‹ Le théâtre vivantChapitre 3 sur 13 · LE PALATIN · texte numérisé non relu

LE PALATIN

Pouvez-vous jurer aur le crucifix ?

Amélie jure. Le palatin fait murer l'alcôve et répond à Sehogniefî implorant; a Oses-tu soupçonner ma femme, elle a juré sur le crucifix... Par toutes les puissances de l'enfer, personne n'y rentrera plus ! » Et une fois le mur achevé ; « Le tombeau est fermé, faites une croix sur le mur ! »

Conrad s'écrie dans la pièce de Jean Richepin :

.... Cela veut dire... qu'un homme Entendez-vous, madame ? un amant est ici. Et que cet homme va mourir et vous aussi...

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ItlNALhA

Librt' à vous ! Dunnoz l'ordiv cl (piOii IiiIm- la porlo ! Ce toMilw.iu \ iolr, pour \oiis je serai iiiurlc...

Cii.NHAl)

Je proclaine Qno j'avais tort, (jue vous êtes pure en clVrl... C'est un pacte nouveau ipi'avec vous j-- conclus, De ce tombeau fermé rien ne sortira plus.

Ceci dit pour bien monlrer que le ronianlisinc tourne toujours dans le même cercle étroit d'idées et de procédés et que Tart des meilleurs d'entre les bons, j'ai nommé Jean Fiichepin, ne parvient pas à l'en tirer.

Plus que la pièce de résistance, les hors-d'œuvre du drame seront goûtés, les beaux couplets, entre autres celui de Srada terminant le troisième acte, superbe élan d'enthousiasme mystique ; les scènes si naturelles de l'enfant; mais on admirera surtout le talent des frères Mounet et de Mlle Uartet.

Les auteurs de la pièce soir à l'Ambigu, MiM. Samson et Cressonois, nous avaient prévenus que /.es Gueur étaient un mélodrame « romantique et même romanesque » dont le quadruple but était simplement d'amuser, d'intéresser, d'émouvoir la foule et de la faire aussi un peu penser : je ne crois pas qu'ils l'aient atteint.

L'amusement produit par ces six très longs tal)leaux sans action est mince : de grasses plaisanteries sur les souteneurs, des phrases d'argot et d'un ai'got archi-usé les à-peu-près de la mère Michu et les cabrioles d'Auguste. L'intérêt est médiocre, les événements, si invraisemblables soient-ils, étant prévus et les personnages de carton faisant partie depuis longtemps des accessoires de rAml)igu.

L'émotion est nulle, les gens dépenaillés qu'ils présentent étant de mystiques fainéants indignes depitic. l'ierre

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veut nous faire croire que parce qu'il a fait trois mois de prison il ne peut trouver de l'ouvrage nulle part, et quoique jeune et valide nous le voyons passer sa vie ne rien faisant. Louise à laquelle on offre, au premier acte. un travail bien payé dans un magasin de la rue de Clérv, préfère aller traîner la misère chez les chiffonniers de la cité du Diable. Marguerite et Jacques, au lieu de travailler, vont vendre, l'une des fleurs, l'autre, des plâtres dans les restaurants.

Ces pseudo-gueux parlent delà sainteté de lagueuserie, des revendications sociales, du bon Dieu et des anges en un style boursouflé, ampoulé, où se retrouvent les lieux communs mystico-sentimentâtres des plus mauvais jours de l'Ambigu. Et l'on croit nous émouvoir et même émouvoir la foule avec de semblables contre-bons sens ? Mais le publicde 189'2,àrAmbigu comme à la Comédie-Française, n'est plus celui de 1830 : le public s'est éduqué ; il est instruit, il discute et n'est plus aussi bête que les auteurs se l'imaginent.

Quant aux réflexions, les seules que nous inspire ce drame, c'est que MM. Samson et Cressonnois, qui sont jeunes et intelligents et qui ont du métier, devrait bien faire un théâtre moins rococo. En cherchant à concilier le romantisme avec le document, ils faussent l'un et l'autre et produisent un effet opposé à celui sur lequel ils comptaient ; les vrais gueux sont les invalides de la misère et on les plaint ; les leurs sont des mendiants de sacristie et ils répugnent.

Voici l'action insensée qui se déroule en ces six tableaux présentés avec une certaine recherche de vérité et d'exactitude.

Pierre Noël, dénoncé par un individu qu'il ne connaît pas, comme l'auteur d'un vol, a été condamné à trois mois de prison. Sa voisine, Louise Perrot, qu'il aimait,

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séduite par un noiniin' durrin, est devenue mère d'une pelllo fille.

Pierre Noël a été mis à la porte de son atelier, il erre dans Pnris avec son fils Jncqucs.un moutard de sept ans. L'amant de Louise s'est marié ; désespérée elle errre avec sa fille Marguerite, une moutarde de cinq ans. Ils se retrouvent en pleine nuit de l'hiver 1879 sur la place Moncey. au milieu de mendiants et de souteneurs groupés autour d'un brasero et décident d'aller habiter ensemble dans la cité des chiffonniers.

Douze années se passent. Nous retrouvons Jacques figé de dix-neufans et Marguerite de dix-sept, ofTrantboiiquets et statuettes aux clients d'un grand restaurant. Dans ce restaurant se ti'ouve une entremetteuse qui précisément habite la cité du Diable et un veuf, M. (luérin, député, S(jn client, dont la garçonnière est également dans le quartier. La bouquetière plaità Guérin, l'entremetteuse la lui promet.

Pendant les douze années [)assées, Pierre Noél, apôtre de l'avenir, néo-Strada non moins ridicule que son collègue de la Comédie, a évangélisé les chiffonniers reconnaissants qui lui otïrent une aubade pour sa fête. C'est ce moment que clioisit l'entremetteuse pour faire enlever Marguerite, et la transporter dans la garçonnière du député.

Avant la scène de possession, la mère de .Marguerite (|ni heureusement fait les ménages dans la maison, entre et reconnaît dans le misérable qui veut abuser de sa fille s(»n ancien amant, le malpropre père de Marguerite ! Pour ne pas être en lesto avec sa compagne, Pierre Nof'l recounaît en Muérin l'homme qui, autrefois, l'a dénoncé i| veut le dépecer à la hache, tout comme Sira la veut servir Minalda par le glaive : mais Louise s'y oppose et (iuérin s'éloigne. <■ C'est l'homme du passé, songeons à l'avenir ! » ditl'ierre Nucl, et il liance Marguerite à Jac-

ques, lequel vient de découvrir dans un feuilleton du Petit Journal qu'il aimait d'amour sa camarade !

15 février 189:2.

VÏIl

La oiiso théiltraie. — L'Edipse, do M. A. Germain; La Faux do MM. Jidos Bois ot Gabriol Mouroy: Les Vieux, lU^ M. Gaston Salandri. — La pantomime noiivollo et la Stalite du Commandeur.

En fait de nouveautés on annonce surtout des reprises, entre autres celle du Maître de Forf/es, ce qui est amer; il devient manifeste que la légendaire crise des théâtres passe de l'état chronique à l'état aigu, h Nous n'avons plus d'auteurs, clament les infortunés directeurs. Ah ! si l'on nous apportait seulement des pièces presque bonnes, mais nous les mettrions immédiatement, et avec joie, en répétition. » Par uneétrange fatalité, toutes celles que l'on présente à ces messieurs sont mauvaises, très mauvaises : du moins ils en jugent ainsi. C'est que nos excellents barnums. qui furent quelquefois des gens d'affaires heureux, ne se sont guère montrés intuitifs ou perspicaces en matière d'art. Ils se sont arrêtés à la date d'un de leur succès, et tandis que la littérature progressait, se transformait, ils sont restés à la même place, elles pièces qu'aujourd'hui encore ilsprisent sont telles qu'un auteur qui se respecte n'ose plus en écrire.

Pendant vingt ans et plus les entrepreneurs de corné-

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dies ont systémaliqueinent éloigné du IhéAtre les jeunes écrivains pour réserver leurs faveurs à des fournisseurs brevetés ; ceux-ci sont morts ou à peu près, le public est rassasié de leurs œuvres et voilà nos gens aussi dépourvus que d'imprudents arboriculteurs qui n'auraient pas eu la précaution de créer des pépinières et verraient s'abbaltre tous leurs maîtres arbres.

Semblabes à ces lioberaux entêtés dans les principes d'un autre Age, végétant confinés sur leurs terres au milieu de notre République, au sein de l'évolution générale de l'art, les directeurs se cantonnentdans les vieilles idées du grossissement obligatoire, de l'invraisemblance nécessaire, do l'ojjtique spéciale ; idées qui depuis longtemps n'ont plus cours forcé en littérature dramatique.

Les productions modernes les dépassent,ils ne peuvent pas plus les acco[)ler qu'un glorieux ténor d'opéra comique ne consent à admettre les drames lyriques de A\'agner.

Si d'aventure l'un d'eux reçoit un manuscrit, il le tourne, le retourne, coupe, surcharge, remplace l'observation par de la grosse blague, jusqu'à ce que la pièce, de sensée qu'elle était, devienne dérisoire et rentre ainsi dans la forme qui lui est obère ; cela s'appelle Ja mettre au point.

Ils ne sont cependant pas seuls responsables de ces mutilations et se retranchent, à bon droit, derrière l'opinion de personnalités qu'ils redoutent. Certains critiques très autorisés, en effet, ik! s'attardant pas à discuter esthétique, visent uni(jucmeut la recette et pour peu qu'un ouvrage soit purement artistique, ce qu'ils qualifient de « prélenlieuse baliverne, » interdisent l'entrée du thésltre au public ; c^ir, ils se sont juré de ne tolérer que la i'arce. C'est ainsi que depuis plus d'un quart de siècle on est parvenu à nous imposer le vaudeville successive-

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ment sur loules les scènes, y compris sur celle de la Comédie-Française.

La révolution dramati([ue s'opère cependant en dehors des directeurs, qui n'ont pas voulu s'en rendre compte, et malgré les souteneurs de vaudeville qui longtemps l'ont niée. Aujourd'hui, les uns et les autres s'aperçoivent avec terreur que la contagion du renouveau s'est répandue dans le public ; ils voient les petites scènos, les tavernes et les cercles dramatiques, toutes entreprises artistiques dans lesquelles l'auteur n'a pas à se plier aux caprices du maître ou aux exigences de la maison, prospérer, tandis que chez eux le succès décline, et ils commencent à s'inquiéter.

La vogue croissante du Théâtre d'Application, malgré les dimensions restreintes de ce guignol et l'atmosphère étoutîante de la salle, est une preuve indéniable de ce que nous avançons. C'est là que se réunissent tous ceux qui veulent entendre une note originale, et le mouvement dramatique arrive peu à peu à se localiser sur cette minuscule scène ou jeunes auteurs et jeunes comédiens s'essayent en toute liberté.

Le spectacle organisé samedi dernier à ce théâtre par la cercle des Escholiers mérite qu'on s'y arrête.

Passons rapidement sur l'Zrc/Zyy.v^, fantaisie légère et cruelle d'Auguste Germain, sujet des plus scabreux, qui eût gagnée à être jouée plus légèrement et avec moins de cruauté. La question des enfants dans les faux ménages y est tranchée avec une désinvolture du plus irrésistible comique. Sans doute les mots dont cet acte est semé semblent odieux à l'hypocrisie du spectateur, mais ils sont si nature et si amusants : « Ceux quiprôchent la repopulation, dit Georges Gazalis avec un soupir, n'out jaaiais connu de femmes ! » N'attachons pas à cette facétie plus d'importance qu'elle n'en a, et attendons, pour juger l'au-

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teur, la comédie en trois aotes ((ue va nous donner jeudi prochain Je Vaudeville.

f. a /•>///./• de MM. Jules Rois et Gabriel Mourey, est tout autre chose. C'est une rtude de caractère sur fond de symbolisme. L'action est simple, l'ne terrasse dominant la campagne. Marcel convalescent est étendu sur une chaise longue ; prés de lui sa mère, Mme Vautier, et Germaine, amie, pupille ou lilleule qui vit dans la maison et soigne avec dévouement le malade. Cettejeune fille est une névrosée, une détraquée héréditaire ; elle est naturellement hystérique et avoue à Mme Vautier que tantôt elle sent un feu ardent lui brûler la gorij-e, tantôt c'est un froidqui la glace. Son caractère placé entre ces deux alternatives, est soumis à de brusques variations qui déconcertent ; par moment, elle cesse d'être aimante et rêveuse, ses yeux s'allument, elle devientcolère et brutale sans raison.

Une contrariété, un mot, un rien la transforment en une inconsciente chez laquelle les moindres sensations s'exagèrent par hj'péresthésie et dont les actes sont poussés par emportement sensoriel au paroxysme de la contradiction. Ex. : Mme Vautier réprimande Germaine, elle ne doit pns rester seule auprès de Marcel, ils ne sont plus des enfants ni l'un ni l'autre, la névropathe sort en riant aux éclats. — Elle se dévoue pour le malade, mais s'il s'impatiente, elle le rudoie. C'est la nature fantasque et déséquilibrée de la jeune lille qui sent naître en elle la femme et s'exaspère et s'atfole des obsessions de la puberté.

Le convalescent Marcel est le jeune homme faible. aveuglé par les désirs. Las de l'amour maternel insipide et fade, ses yeux ont rencontréles regards brûlants de <iermaine, ses sens se sont irrités, il lavent. Et ipiand l'hystèrique vient annoncer à sou ami que Mme Vaut hier conseille une séparation, il reste interdit. Lui qui rêvait d'eq

THÉORIE CRITIQUE î)!

faire sa femme ! Cela ne se peut plus ! Comment ? il l'enlace, l'étreint, ells se défend et le repousse ; les instincts bestiaux de l'homme se réveillent, il la veut et la renverse, elle se dégage et, saisissant un escabeau, Germaine le lui jette à la tête et le tue. Et cependant le désir la brûle :

Ce petit drame passionnel n'est malheureusement qu'à l'état embrvonnaire dans la pièce de MM. Bois etMourey; ce n'est qu'un scénario dont la fin reste à faire, dont la construction est viciée par le manque d'indications indispensables pour la bonne entente du sujet, mais qui témoigne chez les auteurs d'une rare pénétration et d'un sentiment très net du théâtre vrai. Ils ont fort bien analysé le caractère de cette jeune criminelle, — personnifiée si parfaitement par Mlle Mellot, — tranchant une vie humaine comme la faux coupe un brin d'herbe. Tune et l'autre étant irresponsables des mobiles qui les font agir.

Le symbole de la faux qui donne son titre à la pièce et qui s'explique à la réflexion ne ressort pas du tout à la scène. On voit bien passer dans le fond un paysan portant une faux sur l'épaule et prédisant une belle journée; cela ne suffit pas. Le théâtre s'accommode peu du symbolisme latent, ill'exige évident et, crevàt-il les yeux, que la moitié des spectateurs resteraient encore sans le comprendre. Quoi qu'il en soit, voilà une œuvre dedébut qui nous permet, malgré les imperfections de la facture, de compter absolument sur les deux jeunes auteurs.

I^s Vieux, de M. Gaston Salandri, qui en est, lui, à sa quatrième pièce, sont au contraire remarquables par la simplicité et la solidité de la charpente, la sûreté de l'observation et la logique de l'action. J'ai dit dans un précédent article que c'était une étude de tout à fait

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premier orili'e. Je le maintiens, en regrettant que l'ii'uvre n'ait pas une plus j^^rande im[)(U-tance.

C'est aussi un drame passionnel, il ne se passe plus entre enfants aux sens à peine éveillés, mais entre vieillards chez qui depuis longtemps ils se sont endormis : ce n'est plus la femelle terras^^ant le mâle, c'est l'homme qui s'atTranchit involontairement de la femme. Nous ne sommes plus à la campagne, en pleine nature {)rintanière rayonnant au soleil, nous trouvons nos deux vieux. M. et Mme Noirot, dans une salle à manger de petits hourgeois. assis à la veillée, devant une table ronde, et le drame se déroule tout entier dans le cercle lumineux d'une lampe à abat-jour vert.

Mme Vincent, une amie, vient faire la partie de Noirot. On joue, et tout en jouant l'on cause. Mme Noirot aiguise la conversation de méchancetés à l'adresse de la visiteuse, elle parle des femmes honnêtes, de celles qui ne le sont pas ; elle soupçonneMme Vincent d'avoir été la maîtresse de son mari et le luii'eproche à mots couverts jusqu'au moment où elle la chasse. Noirot se ffiche. il secoue la vieille dont la vie ne tient plus qu'à un fil, ((ue la colère sufTot[ue déjà et que ce dernier coup achève.

On dira que ce n'est là qu'un fait divers réalisé avec émotion; il y a plus, les sentiments des deux vieux : jalousie tardive de la femme, exaspération égoïste de l'homme et tout le remous des rancunes silencieuses amassées en trente années de vie commune, sont analysés et rendus avec une justesse rare, et la progression bien humaine par laquelle passe le drame pour arriver au meurtre est d'une puissance dramatique saisissante. Ce petit acte fait grand honneur à l'auteur de de la Prose et de la lianron.

Mercredi, à ce même Théiitre d'Application, le cercle Funambulesque donnait sa représentation mensuelle : ce

THKURIE CRiTInlK ICJ

nous est une occasion de nous expliquer une fois pour toutes sur ce genre.

Beaucoup de bons esprits, se rappelant les contorsions, les grimaces et les claques de l'ancienne pantomime, s'étonnent qu'après trente ans de délaissement ce genre, considéré par eux comme indigne des scènes nobles, retrouve la faveur du public. S'ils réfléchissaient un tant soit peu, ils reconnaîtraient bien vite que ce goût du public pour la mimique est d'un heureux présage et que cette renaissance sert à merveille l'orientation nouvelle de Tai-t dramatique. Du reste ce retour était facile à prévoir, il était fatal, — étant donnée la dégénérescence de notre comédie. — et nous Talions montrer.

Le geste est l'interprète le plus rapide et le plus sûr de la pensée, il l'emporte sur le mot, lequel, la plupart du temps, n'est qu'un à peu près trop fort ou trop faible ; le geste est directement commandé par le cerveau, c'est le langage naturel et universel par excellence ; la mimique est donc un art antérieur à la diction, plus sincère, et supérieur àcelle-ci. Seulement, tout paradoxal que cela paraisse, cet art simple est horriblement compliqué et d'une interprétation extraordinairement difficile :les bras, les jambes, le torse, les yeux, les lèvres, les traits du visage, l'être entier de l'acteur doit jouer et jouer avec ensemble ; ce doit être un homme-orchestre silencieux.

11 n'y a pas à tricher en pantomine, il faut vivre son personnage, et ce genre se rapproche ainsi infiniment plus de la vie que la comédie. — A part quelques perruches qui babillent pour le plaisir de babiller, nous parlons évidemment, et c'est fort heureux, beaucoup moins que nous n'agissons. — N'est-ce pas par la mimique, bien plus que par les inflexions de voix qu'un comédien ar-

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rive à nous donner i'illusion de la vérité, à entrer dans la peau d'un rôle ?

Or, que se passe-t-il aujourd'hui dans nos thcAtres do cninrdie ? On a tellement restreint la mimique qu'elle se résume toute en quelques pnssades et quelques attitudes conventionnelles. On choisit les comédiens comme les ténors, pour leurs voix ou leurs agréments physiques, les Conservatoires leur apprennent surtout à dire, à articuler; tout est combiné pour l'effet du mot, de la phrase, rien pour la pensée, i.e comédien n'est plus un être vivant, ayant corps et ùme, c'est un phonographe correct : il ne joue plus, il récite devant la rampe ou déclame, si vous aimez mieux.

Le public, en retrouvant la pantomine sur la scène des Bouffes, a été surpris ; il i-encontrait des artistes qui, quoique muets et représentant des symboles, donnaient une impression plus puissante de la réalité et produisaient par conséquent une émotion beaucoup plus intense que les comédiens aux vibrations étudiées. Et il est allé deux cents soirs applaudir X Enfant Prodi(jiu\ comme plus de cent fois il applaudit récemment Scaramouche et lidi'hr m rue tic. CdiTZQ^uhWQ,, ({MOV qu'cu dlscnt Tomantiqucs et vaudevillistes, est invinciblement porté vers le ihéiYtre qui se rapproche le plus artistement des vérités pliysifjues et surtout psychiques de la vie. Le succès qu'il fait à la j)antomime le démontre clairement à tous ceux qui ne sont pas des sectaii-es voués à l'intolérance, à l'étroitesseet à l'injustice.

Mais la jiantominjc ne satisfait pas seulement le public» elle plait ;iux lettrés cl charme nos poètes très pré'MCUx. Aux premiers, épris aujourd'hui de psychologie, elle apporte un moyen sur de traduire dans leurs nuances les plus subtils phénomènes do la pensée.— Les mots sont impuissants à retracer fidèlementuu état d'âme.je dirai plus, souvent ils sont en contradiction avecluiet le ridiculisent. Au

théâtre, quand un spectateur est empoigné, neuf fois sur dix les mots ne passent plus la rampe, et c'est l'intensité, la justesse et la sobriété des mouvements et du geste qui le tiennent haletant. — Aux seconds, elle rend les symboliques personnages de la mimique italienne :Pierrot, Cassandre et Colombine.

Pauvres symboles italiens ! ils se sont terriblement pervertis en changeant de climats. Les Anglais y ont vu un prétexte à gymnastique de chambre, ils n'ont conservé que les contorsions, les gifles, les coups de pied au derrière, et la pantomime est devenue chez eux la clownerie telle que la pratiquent les Hanlon-Lees. I\ous,qui ne sommes que Français et n'avons pas des prétentions si hautes à la dislocation, nous avons pris simplement à la pantomime le côté artiste etd'elle sont nées chez nous les Odes fmiambulesqufs de Banville et la pièce mimée de Champfleury.

Nous retrouvons la pantomime un peu différente de ce que l-avait faite Debureau, et moins ambitieuse que ne le voulait Gautier, qui. après avoirdéfiniles cinq types: Cassandre, Léandre. Arlequin, Colombine et Pierrot, s'écriait : « Ne voilà-t-il pas, en admettant les nuances nécessaires et que chaque type comporte, un microcosme completet ({ui suffit à toutes les évolutions delà pensée ! '> De la pensée peut-être, mais non du théâtre. Pierrot mis à toutes les sauces, pessimiste ou fin de siècle, n'est plus Pierrot ; Colombine n'est plus l'idéal, la Béatrix, le rêve poursuivi, et devient coquette, coquine ou cocotte.

Il est amusant de voir les auteurs de pantomimes emprisonnés dans des types, chercher à s'affranchir de cette convention quand les auteurs de comédies, absolument libres de créer des personnages, s'efforcent de les rattacher à des types. Aujourd'hui le masque blanc de Pierrot tombe, l'homme reste et le symbole s'évanouit.

•Hi \A. iiii:ati{k vivant

Les eui[)ôclieurs (le danser en rond, inelleurs de hâtons dans toutes les roues, enneniis nrs de l'émancipation artisti(]uc,ne voient pas d'un très bon d'il la i)antomimc agr.indir ainsi son domaine. N'osant plus réclamerle retour aux lypes primitifs, ils s'atlatjuent à l'action : *« Il faut de toute nécessité, disent-ils, prendre pour tlirmes des légendes qui sont connues du public et qui, par conséquent, n'ont pas besoin pour lui d'explications. >- Cette grosse malice cousue de lil très blanc ne trompera personne et les faiseurs de pantomimes auront le bon esprit d'enfreindre le plus possible cet arrêté comminatoire.

(Juand le cercle Funambulesque s'est fondé, il va je crois six ans, pour parer au plus i)ressé, on a repris les vieilles pièces, les anciens personna;j:es,les accessoires et mêmeles siunes conventionnels inventés par les mimes célèbres. (^n a composé un alphabet de grimaces qui n'ont un sens que pour les initiés ; ainsi le bon public, en général peu renseigné, ne comprendra jamais qu'en mettant la main droite au dessus de la gauche étendue à plat, en la fermant un peu et en l'élevant par saccafles, cela signifie de l'argent, beaucoup d'argent, de gros sacs d'argent. Ces signes comme les symboles, sont appelés à disparnître, et la pantomime occupera le rang élevé qu'elle doit tenir, car elle est de théâtre par excellence.

En n'admettant pas la parole, elle n'est pas plus ridicule que la comédie, laquelle n'admet presque pas le silence. Convention pour convention, l'une vaut l'autre. Par contre, la pantomime exige de l'action, rien que de l'action, niais avec une logique que l'on chercherait vainement dans les pièces parlées d'un grand nombre de théûlres. Pour se rendre compte de cette vérité, il suffit de prendre une de ces pièces et de se la représenter en pantomime : expoiition, préparation, tirades et mots d'auteurs disparaissent,rirraisonnable des situations sau-

te aux yeux ainsi que les défauts de conslruclion et de mise en scrne et l'on peut sonder toutes les profondeurs du vide que cache quelquefois un dialogue alerte et pimpant. C'est le procédé que nous employons pour nons rendre compte de la vnleurde l'action dans une œuvre mous livrons notre secret pour rien aux amateurs: une piôce bien faite doit pouvoir se mimer.

Les avantages que la comédie peut retirer de la pantomime ont frappé quelques auteurs qui se sont demandé s'il n'y aurait pas lieu de créer un genre intermédiaire, la comédie-mime. Champfleuri ne l'avait-il pas indiqué pour la Stafiif du ComuiCDideiw ? D'autres ont repris cette idée, ils j travaillent et peut-être aurons-nous bientôt à nous occuper de cette originale tentative ; en attendant, revenons au cercle Funambulesque.

Quelle différence entre les pantomimes de professionnels et la Statue duCommandPur ! L'action y est intense ; cette statue qui s'anime jusqu'au chahut pour redevenir de marbre, est certainement une des plus heureuses conceptions mimiques que nous connaissions et cela vous sort des Pierrots et des Pierrettes. Peu de détails et d'effets accessoires : les expressions de sentiments et d'idées justes, aussi bien dans les fanfaronnades de don Juan, les terreurs et les familiarités de Sylvia et de Rosaura, que dans les diverses phases par lesquelles passe Lame de pierre du Commandeur. Si M. P. Eudel a mis habilement la pièce à la scène, il a rencontré en Laugier d'abord, en Clerget ensuite, pour le rôle de la statue, des interprètes incomparables.

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