avoir pris à tâche d'accabler sous les coups de massue d'éloges énormes et frappant à faux.

Car une fois de plus nous avons assisté à ce phénomène qui, depuis quelques années, se reproduit invariablement, chaque fois que M. Capus fait représenter une nouvelle pièce. Soulevée d'un même élan, transportée par un même enthousiasme qui se déchaîne en tempête, la critique des journaux tout entière élève Tœuvre jusqu'aux nues. C'est un débordement d'épithètes louangeuses, une débauche de superlatifs, une surenchère dans Phyperbole. Aucun terme n'avait paru trop fort pour célébrer les mérites incomparables de la Veine, des Deux Écoles, de ia Chd" telaine, toutes pièces qui tiennent une place un peu mince dans l'histoire du théâtre contemporain ; mais ce n'était rien auprès de l'accueil frénétique qui a été fait à U Adversaire. 11 est amusant de relire, à quelques jours de distance et la fièvre s'étant calmée, les bulletins de victoire rédigés dans la chaleur du premier moment. Un dos camarades de M. Arène le plaint galamment d'être l'un des deux auteurs delà pièce, puisqu'il a

été empêché par là d*en être juge : « Pour un jour où il croit devoir abandonner son fauteuil de critique, M. E. Arène manque précisément la pièce la plus profondément jolie et la plus joliment profonde qu'il nous ait été donné d'applaudir depuis longtemps, l'œuvre la plus brillante et la plus humaine, la plus tendre et la plus satirique, etc. » Un autre déclare que Capus avec Arène « a trouvé non seulement la formule parfaite de son théâtre, mais aussi celle de la grande comédie de ce temps. » D'autres se sont sentis gagnés par l'attendrissement et soudain réconciliés avec la vie : le succès de r Adversaire leur prouvait la bonté du genre humain. Il y en a un qui a décidé que ce serait le principal événement de la saison. Je doute qu'on puisse trouver mieux, et voilà les auteurs avertis... Jusqu'ici on avait loué abondamment M. Capus pour son esprit et sa dextérité, pour son entente de la scène et pour une certaine bonne humeur qu'on qualifiait d'optimisme. Mais pouvait-on admettre que la force manquât à ce talent facile? C'est pour sa vigueur, pour son humanité, voire pour l'amertume de sa philosophie qu'on a exalté r Adversaire. Ce concours de flagorneries n'a rien qui nous surprenne ; mais nous pouvons bien noter en passant ce trait des mœurs d'aujourd'hui.

Dans une pièce qui s'intitule l'Adversaire, on s'attend que les faits servent à illustrer une théorie ou du moins une observation morale.

Est-il vrai qu'il y ait entre les sexes une hostilité foncière, irréductible, et que toute leur histoire soit celle d'une lutte qui se prolonge à travers les siècles? Est-il vrai que la femme, avant d'être pour l'homme une alliée, une associée, une amie,

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soit un adversaire qu'il faut vaincre, et qu'elle ne puisse aimer que son maître? Cela expliquerait l'incjuiétude de toute liaison amoureuse, comme si les deux êtres qui s'unissent étaientdéjà à l'instant de se reprendre, et aussi le besoin de domination dont l'amour s'accompagne chez l'homme, et encore ce plaisir pervers de la trahison qui fait pour la femme le principal attrait de l'adultère... Cette théorie n'est pas neuve; mais qu'elle soit d'ailleurs juste ou fausse, il serait parfaitement oiseux de l'examiner à propos d'une pièce où elle ne joue aucun rôle. Car il ne suffît pas ([u'clle ait été exprimée en passant, dans un coin du dialogue, il faudrait que les auteurs en eussent tiré quelque parti. C'est ce qu'ils n'ont pas su, ou pas voulu faire. Et ce serait un contresens que de vouloir découvrir dans leur comédie quoi que ce soit qui dépasse les faits tels qu'ils y sont exposés.

Rien de plus simple et, pourrait-on dire, de plus inii'énu que la marche de cette pièce ; et c'en est aussi bien l'un des mérites les moins contesl.il)los. Nous sommes dans un intérieur de riche hour^^eoisie, chez les Darlay, mariés depuis plusicMU's années déjà, et, semble-t-il, fort lieureux. Ils n'ont pas d'enfants, mais on ne nous dit pas qu'ils souttrent de cette plaie secrète, à laquelle il n'est ])as fait une seule allusion. Darlay est •ivof at ; il a plaidé trois ou quatre fois avec t.ilent ; il n'a d'ailleurs aucun goût pour sa profession (fu'il délaisse avec volupté ;il collectionne les bibelots, il achète des livres et même il les lit. (]etl(3 (îxistenro élégante et paisible lui suffît. Au contraire, Marianne a pour son mari des rêves d'ambition. Tel est entre les deux époux le malen-

tendu initial. Une occasion magnifique se présente : il ne s'agit de rien de moins que de défendre le financier Limeray, qui a brassé un peu trop de ces affaires où fraternisent Targent et la politique- Darlay s*empresse de repasser la défense de Limeray à son jeune confrère Langlade. 11 se trouve que Langlade est amoureux de la femme de Darlay. Les maris n'en font jamais d'autres I Incidemment nous faisons connaissance avec quelques personnages épisodiques : M"* Bréautin, dont le salon est le dernier salon où l'on cause ; son mari, un fantoche dont elle a fait quelque chose dans le gouvernement; puis Chantraine, le Ghantraine de l'affaire Chantraine, un procès bien parisien. Cet homme placide a tiré des coups de revolver sur sa femme qu'il a surprise en flagrant délit. Depuis lors, il a divorcé et s'est remarié, afin de pouvoir être de nouveau trompé, Ghantraine, qui a été le client de Darlay, est devenu son meilleur ami. Et ces choses nous sont contées au cours d'un dialogue tout plein de propos alertes et de plaisanteries faciles.

Au second acte, dans une fête donnée chez M"" Bréautin, nous apprenons que Langlade afait acquitter Limeray. Sa plaidoirie a été très goûtée: on l'entoure, on le félicite, on se l'arrache. En homme qui sait que rien ne réussit comme le succès, il s'enhardit à faire une déclaration à Marianne et lui débite les banalités d'usage. Toutefois peut-être n'eùt-il pas gagné cette nouvelle cause, s'il n'avait trouvé dans la coutumière maladresse du mari l'aide nécessaire. Darlay vient rejoindre sa femme chez cette M"^ Bréautin qu'il ne peut souffrir et dont il abomine le salon. Tout de suite de vagues indices éveillent sa jalousie.

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Ciiaiitrainc se trouve là fort à point pour préciser ses soupçons. Darlay, pour une fois, perd le calme et la courtoisie qui lui sont habituels, parle avec rudesse à Marianne et lui annonce qu'ils partiront dès le lendemain pour leur propriété de campagne, afin d'y être tranquilles et seuls.

Le fait est qu'à l'acte suivant les Darlay sont bien à la campagne, mais que nous retrouvons chez eux toute la bande : les Bréautin, les Chantraine,Langlade et même l'acquitté Limeray. Entre temps Marianne est devenue la maîtresse de Langlade ; c'a été l'ali'aire d'un moment de dépit : elle Ta regretté aussitôt et déteste déjà son séducteur. Mais il est trop tard : Darlay n'a pas intercepté de billet, n'a pas surpris de conversation, n'a pas reçu de dénonciation ; seulement il a l'impression que quelque chose s'est passé dans la vie de sa femme. Il veut tout .savoir. Donc il interroge Marianne, et, dans une scène menée avec une habileté remarquable, il lui arrache l'aveu de sa faute.

Au dernier acte, Darlay signifie à sa femme sa volonté de divorcer. Il s'est ressaisi, il est très calme, sa résolution est irrévocable et les supplications de Marianne n'y changeront rien. Bien entendu, il se comportera juscju'au bout en galant homme, et se donnera l'apparence de tous les toï'ts afin ({ue le divorce soit prononcé contre lui. Un instant, nous mettons quelque espoir dans i'intorvoiition de M""' Grécourt, la mère de Marianne. Cette bonne dame s'imagine que sa fille a découvert une infidélité de son mari, et, croyant tout raccommoder, elle déclare avec autorité que Ja faute de l'homme est pardonnable, que seule

la faute de la femme est sans merci. C'est le dernier coup. Les deux époux n'ont plus qu'à se quitter ; peut-être parviendront-ils à refaire leur vie, chacun de son côté.

La faute de la femme et la punition infligée par le mari,c'est le sujet qui a défrayé des centaines de drames et qui en défraiera des centaines d'autres. Il n'est par lui-même ni bon, ni mauvais ; il ne prend d'intérêt qu'autant qu'on nous fait connaître les personnages qu'il met aux prises, les mobiles qui les font agir, et Tordre de sentiments auquel leurs actes se rattachent. Si par hasard ces actes restent inexpliqués, ces sentiments enveloppés, ces caractères indéterminés, il se pourra bien que nous nous amusions du spectacle qui est représenté devant nous, et que nous éprouvions un plaisir de curiosité à savoir ce qui va se passer entre les personnages que nous voyons aller et venir comme des ombres ; mais il est un autre genre d'intérêt plus solide que nous n'y prendrons pas.

Laissons de côté le personnage de l'amant : il est quelconque et nous n'y voyons aucun inconvénient- Mais, puisque c'est la faute de Marianne qui fait tout le sujet de la pièce, nous ne serions pas fâchés de savoir à quelle espèce de femme nous avons affaire. Nous avons vu commettre beaucoup de fautes sur la scène et ailleurs: nous en avons vu commettre par ennui, par intérêt, par vengeance, par pitié, par sottise, par vanité, par dévergondage et même par amour. Nous avons vu au théâtre beaucoup de fenunes coupables : nous en avons vu de romanesques, de sentimentales et de sensuelles. Qui est Marianne ? Au moment où la pièce commence, elle nous est

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donnée pour une très honnête femme : elle a reçu nue éducatioQ sérieuse dans une famille de province, elle a sous les yeux l'exemple d'une mère (excellente, elle aime son mari, elle a un passé irréprochable, elle ^est intelligente, elle a une certaine noblesse de sentiments. Comment se faitil qu'une telle femme prenne un amant? Ce n'est ni par amour, ni par besoin des sens, ni par faux idéal romanesque et perversion de l'imagination. Peut-on dire qu'elle ait peu à peu subi l'influence d'un monde où la vertu est tenue pour pruderie et la chasteté pour duperie ? Mais elle côtoie ce monde, plutôt qu'elle n'en fait partie. Ai^it-elle par représailles? Mais son mari lui est lidélo, et jamais encore une femme n'a invoqué coniine excuse à sa fciute que son mari préférât h'S études historiques au travail du barreau. Ciomnicnt s'explique cette chute, qui pour une M"*^ (ùhantraine est un incident sans importance, ou plutôt UU' incident de la vie conjugale, mais <[ai, pour une M"' Darlay, est une énormité ? Tout bonnement les auteurs ne l'expliquent pas. Ils estiment que dans la vie il faut faire la part de l'inexpliqué ; ils ne réfléchissent pas qu'au tliéAtre il faut restreindre cette part autant que possible et que nous n'y saurions accepter ce ((u'on n'a pas pris soin de nous faire comprendre et admettre.

Le personnage du mari est d'une composition à ])eine plus serrée. On nous l'a présenté comme lin sceptique, dilettante nonchalant, ami de ses aises, ennemi du scandale, du fracas, des grands -estes et des grands mots. Il a de la bonté et ne pèche pas par excès d'illusions, ce qui mène à être indulgent. Le caractère étant ainsi indiqué.

la pièce pouvait s'orienter dans un sens exactement opposé a celui qu'on lui a fait prendre. Un homme tel qu'on nous présente Darlay a été trompé par sa femme, et il sait que cette faute a été Terreur d'un moment aussitôt regrettée: cette femme qu'il aime et qui l'aime se repent, implore sa pitié. Qu'y aurait-il de surprenant, de contraire aux vraisemblances, d'illogique, à ce qu'il lui accordât ce qu'on appelle le pardon ? Il n'y eût pas manqué, si la pièce eût été composée voilà dix ans. En ce temps-là le pardon était à la mode et on lui trouvait un air d'élégance. Le vent a tourné. MM, Gapus et Arène sont de leur temps, on ne saurait leur en vouloir. Il leur a plu que Darlay fût impitoyable. Us ont préféré la sévérité à l'indulgence. Mais l'une ou l'autre était également compatible avec toutes les données de la pièce. C'est dire que la solution qu'ils apportent au cas propose par eux est arbitraire et perd ainsi toute signification.

Il y a plus, et, faute d'une certaine décision et d'une prise assez vigoureuse de leur sujet, les auteurs de V Adversaire ne se sont pas aperçus qu'ils faisaient le contraire de ce qu'ils voulaient faire. Car sûrement ils ont voulu donner raison à Darlay et ils sont d'avis qu'en se montrant impitoyable pour Marianne il agit dans la plénitude do son droit. Rien n'est plus contestable, ce mari étant fort loin d'avoir accompli tout son devoir. Il a vécu des années auprès de sa femme, sans prendre la peine d'entrer en pleine communion d'esprit avec elle, ni s'inquiéter de ce qui se passait en elle. Il est complètement heureux ; aussi l'idée ne lui vientelle pas que sa femme puisse se trouver moins

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heureuse que lui. Il nous fait songer à cet autre personnage de comédie qu'on détournait de se marier en lui citant un cas analogue où la femme avait été très malheureuse. «Et lui ? — Oh! lui, il a été très heureux. — Eh bien ! alors ?... » 11 se révèle soudain énergique, après avoir été pendant longtemps assez accommodant : c'est un faible quia des accès de violence. Il a horreur d'un certain monde et il y mène ou il y laisse aller sa femme : il se venge par des railleries ou par des Ijouderies, ce qui n'est guère une attitude virile. Après ({ue sa femme l'a loyalement averti des sentiments de Langlade^il ne fait rien pour écarter d'elle cet amant possible. Le meilleur moyen qu'un mari ait de s'attacher sa femme, c'est encore de se confier à elle entièrement et de lui ouvrir tout son cœur ; lui, au contraire, a jugé spirituel d'envelopper ses sentiments d'un voile d'ironie, de dissimuler ce qu'il y avait de meilleur dans sa nature et de plus profond dans Sun amour. Pas plus qu'il ne connaît sa femme, il n'a cru nécessaire de s'en faire connaître. Il vit près d'elle presque ignoré d'elle. 11 ne s'est pas douté qu'il eût à remplir à son égard un rôle de direction, et à lui prêter un appui de tous les instants. D'où vient donc ce courroux qui, à l'heure de l'épreuve, le rend implacable ? Tout uniment de la blessure de son amour-propre. Ce personnage sympathique est, en somme, un égoïste assf^z déplaisant. « Je t'ai prise; je n'ai pas su te garder ; je te renvoie... » tel est à pou près le langage qu'il tient à sa femme. Il y avait mieux à dire. Finalement, s'il n'hésite pas à briser les liens du mariage, la raison en est qu'il s'était fait du mariage lui-même une conception assez

médiocre. Au surplus, jo ne tii*e de ces remarques aucune conclusion de morale, la question de moralité n'ayant guère lieu d'être posée ici.

Est-il besoin de remarquer que cette comédie se conforme au système usité et même usé depuis cinquante ans, celui qui consiste à mêler le rire aux larmes et la comédie au drame ? Non seulement c'est par une route toute fleurie de boutades et de mots que nous nous acheminons vers la voie étroite de la tragédie bourgeoise, mais, pour nous divertir, on a eu soin de mêler à l'action des personnages de pure bouffonnerie : tels cet imbécile de Bréautm, et Limeray le joyeux escroc, et surtout ce Chantraine, l'homme aux coups de revolver, le mari prédestiné au genre de mésaventures que nos pères désignaient d'un mot cru, et qui s'est installé, comme un personnage représentatif , dans cette situation particulière dont il est devenu le philosophe. A chaque instant, le dialogue s'échapppe en d'amusantes fantaisies ; cela met l'enjiui en déroute, mais détruit aussi bien toute impression forte.

Il reste que les auteurs de l'Adversaire ont mis dans leur pièce beaucoup d'agrément et c'est tout ce qu'on était en droit de leur demander. Ils ont su, avec une dextérité remarquable, esquiver toutes les difficultés, se tenir toujours à la surface, doser dans de savantes proportions la gaîté et l'émotion. Le dialogue est aisé et presque toujours de bon ton; grand mérite, à une époque où l'on confond si souvent la grossièreté avec la hardiesse. Il y court une ironie légère; et, par horreur de la déclamation, on y affecte la simplicité. Les personnages, par leur inconsistance même et leur inconscience, ont bien un air d'aujourd'hui. Les

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liéros du théâtre de Dumas, qui avaient la répli- ({ue cinglante, nous paraissent très démodés ; ceux (lu théâtre de M. Capus ont, avec une apparence de détachement et un parti pris de blague, un contentement d'eux-mêmes, une suffisance et une fatuité qui, quelque jour, les feront paraître insupportables ; mais c'est actuellement le genre qui plaît. Nous passons en leur compagnie une soirée des plus agréables, quitte à n'y plus penser sitôt les lustres éteints. L'Adversaire est une jolie comédie, dont il faudrait être de méchante humeur pour méconnaître les grâces. Si toutefois nous lui refusons une certaine sorte d'éloges, c'est ([u'il faut bien les réserver pour les auteurs qui, se faisant du métier dramatique une autre conception que celledontse sont contentés MM. Capus et Arène, essaieraient d'apporter au théâtre un« lormc de quelque nouveauté, de mettre dans une œuvre un peu de pensée, d'observation et d'in- (|uiétude morale.

15 novembre 1903.

Le service le plus malicieux qu'on puisse rendre à un auteur est de Tamener à faire son propre éloge, à soutenir que ses écrits sont fort bons, et que les juges dont il a sollicité le suffrage n'y connaissent rien. Depuis quelque temps, /^ Figaro met ses colonnes à la disposition des écrivains de théâtre, afin qu'ils puissent, dans les jours qui suivent la représentation de leur dernière pièce, se livrer à la critique de leurs critiques et nous confier l'opinion qu'ils ont de l'opinion que la presse a de leur œuvre. Je ne crois pas qu'aucun d'eux se soit encore avisé de repousser ce présent dangereux. Le plaisir est si grand de parler de soi I Quelques-uns affectent d'être enchantés, toujours et quand même. D'autres, — que la presse a pourtant coutume de traiter en enfants gâtés, — saisissent cette occasion de se répandre en récriminations. L'auteur de Notre Jeunesse est de ceux-ci. Le reporter qui est allé l'interview^er nous rappelle, avec une sorte d'ironie redoublée, que M. Gapus est un optimiste, et qu'il a le sourire aux lèvres. Gela fait mieux ressortir l'amertume des propos où se laisse aller cet homme souriant.

Le dédain que M. Gapus professe pour la critique ne se limite pas à celle d'aujourd'hui, il

ost général et s*étend aussi bien à ceux des critiques d'autrefois qui ont su se faii*e quelque réputation d'écrivains et dont on se plaisait jus- (ju'ici à parler avec estime entre artistes. « Lisez les articles de Paul de Saint-Victor ou de Théophile Gautier, je vous défie d'en trouver un seul qui représente l'opinion générale contemporaine sur les pièces dont ils parlent. Je ne relis jamais sans un peu de gaieté et aussi de mélancolie le jugement de J.-J. Weiss sur le Fils naturel^ que cet éminent critique estime n'être qu'une série de tableaux sans lien et sans importance. » Pour ce qui est des articles consacrés à ses pièces, M. Capus veut bien accepter ceux qui sont élogieux ; mais il ne peut admettre que les autres ne soient pas l'effet de l'inintelligence ou du parti pris. « Se réjouir pleinement des bons articles, et croire ceux qui ne le sont pas inspirés par l'ignorance du théâtre ou par la mauvaise liuineur >, telle est sa méthode. Nous sommes avertis : quiconque a le malheur de trouver qu'une pièce de M. Capus n'est pas d'un bout à l'autre un chef-d'œuvre, est un sot ou un méchant homme.

Le fait est que tous les défauts qu'on a relevés dans Notre Jeunesse se trouvent, paraît-il, être précisément les beautés qu'il eût fallu y louer avec le plus de complaisance. « Je m'étonne toujours — déclare M. Capus en termes décidément un peu vifs — du jargon singulier et sans signification précise dans lequel on a coutume de formuler de vagues critiques. On m'a dit : L'action no commence qu'au troisième acte. Mais l'action commence dès que les caractères, d'où va jaillir le drame, s'exposent, c'est-à-dire dès la première

scène. On a reproché aussi à mon second acte d'être vide. Or c'est précisément dans cet acte-là que le drame éclate avec violence. » Au surplus, il n'y a qu'un mot qui serve : les critiques de théâtre ne comprennent rien à rien, mais surtout au théâtre : 4c Le malheur est, voyez-vous, que la plupart de ceux qui formulent de semblables objections, ne tiennent compte ni de l'évolution des mœurs, ni même des véritables exigences du théâtre dont ils se figurent défendre la cause. Ils jugeât une pièce en la regardant comme ils regarderaient l'épreuve négative d'une photographie ; ils ne consentent pas à rester dans la salle et ils veulent à toute force monter sur la scène pour voir ce qui s'y passe ! Il en résulte qu'ils ne se trouvent pas placés au point pour apprécier comme ilconvient la pièce qu'ils viennent juger. . . » Tels sont les propos que l'auteur de Notre Jeunesse a laissés tomber de ses lèvres souriantes. Ils sont dépourvus d'aménité. Qui l'eût cru que tant de rancune pût se concilier avec tant d'optimisme ?

Outre qu'elle nous amuse, la « critique des critiques » a un réel intérêt : elle fait bien voir en quoi consiste l'illusion à laquelle cèdent beaucoup (récrivains dans leurs réclamations ardentes et sincères contre la critique. Car ils sont de bonne foi. Ils s'imaginent avoir mis dans leur œuvre tout ce qu'ils se proposaient d'y mettre. Ils croient avoir dit exactement ce qu'ils souhaitaient de dire. Ils veulent qu'on les juge sur leurs intentions. Or les intentions ne comptent en art qu'autant qu'elles ont passé dans l'exécution : c'est même à quoi on mesure le plus exactement le talent d'un artiste. Nous tous, tant que nous sommes, nous

avons rôvé quekpie jour d'un beau poème, ou d'un roman merveilleux que nous aurions écrit, si nous av ions su ! Pourtant nous n'avons écrit ni ce poème, ni ce roman ; ce n'est pas que l'envie nous en ait manqué, mais cela prouve assez bien que nous n'étions ni poètes ni romanciers. Ronsard et Voltaire avaient conçu le plan d'une Iliade : hélas ! c'est une Franciade^c'^^i xxneHenriade qui est venue. Pradon se proposait d'éclipser la Phèdre de Racine. Et depuis le succès de Cyrano^ nous n'en sommes plus à compter ceux qui se sont bien ])romis d'être le Rostand de demain. C'a toujours été le désespoir des meilleurs écrivains, de comparer l'œuvre qu'ils présentaient au public avec (M'ilc (ju'ils avaient entrevue dans le premier éclair de l'inspiration.

PuiscjueM.Capusne nous laisse ignorer aucune des intentions qu'il avait en composant Notre Jeunesse, nous ne demandons j)as mieux que de lui en donner acte; nous sommes même tout prêts à les déclarer excellentes ; mais il nous reste à rechercher s'il les a réalisées et dans quelle mesure. Il se défend d'avoir voulu traiter le prohléine de l'enfant naturel. C'était son droit de n'en rien faire;et, pour notre part, nousn'éprouvi(ms guère le besoin qu'on remît une fois de plus à la scène un thèuie déjà si rebattu. Pourquoi l'aut-il (|U(%d'un ])out à Pautre de Notre Jeunesse^ on l'y voie sans cesse reparaître ? Lucien Briant a eu jadis pour maîtresse, au quartier Latin, une certaine Lonlon. 11 y a longtemps de cela. Depuis, il a quitté Lonlon pour se marier; il lui a donné une souime d'argent, et il ne s'est plus soucié de savoir ce ((u'elle devenait. Il a toujours ignoré ([ue Lonlon eût mis au monde une fille dont il est

le père. Lonlon est morte ; sa fille, Lucienne, est maintenant une grande fille qui touche à ses vingt ans. Un hasard fait qu'elle vient à Trouville voir UQ M. Ghartier,ami de Briant, juste au moment où Briant et sa femme s y trouvent en villégiature. Qu'adviendra-t-il de la fille naturelle de Briant? Va-t-on Téloigaer, la renvoyer dans un coin de campagne, l'expédier à l'étranger, ou va-t-on lui faire une place au foyer paternel? Toute la pièce est là. Tout le mouvement, tout le progrès y consiste à mettre successivement Lucienne en présence de chacun des personnages principaux. Le caractère de ces personnages se dessinera d'après l'attitude qu'ils auront vis-à-vis de la jeune fille; et ils nous paraîtront sympathiques à proportion qu'ils se montreront pitoyables à son égard. Il y a mieux encore : le rôle du vieux Briant, père de Lucien Briant, semble bien n'avoir été introduit dans la pièce que pour représenter l'étroitesse des idées d'autrefois, en contraste avec la largeur de celles d'aujourd'hui. C'est l'opposition de deux morales : les mœurs se sont adoucies et la situation de l'enfant naturel s'est beaucoup améliorée depuis quarante ans. Ainsi va cette pièce, où n'ayant pas voulu traiter le problème de l'enfant naturel, l'auteur, presque tout le temps et sauf épisodes qui font hors-d'œuvre, ne nous parle pas d'autre chose.

M. Gapus estime, à juste titre, qu'on peut renouveler n'importe quelle situation par les caractères et les sentiments. Il s'est surtout appliqué à ce que les deux personnages principaux, Lucien Briant et sa femme Hélène, fussent éminemment contemporains. Lucien serait, à ce compte, un type représentatif; il personnifierait la forme de la lâcheté

([Lii est spécialement d'aujourd'hui, la crainte des responsabilités, et, comme dit M. Henry Bordeaux, la peur de vivre. Nous nous attendons à le voir tenir une conduite dont il n'y a pas d'exemple avant les temps modernes, inouïe jus- (ju'à notre époque. Or ce Briant nous est donné pour un homme bien résolu à ce que les souvenirs de ses gaietés de jadis ne viennent pas troubler le sérieux de sa vie actuelle. Quand il apprend qu'il lui est poussé tout d'un coup une fille de vingt ans, il n'en éprouve aucune satisfaction. Il songe, non pas du tout au sort de celle qui fait dans son existence cette malencontreuse irruption, ni. lis à lui-même et à la série des ennuis qu'il prévoit. 11 craint de se brouiller avec sa fenune, avec son père, avec l'opinion. Nous voudrions que ce fût là un phénomène extraordinaire et snns précédents. Mais, liélas I Briant est un égoïste: il n'est pas le premier! Il obéit exactcMuent aux mêmes mobiles qui, dans tous les ienq)S et depuis qu'il y a des enfants naturels, ont enq)èclié les pères de remplir vis-à-vis d'eux Ic^rs devoirs.

Tout l'eiTort de l'auteur a dû se porter sur le rôle de M"' Briant. Car, puisque Briant ne sait (jue gémir et lever les bras au ciel,etpuis(pie son rôle, tout passif, est aussi peu dramatique que possible, c'est M"' Briant qui conduira les événements. L'étude du caractère de cette dame permettra d'opposer la sensibilité féminine à Tégoïsme masculin. On nous montrera en elle une femme ([ui (»st bien d'aujourd'hui. Ce sera le personnage essentiel et original, celui qui donnera à la pièce sa portée... Nous ne demandons pas mieux; et voyons donc comment le caractère est posé.

Hélène Briant nous apparaît, dès les premières répliques, nerveuse, agitée, ironique. C'est une femme aigrie par la vie et toute prête à se révolter. Elle approche de la quarantaine, et la crise menace d'être pour elle d'autant plus aiguë que les années déjà vécues lui ont apporté moins de jouissances. Elle n'a pas d'enfants; elle n'a presque pas de mari, M. Briant n'ayant su ni se faire aimer, ni se faire craindre, et d'ailleurs étant moins un homme qu'un petit garçon qui a peur de son papa. Elle n'a ni intérieur, ni fiimille, mais elle a un beau-père — un vieil homme insupportable, maniaque et autoritaire. Elle mène ainsi, dans Besançon, une vie morose, sans intimité, sans confiance et sans joie. Elle songe que quelques années encore... et la vieillesse commencera. Elle se demande si elle a eu sa part, si elle n'a pas été victime et dupe, si la vie ne lui doit pas une revanche telle quelle. Justement un M. de Clénor, homme à bonnes fortunes, tourne autour d'elle. A défaut d'amour, elle a le désir d'une aventure, le besoin d'une émotion, l'attente de quelque chose d'inconnu. En un mot comme en cent, c'est une femme qui s'ennuie.

A cet instant psychologique, elle reçoit, au cours d'une conversation, sans préparation aucune et à bout portant, cette nouvelle foudroyante : il y a là, tout près d'elle, une jeune fille qui est la fille naturelle de son mari. Quel sera l'effet de cette brusque révélation ? Et comment ne seraitil pas déplorable ? Ainsi, non content d'avoir un père, voici que Briant a une fîlle ! Ce n'est pas seulement un pnuvre homme, c'est un malhonnête homme ! Il y a gros à parier qu'une telle découverte, dans de telles circonstances, chez

une telle femme, si elle n'entraîne pas une catasiiophe, en tout cas ne provoquera ni une joie lV>ile ni un irrésistible enthousiasme.

(y est le contraire cpji arrive. Tout de suite Hélène entend la « voix du sang» parler en elle... pour la fille d'une autre. Elle se sent pour cette jeune fille que ni elle, ni môme son mari, n'ont encore vue, un cœur de mère. Elle emmène Lucienne avec elle et ne la quittera plus. Elle l'adopte malgré le père et malgré le grand-père. Elle la leur impose. Elle l'impose à tout le monde <'t tout de suite. Elle n'admet ni discussion, ni arrangement, ni compromis. Elle se jette dans son hient'ait, tète baissée, comme on se jette à l'eau.

Cela nous surprend. Nous n'étions pas préparas. Nous n'arrivons pas à deviner ce qui a pu se ])asser dans le cœur de cette femme. Si encore on lui ani(»n:iit une fillette qu'il restât à élever! Elle |M)urrait se leurrer de l'espoir qu'elle lui devra une illusion do maternité. Slais Lucienne n'a pas sf'ulcMuent vingt ans: elle a plus que son âge, car 1rs a uuées d'abandon comptent double. Elle a une pri-sounalité qui s'est développée, accentuée par la lorce do la situation exceptionnelle où elle a ^r.indi. llélouol'a trouvée charmante, à première vue ; unis toutes les jeunes filles sont charmantes,;'! première vue. En admettant même que l'avenir ]w tasse pas surgir entre les deux femmes une antipathie bien n:iturelle, peuvent-elles compter sur <|Uolque intimité? Façonnées par des milieux si (lill'éronts, elles n'ont probablement ni une idée, ni un icoût en commun.

Viennent donc les difficultés! Hélène les accepte d'avance. Elle obéit à l'impulsion de son cœur. VA\c agit par amour de rimmanité, par bonté

d'àmeet charité toute pure. Voilà des vertus que nous ne lui soupçonnions pas. Nous éprouvons en présence de son imprudente générosité la même surprise par laquelle nous accueillons, dans la vie, Tacte qui dément tout un caractère et tout un passé. Le rôle nous paraît contradictoire et le personnage inconséquent. Une femme s'ennuyait ; elle rencontre une fille naturelle de son mari : cette distraction lui suffit... Nous avons un peu de peine à le croire.

Que dire des autres rôles ? Lucienne est un composé de toutes les perfections. Jolie, spirituelle, bien élevée, elle a tout à la fois la douceur, la fierté, l'aisance et le tact. Quant à un certain M. de Clénor, Thomme qui a eu deux duels en un jour, à un M. Serquy, l'industriel fêtard, à une M""® de Bernac, on ne sait ni qui ils sont, ni pourquoi on les a mis dans la pièce, si ce n'est afin qu'ils y tiennent de la place. Pas une minute, nous ne nous intéressons à eux ; et, pas une seconde, nous ne croyons à leur existence. Eq revanciie, deux rôles épisodiques sont très bien venus .-celui de Briant père et celui de M"' de Roine. Briant père est un de ces hommes qui, ayant médiocrement réussi dans la vie, ne nous pardonnent pas leurs déboires, et ont adopté, une fois pour toutes, l'attitude de la supériorité et du dédain. Il s'est constitué, au profit de son temps, le critique du nôtre. Et ce qu'il y a de comique, c'est qu'il a continuellement raison ! Tout ce qu'il dit est la vérité même, et l'amertume de ses propos n'est là que pour en assaisonner le bon sens. Quant à M"' de Roine, c'est l'indiscrétion dans la bonté. Elle est de ces gens qui se mêlent irrésistiblement de tout ce qui ne

les regarde pas, et qu'un sûr instinct force à dire le mot qu'il ne fallait pas dire précisément à celui qui ne devait pas l'entendre. C'est un fléau que cette fcmme-là, et M. Gapus n'a jamais mieux prouvé son optimisme qu'en faisant d'elle une providence. L'ironie de Briant père, la manie gaffeuse de M"" de Roine, cela ne constitue pas des caractères ; ce sont des tics, mais ce sont — pour le spectateur — des tics amusants.

Puisque enfin M. Gapus demande, et avec raison, qu'on juge sa pièce comme une pièce de théâtre, c'est-à-dire au point de vue du métier, nous sommes bien obligés de nous apercevoir qu'il a recours à des moyens scéniques un peut trop dépouillés d'artifice. Dès l'instant que nous savons la présence de Lucienne dans le voisinage, nous nous 'demandons comment Briant d'abord et M'"' Briant ensuite vont en être informés. Tout sinn)lementpar les indiscrétions de M"* de Roine: la bonne dame n'est venue au monde que pour (îela. C'est elle qui dit à Briant : « Vous avez une fille.» C'est elle qui dit à M"' Briant: « Votre mari a une fille naturelle. » Elle joue le rôle du chœur antique, ou celui du raisonneur. Elle y est doublée par son frère, M. Chartier. Il y a deux raisonneurs pour un, dans cette pièce d'hier! Le dialogue, en dépit de quelques jolis « mots, » n'a ])as cet air de nonchalance aisée qu'on goûte v()lonti(»rs dans les pièces de M. Capus. Peut-être M. Capus était-il médiocrement en veine. Ou peutêtre a-t-il été gêné par le cadre de la Comédie Iran <; aise.

16 décembre 190 â.

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