LA ROBE ROUGE
elle est capable de complaisances. Cette intrusion des influences politiques dans le domaine de la justice est un grand scandale: il faut savoir gré à M. Brieux de Tavoir dénoncée avec tant de vigueur. Le procureur de la République dépend du procureur général, qui dépend du ministre; et celui-ci dépend de ses électeurs. Mouzon connaît bien ce ricochet de dépendances. C'est pourquoi, puisqu'il est déterminé à « arriver », il a eu soin de se mettre dans les bonnes grâces du député de Tarrondissement, qui lui-même est intime avec le garde des sceaux, dont il a jadis été le camarade dans la « Commune ».
Une scène tout à fait remarquable est celle où le procureur général demande compte à Mouzon de certaine frasque un peu vive. Mouzon est jeune ; Mouzon n'est pas ennemi d'une gaieté crapuleuse ; Mouzon s'est fait ramasser en état d'ivresse dims les rues de Bordeaux, où il déambulait de nuit en compagnie de filles de joie. Il y a eu scandale. Le procureur demande à Mouzon sa démission. Très calme, Mouzon déclare qu'il no la donnera pas. Très digne, le procureur déclare qu'il sévira. Mais lui-même ce procureur ne demande-t-il pas son changement? Le poste d'Orléans lui conviendrait à merveille. Ce n'est pas le moment de commettre une maladresse et de desservir ses propres intérêts par un excès de zèle. C'est pourquoi, au lieu de poursuivre Mouzon, ami du député, qui est ami du ministre, il lui fera obtenir ce poste de conseiller, cette robe rouge ffu'une fois de plus le naïf Vagret aura méritée et vue passer devant lui décevante et ironique.
Les trois actes où sont ainsi étalées les misères
-de la profession de magistrat sont presque de tous points excellents. A vrai dire, la pièce était terminée. 11 est regrettable que M. Brieux y ait cousu un quatrième acte, qui non seulement n'ajoute rien à la satire si bien menée jusque-là, mais même en diminue la portée. Etchepare a été acquitté, grâce à l'attitude de Vagret, qui a abandonné l'accusation. Mais, au cours de l'instruction, il a appris sur le compte de sa femme des détails qui révoltent son honnêteté, exaspèrent sa jalousie, en sorte que maintenant il repousse la malheureuse. Celle-ci, pour se venger, tue le juge Mouzon. Conclusion de mélodrame, mais qui, en outre, nous réconcilie en quelque manière avec l'affreux Mouzon, devenu une victime du devoir. Ce dernier acte gâte la pièce. On eût souhaité aussi que, dans certaines parties, le style s'élevât et traduisît par l'éloquence des mots l'éloquence de la situation. Et il manque encore cette largeur de touche qui eût donné à un personnage tel que Mouzon, si habilement dessiné dans sa réalité individuelle, les proportions d'un type. Il n'en eût pas fallu davantage pour imprimer à cette œuvre si distinguée un caractère de maîtrise.
lar avril 1900.
Les Remplaçantes sont à une pièce à thèse ce qu'est une pochade à une comédie. On a Timpression d'une pièce faite hâtivement et dont l'auteur n'a pas cru pouvoir tirer de grands développements. C'est d'ailleurs de sa part preuve de goût et de sens dramatique. En admettant qu*il y eût à faire une pièce sur les nourrices, il est clair que le mieux était de la faire courte. Toutefois, quand un écrivain a conquis parmi les auteurs dramatiques de son temps la belle place qu'occupe M. Brieux, et quand il est parvenu au rang où l'a élevé la Robe rouge, il a tort de livrer au public des œuvres d'un art aussi sommaire. Il nous met parla trop aisément à même de démêler ses procédés habituels et naturellement d'apercevoir ce qu'ils ont de défectueux.
M. Brieux s'est proposé de porter le fer et le feu dans toutes les plaies de notre société : c'est une mission généreuse et qu'il poursuit avec une conviction dont on ne saurait trop le louer. Il s'est attaqué déjà aux vices du corps médical et à ceux de la magistrature ; il a dénoncé la manie des brevets, la fureur du jeu dans les classes ouvrières, Texcessive facilité du divorce. Il peut continuer, et ce ne sont pas les sujets qui manqueront : dé-
population, abandon des campagnes, alcoolisme, abus du tabac, que saîs-je encore? L'impôt sur le revenu, les grèves, la journée de huit heures, la tyrannie des syndicats, le krach du parlementarisme pourront attirer sa sollicitude inquièteu Sur ces diverses questions il se documente suivant la méthode que nous employons tous, quand nous voulons faire œuvre de vulgarisation et parler sans impertinence d'un sujet sur lequel nous sommes notoirement incompétents. Il se renseigne auprès des spécialistes, il consulte les statistiques. Puis il exprime sur la matière ce qu'on appelle des vérités de bon sens. C'est la méthode du journaliste obligé d'aborder tous les sujets, à mesure que l'actualité les met sur son chemin ; ce n'est pas celle du moraliste. Celui-ci doit non pas accepter les questions qui se présentent, mais les provoquer et les faire naître. Il a son point de vue qui lui est particulier et d'où il découvre dans la société ce que d'autres n'y aperçoivent pas. Il a ses idées, justes ou fausses d'ailleurs, qui dirigent son observation, la concentrent sur quelques points et lui suggèrent ses conclusions. Alexandre Dumas fils avait ses idées, qui étaient, si l'on veut, des paradoxes, mais auxquelles il tenait. C'est pourquoi son théâtre a une portée sociale que n'a pas celui d'Augier. On aurait bien de la peine à dégager du théâtre de M. Brieux quelques idées qui seraient les siennes et non pas celles de tout le monde et qui donneraient à ce théâtre son unité. '\ A défaut de ^invention en morale, il reste l'invention dramatique: à vrai dire, c'est ici TessentieL Un auteur de théâtre serait fondé à soutenir qu'il s'est acquitté de son office propre, s'il a réussi à
donner à des observations de morale courante la forme du théâtre. Quand M. René Bazin écrivait sa nouvelle de Donatiehne^ apparemment il ne se flattait guère de faire avancer d'un pas la question de Fallait ement maternel; mais il ajoutait à la littérature d'imagination quelques pages d'une émotion pénétrante et d'un vigom*eux raccourci: il avait rempli son rôle de romancier. Inversement, songez à ces tableaux qu'on a eu, depuis quelque temps, Texcellente idée de pendre aux murs des écoles pour présenter aux enfants sous forme sensible les dangers de l'alcoolisme; ces tableaux peuvent être fort utiles, mais ils n'ont aucune prétention à être des œuvres d'art. Les trois actes de la pièce de M, Brieux ne sont pas sans analogie avec ces sortes de tableaux moralisateurs. Ce sont des tableaux animés, où l'art du théâtre est réduit à sa plus simple expression.
Le premier est le mieux venu. C'est un tableau de mœurs campagnardes qui semble pris sur le vif. Nous sommes dans un village qui a pour unique industrie : l'exportation des nourrices. Femmes ou filles, sitôt qu'elles sont en chemin de maternité, elles se font inscrire sur le carnet du « meneur de nourrices, » qui est le personnage important, la véritable puissance de l'endroit, celui auquel on s'adresse pour s'assurer une bonne place. Dès qu'elles sont engagées à Paris, commence pour le mari ou pour l'amant une vie de cocagne. Le temps de la nourriture représente pour l'homme de longues journées de fainéantise et d'ivrognerie. Cependant, privés du lait que leur mère distribue aux petits Parisiens, les petits campagnards prennent généralement le parti de mourir. Paresse pour l'homme, désastreuses habi-
tudes de confort pour la femme, mortalité pour Tenfant, tel est le bilan de ce genre de « nourritures ». Une brave femme de paysanne refuse de se conformer à Tusage : son beau-père, par avarice, son mari, par complaisance, la forcent à partir. — Cet acte constitue une exposition à peu près excellente. Reste à savoir ce que Tauteur va en tirer. Le fait est qu'il n'en a pas tiré grand' chose, que la pièce est terminée, et que les deux actes qui suivent n'ajoutent guère ni à l'impression déjà reçue, ni à la démonstration de la thèse. Je crains même qu'ils ne l'aient affaiblie.
On nous avait déjà, à la fin du premier tableau, présenté le personnage de la mère. Elle arrivait en costume de bicycliste. La toile tombait sur cette vision sportive. On nous montre maintenant dans son intérieur cette mère trop mondaine, trop occupée à faire des visites et à en recevoir pour qu'il lui reste le temps d'allaiter son enfant. De jeunes perruches font cercle avec elle et ces dames causent de Nietzsche, qu'elles connaissent mal : ce que M. Brieux leur reproche, ce n'est pas de mal connaître Nietzsche, mais c'est d'en parler. Dans ce cercle. mondain le docteur Richon va tomber, comme une pierre dans un marais. On nous donne ce médecin de campagne pour un paysan du Danube : en fait il n'est guère moins discoureur que l'autre. Donc il se met en devoir de traiter ex professa la question. Notez que les dramatistes de la jeune école se sont beaucoup moqués du « couplet > dans lequel les dramatistes de l'école d'hier s'efforçaient d'exprimer, sous une forme aussiingénieuse et pittoresque que possible, l'idée mère de leur pièce. Ce couplet avait vingt lignes. Le monologue du docteur Richon ne le cède pas au
monologue de don Carlos lui-même. Notez qu'on a maintes fois raillé, pour ce qu*il a d'artificiel et d'ennuyeux, le personnage du raisonneur de la comédie de mœurs. Si encore on eût voulu incarner dans celui-ci le type du conférencier impitoyable qui a une conférence à placer et qui vous^ en poursuit où que ce soit, à table, au salon, en wagon! Mais non. Le docteur Richon n'est que le porte-parole de l'auteur. Cette conférence n'est qu'un exposé d'idées tout nu et dépouillé de tout artifice. Ce n'est pas un moment de la pièce, c'est un intermède pendant lequel la pièce est interrompue.
Au troisième acte, nous voyons que la nourrice a, par un coup de tête, brusquement quitté ses bourgeois. ElJ.e revient chez elle, rattrape son mari qui s'échappait, rend le sein à son enfant que le biberon ne contentait pas et reprend sa chanson au couplet où elle l'avait laissée au premier acte. Nous nous retrouvons exactement à notre point de départ.
On écoute ces trois actes sans ennui ; même on a plaisir à saluer au passage des silhouettes^ vivement enlevées d'un trait caricatural. Toutefois, on ne peut s'empêcher de soumettre à M. Brieux certaines objections. Nous n'arrivons^ pas à admettre que toute question, quelle qu'en soit la nature, puisse être portée au théâtre. Surtout nous ne croyons pas qu'une idée, parce qu'elle est juste, puisse être présentée au public,, avec un minimum de mise en œuvre,
15 mars 1901.
^n auteur dramatique peut-il être un penseur? Ce n'est pas l'habitude, et il semble trop souvent qu'il y ait une sorte d'opposition entre les qualités qui font l'homme de théâtre et l'homme de pensée. Nous l'avons maintes fois déploré. Et qous avons à peine besoin de répéter qu'une comédie, pour nous paraître tout à fait digne d'estime, doit contenir des idées et en éveiller chez le spectateur. Ni l'habileté scénique, ni le style, ni l'esprit ne suffisent à l'écrivain de théâtre, s'il n'est, en outre, un observateur, un moraliste, un connaisseur du cœur humain. Et pour se diriger dans son observation, il faut qu'il ait une idée de derrière la tête, un système plus ou moinsjarrété, ■ une cpncegtion de la vie, oy^^pouî* parler plus
4iiHr,'Tïne' philosôphîë.
Oui, mais cette philosophie doit être tout intérieure, s'insinuer à travers l'œuvre, et non s'y étaler, s'épancher, faire montre et faire parade d'elle-même. Le théâtre est un genre qui a ses
procédés, ses lois et ses limites; Tobjet en est essentiellement de nous montrer des teubleaux de mœurs qui ressemblent, de dérouler devant nous des actions vraisemblables, d'y faire circuler des personnages doués de vie. Si Tauteur ne se sert de l'art que comme d'un moyen pour exprimer ses idées, ses théories, ses utopies, s'il fait de la scène une tribune ou une chaire, s'il disserte, s'il conférencie, s'il dogmatise et s'il prêche, il risque fort de faire une œuvre qui, comme œuvre de pensée, soit négligeable, et comme œuvre d'art soit détestable.
La conception d'un théâtre moralisateur n'apparaît, chez nous, qu'avec le xvni" siècle et à mesure qu'on devient plus indifférent au mérite littéraire des œuvres. Diderot rêvait d'une sorte de drame enseignant qui aurait été comme une annexe de V Encyclopédie : les spécimens qu'il en a donnés sont des modèles du genre ennuyeux.
Alexandre Dumas fils, dans ses Préfaces, ne croit pouvoir échapper à la théorie de l'art pour l'art qu'en lui opposant la doctrine, aussi fausse, du théâtre utile. Par bonheur pour lui, ses pièces étaient déjà écrites et représentées depuis longtemps, et les préfaces qu'il y ajoutait ne pouvaient les gâter. Du jour où il se mit en tête de déverser à la scène le produit confus de ses méditations sur la nature et sur la société, il écrivit la Femme de Claude et r Étrangère, quitte à s'apercevoir bientôt et à avouer qu'il s'était trompé. Cette erreur est celle où sont en train de s'enliser deux auteurs, très inégaux par la valeur de l'esprit, mais qui, l'un et l'autre, comptent parmi les auteurs dramatiques ]es plus considérables d'aujourd'hui.
M. François de Gurel est Tun des écrivains les mieux pourvus des dons qui font Tauteur dramatique. Il a une sorte de vigueur brutale par laquelle il s'impose au public. Il aborde une situation avec franchise et la pousse avec emportement. Sa langue riche, imagée, abonde en trouvailles heureuses. Gela explique qu'on ait accueilli avec tant d'enthousiasme ses premiers ouvrages, qui plaisaient par leur clan, leur spontanéité, un je ne sais quoi de génial. On regrettait seulement cjue les situations y fussent trop exceptionnelles, le style trop lyrique, le dialogue trop fréquemment interrompu par les tirades et les morceaux. On souhaitait que le < génie » de l'auteur acceptât une discipline. Mais toute discipliue répugnait à son individualisme farouche. Il n'écrivait que pour se donner satisfaction à lui-même, par manière de divertissement aristocratique, sans se soucier ni du public, où il y a trop de petites gens, ni de la critique, où il y a trop de professeurs. Les lois des genres n'étaient pas faites pour lui, et il ne relevait que de son caprice et de sa fantaisie. Pour mieux affirmer son indépendance et par une sorte de coquetterie, il s'applique à verser du côté où l'on s'inquiétait de le voir pencher. C'est ainsi qu'après s'être, dans ses dernières l)ièces, écarté sans cesse des conditions de la représentation, il en est arrivé à écrire cette Fille sauvage^ qui est probablement le résultat d'une gageure de l'auteur avec lui-même, une œuvre de défi sinon de dépit.
On lui reprochait de choisir des cas un peu ea dehors de l'ordre commun, et des données d'un artifice déconcertant. Il imagine cette fois que près d'une peuplade encore barbare vit une tribu
de brutes pareilles à celles qui composaient l'humanité primitive. Des chasseurs ont capturé une de ces brutes, la < fille sauvage » ; l'explorateur Paul Moncel l'emmène en Europe, la confie à des religieuses qui font peu à peu son éducation. La fille sauvage devient une femme des plus distinguées. Plus tard, elle retourne dans la peuplade où elle a été capturée, pour y être l'épouse unique du roi et entreprendre de civiliser le pays. D'ailleurs elle a perdu la foi, et quand elle apprend la mort de Paul Moncel, elle se sent peu à peu reprise par la grossièreté de ses premiers instincts. — Il est clair que cette combinaison d'événements est tout à fait extraordinaire, et qu'au prix de cette intrigue celles de rinvitée ou de l'Amour brode sont des merveilles de vraisemblance et de simplicité.
On reprochait à M. de Gurel de mettre dans ses pièces un peu trop de philosophie. Donc il s'est empressé, dans la Nouvelle Idole, de traiter la question même des droits de la science, dans le Repas du lion celle des rapports du capital et du travail. Maintenant il nous conte l'histoire tout entière de l'idée religieuse à travers l'humanité. Les instincts brutaux de notre nature ne cèdent qu'à l'influence de l'idéal religieux ; mais à mesure qu'elle acquiert plus de lumières, l'humanité devient incapable d'adhérer au Credo qui avait longtemps contenté son âme naïve. Elle revient alors à ses instincts primitifs... Tel est le sens du symbole compliqué que nous offre la Fille sauvage, à moins toutefois que nous ne l'ayons mal interprété, mésaventure à laquelle il faut toujours s'attendre en ces sortes d'affaires. Au temps de ses premières œuvres, M. François:
de Curel repoussait les compliments de ceux qui le félicitaient de son ibsénisme : il réclamait le droit de ne procéder que de lui-même et de rester dans la tradition française; il avait grandement raison. Cette fois il serait mal venu à contester l'influence que le théâtre d'Ibsen a pu exercer sur son esprit : elle éclate d'une façon trop évidente dans tel passage où il est question d'une petite fille et d'un petit coucou. Cet exemple suffirait à prouver combien peut être dangereuse l'imitation des œuvres étrangères. La Fille sauvage est une féerie à prétentions philosophiques. Sans doute, M. François de Curel peut, si cela l'amuse, exposer sous la forme dialoguée ses idées générales, comme jadis Renan dans le Prêtre de Némi et dans VAbbesse de Jouarre.
Mais puisqu'il fait représenter ses ouvrages sur un théâtre, nous sommes bien obligés de les juger comme pièces de théâtre, de constater à la fois la bizarrerie de la fable et l'insupportable monotonie des dissertations, et de déplorer qu'un écrivain d'une telle valeur perde son temps et sa peine et gâche son talent dans de si laborieuses inventions, au lieu de nous donner tout simplement de belles comédies.
M. Brieux n'a jamais passé pour être un délicat. D'ailleurs il ne s'en soucie pas. Mais il a une réelle entente delà scène, une abondance de production remarquable et d'excellentes intentions. A défaut de comédies d'un tour vraiment littéraire, il pouvait nous donner un théâtre qui fût encore d'une facture vigoureuse et serrée. 11 senil)lait s'y acheminer, et la Robe rouge était <léjà beaucoup plus qu'une promesse. Le milieu y était indiqué en traits significatifs ; on nous y
13 i LE THÉÂTRE-CONFÉRENCE
présentait un exemple plausible de déformation professionnelle ; nous y assistions à une lutte de conscience et à un conflit de devoirs vraiment dramatique. Nous pouvions croire que Fauteur était désormais en possession de toute sa maîtrise. Zes Remplaçantes nous causèrent une cruelle déception. Tandis que dans la presse et dans le public on louait à tour de bras l'œuvre nouvelle pour la hardiesse de son réalisme et la bienfaisance de ses intentions réformatrices, nous étions presque seul à refuser de nous associera cet engouement. Nous y déplorions à la fois les procédés de facture sommaire et la tendance à une prédication déclamatoire. Nous craignions que Tauteur ne fût en train de dévier vers le genre du théâtreconférence. L'événement n'a que trop justifié nos appréhensions. Les deux dernières pièces de M.Brieux, dont l'une a été lue au Théâtre-Antoine et l'autre est actuellement représentée à la Comédie-Française, ont. montré avec évidence que l'auteur est engagé dans une voie où il compromet toutes ses qualités de dramaturge.
Des amis maladroits, à moins que ce ne soient des ironistes, ont qualifié M. Brieux d'apôtre. C'est aujourd'hui un qualificatif à bon marché. Un homme politique, pour peu qu'il ait harangué dans une société de secours mutuels, est salué apôtre de la mutualité. Nous avons des apôtres de l'anti-alcoolisme et des apôtres de la repopulation. Ce n'est pas d'apôtres que nous manquons. Disons plus simplement qu'en devenant auteur dramatique M. Brieux a conservé les procédés de travail, les habitudes d'esprit, l'attitude et le ton du journaliste.
Un bon chroniqueur doit être prêt sur toutes
les questions, sans avoir le champ limité par quelque compétence spéciale. Il se documente, cite des faits, des chiffres, des statistiques, fait bénéficier le public de sa science toute neuve, et passe à un autre sujet. Son ignorance préalable de la matière qu'il traite le met à Tabri des timidités : il n'aperçoit pas les difficultés qu'on voit naître et grandir au cours de toute étude un peu approfondie et qui font hésiter le savant. De là cette assurance simpliste à laquelle on reconnaît aussitôt un docteur novice. Gomme la plaie sur laquelle il vient de se pencher lui a été révélée à l'instant même, sa surprise et son émoi le persuadent que c'est la plaie essentielle des temps modernes, celle dont il faut sans retard guérir le corps social menacé de périr. Donc il proclame sa découverte, appelle à grands cris le remède et le souhaite d'autant plus radical qu'il n'aura pas lui-même à le faire entrer dans la pratique. Obligé, et pour cause, de s'en tenir aux quelques idées qui flottent à la surface de tout sujet, il a chance d'être aussitôt compris et trouve dans la docilité intellectuelle de la foule une complicité toute prête. Au surplus, et puisqu'il faut que tout polémiste, pour entretenir sa verve, ait un adversaire réel ou fictif, et, comme on dit, une tête de Turc, il peut frapper sur la société à coups redoublés et à coup sûr ; il est convenu, depuis Rousseau, que <l'elle seule nous viennent tous nos maux et que la nature est bonne. Il peut, sans se gêner, dénoncer la grande hypocrisie du siècle ; car nous sommes tous disposés à accepter en bloc cette accusation dont chacun de nous, pris à part, se montrerait singulièrement offensé. Nous
applaudissons à tout rompre, chaque fois qu'on flétrit un de ces crimes collectifs, où pourtant il faut bien que nous ayons notre part de culpabilité, puisque après tout, ils ne se commettent pas tout seuls. Le métier est sans péril et il est honorable. Cette éloquence est celle dont tous les journaux, indistinctement, saturent leurs abonnés de Paris et des départements. D'une feuille à l'autre elle ne varie guère ses procédés, et on pourrait brouiller les signatures. Cet apostolat à la portée de tous et quasiment anonyme est celui dontM. Brieux semble vouloir faire désormais le tout de la comédie.
Une longue chronique sur un sujet médical particulièrement pénible, voilà les Avariés. Ici Terreur est tellement lourde qu'on a scrupule à y insister. Et on sent combien il est inutile d'essayer de faire admettre à l'auteur la portée des objections que soulève sa tentative, puisqu'il ne s'en est pas avisé lui-même ou qu'il a passé outre. Notez que sur le fond même du débat nous sommes pleinement d'accord avec lui. Nous sommes tous d'avis que les gens devraient être renseignés sur les conséquences de leurs vices. Nous convenons tous qu'un mariage, contracté dans certaines conditions, est un crime. Donc, qu'on renseigne les gensi II y a pour cela des moyens appropriés au but : les articles de journaux, les brochures, les conférences. Un médecin pourra s'expliquer sans réserve et avec efficacité devant un auditoire venu pour s'instruire. Mais on ne va pas au théâtre comme on va à la clinique. Une assemblée composée d'hommes et de femmes et réunie dans une salle de spectacle ne peut ni supporter tous les tableaux ni entendre tous les
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mots. Elle est gênée, choquée, quelle que puisse être d'ailleurs rhonnêteté des intentions de Tauteur. Le technique y devient l'incongru et le saugrenu. Qu'on puisse tout dire, partout et devant tous, c'est ce dont on persuadera difficilement les gens de goût. D'autre part, s'il s'agit de nous inspirer l'horreur d'un mal physique, il est clair que rien ne vaudra la description de ce mal faite par le spécialiste. Les descriptions médicales n'ont besoin que d'être précises : tout ce qu'on y ajouterait ne serait que vaines fioritures. L'artiste n'a pas à intervenir. Le fait est que M. Brieux a suivi pas à pas les traités où il s'est renseigné : ils lui ont imposé la marche môme de sa pièce et l'ordre des scènes ; j'imagine qu'il en a littéralement transcrit des passages : il ne pouvait faire autrement. L'impression qui nous reste est que nous aurions été bien plus profondément remués si nous avions lu le traité lui-même et si nous en avions eu sous les yeux les hideuses figures. C'est là ce qui, au point de vue de l'art, condamne le théâtre médical et d'ailleurs toute œuvre littéraire qui se met à la remorque de la science : elle reste inférieure au simple exposé scientifique.
Dans Petite Amie, nous retrouvons M. Brieux monté au môme ton d'indignation : seulement, cette fois, il s'indigne contre les scandales des grandes maisons de commerce. M. Logerais est le patron d'un brillant magasin de modes. Il a fait sa fortune à force de travail, d'économie, et aussi parce que dans sa partie il est doué d'une sorte de génie. Il a un fils, André, qu'il destine à la profession d'avocat et à la carrière du mariage riche. Ce jeune homme devient l'amant d'une des
ouvrières du magasin, Marguerite. Lorsqu'il découvre que Marguerite est enceinte de ses œuvres, il forme le projet de l'épouser. Son père lui refuse son consentement et lui coupe les vivres. Donc il quitte la maison paternelle, s'installe avec Marguerite dans un chalet de banlieue : contraints par la misère, les deux jeunes gens se jettent à l'eau.
Le sujet n'est pas neuf ; il a été cent fois ressassé à la scène et dans le roman ; mais peu importe : tout dépend de la façon dont on renouvelle une donnée qui paraissait usée et de Fart avec lequel on rajeunit une situation vieille comme les rues. Passons sur la longueur des développements et sur la faiblesse du dialogue. N'insistons même pas sur le côté mélodramatique du dénouement et sur la sentimentalité facile qu'éveille le spectacle d'un couple d'amoureux qui « se périt ». Mais puisque Tauteur a prétendu nous donner une œuvre de portée sociale, c'en est donc la portée sociale que nous devons surtout examiner.
La pièce se passant dans le milieu des modes, M. Brieux était bien obligé de peindre ce milieu. Quelques-uns lui ont reproché d'avoir mis à la scène des ouvrières et ont affecté de croire que cela ne convenait pas à la dignité de la Comédie- Française ; d'autres lui en ont fait, au contraire, un mérite et l'en ont félicité conmie d'une hardiesse. Il n'y a lieu ni de se scandaliser ni de s'émerveiller. Les petits bourgeois aiment fort que les histoires se passent dans le monde des duchesses, parce qu'ils n'y fréquentent pas ordinairement : il se peut que pour la même raison les abonnés de la Comédie-Française soient curieux
de pénétrer dans le monde des modistes et des picjueuses de bottines. Reste à savoir ce qu'on nous en apprend. Nous voyons qu'une des ouvrières envoie des baisers au bijoutier d'en face, que l'atelier tâche de faire passer du velours de coton pour du velours de soie, que le marchand écoule des € rossignols > aune cliente de province et que, privées de leur jour de sortie, les emballeuses se vengent en empilant brutalement les chapeaux canotiers sur les chapeaux cyclistes. Tous ces détails peuvent avoir été pris sur le vif : j'avoue que l'intérêt m'en échappe. Mais apparemment ce cpie M. Brieux a voulu nous faire connaître, c'est l'état d'âme des modistes, et ce qu'il y a de pitoyable dans leur sort. Voici de pauvres .filles (fui tout le jour manient des étoffes précieuses, fabriquent de leurs doigts agiles des objets coûteux, et les posent sur la tête d'aimables perruches qui vivent dans l'opulence. Après qu'elles ont été ainsi en contact avec les aspects brillants de la vie et se sont frottées à toutes les élégances, elles entrent le soir dans un mtérieur misérable, auprès de parents qui ne sont eux-mêmes cjue des ouvriers sans délicatesse. N'est-ce pas là un supplice de Tantale ? Ces malheureuses ne sontelles pas particulièrement àplaindre et ne devonsnous pas avoir pour leurs fautes un surcroît d'indulgence ?
Le même raisonnement s'appliquerait aussi bien aux couturières, aux lingères, aux corsetièros, aux fleuristes et généralement à tous les employés, hommes et femmes, des commerces de luxe, auxquels il faudrait adjoindre d'ailleurs les institutric(»s, les gouvernantes, les gens de maison, les employés de banque et beaucoup d'autres.
Le contraste dont se plaint M. Brieux subsistera tant qu'on n'aura pas trouvé un moyen pour que celles qui font les chapeaux aient d'aussi beaux revenus que celles qui les portent. Il en sera de même tant qu'il y aura des pauvres obligés de travailler pour les riches, c'est-à-dire apparemment tant qu'il y aura une société. C'est contre l'inégalité des conditionsque M. Brieux part en guerre; et c'est justement ce qui s'appelle pourfendre des moulins à vent.
Le grand ennemi de M. Brieux, c'est le bourgeois, c'est le ]^atvon, Petite Amie pourrait porter en sous-titre : ou les crimes des patrons. Un personnage résume en lui toutes les laideurs et toutes les vilenies de l'âme bourgeoise : c'est M. Logerais. Cet affreux boutiquier ne dit pas un mot et ne fait pas un geste qui ne traduise l'irrémédiable bassessede ses sentiments. L'auteur l'apeintd'après le procédé de la « comédie rosse » ; c'est-à-dire que le personnage nous fait lui-même les honneurs de sa vilaine âme, étale ce qu'il aurait intérêt à cacher, dit tout haut ce que d'habitude on s'avoue à peine à soi-même, et se vante de tout ce qui le rend plus méprisable. On devine derrière lui l'auteur qui le fait parler, lui souffle les répliques et se réjouit que cliacune concoure si exactement à son dessein. Avec sa tête grave de vieillard portant beau, son air respectable, et son ton d'autorité, ce Logerais représente l'honnête homme suivant la conception qu'on se fait de l'honnêteté dans toute une catégorie sociale. Il a un idéal, une philosophie de la vie. C'est d'abord qu'on est ici-bas pour faire fortune, bien entendu. Mais c'est ensuite qu'un homme doit vivre toute sa vie. Et il faut voir ce que devient cette théorie de l'éner-
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gie et de la virtù en passant par cette cervelle de marchand de modes. M. Logerais a appliqué son propre programme ; donc il a commencé par mener la vie de jeune homme, il a fait la petite fête, et c'est seulement après en avoir épuisé toutes les jouissances qu'il a songé au mariage. Une fois marié, il a combiné la distraction avec le travail : le couple Logerais gagnait de l'argent, et aussi il s'amusait, allait au spectacle, au bal, à la campagne. Avec les années, M. Logerais est retombé à la polissonnerie ; il débauche ses ouvrières : ce champion de l'ordre moral est un vicieux. Tyran domestique, il tient devant lui sa femme et son fils dans une espèce de tremblement. Il aime son fils à sa manière, qui n'est pas une manière gênante. Il s'est débarrassé de lui en le mettant au collège. Pour ce qui est de l'étudier, d'entrer avec lui dans une intimité intelligente et cordiale, il ne s'en est pas soucié et l'idée ne pouvait même lui en venir. Est-ce que les jeunes gens ne sont pas tous les mômes? Est-ce que les pères ne savent pas mieux que les fils où est le bonheur de ceuxci ? André n'avait aucune espèce de goût pour le collège : on l'y a mis de force. Il serait volontiers entré dans les affaires : on lui impose une carrière libérale. 11 rêvait de se marier par amour : on lui fait rompre un projet de mariage pour cause d'insuffisance do dot. Il n'est pas d'humeur à s'amuser : son père le raille de sa continence, lui fait honte de sa vertu et, l'ayant poussé à une aventure, lui conseille une déloyauté. Après quoi, et quand il voit son fils acculé à la pire détresse, il reste impitoyable : il n'a pas un élan de tendresse, pas un mouvement de pitié. Cupidité, bassesse, égoïsme, sottise et vanité, c'est en combi-
nant ces éléments que vous obtiendrez ce produit complet, ce chef-d'œuvre du genre qu'est l'âme d'un Logerais.
Au surplus, ni sa femme, ni son fils ne valent guère mieux que lui. M"' Logerais est moins haïssable parce qu'elle a eu beaucoup à souffrir, et que les humiliations dont l'a abreuvée ce mari libertin lui valent d'être plainte. Elle est femme et elle est mère ; aussi serait-elle plus que son époux disposée à l'indulgence pour son fils. Mais ce ne sont que des nuances. Elle est, sur les points essentiels, la digne compagne de son mari : elle comprend l'existence de la même manière que lui, et fait les mêmes calculs. Pour ce qui est d'André, c'estuntype de jeune bourgeois sans caractère, sans volonté, incapable de résistance, capable tout juste de soudaine et impuissante révolte, médiocre pour le bien comme pour le mal. Et il faut entendre au dernier acte ce père, cette mère, ce fils, s'injuriant, se jetant à la face leur mépris et leur haine. La voilà, la famille bourgeoise ! Mais voulez-vous en regard contempler un type de droiture, de courage et de résignation ? Voyez Marguerite . La noblesse de cœur de cette ouvrière, fille d'ouvriers, fait honte à la classe des patrons. Voilà le peuple !
Cette antithèse entre les vertus du peuple et la corruption de la bourgeoisie est ce qu'on peut imaginer de plus déclamatoire et de plus puéril. Elle défraie la polémique d'ime certaine presse qui fait métier d'exciter à la haine des classes. Mais du moins les auteurs de ces boniments ne sont pas dupes de leur rhétorique. M. Brieux est sincère. Il est d'une admirable sincérité. Il est d'une sincérité stupéfi^-nte. Ce dessein d'opposer
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une classe à l'autre fausse la peinture de mœurs et fait perdre leur valeur aux traits d'observation exacte que contient d'ailleurs l'étude d'un caractère tel que celui de Logerais. En outre, le raisonnement de M. Brieux pèche par la base : faute d'avoir un peu plus réfléchi, il ne s'est pas aperçu (fue ses attaques dépassent singulièrement le but qu'il s'était proposé. Car son Logerais vient du peuple : il a commencé par être ouvrier ; il a épousé une ouvrière; même il a été de la Commune; c'était un pur. Il s'est élevé au-dessus do sa condition. Il a réalisé ce rêve qui est, dans le peuple, celui de tout travailleur, et qui consiste à devenir un bourgeois. Son cas est celui de beaucoup de notables commerçants qui ont débuté par être commis pour finir par être patrons. Dans l'état d'instabilité de la société contemporaine, et par suite de la rapidité avec laquelle les fortunes se font et se défont, il n'y a, à proprement parler, plus de classes parmi nous, et la distinction en est toute superficielle. La bourgeoisie d'aujourd'hui aboutit par toutes ses avenues au peuple. Et les coups que M. Brieux dirige avec tant d'impétuosité contre celle-là retombent aussi bien sur celui-ci.
Que la thèse de M. Brieux soit d'ailleurs juste ou fausse, il reste à savoir si la démonstration en est menée avec quelque rigueur. C'est l'essence de ce genre de pièces que tout doit y conduire à un dénouement nécessaire. « Un dénouement est un total mathématique, écrit Dumas fils, le théoricien de la pièce à thèse. Si votre total est faux, toute votre opération est mauvîiise. J'ajouterai même qu'il fiut toujours commencer sa pièce par le dénouement, c'est-à-dire ne commencer l'œuvre que lorsqu'on a la scène, le mouvement et le
mot de la fin. On ne sait bien par où on doit passer que lorsqu'on sait bien où Ton va. » Nous allons à la noyade finale des deux amants. 11 s'agit de savoir si cette noyade était la conclusion inévitable des faits tels qu'ils ont été présentés, le crime d'une société mal faite. C'est l'avis du jeune Logerais, et il ne nous l'envoie pas dire : « Eh bien ! elle est admirable la morale bourgeoise. Oui, ma pauvre Marguerite, si je t'avais abandonnée, toi et ton enfant, si je t'avais réduite à la misère, à la prostitution ou à l'infanticide, la société d'aujourd'hui me regarderait comme un des siens, et me donnerait un brevet de parfaite moralité. Ah ! les hypocrites, les cuistres, les mufles, les canailles ! y> Mais ce n'est pas du tout de cela qu'il s'agit, et ce jeune phraseur sort de la question. 11 est toujours très commode de s'en prendre à autrui de ses propres fautes et de faire le procès à la société qui n'en peut mais. Personne ne l'a forcé à séduire une jeune fille qui ne s'offrait pas à lui, et qu'il savait ne pouvoir épouser. C'a été un effet de sa foncière veulerie, et il a glissé à cet acte de médiocre libertinage, comme tout à l'heure il va glisser au suicide. Faire d'une jeune fille qu'on n'a pas l'intention d'épouser sa maîtresse, prendre la charge d'une femme et d'un enfant, quand on n'a pas les moyens de les nourrir, c'est se conduire en malhonnête homme. Qu'on soit d'ailleurs le fils d'un marquis, d'un marchand de modes ou d'un serrurier, cela n'y fait aucune différence. Ce crime n'est pas celui de la bourgeoisie, mais celui d'un jeune homme sans conscience et sans énergie. Le suicide d'André n'est que le dernier aboutissement de sa lâcheté. 11 n'y a aucune conséquence à en tirer
au point de vue de la réforme de nos mœurs.
C'est un acte isolé.
Ce dénouement n'est ni faux, ni vrai : il est plaquérCXTest un dénouement qu'il a plu à l'auteur de choisir, et auquel on pourrait avec avantage en substituer divers autres. Exemple. Supposons qu'André, malgré toutes les résistances, épouse Marguerite, et repassons quelques années plus tard. Nous aurons sous les yeux ce ménage atroce que font deux êtres d'éducation différente, devenus insupportables l'un à l'autre et dont Tamour s'est promptement changé en haine. Pour contester ce qu'un pareil dénouement enfermerait de réalité douloureuse, il faudrait n'avoir jamais regardé autour de soi et n'avoir aucune expérience de la vie. Donner ce suppKce comme conséquence à la légèreté d'André, c'eût été la conclusion humaine de la pièce. M. Brieux Ta écartée, parce qu'elle montrerait la part de vérité qu'il y a dans les objections que fait le bonhomme Logerais à la proposition d'un mariage disproportionné ; mais il ne peut empêcher qu'elle ne se présente à notre esprit. Le dénouement qu'il a préféré est tout arbitraire. Et c'est en ce sens qu'on a eu raison de n'y voir qu'un fait divers. Tout suicide et tout meurtre, répondra l'auteur, est un fait divers. Sans doute, mais il appartient au moraliste de transformer ce fait divers, en remontant dans la chaîne des causes, en montrant qu'il est le résultat de tout un état de choses, et qu'il révèle un vice social. C'est ce que M. Brieux n'a pas su faire.
Dans SOS dernières œuvres, M. Brieux n'a pas modifié essentiellement sa manière ; mais il a exagéré tous ses défauts. De tout temps, il a eu
Tambition de transporter les questions sociales au théâtre, et nous ne formons qu'un souhait : c'est de Ty voir réussir. Pour cela il devra se souvenir que,si importantes soient-elles par ellesmêmes, leur intérêt ne dispense pas Tauteur dramatique d'un sévère travail de mise en œuvre, et qu'il court un grand risque en se contentant d'une facture sommaire. Travailler à la réforme de la société est une noble entreprise, à condition pourtant d'y apporter des vues très personnelles et des idées longuement réfléchies: il n'y suffit pas d'aspirations généreuses. Quand on fait un grand effort contre une porte, encore faut-il que ce ne soit pas une porte ouverte. Et quand on est bien sûr qu'on a quelque chose à dire, encore faut-il travailler à le dire le mieux possible.
15 juin 1902.
Après Balzac et après plusieurs autres, l'étude (le rhomme d'affaires et du manieur d'argent esta recommencer sur nouveaux frais. L'importance, déjà énorme et démesurée, de la question d'argent, s'est accrue en ces dernières années avec une vitesse et dans des proportions effrayantes. Un immense désir de bien-être et de jouissances matérielles a envahi toutes les classes et refoulé les autres sentiments. D'ailleurs, les anciennes barrières sont tombées ; il n'y a plus de castes fermées et c'est à peine s'il reste des corps constitués ; les façons traditionnelles de penser et de sentir disparaissent. Nous habitons une société instable, mouvante, née d'hier et vivant
au jour le jour. Aussi, rhomme qui a le génie des afiaires est-il tout désigné pour devenir le maître de cette société : il y tiendra la place que tenait jadis rtiomme d'Etat, manieur d'hommes, ou le grand seigneur, représentant d'une aristocratie héréditaire dans une société organisée en vue de la durée. 11 y disposera de la force qui dispose de toutes les autres. Qu'est-ce donc que représente dans ce monde nouveau la passion des affaires ? Dans quelle mesure peut-on dire qu'elle est la forme que prendront désormais l'ambition, le désir des grandeurs, l'amour de la gloire? Quel état d'esprit développe-t-elle chez l'homme dont elle s'est emparée ? Ce conquérant à la manière du XX' siècle est-il, comme l'autre, capable de crimes que la grandeur du but à atteindre justifie à ses yeux et impose à l'admiration du monde ? L'intensité de la vie qu'il mène lui apporte-t-elle plus de jouissances ou plus de tourments ? Ce maniaque est-il davantage un monstre ou une victime ? Est-il capable encore de sentiments désintéressés, de bonté, de tendresse, et, pour parler l'ancien style, de noblesse d'âme ? Comment se comporte-t-il dans la vie publique ? Comment dans son intérieur ? Ce portrait du financier de grande envergure n'a encore été mis ni à la scène ni même dans le roman. Ce n'est pas non plus celui que M. Mirbeau nous a donné. Songeant surtout aux nécessités de la scène, M. Mirbeau a choisi un type qui a déjà fait ses preuves au théâtre : c'est le faiseur, l'agioteur, le brasseur d'affaires. Balzac, lui premier, nous l'a présenté dans son Mercadet, mélange de bonhomie et de rouerie, d'ingénuité et de coquinerie, et il l'a rendu presque intéressant dans sa défense déses-
pérée de bête aux abois. Dumas Ta appelé Jean Giraud et a surtout insisté sur la vulgarité du personnage dans sa Question dargent^ pièce médiocre, mais dont il est resté une définition : « Les affaires, c'est l'argent des autres. > Augier a mis à la disposition de son Vernouillet l'instrument tout-puissant de la presse, et fait d'une espèce d'escroc l'un des directeurs de la conscience publique. Le type est ainsi arrêté et constitué littérairement- Nous sommes tout prêts à le reconnaître chaque fois qu'on le remettra à la scène. Nous savons l'allure, le geste, le son de voix qui lui conviennent. C'est le boursier,le tripoteur, l'homme à expédients toujours à la veille ou au lendemain d'une culbute, ne tombant que pour mieux rebondir, méprisable et méprisé, honni, taré, brûlé : tête de Turc sur laquelle on peut frapper à bras raccourcis et à cœur joie. — Tel est le type que M. Mirbeau nous présente à son tour dans la personne de M. Lechat, persuadé que la vertu dramatique n'en est pas encore épuisée, et qu'il a toujours sa place dans une action tour à tour plaisante ou émouvante.
A vrai dire, M. Mirbeau a été uniquement soucieux de faire venir au premier plan son héros : il s'est efforcé de lui ménager des scènes où il pût s'expliqueyàloisir et nous révéler son caractère, beaucouitpTus qu'il n'a essayé, à proprement parler, de bâtir une pièce.. Dans Les affaires sont les affaires^ il n'y a pas de pièce ; j'entends par là non pas une intrigue suivant la formule de Scribe, mais une action qui progresse, un tout fait de parties qui s'enchaînent, se lient, s'amènent et s'engendrent l'une l'autre. Nous voyons d'abord Lechat bâcler sous nos yeux une affaire;
rien ne saurait être mieux en situation: c'est l'essence même du sujet. Il roule très convenablement ses partenaires; cela est exécuté avec décision et sûreté, mais d'ailleurs ne mène à rien en dehors de l'opération elle-même et ne modifie pas la situation respective des personnages. Cette affaire une fois réglée, M. Lechat en commence une autre qui ne tient à la précédente que par le lien le plus frêle; ou plutôt il suit sa destinée, qui est de passer sans transition d'une affaire à l'autre. Cette seconde affaire, au rebours de la première, entraîne une conséquence capitale : la fille de M. Lechat refuse de figurer comme appoint dans un marché et de se prêter aux combinaisons paternelles ; elle quitte la maison en faisant claquer: les portes. Le rideau pourrait baisser sur ce dénouement : il est saisissant à souhait. Mais M.Mirbeau imagine de faire intervenir ici le hasard sous la forme d'un accident d'automobile où périt Lechat fils. Cela prolonge la pièce d'une scène, qui par elle-même peut sembler inutile, mais dont M. Mirbeau a tout particulièrement escompté l'effet pour nous révéler dans ses plus intimes profondeurs et pour mettre à nu l'âme de son personnage. On le voit: il serait injuste de dire que la pièce soit mal faite; elle n'est pas faite, parce que M. Mirbeau ne s'est pas soucié de le faire : chacun des actes que nous allons voir se succéder tendra beaucoup moins à nous présenter un des moments d'une action qu'à nous faire apercevoir M. Lechat sous chacun des aspects de son intéressante personnalité.
Au premier acte, voici M. Lechat dans son intérieur. On nous montre l'homme, avant l'homme
(Vaffaires. C'est un très vilain homme. Ses manières sont déplorables. Il est dépourvu de toute distinction et même de toute espèce d'usage du monde. C'est le parfait goujat. Possesseur d'un domaine royal, d'un château bâti pour Louis XIV, et d'un parc dessiné par Le Nôtre, il s'y promène avec des allures de coulissier en goguette. Il racole les gens au hasard et ramène chaque soir par ribambelles ces invités d'occasion. 11 ignore jusqu'à leur nom et il les tutoie. Il les éblouit de son luxe de parvenu. Il étale sa vanité. Il parle avec ostentation de ses terres, de ses fermes, de son étang, de ses chasses. Ce n'est pas le ton de la bonne compagnie. On lui pardonnerait encore d'être si mal élevé, puisqu'au surplus il n'a reçu aucune éducation ; mais il a mauvais cœur. Il humilie son intendant, un gentilhomme tombé dans le malheur; il chasse son jardinier, sous prétexte que la jardinière est enceinte, et qu'il n'y a rien de gênant dans une propriété comme les enfants, qui détériorent les plates-bandes et font peur aux chevaux; il fait dresser procès-verbal aux ramasseuses de bois mort; enfin il mène une îruerre acharnée contre les oiseaux. Cela est à la lettre : il fait des carnages de tous les oiseaux qui s'aventurent sur ses domaines inhospitaliers. Il est sans pitié pour ces petites bêtes inofifensives et gracieuses, chères aux femmes et aux poètes. La dureté est d'ailleurs mauvaise conseillère i't cet ennemi de la gent ailée sera puni par où il a péché. Car il s'imagine à tort que les oiseaux sont les ennemis de l'agriculture; les bonnes gens do la campagne lui apprendraient à respecter ces utiles auxiliaires qui débarrassent leurs champs de milliers d'insectes pernicieux. Mais M. Lechat
ne prend conseil de personne. Il a cette infatuation naïve des spécialistes qui, parce qu'ils réussissent dans leur spécialité, se croient universels et infaillibles. En dehors des affaires, il est d'une sottise d'autant plus sotte gu^elle s'agrémente de prétentions scientifiques. /cTest un homme de progrès, à la manière de mT HomaisYIl s'est monté un laboratoire de chimie, et rêve d'engrais jnirifiques, comme faisaient Bouvard et Pécuchet, /il est idiot. M. Mirbeau s'est proposé de nous , montrer qu'un homme, supérieur dans sa partie et redoutable sur son terrain, peut être par ailleurs le dernier des imbéciles. Donc il a voulu faire de son Lechat une espèce de fou, un fantoche, un ridicule de vaudeville. 11 y a très bien réussi. /
Au contraire, le second acte est celui de la gloire de Lechat. On va nous montrer ici l'homme d'affaires en train de travailler de son état. Il s'agit de nous donner l'impression qu'il est très fort, et que c'est le diable en personne. Donc deux escogriffes, à la mine patibulaire, à l'allure de pleutres, au verbe hésitant, et pourvus de noms à coucher à la porte, sont venus lui proposer une affaire. Apparemment, si on leur a donné cet air piteux, c'est pour faire mieux ressortir par le constraste la supériorité de Lechat. Il nous semble bien que cette supériorité eût été plus éclatante si Lechat avait eu à lutter contre plus forte partie. Mais M. Mirbeau se méfie de l'optique de la scène qui a de terribles exigences. Avant d'engager la conversation, Lechat fait apporter des cigares et une bouteille de porto. Le porto, « le porto des affaires, » joue un rôle essentiel dans les négociations de Lechat. Nous savions déjà
cpi 'entre gens du peuple les marchés ont coutume cle se traiter au café ; M. Mirbeau nous apprend que de même les grandes affaires, celles où il retourne de plusieurs millions, se négocient autour d'une bonne bouteille : il n'y a que la qualité de la « consommation » qui change. Nous en éprouvons quelque surprise.
Ce qui rend très difficile l'exposé d'une afiaire financière à la scène, c'est qu'il faut en faire comprendre d'emblée la nature, la portée et le mécanisme au public, et que le public est, dans son ensemble, peu au courant de ces sortes de questions. M. Mirbeau a prévu la difficulté et il en a très habilement triomphé. Lacanaillerie par laquelle Phinck et Gruggh essaient de duper Léchât nous paraît d'une candeur enfantine. Ils se disent propriétaires d'une chute d'eau qu'on utilisera pour une grande industrie: Lechat est sollicité de fournir les capitaux nécessaires à l'installation et à l'exploitation. Seulement... la chute d'eau ne leur appartient pas et, en outre, elle est placée dans la zone militaire, ce qui peut être un vice rédhibitoire. Telle est la supercherie : Lechat la déjoue en moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire. Le malheur est que nous-mêmes, qui ne sommes pas de grands financiers, nous avons tout de suite aperçu cette grosse malice. Nous ne réfléchissons pas que tout cela est schématique, qu'il fallait nous faire comprendre, par un moyen de théâtre, en raccourci et en relief, la clairvoyance et l'impérieuse promptitude de Lechat en affaires, et nous nous laissons aller à regretter que l'auteur n'ait tout de même pas réussi à nous communicpicr pour le savoir-faire de son héros toute l'admiration qu'il faudrait.
15 i M. OCTAVE MIRBEAU
Le dernier acte est le moins bien venu. Il est, dans sa dernière partie, farci de dissertations sociales. Lechat reçoit la visite du marquis de Porcellet, gentilhomme décavé, venu pour contracter un emprunt. C'est au tour de Lechat de proposer une affaire à son interlocuteur.il le tient à sa merci ; il est son créancier pour des sommes importantes dont les intérêts n'ont jamais été payés ; il n'a qu'un mot à dire pour faire vendre la terre de Porcellet, et agrandir d'autant son propre domaine, où elle est enclavée. Tout peut s'arranger. Lechat est prêt à donner quittance au marquis, à condition que celui-ci demande pour son fils la main de M"* Germaine Lechat. Voilà donc à quoi aboutit tout l'effort de ce grand brasseur d'affaires : à convoiter pour sa fille un titre de noblesse, à ambitionner l'honneur de redorer un blason, à choisir pour gendre un jeune propre à rien ! Sacs et parchemins, roture et gentilhommerie : c'est l'intrigue qui a servi à des centaines de romans et de pièces de théâtre, depuis Jules Sandeau jusqu'à M.Ohnet! Il est inévitable, en pareil cas, que le débat « s'élève » et qu'oubliant leurs affaires personnelles pour se donner le luxe d'aborder les questions générales, le roturier opulent et le gentilhomme pauvre traitent du rôle antithétique de l'honneur et de l'argent dans la société. Respectueux des exemples de Ponsard et d'Augier, M. Mirbeau n'a pas cru pouvoir manquer à la tradition. Ces développements font longueur.
Lechat y jomt l'exposé de ses idées sur la politique de l'Eglise. Outre qu'on ne voit pas bien ce que l'Eglise vient faire en ces histoires malpropres, il est trop évident que les idées de Lechat
sur la politique de TEglise sont négligeables.
Brusquement, d'ailleurs, tout Téchafaudage des ambitions de Lechat va s'écrouler. Germaine refuse d'épouser le jeune Porcellet. Elle n'est pas libre : elle a un amant. Nous le savions. Dès la fin du premier acte, on nous a mis au courant de cette intrigue domestique. Germaine méprise, déteste, hait son père. Elle s'est donnée au jeune chimiste, Lucien, installé au château pour aider Lechat dans ses travaux de biologie végétale. Elle a tout préparé pour quitter, en compagnie de cet irrésistible chimiste, la maison qui lui est odieuse. C'est le scandale. C'est l'efiondrement.
Maintenant la mère et la fille tombent dans les bras l'une de l'autre. Elles s'attendrissent. Ces deux victimes de la tyrannie du boursier, récapitulent leurs longues souffrances. Nous sommes on plein drame larmoyant.
Lechat n'est pas au bout de ses peines. Cet homme dur aux pauvres gens, mauvais mari et qui n'a pas su se faire aimer de sa fille, a pourtant un cœur. Il aime d'une tendresse passionnée et absurde son mauvais sujet de fils. Or, on vient lui annoncer que ce fils est mort dans un accident d 'automobile. Sa douleur est atroce. Il étouffe. Il éclate en sanglots, en larmes, en gémissements. Ou rapporte le cadavre. Voilà le mélodrame, (^ost le moment que les deux escogritfes, Phinck et Gruggh, choisissent pour apporter au malheureux père l'acte de société qu'ils ont ou soin de rédiger à leur avantage. Ils essaient de profiter de l'égarement où l'a plongé la douleur pour lui (extorquer sa signature. Mais lui, retrouvant aussi- \("d toute sa lucidité d'esprit, découvre la trahison, déchire l'acte frauduleux, dicte ses conditions
aux deux fourbes terrorisés par cette extraordinaire possession de soi-même. Il est clair que M, Mirbeau voit dans ce dernier trait le comble de Tatrocité et qu'il en est lui-même épouvanté : le moyen que Lechat n'apparaisse pas désormais aux yeux de tous comme « le diable en personne»!
Je laisse de côté ce que la scène, à la façon dont elle nous est présentée, a d'invraisemblable. Rien ne nous faisait supposer que ce fameux acte de société dût être signé sur l'heure. Mais admettons que cette nécessité s'imposât : on voit très bien en quoi elle est douloureuse, on ne voit nullement qu'elle ait un caractère révoltant. 11 est fréquent que nous soyons obligés d'imposer silence à notre cœur, pour satisfaire aux exigences de notre position. L'acteur comique, torturé d'inquiétudes pour un être qui lui est cher, entre en scène, joue son rôle et fait rire les gens. M. Mirbeau, qui jadis invoquait cet argument pour reprocher aux comédiens l'indignité de leur condition, en a reconnu l'inanité, maintenant qu'il a fait à la corporation tout entière une réparation solennelle. Théophile Gautier écrit dans une de ses lettres : « J'ai fait un feuilleton pour payer l'enterrement de notre mère : il était très bien. » L'activité professionnelle se continue au milieu des pires épreuves. Nous tous, il nous est arrivé d'accomplir, l'âme déchirée, les devoirs de notre tâche. C'est la vie. .
Quelle est maintenant l'impression dernière que nous laisse le personnage de M. Mirbeau ? Chose curieuse 1 Elle est beaucoup moins forte que nous ne l'aurions cru. Certes nous n'éprouvons pour lui aucune espèce de sympathie, ni une ombre d'estime. C'est un forban; voilà qui
est entendu. Mais il nous est pourtant impossible de le séparer du milieu dans lequel Ta placé l'auteur. Nous sommes bien forcés de le juger par rapport aux gens qui l'entourent ; et il se trouve que ceux-ci, la plupart du temps, sont pour le moins aussi odieux que lui. Il bénéficie du mépris que nous inspirent ses victimes. Dans plus d'une occasion, l'auteur nous force à l'excuser, à le plaindre, à prendre parti pour lui. On nous dit, par exemple, qu'il a fait un nombre considérable de dupes, ruiné des familles par centaines, acculé au suicide des dépositaires trop confiants. Nous sommes très disposés à le croire. Mais, pour les personnages de théâtre, ce qu'on nous en dit a beaucoup moins d'importance que ce qu'on nous en montre. Rien ne compte, sauf ce qui se passe sous nos yeux et qui est en action. Or, Lechat se trouve mêlé à deux affaires. La première lui est apportée par des filous authentiques : nous savons qu'ils ont commencé par étrangler un gogo et que toutes leurs manœuvres ne tendent qu'à dissimuler au financier qui fera les fonds les conditions réelles du marché. Nous les entendons se concerter pour altérer les faits, dissimuler les uns, atténuer les autres, biaiser, truquer, tromper. C'est un piège qu'ils tendent à Lechat. Nous serions désolés qu'il s'y laissât prendre. Nous faisons toute sorte de vœux pour qu'il évente la ruse. Au besoin nous l'avertirions, comme font dans certains théâtres les spectateurs convaincus. Nous sommes enchantés qu'il déjoue si prestement le complot de ces aigrefins. Nous lui savons infiniment de gré de les avoir roulés comme ils le méritaient. Il n'y a pas à dire : pendant toute la durée d'un acte, nous sommes pour
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lui. La canaillerie de ses adversaires lui refait une vertu ; et, puisqu^aussi bien il apporte l'argent, les influences, l'intelligence, il nous semble tout simple qu'il ait la plus large part dans les bénéfices de l'entreprise.
La seconde fois, Lechat est aux prises avec le marquis de Porcellet. Ce marquis a un grand nom et jette dans le débat d*e grands mots ; mais nous voyons très bien quel est le but de la visite du marquis : il est venu pour exécuter, lui aussi, une opération financière, celle qui consiste à emprunter pour ne pas rendre. De la part de Lechat, s'acheter avec ses millions un gendre titré,, c'est une sottise, et il est bien probable que sa vanité va l'entraîner à conclure un marché de dupe; mais, de la part de Porcellet, faire entrer dans sa noble lignée la fille d'un homme taré, restaurer le château de ses pères avec un argent d'une provenance honteuse, c'est une infamie. Entre le financier vaniteux et le gentilhomme ravalé, nous demandons instamment à ne choisir ni l'un ni l'autre; c'est tout de même le financier qui nous paraît être dans la moins ignoble posture. Lechat est sans entrailles pour les jardiniers chargés de famille et pour les ramasseuses de bois mort. Nous l'en blâmons. Mais d'ailleurs quel fâcheux entourage est le sien et que de torts n'ont pas envers lui les êtres qui, à des degrés divers, profitent de son luxe! M""' Lechat, par ses jérémiades, ne nous touche guère; car elle juge assez bien son mari, elle le déclare grossier, brutal, esbroufeur et menteur ; mais elle ne trouve à redire à toutes ces belles qualités que pour autant qu'elle a elle-même à en souffrir. Lechat a un fils, et les vices de ce jeune fêtard sont, en grande par-
tie, le^ résultat de la déplorable éducation qu'il a reçue de son père. Malgré «tout, un grand garçon est responsable de ses actes; en dépensant un argent qu'il sait mal acquis, il devient le complice des escroqueries paternelles: c'est un joli fléau pour une famille. Lechat héberge chez lui un jeune chimiste qu'il traite avec confiance et bonté ; en entrant chez Lechat, Lucien était parfaitement renseigné et il n'a pas un instant pu croire qu'il entrât dans la maison de Fhomme intègre : en acceptant les bienfaits de Lechat, il savait très bien de qui ils lui venaient. En guise de remerciement, il séduit la fille de celui qui l'a accueilli!
Enfin Lechat a une fille, Germaine. Comment ne pas plaindre le père de Germaine? Pour caractériser la conduite, l'attitude, le langage de cette jeune fille, il n'y a qu'un mot qui serve: elle est odieuse. Elle hait son père: quel que^it le père, lahaijie cliez les enfants reste quand même un sentiment contre nature. Ne pouvoir estimer son père est sans doute une atroce souffrance. Que Germaine souffre donc dans son cœur et nous nous associerons pleinement à sa douleur. Mais qu'elle n'ouvre la bouche, comme elle le fait, que pour injurier tous les siens, voilà ce qui est intolérable. Encore, pour s'ériger en interprète de la morale "^ et champion de la vertu, faut-il soi-même être \ sans taclie. (lermaine a une tache. Elle a pris un amant. Or, l'iionnêteté consiste pour les financiers ï à ne pas voler leurs actionnaires ; mais pour les j jeunes filles elle consiste à ne pas avoir d'amant, i Gela enlève beaucoup de leur prix aux révoltes et explosions indignées do Germaine, Elle manque d'autorité, « Tu es un voleur I » crie-t-elle à
SOU père ; ce qui u'est pas l'exciamatiou d*une fille respectueuse. « Tu es une fille perdue I » lui réplique Lechat. Et il ne dit que la vérité. Si ce coquin pouvait nous inspirer quelque pitié, il le devrait à l'atrocité de sa fille.
Au fond, et en dépit de certains éclats de voix, il y a beaucoup de bonhomie dans la manière de M. Octave Mirbeau. Sa conception du théâtre est celle des dramaturges qui ne chargent de tant de crimes la conscience du traître qu'afin d'accumuler sur sa tète la vengeance divine. Un satiriste plus âpre n'eût pas manqué de nous montrer un Lechat triomphant jusqu'au bout et sur toute la ligne : il lui eût fait recueillir dans l'estime du monde et l'afifection des siens la récompense de ses infamies. Une société où tout serait disposé en vue de l'apothéose des Lechat serait à coup sûr une société mal faite et où Ton aurait honte de vivre. Mais Lechat a contre lui l'opinion, la famille, et la Providence elle-même, qui, à la fin de la pièce, se manifeste expressément pour le châtier. Il a beau avoir entassé les millions, et ajouté les hectares de bois aux hectares de pâturaftes, til re ste pourtant une petite chose que toute son opulence n'a pu lui gagner ; c'est l'est ime j Tant qu'il ne suffira pas d'être riche pour être estimé, on pourra se dire que rien n'est perdu et qu'il y a encore de beaux jours pour les honnêtes gens. Avouez, d'autre part, que la fille d'un Lechat avait toutes les chances pour devenir une petite péronnelle, aussi vaniteuse que son père, et beaucoup plus disposée à profiter des millions de ce brave homme qu'à se priver de toutes les satisfactions qu'elle peut en attendre. C'est M. Mirbeau qui intervient contre toute vraisem-
blance pour souffler à Germaine une âme farouche. C'est lui encore qui, de façon tout arbitraire, complique d'un fait divers son dénouement. Car la mort de Xavier n'a rien qui fût dans la logique des choses. Parmi les nombreuses victimes que fait l'automobilisme, il en est beaucoup dont les pères étaient de fort honnêtes gens. Entre les manœuvres frauduleuses des pères et les accidents d'automobile des fils, il n'y a aucun lien nécessaire. Comme Thésée avait imploré de Neptune l'envoi d'un monstre vengeur, de même l'auteur de Les araires sont les affaires fait appel à ce hasard qui est toujours à la disposition des dramaturges en peine de dénouement. Cet automobile a quelque chose de providentiel. M. Mirbeau a voulu que Lechat fût puni, vaincu, accablé. A la prochaine et inévitable culbute, il sera complètement dénué: ni millions, ni amis, ni enfants. Cela est consolant pour nous autres et nous donne du goût à l'existence.
En ^omme, la pièce de M. Mirbeau témoigne d'un effort consciencieux et d'intentions louables; on y voudrait seulement une forme moins conventionnelle, quelque souci de la réalité, surtout un peu plus de nouveauté et de hardiesse.
15 mai 1903.