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LA MAS3IÈRE

ne fasse pas sa vieillesse trop clienue, et qu'on ne lui prête pas des propos trop avantageux, son cas peut être intéressant et appeler, à défaut de sympathie, une sorte de pitié. Après un certain âge, en effet, on n*est plus guère exposé à Tamour coup de foudre : on ne court pas grands risques de recevoir le soudain et violent coup au cœur, où il n'est pas possible de se méprendre et qui est sûrement de Tamour. Mais pour un danger auquel on échappe, on n'est pas quitte avec le danger. L'ennemi ne vous assaille plus de haute lutte et à front découvert; il s'insinue et il se déguise. On éprouve pour une jeune fille une tendresse qu'on ne s'avoue pas d'abord à soi-même, mais qu'ensuite on ne songe pas à s'interdire, puisque c'est, à n'en pas douter, un sentiment tout paternel, une tendresse de père à fille, et que la différence des âges est un sûr garant de son honnêteté. La pitié se met de la partie: on se fait presque un devoir de protéger un être faible et qui n'a de secours à attendre que de vous. On est sensible à des marques de reconnaissance, et on ne voit pas qu'on cherche à y surprendre l'aveu d'une affection partagée. A mesure qu'on est davantage envahi par la passion grandissante et quand on commence à voir clair dans son propre cœur, on s'irrite, on en veut à ceux qui y ont su lire plus tôt que vous. On en vient à les braver, à défier l'opinion, à crier tout haut son secret, à se donner le change à soi-même, à tenir son erreur pour un droit, sa faiblesse pour une vertu. Béni soit alors l'incident qui vous arrache à votre folie, au moment même où elle vous menait grand train vers l'abîme 1

Tel est le cas que M. Jules Lemaître nous ex-

poseennous contant l'histoire du peintre Marèze, Celui-ci est un grand artiste, et c'est un vieuxbrave. A cinquante ans passés, s'étant toujours tenu en dehors des coteries, il arrive enfin à la réputation, àTaisance: c'est le prix d'une carrière de labeur et de probité. Ce sauvage n'est d'ailleurs pas un bohème. Il est marié aune femme qu'il aime d'une affection solide, après l'avoir jadis aimée d'amour ; il a un grand garçon de fils, un peu braque, ainsi qu'il convient à cet âge, d'ailleurs tout à fait gentil, bien (Joué et qui promet de faire un bon peintre. Marèze dirige un atelier de jeunes filles, et il éprouve, à se trouver dans ce milieu féminin, un plaisir innocent, — mais tout de même légèrement suspect. Encore, le danger n'est-il pas qu'il y ait autour de Marèze tant de jeunes filles, mais c'est que, parmi elles toutes, il arrive à n'en voir qu'une seule. Cette élève de prédilection est la « massière » de l'atelier, Juliette Dupuy. En qualité de massière, c'est elle qui a le plus d'occasions de parler au maître, de l'aller voir; et, puisque ses fonctions mêmes font d'elle la représentante et l'avocate de l'atelier, quoi de plus naturel que l'espèce de familiarité créée par des rapports quotidiens ? C'est une honnête fille, intelligente, laborieuse, très supérieure en talent à ses camarades, et qui, bien dirigée, pourra devenir vraiment une artiste: il est tout simple que le maître s'intéresse à elle. Il s'enquiert de sa famille, de ses ressources, d'autres choses aussi; et c'est même la nature de certaines des questions qu'il lui pose, qui commence à nous donner l'éveil. Il s'inquiète de savoir si la jeune fille est sage... Cela n'est plus du ressort de l'enseignement des beaux-arts.

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Tout le premier acte, brillant et léger, sert à indiquer le sujet, à poser les personnages et à dessiner le milieu. On voit sans trop de peine pourquoi Fauteur a fait de son personnage un peintre et choisi un milieu d'artistes. Ce n*est pas seulement parce qu'il a pu trouver l'idée de sa pièce dans quelque anecdote empruntée à la chronique du monde des arts ; mais c'est que ce milieu était très favorable à Téclosion du sentiment que nous allons voir se développer dans le cœur du vieux maître. En effet, de professeur à élève s'établit une intimité à laquelle on ne peut, sans pruderie, trouver à redire. L'intérêt porté par le maître à une disciple particulièrement douée, la confiance de celle-ci dans un guide qu'elle a choisi, pour avoir depuis longtemps admiré ses œuvres, peuvent faire d'abord illusion. Et sons le couvert de sentiments si légitimes, d'autres naissent et grandissent dont on ne s'est pas méfié.

Toutefois, je crains que M. Jules Lemaître, en s'attardant avec trop de complaisance à nous mettre sous les yeux, dans son premier acte, un amusant tableau de l'intérieur d'un atelier, ne nous ait pour un temps engagé sur une fausse piste. Nous pouvons croire que son intention est de faire une peinture de la vie d'artiste ; et le titre même qu'Adonne à sa ^ièce: la Massière, est pour accuser cette impression. Or Marèze pourrait être presque aussi bien un littérateur qu'un peintre ; il pourrait être un industriel s'intéressant à une employée d'élite ; il pourrait même être un rentier tuteur d'une pupille qu'il protégerait d'un peu trop près. La pièce oscillera ainsi, dans toute sa première partie, entre la peinture du monde des artistes, et l'étude d'un cas de conscience très

humain et tout à fait indépendant de Tentourage social. Au début de Tacte suivant, nous apprenons que Marèze se présente à Tlnstitut, et M. Jules Lemaître nous initie, avec une malice renseignée, aux compétitions académiques, aux manèges des candidats et au double jeu de leurs futurs confrères. Tout cela est amusant, mais d'ailleurs fait hors-d'œuvre. Et tout à l'heure, quand le drame intime sera vraiment engagé, tous les rappels de la vie d'artiste nous paraîtront si inutiles I Ainsi la visite que trois petites perruches de Tatelier font au maître pour admirer, avant le public, la toile qu'il envoie au Salon ; ainsi l'invasion finale de ces demoiselles de l'atelier venant, au grand complet, féliciter Marèze pour son élection à l'Institut. C'est la bordure qui parfois empiète sur le tableau.

Cependant M"' Marèze, que certains indices ont alarmée, s'inquiète de voir s'installer chez son mari un sentiment dont elle comprend mieux que lui la véritable nature. Elle s'efforce d'éclairer sa conscience, de le mettre en garde contre lui-même, d'éloigner la jeune fille. Désormais commence, entre ce mari et cette femme, un drame, en partie muet, qui est l'essentiel même de la pièce. On a beaucoup critiqué ce rôle de M""* Marèze ; on a déclaré qu'il est ennuyeux et mal venu. Je serais volontiers de l'avis opposé, et je crois bien que c'est ici la plus heureuse trouvaille de l'auteur. Certes le rôle est difficile ; c'est, comme on dit, un rôle ingrat :1e personnage qui est chargé d'être le représentant de la morale, de parler sans cesse le langage du bon sens, de la saine raison, de la sagesse et du devoir, n'est pas celui pour qui se montent les imaginations. Mais notez que toute

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la psychologie du bonhomme Marèze ne s'éclaire pour nous que grâce à rintervention deM"*Marèze, C'est aux inquiétudes de celle-ci que nous mesurons le progrès du danger que recherche son mari. C'est elle qui, avec une perspicacité née de sa propre tendresse, devine et nous révèle les moindres émotions d'une âme où une longue intimité lui a appris à lire. Le personnage de Marèze fait pour nous tout l'intérêt de la pièce; mais il est inséparable de celui de M"* Marèze. Au surplus. M"* Marèze ne tient pas seulement le rôle du chœur antique : c'est une femme qui défend son bien, c'est un être vivant, concret et complexe. Elle éprouve, à l'égard de ce mari qui côtoie l'infidélité, autant de pitié pour le moins que décolère; c'est pour elle-même, et c'est pour lui qu'elle veut le sauver; elle soufire, elle s'irrite, elle reproche, elle ne déclame pas ; elle manœuvre dans une situation difficile avec des alternatives de maladresse passionnée et d'habileté instinctive. C'est l'honnête femme sentant et parlant exactement comme peut le faire une honnête femme. Et elle ne se contente pas de raisonner, elle agit. C'est même, dans toute la pièce, le seul personnage qui agisse, et c'est elle qui va, par son intervention, désigner Juliette à l'amour de son fils.

En efifet, un jour que Juliette est venue dans l'atelier de Marèze, en l'absence de celui-ci, elle y rencontre le fils du peintre, Jacques ; une conversation s'engage entre les deux jeunes gens, et ils découvrent, avec une espèce de ravissement, qu'ils ont toute sorte d'idées en commun. M"' Marèze les surprend, et, indignée de trouver encore une fois dans l'atelier de son mari cette massière de malheur, elle interpelle violemment la jeune

fille. Frappé de l'injustice maternelle, qui contraste d'ailleurs avec Thabituelle placidité de M"*' Marèze, Jacques se sent tout de suite attiré vers Juliette par la sympathie qu'inspire une victime. C'est le premier germe d'un amour qui va désormais rapprocher les deux jeunes gens. Il ne sera pas nécessaire qu'il se passe beaucoup de semaines : Jacques a bientôt décidé d'épouser Juliette Dupuy, et il s'ouvre d'abord de ce beau projet à sa mère.

On a prétendu que M"* Marèze devrait accueillir d'enthousiasme cette velléité de mariage qui lui apporte le moyen radical de guérir Marèze et de couper net son absurde aventure sentimentale. Et c'est bien ainsi qu'elle eûtfait,si elle eût été le personnage abstrait qu'on a voulu voir en elle. Mais les craintes de la fenmie qui défend son bonheur conjugal n'ont tué en elle ni la sollicitude de la mère qui veille sur la dignité de la famille, ni les scrupules et les aspirations de la bourgeoise. Son premier mouvement est pour refuser d'admettre que son fils puisse épouser celle dont son mari a eu l'esprit trop occupé ; c'est sa délicatesse qui se révolte. Et comme elle ne peut invoquer un tel motif, elle en trouve tout de suite un autre qui a bien sa valeur. Cette fille d'aubergiste, qui a connu avec Marèze des années difficiles, qui a vu lentement s'édifier sa fortune, qui est parvenue à une situation cossue et qui en jouit sans vergogne, ne veut pas pour son fils d'une union qui ferait déchoir la famille. Un garçon, gentil de sa personne, qui a du talent, de l'aisance et un beau nom, épouser une fille de rien I Quelle folie, au prix où sont aujourd'hui les maris I Pour empêcher cette folie, elle s'avise d'utiliser ce qui tout

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à rheure la désolait si fort : la sympathie romanesque de Marèze pour Juliette. Elle est assez j&ne pour ne pas douter que Marèze ne repousse ridée d'un mariage de son fils avec Juliette. Seulement, ce qu'elle n'avait pas prévu, c'est la violence qu'il y mettrait et qui va révéler la force encore insoupçonnée d'un sentiment qui gronde en passion.

C'est ici le point culminant du drame. Le père et le fils sont en présence, cependant que la mère assiste à leur étrange entretien. Ou plutôt, M"* Marèze et Jacques écoutent avec une stupeur, qu'ils s'efforcent de faire respectueuse, les déclamations de ce vieil homme qui ne craint pas de se poser en rival de son fils. La scène est d'une grande hardiesse et si poignante qu'on ne songe pas à remarquer ce qu'elle a au fond de pénible.

Il reste à dénouer une situation si tendue ; la grande difficulté au théâtre est toujours de conclure. M. Jules Lemaître avait excellemment montré comment un père peut devenir le rival de son fils; il lui fallait trouver un moyen pour que cette rivalité prît fin. Il a cherché trop loin. Il a procédé de façon compliquée et détournée. Il suppose que M"* Marèze fait venir Juliette Dupuy, l'interroge et apprend de sa bouche toute sorte de choses qui l'étonnent et l'édifient : c'est à savoir que Juliette est vramient une honnête fille, qu'elle n'a pas plus cherché à gagner l'amour du fils qu'à surprendre la confiance du père, et qu'elle est prête à quitter Paris, à s'éloigner d'une famille dont elle a si involontairement troublé le calme et dramatisé la paisible atmosphère. Et peu à peu M"* Marèze se range à l'idée de faire de Juliette sa belle-fille: c'est elle qui va y ame-

ner Marèze et le convertir sous nos yeux. Cette conversion ainsi présentée nous paraît peu vraisemblable. Et elle nous laisse des inquiétudes. Puisqu'on nous donne Marèze pour un honnête homme, n'eût-il pas été plus conforme à son caractère qu'il trouvât en lui-même le ressort de sa conversion? L'incident qui lui a révélé la profondeur de son mal, pouvait lui fournir en même temps Je moyen de le déraciner. Tant qu'il avait été seulement en butte à la jalousie et aux reproches de sa femme, Marèze pouvait se faire illusion. Ils'appliquait le bénéfice de cette morale indulgente qui fait qu'un homme ne se croit pas très coupable pour avoir remarqué une autre femme que la sienne. Au surplus, il pouvait croire qu'il ne manquait à aucun devoir strict, et qu'il ne violait aucune loi sociale ou naturelle. Mais le jour où il se trouve en présence de son fils, tout change. Sa chimère Jui apparaît, non pas seulement absurde, mais coupable. C'est un brusque réveil, c'est un soudain retour à la santé. Et le vieillard, guéri de sa courte folie, reprend son rôle de chef (le famille en imposant à sa femme, comme à son fils et à sa nouvelle fille, ce mariage qui va rendre au foyer le bonheur et la dignité... Ce dénouement ou quelque autre analogue nous eût mieux satisfaits que celui auquel s'est arrêté M. Lemaître.

Nous avons fait connaître, au cours de l'analyse, les personnages de Marèze et de sa femme ; ce sont eux qui occupent le premier plan, et ils sont, l'un et l'autre, présentés avec une sûreté de main presque égaJe. Ceux de Juliette et de Jacques Marèze ne sont que des rôles secondaires. Encore M. Lemaître a-t-il pu nous présenter sous

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les traits de Jacques Marèze, un type charmant d'artiste jeune, enthousiaste, qui a, pour le moment, tout un lot d'idées abracadabrantes, qui y croit dur comme fer — et qui en reviendra.

Juliette est trop parfaite, trop intéressante, trop résignée. C'est la « jeune fille pauvre » des romans et des comédies sentimentales.

Une pièce toute en nuances morales, et dont le sujet, qui risquait de devenir scabreux, est sauvé à force de simplicité et de candeur, voilà la Massière. Le dialogue vaut par le naturel et par la mesure. La finesse pénétrante de l'analyse autant que la délicatesse de l'expression fait de cette comédie un ouvrage de la qualité la plus rare.

15 février 1905.

La souUrance de nous sentir jetés en plein dans Tabsurde pour être menés grand train à Todieux, la gêne d'être forcés continûment et en compagnie de douze cents personnes de tenir notre esprit sur des images répugnantes, la révolte de voir le défi jeté gratuitement, et parce que tel est le bon plaisir de l'auteur, aux lois de la morale et à celles même de la nature, Tenvie folle d'élever la voix pour crier à de tristes ou atroces personnages ; <c Assez ! On vous a assez vus ! Vous devriez avoir honte ! Cachez-vous ! Taisez-vous I Allezvous-en ! Sauvez-vous ! Délivrez-nous ! » — telles sont les impressions par lesquelles nous devons à la Comédie française d'avoir passé, pendant les

trois heures où elle nous a imposé le supplice d'assister à la reprcsentationdes Fossiles deM. François de Curel,

La pièce deM, de Gurel a huit années de date. Elle a été jouée jadis au Théâtre-Libre. Elle y avait remporté un succès d'enthousiasme, consacré par les éloges unanimes de la presse. Nous avions, à cette époque, tous célébré la sombre beauté de ce tissu d'horreurs. Dans des articles qu'il est instructif de relire aujourd'hui, parce que les aberrations elles-mêmes du goût comportent un enseignement, nous avions tous déclaré que c'était là une « tragédie » à laquelle il ne convenait pas d'appliquer la mesure commune. Nous avions trouvé des raisons stupéfiantes pour faire taire les timides protestations de notre bon sens. La représentation de la Comédie française aura eu cette utilité — la seule — de remettre les choses au point.

C'est ici un exemple frappant de la physionomie différente qu'une pièce peut prendre d'après le cadre où elle nous apparaît et l'atmosphère où nous l'entendons. Nous allions au Théâtre-Libre dans des dispositions très particulières. Nous étions résolus d'avance à ne nous étonner de rien : ce qui, de toute évidence, est la bonne condition pour ne rien trouver étonnant ou choquant. C'était le musée des horreurs : si nous y avions aperçu quoi que ce fût de normal, de raisonnable et de décent, nous aurions été désappointés. Mais notis avions rarement lieu d'être désappointés. Nous attendions notre ration ordinaire de laideurs morales, de déformations et de monstruosités : du vice, du viol, de la prostitution, de l'inceste. On nous la fournissait. Sur tout cela nous avions

passé condamnation ; nous demandions seulement à Tauteur que, dans les conditions de bizarrerie et d'excentricité où nous Tavions laissé se placer, il fît du moins preuve de talent. Quand par hasard nous en rencontrions un dont la manière vigoureuse contrastait avec l'ordinaire platitude des fournisseurs de l'endroit, nous ne lui marchandions pas les compliments.

Et en cela nous avions tort. Et non seulement nous avions tort, mais nous manquions à un devoir. Car c'est à nous qu'il appartiendrait de nous dégager de ces influences d'un moment, d'un milieu, d'une atmosphère spéciale, et de donner à nos jugements quelque valeur objective. Mais nous étions pour le Théâtre-Libre d'une indulgence et d'une complaisance inépuisables ; l'un de nous, et l'un des plus judicieux, avait même posé en principe qu'il était tenu de ne pas discuter les pièces à l'audition desquelles il était « invité » chez Antoine. En bons professionnels, nous savions gré à ce théâtre qui nous fournissait de la copie. Fatigués des redites des autres scènes, nous lui savions gré de hâter la fin d'une formule usée et de nous aider à tuer un genre mort. Surtout, nous voulions montrer que nous n'étions pas d'humeur prudhommesque et que la bégueulerie n'était pas du tout notre fait...Etnous aussi nous étions des critiques d'avant-garde !

Ayons donc la loyauté de faire notre med ciilpd. C'est ainsi, et grâce à nous, que les représentations du Théâtre-Libre sont devenues un élément de l'histoire des opinions littéraires de notre temps. Elles ont eu, pour le théâtre, le même efiet qu'avait eu dans le roman l'introduction des doctrines naturalistes. Elles ont déterminé

dans le public un nouvel abaissement du goût, parmi les lettrés une diminution du sens critique et du sens moral.

Un père et un fils, un vieillard et un jeune honmie, le vieux duc de Chantemelle et son fils Robert, ont, pendant deux années, et Tun à l'insu de l'autre, possédé la même maîtresse ; celle-ci, qui se donnait avec plus de plaisir à son jeune amant, avait plus de crainte de se refuser au vieux. De ces rapports continués et partagés est né un enfant. Est-il né des œuvres du père ? Est-il né des œuvres du fils ? Il est impossible de le savoir, dans Tétat de promiscuité où les deux hommes et cette fille ont vécu. L'enfant est à tous les deux. Il est commun. Afin de perpétuer le nom qui est en risque de disparaître, Robert étant à la veille de mourir phtisique, le père fait épouser à son fils leur maîtresse. Ainsi peut-être le vieillard, qui fut Tamant de sa belle-fille, se trouvera-t-il être le père de son petit-fils ; peut-être le jeune homme se trouvera-t-il être le père de son frère. C'est Tinceste devenu la pierre angulaire de la famille. — Tel est le sujet.

« C'était, nous dit-on, le sujet d'CEdipe et de Phèdre, sujet rebattu sur 'notre théâtre même. Quelle hypocrisie d'afiecter des efiarouchements de pudeur que ne connurent pas au temps de Corneille, de Racine et de Voltaire, les spectateurs d'élite de notre tragédie classique !... » C'est déjà le raisonnement que tenait Emile Zola, quand on lui montrait que sa Renée est une ordure. Mais si nos écrivains classiques ont eu soin de donner à leurs tragédies un cadre emprunté à des civilisations disparues, ce n'était pas tout uniment parce qu'ils étaient des pédants de collège et de

pâles imitateurs. C'étaient des artistes qui savaient les conditions de leur art. Pour observer certaines plaies physiques sans en subir lui-même Tinfection, le physiologiste est obligé de se placer à distance. De même pour ces plaies morales.

Le recul des temps et le changement des époques ne leur font certes pas perdre leur caractère essentiel ; mais ils nous aident à les apercevoir autrement. On voit mieux ce qu'elles ont d^atroce, on voit moins ce qu'elles ont de répugnant. Le virus s'enest atténué. Elles sont devenues matière d'art. Transportez dans un cadre d'aujourd'hui ces drames de l'antiquité légendaire et mythique, aussitôt ils sortent du domaine de la poésie, pour entrer dans celui de la Cour d'assises ou des faits divers, entre l'aflaire du bigame de Montmartre et les exploits du vampire de Saint-Ouen.

En situant dans le passé l'action de son drame, peut-être M. de Curel serait-il arrivé à nous faire admettre ou tout au moins comprendre l'idée initiale sur laquelle est échafaudée toute son œuvre: à savoir que, aux yeux de gentilshommes imbus du préjugé aristocratique, la volonté de perpétuer la race et le nom peut primer toutes autres considérations. Cette idée, il ne Ta pas fait entrer dans notre esprit. Car j'entends bien les Chantemelle répéter sans cesse :« Il est nécessaire que la race des Chantemelle se perpétue. » Apparemment, ils sont convaincus de cette nécessité. Mais cela ne suffît pas. Il faut, en outre, qu'ils me fassent, pendant le temps de la représentation, partager leur conviction. Il faut qu'assis dans ma stalle je me redise à moi-même : « C'est pourtant vrai qu'on ne peut pas laisser s'éteindre cette famille des Chantemelle ! > Et c'est ce que nous ne nous

sommes dit ni une minute, ni une seconde.

Que dans le beau temps de la féodalité, alors que des intérêts de toute sorte étaient attachés à la suzeraineté réelle du seigneur, il fût d'une grande conséquence de ne pas laisser disparaître b^rusquement une famille en possession du prestige et de l'autorité, cela nous l'eussions peut-être admis. Mais il s'agit du rôle de la noblesse d'aujourd'hui : ce n'est plus tout à fait celui qu'avait la noblesse au temps des Capétiens. Dans un développement ingénieux, profond, M. deCurel montre que l'existence d'une classe aristocratique n'est pas, même aujourd'hui, aussi inutile qu'on a coutume de le prétendre : elle sert à entretenir dans la nation tout entière une tradition de désintéressement,un sentiment chevaleresque, qui est l'honneur de l'âme française. Voilà qui est bien pensé; mais si le rôle de l'aristocratie est d'entretenir la noblesse et la délicatesse de notre âme, c'est donc qu'on ne saurait lui faire du vice une espèce de privilège. Ailleurs, M. de Curel parle, avec une émotion très justifiée, de l'absurde situation qu'a faite notre société moderne aux descendants des grandes familles, et il exprime avec force cette vérité cruelle, qu'il y a des « déclassés d'en haut », comme il y a des déclassés d'en bas. Alors à quoi bon faire un déclassé de plus?

Décidément, nous continuons de raisonner avec nos idées de tous les jours : l'auteur n'a pas su nous faire entrer dans l'atmosphère spéciale où se meuvent ses personnages et nous en faire subir la contagion. Cet intérêt supérieur, auquel ils sacrifient les intérêts qui nous touchent le plus, nous n'arrivons pas à en saisir la réalité. Qu'il y ait encore des Ghantemelle, ou

qu'il n'y en ait plus, cela nous est assez indifférent. Mais ce qui ne saurait nous être indifférent, c'est qu'il se commette — et sous nos yeuxl — les monstruosités dont on nous fait ici les témoins. Et c'est donc que M. de Curel a manqué son but, puisqu'il n'a pas su nous faire, pour un temps, partager la folie de ses personnages. Nous assistons, lucides, aux ébats de ces fous dangereux. Nous tenons à protester qu'entre eux et nous il n'y a pas de rapports. Nous déclinons toute solidarité avec ces maniaques et ces criminels.

Enfin, et c'est ici ce qu'il y a de plus grave, pourquoi notre vieille tragédie a-t-elJe abordé ces sujets horribles ? Les a-t-elle choisis pour eux-mêmes et traités uniquement afin d'en éclairer un à un tous les plus pénibles aspects ? Libre à ce pauvre Crébillon de prendre un puéril plaisir de vanité à effrayer les gens, et de se faire une manière de l'horreur pour Thorreur. Les écrivains de théâtre qui sont, en outre, des moralistes et des poètes ne font pas ainsi ; mais ce qu'un Corneille, un Racine, aperçoivent dans ces situations exceptionnellement critiques, c'est autre chose qu'elles-mêmes, c'est l'étude morale qu'elles leur permettront de faire. Il leur semble que des replis obscurs de l'âme doivent s'éclairer alors dans un jet soudain de lumière. Il leur semble que, pour triompher de l'obstacle que leur oppose l'effort combiné des lois sociales, morales, naturelles, des énergies qui sommeillent au fond de nous vont s'éveiller. Tous nos sentiments, les pires et les meilleurs, vont apparaître avec un relief extraordinaire. L'étude vaut la peine d'être tentée, quel que doive être d'ailleurs le moyen employé et qui n'a que la valeur d'un moyen.

C'est cette étude que M. de Curel n'a ni faite ni essayé de faire.

Prenez, par exemple, le vieux duc de Ghantemelle. C'est lui qui est l'auteur de l'atroce combinaison que vous savez. Lorsque l'idée s'en présente à son esprit, vous pensez peut-être que, dans un bouillonnement subit, tout un monde de sentiments affleure du fond de sa conscience troublée. Vous pensez que dans une violente protestation intérieure il entend la voix lointaine des Chantemclle d'autrefois qui le supplient de ne pas infliger cette honte à l'honneur héréditaire ? Et puisque lui-même ne cesse d'avoir à la bouche ce mot d'honneur, vous pensez que tout un passé de loyauté se révolte et crie au fond de lui ? Nullement. Il n'a pas une minute d'hésitation. Il prend cette résolution avec autant d'aisance et de décision que tout à l'heure il en avait pour loger une balle dans le flanc d'une laie de cent-vingt. Par la suite, il n'aura ni un scrupule ni une crainte, pas un doute sur la légitimité de son action. Il continuera de marcher dans la vie avec aisance et tranquillité, de porter haut la tête, de parler de son honneur et de l'honneur des Chantemclle, des devoirs des pères et des devoirs des enfants. Il n'aura laissé entamer ni son calme de chef de famille, ni son appétit de chasseur ; il ne perdra ni un coup de vin, ni un coup de dent, ni un coup de gueule. Rien d'humain ne bat sous sa veste de gros drap. Ouvrez sa poitrine, et vous n'y trouverez rien de ce que contiennent nos poitrines à nous autres, qui y avons un cœur. Nous n'y apprendrons rien des sentiments qui pourraient être les nôtres, car, au surplus, ce n'est pas Ghantemelle qu'il devrait

s'appeler : son vrai nom, c'est Groquemitaine.

Le vieux duc de Ghantemelle est, paraît-il, d'un caractère violent ; Hélène Vatrin a le « caractère indécis ». L'indécision d'Hélène Vatrin est le modèle, la merveille, la perfection de l'indécision. Par indécision, cette jeune fille, qui n'est nullement perverse, mais qui, au contraire, est une honnête fille, ne se décide pas à opposer un refus catégorique aux sales propositions du vieux Ghantemelle. Ayant cédé au père, elle ne repoussera pas davantage le fils, car elle est de caractère indécis. Gette indécision fait qu'elle subira un partage qu'elle ne sait ni répudier ni accepter. Elle se prête avec la même résignation molle à devenir la femme d'un de ses deux amants. Et voilà, nous dit M, de Gurel, ce que c'est qu'un caractère indécis ! Il nous le • dit, mais à qui le fera-t-il croire ? Il confond Tindécision du caractère avec l'abolition de la conscience. Il nous donne pour autant de réalités les visions de son cerveau. Nous ne sommes pas dupes. Et nous n'avons garde de confondre avec des créatures vivantes les fantômes qui passent dans ses cauchemars.

Et la duchesse, qui avait déclaré qu'elle ne consentirait pos au mariage de son fils avec Tinstitutrico renvoyée de chez elle, y consent volontiers. Et Robert, qui n'admettait pas la possibilité de faire d'Hélène Vatrin une duchesse de Ghantemelle, l'admet soudain sans objection. Et Glaire, la sœur de Robert, Glaire dont on nous a vanté l'énergie farouche. Glaire qui promettait si bien de chasser honteusement M"' Vatrin, l'accepte pour belle-sœur. Alors, quoi ? Les résolutions de tous ces gens tombent, comme autant de châteaux

de cartes. Dessinés d'un trait sommaire, ils sont pareils à des marionnettes dont on a seulement eu soin de rendre la grimace aussi déplaisante qull était possible, afin de nous faire peur.

Tel est en efiet Tunique but qu'a poursuivi et qu a atteint M. de Curel. Il n'a pas voulu nous montrer des âmes humaines aux prises avec un problème qui met en jeu toutes leurs énergies, et nous faire entendre le retentissement d'une situation terrible dans ces âmes. Il s'est placé en dehors des conditions de l'humanité. Il a choisi arbitrairement une situation,il en a disposé comme il lui a plu les éléments, il y a mêlé des êtres de fantaisie qu'il a imaginés à son gré. Le problème a consisté pour lui à dégager de la situation toute la somme d'horreur qu'elle contenait.

Donc, dès le début, nous assisterons à une scène entre le vieux duc et l'un de ses gardes. Le duc fait installer chez ce garde une chambre où il espère que, de temps en temps, M"' Vatrin consentira à venir faire de petits séjours. Voilà le personnage posé. Les traits sous lesquels il nous apparaît d'abord, ce sont ceux d'un vieux malpropre. Et c'est lui que nous n'allons plus cesser d'avoir en face de nous I A quelle épreuve on met notre patience ! Nous entendrons l'affreux bonhomme rugir décolère, quand il apprendra que son fils l'a fait... ridicule. Nous le verrons marier à son fils la femme qu'il se proposait d'aller caresser dans la maison du garde. Nous le verrons soutenir les reproches de sa fille, qui sait tout. Si encore ce secret était resté le sien et celui de sa complice I Mais il devient le secret de tout le monde. On en cause en famille. Ces gens savent — et ils ont le toupet de se regarder en face I

La marche du secret, qui peu à peu se répand, c'est à quoi se réduit dans les Fossiles la marche même de Taction, et c'est ce qui y fait la progression dramatique. Elle arrive au point culminant lorsque Robert de Chantemelle apprend de quelle machination il a été la victime. C'est au troisième acte. Cette scène est une de celles que M. de Curel a remaniées. J'en emprunte le texte à l'édition nouvelle. Le vieux duc vient d'apprendre que Robert, par son testament, autorisera sa femme d élever l'enfant loin de Chantemelle. Or, il veut l'avoir auprès de lui pour en faire un Chantemelle.

Le duc. — Je garderai l'enfant malgré toi, malgré sa mère.

Robert. — L'enfant est à moi !

Le duc, — A nous.

Robert. — A moi.

Le duc. — A nous... J'ai eu la mère à Chantemelle avant toi.

Dès le premier soir, ce bout de dialogue n'a pas passé sans résistance. On me dit que le public le souligne maintenant de ses murmures. Le public a raison contre l'auteur. Quand l'auteur, malgré le public, s'en tient à la logique de sa conception, et,pour rester dans la vérité, ne recule pas devant une hardiesse, nous prenons son parti contre le public. Nous refusons de le suivre, lorsque, par gageure et en dépit de toute vraisemblance, il jette, comme une offense, à la face du public, une brutalité.

Dans la première version des Fossiles , c'était par un hasard, par le commérage d'une nourrice congédiée que Robert apprenait la vérité. Le moyen était à coup sûr médiocre et maladroit.

98 M. FRANÇOIS DE GUREL

Mais surtout c'était une concession consentie à nos répugnances. L'auteur nous faisait grâce d'une réplique atroce. C'est de quoi il s'est repenti. Il ne veut pas nous faire grâce. Il nous tient, il nous imposera la torture jusqu'au bout. Notez que la scène est absurde et folle. Il y a un être au monde qui ne révélera pas à Robert la vérité ; c'est son père. 11 y a une chose que le vieux duc, au plus fort de sa colère, ne laissera jamais échapper devant son fils; c'est l'aveu de son propre crime. Cette révélation ne sert de rien ; car le vieux drôle a beau avoir jadis possédé la mère, le fils du duc Robert de Chantemelle et de la duchesse de Chantemelle, appartient au duc Robert et non pas à un autre. Non seulement le vieux duc n'a aucun intérêt à parler, mais il est intéressé à ne pas parler, puisque cet aveu équivaut pour lui à une abdication et que, le mot lâché, il va renoncer de lui-même à cette autorité dont il était si jaloux. Ce mot, le vieux duc ne doit et ne peut pas le dire, pour cette raison même qu'il est le vieux duc de Chantemelle, tel qu'on nous l'a présenté. Il le dit parce que c'était le moyen de nous faire crier.

Le dernier acte n'est qu'une parade macabre.

Robert est mort; nous sommes au jour de l'enterrement; on vient annoncer qu'il est temps de mettre le corps en bière. Les fournisseurs du Théâtre-Libre affectionnaient les scènes d'enterrement. Tantôt ils les plaçaient au dernier acte, afin de nous laisser sous une bonne impression ; tantôt ils les plaçaient au début de la pièce, afin de nous mettre en goût. L'acte est rempli par la lecture du testament de Robert. Il y est dit : « Plus tard, quand l'héritier du nom sera un homme.

j'exige que Claire lui conte comment je suis mort, comment ses grands-parents, sa tante, sa mère se sont immolés, pour que lui, petit être chétif, garde un nom respecté. Il comprendra que ce nom, transmis par une monstruosité, doit être porté avec une dignité surhumaine. » Quoi ! Lui aussi, Fenfant saura ! On lui révélera le « secret de sa naissance > I Et ce sera pour lui inculquer le respect de ses parents, pour lui faire comprendre riionneur qu'il a d'être un Chantemelle ! Qu'estce que vous voulez qu'on réponde à des gens qui vous tiennent de pareils raisonnements ? On est désarmé ! On sent que tout ce qu'on pourrait dire ne servirait à rien.

Il est clair que j'aurais moins insisté sur une pièce déjà ancienne, si je tenais en moindre estime le talent de l'auteur. Parmi les hommes de sa génération, M. de Gurel est, sans doute,run des mieux doués. Il a des dons d'homme de théâtre et des dons d'écrivain. Les Fossiles en sont la preuve. Au point de vue du métier et de la forme, les deux premiers actes d'une allure si ferme, si vigoureuse, si rapide, sont tout à fait remarquables. Çà et là éclatent des réflexions qui témoignent d'un intéressant mouvement d'idées. Tels morceaux, trop longs peut-être pour la scène et trop complaisamment développés, sont par eux-mêmes d'une belle venue. Le style, souvent emphatique et trop empanaché, a du relief, de l'éclat, de la poésie. La langue est pleine et drue. M. de Curel pouvait et peut encore nous donner de belles pièces de théâtre ; je n'arrive pas à prendre mon parti que, de toutes manières, il ne nous donne que des monstres.

28 mai 1900.

Le cas de M. de Curel est des plus affligeants. Celui-là est un grand coupable, et nous lui en voulons pour toutes les espérances que nous avions mises en lui, et qu'il s'obstine à ne pas réaliser. Ce n'est pas lui qui peut se plaindre de la critique : tout ce que nous avions d'encens dans notre magasin, nous l'avons brûlé en son honneur.

Nous avons tous fait assaut d'épithètes et surenchéri dans la louange; ceux qui souhaitaient de voir mettre quelques idées dans les pièces de théâtre l'ont adopté pour champion; les boulevardiers, flairant en lui un penseur, l'ont célébré, afin qu'il en rejaillît sur eux de la considération. Et nous eh sommes pour nos frais. Il n'arrive pas à mettre en œuvre des dons pourtant remarquables. 11 a le goût des problèmes de l'âme, une noble inquiétude de pensée ; il a de la fougue, de l'emportement, une hardiesse de lutteurf i y^ qui fonce droit devant lui ; il ne manque ni d'élo^ quence, ni de poésie, ni même par instants de force dramatique. Et, après cinq ou six essais, alors qu'il devient difficile de le traiter comme un débutant de beaucoup d'avenir, nous en som* mes encore à attendre de lui une pièce qui soit une pièce. Pourquoi? La raison n'en est pas très

mystérieuse. C'est qu'il ne veut pas admettre que la forme du théâtre ait ses exigences.

D'abord il s'en faut que tous les sujets puissent être mis au théâtre. Supposez qu^on vous demande : « A-t-on le droit, dans Tintérêt de la science, d'inoculer le cancer à un être humain? » Vous penserez que c'est là une grave question, qui mérite d'être discutée et qui peut devenir embarrassante. Ce qui est sûr, c'est que vous ne vous écrierez pas: « Voilà une idée de pièce ! » Le théâtre est un endroit fort spécial : si les discussions relative^ à l'amour, aux passions, à la constitution de la famille, y sont à leur place, le lieu est mal choisi pour y mesurer les droits de la science et la responsabilité du savant; les intérêts engagés dépassent infiniment le niveau moyen d'une assemblée de braves gens réunis pour se divertir. Pour mieux compromettre une partie qui, d'elle-même, était assez périlleuse, l'auteur a choisi « l'espèce » la plus désobligeante qu'il pût trouver. D'un bout de la pièce à l'autre, il tient notre attention fixée, et, pour ainsi dire, il promène nos yeux sur un mal hideux, ajoutant ainsi à notre angoisse morale une sorte de torture physique. Ce savant cpii, par erreur, a planté le germe d'un mal impitoyable dans la chair d'un être plein de vie, hélas! et plein de santé, nous apparaît comme un bourreau grotesque et la présence nous en est intolérable. Il y a mieux, et c'est toute une perspective d'horreur qui s'ouvre devant nous au dénouement.

Car le savant, en manière d'expiation, s'est à son tour inoculé la maladie. La victime et le bourreau, rongés par le même mal, vont s'enfermer dans une maison de campagne pour y subir, dans le

tête-à-tête, les sûres approches d'une mort dégoû-^ tante. Et nous devinons qu'une sympathie inavouée les attire Fun vers Taytre. Nous emportons la vision de câûcipieiiiàr de cet amour entre cancéreux. Mais cette situation, par ce qu'elle a de violent et de violemment exceptionnel, a réjoui l'imagination romantique de l'auteur.

Une pièce de théâtre n'est pas un dialogue philosophique. Or, les personnages de M. de Curel ignorent totalement que nous sommes dans la salle, que nous les écoutons, et que notre patience a des bornes. Ils dissertent, ils argumentent, ils font alterner les tirades abstraites avec les couplets lyriques, et s'abandonnent à tous les capri- ^ ^^aes de leur fantaisie péd antes que. Le second acte ^ .> de la Nouvelle^Idol^ e^t^ffl. ce sens un chef-d'œu- '>\, i vre de maladresse. Au moment où le savant, 'f Albert Donnât, vient d'avoir la révélation de son crime, et lorsque nous sommes uniquement curieux de savoir quelles en seront les conséquences, on nous introduit chez son ami le psychologue. On égaie la scène par la méprise, comique cette fois, d'un garçon de laboratoire qui prend une visiteuse saine d'esprit pour une hystérique venue à la consultation. Puis, c'est un long développement sur les méthodes, sur les résultats, sur les desiderata et sur l'avenir de la psychologie. On va jusqu'à nous décrire un appareil enregistreur destiné à mesurer l'intensité des émotions. « 11 se compose d'un cylindre recouvert d'unpapier enduit de noir de fumée. Contre ce cylindre appuie la pointe d'un stylet. Ce stylet, au moyen de ce tube en caoutchouc, etc. » J'ignore si la description de cet appareil, dans un cours professé à l'Ecole de médecine ou à la Salpêtwère^

provoquerait notre admiration. Au théâtre, elle produit un effet de stupeur.

Ce qui importe surtout dans une pièce à idées, c*est que Tidée de Tauteur apparaisse dans tout son jour. Dans la Nouvelle Idole, comme c'est Tordinaire dans les pièces de M. de Curel, Tidée reste incertaine, douteuse, enveloppée de nuages. M. de Curel a-t-il voulu faire le procès de la science ? On est tenté de le croire, et c'est l'impression qui s'accuse en maints endroits. Albert Donnât ne personnific-t-il pas l'infatuation du savant, sûr do lui-même, et qui, du haut de certitudes problématiques, s'adjuge un droit souverain sur la vie humaine ? Cette jeune fille condamnée par la Faculté et qui s'avise de ressusciter, n'est-ce pas une âpre dérision de l'infaillibilité scientifique ? Cette psychologie qui peut-être arrivera à se constituer dans quatre cents ans, n'estelle pas un symbole pour exprimer l'impuissance de ces lointaines spéculations à soulager nos souffrances immédiates ? Ou M. de Curel a-t-il voulu opposer la religion à la science et montrer la supériorité de la première? Tel pourrait bien être le sens de sa conclusion, puisque nous voyons une pauvre fille, simplement inspirée par l'esprit de charité et formée par les enseignements du catéchisme, s'élever sans effort aussihaut qu'un maître de la pensée. Ou encore M. de Curel a-t-il prétendu indi([uer que la science, elle aussi, est une religion qui a ses fanatiques et ses martyrs? Peutêtre n'accepterait-il aucune de ces interprétations. Peut-être les accepterait -il toutes ensemble. Mais nous n'allons pas au théâtre pour déchiffrer des énigmes. Et, si l'impression que nous emportons est sans netteté, nous sommes bien trop vaniteux

pour en accuser notre défaut de pénétration. Nous aimons mieux croire que l'œuvre n'était pas au point, que les matériaux, mal dégrossis, y ont été mal combinés, et que du chaos n'a pas jailli la lumière.

15 avril 1899.

M. EU&ÈNE BRIEUX

Il y a longtemps qu'on attendait une pièce sur le divorce, c'est-à-dire contre lui. Le divorce à la façon dont il est pratiqué aujourd'hui est une des plaies de notre société. Législateurs, magistrats, moralistes, tous s'accordent à le reconnaître. Toutes les conséquences fâcheuses que prévoyaient jadis les ennemis de la loi sesontréalisées,et l'événement a passé toutes les craintes. Nous sommes nerveux en France et nous avons la tête près du bonnet ; nous agissons d'abord, nous réfléchissons ensuite : le divorce a pour résultat de donner aux coups de tête le caractère de l'irréparable. D'autre part, chez nous, plus que dans aucun autre pays, l'institution sociale elle-même repose

surrinstitution de la famille, étroitement et sévèrement comprise. En relâchant le lien de la famille, on a du même coup desserré le Ken social. En sorte que le divorce se trouve être un des instruments^ les plus puissants de cette désagrégation et de cet éparpillement des forces qui est le grand mal d'aujourd'hui.

En portant à la scène une protestation contre Tabus du divorce, M. Brieux s'attaque aune question actuelle et d'un intérêt aigu. En donnant pour titre à sa pièce le Berceau, il montre qu'il comprend la nécessité de concentrer tout le débat sur la situation faite à l'enfant, cette victime» La thèse qu'il développe en maint endroit de sa pièce est très forte, parce qu'elle est précise et mesurée. Dès le début, c'est lui qui parle par la bouche d'un de ses personnages, le docteur, et qui indique exactement la portée de son argumentation. On lui demande s'il n'est pas partisan du divorce. « Si, certes, si. Mais je fais mes réserves. Je voudrais qu'on le rendît plus difficile, et presque impossible lorsqu'il y a des enfants... A la rigueur on peut rompre un mariage : on ne devrait pas pouvoir désunir une famille, laisser aller le père ici, la mère là, et abandonner l'enfant au milieu de ces ruines. » Laurence, la divorcée, fait, de la façon la plus instructive, l'historique de son divorce. Quand elle a quitté son mari qui l'avait trompée, on s'est bien gardé de laisser les voies ouvertes à la réconciliation. La famille, le monde, les amis se sont interposés entre les deux époux, et pour les mieux séparer. On a plaint la femme ofifensée,on l'a encouragée à résister, à ne pas céder, à ne pas pardonner; on l'a félicitée pour sa belle atti-

tude et pour son courage. Eclairée par son expérience, elle adresse à ses contemporaines cette leçon qu'elle les adjure d'entendre: «Je voudrais le crier à toutes celles qui sont aujourd'hui ce que j'étais alors : Faites ce que vous voudrez si votre union a été stérile, mariez-vous, démariez-vous, vous êtes libres et vous ne pouvez faire de mal qu'à vous-mêmes. Mais si vous avez un enfant, i vous n'avez pas le droit de détruire la famille fondée pour lui. Vous n'en avez pas le droit. Vous serez malheureuse ? Tant pis ! L'avenir d'un enfant vaut bien le bonheur d'une mère. > C'est la morale du sacrifice élevant la voix contre l'instinct égoïste du bonheur, — si tant est que de se sacrifier pour un enfant mérite le nom de sacrifice.

Il y a dans le Berceau des tirades d'un assez beau mouvement ; il y a même un bon premier acte. Laurence, trompée par son mari, M. Ray. mond Chantrel, a divorcé. Elle a épousé en secondes noces M. do Giriou, qui Faime depuis longtemps et même l'avait jadis demandée enmariage. Sensiblement plus âgé qu'elle, M. de Girieu n'a rien d'un jeune premier ; mais il a le sérieux, la loyauté, la profondeur des sentiments et enfin tout ce qui ne rentre pas dans la catégorie des qualités aimables. Le nouveau ménage pourrait être uni, cordial, confiant, s'il n'y avait entre M. et M"* do Girieu l'enfant du premier lit, Julien. Sa présence met entre les deux époux une secrète mésintelligence, une sourde hostilité. Les questions relatives à son éducation sont l'origine d'un désaccord qui ne peut aller qu'en s'accentuant. Cet enfant est le portrait frappant de son père. Aussi M. de Girieu le prend-il en haine. Et il a beau faire, essayer do se raisonner et de se mal-

triser : ça se voit. Ce berceau est le berceau de la discorde.

Or, Julien tombe malade. Son père, M. Chantrel, obtient de venir le soigner. Voici la femme divorcée et son premier mari l'un auprès de l'autre, ou plutôt l'un et l'autre auprès d'un même berceau. Ils sont réunis par une même inquiétude pour cet enfant qui est leur enfant. On voit alors combien le lien formé par une commune sollicitude est plus fort que tout autre. Que signifient les textes de loi, la décision des tribunaux, les arrangements des notaires, pour les deux êtres qui veillent au chevet de Tenfant? Que vient faire M. de Girieu entre ce père et cette mère ? De quel droit est-il ici ? Quel est cet étranger ? Quel est cet intrus ? La situation est vraiment saisissante et traduit l'idée sous forme sensible. Le berceau qu'on ne voit pas est sans cesse présent à notre esprit. L'enfant est le principal personnage. Rien ne se fait et ne se dit qui n'ait rapport à lui. Aussi rimpression que nous recevons estelle une impression de drame.

A partir du second acte, la pièce dévie et dévie si bien qu'elle s'en va à vau-l'eau. Nous pensions qu'on nous ferait assister aux aventures de ce berceau ballotté d'une maison à l'autre, secoué, tiraillé, déchiqueté. Il semblait que l'intérêt dût se porter sur cet enfant pour qui la désunion de ceux qu^il aime pareillement sera une blessure toujours saignante. Car c'est bien cela qui est atroce dans la situation de l'enfant dontles parents sont divorcés : il est obligé de partager son cœur ! Il est amené par les circonstances à juger ceux qu*il était de son devoir de ne pas juger. Et plus tard il ne retrouvera pas dans ses souvenirs cette

vision du foyer, image palpable de Tunion de la famille, qui reste pour chacun de nous en dehors et au-dessus des spectacles déprimants de la vie, et d'où nous vient le meilleur denotre force. C'est là une injure de la destinée, plus réelle que cette vague fatalité contre laquelle déclamaient les héros romantiques. Le sujet vaudrait la peine d'être traité ; M. Brieux ne s'en est pas soucié. La maladie de l'enfant n'a été que l'occasion à la suite de laquelle M*"' de Girieu et M. Chantrel s'aperçoivent qu'ils n'ont pas cessé de s'aimer. Ils se le disent. Ils récriminent. Us déplorent le passé. « Ah 1 pourquoi m'avez-vous trompée ? — Ah ! pour quoi ne m'avez-vous pas pardonné?...» C'est une autre pièce qui commence, dans laquelle une femme divorcée et remariée se rend compte avec effroi qu'elle aime toujours celui dont l'éloignent maintenant son devoir, les convenances et jusqu'à la crainte du ridicule. Pièce sans issue comme sans développements possibles, et dont toutes les situations sont, peu s'en faut, choquantes : situation d'une femmeentredeux hommes, dont elle préfère le plus jeune ; situation des deux hommes mis en présence, comme il convient, dans la scène prévue et attendue. M. Chantrel, de qui vient tout le mal, plaide avec force la cause de l'indissolubilité du mariage; et nous nous demandons d'où il le prend pour parler de si haut. M. de Girieu, qu'on renvoie assez lestement chez lui et qu'on eût mieux fait de ne pas déranger, puisqu'on devait finalement le congédier, se plaint non sans de bonnes raisons ; mais il est quand même dans l'attitude de celui dont on ne veut pas : il est le gêneur. — Tout cela est incohérent et inconsistant. Depuis longtemps nous ne songeons

plus au berceau. La question du divorce se débat entre les divorcés et le débat tourne au comique. Le Berceau a reçu un accueil contradictoire. A la répétition générale, le public a ri avec irrévérence. A la première représentation, il a applaudi avec conviction. « C'est qu'à la première il y avait moins d'amis », s'il faut en croire le joli mot que la chronique prête à M. Brieux. L'explication n'est pas sans valeur; mais elle n'est pas non plus complètement satisfaisante. Nous en avons suggéré une autre: c'est que le Berceau est une pièce médiocrement faite. Notons que sur une demi-douzaine de pièces qu'a fait représenter M. Brieux, il n'en est pas une qui se soit imposée de haute lutte à l'opinion et qui porte en elle ce caractère d'une œuvre où l'auteur a fait pleinement ce qu'il voulait faire. L'impression qui se dégage de ces pièces, presque toutes intéressantes, n'est pas franche. Il faut que cela tienne à quelque cause. Il y a un « cas » de M. Brieux, et il mérite d'être examiné ; car M. Brieux est l'un des auteurs qui, en ces dernières années, sont le plus brillamment sortis du rang. Il s'est fait une belle place parmi les fournisseurs de théâtre qu'a produits la jeune génération. Il la doit à un ensemble de qualités des plus estimables. Il a d'abord la fécondité : et, à coup sûr, ce n'est pas au nombre des ouvrages que s'apprécie la valeur d'un écrivain; néanmoins c'est quelque chose d'avoir fait preuve de mouvement d'esprit et de ressources d'invention, et ce n'est pas à la portée de tout le monde. Il a une réelle entente de la scène. Il a surtout ce grand mérite de n'avoir pas pensé que le problème de l'adultère fût l'unique problème à l'étude duquel

le théâtre dût se consacrer. Il est Fun des rares auteursde ce temps qui nous transportent dans un monde difiérent de ce petit monde des oisifs, si connu, si uniformément pareil à lui-même, si complètement dépourvu d'intérêt^ Il a le courage d'avoir du bon sens et d'être honnête. La conception qu'il se fait du théâtre est fort élevée. Il s'est efforcé de dire son mot sur des questions qui sont des questions vitales. Il a l'ambition des grands sujets. Il a toutes sortes de bonnes intentions. Il faut le remarquer à son honneur.-^

Faisons,enetfet,la revue de sesprincipalespièces. Je laisse de côté Ménages d'artistes^pièce de début, toute pleine d'inexpériences, série de tableaux grossièrement brossés, mais qui a du moins ce mérite de ne pas nous présenter la vie de bohème sous des couleurs d'idylle et la vie d'expédients comme l'école de l'honnêteté. — Blanchette est restée, du moins pour ses deux premiers actes, un des meilleurs ouvrages de M. Brieux. La fille d'un cabaretier de village a reçu une instruction soignée et coûteuse, elle est munie de son brevet, elle est devenue une demoiselle, et son bonhomme de père est tout fier de voir qu'elle est si savante et qu'elle a pris dos manières si distinguées. Seu le ment les brevets ne nourrissent pas leur titulaire; la place espérée se fait attendre; le cabaretier déçu s'aperçoit, mais un peu tard, que le résultat de ses sacrifices est tout au rebours de ce qu'il s'en était promis. Donc il se retourne furieux contre Blanchette, qui, dans l'espèce, est victime de la vanité de ses parents. La morale est qu'il ne faut pas donner aux enfants une éducation en désaccord avec leur milieu, et que les fameux bienfaits do l'instruction prodiguée au peuple pour-

raient bien n'être qu'une amère dérision. — U Engrenage nous transporte dans le monde politique* L'honnête Remoussin vivait obscur et tranquille dans son coin de province. Pour son malheur le vœu de ses concitoyens l'appelle à la députation* Il arrive à Paris, il siège à la Chambre, il fréquente les ministres ; peu à peu ses principes se font moins rigdes, sa conscience s'assouplit; un beau jour, et sans qu'il sache en vérité comment la chose a pu arriver, il se trouve que son nom est inscrit sur un carnet de chèques. — Les Bienfaiteurs sont une satire de la charité mondaine. Des dames se réunissent, membres et présidentes d'CEuvres variées. Le jour où « l'OEuvre des régénérés » veut produire les meilleurs spécimens de la charité réparatrice de ces dames, on apprend que, par une mauvaise chance, l'un des « régénérés » vient d'être le matin mis en prison, l'autre est saoul. C'est dons qu'à l'origine de ces Œuvres on trouverait la vanité, le désir de paraître, le besoin de se réunir, de bavarder, de se donner à soi-même l'illusion qu'on fait quelque chose ; on n'y trouverait pas un atome de véritable charité. On arrive ainsi à encourager la paresse, à récompenser la fourberie, on n'apporte aucun allégement à la souffrance. — L'Evasion fait le procès à la science arrogante, tranchante, et qui décrète l'erreur avec une solennité sans réplique. Un médecin, membre de toutes les académies, décoré de tous les ordres, ne sait pas se guérir lui-même de la maladie de cœur qui le torture avant de l'emporter, et, si la pudeur ne le retenait, il solKciterait les remèdes empiriques d'un charlatan de campagne. 11 s'est posé en théoricien des lois implacables de l'hérédité ; et

il est près de faire le malheur de deux jeunes gens, dont Fun se croit condamné à la folie parce que son père était un maniaque, et Tautrese croit condamnée au vice parce que sa mère était une gourgandine. Mais ces lois ne sont si rigoureuses que dans les statistiques dressées par les spécialistes, et la geôle où elles nous emprisonnent n'est pas si bien gardée qu'on ne puisse, au prix d'un effort, s'en évader. — Dans les Trois filles de M. Dupont, le dramatiste nous invite à envisager la situation faite aux filles de notre petite bourgeoisie assez malavisées . pour ne pas être nées dans l'opulence. L'une des trois filles prend le parti de mal tourner ; l'autre, gagnée à la dévotion, se dessèche dans le célibat; la troisième, mal mariée, est la plus à plaindre. — Résultat des courses nous montre les ravages du jeu dans le peuple. — Le Berceau, comme on vient de le voir, aborde la question du divorce.

Les méfaits de l'instruction, la corruption parlementaire, les dangers de la fausse charité, les mensonges de la science, la situation de la fille sans dot, la passion du jeu, l'abus du divorce, ce sont là quelques-uns des principaux problèmes de l'heure présente. Ces problèmes, on ne demande sans doute à l'auteur dramatique ni de les résoudre, ni de répandre sur eux des lumières nouvelles: ce n'est pas son affaire. Mais on veut -qu'il en trouve une forme saisissante, et qui nous ' fasse mesurer la profondeur et l'intensité du mal. t^Chacun de ceux que M.Brieux met à la scène s'étrique, s'appauvrit, se vide de matière: nous nous rendons compte aussitôt que la véritable question dépasse singulièrement ce qu'on nous en montre. L'auteur n'a pris que le petit côté, le moins

intéressant, le plus banal, celui qui saute tout de suite aux yeux; il ne fait que répéter ce que tout le monde avait dit avant lui, et rend sa démonstration trop facile, partant trop dénuée de portée. Au cours des pièces de M. Brieux, nous ne rencontrons pas un type solide, en qui s*incarne l'idée de Tauteur, et qui plus tard s'évoquera devant notre souvenir, rien de ce qui fait qu'un auteur met sa marque sur un sujet. Certes M. Brieux dit toute sorte de choses excellentes sur les sujets qu'il aborde ; mais après cela, ces sujets restent à la disposition de qui voudra se les approprier. Cela revient à dire qu'il manque à M. Brieux quelques-unes des qualités qui sont plus spécialement caractéristiques du lettré.

X On confond volontiers la littérature avec ses raffinements et les qualités littéraires avec les ornements du style. C'est une confusion que beaucoup de gens sont intéressés à accréditer. L'écrivain est celui qui, grâce à un ensemble de moyens que lui fournit justement la littérature, sait apercevoir dans un sujet ce qui vaut la peine d'être dit et exprimer pleinement une pensée qui est la sienne. Il pénètre assez avant dans une question pour découvrir ce qui lui donne un intérêt général, et il revêt ces idées générales d'une forme personnelle. Il se sert pour les exprimer de la langue de tout le monde; mais il y met son empreinte. Il faut, pour devenir un écrivain, une préparation, certains dons, du loisir et de la volonté. Cela fait beaucoup de conditions, et il est naturel qu'elles se trouvent assez rarement remplies. On sait d'ailleurs qu'il n'est pas nécessaire d'être un écrivain pour faire du théâtre et pour y réussir. Le théâtre, qu'une énorme con-

sommation oblige à une production incessante, ne se rencontre que par accident avec la littérature. Cet accident ne s'est pas encore produit aussi souvent qu'on Taurait souhaité, pour le théâtre de M. Brieux,

L'auteur du Berceau a été jadis journaliste, et, sauf erreur, il a d'abord exercé son métier en province. En débarquant à Paris, il a pu constater de quelle considération jouissent dans notre ville les auteurs dramatiques. Intelligent et entreprenant, il a pensé qu'il pourrait faire du théâtre aussi bien que d'autres, et la vérité est qu'il en a fait mieux que beaucoup d'autres. Mais il a transporté dans son nouveau métier les procédés de l'ancien. Le journaliste, obligé par devoir professionnel d'assister au spectacle quotidien, jette de tous côtés un regard rapidement averti. Il traite tour à tour, à mesure qu'ils se présentent, tous les sujets ; et il est impossible qu'il soit tour à tour et sur tous pareillement compétent. Mais d'abord il se documente, il consulte ceux qui font autorité et, au besoin, il les cite, sans pouvoir ordonner très rigoureusement, ni mûrir cette érudition qu'il faut sans cesse renouveler. En outre, avec de l'habitude et du talent, il arrive à énoncer sur chaque sujet quelques idées très simples, très sommaires, qui se présentent aussitôt à un homme de bon sens. Il leur donne un tour moral, sans s'emprisonner dans aucun système, mais en se référant à cette morale des honnêtes gens, pareille à la religion des braves gens, et qui réconcilie d'autant mieux toutes les opinions qu'aucun article n'en est défini. Pressé par l'heure, il se résigne, en le regrettant, à un à peu près de style. L'important, après tout, est

de se faire comprendre ; et Ton sait comment lisent les gens : un article de journal n'est pas un monument pour durer. Ce métier de journaliste est intéressant, captivant, et il a tôt fait de façonner son homme; on y contracte des habitudes dont on reste ensuite le prisonnier. « Le journalisme mène à tout, à condition qu'on en sorte, » disait un homme d'esprit. Ce qu'il se gardait bien d'ajouter, et qui pourtant a son importance, c'.est qu'il est très difficile d'en sortir.

15 janvier 1899.

LA ROBE ROUOE

Dans les pièces qu*il nous donne depuis tantôt dix ans, xM.Brieux a abordé avec franchise, traité avec honnêteté et bon sens des questions morales et sociales qui valaient la peine d'être mises à la scène. Naguère, en rendant hommage à un ensemble de mérites si estimable, nous regrettions que chez M. Brieux Texécution fût trop souvent insuffisante, et qu'il ne sût pas mettre au service^d'une pensée noble, généreuse, hardie, des moyens de traduction d'une plus grande valeur artistique. Réjouissons-nous donc de n'avoir pas à constater dans sa nouvelle pièce la même disproportion.

^La Robe rouge est une satire sociale J Dans rÉvasiorij M. Brieux s'attaquait aux médecins ;(îl s'attaque jîette fois aux magistrats. Cette satire est mordante, souvent cruelle. Encore faut-il reconnaître que M. Brieux y a mis de la mesure, du discernement : et c'est ce qui en fait la force. D'autres n'auraient pas résisté à la tentation de représenter notre magistrature comme foncièrement corrompue et capable de commettre pour de l'argent toutes les iniquités. M. Brieux a soin de rendre à notre magistrature cet hommage qu'elle n'est pas vénale. Même il donne à entendre qu'on n'en pourrait pas dire autant de la

magistrature de tous les pays. D'autres auraient représenté nos magistrats comme des tortionnaires et de sombres maniaques, prenant plaisir à des souffrances dont ils sont les auteurs et qui réjouissent en eux un instinct de férocité. Tout au contraire, les magistrats de M. Brieux sont, dans Texorcice de leurs fonctions, d'assez honnêtes gens qui s'efforcent de faire leur métier de leur mieux et de remplir en conscience leur devoir professionnel. Mais ce sont les conditions mêmes où s'exerce leur profession qui tendent à fausser chez eux la conscience, à altérer les sentiments de pitié et d'humanité.

Le mal de la magistrature, c'est d'abord la fièvre de l'avancement. Le magistrat est un fonctionnaire. Attaché à quelque parquet de province, il est peu rétribué, et sa charge ne lui rapporte qu'un honneur médiocre. Devant ses yeux passe en révéla robe rouge de conseiller. C'est à la conquérir un peu plus vite que vont tous ses efforts. C'est vers ce but que, sans s'en rendre compte, il laisse converger toutes ses pensées. Le souci de ne pas compromettre son avancement se môle à toutes ses démarches, influe sur tous ses actes. Encore s'il était seul 1 Mais il a une femme, et celle-ci, comme c'est la règle, est plus ambitieuse ou plus vaniteuse que son mari. Mais il a des enfants. D'ailleurs, cela n'est-il pas irritant de voir passer devant soi tel collègue qui ne vous vaut pas, et attribuer à un autre tel poste auqiiel on avait tous les droits ? Celui-ci est un idiot notoire ; et il avance 1 Celui-là est d'une moralité douteuse ; et il avance I Cependant on continue de se morfondre dans un humble poste de procureur de la République à Mauléon. La robe rouge

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-dont on avait fait par avance Tacquisition se mange aux vers. On n*ose plus ouvrir VOfficiel^ de peur d y trouver un sujet nouveau d'humilia- . tion et de déconvenue. On s'ennuie, on s'aigrit, ,' on vieillit. Telle est la situation de M. Vagret. Le. premier acte, où elle nous est exposée, est excellent d'observation minutieuse et juste. C'est un tableau de mœurs provinciales remarquablement tenu dans une tonalité grise.

Il y a ensuite une déformation professionnelle ^ La pratique du métier fait contracter certaines habitudes dont on ne peut plus se déprendre.- L'esprit s'accoutume à passer par certains chemins, qu'il suit docilement, comme s'il avait des oeillères. Un vieil homme a été assassiné. Les soupçons se portent sur des bohémiens. L'enquête commencée dans cette direction ne donne • pas de résultats. Le juge Mouzon, poussé à son/ insu par l'esprit de contradiction, désireux de se signaler, jeune, hardi, se fait fort de trouver le coupable en suivant une piste justement opposée à celle ({ue son collègue a dû abandonner. Il échafaude dans sa tête un système, tout à fait plausible d'ailleurs, et qui est en son genre un chef-d'œuvre de probabilité ingénieuse et d'enchainement logique. Ce système, une fois entré dans son esprit, s'interposera entre lui et les faits et faussera sa vision. Mouzon a fait arrêter le paysan basque Etchepare : celui-ci a beau protester de son innocence, il faut qu'il soit le coupable. La femme d'Etchepare a beau confirmer la déposition de son mari, il faut qu'elle en soit la complice. Un témoin à décharge a beau dire ce qu'il sait, il faut qu'il mente. Les racontars les plus insignifiants et les témoignages les plus

dépourvus de fondement prennent une importance d'autant plus grande qu'ils confirment rhypothèse du juge. Et celui-ci est si parfaitement convaincu de la valeur de son « inspiration », si assuré des droits que lui confère son rôle de justicier, qu'il en vient à ne plus s'apercevoir de rinfamie de quelques-uns des moyens qu'il emploie. Tour à tour insinuant, violent, bonhomme, ingénieux, captieux, Mouzon met en œuvre toutes les ressources de son esprit fertile et joue « le grand jeu », afin de tirer à Etchepare et à sa femme l'aveu d'un crime qu'ils n'ont pas commis// Les scènes de l'interrogatoire sont d'une telle intensité de rendu, et, semble-t-il, d'une réalité si efifroyable, que le spectateur en est dans sa stalle angoissé et tenaillé. — Le rôle du président des assises consiste à ne pas laisser passer un seul cas de cassation! Son honneur professionnel y est engagé. Donc, tandis que le débat porte sur la culpabilité d'un homme, tandis que sa liberté, son existence même est en question, un seul point absorbe toute la puissance d'attention de ce président soucieux de prouver qu'il sait son métier : c'est de ne pas laisser passer ce maudit cas de cassation qui le déshonorerait. — Le rôle du procureur est d'obtenir la condamnation du prévenu. Il insiste donc sur tout ce qui est de nature à perdre celui-ci : il laisse dans l'ombre tout ce qui serait en sa faveur. Ainsi a fait lui-même l'honnête Vagret, jusqu'au moment où, dans une révolte de sa conscience, il se redresse, se ressaisit, et trouve enfin l'énergie de sacrifier san métier de magistrat pour faire son devoir d'homme» Enfin, si la magistrature n'est pas vénale, ce n'est pas à dire qu'elle soit indépendante. Hélas!

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