VI PRÉFACE
rents. J'ai, quant à moi, trop souvent réclamé en faveur du théâtre que j'ai appelé le théâtre d'idées, pour ne pas m'intéresser à tout eflfort dépensée au théâtre; mais c'est à condition que dans une pièce où il y a des idées il y ait aussi une pièce et qu'on n'y baille pas trop.
Il se peut que le théâtre nouveau suggère ainsi, d'une façon indirecte, une image assez juste de notre société d'aujourd'hui: les caractéristiques en seraient le désarroi moral et une fureur enragée de jouissance.
Mais il a mieux à faire» L'objet de la comédie n'est pas de prêcher, ni même de faire rire : c'est de peindre au vrai les mœurs dgJji société moyenne. Représenter des milieux qui ne soient pas des milieux d'exception, des personnages qui ne soient pas des fantoches, des états d'âme qui ne soient pas de pure fantaisie ; faire des portraits qui ressemblent, mettre à la scène la vérité des conditions et celle des sentiments, voilà le programme de tout théâtre qui, par delà le succès immédiat, prétend à la durée.
C'est ici que la critique pourrait rendre de grands services aux écrivains en même temps qu'au public. On a coutume d'incriminer leipublic, de qui les auteurs sont bien obligés, nonfis dit-on, de suivre le goût. Excuse trop commode!
LE THÉÂTRE NOUVEAU Vil
Le public n'a jamais imposé aucune forme d'art : il prend ce qu'on lui donne. Il est docile : i 1 a besoin d'être guidé. Il en a plus grand besoin que jamais^ parce qu'il devient plus nombreux : il ne l'a jamais été moins que maintenant. Les critiques soucieux d'avoir une opinion sont rares ; ceux qui ne craignent pas de l'exprimer sont plus rares encore. Le métier est ingrat, peut-être; mais on était libre d'en choisir un autre. Prise entre les exigences croissantes de la camaraderie et l'envahissement progressif de la réclame, la critique est en train de disparaître ; elle Caisse le public affolé et désorienté à la merci de toutes les surprises. C'est le plus grand danger qui menace le théâtre de demain. /On va chercher bien loin une définition de la critique. Doit-elle expliquer ou juger? Et laquelle préférez -vous ? celle des beautés ou celle des défauts ? C'est mal poser la question. La critique est une force mise au service de Fart contre toutes les sollicitations qui l'invitent à s'abaisser.
LE
Le plus important efifort d'art qui ait été tenté au théâtre, dans ces dernières années, a pour objet de briser le cadre imposé par Dumas fils et Augier à notre comédie de mœurs. Héritiers du romantisme, ces réalistes tenaient pour le mélange des genres ; et ils avaient appris chez Eugène Scribe des procédés de fabrication ingénieux et compliqués. On voudrait aujourd'hui revenir à la tradition^ c'est-à-dire reprendre le genre essentiel du théâtre français, qui est la tragédie classi-
que, mais pour la transposer en l'adaptant à un milieu bourgeois. Cette tentative pour créer, ou pour renouveler en la modernisant, la tragédie bourgeoise, est Tœuvre propre de M, Paiil Hervieu. Il en a conçu le dessein avec une netteté et une décision qu'on ne saurait trop admirer ; et il en a donné, dans la Course du Flambeau^ un spécimen accompli.
M. Paul Hervieu est un moraliste, un des plus âpres qui soient ; il a sa conception de la vie, une des plus sombres qui se puissent imaginer^ Voici à peu près comment il se représente le train de notre pauvre monde : La nature n'a en vue que la conservation de l'espèce ; elle a mis en nous des instincts, qui ne sont par eux-mêmes ni bons ni mauvais, mais qui sont seulement utiles à la perpétuité de la race ; réduite à ces instincts, on dit que l'humanité est dans Tétat de barbarie. Cette barbarie primitive, l'humanité s'efforce donc de la masquer et c'est l'objet même du travail des siècles ; elle la recouvre de l'ingénieux échafaudage que font la religion, la morale, les codes de l'honneur et de la politesse» Elle la masque, elle la recouvre, elle ne la supprime pas. L'élément premier subsiste quand même sous le léger vernis de la civilisation. On parvient sans doute à le dissimuler dans l'ordinaire de la vie, tant qu'on peut éviter les heurts et les secousses. Vienne l'épreuve ! Au premier choc, l le vernis craque, l'échafaudage s'effondre, le masque se déchire, le fond reparaît indestructible et toujours pareil à lui-même. Et de voir, dans le décor de nos sociétés civilisées, surgir tout à coup le sauvage que nous n'avons pas cessé d'être, voilà ce qu'il y a dans la vie de tragique I
Au centre même de ses meilleurs romans, P^m/5 par eux-mêmes et l'Armature^ M. Paul Hervîeu a placé telle scène où éclate cette sauvagerie foncière de rhumanité. On peut dire que c'est le point vers lequel toute l'œuvre converge. Si d'ailleurs en nous présentant de nous-mêmes une image où il nous est affreusement pénible de nous reconnaître, l'auteur risque de nous faire souffrir, il s'en approuve et s'en réjouit. Ce sont t jeux de moraliste pessimiste et satisfactions d'écrivain misanthrope.
Ed quittant la forme du roman pour celle du théâtre, M. Paul Hervieu a, dans ce nouvel emploi de son talent, trouvé surtout l'occasion de révéler ses dons de logicien. C'est à la manière des logiciens qu'il va droit devant lui, sans se laisser jamais distraire de son dessein. Occupé de suivre la série bien enchaînée de ses raisonnements, il ne tient compte ni de cet imprévu qui, dans la vie, déjoue si souvent les combinaisons les mieux concertées, ni de ces raisons du cœur que la raison n'entend pas. Soucieux de développer un principe dans ses extrêmes conséquences et de pousser à bout une situation, il ne s'effraie pas d'aboutir même à l'absurde et il lui suffit que l'absurde soit admis dans les mathématiques. Logicien, il l'est dans la façon même dont il établit lès données du problème et dont il en prépare la solution. Dans les Tenailles^ il s'agit de nous montrer, à la fin de la pièce, la même situation qu'au début, mais retournée : au début, le mari l'efuse d'accorder à sa femme le divorce qu'elle souhaite ; à la fin, la femme refuse à son tour le divoroe que souhaite son mari ; successivement et de la même manière, ils ont à souffrir de la
même loi. La Loi de rHomme nous montre, au dernier acte, un mari et sa femme d^accord pour reprendre la vie en commun, après qu'ils ont été, au premier acte, d'accord pour se séparer. M. Hervieu dispose une pièce comme une équation dont il faut dégager l'inconnue. On songe à une opération d'algèbre qui serait en même temps une opération de chirurgie.
M. Hervieu s'était borné jusqu'ici à nous donner des pièces à thèse sociale, ayant sinon pour objet la réforme de nos lois, du moins pour point de départ l'état actuel de notre législation. Le défaut de ce genre de pièces est que Tintérêt s'en réfère à un moment particulier de notre organisation sociale, et dépend d'un caprice du législateur. Les pièces où Fon réclamait le divorce ont passionné le public d'il y a trente ans et laissent froid celui d'aujourd'hui. Le jour où, comme quelques littérateurs nous y engagent avec ardeur et sans vergogne, nous aurions décidément remplacé le mariage par une sorte d'union libre, cela entraînerait divers autres inconvénients, mais aurait en outre celui d'enlever toute portée à des pièces telles que les Tenailles ou la Loi de rHomme. Cette fois, M. Hervieu s'est proposé un sujet de large et durable intérêt, puisé au fond de notre cœur et tiré des entrailles de l'humanité.
Comment se comportent les parents envers les enfants, les enfants envers les parents ? L'expérience collective et anonyme, la sagesse des proverbes répond que l'affection est comme les fleuves : elle descend et ne remonte pas. Les coureurs de l'antiquité se passaient de main en maîii le flambeau et ne se détournaient pas pour regarder
celui qui d'une main défaillante le leur transmettait Les générations font de même — et de là vient le titre symbolique de la pièce -^ : elles ne se soucient pas de regarder derrière elles vieillir et\ mourir celles qui les ont précédées, elles n'ont d'yeux que pour celles qui suivent et qui vont en avant vers la vie. Ainsi le veut le génie de l'espèce. C'est l'instinct de nature. Il est en opposition formelle avec les idées de justice, de devoir, de reconnaissance, toutes idées acquises et de formation purement humaine. De là possibilité de conflit; et de là sujet de drame. — Ce sujet est nouveau au théâtre et on n'en avait pas encore donné la traduction scénique; M. Hervieu a donc ici le mérite de l'invention, qui n'est pas négligeable. Mais surtout son mérite est d'avoir abordé une de ces questions qui ne nous laisse- ^ ront jamais indifférents, tant que les parents, en souffrant de l'ingratitude de leurs enfants, auront l'occasion de faire un retour sur eux-mêmes, c'està-dire tant qu'il y aura des hommes. Cette généralité de l'intérêt est le premier caractère d'une tragédie bourgeoise.
Notre tragédie était la mise à la scène d'une crise morale. L'action y résultait du conflit de deux sentiments ; le triomphe progressif du plus fort faisait le progrès de l'action. Ce système de la < crise » est aussi bien celui qu'a adopté l'auteur de la Course du flambeau. Il nous montrera son personnage principal à cet instant de sa vie morale où il est obligé de se décider entre deux devoirs également précis et inégalement impérieux. Ce personnage est une femme, car c'est surtout la femme qui vit par le cœur ; chez la femme seulement, qui peut s'y absorber tout entière, la vie senti-
b M. PAUL HERVIEU
mentale acquiert toute son intensité. Cette femme sera placée entre sa mère et sa fille, afin qu'il y ait bien identité de nature entre les affections qui se livreront bataille dans son cœur. Dans toute la pièce, il n'y aura presque pas une scène, pas une réplique qui ne serve à nous renseigner sur l'exacte qualité de l'affection maternelle et de l'affection filiale. Et tout aboutira à nous montrer! comment, do ces deux affections si nettement définies, si curieusement analysées, l'une Ta emporté sur l'autre.
Le milieu où la pièce se déroule est un milieu de bonne bourgeoisie. On ne saurait trop féliciter M. Paul Hervieu d'avoir pour cette fois renoncé à nous peindre ce monde d'élégants et riches désœuvrés, dans l'étude duquel il semblait s'être confiné comme font, ou peu s'en faut, tous nos romanciers et tous nos écrivains de théâtre. Ce monde des oisifs est un monde d'exception, où peuvent se développer des sentiments, des mœurs, une morale d'exception. Or, la tragédie bourgeoise, réaliste comme Tétait notre art classique, ne s'attache pas à l'exception. Les personnages de la Course du flambeau appartiennent à la moyenne humaine, sans rien avoir en eux qui les mette à part et les fasse sortir de la commune condition. Sabine Revel est une femme dont le cœur s'est largement ouvert à toutes les affections légitimes et qui a déjà noué connaissance avec le chagrin ; elle a subi de pénibles épreuves, mais de celles qui sont pour ainsi dire dans Tordre et dans le courant de la souffrance humaine. Elle est veuve d'un mari qu'elle a fidèlement aimé, qui lui a mangé sans malice une partie de sa fortune et qu'elle a pleuré conscien-
cieusement. Elle vit entre sa mère et sa fille, et n'a d'autre souci que de partager sa tendresse entre ces deux êtres, sans soupçonner que jamais une des deux aflections puisse nuire à l'autre. Rien de plus paisible et de plus uni que cette existence familiale où elle s'efiorce de ne pas laisser entrer le roman. Sa mère, M"' Fontenais, est une bonne grand'mère qui, étant en possession de toute la fortune, n'a d'autre souci que d'en faire jouir sa fille et sa petite-fille qu'elle a recueillies chez elle. La petite fille, Marie-Jeanne, va gentiment et étourdiment au-devant de la vie qu'elle ignore, et dont elle s'imagine naturellement n'avoir à attendre qu'une pure et continuelle félicité, à la condition qu'elle puisse épouser le jeune homme qui lui plaît. Ajoutez le jeune Didier Maravon, un garçon rangé, instruit, laborieux, dont les très louables ambitions se bornent à se marier suivant son cœur et à réussir dans la vie par son activité. Vous avez ainsi tous les personnages essentiels de la pièce. Le vieux Maravon, le père de Didier, n'a que l'emploi du raisonneur. L'Américain Stangy n'est qu'une utilité ; cela même fait que peu nous importe s'il semble moins vivant, plus conventionnel que les autres: nous ne nous intéressons pas à lui pour lui, mais seulement par rapport aux autres personnages.
Et tous ces gens sont de braves gens, disposés à ne marcher dans la vie que par les voies régulières et droites. Il n'y a en eux aucune de ces tendances perverses qui, en se développant, faussent et troublent le cours normal des choses, aucun de ces instincts mauvais qui, lorsqu'ils font explosion, bouleversent une existence.
l 11 s'en faut en eiïet que les catastrophes domestiques aient toutes leur origine dans les passions et dans les vices. 11 en est d'autres, qui résultent du seul jeu des circonstances. C'est justement à l'un de ces drames entre braves gens, à Tune de ces tragédies de famille honnête, que nous allons assister.
Dès le premier acte, nous avons vu Sabine Revel se sacrifier à sa fille. Sabine est encore jeune, aimable et désirable. L'Américain Stangy, qui l'aime et en est aimé, la recherche en mariage, sans pouvoir, depuis un an, obtenir une réponse catégorique. 11 est déterminé à brusquer les choses et lui met le marché à la main. Que Sabine lui promette de devenir sa femme, ou bien tout sera fini entre eux : il repartira immédiatement pour TAmérique et Sabine n'entendra plus parler de lui. Sabine refuse de prendre aucun engagement : elle ne se croit pas le droit de se remarier, tant qu'elle n'a pas établi sa fille. A peine Stangy vient-il de partir, Marie-Jeanne se jette dans les bras de sa mère, l'informe qu'elle aime le petit Maravon, qu'elle s'est fiancée à lui, qu'elle n'en épousera pas un autre, qu'elle veut l'épouser, et l'épouser tout de suite. Ainsi le sacrifice de Sabine aura été inutile ! Et, tandis qu'elle brisait un cher espoir de bonheur personnel, afin de se consacrer au bonheur de sa fille, cette fille s'arrangeait pour la quitter dans le plus bref délai...
/ On a fait ici à M. Paul Hervieu diverses objeci tions. On lui a reproché que les raisons pour I lesquelles Sabine refuse d'épouser Stangy ne I semblent pas très fortes, que la détermination de : Stangy est singulièrement brusque, même pour
un Américain, et qu'enfin il devait y avoir moyen de rattraper celui-ci à la gare. Ces objections n'ont pas grande portée. Autant il faut être sévère sur tout ce qui altère la vérité des sentiments, autant il convient de tenir compte à un auteur des nécessités que lui impose le raccourci de la scène. M. Hervieu a voulu nous présenter le cas d'une mère qui, par considération pour les intérêts de sa fille, refuse de se remarier : le cas n'est ni invraisemblable, ni rare. Nous connaissons tous beaucoup d'exemples d'une conduite analogue à celle de Sabine. Avouerai-je que cette conduite ne passe même pas pour avoir rien d'excessivement héroïque ?
C'est sur la question d'argent que le dramt va éclater. En choisissant ce terrain, rauteiu» a été singulièrement bien inspiré. D'abord c'est pour nous un soulagement chaque fois que nous voyons la littérature dramatique sortir du domaine, — si exploré! — de l'adultère. Romanciers et écrivains de théâtre ne se doutent pas à quel point nous sommes, en littérature s'entend, lassés de l'amour coupable. Ensuite il va de soi que, justement par souci de la réalité, le drame bourgeois doit faire à l'amour et à l'argent la place qu'ils occupent dans la vie bourgeoise, c'est-^ à-dire restreindre infiniment celle de l'amour et donner toute l'importance à une question qui se pose à tous, tous les jours et sous toute sorte de formes, étant la question même de la subsistance. Je n'ignore pas que les drames de l'argent ont une âpreté que les autres n'ont pas, et que le public y est assez ordinairement réfracta^re ; les désordres de l'amour coupable trouve it un écho sympathique dans les âmes les plus
vertueuses, tandis que les âmes les plus cupides, ces âmes de boue dont parlait La Bruyère, sont celles mêmes à qui il déplaît le plus d'entendre parler d'affaires dans une salle de théâtre, lieu de plaisir. Mais cela prouve que l'entreprise est difficile et non qu'elle ne doive pas être tentée. C'est par rapport aux questions d'argent que notre caractère a le plus d'occasions de se déterminer et notre existence de prendre sa direction : c'est donc à elles que doit s'adresser l'auteur soucieux de peindre au vrai la vie réelle.
Marie-Jeanne et Didier Maravon sont mariés depuis deux ou trois ans ; Didier, qui est ingénieur, a fondé une usine ; ses affaires semblent prospérer; en fait, il est à la veille de la faillite. Pour éviter la culbute, il lui faudrait une somme de trois cent mille francs. Cette somme, sa belle-mère, Sabine Revel, ne peut la lui apporter, puisque toute la fortune est entre les mains de M*"* Fontenais, la grand'mère. Et M"" Fontenais refuse de rien donner. Elle refuse et par les motifs les plus raisonnables, en présentant les arguments les plus sensés, les plus sages, ceux mêmes que devait présenter une femme de son âge et qui est dans sa situation.
C'est souvent le défaut des personnages de M. Paul Hervieu, et même dans cette pièce, d'être abstraits plutôt que réels et de parler le langage de la logique plutôt que celui de la vie. Il faut faire exception pour ce type de vieille femme. 11 n'y a ici pas un trait qui ne soit de juste observation, pas un mot qui ne soit celui qui devait être dit. M"" Fontenais n'est plus à l'âge où l'on se laisse emporter par les mouvements irréfléchis, par une espèce d'ivresse de dévouement et de
folie de sacrifice. Elle est devenue prudente et timide; elle aime sa fille et ses petits-enfants, mais, comme tous les vieillards, elle ne s'oublie pas elle-même; elle tient à cette vie qu'elle quittera bientôt) et ne la conçoit pas sans ce confort qtii est pour elle une habitude de toujours. Au surplus, elle a vu beaucoup de choses et elle a appris à se méfier. Son gendre étaitdans les afiaires, et les afiaires de son gendre lui ont coûté une bonne partie de sa fortune ; le peu qu'il lui en reste, elle ne se soucie nullement de le voir dévorer par les afiaires de son petit-gendre. Une première épreuve lui a suffi et elle s'est juré à elle-même de n'en pas faire une seconde. M.Hervieu a imaginé, je le sais, un autre serment fait naguère par la vieille dame : elle aurait, au lit de mort de son mari, promis de ne jamais dénaturer la fortune que celui-ci lui laissait. Voilà un surcroît de précautions et un luxe de sûretés assez inutile. 11 suffisait bien de l'expérience de M"" Fontenais et de sa méfiance de grand'mère désabusée. Elle craint de voir venir un jour où le pain lui manquera, à elle et aux siens ; contre cette crainte elle ne laissera prévaloir aucune supplication, aucun raisonnement. Déshonneur, faillite, suicide,elle n'entend à rien. Sa résolution est prise, une fois pour toutes, arrêtée, fixée, inébranlable. Le caractère ainsi tracé a un premier mérite, c'est d'être calqué sur la réalité. 11 en a un autre, qui, du point de vue de l'œuvre de théâtre, n'est guère moins important : c'est que non seulement r] il sert à l'action, mais l'action tout entière en dérive. Lui posé, le drame suit. En effet, telle est pour Sabine Revel la situatioTi : une lettre • que, sur les instances de la cruelle Marie- Jeanne,
elle a adressée à Stangy, pour lui demander de venir à son aide, est restée sans réponse ; Didier Maravon a dû déposer son bilan et la dernière ressource qui lui reste est d'obtenir de ses créanciers un concordat, moyennant une somme de cent mille francs dont il n'a pas le premier sou ; l Marie- Jeanne a pris le parti que ne manquent pas de prendre en pareil cas les petites perruches de sa sorte ; elle est tombée dangereusement malade. Pour sauver la vie de sa fille, Thonneur de son gendre, il faudrait à Sabine Revel ces cent mille francs que M"" Fontenais ne veut pas donner, et qui sont là dans le secrétaire de M"' Fontenais, sous forme de titres nominatifs. Que faire ? C'est un des procédés de M. Paul Hervieu d'ac- { culer ses personnages à une situation qui ne comporte qu'une seule issue. Ou ils succomberont, ou ils prendront le seul parti qui s'offre à eux. C'est un dilemme. Et voici bien cette nécessité qui ne pardonne pas, cette épreuve dont le heurt va désagréger toutes nos pauvres notions acquises de morale, réveiller le sauvage qui dort au fond de nous et remettre en liberté le primitif Peau-Rouge ! Le récit dans lequel Sabine Revel raconte comment elle a volé les titres, imité sur les bordereaux de vente la signature de sa mère, porté le tout au notaire, un vieil ami de la famille, qui a flairé le faux, devant qui elle a dû s'humilier, s'agenouiller, est à coup sûr un des plus atroces qui aient été mis à la scène. On l'écoute haletant, le cœur serré, les yeux secs. Encore une fois le zèle maternel de Sabine a été inutile... Sabine « recommencera », n'en doutez pas ! Et le second crime sera plus épouvantable encore que le premier. Pour rétablir la santé de Marie- Jeanne,
le médecin a conseillé d'emmener la jeune femme en Engadine : il a ajouté que M*"" Fontenais ne devrait pas aller là-bas, car Tair trop vif lui serait mortel. M"" Fontenais, ignorant le diagnostic du médecin, insiste pour accompagner sa petite-fille. Elle veut être de ce voyage dont elle fait les frais, j Sabine y consent : « Vous en serez, ma mère. »/ Le dernier acte est celui de la mort de M"^ Fontenais. Mais, s'il se peut, il est rendu plus tragique encore par les découvertes que nous y allons faire dans une âme de fille et dans une âme de mère. Stangy est revenu. Il offre tout l'argent dont o.n peut avoir besoin ; il fait mieux : il a en Amérique des affaires importantes dans lesquelles il va intéresser Didier. Est-ce pour Sabine le ciel qui commence de s'éclaircir ? Est-ce la vie qui lui apporte une tardive revanche ? Qui sait ? Elle n'a jamais cessé d'aimer Stangy, et, par la conduite qu'il vient de tenir, celui-ci prouve bien qu'il l'aime toujours. Peut-être y a-t-il moyen de renouer les projets de jadis. L'espoir a si tôt fait de renaître !... Il sera de courte durée. Sabine apprend que Stangy est marié. Première et brusque désillusion ! Puis Marie-Jeanne, toute souriante et subitement rétablie, lui annonce qu'elle accompagnera Didier en Amérique. Quoi Isa fille va partir, l'abandonner, la laisser seule ? Donc elle n'était rien pour cette fille qui était tout pour elle ; elle n'avait à en attendre que l'ingratitude et l'abandon. Le coup n'est pas moins rude pour le spectateur que pour Sabine ; car nous découvrons que cette mère aimait sa fille surtout pour la douceur de l'avoir à elle, auprès d'elle, et que \ cet amour passionné n'était donc en fin de compte qu'une forme déguisée de l'égoïsme.
L'égoïsmel voilà le sentiment que nous voyons désormais surgir de toutes parts, qui occupe toute lascèn.e du théâtre comme celle de la vie, qui limite l'horizon, et auquel nous ne pouvons, de quelque côté que nous nous tournions, éviter de nous heurter. Egoïsme chez la grand'mère, qui, par timidité et souci de ses aises, a laissé s'efiondrer les affaires de son petit-gendre, sombrer dans la faillite Thonneur du nom. Egoïsme chez les jeunes gens, qui n'ont songé qu'à eux seuls et ne se sont pas retournés pour voir la douleur qui s'accumulait derrière eux. Egoïsme, enfin, chez la mère elle-même : à travers tous les déchirements et toutes les souffrances elle ne poursuivait encore que l'espèce de bonheur où elle pouvait trouver la seule jouissance à laquelle elle fût accessible. Et c'est le suprême désenchantement que l'auteur nous réservait... Telle est en effet la beauté de. l'esprit de sacrifice : il suffit que nous en apercevions un rayon, la scène du monde en est aussitôt illuminée. Que cette lueur vienne à s'éteindre, la vie retombe à une morne désolation. Aussi, de tout temps, un même artifice a-t-il suffi aux pessimistes de toutes les écoles et de tous les tempéraments : c'a été de nous faire découvrir, au fond des sentiments où il dissimulait le mieux sa présence, l'irréductible egoïsme.
Tel est ce drame vigoureux, puissant, atroce, mené avec une maîtrise dont on ne trouverait guère l'analogue dans le théâtre de ces dernières années et à laquelle M. Paul Hervieu ne s'était pas encore élevé. On suit l'auteur, de gré ou de force, faute de pouvoir échapper à l'étau où il vous tient prisonnier, aux tenailles qu'il vous entre dans la chair. On subit son drame comme
un cauchemar. Après quoi, le moment arrive de se reprendre et de se défendre. Les deux premiers actes ne soulèvent guère d'objections. Il n'en est plus de même à partir du troisième. Lorsqu'on nous montre Sabine voleuse et meurtrière, nous sentons en nous une sourde révolte. Je n'entends pas par là seulement que nous condamnons Sabine au nom de la morale, ce qui va sans dire ; mais nous nous révoltons au nom de la logique elle-même. Nous avons, dans la première partie de la pièce, envisagé les personnages de M. Paul Hervieu comme appartenant à la moyenne humaine, et c'est par là même qu'ils nous semblaient bien convenir à un drame réaliste et bourgeois. i| Sabine était une mère qui aime passionnément sa fille, comme c'est assez l'habitude des mères ; elle nous intéressait parce qu'elle ressemblait à beaucoup de mères que nous connaissons. Et\ voici qu'elle commet un v€.l, un faux, un assassi- [ nat ! Nous nous interrogeons nous-mêmes, nous descendons en nous ; et nous avons beau faire et pousser jusqu'au bout la sévérité, nous ne nous sentons pas capables de jamais commettre ces horreurs. L'afiection pour nos enfants est à coup sûr un sentiment très fort ; il y en a pourtant un autre qui lui est supérieur: dût notre enfant souffrir et dût notre enfant mourir, nous ne sauverons ni sa fortune ni sa vie au prix d'une infamie. Puis, nous regardons autour de nous, et nous trouvons l'exemple de désastres subis jusqu'au bout, sans que ceux qui en ont été victimes aient même essayé d'y échapper par une déloyauté. Pour expliquer les crimes monstrueux de Sabine, il eût fallu que Sabine eût été présentée comme un « monstre ». De la part du père Goriot rien ne nous étonne,
parce qu'il nous a été donné pour un maniaque de la paternité. Son amour pour ses filles, c'est i son vice. Il doit à ce vice autant de jouissan- \ ces que de tortures, et nous admettons que ce I vice le mène au crime. Sabine n'est pas une mère Goriot... Il y a désaccord entre le caractère d'humanité moyenne que l'auteur lui a d'abord assigné et les actes violemment exceptionnels dont elle nous apparaît soudainement capable.
, Une objection plus grave porte sur l'idée même qui est au fond de la pièce de M. Hervieu et sur ^la teinte générale de son œuvre. Car nous avons semblé admettre avec l'auteur la vérité de cet aphorisme ; que l'affection descend et n ^j*emonte j)âs. C'est là une de ces maximes vraies sans doute, mais d'une vérité si générale qu'elles en deviennent comme vides de sens et qu'elles échappent, sitôt qu'on essaie de les presser. Regardons dans la vie et dans l'histoire. Voici les familles patriarcale, grecque, romaine; on y voit le père se subordonner et au besoin sacrifier à son intérêt propre les générations qui le suivent, sous prétexte qu'il en est le chef. Il en est de même dans la famille de l'ancienne France ; dans la famille anglo-saxonne, lepremier soin des parents est de pousser les enfants dehors et de les envoyer au loin vivre, à leurs risques et périls, d'une vie tout individuelle. Ce n'est guère que dans la famille française d'aujourd'hui que le principe admis par M. Hervieu trouverait son application. Or, cette famille, dont l'atmosphère est si douce, si cordiale, est justement celle où, plus que jamais et plus que partout ailleurs, parents et grands-parents se voient entourer des soins d'une tendresse ingénieuse et délicate.
Je dirai plus. Si, dans la Course du flambeau^ je vois bien Tétude d'une perversion de l'amour maternel, je pense que l'amour maternel luimême n'y est pas représenté, et que pas une fois, j on n'en surprend ici l'accent. En effet, M. Paul / \ Hervieu ne nous parle qu'avec amertume de cette loi de la nature qui veut que les enfants aillent devant eux, sans presque se retourner ; et il semble, à l'entendre, que les parents, du jour où ils ont fait l'épreuve de cette loi, en conçoivent une espèce de haine de la vie. C'est le con-^ traire qui est vrai. Cette loi de nature, nous \ l'acceptons, et, en l'acceptant, nous lui enlevons \ du même coup sa cruauté. L'amour des parents ; ne va pas sans le sacrifice, mais c'est dans ce sacrifice même qu'il trouve ses joies. Les enfants nous quittent ; donc nous leur demandons d'être d'honnêtes gens et de se dévouer à d'autres comme nous avons fait pour eux; cela nous suffit. Us vont vers l'avenir. Hélas l Cet avenir leur réserve tant de déceptions ! Conmient pourrait-il y avoir dans le regard dont nous les accompagnons autre chose que beaucoup de tendresse, de pitié et d'encouragement ?
Il reste que, par la généralité de l'étude morale, par la rapidité de l'action, par la sévérité du dialogue, la pièce de M, Paul Hervieu ' nous donne fortement l'idée de ce que peut être, la tragédie bourgeoise. Elle nous la présente sous son aspect le plus âpre, avec le réalisme le plus dur; mais c'est affaire de tempérament. Et un genre littéraire, quand il est bien venu, harmonieux et franc, peut se prêter à toutes les interprétations individuelles.
15 mai 1901.
UÉNIGME.
C'est presque une règle, au théâtre, qu'une pièce soit d'autant plus assurée de réussir qu'elle dérange moins les habitudes du public. Avonsnous Toccasion de constater un succès obtenu d'emblée et à peu près incontesté? cela nous met tout de suite en défiance. Aussi, ce qu'il y a de plus digne de remarque, dans l'accueil très favorable qui vient d'être fait à la pièce de M. Paul Hervieu, est-ce précisément que l'Enigme ne ressemble à aucune des pièces qui depuis de longues années représentent la tradition de la haute comédie, et qu'elle bouleverse quelques-unes des théories qui passaient pour y avoir force de loi. Avec un parti nettement pris et une résolution entêtée, suivant son idée et s'enhardissant à mesure, M. Hervieu, depuis qu'il écrit pour le théâtre, travaille à reforger l'instrument de l'auteur dramatique : c'est un effort qu'il est bien impossible de suivre sans curiosité et dont cette nouvelle pièce porte encore une fois témoignage. Dans l* Enigme , l'auteur fait saillir, en plein relief, son dessein qui consiste à reprendre la tradition de la tragédie, et à retrouver, sous les surcharges et les fioritures, la simplicité classique.
Pour qu'on ne puisse s'y tromper, et pour désigner tout de suite ses modèles, M. Hervieu s'est
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empressé de se conformer à celle des règles de notre vieux théâtre qui est le plus décrié e, contre laquelle on a le plus bruyamment et le plus victorieusement réclamé, et qui a longtemps passé pour n^être qu'une tyrannique et bizarre invention des pédants. C'est dans un seul lieu que se déroule l'aventure de V Énigme. Il s'en faut d'ailleurs que ce lieu soit indéterminé et vague. Cette vieille châtellenie perdue dans les bois, rendezvous de chasse ou rendez-vous d'amour, est pour un drame un cadre fait à souhait : les souvenirs de plaisir et de violence qui y planent font peser sur les êtres cette espèce d'influence obscure et impérieuse qui émane des choses. C'est en un seul jour que tiendront tous les événements, ou plutôt il y suffira de quelques heures de nuit :1a nuit est déjà tombée quand la pièce commence ; quand elle s'achève, le jour n'est pas encore levé. En effet l'auteur a pris ses personnages au moment précis où ils deviennent personnages de drame, celui où leurs intérêts se heurtent, où leurs passions entrent en conflit. Dans ces quelques minutes décisives se résume tout ce qui a précédé et s'annonce tout ce qui pourra suivre. Et voilà bien pourquoi — les mêmes causes produisant les mêmes effets — le cadre des unités s'imposait à la pièce de M. Hervieu, du moment que l'art du théâtre redevenait pour lui l'art de mettre à la scène l'exposé d'une « crise » morale.
Tel est le système. Appliqué avec rigueur, il va d'abord servir à nous débarrasser de cette intrigue ingénieuse et postiche qu'il était de règle, depuis Scribe, de surajouter aux éléments essentiels fournis par la donnée même, et de jeter sur le sujet comme un filet aux mailles savamment
compliquées. La situation est posée dès le début. Elle contient, déjà enfermé en elle, tout le drame qui va bientôt éclater ; inutile d'y faire intervenir, par la suite, aucune circonstance accidentelle et de solliciter le concours du hasard : rien n'arrivera, sinon ce qui de toute nécessité devait arriver. Deux frères, Raymond et Gérard de Gourgiran, habitent ensemble la maison héréditaire. Ils sont mariés : Gisèle est la femme de Raymond, et Léonore est la femme de Gérard.
Honnêtes maris, ils ont foi dans l'honnêteté de leurs femmes. Or nous apprenons qu'un certain M. de Vivarce, hôte des Gourgiran, est l'amant d'une des deux femmes. De laquelle des deux?
Nous ne le savons pas. C'est ici l'énigme. C'est l'inconnue à dégager. Vivarce, qui est logé dans un pavillon voisin, vient la nuit rejoindre sa maîtresse. Cette nuit, justement, les deux frères ont décidé de se mettre en expédition pour surprendre des braconniers à la lisière de leur domaine. Une catastrophe est inévitable. Nous savons qu'elle se produira et comment elle se produira. C'est donc une même action qui du début à la fin se continuera, sans que rien en vienne déranger la marche naturelle. Depuis que le genre Scribe est passé de mode, la mode nouvelle est de répéter que, dans une pièce de théâtre, il ne doit rien se passer, La formule serait juste, légèrement retouchée : « dans une pièce de théâtre, il ne doit rien se passer... que de nécessaire. »
De même que se trouve écartée toute complication d'incidents, de même il n'y a de place ici pour aucun personnage accessoire. Le champ de l'action étant bien circonscrit, ceux-là seuls peuvent y être admis qui sont de leur personne
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engagés dans Taj^aire. Donc, les deux frères et les deux belles-sœurs, ramant, un vieux cousin, le marquis de Nés te, qui servira de porte-parole à Fauteur, le garde Laurent, et c'est tout.
Pas de place non plus pour les scènes épisodiques destinées à égayer Fouvrage, à délasser le spectateur, à faire briller Tesprit de l'auteur. L'unité de ton est apparemment celle à laquelle tient le plus M. Hervieu ; et le mélange des genres, réclamé jadis par les romantiques au nom du naturel et de la vérité, est ce qui lui semble avoir été la pierre d'achoppement du théâtre depuis cent ans. Dans une crise qui va bouleverser plusieurs existences, à quelques heures d'une catastrophe qu'on sent inévitable, dans une atmosphère lourde de l'orage prochain, ce n'est pas le cas de faire des mots. M. Hervieu, dont la pièce avait d'abord été annoncée comme une comédie, a protesté : il a eu terriblement raison ! Le vrai titre qui eût convenu à sa pièce, c'est « tragédie moderne en prose. »
Confinée dans un coin de l'espace et de la durée, enserrée dans les liens de la nécessité, réduite aux personnages essentiels et aux scènes indispensables, tenue dans une même teinte uniformément sombre, on voit assez par quoi une telle pièce tranche sur l'ensemble de la production courante. Poursuivons, en prenant note à mesure des démentis violents que l'auteur de l'Énigme s'est mis en devoir d'infliger à quelques-uns des € principes » inscrits sur les tables de la loi du théâtre moderne.
L'Énigme est une pièce où il n'y a pas de personnage sympathique. — Qui serait-ce en effet ? Ce n'est pas Tamant. M. Hervieu a fait exprès de
donner à Vivarce une physionomie parfaitement insignifiante. Ce bellâtre s'introduit dans les maisons comme un voleur, se fait prendre comme un maladroit, se laisse rudoyer comme un faible, s'embrouille dans ses mensonges comme un enfant, et finalement se suicide pour se donner une contenance. Ni ses périls ne nous inquiètent, ni son accident ne nous fait aucune espèce d'impression. Ce n'est pas la femme innocente, puisque nous ne la connaissons pas. Ce n'est pas davantage la femme coupable, puisque M. Hervieu a, cette fois, évité de nous la présenter comme une noble révoltée et de placer dans sa bouche quelque éloquente revendication du droit à la passion. Restent les deux maris. Ce sont de braves gens, à coup sûr, ce sont d'honnêtes rustres, et, s'il nous était possible, nous souhaiterions qu'il ne leur arrivât pas d'ennuis. Mais nous ne faisons pas de vœux pour Fun d'eux en particulier, attendu qu'on nous les donne pour être tous deux aussi dignes d'intérêt, se ressemblant d'ailleurs comme un sanglier ressemble à un autre sanglier... Cela va tout droit contre la théorie d'après laquelle l'auteur doit nous faire trembler pour un personnage qui nous est spécialement cher et sur la tête de qui il accumule les menaces. Disons plus. Voilà une pièce intéressante où l'on ne s'intéresse à personne. Et cela tient de la gageure !
UÉnigme est une pièce où Fauteur iie nous confie pas ses secrets. Loin de nous mettre dans la confidence, il s'applique au contraire à prolonger notre incertitude. Ce qui est une énigme pour la plupart des personnages du drame, pour Raymond et Gérard comme pour le marquis de Neste, en
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est aussi bien utoie pour nous. Laquelle des deux? Gisèle ou Léonore ? Gisèle est emportée, elle se mêle avec véhémence à la discussion, elle nie qu'un mari outragé ait le droit de tuer les coupables. Est-ce la nervosité d'une femme qui se sent en danger et plaide sa propre cause? Est-ce l'imprudence d'une épouse vertueuse qui, se sachant sans reproche, s'explique sans ménagem.ents? Léonore écoute d^un air absent ces propos de violence. Est-ce sérénité d'âme ? Est-ce dissimulation ? Plus tard, Léonore, au bruit de la dispute entre les trois hommes, apparaît presque aussitôt. Cette précipitation est-elle un indice qui Faccable ou qui l'innocente ? Gisèle, au moment où son mari va la chercher, était endormie. Mais dormait-elle vraiment ? Plus ils poursuivent leur enquête, plus ils retournent les données du problème, plus les personnages du drame le trouvent insoluble. Nous de même. Notre curiosité s'exas-* père. Nous sommes étreints par une sorte d'angoisse particulière qui est faite moins de l'émotion croissante, que de l'irritant désir de savoir... Et cela va tout droit contre ce conseil que Sarcey ne se lassait pas de donner : « Mettez une énigme à la scène, si cela vous fait plaisir, mais à condition d'en avoir d'abord donné le mot au spectateur! » Voilà pour les procédés d'exposition. L'idée qui a probablement inspiré la pièce n'est pas moins en contradiction avec les idées reçues au théâtre. A-t-on le droit, pour une déception d'amour, de faire couler le sang ? Ce prétendu droit, un millier de drames et dix mille romans le proclament. Ils ne sont remplis que des vengeances de maîtresses abandonnées ou d'amants trahis qui se font justice aux applaudissements du public. Mais,
lorsque le meurtrier est un mari outragé, c'est alors que la légitimité de son acte passe pour ne faire aucune espèce de doute. C'est, dit-on, un devoir qu'il remplit. Et on n'a pas manqué de prétendre, au mépris des textes, que la loi garantit Texercice de ce droit et sanctionne ce devoir de justice conjugale. De la littérature, le préjugé est passé dans la vie réelle : on connaît assez l'inépuisable indulgence du jury pour les crimes passionnels. Ce préjugé est celui qu'expriment encore Raymond et Gérard de Gourgiran, représentants de l'opinion commune. C'est contre cette fausse, dangereuse et grossière opinion, que s'élève M.Paul Hervieupar la voix du marquis deNeste, le Desgenais de la pièce. « Non, et en aucun cas, nous n'avons le droit de tuer pour venger notre injure personnelle. Le crime passionnel est un crime. Il est tout particulièrement sans excuse. Dans l'acte de celui qui tue par amour, il n'entre pas une parcelle de justice, et pas même une parcelle d'amour. 11 n'y a qu'orgueil blessé, égoïsme sauvage, sensualité bestiale, réveil soudain de la brute déchaînée par le délire des sens. Il n'y a rien que de bas, de honteux, de boueux et d'odieux. » Ainsi parle ou à peu près cet homme sage, efifrayé du drame qu'il pressent. Ces idées ont été maintes fois exprimées par les moralistes ; elles ne l'avaient guère été à la scène ; il faut savoir beaucoup de gré à M. Paul Hervieu de les avoir portées au théâtre, de leur avoir donné l'incomparable retentissement que prennent les choses en cet endroit sonore, et de s'être servi de l'émotion pour faire mieux pénétrer dans les âmes le conseil du bon sens.
Une situation dramatique, une thèse morale.
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tels sont les deux éléments dont se compose l'Enigme. Reste à savoir comment l'auteur les a combinés ensemble, c'est-à-dire si la situation n'est bien que Tillustratiou de Tidée. C*est par là que sa pièce prête à la critique. Lorsque nous avons assisté à la conversation du premier acte et entendu les déclarations du marquis de Neste, nous n'avons pas douté que l'objet même de la pièce ne fût de prouver que le mari n'a pas le droit de tuer. Mais, au théâtre, rien ne compte que ce qui est mis en acte et présenté sous forme sensible par des faits. Dans laFeinme de Claude, Dumas nous met sous les yeux une série de cas où Césarine nous apparaît en effet comme un agent de malheur, en sorte que le coup de fusil de Claude semble abattre, non un être humain, mais une bête malfaisante, et que nous venons à prononcer nous-mêmes le fameux: « Tue-la I » Ici, au contraire, l'idée reste sous forme de discours. Il nous faut admettre que ces discours ont tout de suite et par la seule force de leur persuasion trouvé le chemin des cœurs. Il nous faut admettre que deux hommes qui, à dix heures du soir, pensaient, comme ils l'ont pensé toute leur vie, qu'ils avaient le droit de frapper Fépouse coupable, ou son amant, ou l'un et l'autre, ne pensent plus de même à quatre heures du matin, uniquement parce qu'ils ont entendu la tirade éloquente d'un ancien viveur. Notons d'ailleurs qu'à l'heure décisive le marquis cesse d'être conséquent avec lui-même et l'auteur de pousser son idée jusqu'au bout. Dans une pièce contre le droit de tuer, il fallait laisser en vie la femme et l'amant. L'amant se suicide. Encore une fois, l'amour cause la mort d'un être humain. M. Hervieu rappelle volontiers
que ses prédécesseurs n'ont cessé d'ensanglanter la scène. Mais, entre le meurtre et le suicide qua- . siment imposé, la différence n'est pas grande. Et voilà encore un de ces dénouements sanglants pareils à ceux du théâtre d'hier 1 Ajoutons enfin que plus la pièce approche de son terme, et moins nous songeons à la question morale posée au début : nous l'oublions pour ne plus nous occuper que de cette énigme dont le mot nous échappe toujours : nous sommes tout à l'attente de cette révélation sans cesse retardée. Au premier acte, nous nous demandions : « A-t-on le droit de tuer ? > Au second, nous nous demandons seulenoient: « Laquelle des deux? » Commencée en problème de morale, la pièce finit en énigme de fait.
Une autre objection porte sur le dénouement lui-même et sur la façon dont nous apprenons le mot de l'énigme. Comme on Fa vu, rien ne nous met sur la voie. Pas un indice qui ne se prête à une double interprétation. Les dénégations des deux femmes sont pareillement énergiques. Leur attitude présente ne nous fournit aucun éclaircissement. Nous n'en pouvons tirer davantage de leur passé, de leur caractère, de l'histoire de leur ménage, attendu que de tout cela l'auteur ne nous a rien laissé savoir. L'enquête peut se prolonger sans amener plus de résultats. C'est une impasse. Comment l'auteur en est-il sorti ? Par un artifice. Il suppose qu'au moment où l'on apprend la mort de Vivarce,Pune des deux femmes ne peut contenir son émotion et crie : « Tue-moi, Gérard ! Cet homme était mon amant. > C'est, au mauvais sens du mot, un moyen de théâtre. La coupable a la complai-