LE RUISSEAU
Nous ne manquions pas de plaidoyers pour la courtisane : nous avions, entre autres, Marion de Lorme et la Dame aux Camélias. En voici encore un, moins éloquent, moins truculent, mais plus attendri, plus ému, plus grave : il s'intitule le Ruisseau. 11 s*est produit dans le talent de M. Pierre Wolff une évolution assez singulière. A l'époque de ses débuts, le réaliste auteur de Leurs Filles s'était fait remarquer par l'exactitude, mais aussi par Tâpreté avec laquelle il peignait un fort vilain monde. C'était le temps du pessimisme et des pièces dans la manière noire. Le public se lassa, les cœurs s'amollirent. Avec beaucoup de souplesse, M. Wolff sut se renouveler, s'accommoder au changement des temps' et prendre le ton qui convenait : sa pièce sur les petits bâtards fut un des succès les plus éclatants de ces dernières années et réalisa ce prodige d'être le spectacle pour familles. Toutefois M. Wolff n'a pas voulu renoncer à un genre d'études où il s'était d'abord spécialisé et où il excellait. 11 s'est contenté d'y introduire cette sorte de sentimentalité à laquelle il s'est converti. De cette rencontre entre ses sujets d'autrefois et sa manière d'aujourd'hui est née sa pièce nouvelle.
Le Ruisseau est une comédie d'une facture très habile et découpée d'une main sûre par un artiste passé maître dans Tart des contrastes et habile à ménager la progression de l'effet . On a reproché, un peu partout, à M Wolff, que son premier acte fût inutile et indépendant du reste de la pièce. Jamais reproche ne fut plus immérité. Ce premier acte sert d'abord à poser le principal personnage, Paul Bréhant. Celui-ci n'est pas du tout, conmie vous pourriez croire, un coureur, ni un libertin ; c'est au contraire un homme de grande sensibilité, au cœur profond, qui a le respect et le culte de l'amour. Cela a son importance. Et cet acte apprend en outre aux personnes qui l'ignoreraient encore, ce que c'est que la bonne société. Si vous avez sur ce chapitre quelques illusions, allez voir le Ruisseau. Que dans le meilleur monde les maris fassent la fête et que les amis y trompent outrageusement leurs amis, on nous en avait avertis maintes fois. Mais ce sont les femmes du monde qui sont traitées ici comme ell^s le méritent : quelles vilaines âmes et quels magnifiques tempéraments !
Après cela, et par l'effet du contraste, nous sommes préparés à mieux apprécier un autre monde : celui qui tient ses assises dans les restaurants de nuit et les cabarets de Montmartre. Le décor du second acte — très joli, très papillotant et qui a été acclamé — représente un de ces établissements. C'est plein de braves gens, ces endroits-là, et on ne le dit pas assez. Les filles qu'on y vient chercher laissent peut-être à désirer sous le rapport de la distinction des manières ; mais elles ont tant de qualités plus sérieuses: bonté, charité, courage, sentiment du devoir I