IX
La lionne d tout faire, de MM. Oscar Motcnier cl Dubnt de Laforet, ot la Tranche de Vie. — Les Erinnyes, de Lcconte de Lislr et Fanlasio, do Musset. — La Paix du Foyer, dt; M. AuRusto Germain.
Il y a deux façons de faire du théâtre : suivre sa propre inspiration ou chercher à satisfaire le goût des autres ; les auteurs de la Bonne à tout faire ont voulu concilier les deux systèmes, et leur œuvre est innparfaite.
S'ils n'avaient écouté que leurs sentiments d'artistes, certainement ils n'auraient pas poussé leurs personnages à la charge, sacrifié au mot, à la situation équivoque, au clou de mise en scène ; ils savent aussi bien que nous combien ces pratiques sont détestables ; mais ils se sont dit que leur pièce se jouait sur une scène de genre, qu'elle était interprétée par des acteurs comiques, qu'il fallait, en conséquence, rester dans les traditions de la maison et bannir toute vraisemblance. C'est donc à tort que certains considèrent ce spectacle comme la manifestation d'un genre absolument neuf. MM. Oscar Méténier et Dubut de Laforét n'ont eu en vue que le contentement du public spécial des Variétés cl se sont efforcés de rapprocher le plus possible leur comédie du vaudeville.
Félicie lîarba enLrc au service de M. Vaussanges. chef de bureau n'importe où. C'est une belle fille : finesse de taille, merveilles de dentition, velouté du regard, tout en elle est séduction. M. Vaussanges la considère complaisamment ; son fils Léonce, un jeune potache, s'enflamme ;
le baron Luzard lui-même, clubman fréquentant chez ces bourgeois, ne dédaigne pas de la regarder, et le garnon coiffeur Victor, par un heureux hasard Périgourdin comme elle, à peine a-t-il passé la main dans les cheveux de la séductrice, parle de Tépouser.
Au bout d'un an Félicie est toute-puissante dans la maison : elle est la maîtresse de Vaussanges, qui lui remplit les mains de louis : Léonce, en acompte sur des félicités promises, lui prend quelques baisers qu'il paie de ses économies, et le baron Luzard, auquel elle ménage avec Mme Vaussanges des entretiens heureux mais épuisants, la comble de billets bleus. Tout cet argent, la roublarde le confie à Victor, qui le place, et quand ces amoureux de la galette auront réalisé quinze mille francs, ils achèteront un fonds de perruquier et se marieront.
11 ne manque plus que quatre mille francs pour parfaire la dot, M. Vaussanges les a promis, dans trois jours Félicie épousera Victor. Avant de les quitter, la brave fille veut assurer le bonheur de ses maîtres, faire décorer le père et réussir le fils au bachot. Le baron Luzard est bien en cour au ministère, elle lui accorde un rendez-vous, et elle laisse espérer ses faveurs à Léonce, s'il est reçu à l'oral. Par malheur une dame Bagois, amie de la maison, a surpris la conversation du baron avec la cuisinière, elle avertit Vaussanges : " Félicie, dit-elle, n'a pas accompagné son père au théâtre comme elle l'a dit, elle est avec le barou Luzard ! »
Vaussanges, dont le devoir serait de mettre Mme Bagois à la porte, ne proteste pas, il est convaicu, atterré ; lorsque sa bonne revient il se fâche, lui reproche toutes les faiblesses qu'il a eues pour elle et la chasse. Ce serait là une superbe occasion pour- Félicie de révéler à son patron qu'elle s'est tout le temps moquée de lui, que son seul béguin c'était l'argent et qu'il n'est pas ridicule à moitié, le bonhomme, puisque sa femme aussi le trompe
luu LI-: tiij:athi: \ i\ a.nt
avec Luzard ! L'excellente fille nen fait rien et, renonçant aux quatre mille francs, elle ouvre la porte et s'en va. Ainsi la gouri^^andine se punit elie-mOme el le hourtreois triomphe.
A la répétition générale, un qualriènie acte anien.iit la conclusion absolument différente : Kélicie touchait les quatre mille francs, se mariait et triomphait. Ce dénouement a été rétabli à la septième représentation, mais il n'est pas dit (ju'il soit définitif. 11 est difficile de contenter l'art et h)ul le njondo ; il faut o[iter enire l'un et les autres.
Dans celle bizarre comédie, il est (liriicilc d'assigner aux personnages un caractère qui leur soit propre. Ces gens-là nont par eux-mêmes aucun ressort, ils sont ballotés par l'action à travers des incidents t[m les font sortir à chaque instant de l'observation humaine pour les rimener ensuite dans la basse réalité. C'est une lutte entre le vrai et le grotesque, et cette dualité se retrouve partout dans l'n'uvre. même dans le décor, où nous voyons un éclatant cli.iudrou neuf voisin d'uiio terne el phitc t-nsserole, peinturlurée sur la toile.
Il est possible que le public aime ce genre et i)ienne grand plaisir à voir les types qu'il connaît, les types théâtre (des caricatures en somme), aller et venir au milieu d'a(;cessoires vrnis. Tour nous, nous eussions préféré de heaucoui) le cmitriiiN.'. Oui, à la dernière scène, Vaussanges a un mouvement de nivolto humaine ; mais comment l'admettre après les scènes fantaisistes qui précèdent ? Les mobiles (jui font agir Félicie changent à chaque instant selon les besoins de la scène ; elle n'existe pas. I']t Victor, le phraseur mi-merlan mi-poisson d'autre espèce, qui confond cuisinière avec marmite, et le bnron, cet élégant fêtard qui promène son rut d'étage en étage jusipie dans les eaux grasses, et .Mme Merco'ur qui se laisse insulter par une domestique et s'en venge en traître de
drame, et cet outrageant Bagois, économiste, amateur de serins, et Léonce et sa mère ne sont-ils pas tous personnages de farce dépaysés en un cadre de comédie ?
Parfaitement, et les auteurs ne s'en cachent pas, ils les ont voulu ainsi pour le public, de môme qu'ils ont cherché, par l'écriture et la nature des plaisanteries, à rappeler un des plus populaires farceurs, l'auteur de Giistarf^ ou le maucais sujet, de Monsit^ar Dupont et de la Pucelle de Bellevilh. afin de flatter le spectateur du parquet et des galeries.
11 est certain qu'il est beaucoup plus avantageux d'avoir les suffrages de la foule, qui se monnayent réellement, que ceux des artistes qui ne sont que monnaie de singe ; cependant^ le traducteur de la Puissance des Ténèbres, l'adaptateur des Frères Zenniganno. l'un des auteurs de Monsieur Betsy et l'auteur à' En Famille se devait de nous donner une œuvre franche et sans concession. Il se le devait d'autant plus que cette Bonne à tout faire décèle chez lui les parfaites qualités de l'homme de théâtre.
Certaines scènes sont conduites de main de maître : l'interrogatoire de Félicie, au premier acte, et la scène entre Victor et sa payse, bien qu'un peu longue. Au deux, les déclarations de Vaussanges à la bonne, les calculs de Victor et la progression de la servanle-maîtresse. Au trois, la scène de Luzard, celle de Barba et la dernière de Vaussanges. Beaucoup de détails sont amusants et présentés avec adresse : la séance de coiffure, l'incident du tapissier, l'arrivée du père Barba et son repas à la cuisine se terminant par une bourrée périgourdine, etc., etc. Parbleu î la pièce peut plaire à ceux que chatouillent les situations pimentées et qu'intéresse une mise en scène exacte, d'ailleurs parfaitement réglée ; elle ne nous suffît pas, car à force de compromissions elle tombe en plein dans le vaudeville détesté avec la gaieté et la folie en moins.
[D-2 LK THKATUi; VIVANT
Nous aurions cir bien ('lonnr si quelque n[q)récialeur éclairé des auivres (lianiaU(]ues. voyant un fourneau sur la scène n'eiH rajq)elé « la tranche de vie » : nous avons eu la satisfaction de retrouver cette allusion piqunnle sous la i»lunie de l'écrivain inoubliable qui place les /J(fi(.r Orphi'Jitu's^w rang des chefs-d'œuvre grecs, et non moins mémorable pour s'être si fort ennuyé à V l:itvors (/'nfif' sainte ; merci.
Grî\ce à Vlliado. la guerre de Troie, qui fut en somme un siège d'importance bien moindre que la plupart de nos assauts modernes, a rempli le monde des exploits de ses héros. Du monument laissé par Homère, 1*]schyle, Sophocle. Euripide firent naître lart sublime de la tragédie, et prodigieux est le nombre des ouvrages tirés de cette (L'uvre immortelle qu'enfanta le génie des i)oètes de tous les temps, depuis Eschyle jusqu'à M. Leconte de Lisle.
Seulement, depuis les géants créateurs, lart tragique, tout en conservant le même but, instruire et divertir les hommes raisonnables, sest singulièrement perverti avec l'éducation des âges. Notre théâtre est presque le contraire du leur, et ceux qui comme l'auteur des Erituiye.^ s'efforcent de s'en approcher en restent encore très loin.
Les tragiques grecs avaient étnbli que, pour inslruir».' et divertir, il faut émouvoir, et que la vérité seule pouvait touchei- les spectateurs. Us allèrent naturellement puiser aux sources de l'émotion ; ils cherchèrent à exciter rhe/ les Athéniens la crainte et la pitié, en mettant sur la scène la terreur et la compassion. Or, comme ils ne pouvaieni l}rovo(}uer ces sentiments avec des sujets feints, raclioii fut pour eux une vérité développée dans un cycle d'événements simples, arrivant aux situations sans suppositions, sans combinaisons, sans artifices. Simplicité, régularité, justesse qui semblent n'être pas de l'art tant elles sont naturelles.
TIIKOIUK CRITIQUE 103
Les personnages de ces tragédies, que pouvaient-ils être, sinons hamains ; humains dans leurs passions, humains dans leurs souffrances, — les dieux mêmes y sont mus par des sentiments humains et n'ont que certain pouvoir surnaturel qui les distingue des autres hommes — et l'on peut dire que ce théâtre était, et est encore, le théâtre vivant, le théâtre vivant par excellence.
Est-ce telle impression qui ressort du chef-d'œuvre de M. Leconte de Lislc ?
Non, c'est une reconstitution archéologique, méticuleuse au point de vue littéraire jusqu'à l'orthographe des noms propres, mais ce n'est pas la résurrection du tragique grec.
Certes, c'est un grand régal que d'ouïr le vers grandiose que notre poète a serti dans son drame ; son allure olympienne est d'une puissance et d'une majesté rares, c'est de l'airain coulé dans le moule colossal d'une statue imitée de l'antique. Mais notre néo-tragique n'a-t-il pas par son écriture exhaussé hors de proportion les héros grecs et ne nous les montre-t-il pas, non, comme le voulaient les maîtres primitifs, nature et sans pompe, mais tels qu'ils nous apparaissent aujourd'hui avec le recul et le grossissement des siècles ?
C'est un peu ce qui se passe à l'Ecole des beaux-arts où Ton ne peut se représenter un Romain que casqué d'une formidable machine et dans une attitude qui pousse à ses dernières limites les efforts de notre anatomie.
Ces personnages surhumains inspirenlplus d'admiration que de pitié, ils n'émeuvent pas le spectateur ; ilsTétonnent ; ils ne vivent pas, ils ne palpitent pas, ce sont de merveilleuses statues en métal précieux, ce ne sont que des statues.
C'est pour celte raison que je loue MmeLerou de rester sculpturale d'allure et de geste, et de rendre Klytaim-
1U4 LL: TilKATHI-: VIVANT
neslru avec une raideur liiératique, telle «ju'elle ressort dans le poème de M. Leconte de Lisle.
Mainlfiuinl, que la foudro ('Llate au fond d»\=; oicux. Je l'attends, trte haute ot sans baisser les yeux î
Mais je ne puis m'empôcher de féliciter Marque!. Orestès, qui, lui. est plus près des (irecs, étant, connue on dit, plus moderne et vivant le sens de ses paroles.
J'ai racheté mon sang et la vipère est niurte.
En cette œuvre superbe ce que Ton retrouve de bien grec, c'est la simplicité de l'action, presque sans épisode, le juste jeu de la passion conduit avec sagesse et la lutte de la raison humaine contre la fatalité. Il est regrettable que l'auteur des Eri/nu/pn ait cru devoir terminer son drame par la fuite inexpliquée d'Oreste au lieu de le montrer, comme l'ont fait Eschyle et Euripide, condamné par les Argiens, poursuivi par les Furies, réfugié à Athènes et sauvé par Minerve qui le fait absoudre par l'Aréopage. Ce dernier acte des E unir n ides d'I'schyle est si beau !
C'est une joie si rare pour nous de voir sur la scène une véritable œuvre d'art, et une œuvre d'art qui porte en elle un reflet de sublime, que nous ne saurions trop louer cette re[»rise. Ces idées du vrai, du simple et du juste au théîUre nous sont chères, ce sont celles pour lesquelles nous avons toujours lutté, et pour lesquelles nous lutlerons encore avec acharnement ; c'est pai- elles, par elles seules, par un retour aux primitifs, un retour aux sources humaines et vivantes de noire art, que le théâtre peut être tiré de la sottise et de l'abjection dans lesquelles il croupit.
Supposez qu'un jeune aulcur (juelcouque soit allé trouver un directeur de théâtre également quelconque et lui ait remis le manuscrit de Fantasio. Le directeur lui eût dit iMoD ami — un jeune auteur est toujours un ami
pour un directeur ! — la machine que vous venez de m'apporterlà est très intéressante et je vous en fais mon compliment — les compliments sont de rigueur, on pare la victime avant de la conduire à l'autel. — Assurément vous avez de l'esprit et de la littérature, beaucoup de littérature, vous êtes un fin lettré, ça se voit, et je vous en félicite, mais, mon cher ami, un écrivain distingué n'est pas toujours un homme de théâtre et vous ne l'êtes pas, oh ! pas du tout.
Voyons, votre Fantasio, qu'est-ce que cela signifie ? Ce n'est pas sérieux (c'est toujours le directeur qui parle), c'est une suite de paradoxes ; oh ! je le reconnais, de charmants paradoxes dans une succession de tableaux vides et creux ; c'est, passez-moi le mot, une charge d'atelier, de la fumisterie. Votre action contient, je vous l'accorde, deux quiproquos, bien venus et nouveaux : la substitution de l'aide de camp au prince et de Fantasio au fou, et un incident délicieux : celui de la perruque ; mais vos plaisanteries sont si subtilement entortillées dans vos longues phrases qu'on ne sait plus, lorsqu'on les entend, si l'on doit rire ou pleurer.
Tenez, vous faites dire à votre héros : (c Quelle misérable chose que Ihomme ! ne pas seulement pouvoir sauter de sa fenêtre sans se casser les jambes, être obligé déjouer du violon dix ans avant de devenir musicien capable 1 apprendre pour être peintre, pour être palfrenier, pour faire une omelette ! » Et Spark de lui répondre : « L'éternité est une grande aire où tous les siècles, comme de jeunes aiglons, se sont envolés tour à tour pour traverser le ciel et disparaître ; le nôtre est arrivé à son tour au bord du nid, mais on lui a coupé les ailes et il attend la mort en regardant l'espace dans lequel il ne peut s'élancer. »
C'est joli, mais franchement en quoi cela peut-il intéresser ? Est-ce attendu, est-ce préparé ? Pour tout vous
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dire, cesl d'une fantaisie que je ne trouve pas drôle et d'un pessimisme inacceptable pour mon public. Je comprends bien ce que vous avez voulu faire, mais vous avez gâché une belle idée.
VA puis, vous me faites huit tableaux à costumes qui me coûteront les yeux de la tète à monter (quand ce ne serait que celui du panorama de Munich illuminé) et vous n'avez pas la matière d'un acte : non monsieur. Peut-être Sardou ou Husnach, qui sont hommes de théâtre, en trouveraient-ils deux, mais jen doute. — .lentends bien, l'écriture, les pensées ; du déla^-age, mon bien cher ami, le public n'en veut plus, ça ennuie la critique, i;a n'est pas du théâtre.
Je reconnais volontiers que vous avez du talent, do la légèreté, du sentiment ; je crois qu'un jour vous ferez du bon théâtre ; en attendant, emportez les aphorismes de M. Fantasio ; lisez Scribe, Labiche, d'Ennery : apprenez de ces maîtres l'art do faire un civet sans lièvre, mémo sans chat, et revenez me yoii- l'année prochaine.
Ce qu'il vous faut faire de Fantasio'i Eh bien, mais un monologue en vers, que vous dira un des Coquelin ; ils ont tant de talent! Ou bien, attendez donc un article pour le supplément du J*etitJoiirnaL ça flatlora le directeur ! — Ils ont de ces ironies à la fin des entretiens.
Je ne saurais approuver toutes les allégations do ce manager, il est certain cependant que pour Musset, pour le public, pour tout le monde, on eiU mieux fait de laisser enchâssé dans le livre le bijou du poète, et do ne pas renouveler une tentative qui, à la (lomédie-Françaiso déjà, n'avait rencontré qu'un demi-succès.
Le Vaudeville poursuit brillamment le lours de ses matinées du jeudi, destinées à la production des jeunes auteurs ; il a donné cette semaine la Paix du F(njei\ trois actes de M. Auguste Germain. Cette fois c'est bien à une comédie que nous avons alîaire. Si, par-cipar-là, la scène
tourne au vaudeville. et si quelques gros traits détonnent, l'auteur a su se prémunir contre le quiproquo et son camarade Timbroglio, tout en conservant à la pièce une franche bonne humeur.
Qu'il soit sceptique, qu'il soit pessimiste, si vous voulez, le nouveau venu a de la verve, de l'esprit d'à- propos et de la gaîté, ce qui n'est guère fréquent chez les jeunes.
On nous représente généralement comme partisan d'un théâtre austère et grave, proscrivant le rire, s'indignant contre la phrase au tour plaisant, contre le mot : cela n'est pas. Nous prisons fort la fine comédie où les mots de situations et de caractères sont présentés a^ec justesse dans le dialogue vécu de personnages bien observés ; nous haïssons, oh oui nous haïssons bien, l'esprit grossier du vaudeville avec ses mots d'auteurs maladroitement plaqués sortant de la bouche de pantins idiots à faire pleurer. Nous applaudissons donc avant tout à la gaité qui se dégage de la pièce de M. Germain.
Us n'étaient pas commodes à écrire, ces trois actes, et il fallaitune délicatesse de touche particulière pour se tirer d'un sujet aussi épineux. Le ménage Darcel est un enfer, madame est d'une jalousie à rendre des griffes aune tigresse, la vie est intolérable, ils se séparent. Monsieur prend une maîtresse, madame un amant, ils se réconcilient, la vie commune devient charmante , ils ont trouvé la paix du foyer.
Je ne dis pas que ce soit là une comédie pour les jeunes filles, le théâtre en général n'est pas fait pour elles ; mais je trouve monstrueux les cris d'orfraie poussés, au nom de la morale outragée, par certains rigoristes (oh là là !) qui se pâment devant les plaisanteries ordurières de ces petits théâtres que n'excuse pas même un semblant d'art. J'en conviens, cette constatation de l'avilissement de l'homme dans le bien-être, la vie toute faite et l'oubli de sa dignité n'a rien de bien flatteur pour nous, mais l'hu-
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manité n'est-elle peupU-e que de héros ? Combien de concessions morales n'est-on pas contraint de faire dans la vie mondaine, dans la vie parisienne, et, avec l'entraînement, de concessions en concessions, comme on arrive vite à s'excuser de sa lAcheté !
Le ménage Darcel n'est donc poi. t une anomalie cyni- (^ue dans ce bas monde ; le tout est de savoir si <le tels sujets doivent être mis sur la scène ? Oui, mille fois oui, ou le cast'ujat ridendo n.ores de Santeul n'est qu'un vain mot. C'est le devoir et le devoir le plus élevé de l'auteur dramatique que d'étudier les maladies morales de noire société et de les montrer telles qu'elles sont; c'est presque en indiquer le remède. H faut, par exemple, que la comédie de mojurs ne dégringole pas dans celte trivialité lubrique qui souille la comédie bouffe ; pour avoir une portée morale elle doit rester dans la vérité des caractères et dans l'exactitude, sans les ridiculiser ni les noir<-ir, être conduite avec tact. esi)rit et mesure.
Ces nécessités du nouveau théâtre, M. Germain les a parfaitement comprises. Avec une habileté et une assurance de vieil auteur, il a mis dans la Paijc du Foi/erun dialogue simple, absolument honnête et très vivant, dans lequel les mots drôles se rencontrent tout naturellement. Ouelques-uns méritent qu'on les cite : Mme Darcel reproche à sa mère de vouloir aller à la cour d'assises ; cç n'est pas la place d'une honnête femme: «Je ne l'invite pasi>, répond la belle-mère. On demande à de Molaisne ce que c'est que l'amour; « C'est beaucou}) de femmes ^>, répond le viveur. " Non. c'est une femme qui les résume toutes ». répli(}ue Darcel. Enfin, ce mot de la fin prononcé par Darcel, voyant la vieille bête de Delmas embrasser sa femme : « Elle aurait pu mieux choisir ! »
L'exposition est faite alertement par l'action même et non par des récits, dans un premier acte où chacun des personnages est caractérisé par un trait juste. Valentinc
TIlKnUll-: CHlTlul E dU!l
se tiionlre i-idiculement jalouse et Darcel d'une patience angéliquc. De Molaisne, type trop dans la convention, ne peut ouvrir la bouche sans parler courses ; l'original Dclmas, le vie:^x magistral, céladon heureux, tonne contre l'immoralité de la littérature et de la presse, et enfin rexcellente hclle-mère si nature, si en dehors du convenu, Mme Rivière, en riant, vole à son gendre un bouquet qu'il porte à la boutonnière et voilà l'esclandre final.
Le deuxième acte est moins bien charpenté, étant coupé par un monologue qu'un auteur plus mùr eût évité. Il est intéressant par l'étude d'un monde intermédiaire, le monde où l'on cache son amant comme dans le grand, et où l'on s'affiche comme dans le demi, monde de créalion récente, celui des divorcées.
Ces dames, que la société accepttî difficilement et qui cependant ne veulent fraver avec les cocottes, en sont réduites à se voir entre elles et, une infortune pareille étant le lien te plus sûr de l'amitié^ elles forment de véritables salons de divorcées. Dans la Pai.r du Fo!/n\ elles racontent peut-être longuement l'bistoire de leurs aventures conjugales, mais l'acte contient une scène conjugale vraiment neuve entre Mme d'Argillès, la maîtresse et Mme Hivière ; la joyeuse belle-mère ne demanderait certes pas mieux que de fréquenter ce monde où'jl'on alair de tant s'amuser ; hélas ! elle n'est pas divorcée, elle n'est que veuve !
Le troisième acte est trop brusqué, trop heurté. Nous n'avons encore qu'un monologue fort bien fait, fort bien dit, pour expliquer toutes les faiblesses, toutes les lâchetés de Darcel ; ce n'est pas suffisant.
Il y aurait, en somme, pas mal de choses à retoucher dans la Pair du Foyer ; quoi qu'il en soit et telle qu'elle est, cette comédie est pour M. Germain an excellent début, plein des plus belles promesses.
29 février 1892.
La comédie romanesquo. Daria, di; M. \lvm\ Aujic.
La. ia.vcc ci Le commandant Laripèle, de MM. Annaïul Silvi';
tro, Burani etc..
Le général Podoï a épousé une demi-mondaine française, Mlle Froment. De cette union est née une fille, Lise, mariée au prince Olsdorf, grand seigneur russe sur les terres duquel persistent encore tous les préjugés du servage. Ils habitent tous ensemble le château du prince dont le vieux Soublaieff avec sa fille Daria sont les dévoués serviteurs.
Un sculpteur français, Paul Mériel, a été mandé au château pour exécuter le buste de la princesse : il s'en est épris, il est son amant. Le prince, naturellement, n'y voit rien, mais sa belle-mère, au courant des aventures amoureuses, découvre l'intrigue et, au grnnd désespoir de sa tille, somme l'artiste de partir sur-le-champ.
Nous retrouvons Paul à Paris, dans son atelier, en butte aux obsessions d'une demoiselle Sarah Lambert, modèle complaisant qui, de maîtresse, voudrait s'élever au rang de femme légitime. A peine est-elle sortie qu'entre la princesse Olsdorf. Elle a tout quitté : la Uussie, son mari, son enfant, pour rejoindre celui quelle aime. L'inévitable scène de tendresse entre les amants qui se retrouvent est interrompue par un retour de Sarah ; elle se fi)che5injurie la princesse, menace Paul et jure qu'elle se vengera.
La vengeance de Sarah est simple : elle écrit tout au prince. Celui-ci arrive ea toute hâte à l'aris avec sa belle-
THÉORIE CRITIQUE dll
mère et Daria, et tombe ù l'improviste chez la princesse. I^as d'explications inutiles ; il expose son plan, qui est le suivant : ils divorceront , mais, pour garder l'honneur de son fils, il veut sauver Phonneur de la mère, et fera prononcer le divorce contre lui. Et puis, il a une autre idée : en Russie la femme divorcée ne peut épouser son amant, et il a décidé que Lise épouseraitMériel ou qu'il le tuerait. La princesse accepte ces conditions.
A l'heure dite, elle entre dans l'appartement de son m'ari flanquée d'un commissaire et l'on constate qu'il est, et c'est le point capital du drame, en compagnie de Daria fort dépeignée. Jusque-là Daria s'est bornée à obéir au maitre sans chercher à comprendre le rôle qu'on lui faisait jouer : elle se rend compte enfln du but que poursuit le prince, elle lui reproche de l'avoir déshonorée et lui avoue quelle l'aime.
La princesse, revenue chez elle, annonce à Mériel qu'elle est libre ; il peut l'épouser. Gela n'a pas l'air de l'enchanter ; l'artiste déclare qu'il préfère se laisser tuer par le prince, un homme d'honneur ne peut se marier sous la pression d'une telle menace, et il sort. Lise le voit dans la rue montant dans un coupé qui l'attendait. Elle apprend que dans ce coupé se trouvait Sarah Lambert, elle avale un poison et meurt à l'arrivée de sa mère, du prince et de Daria. Le constat d'adultère n'a vaut pas été expédié au saint-synode, nous avons tout lieu de croire que le prince épousera ûaria et qu'ils seront heureux.
Si nous avons raconté en détail l'intrigue de Daria^ la pièce que M. Henri Amie a fait représenter samedi dernier, c'est qu'elle est intéressante pour nous à plus d'un point de vue : elle est construite sur le modèle de certaines comédies fort discutées^ dont il importe de préciser la valeur artistique.
Déterminons d'abord le plus exactement possible le genre auquel appartient Daria* Est-ce de la comédie ?
112 LK TJIKATRi; \ INA.NT
est-ce du drame, est-ce un luélaiii^e de l'un et de l'autre :* Voyons.
(A) Entre la haute comédie, comédie de niauirs et de eararléres. le Misfnithrnpn par exemple et la comédie vaudeville, Popote, si vous voulez, nous avons toute une gamme descendante de pièces: comédies de genre, d'intrigues, d'épisodes, etc.
(B) Entre le haut drame, la tragédie comme l'hi-drc et le mélo tel que Lazare !<> Pâtre, nous pouvons placer une longue liste de drames : liistoriques, larmoyants, féeriques, etc.
Les deux termes extrêmes de la série (A) comme de la série (B) sont aussi invariables que le lOOo etleO» du thermomètre ; en haut la vérité de sentiments, en bas le njensonge.
Aujourd'hui les distinctions de genre, si tranchées autrefois, tendent à disparaître ; on cherche à faire des croisements, à les mélanger ; or. en admettant que chaque série ait dix termes, ce qui est bien au-dessous de la vérité, voyez à quelle infinité de combinaisons on peut arriver.
Les mathématifjues transcendantes ont toujours eu le don de m'inspirer une respectueuse terreur, c'est pourquoi je ne m'étendrai pas sur ces calculs à peu près aussi inutiles que ceux qui nous donneraient le nombre de gouttes d'eau de l'Océan. La simple table de l'ythagore nous suffira.
Imaginons donc une table d'esthétique dramatique composée de cent carrés, comme celle du philosophe grec. Le carré 1 restant libre, supposons que dans la premièi'e colonne verticale nous ayons inscrit les titres de pièces correspondant à neuf genres dérivés de la comédie et dans la ligne horizontale supérieure neuf titres de pièces dérivées de la tragédie, il nous sera facile dans les qua-
tiip:orie critique 113
tre-vingt-un carrés intermédiaires de mettre les titres d'ouvrag^es types procédant des uns et des autres.
Nous laissons à nos lecteurs le soin de compléter ce tableau, le soir, en famille, regrettant que la gravité de ce journal ne nous permette d'établir entre eux un concours qui ne serait certes pas dépourvu d'intérêt, et nous nous bornerons à indiquer le premier et le dernier produit de ces combinaisons.
Le mélange de la haute comédie et de la haute tragédie nous donnera les Rprcnants ou le Canard sauraffp, le mélange du vaudeville et du mélo produira le Maiirc de Forrjps.
Prenons maintenant la pièce de M. Henri Amie et appliquons sur elle notre rapporteur dramatique breveté S. G, D. G. Que constatons-nous ? c'est que Daria correspond exactement au carré si dignement occupé par le Maître de ForijCH.
Ce genre hybride a élé qualifié de comédie romanesque ; il serait préférable, selon nous, de lui donner un nom rappellant mieux des origines aussi funestes, celui par exemple de mélo-vaudeville.
Mais toute opération mathématique exige que preuve soit faite ; faisons donc la preuve de ce que nous avançons.
Les deux pièces citées plus haut, disons-nous, tiennent du vaudeville ; gardez-^ous de croire qu'elles soient gaies et fourmillent de quiproiiuos : point, leur ton sérieux et gourmé contraste même étrangement avec le grotesque des personnages : ce sont ces entités et la conception générale qui relèvent du genre glorifié par Scribe. L'exposition, comme dans le vaudeville, est destinée à nous faire admettre une certaine quantité d'invraisemblances d'où découlent ensuite illogiquement une série de faits conduisant à des effets théâtre. Elles ne sont pas fondées sur une vérité, mais sur une supposition.
1U LE TIIKATRE VIVANT
Si Claire de 'irandlieu, en signant son contrat de mariage, voulait bien s'apercevoir qu'elle n'a plus de iortune, et si son mari la renvoyait chez sa mère, comme le ferait tout homme, au lieu déjouer auprès d'elle i absurde comédie du mari sans l'être., il n'y aurait pas de Maître de Foi-f/es. Si le prince OlsdorC navair pas l'idée saugrenue au lieu de prendre une cocotte quelconque pour se faire pincer en flagrant délit, de déshonorer une honnête lille par un semblant d'adultère, il n'y aurait pas de David.
Il nous faut accorder à l'auteur que cette fille de moujik possède, malgré l'éducation et l'instruction dont elle fait preuve à chaque phrase, la passivité de la bêle de somme. Mais alors comment pouvons-nous accepter que cette esclave ose jamais porter des regards d'amoureuse fiancée sur son maître marié? Elle ne s'aperçoit pas. quand il la fait coquette, qu'elle n'est que le jouet de l'inconcevable sottise de son maître, puis elle se déniaise subitement pour les besoins de la situation.
Les personnages sont donc bien les fantoches serviteurs aveugles du fait ; pas d'étude humaine, pas d'observation de caractères. Le gentilhomme de M. Amie est inconscient comme le forgeron de M. Ohnel. l'aul Mériel est aussi injustifiable dans sa conduite entre Lise et Sarah que le duc de Uligny entre Claire et Athénaïs. et cette Sarah et cette Athénaïs avec leur vengeance irraisonnable cessent d'être femmes pour n'être plus que des moyens de théâtre. La princesse qui s'empoisonne parce qu'elle voit son amant monter en liacre avec Sarah n'agit ainsi que pour donner à ce cinquième acte un dénouement heureux, elle ne fait en cela qu'imiter Claire de Grandlieu allant attraper au vol la balle du duc de liligny.
Nous pourrions continuer ces rapprochements : la marquise et la générale Podoï, le baron de Préfont, le confident, et Julien Helneuve. la seule dilïérence est dans le
métier plus roublard chez l'un, plus naïf chez l'autre, le procédé reste le même.
Ces comédies, dites romanesques, empruntent au mélo le traître et l'innocente opprimée. Nous y retrouvons la même exagération des sentiments affectifs et du point d'honneur, la fausse sentimentalité et la petite fleur bleue de la sensiblerie. Elles en ont surtout le ton et cette insupportable rhétorique de lieux communs dont font usage tous ceux qui y figurent.
Dans la philosophie humaine on cherche généralement tous les moyens pour éviter le drame^, on ne s'y résout qu'à la dernière extrémité; dans ces pièces, au contraire, c'est la première solution qui se présente à l'esprit de l'auteur. Comment voulez-vous que les situations ainsi pré^ parées, si larmoyantes soient-elles, émeuvent le spectateur quand un mot, quand une réflexion que forcément il se fait et qu'il s'étonne de ne pas entendre formuler par les intéressés, détruit tout le semblant de logique de l'incident ? Un effet sans cause n'est plus un effet.
L'émotion qui s'empare alors de certaines vieilles gens s'explique par la complaisance de glandes lacrymales que ne commande plus le cerveau, ou par une action réflexe semblable à celle qui fait aboyer les chiens quand ils entendent un solo de piston. Pour nous, ce genre menteur nous attriste, mais pas pour les mêmes raisons, et nous nous demandons quel but poursuit M. Amie en marchant sur les traces de M. Ohnet ?
M. Amie a lu Divorcée de M. René de Pont-Jest, il s'est dit : a Tiens, il y a là une situation dramatique, un joli rôle, je vais en faire une pièce. » Et il s'est mis sans doute l'esprit à la torture pour imaginer les combinaisons de son drame et justifier tant bien que mal l'enchaînement des incidents. Comment se fait-il que M. Amie qui, cela est connu, est un musicien très avancé, un -wagnérien convaincu, ait sur l'art dramatique des idées aussi rétro-
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grades ?Ne devons-nous pus (•hcrcliei-aii thé.Ure l'cKpression puissante des senlimcnls liuniains el des nassions vraies tout coiume dans les drames lyriques modernes ? Les caractères de nos personnages peuvent se niodilier selon les événements, comme un leit-motiv se modille : mais, comme tels, ils doivent rester du conjmencement à la fin logiques avec eux mêmes...
Mais ne piétinons pas sur les plates-bnndes du voisin.
Le public qui fréquente le l*alais-Ro.val sait pertinemment qu'il ne doit exiger des farces que Ton y représente ni rime, ni raison ; il sait aussi qu'en ^L Armand Silveslre vivent deux hommes, le poète etl'historiographede Cadet- Bitard ; c'est à l'autre extrémité de la galerie qu'il va entendre 6'r/6V'//V//6' : ici nous n'avons à lui olTrir que le Commandant Lariin'ic
11 ne faut pas croire que le rire soit très facile à provoquer sur la face blasée de nos contemporains, et la farce qui prend à lûche de nous dérider envers et malgré lout, devient d'une confection de {)lus en plus embarrassante. j\e confondons pas farce et vaudeville, genres absolument différents. La farce, aussi vieille que l'art des bateleurs, nous vient despnrades delà foire et des tréteaux du Pont- Neuf: fille de la fantaisie et de la belle humeur, elle va droit à la gaieté, sans bégueulerie. sans prétention, en bonne fille qu'elle est. Le vaudeville est un genre détestable dont les i»laisanleries laborieuses ont d'intolérables visées à la pièce de théâtre, à la comédie de caractère. La farce est une caricature spirituellement enlevée, une amusante charge ; le vaudeville, un de ces iionteux dessins faits grossièrement et sans art (|ui se cachent dans les libelles pornograplii(iues. Nous reganlons l'une avec plaisir, nous jetons l'aulre avec dégoûl.
Dans la farce, comme autrefois l'acteur (Mail en même auteur, la [)art (|ui revient au comédien est considérable, il paie «le sa personne ; ainsi que le paillasse devant la
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poi-lo de sa baraque entraîne la foule et Ja fait entrer, il faut quil enlrve la salle et qu'il la fasse rire. Le Palais- Royal a eu la rare fortune de rrunir il y a quelque dix ans, la plus extraordinaire pléiade d'artistes comiques. Ai-je besoin de nommer ; Hyacinthe, Brasseur, Geoffroy. Lhériter, etc. ? Sans autre but que de dilater les rates, ils possédaient l'art de la bonhomie, et franchement, sans offusquer personne, ils provoquaient le rire de bon aloi, le rire irrésistible.
Rappelez-vous la Mar/f^f^ du Mart/i-Gra^, le Béreil/o/i. la Cfff//ioft^', ces folies qui réjouirent toute une génération ; lisez-les, c'est bête ; voyez-les jouer par des acteurs sans entrain, cela devient grossier, et pourtant comme ces protagonistes étaient drôles !
Il est entendu que le goût se modifie, il est donc étrange de constater que plus il s'affine, plus les faiseurs de farces tombent dans la trivialité. En voyant un homme d'esprit renommé par ses gauloiseries, aborder ce genre, qui n'est point à dédaigner en somme, nous nous disions : enfin la bonne et saine farce va renaître : nous allons donc pouvoir rire sans arrière-pensée, la folie va faire tinter de nouveaux grelots ! Nous n'avons pas ri. la nouveauté s'est bornée à un prologue en vers renouvelé de Griselidis et non moins agréable à entendre ; mais la pièce, hélas 1 n'est pas même de l'opérette bouife. c'est du bas vaudeville.
Ah ! si M. Armand Silvestre avait opéré lui-même, peutêtre aurions-nous à applaudir une originale tentative. .Mais, à l'entrée de certains théâtres sont, dit-on, des auteurs bouledogues qui en défendent obstinément l'accès. Un imprudent a-t-il franchi le seuil, le débinage marche tant et si fort que la direction effrayée lui rend vite son manuscrit. Et s'il s'entête à vouloir se faire jouer, il lui faut passer entre les pattes des fournisseurs patentés ; car eux seuls ont le ton de la maison.
Ils se chargent de l'arranger la panne que le naïf ose présenter ilans leur théAtre 1 ils coupent des n'-tes, ajoutent lies personnages, changent les tahleaux. imaginent des jeux de scène dont ils garantissent l'elTel, ils sapent, minent et démolissent si bien que la pièce replâtrée secroule à la première. C'est le bénéfice le plus clair que le débutant tire de leur intervention, événement dont ses collaborateurs de rencontre se consolent d'ailleurs le plus facilement du monde.
Je ne sais quelle était la valeur du Coniinandanf Jjiripète avant que M. Valabrègue n'eût apporté sa part de collaboration — il est permis de supposer, d'après les interviews, qu'il a cuisiné, comme nous venons de l'indiquer, la fantaisie de M. Silvestre — mais ce que je sais bien, c'est que, telle qu'elle a été représentée., elle ne vaut rien. 11 a mis du métier, oui, il en amis effrajamment ! Au lendemain de la représentation, nous nous sommes efforcé de conter l'action par le menu — nous avions à Cd'ur de faire bon accueil à un écrivain de la valeur de ]\I. Silvestre — mais en examinant avec patience ces trois actes de près, nous avons été épouvanté de la quantité de petits trucs, de petites ficelles accumulés pour aboutir à un résultat aussi négatif que possible ; les hommes de métier sont décidément trop forts!
lue boulfdnnerie doit être primesautière, légi're et rapide comme un éclat de rire: là les incidents et les mots sont amenés péniblement, tout y est lourd, cherché, torturé, assommant ! Reste à savoir si la donnée première contenait cette ris r(uni(a d'où naît le rire inextinguible.
Les contes d'Armand Silvestre et ses plaisanteries coutumières sont un peu usés ; depuis trop longtemps elles traînent sur toutes les tables de café de province pour que le public n'en soit pas rassasié. Ces fantoches, sortes de, petits animaux en rut. n'arrivent à dérider le lecteur bénévole que par leuj'S inconvenances éoliennes et des effets
de lune que nous ne retrouvons plus à la scène ; que restet-îl, alors ?
Le voilà bien le grossissement obligatoire pour le théâtre affirmé par certains écrivains. Armand Silvestre fait des contes, on les lit, on y prend plaisir ; il veut les mettre à la scène, et non seulement il faut qu'il modifie le nom des personnages, mais encore qu'il retranche les principaux facteurs du comique qui s'y trouve ! Et ce n'est pas par une hypocrite raison de convenance, mais parce que sur la scène, où s'agitent des êtres vivants, et non des pantins, la caricature prend un relief énorme, et que la farce doit être conduite avec modération, mesure et tact. N'est-ce pas démontrer inversement que le théâtre de comédie doit se rapprocher le plus possible du naturel et de la vérité humaine ?
Les personnages, si remuants dans les historiettes, grâce à l'art du conteur, sur la scène s'agitent dans le vide ; ils ne peuvent pas plus remplir un spectacle de trois actes qu'un roman de trois cent pages. Leurs facéties qui au premier acte égaient et divertissent, au deuxième et au troisième obsèdent parce qu'elles sont toutes du même ordre. -Madame reproche au commandant d'être à la retraite comme militaire et comme mari. Ilermance vante les prouesses amoureuses de ses amants. Laripète raille Lekeladubec et l'accuse de baisser pavillon, et l'amiral s'efforce de prouver le contraire. Ces répétitions qui n'ont aucun inconvénient dans les articles de journaux que l'on parcourt de temps à autre, il est impossible de les supporter pendant toute une soirée.
Enfin tout le monde peut se tromper^ et nous nous en serions voulu de condamner sans le discuter le Commandant Laripètt', toutefois ce que nous ne pouvons excuser c'est que les auteurs aient eu l'impudence de placer leur opérette-bouffe sous le patronnagede Rabelais ; cela vraiment passe les bornes de la décence. Gomment ! nous
4£0 LE IHKArUI' VIVANT
avons dans notre liisloire un honimc ù l'àipo assez vaste, à la science assez encvclopédi(|ne pour résumer en lui tout le génie d'une race, son œuvre de satire élevée et de Une ironie, mais de souveraine bonne humeur, reste comme le monument le plus parfait de Tesprit franrais, et cet homme, parce qu'il avait son franc parler, vous voulez le poser en prophète de vos polissonneries et vous autoriser de son nom pour faire accepter vos fastidieuses balivernes? Ah ! non, cela c'est une profanation !
Tes rayons, ils on font des piastres ! — Tes spl('ii(leui>. On les souille ! — 0 ij^éaut ! se peiit-il (pic hi duriiH-sî
Je me sens envahir par le désir fou d'écrire quelque farouche prosopopée, je voudrais si bellement montrercombien est grand le maître du gai savoir, combien nous l'aimons et combien ces contrefaçons nous semblent odieuses ! Mais ce n'est point ici la place et je me hâte de terminer cette chronique en répondant à quelques correspondants qui m'adressent des questions que peut-être plus d'un lecteur s'est déjà posées.
On nous demande d'abord pourquoi nous ne faisons pas dans ce feuilleton une place [)lus grande au récit des pièces et à l'appréciation des interprètes.
11 est difficile de donner satisfaction à ce desideratum sous peine de se répéter. Le scénario des pièces étant analysé et l'interprétation étudiée dans notre compte rendu du lendemain, le lecteur doit être ainsi fixé sur ces questions secondaires, ot nous profitons du feuilloton pour discuter uni(iuement la valeur artistique des ouvrages. Au demeurant, c'est, croyons-nous, une déplorable habitude que d'encombrer parle récit détaillé des menus incidents, souvent insignifiants, d'une intrigue, les colonnes plus utilement euiployées à la vulgarisation des idée?; nouvelles. Nous ne nions pas (pie les comédiens ne soient très intéressants à suivre dans leurs créations, mais les auteurs
THEORIE CRITIOIE 121
ne le sont pas moins, et réservant aux premiers le lendemain, on ne peut trouver arbitraire que nous accordions le dimanche aux autres.
7 mars 18ÎJ2.
L*Eloile rougi', de M. Henri Frviv et la pioco scientiliquo. — Seul, de M. Guinon et le néo-vaudoAille. — A propos de la reprise du Médecin des Enfants.
Tandis que les auteurs dramatiques s'etïorcent, sans y arriver la plupart du temps, de faire tenir sur la scène une infime portion du coin de terre qu'ils habitent et de montrer les travers de quelques-uns, M. Henri Févre a tenté de mettre au tliéàtre le ciel entier et de nous intéresser aux révolutions des mondes dans l'iniini.
VEtoilp i-oufje n"est pas un de ces méchants vaudevilles sans idée que l'on puisse sabrer en un temps, deux mouvements ; la cause de la science au théâtre y est de nouveau mise en jeu et, si ardue que soit la tâche, nous nous devons, nous devons à nos lecteurs, de discuter à fond la valeur de ce genre.
L'auteur a été conduit à cette expérience scientiticodramatique par le légitime désir d'écrire la vraie pièce de l'inventeur, pièce réputée infaisable. 11 a, en effet, laissé de côté le type vulgaire du maniaque à idées fixes plus ou moins ridicules, pour choisir lin liomme de science, un savant, un astroiiome.
122 LE TFTÉATRE VIVANT
« 11 m'a semblé, dit-il, que l'inventeur deviendrait intéressant si on le mettait au premier pla.i et si son invention avait une telle envergure qu'elle put jKissioiuu'v tous les spectateurs. J'ai donc (enlé cette pièce scientifiijue, ayant foi en la poésie du ciel moderne, en l'importance de l'habitabilité des planètes et des essais de correspondance de la planète Mars avec la Terre. »
Que M. Fèvre ait mis son inventeur au premier plau, rien de mieux ; mais qu'il ait supposé un seul instant pouvoir jKtssion/ipr les spectateurs, cela est inconcevable ; l'action même de sa pièce eût dû le convaincre du contraire. Comment, voilà M. Vauxonne, un savant sincère, raisonnable et sympathique, qui expose d'une façon remarquable des théories sublimes (ne chicanons pas sur les épithétes), et cet inventeur n'arrive à intéresser personne à sa découverte. Ses parents Tabandonnent. ses amis le ridiculisent. André de Suvigny, ne regarde complaisamment par la lunette (juc pour mieux faire sa cour à Berthe. l'enthousiasme même de sa fille tombe après le mariage ; et vous voulez /jass/o/nic?' une salle par le développement de ces mêmes théories! C'est vraiment trop attendre du public.
l'n esprit scientifique peut seul se /n/ssio/i/wr pour une découverte de haule science. W'iuxonne en est la [ireuve indéniable. Les merveilles troublantes de l'astronomie éldouissent ceux-là seulement ([ui, à travers un télescope, ont entrevu un coin du ciel et osent concevoir j'inlini de l'espace, des temps et la gravitation universelle des mondes. Humbles spectateurs, assis dans le fauteuil diin lliéàtre, nous n'avons devant nous qu'une sombre toile de fond |>iqiiée de lamelles de clin(iuant et des jumelles autoMiati(iues ; les descriptions, si belles soientelles, de l'astronome, ne peuvent mumiic pas nous donnoi' une faible idée des si)lendeurs célestes.
En celle-là, comme en toutes autres pièces, le parterre
ne se contente pas d'un rrcit, et il ne suffit pas de lui dire : croyez ; il veut voir.
Louis Figuier, un des premiers, essaya de créer un théâtre scientifique ; s'il fit de mauvaises pièces, il avait cependant compris cette nécessité de parler aux yeux. Dans l'argument qui précède Kf'pfdcr ou VAstro/of/ie et rAsirononii<>, drame en cinq actes et dix tableaux, il s'exprime ainsi :
« J'ai pu intercaler dans l'action même de la pièce des décors de pure astronomie, à savoir, au troisième acte, la vue de l'univers en mouvement, c'est-à-dire les planètes circulant autour du soleil, et au cinquième acte des projections télescopiques de l'aspect des principales planètes, comètes et nébuleuses. Ce que l'on montre aux élèves et au public, dans les conférences d'astronomie, je le projette sur la toile de fond d'un théâtre, je fais de l'univers un décor ! »
Voilà peut-être comment il aurait fallu nous montrer l'étoile rouge afin que nous puissions nous intéresser à elle. Alors c'eût été une intéressante conférence pour la Société d'encouragement, tandis que, telle que l'œuvre se présente à nous, elle n'est ni chien, ni loup, ni pièce. ni discours, elle est. avouons-le, l'erreur du théâtre scientifique.
Oui. la place de la science est à l'amphithéâtre, et non sur le théâtre parce qu'elle ne saurait y monter que rapetissée. puérilisée. Ains* présentée, elle ne satisfait ni le commun du public, étant encore trop abstraite, ni les hommes spéciaux, ne possédant plus cette rigueur qu'ils exigent d'elle. Voici par exemple la question des canaux de Mars, un des points principaux de la thèse de notre astronome ; elle n'a certainement pas été comprise des spectateurs non initiés: quant aux autres, il se sont dit que Vauxonne était un bien piètre savant qui acceptait l'intervention dune main-d'œuvre intelligente sans dis-
li>; I.K TIIKATKi: \I\ANT
ciiter les dilTérentes hypollièses, entre autres celle d'nn pluMioniène analogue ù celui de la cristallisation expliquant les Tonnes géométriques (pends-toi Flammarion !). Les premiers le considèrent tout bonnement comme un ennuyeux raseur, et les autres ne peuvent pas une minute le prendre au sérieux.
Oue la science serve de truc à des féeries, de ticelle originale à des spectacles comme ceux de M. Jules Verne, rien de mieux, mais que, mélangée de littérature, elle joue le premier r(')lc parlé dans une pièce, cela nous paraît impossible. Je ne nie pas que les tbéories de M. Fèvre ne soient hautes et belles; comme il leur aurait donné plus de beauté et de grandeur en les laissant soupçonner, sans chercher à nous les expliquer, à nous les faire comprendre, à nous passionner ! La grande science muette, planant sur ro'uvre. n'était-elle pas préférable à cette demi-science de vulgarisateur ?
|]t toutes ces dissertations cosmographiques qui durent deux actes entiers, pourquoi ? Pour arriver à nous dire que Vauxonne croit avoir trouvé le moyen de correspondre avec les habitants supposés de Mars et qu'il lui faut beaucoup d'argent pour essayer son procédé! Alors la conférence cesse, et la pièce commence, déclamatoire et brutale, mais avec de l'action au moins. André de Suvigny promet l'argent si l'astronome lui donne sa fille ; le vieux savant accorde la main del»erthe, mais ne reçoit rien. 11 réclame ; son gendre l'envoie promener; sa fille, son élève, la seule personne qui l'ait compris, oppose à ses demandes un refus méchant, et le pauvre diable prend le parti de lombei- niide mort.
Où est la psychologie de l'inventeur ? Nous le chercherions en vain : l'iiiveiiteur a disparu devant l'invention et M. Fèvre a sensiblement dévié de son but. 11 a dû se jKissionncr, lui, pour la poésie du ciel qu'il a étudiée de prés, peut-être a-t-il entrevu l'horizon nouveau, immense
Tm:oHii-: cuitiouk ii'o
qu'ouvrirait à riiuuianilt' la découverle d'un Vauxonne ; en tout cas il a oublié sa pièce.
Quand il s'en souvient, il est trop tard pour expliquer les caractères des personnai^es. Vauxonne est perdu dans l'esprit des siens et du public. Il n'est plus le savant à l'àme sereine, sereine comme le ciel étoile et majestueuse autant ; il ne peut pas être l'inventeur à idée fixe, ridicule quémandeur de quelques billets de mille; — il doit savoir que pour expérimenter ses signaux lumineux à Mars, il faut compter bien prés d'une centaine de millions. — il n'est pas illuminé; ce n'est qu'un ébloui mourant comme un sot. S'il avait eu foi en sa science, foi en son œuvre : s'il s'était seulement passionné pour elle, l'idée n'eùt-elle pas dû le soutenir jusqu'à la fin envers et malgré tout ? Mais il n'y a décidément que l'auteur de passionnr.
La conduite de Vauxonne, qui ne peut s'expliquer que par un affaiblissement complet de ses facultés, n'excuse pas, au contraire, la conduite de son gendre et de sa fille. Chez Berthe et André, du fait de leur mariage, s'est opéré dans leur caractère un renversement de fond en comble; si cette modification est plausible pour le dilettante André, astronome par désœuvrement, comme il fut socialiste, comme il est mari, elle n'est guère acceptable pour Berthe après son attachement à Vauxonne ; et ce qui inanime ces personnages, c'est ce manque absolu de sentiments affectifs. André n'a pas la moindre afîection pour l'excellent Vauxonne ; aime-t-il Berthe ? Il ne le montre ni avant, ni après le mariage. Berthe d'ailleurs l'épouse par hasard, sans l'aimer, et le semblant d'amour qu'elle avait pour son père disparaît en même temps que sa passion pour les étoiles. C'est là une générale sécheresse de cœur aussi excessive que la sensiblerie de convention et bien peu humaine.
En somme, malgré le talent de M. Henri ?^^vre, la
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pièce de l'invenleiir reste encore ;i faire. L'auteur d'En (h'ti'f'ssf' el dQVIIonni'nr est un théoricien et un jtenseur, je suis loin de lui en faire un reproche ; à une époque comme la nôtre, où l'on écrit tant sans réfléchir, nous sommes heureux de rencontrer des auteurs qui rétléchissent plus ({u'ils n'écrivent. M. Févre est liante par les |j;i'andes idées ; c'est fort hicn.
Mais ces théories, il vient d'en faire la prouve, ne peuvent pas être exposées tout net et didactiquement dans une pièce ; ce n'est pas avec des tirades, pour ou contre, que l'on lutte utilement au théâtre. C'est en montrant, par la marche môme de l'intrigue, les avantages ou les désavantages de telle ou telle manière de voir; la théorie doit naître de l'action même et n'être, en aucun cas, une entrave au mouvement scénique.
(i Ou a longtemps contesté, écrivait en 1889 en tête de son volume la Science au t/ièdtre, M. Louis Figuier, déjà nommé, la possibilité de composer dos pièces de théùlre présentant ce double caractère d'être à la fois intéressantes et instructives; mais aujourd'hui le doute n'est plus permis. » Et pour appuyer son dire il citait les représentations données en matinées aux Menus- Plaisirs : Lu sanf/ du Tnrco, Miss Tcleurap/i^ celles de Denis Papin à la (iaité et même celles de Si.i- pdvtii's ih( M()n<l<\ jouées à Gluny sous la direction de M. Paul ( Jèves.
Je me rappelle encore la première représentation do cette dernière pièce. Elle eut lieu le lendemain d'un jour mémorable, le 15 octobre 1877 ; je no me rappelle pas. même au Palais-Royal dans le beau temps, avoir vu jamais salle de spectacle entrer en convulsions pareilles ik la finon « n'emboîtait » plus parce qu'on n'en avait plus la force ! Jamais, non jamais enfantillage plus saugrenu ne parut sur une scène, jamais la cocasserie la plus abracada-
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brante n'atteignit aux elîets comiques de cette science tintamarresque.
Après cette tentative, il était permis de douter ; M. Louis Figuier douta jusqu'en 1889 ; passé cette date célèbrC;, il déclara gagnée la cause du théâtre scientifique. Moins crédule que l'auteur de Chfn/ii'c la Fraise, nous avons douté jusqu'au 7 mars 1892, et quand nous avons vu à quel défectueux résultat était arrivé un artiste d'une incontestable valeur et sincèrement épris de science, en Taisant représenter VFtoih' rouge, nous n'avons plus hésité à reconnaître que la cause du théâtre scientifique était bien décidément perdue.
Seul, la pièce de M. Guinon, a bénéficié de l'impression causée par la conférence-drame de M. Fèvre, et on l'a fêtée à coup sûr plus qu'elle ne le méritait. L'auteur est un des collaborateurs desJoharf/s, mais cette nouvelle production est loin d'avoir la valeur, la tenue de haute comédie et la portée de l'œuvre remarquable représentée au Vaudeville ; c'est du vaudeville ou, si vous aimez mieux, du nèo-vaudeviUf.
Entre ce néo-vaadeville et l'autre, le vieux, le seul, le vrai, il existe certaines différences qui le rendent un peu moins haïssable et que nous allons essayer de déterminer.
C'est un genre intermédiaire, un genre de transition ; il n'est plus tout à fait la cliarge et n'est pas encore la comédie humaine, c'est du vrai dans l'invraisemblable, c'est de l'observation amère dans une caricature très serrée. C'est un dessin de Forain. Par moment, les fantoches ont l'air de prendre vie et présentent dans l'ensemble de leurs actions un semblant de logique, mais le public ne s'y laisse pas prendre, il ne s'écrie pas comme au sortir d'un vaudeville : k Dieu, qu'ils sont bêtes ! » ni ainsi qu'il fait après la comédie : « Oh ! comme c'est bien ça ! » il se contente de dire : « Ah ! ils sont bien blagués ! »
Il\S IA-: TIIKATIU': ViVANJ'
lin paialc'lle fera iineux comprendre ces dinerentes nuances.
La donnée de Seul est à peu près la même que celle du Vdi'doit. de M. Gandillot. — Un l)ourgeois, un de ces alTreux bourgeois perclus d'esprit, s'aperçoit, après un assez long temps de mariage, que sa femme le trompait, avec son meilleur ami. cela va sans dire. 11 se sépare de sa femme. Resté seul, privé de celle qui était devenue son habitude, sa seconde vie, il soufïre ; et, quand l'occasion s'en présente, son égoïsme étant plus puissant que n'est cuisante la blessure faite à son amour-propre, il pardonne et reprend la vie commune.
Cliez les deux auteurs, la marche de l'intrigue est la même : lu-ructitdtifm du houh.oiwme, incident révélateur, noiirt'l (Hdi du bonhomme, occasion de revirement, parchtn et retour au point de départ : les moyens seuls diffèrent essentiellement.
Morisset, le héros de M. Gandillot est d'emblée présenté comme un grotesque se débattant au milieu d'une nuée de (]uiproquos. h' incident n'est lui-même qu'un quiproquo : Morisset surprend d'Apoignac embrassant Mme (lélineau ; il a l'idée d'avertir le mari et il apprend que c'est lui, Moriset, que d'Apoignac fait cocu. Le rerirenient arrive brusquement le lendemain, après une séjKirdfion à l'amiable, une tasse de café qu'il permet à sa femme de prendre « rapidement » en fournit Voccatsio/i. et son /xtrdon se complique encore d'un certain nombre de quiproquos. Dans ces sortes de pièces, l'écrivain imagine le plus d'incidents et de situations comiques qu'il peut, et les bourre de mots d'auteurs, c'est-à-dire de mots d'esprits ne provenant directement ni du sujet, ni des caractères, ni des situations.
Ledoux, le héros de M. (luinon, est />/v'.s7'?/,/r comme un vieillard im|)otent et maniaque. Un nous le dépeint au milieu de sa famille (des types excessifs) par des traits
THEORIE GRlTloiE i'2'.)
de caractère démesurément grossis. V incident est un de ces traits : une domestique est quaiitiée de « grande bringue » par le petit-fils, elle se fâche. Ledoux la flanque à la porte, mais avant de partir elle lui remet la lettre ! la lettre trouvée, la lettre révélatrice. II y est démontré que madame a eu, il y a vingt-trois ans, des faiblesses pour l'associé ; la jalousie de monsieur n'en est pas moins vive (étrange) et il chasse sa femme. Le rcrirement n'arrive que cinq mois après, lorsque le vieillard a longtemps souffert de la solitiifh, il est préparé par le gendre et par la fille. Y occasion est une friction que fait Amélie sur la jambe de son mari, et il pardonne, au contentement général des siens.
Dans ces sortes de pièces, l'écrivain n'emploie pas de quiproquo, il procède de menues observations, rendues plus acerbes, et artificieusement assemblées. Les mots sont de situation, mais outrés, aiguisés, trop amenés et tels que se garderaient bien d'en prononcer de véritables bourgeois. Jamais Amélie, si bornée fût-elle, ne dirait à son mari : <( Nous t'avons tant aimé, Auguste et moi ! » Et Ledoux dirait-il de son rhumatisme : « N'en parlez pas, mais pensez-y toujours > s'il ne voulait faire un effet de théâtre ?
Les personnages de M. Guinon sont plus humains que ceux de M. Gandillot en ce qu'ils sont moins bouffons et plus uniformément mufies. S'ils ne sont pas les très humbles « serriteurs du fait », comme ceux du Pardon, ils n'ont cependant qu'une volonté relative subordonnée aux nécessités des situations ; ils parlent comme ils pensent et dévoilent les plus secrets desseins de leur muflerie, ce qui est bien le contraire de la vie. Les hommes s'appliquent à masquer leurs faiblesses et leurs défauts ; ces créatures intermédiaires entre l'homme et le pantin en font exagérément parade, et ce maladroit cynisme
13U L1-: TUKATUE VlVAiNT
devient la source du comique nouveau, du comique amer.
Le nri)-r(ii((h'riU(' dérive donc de la comédie cruelle ; nous le trouvons dans : Tante Léo/ifi/œ, Leurs Fi/lrs, L(i Dupe, lalio/ifieà to\(t faire, etc., etc., dont les influences sont manifestes sur l'œuvre de M. 'niinon. C.e nên-rauderille, et c'est une distinction qu'il était urgent de faire, est d'un niveau intellectuel plus élevé que le vieux vaudeville, mais combien éloigné encore de la véritable comédie !
Seul est construit en deux actes suspendus à la lettre trouvée et se faisant équilibre ; contexture symétrique, progression inverse mais semblable, cela manque totalement d'imprévu et enlève encore de leur volonté aux personnages. Ils semblent n'être plus que les pions d'un échiquier se déplaçant de case en case suivant une marclie invariable. < Certaines scènes sont parfaitement conduites : le renvoi de la bonne, le désespoir de Ledoux et la conversation du beau-père avec son gendre au deuxième acte ; d'autres, dans lesquelles l'auteur a recours aux gros effets (toute la lin du deuxième acte) tombent dans la simple charge. Pour le dialogue, s'il n'a pas la justesse, en revanche il possède une remarquable sûreté, de la vivacité et de l'entrain.
M. Guinon s'est trouvé aux prises dans Seul avec une très grosse difficulté : le mélange du comi(|ue et du dramatique. Oue de choses il y aurait à dire sur ce sujet I Nous y reviendrons quelque jour; contentons-nous de constater aujourd'hui que le jeune auteur n'a pas su fondre dans une môme individualité les deux ordres de sentiments [uovoquant ces eH'ets opposés. Il est extrêmement diflicil(> d'arriver à faire parler sérieusement un personnage qu'on a d'abord posé en grotesque, et il faut toute la simplicité et le naturel de l'interprétation d'An-
toine pour ne pas faire tomber une semblable pièce dans l'incohérence complète.
Encore un mot. On s'extasie quelquefois sur l'habileté des jeunes, en particulier sur l'habileté de ces néo-vaudevillistes, on s'étonne de leur trouver tant de patte, tant de métier. Eh bien, au risque de faire perdre quelques belles illusions, je dois déclarer que la qualité qu'ils possèdent n'est pas du métier.
En quoi consistent les roueries des maîtres faiseurs de pièces ? Tout simplement à dissimuler, à l'aide de procédés, de moyens, de ficelles et de trucs, riliogique des situations. Pour atteindre ce but, les jeunes se sont dit qu'il était beaucoup plus naturel de prendre des situations logiques ou à peu près, et c'est en quoi se résume leur soi-disant métierj cette prétendue habileté dont s'effrayent les hommes de théâtre et que certains attribuent à un don. Un don I que voilà une explication commode quand on ne veut pas se donner la peine d'étudier et d'approfondir les choses ! Ce don ne vous rappelle-t-il pas les sorts que les paysans de basse Bretagne mettent à tout propos au service de leur ignorance pour excuser la paresse de leur esprit ?
L'Ambigu a repris cette semaine un mélo qui eut autrefois un grand succès, le Médecin des enfants. d'Anicet Bourgeois et d'Ennery. C'est certainement l'idée du drame plutôt que le drame en lui-môme qui séduisit les premiers spectateurs, car cette idée est grande, et le problème colossal : c'est la lutte de la nature contre la loi, le duel entre le père naturel et le père légal»
Un homme enlève la femme d'un autre ; de ce rapt naît une enfant ; cette enfant est, de par la nature, fille du ravisseur et, de par la loi, fille du mari. Que le mari veuille user de son droit et dise à l'amant : u Vous m'avez pris ma femme, je vous prends votre fille 1 » on comprend à quelle hauteur peut atteindre un tel drame hu-
ii;i u: l'UKAïui: vivant
mainemeiil el shiipleiiicnl conslruil. l'ai* mallieiii' ces idées n'étaient pas en vogue à répoijue cl les auteurs n'ont pu faire sur ce splendide sujet qu'un mélo mal bâii.
Ce sont toujours les mêmes personnages faux, démonstratifs et larmoyants, parangons d'honneur, de vertu et de loyauté, se démenant au milieu de situations invraisemblables enchaînées par d'insupportables récits. Toujours les mêmes suppositions préparatoires, les mêmes reconnaissances et les mêmes méprises pour atteindre aux scènes de force, sensiblerie et déclamation.
Pour donner le change sur ce procédé rudimenlaire, les auteurs ont eu l'idée de mettre toute la bizarrerie des coïncidences enfantées par leur imagination, non plus sur le compte de la fatalité ou du hasard, mais sur celui de la Providence. La Providence joue le plus grand r("ile dans la pièce : c'est elle qui fait rencontrer Jérôme. ! 'elormel et Lucien ; c'est elle qui, quatorze ans plus lard, les réunit au château ; quelle sainte et utile ficelle fjne celle Providence ! i^telle ne se contente pas de favoriser les situations du drame : chaque fois qu'un personnage veut agir, il prend le ciel et f^ieu à témoins de la vérité des sentiments qu'il interprète. Tous parlent : des secrets de leur cœur, des tortures de leur âme, de l'afYoleinent de leur esprit, comme s'ils avaient âme, cœur et esprit, comme s'il y avait ombre de psychologie derrière ces gros elTets sans suite, sans rime, sans raison.
Et que Ton ne vienne pas nous vanler les qualités de métier du Médecin des enfants, car, en s'appuyant sur la seule esthétique (si j'ose m'exprimer ainsi) du mélo, la pièce esl atrocement faite. Pourquoi font-ils mourir la mère? Mais lanière est aussi indispensable à un mélo que la jeune lille persécutée et le brave jeune hotnme loyal et fier qui doit l'épouser. Je sais bien qu'ils ont mis deux pères, ça ne vaut pas. Aussi, remarquez avec quelle difficulté Lucile reconnaît son père; si c'avait été sa mère !
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« Ah ! viens dans mes bra a as ! » Et puis, quand on connaît un peu plus 31. Delorniel, comme on comprend que sa femme l'ait trompé! Elle devient éminemment symp.itliique. la sainte femme,, et les auteurs nous la font mourir ; alors, à quoi ça sert-il d'être sympathique ?
Un rôle qui demanderait aussi à être un peu plus développé, c'est celui de cet autre brave jeune homme loyal et. fier, M. Desparbilles, que l'on ne voit pas. 11 m'intéresse, ce gentilhomme, je serais curieux de voir la tête qu'il ferait entre ses deux futurs beaux-pères. Encore une source de scènes très di'amatiques. à laquelle les auteurs ont négligé d'aller puiser ; il eût été cependant très facile, à l'aide de deux ou trois récits, d'introduire cet excellent Desparbilles. Qui sait ? il aurait peut-être arrangé les affaires^ lui, et les auteurs n'auraient pas eu besoin de rendre le brave père Jérôme et Del(»rmel crétins au point de vouloir enterrer Lucile sans chercher à s'assurer auparavant si elle était bien morte, afin de donner un dénouement heureux à leur drame.
En terminant, qu'il nous soit permis d'adresser encore toutes nus félicitations à Paulin ^lénier, l'interprète incomparable de Jérôme. Ah ! si cet artiste avait eu des rôles, au lieu de se cristalliser dans les Courrier de Lyon et autres turlutaiues î
li mars 189-2.
Gfriiiinie lacivleux, d"' -M. Edmond de Concourt cl Jd piùcc ivalistc.
Le i\) décembre 1888, fut représentée pour la première fois (If'n/u'/u'e Lacer ton, r ; ce temps n'est pas si loin de nous que Ton nepuisse se rappeler les tempêtes soulevées par cette pièce, les protestations de la salle et les sarcasmes delà presse. Peut-être n'en irait-il pas tout à lait de même aujourd'hui. Malgré l'anathème prononcé par les pontifes contre les œuvres d'observation directe, le public invinciblement attiré par le miroir de la vérité, marche lentement vers elle, mais il marche. Et lorsqu'on de grandes phrases aux qualificatifs avilissants, on agite devant lui le spectre du naturalisme défunt, on stigmatise la dépravation des auteurs modernes, il se prend à sourire : (' Mais, s'écrie-t-il, ces écrivains sont bien plus honnêtes, bien plus moraux et bien plus chastes que le plus bénin vaudevilliste ! «C'est un commencement ; une fois le préjugé d'immoralité vaincu, le spectateur arrivera vile à s'intéresser à ces tentatives etlc jour n'est pas loin où il reconnaîtra que les spectacles forts sont aussi plus digestifs que le tord-boyaux desthéi\tres bouffes.
I^a reprise de (icvminin Lacerteux s'imposait, parce qu'elle était, avant tout, une œuvre de justice, un hommage rendu à un des hommes les plus artistes de ce temps, à Edmond de Concourt, à l'écrivain devant lequel la vieille comme la jeune littérature doit s'incliner avec respect, à celui qui a doté les lettres françaises de ces
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maîtresses œuvres qui se titrent : La Fille Elisa, Les Frères Zemganno, Lai Fr/ itsf in, (:/tf^n'e,eiiaLni d'auires en colloboration avec son regretté frère Jules de Goncourt.
Mais justice ne veut pas dire réparation. S'ils sont retournés à l'Odéon, et j'en doute, les protestataires de la première se i^^arderont bien de reconnaître l'indécence de leurs railleries d'alors et desedéjuger. Tout au contraire, ils rechercheront leurs articles d'il y a trois ans. les recopieront (ce sera du travail tout fait) et sans s'apercevoir dans leur monstrueuse fatuité, que les temps ont marché, qu'eux seuls sont restés à la même place, ils ajouteront: a Eh '.mais, je n'avais pas si tort, ce n'était pas déjà si mal apprécié, je ne saurais mieux dire aujourd'hui » , et ils passeront au compte rendu détaillé du prochain vaudeville.
Entendu, convenu, ^ce n'est pas du théâtre » la pièce n'a aucune valeur marchande et l'on ne peut la mettre couramment dans le commerce. « Ce n'est pas du théâtre » : vous avez raison ! Non, certes, elle ne ressemble en rien aux'produits scéniques manufacturés à la grosse par vos fabricants aux marques préférées. C'est la pièce d'un artiste et nous vous excusons de ne la pas comprendre. Elle est, cette Germiiiie, comme le rare travail d'orfèvrerie de quelque Froment Meurice ; vous préférez lei vulgaire ruolz ; peuh ! il y a bien d'autres mammifères qui mangent arec les doigts ! Ce n'est pas votre faute n la leur.
Cj er mini e LAicert eux est donc œuvre d'artiste, nous devons la considérer comme telle dans ses beautés comme dans ses défauts ; et faisant abstraction complète du roman écrit par Edmond et Jules de Goncourt publié sous le même titre, nous, étudierons ce remarquable ouvrage, ainsi que nous le présente le théâtre, comme une tentative d'art dramatique absolument nouvelle.
Quel a été le but de l'auteur ?Nous montrer ce qu'était
13fi I.F TIIi:.\THK VIVANT
l'amour pour une pauvre fille simple, dominée par les sens et livrée à elle-même, (lerminie s'acoquine avec le premier clienapan (piilui compte fleurette et s'abandonne î\ lui toute entière, corps et àmo. Cette consécration de la vierge à l'homme sera définitive, el «'et amour survivra en son Cd'ur, plus fort que le mépris de la femme pour l'amant même après des ruptures successives, même lorsque, l(tmbée au dernier degré de la perversion, elle mendiera l'amour d'un autre.
Le ma-c. auteur de cet envoûtement. .Uipillou. est un inconscient vaurien, élevé dans le vice, fainéant, ivrogne et coureur de filles, (lerminie cherche à le réhahiliter et c'est elle qu'il dégrade. Elle l'arrache aux filles de barrière, l'installe dans une boutique, qu'elle paie de ses deniers : elle l'aime ! Lui. la fait jeter à la porte par la mère .lupillon. Elle est près d'accoucher deso'uvres de cet individu il ne lui reste (]ue quarante francs pour la sage-femme ; il parait, les lui demande, elle les donne ; elle accouchera à riiùpital : elle l'aime ! Plus tard, elle apprend (jue son ancien amant est sur le point de partir pour le régiment.elle emprunte aux fournisseurs el s'endette pour[iayer le rem[)laçant : elle l'aime, elle l'aime !
L'u'uvre dedépravation, lentement, s'accomplit ;<ierminiea suivi la marche fatale ; d'autres amants l-.i consoli'ul dtî iabanfldu de .Iiipillon, l'alcool lr(»mi)e son chagrin, el après s'élre faite voleuse pour son amant, elle tombe sur le trottoir. l-]t(iuand, cov\)s et àme corrompus et déprav(''s, elle agonise, la malheureuse a [lour l'assister à ses derniers moments des créanciers qui la harcèlent, puis une vieille demoiselle chez laquelle elle servait romme domestique et qui s*cst attachée à elle, surtout par habitude.
• lette vieille personne, .Mlle de Varandeuil. a vu grandir [U'ès d'elle (lerminie : c'était sa seule société, elle la regarde un peu roinmc son cnfanl el la pauvre liyslériqtie
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a voué à sa maîtresse une affection aussi sincère que respectueuse. La maison de Mademoiselle est restée sacrée pour elle, et ses efforts ont tendu sans cesse à ce que Mademoiselle ignorât toujours, toujours, les dérèglements de sa conduite. Après la mort seulement tout se découvrira, le coup sera rude pour .Mlle de Varandeuil, elle maudira celle qui si perfidement abusa de son cœur ; puis elle aura pitié, une pitié profonde, et pardonnera à celle qui détruisit les illusions de sa vieillesse.
Telle est la conception du drame ; elle est comme vous le voyez en même temps que très haute, absolument humaine ; examinons maintenant le mode ^'adaptation scénique.
Gomment, à supposer qu'un pareil sujet eût pu le tenter, un de nos bons dramaturges, de ceux qui « font du théâtre » eût-il compris la pièce ? Il eût vraisemblablement divisé son scénario en trois actes et quatre tableaux, c'est assez. Le premier, Tinévitable exposition, se fût passé quelques années avant la date choisie pour Genninie Lact'rtfU.i'. Le bon auteur nous eût présenté d'abord Mlle de Varandeuil ; l'histoire de cette demoiselle et les raisons de son célibat nous eussent été longuement exposées. Il eût fait préférablement de Germinieune enfanttrouvée, élevée par la bonne Mademoiselle et vivant dans les pratiques d'une dévotion rigoureuse. Au moyen d'un incident et de pas mal de ficelles, la famille Jupillon aurait été présentée, le jeune homme montrant déjà ce qu'il deviendrait plus tard. Tous les personnages épisodiques devant jouer un rôle quelconque dans la pièce : le saintcyrien, la grande Adèle, Gautruche, le dénonciateur, les créanciers, etc., tous nousauraitété également présentés, sous ce prétexte fallacieux que le public ne peut s'intéresser qu'aux gens dont il connaît l'histoire.
Notre peu moderne auteur n'eût manqué de préparer son deuxième acte à l'aide d'un baiser volé à Germioie
par le loyelace Jiipillon, el il eût pu longuement montrer la jeune bonne en chatte amoureuse rebutée par son matou (deux tableaux; les duos d'amour el querelles d'amants portent toujours). Pour préparer le troisième, Germinie eût toussé à fendre l'Ame et l'on n'eût plus été étonné d'apprendre qu'elle avait dû mourir j\ i'iiùpital.
Pour bien finir — car il est essentiel de bienfinir, — les Jupillon, compromis dans unvol, seraient arrêtés par le sergent de ville ; et tous les épisodiques, qu'on n'aurait pas perdus de vue un seul instant, feraient la lin qu'ils méritent : Gautruche, après avoir promené coiniquement son ivrognerie de scène en scène, se mettrait en ménage avec la grande Adèle, et le saint-cyrien épouserait une jeune fille dont il aurait fait la connaissance au cours de la pièce.
llenlrant dans les types connus, Germinie eût été l'orpheline persécutée, Jupillon le traître, Mlle de Varandeuil la ganache de rigueur. Le bon auteur eût amené quelques grandes scènes à mouchoirs, par exemple." Germinie eût reconnu sa mère dans une créancière mise à mal par un A^arandeuil, le père du saint-cyrien, si cela vous plaît : plus on extravague, plus on fait théâtre ! En tous cas.jamais il ne lui fût venu l'idée de nous montrer le bal de la Boifle Xoirc ou le dîner des petites filles.
En quoi ces femmes en résilles el cesmiochardes, dont on coupe le i)ain en l.irline, peuvent-elles nous intéresser:' Que viennent faire là ces voyous et cette marmaille ?Savons-nous qui ils sont ? Connaissons-nous leurs parents ? Non, non I cela n'est pas du théâtre, et nous faisons du théâtre.
Ainsi en ajoutant des mots d'esprit et des tirades à thèses, l'excellent auteur eût conf«?ctionné une bonne pièce, quelque chose comme un bon devoir : les princes eussent déclaré qu'il avait le don, le public fût accouru en
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masse et la pièce eût tenu l'affiche pendant plusieurs années.
Pourquoi M. de Goncourt n'a-t-il pas suivi ces errements? Parce qu'il n'est pas l'homme du théâtre, disent les uns ; parce qu'il ne connaît pas le métier, répliquent les malins !I1 faut vraiment avoir un joli chargement de naïveté pour s'imaginer que, si l'auteur érudit de Germinie Lacet'tf'u.c l'a voulue telle, c'est non pas parce qu'il déplore'ce côté métier, mais parce qu'il l'ignore. S'il n'a pas employé la méthode vulgaire d'adaptation, s'il n'a pas fait la « pièce bien faite » , c'est qu'il a préféré chercher en dehors des conventions, des formules usées, et qu'il a tenu à rester avant tout artiste original et personnel.
D'abord, et cela fait dresser les cheveux quand on songe à tant d'audace, M. de Goncourt a supprimé l'exposition, supprimé les préparations, supprimé les ficelles ! Il s'est attaché à nous montrer, par des traits de caractère, la passion insensée de Germinie, l'absence de sens moral de Jupillon et la miséricordieuse bonté de Mlle de Varandeuil. — Laissant entreries comparses seulement pour dire ce qui est utile à l'action principale, il les fait disparaître après et l'on n'en entend plus parler. — Quant aux caractères propres de ses héros, il ne les a pas façonnés pour amener une situation, il a observé les modifications que leurs âmes éprouvent selon les événements, les transformations lui ont fourni dix scènes caractéristiques, et ces dijx: scènes il les a placées en dix tableaux logiquement déterminés.
Ainsi Germinie, toute jeune, toute rieuse, se rend au bal, nous la voyons dans Fintérieur vieillot de Mlle de Varandeuil ; l'aveu de son amour, elle le fait à Jupillon sur ces sordides fortifications que son imagination heureuse transforme en idéal paysage. La jalousie de lapauvre délaissée s'affirme au sein d'un bal de barrière, et lorsque les Jupillon complotent de chasser cette maîtres-
H() 1J-: riii-.AruK vivant
se trop iiimaiilt». cost d.ins le mai^asiu neuf (lu'cile vieni (i'olTrir à son amant. Un dîner de (ilIcUes éi^ayé dinnocenls pro[)os. n'est-ce i)as le cadre Henri (jui convient aux anizoises delà lille-mère?
Dans la crémerie de la iiicre .lupillon, (Jerininie jette à la tète de son amant, avec le mépris qu'elle a pour lui, les deux mille cinq cents francs qui doivent payer le rem[)laçant. Sur le trottoir, à l'angle d'une rue, contre la boutique d'un marchand de vins. elle vient échouer une nuit, repousséc par un amant de rencontre, repousséc par l'autre, repoussée même par la société symbolisée par un sergent de ville qui la pourchasse en la traitant de pocharde. La salle de l'hôpital est l'asile de mort ofTert par cette société à ceux qu'elle n'a pu aider à vivre ; ils n'y sont pas cependant à l'abri de h\ rapacité humaine et c'est là que nousretrouvons Germinie, à laquelle .Mlle de Varandeuil vient donner le baiser de paix, préparant à l'éternel repos.
Ce n'es! que rentrée dans son austère chez elle, que la noble ilemoiselle apprend tous les débordements de sa domestique. Sa colère s'exhale d'abord avec violence, puis coulent des larmes de pitié, et voilà que la frileuse vieille lille, malgré le froid, malgré la neige, s'en va jusqu'au cimetière .Montmartre, chercher parmi les croix lichées sur la fosse commune la croix portant le nom de celle qui a pu tomber si bas, mais qu'elle pardonne î Elle ne trouve rien : « La destinée avait voulu qu'il n'y eiU sur la terre pas [)lus de place pour son corps que pour son cd'ur. "
Ce rapide ftp('r«;u ne peut rendre lintensité, la simplicité et la grandeur de cette composition, mais pernjet de deviner quel intén'-t offre cette tentative, suivant la vie, tableau par tableau, et la présentant nature, sans ornements ni lioritures. iicrniinic JJic.rrtfH.r n'est cependant pas une œuvre parfaite, ce qui n'a rien détonnant si l'on
THEORIE CRITIQUE lii
consiJi're combien cet essai est en dehors des formes habituelles. Mais avoir osé une pièce si franchement neuve, si humaine et si sincèrement écrite, c'est plus qu'il n'en faut pour imposer silence aux rieurs, s'ils n'étaient les sectaires fervents de la plus éhontée routine.
L'e.rêct(//o/i, la partie de l'œuvre la plus à la portée du spectateur, est aussi celle qui souleva le plus de controverses. Le principal, le grand reproche que l'on puisse adresser à l'auteur, tant au point de vue dramatique qu'au point de vue littéraire, c'est qu'il est trop artiste, trop consciencieusement artiste : il s'arrête à des détails, à de menus faits qui disparaissent à la scène ou dont l'importance s'exagère. Une restitution pittoresque, un trait d'observation intéressant, une pensée originale ou philosophique curieusement écrite, l'entraînent quelquefois un peu loin de l'action. Dans certains tableaux, le fond prend une valeur considérable par rapport aux premiers plans ; dans d'autres il n'est qu'ébauché et les personnages de second plan ne vivent pas. La trame n'est pas suffisamment serrée, l'action a des « manques » ; l'auteur connaît trop le roman , et il en est tellement pénétré, qu'il simplifie à l'excès et laisse certaines lacunes dans l'esprit du spectateur moins renseigné.
Les personnages quintessenciés par cette concision, arrivent à se rapprocher par instants des types de théâtre; dans leurs récits, monologues, tirades. ils nous montrent par trop candidement le fonds et le tréfonds de leur pensée. Pourquoi cette gredine de mère Jupillon raconte-telle la comédie qu'elle va jouer à Germinie ? Est-ce pour son fils ? Cela est bien inutile, les coquins se comprennent à demi-mot, et si pervertis soient-ils, ils éprouveraient à dévoiler ainsi leur infamie la même gêne que nous éprouvons en les entendant. Dans la vie, quand on s'avoue canaille, c'est qu'on espère toujours que le voisin protestera
de votre honnêteté ; lorsqu'une femme sur le retour s'écrie modestement : « Moi qui ne suis ni jeune ni jolie ^> , n'est-ce pas uniquement pour s'entendre proclamer la reine des belles ? Faire ainsi parler ses personnages est un moyen de théâtre et ce moven répugne même au gros public, hypocritement vertueux parce qu'il est humain.
M. de Goncourt, un de nos plus précieui stylistes, n'a pu s'empêcher de faire du style, et. quand un person nage a fait du style », cela le sort de son caractère et l'immobilise. Passe pour Mlle de Varandeuil, mais ces phrases de Germinie émanent-elles bien de celle qui les prononce ? « Cet argent-h\, vois-tu, regarde-le bien, va être mon maître et un dur maître. 11 m'a fait le chien soumis de tous ceux qui m'ont prêté. Oui, pour toi j'ai signé ma misère éternelle. » Et puis certains mots d'avgotqui ne viennent pas naturellement sous la plume de l'écrivain semblent plaqués dans le dialogue.
Le mol au théâtre est après le geste, l'auxiliaire le plus utile, mais aussi le plus dangereux ; l'auteur de Germinip Lacerteuj' met à sa recherche une précision qui à notre avis, nuit àl'expression scénique de la pensée. Le mot qui vient frapper l'oreille du spectateur est un avertisseur qui doit indiquer l'idée ; s'il la résume toute., il dépassera souvent le but, évoquera chez celui qui l'entend une impression excessive, et, pour peu que la situation soitrisquée, soulèvera des protestations. Ce ne sont pas tant les situations qui froissent la susceptibilité du public que les mots dont l'auteur fait usage.
l'renoz une situation osée et employez, pour la traduire, les mots caractéristiques et typiques, les mots à effet, les mots qui portent — ainsi que le veut le vieux théâtre — la salle fera résistance et se cabrera. D'autre part, employez les termes atténués, ^les vocables neutres dont nous nous servons dans le commerce habituel de la vie,
il n'y aura rien d'étonnant à voir la salle admettre la scène risquée sans sourciller. Plus une situation est forte plus les mots doivent être faibles.
Cette nuance échappe facilement aux directeurs, metteurs en scène, interprètes, grands admirateurs du mot, et souvent ils sont tout étonnés à la représentation, de voir le public « accrocher » ces mots qu^ils ne croyaient pas succeptibles de l'être. Il nous semble — et nous parlons là un peu par expérience — que MM. les auteurs qui«travaillent dans le moderne^^ devraient appliquer à la détermination de la hauteur du mot toute leur attention; de ces riens-là dépend bien des fois le sort d'une pièce.
Quoi qu'il en soit et malgré des imperfections, inhérentes à toutes les pièces réalistes par système, Germime Lacertf'a.r. restera comme la marque d'une étape importante dans l'histoire de l'art dramatique français^ On peut dire que, si elle ne réalise pas tous les rêves de l'art nouveau, elle en résume du moins certaines tendances. Ce n'est plus une inventionjromanesque mise à la scèncj c'est franchement et douloureusement la vie.
Sans user des artifices communs aux auteurs dramatiques, M. de Concourt a marché droit au but, montrant tout net ce qu'il pensait montrer et, de cette constatation simple faite par un artiste, naît un intérêt poignant et une émotion indicible. C'est que nous n'avons plus à compter avec le produit de quelque imagination outrancière,com binant des situations et des effets descène; mais avec le résultat positif d'observations bien faites et avec une syn„ thèse de vie. Maintenant que MM. X... et Y... trouvent que ce n'est pas du théâtre, cela nous est bien égal, puisque c'est d'art !
L'œuvre de M. de Concourt a été montée àl'Odéon avec un soin tout particulier. Du commencement à la fin, la pièce conserve la couleur juste et non criarde de Tépoque 1849) et les costumes, comme les mœurs de Tancienné
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barrière, sont fidèlement restitués. Ce qu'il faiil encore remarquer là, c'est le souci qu'a pris Tauleur de nous montrer le milieu daiis lequel s'agitent ses personnages. Ce ne sont pas "les isolés, des êtres d'exceptions. — comme tanl de héros de théâtre, — ils prennent pari à la vie sociale, à la vie commune, et de même que lecadre des décors complète la vérité de leurs silhouettes, de mémo ce cadre vivant complète la vérité de leur psychologie.
Il fallait à cette pièce, si en dehors des habitudes i*abotines, des interprèles hors ligne. M. de (nmcourt a eu l'heureuse chance de les rencontrer. Mlle l^éjane, la créatrice si unanimement fêtée du rôle de Germinie, l'a repris avec cet art incomparable de naturel et de souplesse qui est sien. -Xaive et coquette, amoureuse candide, jalouse passionnée, mère torturée, amante afTolée. fille perdue, mourante abandonnée sur un lit d'hOpilal, elle est tout cela avec une sincérité d'expression, une justesse de nuances, qu'elle est bien la seule de nos comé<iiennes t\ pousser juscju'cî cette hauteur superbe.
-21 mars 1892.
Xïll
La féerie et la pitce à .spectacle, ù propos de la reprise du Voyage dans la Lune. — Los Mystères d'Eleusis, le tiiéàln» ésot<^ri((ue et les Noces de Saihan, de M. Jules Bois.
Malgré l'avis engageant affiché dans l'atrium à compartiments de la Porte-Saint-Martin, les manuscrits n'ont
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pas l'air daffluer à ce lliécUre. Après la reprise héroïque des Deu.r Orphelines, la reprise du Voijar/e dans la fAuif, c'est bien la pénurie, il n'en faut pas douter.
Si nous constatons ce dcnùment d'un directeur avide d'innovations, c'est pour le signaler aux auteurs qui possèdent en leurs légendaires cartons des. pièces recopiées lisiblement — ainsi que le leur recommande l'avis susmentionné — et non pour nous plaindre de voir la féerie remplacer le mélo ; oh ! non.
La féerie est le spectacle par excellence, elle devrait occuper un rang élevé dans l'ordre des productions théâtrales, et nous sommes étonné de la voir abandonnée aux enfantillages et aux clowneries. Le féerique est, en son genre, aussi haut, sinon plus, que le dramatique, il est le prolongement de la vie, l'expression de l'idéal humain ; il est le théâtre de l'imagination, comme l'autre est le théâtre de l'observation. Dans la comédie ou le drame, nous recherchons la vérité, la raison, la vie ; dans la féerie, nous voulons la poésie et le rêve. Quoique employant des moyens inverses et poursuivant deux buts en apparence opposés, ces deux genres simples, considérés dans leur essence, sont d'un art aussi grand.
D'après ce qui précède on serait tenté de croire que le dramatique est réservé aux penseurs, psychologues et moralistes qui font de la vie sociale l'objet de leurs études, et le féerique aux esprits d'élite qui vivent dans le rêve. Point du tout. Ce sont les dramatuges et les vaudevilistes qui composent les féeries, tandis que les poètes s'évertuent en des drames historiques et des comédies. Qu'arrive-t-il ? C'est que plus nous allons, plus la féerie s^éloigne de son but et se rapproche de l'exhibition foraine.
Il suffit pour se convaincre de cette perversion de voir la différence existant entre le Pays de l'or, par exemple, la plus récente production à grand spectacle, et le
ne LE THKATRE VIVANT
\'o}/aije (fafis la Inno, qui date de dix-sepl ans el marque absolument la transition entre \q Pied de mouton ai le Tour du monde en 80 jours, entre la féerie enfantine et la pièce à grand spectacle.
Nous y retrouvons encore le prince amoureux d'une princesse plus belle que le jour, mais déjà ne se proménent plus sur la scène, baguette à la main, ces personnes au port de reines qui, d'un geste opèrent les changements à vue ; la fée, être fantastique, au pouvoir surnaturel, est remplacée par une hallucination scientifique. I^n boulet de canon transporte les principaux personnages dans le monde lunaire, un volcan les renvoie sur la terre. Si la trame de l'action est à peu près semblable à celle de la Vieille féerie, les incidents sont moins puérils, le dialogue hioinssot et les couplets plus agréablement tournés.
Quelquefois la scène s'élève jusqu'à la satire. — de la satire gros sel, — contre les ministres prévaricateurs, les amateurs de décorations, les médecins, les avocats, etc.. L'idée de faire contester par un habitant de la lune l'habitabilité de la terre est drôle, et celle d'employer la pomme comme agent propagateur de l'amour est ingénieuse. Nous trouvons môme une idée de ballet d'une symbolisation très artistique : la neige se transforme en blanches ballerines poudrées à frimas tourbillonnant comme des tlocons légers autour de quatre hirondelles transies (jui finissent par succomber.
Dans la pièce à spectacle actuelle, comme le Pat/s de l'or, l'idée scientifique se précise; le pays de l'or est un pays où existent des mines d'or; on n'y va pas en boulet, mais en excellent steam hont.
L'action, plus dramatisée, s'éloigne de la fantaisie, sans pour cela devenir vraisemblable. Les incidents prennent une certaine apparence de logique ; le dialogue est moins bouffon. Nous ne sommes plus transportés dans un monde imaginaire, nous parcourons les Etats-Unis,
en suivant un itinéraire aussi bien réglé que ceux de Bœdecker, et riiirondelle est Mlle (".assive s'enfuyant à bicyclette sur une corde tendue devant une simili-chute du Niagara.
Avouez qu'il est curieux de voir cette féerie qui, en principe, était le rêve, évoluer ainsi vers la réalité : — Michel Stroffoff ?^\x ChAtelet ; — quand la comédie, qui devrait être l'expression même de la vie, viciée par le vaudeville, s'en éloigne de plus en plus : — L'Article 231 à la Comédie-Française.
Sous l'impulsion de nos dramaturges géographes, le théâtre d'imagination a donc dévié et menace de disparaître. Dépourvu de folie, de fantaisie, réduit à n être plus qu'une petite pièce quelconque dans un cadre démesuré, il ressemble à un pauvre oiseau dont on a coupé les ailes et qui sautille en regardant le ciel.
L'invention a fait place à l'exhibition, aux « clous » que nos directeurs vont chercher en Angleterre et qu'ils feraient beaucoup mieux d'y laisser. S'ils voulaient à toute force emprunter quelque chose à nos voisins, ils auraient dû choisir la machinerie. Les théâtres anglais, au point de vue de la féerie, sont extraordinairement machinés, — les employés de M. Rochard pourraient avec avantage aller y prendre quelques leçons, — c'est merveille que de voir la rapidité et la précision des changements et la magnificence des plantations. Les Anglais sont de bons mécaniciens ; quant à être artistes, c'est plus contestable, et je crois, sans chauvinisme aucun^ que pour l'adaptation scénique, on peut trouver mieux chez nous.
Puisque nous parlons importation, une des plus détestables à notre sens est celle du ballet italien. Qu'un troupeau de femmes marchent en ligne ou par pelotons, fassent des formations obliques ou en carré, lèvent toutes ensemble le bras ou la jambe, ce sont là des exercices militaires qui peuvent plaire aux alliés de la Triplice, ce ne sera
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jamais do la chorégraphiL'. Tout le cliai'inc symbolique du ballet, toute la poésie du geste, toutes les élégances de la femme disparaissent dans ces marcbes et contrcmaicbes en rang serrés : les pas même de la première danseuse, quoi(jue sveltes et gracieux, s'y perdent.
Une fable absurde promenée en bateau à vapeur, en chemin de fer ou en caravane de par le monde, des exhibitions de minstrels, de llanlon J.ecs ou d'animaux exotiques, des ballets gymnastiques sans expression, voilà notre théâtre d'imagination, le théâtre du rêve !
La faute en est tout entière à messieurs les poètes. Comment n'ont-ils pas compris, alors que les fées triomphaient sur les scènes à spectacles avec le Pied de Mauton et les PHuhs du Diable, que l'avenir du théâtre d'idéal était là, qu'il fallait conquérir ces scènes ? Ah ! bien oui î tout au romantisme, il ne ruminaient que drames en cinq actes et en vers ! Le \(njn{/e dans la Lune, rabaissant de plusieurs degrés le rêve vers la réalité, futil un avertissement ? Point. Ils n'en eurent cure et préférèrent pousser des cris d'aiglons contre les auteurs dramatiques aux tendances humaines, contre ceux qui cherchaient à ramener la comédie dans la voie sincère ; il semblait que Ton voulût dérober à la poésie un genre lui appartenant en propre.
Leur domaine est assez vaste, pourtant : le rêve ! c'està-dire tout et au-delà. Qu'avaient-ils besoin de se disputer à coups d'oHivrcs bâtardes les scènes de drame ? Ils sont arrivés à ceci, ils ont favorisé le développement du vaudeville destiné à recréer les masses, et leur théâtre, où le public devait puiser de pures Joies et une satisfaction intense, est la proie des E.ipress Oriott et des Pays de r<n\ spectacles d'un goût très contestable.
S'ils avaient travaillé au lieu de discuter, s'ils avaient résolument, en vrais poètes, fait de la vraie poésie pour la scène idéale, au lieu de se condamner aux adaptations,
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Passions et autres mélodrames, n'auraient-ils pas conquis le public toujours prêt à l'admiration du merveilleux ? Au lieu de combattre les tentatives du théâtre humain, ils eussent dû les encourager, le réalisme ne nuit en rien au féerique, il en est le complément. L'un est le jour, la lumière ; l'autre la nuit splendidement étoilée; la beauté du jour ne détruit pas le charme de la nuit, l'un fait valoir l'autre ; ainsi, le théâtre idéaliste doit vivre à côté du théâtre vrai, en attendant qu'un Maître les affronte tous deux.
Qui sait ? peut- être aujourd'hui, laissant au cirque les pitres et les clowns et régnant en maîtres sur le Chàtelet et la Gaîlé, triompheraient-ils sur cette même scène de la Porte Saint-Martin, et avec quel voyage dans la lune !
Est-il un sujet plus susceptible d'exalter l'inspiration d'un poète qu'un voyage dans la lune ? Ne se disent-ils pas tous les amants de la blonde Séléné? En est-il un, un seul, qui n'ait rimé au moins une ballade à la reine des nuits. Imaginez ce monde lunaire vu par un poète et transporté sur la scène : quel resplendissement ! Entendez les musiques dont l'œuvre s'envelopperait, admirez les ballerines extatiques vêtues de rêve. Et notez que, tels que nous les connaissons, ils auraient caché sous toutes ces merveilles de glorieux symboles ou quelque transcendantaie philosophie. C'eût été comme uq bain parfumé où notre pauvre àme tracassée par les traités de commerce et autres prosaïques questions fût venuese retremper avec délices.
Sommes-nous assez loin des grotesques de la Porte-Saint- Martin ? Vraiment il est attristant de voir dépenser des fortunes pour monter ces pièces à spectacle comique, quand pour le même prix on pourrait nous donner des œuvres d'art satisfaisant et le public et les délicats.
Peut-être est-il trop tard aujourd'hui pour remonter le courant, la pièce circulaire à exhibition et spectacle, telle
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que le 1^'//^///'' '/'' Su^</f(e, est entrée dans les mœurs et accapare les thëiUres. Cependanl il en est un. assez vaste pour la irrande mise en scène, qui n'a pas encore choisi son iienre ; IKden ; qu'il soit l'asile de nos divins chantres. Ou'on ne leur commande plus ni dadapter les œuvres de Shakespeare, ni de dramatiser un faithistoriquc, qu'on les laisse à leurs inspirations sublimes, qu'ils daignent tMifin nous faire part de leurs rcves, si toutefois ils nous en )u,:;ent dignes. Oue la'mise en scène ne leur soit pas marchandée ; à la mai-^niticence de leur style doit correspondre la magnificence de la décoration, des costumes et des cliangements à vue, et nous aurons ainsi la féerie, la féerie artistique.
One si M. Porel ne veut pas en courir la chance, d'autres tenteront sûrement l'expérience, car depuis (juelque temps il se manifeste dansla jeune littérature un courant certain en ce sens. Des œuvres de poésie s'écrivent pour la scène, et Je ThéAtre d'Art en a déjà produit quelques essais, — essais qui ne pouvaient être définitifs, étant donnés les faibles moyens dont on y dispose ; — mais écoutons les auteurs joués à ce théùtre.
M. Charles Morice, auteur de Cluh'uhiiiy définit ainsi sa conception : « Un sens personnel des secrets de la vie, c'est-à-dire un rêve logique, traduit par des formes harmoniques, seulement entre elles (à l'instant d'éternité de l'fj'uvre représentée), dans une langue purement artistique. »
M. de Nion, auteur d'une adaptation du /V/ //.y/ delMarlowe, s'écrie : « Sur la dalle funèbre où dormira u le théâtre >',je vois s'ériger, s'étendre à l'infini dans les bleus aériens du ciel, avec leurs trucs merveilleux, leurs surprises, leurs merveilles, leurs enchantements, les terrasses du rêve, où devant les masses populaires, dans les palais monstrueux des sociétés futures grouillantes de fnule, vivra magnifique et magnifié, cet autre art, dédaigné
THÉORIE CRITIQUE iol
aujourd'hui, l'art de mensonge et de factice, de divertissement et d'extase : Le Spectacle. »
Rapprochons cela de ce qu'écrivait en 1887 Stéphane Mallarmé dans la Revue indépendante : « Le ballet est le genre Imaginatif. Quand s'isole pour le regard un signe de l'éparse beauté générale, fleur, onde, nuée et bijou, etc., si chez nous, le moyen exclusif de le savoir, con^ siste à en juxtaposer l'aspect à notre nudité intime afin qu'elle le sente analogue et se l'adapte selon quelque confusion exquise d'elle avec cette forme envolée, rien qu'au kavers du rite là énoncé de l'Idée, est-ce que ne paraît pas la danseuse à demi l'élément en cause, à demi humanité apte à s'y confondre, dans la flottaison de rêverie ? Voilà l'opération, poétique par excellence, d*où le théa^ tre. »
On peut juger par ces citations quel théâtre épatant nous promettent les poètes. Tout abstraites qu'elles soient, elles indiquent cependant que la jeune littérature, si dé^ sintéressée naguère du commerce de la scène, s'enpréoC' cupe aujourd'hui. Ce réveil poétique est un etfet-à-revenir aussi inattendu que rationnel, provoqué par les tentatives de comédies et de drames vivants. Les poètes se croyant dépossédés ont cherché d'abord à faire pièce au réalisme dans des œuvres analogues; puis, cette réaction apaisée, ils reconnaissent que ce n'est pas les partisans du théâtre vécu, mais les vaudevillistes qui leur volent leur part de planches. Ils réclament maintenant pour eux le spectacle, le théâtre de rêve ; rien de plus juste, et nous ne saurions trop appuyer leurs réclamations.
Pour en revenir au Voyage dans la lune, que de digression en digression nous avons laissé un peu en arrière, nous dirons que c'est une féerie moins ennuyeuse et moins plate que beaucoup de nos modernes grands spectacles. Après dix-sept ans nous la revoyons avec plaisir, quoique la pièce ne soit pas montée aussi artistement qu'à la
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Gaité el que les interprètes manquent delà conviction et du diable au corps des créateurs. Ecrite sans pose avec un parti pris de conjique bon enfant, éi^ayéc par la musiquette d'Oiïenbacb, la pirce a conservé comme un reflet de Ja bonne humeur des collaborateurs.
Mais, féerie ou comédie, idéalisme ou réalisme ne sont que mots et formules d'écoles ; pour nous il ne peut y avoir que les pièces logiquement construites, suivant le but qu'elles se proposent d'atteindre et celles qui ne le sont pas. Le Voi/fuic dans Ui lune presei.te un vice de construction énorme. Ce vice tient à la forme du dernier acte. Puisque les auteurs voulaient nous ramener sur la terre, ils eussent dû le faire brillamment et terminer par une fête, un ballet, une apothéose, ne nous forçant pas à regretter les splendeurs lunaires. Ce retour sur notre planète laisse les spectateurs sous une impression pénible: pourquoi ne pas les envoyer coucher avec toutes leurs illusions ?
Je ne veux pas insinuer par là (jue les auteurs aient ignoré les grandspriiaipes de l'art dramatique, jeme plais à constater le contraire. Qu'il me soit permis de citer une de leurs préparations. Au quatrième acte il faut que tous les habitants de la lune mangent des pommes, le fruit qui rend amoureux ; or il n'y a pas de pommiers dans le pays : que faire? Nos malins auteurs décrètent que dans la lune la fertilité est telle qu'il suflit de laisser tomber un débris végétal pour voir immédiatement pousser, fleurir et fructifier l'arbre ou la plante auquel il appartient; une pomme jetée fera croître tout un verger instantanément. I^our nous l'indiquer, au deuxième acte, Vlan laisse tomber sur la scène une [)incée de tabac à priser et aussitôt il monte des dessous une plante de tal)a(; fleurie fit portant comme fruit un cigare allumé. .le connais quelqu'un qui a dA élre bien content.
Ne vous attendez j>as à ce que les futurs auteurs des
tiikoiul: cuiTinri-: i;.3
Si'KCTACi-Es fassent preuve d'une aussi profonde connaissance du mélier : en revanche, quelles conceptions géantes, harmonieuses, étranges, quelles visions d'une double vue déconcertante ! — Mais sapristi ! (pardon marquise) que nous parlez-vous là de poètes ? Eh, n'avons-nous pas aussi d'honnêtes jeunes gens épris de sciences ésotériques, adonnés à la Kabbale et aux manœuvres occultes ? Ces triomphants hiérophantes des entéléchies (ouf!) au spiritualisme acre, ne nous doivent-ils pas des féeries sidérales, plus fantastiques et plus fantasmagoriques que toutes celles de vos poètes ? — Soyez tranquilles, ils nous les donneront, et le mouvement s'accentue également de ce côté-là.
Nous ne faisons pas allusion ici aux fumistes qui, pour être sûrs de posséder un titre, s'en adjugent de leur invention, s'habillent en chiens savants dans le but unique d'attirer les regards de la foule et, abandonnant l'art pour la réclame, se font louer un rez-de-chaussée prés du boulevard pour racoler le bourgeois ; nous parlons d'arlistes. Jeudi dernier, nous étions invités à assister, dans la salle du Select-Théâtre, aux explications données par Af. Jules Bois sur les Mi/stèrcs f/'klpusis, le symbolisme ésotérique et les Xoces <h Sathan, la pièce que devait jouer cette semaine le Théâtre d'Art.
M. Bois est un poète incontestable et un initié convaincu; il nous a développé, dans une forme élégante et d'une clarté rare, le but du théâtre ésotériqûe et le plan de sa pièce. La pièce nous en reparlerons, quand elle aura été jouée, mais peut-être nos lecteurs ne seront ils pas fâchés de savoir quel est ce nouveau théâtre et, quoique très profane (oh ! combien profane !), je vais essayer de les initier.
Nous avons en nous deux âmes. — Moi ({ui croyais contestable l'existence d'une seule ! — Taisez-vous ; nous avons deux ûmes, L'une est la partie libre de l'homme ea
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possession de loules les puissances créatrices qui constituent l'inilividualité humaine dans sa nature indépendante et dans son lijjrc arbitre. L'autre est le principe supérieur qui constitue la conscience et fait que riionime peut connaître ce qui est bien, ce qui est mal ; c'est l'intolligence qui l'amène à se dépouiller des principes de sa nature pour monter dans la vie plus élevée des mondes supérieurs. La première est l'ûme terrestre, la seconde est l'esprit en relation avec les forces mystérieuses de l'univers.
Les Grecs avaient deux genres de théâtre correspondant chacun à l'une de ces ûmes : le théâtre de Bdcclmx et celui àllri-nn's. Le premier, dérivant des bacchanales consacrées au culte du dieu du vin, était voué aux joies grossières, à l'expression des sentiments vulgaires ; le second, résumant les rites hermétiques des Egyptiens et des Pélasges, était réservé aux mystères du temple d'Lleusis.
Du théiUre de Bacclius sont nés la tragédie et le théâtre proprement dit, tel que nous le connaissons. La religion du Christ chassa les idoles, Théodose abolit le cul te d'Hermès ; il appartenait à nos mystiques moderne de ressusciter le théAtre d'Hermès, et de chercher, avec leurs yeux chrétiens. ce qu'il y avait dans l'au-delà des religions païennes.
La première partie des mystères d'Eleusis était publique, t'étaient des processions retraçant les recherches de Cérès à la [)0ursuite de sa lille Perséphone ; la deuxième partie se passait dans le temple et il fallait être initié pour assister aux petits et grands mystères. Cérès retrouvait Perséphone aux enfers soutirant de l'amour <le Pluton, mais ne pouvant se détacher de lui, et c'était la lutte entre les deux esprits irréconciliables évoqués: celui du bien et celui du mal.
iN'aliez pas croire que le théâtre ésotérique rénové s'ac-
THEORIE CRITIQUE ioo
commode de simples théories psychiques à l'instar de .MM. Renan, Bom'get ou Barrés. Ces messieurs ne sont que philosophes égotistes. Pour eux tout n'est dans l'univers qu'apparence, eux seuls demeurent la réalité. Ils ont des notions fragmentaires, successives, vite effacées, souvent contradictoires ; le grand conscient leur est fermé, ils ne connaîtront jamais le sérieux de la joie ni leur scepticisme lui-même.
Il n'est pas non plus l'œuvre des symbolistes de lettres ; ces jeunes jens, assez sonores dans le lyrisme et la littérature, sont le résultat artistique de l'égotisme; les parnassiens étaient vides et corrects ; eux cèlent le même vide dans une phraséologie ténébreuse. Il n'est pas davantage la résultante de la parole du prêtre, ni la conclusion des morales, ces recueils d'hypocrisie ; il est l'œuvre des initiés au monde de l'esprit, cherchant la beauté immuable dans l'infinie vérité; il est la représentation de l'évocation.
Le théâtre ésotérique moderne unira les mythes des Grecs à la révélation chrétienne, Platon et saint Jean, l'idée d'expiation à celle de rédemption, et représentera les luttes entre la raison et l'intuition, entre le cœur et l'esprit, dans l'atmosphère seconde du monde astral hanté par les occultistes.
Voilà ce que j'ai cru comprendre dans la conférence de M. Jules Bois ; s'il y a des erreurs, n'en accusez que mon manque absolu de dispositions naturelles pour les sciences initiatiques.
Arrivons àla pièce ésotérique de M. Jules Bois, les Noces (le Sdthaii.
Comme il est assez difficile de représenter matériellement « l'atmosphère seconde du monde astral », le décor est censé simuler le liane d'une montagne entre terre et ciel, avec grotte réservée aux apparitions. Une femme drapée de blanc coiffée à l'égyptienne, debout à droite
i;h) li; tiii:atmi: vivant
de la scène, prend la parole au nom (rilermès. « lie qu'Osiris nie révéla, dit-elle en ^jubslance. pour élre .-aclié aux profanes, le (llirisl commande anjourd'liui (ju'on l'explique avec des synjljoies. »
Un homme en maillot noir et manteau noir s'avance, c'est Satlian ; il symbolise les révoltes de l'esprit humain, les désirs et l'oriiueil de l'homme, le mal. 11 nous explique qu'il souffre de ne pouvoir faire tout le mal qu'il souhaite ; les démous et les hommes ne comprennent plus :
Qu'il faut aimer h; mal comme on aime la MorI ;
Paraît Psyché : elle symbolise les élans du cœur, la faiblesse et la puissance de la femnie, la médiatrice.
Psyché est aimante et pure, quelle belle proie pour Sathan ! Elle parle de rédemption, il résiste.
Elle ne désespère cependant pas de le sauver. Comme nous ne sommes en aucun temps, en aucun lieu, Psyché fait entendre à Sathan les élohimes célébrant le pur amour divin : puis elle lui montre Adam, Eve, Gain, Mephistophélès, Faust, stigmatisant l'amour des hommes ; elle èvoiiue les succubes, incubes, démons, stercoraires à l'amour immonde ; elle fait môme apparaître Hélène pour lui prouver la vanité de l'amour intellectuel. Après ce défilé des différentes amours, elle le persuade (pie le seul vrai bien est l'amour mystique où le co-ur {)alj)ile <lans le déchaînement de l'esjirit ; amour qui fera de lui le Messie futur.
Sathan, vaincu par l'syché, s'écrie:
Le miracle df la can-sc
A trunsligmè mon lourjueiit,
Moi qui croyais, par la faiblesse,
Couronner le mal triomphant,
Je s.'OS le bien et s(jti ivresse
Ensorceloi- iimn fi'ont Irt-mbliinl :
Et me voici tout cluunclanl,
Comme un enfant qu'un baiser ble.-jse.
TIIKOHIK ClUTloli: laT
F.l les éloliimes répandent les lis roui^es sur les fronis dos inysliques époux.
Eh bien ! on avait raison à Eleusis do no représenter ces mystères que devant les initiés ; pour les profanes ils sont bien difflcilement compréhensibles. Ue plus, un orchestre beaucoup trop sonore, des toiles biii:arrées de siiiues et de figures étranires. les costumes sugi.^estifs des acteurs détournent l'attention du sujet principal, qui doit la fixer toute. N'eùt-il pas mieux valu représenter les Xoceii de Sathan dans une salle absolument obscure et silencieuse, avec de vagues apparitions lumineuses en des glaces disposées sur la scène et rien que des voix ?
Quoi qu'il en soit, l'œuvre, bien ({u'abstraite, curieusement rimée, reste intéressante. Malgré que l'idée de Satan régénéré ne soit pas nouvelle, c'est là une tentative vraiment originale et artistique ; espérons que l'auteur nous donnera dans l'avenir des pièces moins hermétiques, moins déclamation et plus scéniques.
-28 mars 189^2.
Lo viai directeur \\o> Théâtres Subventionnés. — Reprise (le Mademoiselle de la Seiglière, à la GomècHe-Franr'aise et di' la Conjuration d'Ainbuise, à l'Odéon.
Pour déférer au désir de M. Sarcev qui, dans un de ses articles, avait écrit : u Pourquoi Febvre ne nous offriraitil pas le régal de nous jouer le marquis de la Seiglière
d.iS LE THEATRI-: VIVANT
oomine nous le comprenons ? » la Comédie-Franraise, renon(;aut volontiers à monter une (l'uvre nouvelle, a re- |)ris la conirdie do Jules Sandeau, et M. Fehvre nous est restr.
l'^li bien ! si M. Saï'cej comprend le rôle du marquis de la Seiglière ainsi que Ta composé M. Febvre, je ne lui en fais pas mon compliment, et je trouve que cette reprise n'est pas pour rehausser beaucoup le lustre de notre infortunée «lomédie. Je sais que. lorsque nos comédiens ordinaires se trompent, ceux qui terrassent si rudement les malheureux petits débutants prennent à tAche de pallier, d'enrober leurs critiques, si bien qu'elles deviennent de dithyrambiques compliments ; je crois, moi, que c'est au contraire aux forts, aux puissants et aux riches, qu'il faut dire la vérité en face ; c'est, avant tout, notre devoir ;jè déclare donc que la nouvelle interprétation de Mat/f'/noifte/le de la Seif/fif'rc est détestable et que M. Febvre, particulièrement, est exécrable.
.Notez qu'il ne s'ngit pas là d'une pièce moderne que ces messieurs et dames seraient excusables de ne pas comprendre, c'est une pièce tout ce qu'il y a de plus (lomédie-Française, tout ce qu'il y a de plus vieux jeu. Une comédie romanesque, avec deux actes d'exposition et dénouement prévu, où les personnages sont de simples instruments dociles au caprice de l'auteur et pour lesquels le hasard et les circonstances tiennent lieu de caractère et de volonté : donc des récits propres à faire valoir le style et la diction, des effets de tenue, des phrases et des mots piquants à Innccr par dessus la rampe en plein nez des abonnés du m;u'(li.
Tout à fait écrite |)our cotte clientèle, avec un mélange (le rudesse et de sentimentalité, et du royalisme miliiré (le républicanisme : la rliaumi("'re do mon père pour les uns, la croix de ma... non. la croix d'honneur pour les autres ; pour tous lajeune lille persécutée par la mauvaise
femme finissant par épouser celui qu'elle aime ; Mademoiselle de la Seiglière est la pièce fade et insignifiante par excellence.
On n'y demande pas aux acteurs de vivre leurs rôles, puisque les personnages ne sont pas vivants, ni de jouer au naturel puisque c'est du roman. On ne leur demande même pas de s'éloigner de la rampe, de se regarder lorsqu'ils se parlent au lieu de se tourner le dos, de supprimer les passades injustifiées, les mouvements et les poses conventionnels qui sont de tradition dans la mise en scène surannée de la Maison ; on priait seulement M. Febvre de bien vouloir nous dessiner la silhouette brillante d'un marquis de l'ancien régime. M. Febvre n'en donne pas la moindre idée.
Je ne dis pas parla que .M. Febvre manque de tenue, il en a trop ; mais il ne possède ni cette haute et dédaigneuse distinction, ni l'élégance dégagée dans les attitudes et les menus gestes qui conviennent au rôle. Pour être jovial, il est outrageusement lourd et pataud, il écrase sous ses mouvements épais et sa diction soulignée ce rôle léger et joli, et, comme il a la fâcheuse habitude d'ajouter au texte des onomatopées communes, il prête au marquis de la Seiglière, cette fleur de noblesse, ce dernier des gentilshommes, une allure plus rustre que celle de Bernard Stamply, le fils de son fermier.
M. Febvre n'avait absolument aucun titre à ce marquisat, ses qualités naturelles s'y refusent, — Berr, qui tient le rôle du domestique Jasmin, a plus de race que lui — l'administrateur qui, obéissant aux conseils de M. Sarcey, l'a autorisé à jouer ce rôle, a eu tort.
Du reste, à part de Feraudy, Destournelles, l'ensemble est déplorable. Worms, Stamply, est d'une désespérante monotonie d'intonation et de jeu, c'est de la froide diction sans un seul élan de sentiment, sans rien qui vienne du cœur.
i«io m: tiiioatiu-: vivant
Hoinnies et dames, tous parlent et ne jouent pas. Si encore ils parlaient sans celte insurportable prétention (jui, sous prétexte d'accentuation, leur lait distiller les mois dans le but d'y trouver les effets (jui n'y sont pas, Le mol, toujours le mot ; la pensée, jamais !
Allez à la (lomédie, fervents du beau théâtre, grâce à M. Sarcey vous y passerez, je vous jure, une bonne soirée. Et c'est celte pièce, et ce sont ces acteurs que notre première scène va exhiber à l'exposition théâtrale de Vienne? Ah ! ils vont terriblement rire de nous les Allemands ! eux dont les troupes vivantes interpréteront dans une mise en scène incomparable les chefs-d'œuvre d'Ibsen.
Pour déférer au désir de M. Sarcey qui, dans un de ses arlicles, avait écrit : » Ajoulerai-je (|ue mes plus vives tendresses, et peut-èlre aussi celles de Marck. seront pour cette noble formedu drame historique... ou héroïque », l'Ôdéon. rcnimçant volontiers à monter une œuvre nouvelle, a repris la (jmj unit ion (/'Af/ihoiac.
Peut-élre pourra-t-on reprocher à M. l'orel, un des rares directeurs épris d'art, en devançant les désirs du maître, de vouloir faire sur la rive gauche une concurrence déloyale à Par le ifUiivc Nous n'avons plus à assister que pendant deux mois à la rivalité de nos deux scènes subventionnées : à partir du premier juin elles seront toutes deux unies sous une môme direction.
Ouoi :' vous protestez :'vous prétendez ijue c'est M.l'ad- Miinistrateur qui préside et présidera encore ii cette époque aux destinées de la Koméd'ie et vous affirmez que la succession de M iNnel est dévolue à MM. Marck et Desbeaux ? Krreur, il esl possible que ces messieurs soient directeurs de nom, mais en fait dirigeronl-i's ?
Prenez, la peiin-, on plulôl le plaisir, de lire le feuilleton du Tt^mps de dimanche dernier, vous y verrez que M. Marck est allé rue de Douai prendre les ordres de son véritable chef. On a parlé de la future troupe de l'Odéon,
ïlli'.oaij-: CHITKH E Kil
des futurs auteurs et, à propos do la situation faite à ces derniers, M. Sarcey s'écrie : « J'ai déjà causé de cette situation avec Marck ([ui est absolument de mon avis sur ce point. .\i lui ni moi ne voulons nous mettre en travers d'un mouvement qui a ses causes profondesdans un goût réel ou factice, momentané ou durable, peu importe, du public parisien .. Ils (les jeunes) ne rencontreront pas à rOdéon une opposition de parti pris (!) jepuis même leur assurer qu'ils seront lus avec une grande sympathie. .. » Merci, vous êtes bien bon ! Mais ça ne prend plus. Nous la connaissons, vous nous l'avez trop faite.
Ce bloc enfariné ne mo dit rien qui vaille.
Connaissez-vous l'histoire de cet amateur de civets au rabais qui se postait à la chatière de son voisin, appelait de sa voix la plus douce : « Petits î petits ! venez, venez ! », et qui, sitôt qu'un malheureux matou passait la tête, lui assénait un maître coup de trique ? M. Sarcey joue le môme jeu. Du haut du péristyle de l'Odéon, les bras ouverts, la bouche en cœur, il invite nommément certains auteurs à lui remettre des manuscrits : « Ces jeunes gens, s'écrie-t-il, ont tant de talent ! > (Gros farceur, va !). Que l'un d'eux porte à l'Odéon une œuvre artistique, originale, sérieuse, elle sera reçue avec enthousiasme, jouée ; mais, le dimanche suivant, quel abatage dans le Temp^ ! avec des raisons esthétiques dans le genredecelle ci : « Jamais je ne me suis tant ennuyé, la pièce ne f>ra pas h sou >.. Et après celui-là, un autre, jusqu'à ce qu'il n'en reste plus, car toutes les pièces nouvelles ennuient M. Sarcey.
Alors, alors, larbilre souverain déclarera que le public ne veut décidément pas d'innovations, et en avant ses gardes du corps, sa réserve, la bande de u jeunes mis en avant parles théâtres de genre » et qu'il prend soin de ne pas nommer-: Montjoie et Gandillot !
Ainsi, après avoir fait triompher le vaudeville à la Co-
16i LE ÏIIKATRI-: VIVANT
médie-Kranraise, où tout le monde, depuis l'administrateur Jusqu'au soulfleur. est à sa dévotion, l'émincnce grise des th(';\tres subventionnés. leur mauvais génie, aura la gloire de l'importer sur la rive où r.jnny régnait sans partage.
Ce grand stratège est tellement convaincu de la réussite de son plan qu'il ne prend même pas la peine de masquer ses batteries. Il déclare comme ^ préparation •> que les o'uvres faites jusqu'à présent par ceux qu'il convie h l'éreinlemenl dominicaine sont que « niaiseries b et qu'ils travaillent « pour épater le bourgeois )>. Ces insinuations visant, avec une fausse bonhomie, des artistes qui, pour la plupart, s'éreintent à travailler sans autre souci que leur art, pourraient paraître blessantes, si, par un procédé de Palais-Hoyal. se répétant à chaqtie tentative nouvelle, elles ne devenaient d'un comique irrésistible. A force de défendre le vaudeville, M. Sarcey est arrivé à le jouer à la ville. On me dispensera de désigner l'emploi qu'il y tient,
M. Marck a décidément un bien maladroit ami, nous le regrettons pour lui, que nous avons appris à connaître et à estimer à l'avant-scène.
Hevenons à la Conjuration cVAmboise.
Si nos souvenirs (aidés des chroniques du 7"^'/??/^) sont exacts, en 1560 les réformés s'unirent à tous les mécontents pour s'emparer du pouvoir. Le mouvement ne visait pas directement le roi mais les Guises, et Condé en était le principal instigateur. Un gentilhomme obscur nommé La lienaudio fut mis;^ la tète des bandes armées et chargé d'aller à Amboise tuer les Guise et enlever le roi. .Mois le complot fut découvert et Condé, appelé en toute luïte à la cour, fut chargé de défendre le roi contre ceux qu'il avait soulevés. La Henaudie et ses bandes furent cernés, on pendit, on noya, on décapita les prisonniers ; le sang ruisselait dans les rues d'Auiboisc ; la Loire était char-
gée de cadavres et les exécutions ne cessèrent qu'à la prière de la reine-mère. ( iondé n'échappa à ce massacre qu'en niant toute participation à la conjuration et en s'éloi.i^nant de la cour.
Tel est le fait historique sur lequel l'auteur deM''l(e/u's a construit un drame en cinq actes et six tableaux.
Condé sauve Mme de Brisson, jeune épouse d'un vieux gentilhomme, prise par les conjurés, et en tombe éperdument amoureux. La dame n'est pas insensible non plus aux charmes de cet aventurier dont elle ignore le nom, et qu'elle veut sauver de la mort qui le menace. Ils ont pris rendez-vous dans une maison abandonnée aux environs d'Amboise ; elle y va, il y vient. Mme de Brisson conseille au révolté de fuir, aidé par elle.
.. .A quoi bon ! tout homme est un infâme Qui fait appel, pour vivre, au secours d'une femme Et qui honteusement, par calcul ou par peur Ose aceepterle bras en Tabs^jnce du cœur.
Tandis qu'il cherche à lui arracher un aveu qu'elle se refuse à faire, le mari arrive l'épée haute. Condé croit à une trahison de la part de la dame, et se dispose à vendre chèrement sa vie, quand ses amis entrent et le délivrent.
Le roi, poussé par le duc de Guise, a fait condamner Condé. il sera exécuté demain, et le voici dans sa prison où M. de Brisson le surveille. Aime de Brisson, sous le déguisement de la reine-mère, vient prier le prisonnier de signerla paix avec Guise et il sera libre, il refuse. Alors elle lui avoue son amour et nous entendons l'éternel duo :
Eh bien ! couche au touibeau. J'en veux ma part au>si î... On ne déserte point au jour des accordailles !... <Ju'un seul glas, monseifineur, sonne nos funi'railles !
Mais la reine-mère paraît, suivie de Guise : elle annonce que le roi est mort. Marie Stuart va retourner en l'Ecosse, et appelant les princes du sang près d'elle, Catherine force
i(i4 LF TMi:.\'rui; vivant
Coiul»' à se réconcilier avec (luise. Ce que voyant, Mme de Brisson absorbe seule le poison qu'elle avait apporté pour doux et toiidie. l'.ondé cbercbe à se frapper, mais on le désarme.
(Jue les épisodes soient historiiiues ou ne le soient pas, (jue les caractères vrais des personnages soient ou ne soient [(as respectés, cela nous importe peu, nous sommes là en plein romantisme. La convention première qui fait que Condé, (juise, Catherine de Médicis et les autres s'expriment en vers montre bien que nous n'avons pas affaire à des vivants, mais à d'artistiques fictions. Au point de vue exclusivement littéraire, l'œuvre est remarquable par la pureté de la langue et la justesse des images : le vers, bien que 1res académique et d'une correction qu'envierait un bon normalien, ne manque pas toujours d'envolées poétiques ; c'est un vrai régal.
Comme ouvrage dramatique, la valeur «st moindre. L'action, ligée dans la rhétorique, s'embrouille dans de longues tirades qui, pensant l'éclaii-cir. l'obscurcissent, et elle ne nous saisit pas aux entrailles. JNous intérossetelle ? Rarement. En effet un conllil s'élève en notre esprit entre les vrais personnages de l'histoire que conduisaient de grandes idées mises en u'uvre par des volontés de fer, et ces marionnettes dénaturées (juc font mouvoir d'inlimes incidents.
La pièce est livrée au hasard des rencontres, expliquée tant(H par un monologue de Gonnelin, de son maître ou d'un autre, ou la méprise incompréhensible de Condé sur les sentiments de Mme de Brisson, ou les ficelles de la maison abandonnée, voire le quiproquo du dernier acte. Une construction aussi hasardeuse nous semble encore plus inadmisible dans ce romantisme qui ne déborde ni de pompe, ni d'extravagance, ni d'emphase.
Certains tableaux, eu dehors de l'action, sont de premier or<lre : ainsi tout le ronimencemenl du (jiiatrièmo
THEORIE CRITIQI E l(io
acte, la folie de François II : c'est là le plus beau morceau du drame. M. Maury qui lient le rôle de ce jeune roi, s'exprimant ainsi sur son propre compte :
Lamentable héritier des héros séculaires, Jo n'en ai pas la force et j'en ai les colères ;
a traduit, avec une remarquable sobriété et grande justesse, l'impuissance et l'ettroi de cet enfant souffreteux.
Le deuxième acte est conduit par Catherine de Médicis; Mlle Lerou a supérieurement rendu dans la composition de ce personnage toute la pénétration et la souriante astuce de ritaliene. se jouant à plaisir de Condé et de Mme de Brisson.
Guitry réalise-t-il bien ce Condé que le chroniqueur dit être : « prince ambitieux, frivole et libertin, mais plein d'espritet de bravoure >,etquecertainementLouisBouilhet comprenait ainsi ? Non. il n'a pas assez de fougue de jeunesse, il est froid, sans gaieté et joue trop en moderne réfléchi ce rôle d'éceryelé romantique.
i avril 1802.
XY
Les classements de M. Brunetiére. — Un mol fi M. Loti. — Gymnastiquo et choréo^rajdiie.
S'il est des hommes hermétiquement fermés à tout sentiment artistique, à toute idée un peu large, ne démandant au théâtre que des satisfactions sensuelles et
icr. LE THEATRE VIVANT
passagères, il en est d'autres plus lieureusenienl doués, qui savent étudier et suivre de haut le mouvement draniatiiiiic. Ces derniers embrassent d'un seul regard le champ de hataillcen chefs d'état-major d'une armée dont les premiers seraient les mercenaires ou les mercanlis, et, quoique leurs oi»inions diffèrent en ])arlie des nôtres, c'est plaisir pour nous que de lire leurs bulletins, et grand profil pour tous que de les discuter.
Examinons donc les pages que M. Brunetière, dans ses AV.xv//.y mw la litt^'ratnre contemporaine, consacre à la réforme du théâtre.
M. Brunetière n'est pas un homme de thé.Ure, c'est un érudit qui, sans s'arrêter aux cabrioles de la scène, se plaît à philosopher sur les œuvres. 11 analyse une pièce un peu comme un botaniste détermine une plante, il la classe en groupe, genre et famille, il recherche les antécédents, la généalogie de l'ouvrage avec la minutie d'un juge d'instruction, fixe ses tenants, ses aboutissants et en déduit enfin avec méthode la valeur esthétique.
Au point de vue artistique, ce procédé de nomenclature est très mauvais ; le propre de l'd'uvre d'art en général, et du chef-d'œuvre en particulier, est précisément de défier l'enrégimentement ; au point de vue critique, il présente l'avantage immense d'être d'une impartialité et d'une sincérité parfaite. Vous direz que c'est là besogne d'employé de bureau compulsant des dossiers très en ordre et classant mécaniquement les nouvelles pièces dans leurs cartons respectifs. Ce n'en est pas moins un excellent triage.
Ce système aussi didacticjuc qu'universitaire convient merveilleusement au groupemement des o'uvres dramatiques des siècles passés ; on imagine des filiations, des infiuences évidentes dont les auteurs n'ont peut-être jamais eu la moindre idée ; mais peu importe, ils ne sont plus là pour protester, c'est ingénieux, d'une mnémo-
technie commode et agréable. En ce qui concerne notre époque moderne où les efforts sont si divers, si personnels et si mal définis encore, cette manière de critique est sans contredit des plus défectueuses.
Ainsi M. Brunetière semble Touloir mettre ensemble toutes les pièces aux tendances originales sous la presse de sa scolastique pour en exprimer une idée unique de réforme théâtrale, et formuler le desideratum d'une nouvelle école : c'est par trop arbitraire. Il se peut qu^en cherchant bien, on découvre des similitudes plus appa* rentes que réelles entre Monsieur Betzij, Amour^ Menar/es d'artistes : il n'en est pas moins vrai que ces trois œuvres sont absolument différentes et de factures et d'intention. L'esthétique de MM. Alexis et Méténier n'est pas la même que celle de M. Hennique, et celle-là n'est point semblable à celle de M. Brieux. Il n'y a que les vaudevillistes pour emboîter le pas l'un derrière l'autre, comme le voudrait le discipliné normalien. En notre période de tâtonnements et d'essais, les jeunes auteurs soumis aux influences les plus diverses, s'efforcent à l'originalité^ et c'est un classement par ti*op sommaire et bien trompeur, que de les ranger tous en bloc dans la même catégorie.
En raisonnant par analogie — une pièce ressemble toujourSj plus ou moins, à une autre pièce — le docte critique prête à autrui des conclusions d'une vérité toute relative qu'il lui est aisé de battre en brèche.
Par exemple, M. Brunetière part en guerre contre les ennemis de l'action et du mouvement ; il nous dit fort judicieusement : « Que le théâtre vit d'action, et qu'il faut qu'il en vive, ou que tôt ou tard, perdant sa raison d'être, il se confonde avec le roman. Le spectacle d'une volonté qui se déploie, voilà l'objet du drame : et voilà, d'ailleurs, si l'on v veut bien songer un moment, ce que nous allons chercher au théâtre. » Mais, personne ne vous dit le contraire, cher Monsieur, et je ne sache pas qu'au-
tes m: tiii;atiu-: vi\ am'
Clin aulour nouveau ail nié la nécessité de l'aclion. On a (lit : simpiilions-la, donnons-lui moins de place et augmentons la pari accordée à l'analyse psychologique, à l'idée; mais on n*a jamais dit : supprimons l'action, jamais 1
Les autres gros griefs de cet esprit méthodique contre les émancipations modernes proviennent du manque de délinilion qu'il reconnaît dans les (i>uvres nouvelles et, par suite, de la difficulté <iu"il éprouve à les classer dans les vieux cartons ; soit : 1" la mise à la scène de personnages et de milieux spéciaux ; '2o le manque d'unité dans l'intention et dans le sujet ; 3*^ le mélange des genres.
c Le théâtre, dit-il. ne s'adresse pas aux curieux, mais à la foule... Si l'on veut qu'il soit une imitation suffisamment exacte de la vie, on derra renoncer à montrer sur la scène des personnages d'exception .. Nous voulons des personnages dont la condition soit plus approchée de la nôtre et qui ne diffèrent sensihlement ni de ceux de Torchestre ni de ceux du paradis. -»
On devra donc les choisir au halcon, dans la hourgeoisie commune, ne leur prêter que des sentiments ordinaires et les présenter dans l'exercice des banalités quotidiennes de la vie courante. .Mi bien 1 il serait drôle ce théâtre, et comme il justifierait cette apostrophe aussi bouffonne que véhémente du doyen de la férule : « Le matin je me lève, je me débarbouille, je prends mon café au lait, je lis mon Prtif Journal, puis je dépouille mon courrier. Je mettrais cela à la scène, ce ne serait pas amusant, pourtant c'est la vie ; et voilà ce que ces jeunes gens. etc.. i M. Brunolièro oublie que la vie n'est pas l'apparence sociale de l'homme, mais l'âme, l'esprit, le co'ur. tout ce qu'il voudra, excepté .sy/ condition.
Cette théorie du juste milieu, du théâtre pour tous, ne r('[tose sur rien, elle est en contradiction absolue avec le principe ([ui fait du diamatique un art. elle est insoutenable. Ai les spectateurs du paradis, ni ceux de l'or-
chestro n'ont commerce avec les rois ou les princes du sang ; cependant croyez-vous qu'en représentant ces majestés et ces altesses bien vivantes, on n'intéresse ni l'orchestre ni le paradis ? C'est que ce n'est pas la condition du personnage qui intéresse le spectateur, c'est l'homme qui est dans ce personnage, c'est son humanité, sa rolontt}, comme vous le dites, en lutte avec la loi. avec l'état social, avec les mœurs environnantes, avec son milieu. Laissezdonc le jeune auteur choisir les personnages qu'il voudra, si exceptionnels soient-ils, pouvu qu'ils restent des hommes.
« Rien n'est plus obscur ou plus douteux que l'intention des auteurs. Veulent-ils nous faire rire ? ^'eulcnt-ils nous faire penser ? Veulent-ils nous faire pleurer peut-être ? Je n'en sais rien, et, s'il faut être franc, je crains qu'ils ne le sachent pas eux-mêmes. » Puisqu'il faut être franc, souffrez qu'on s'étonne de voir un esprit éclairé comme le vôtre poser de semblables questions, et permettez-moi de vous apprendre, 3Ionsieur Brunetière, qu'un artiste, lorsqu'il fait œuvre d'art, cherche généralement à produire sur le public une impression tout autre que celle que vous attendez de lui : il veut une impression de beauté. Voilà ce qu'ils savent et ce que vous ignorez.
Que les spectateurs pleurent, pensent ou rient, c'est affaire au paradis et à l'orchestre. Gomme vous le constatez avec tant de perspicacité, le théâtre est fait pour la foule ; or, les intelligences sont très mêlées dans la foule, ce qui vous fait penser, vous, Ihomme grave, fait rire le loustic du poulailler et pleurer la cocotte du balcon. Peut-on avoir la prétention de contenter tout le monde ?
Et puis, croyez-vous que les auteurs qui se proposent comme fin de faire rire ou de faire pleurer leurs spectateurs arrivent toujours sûrement à ce but ? Je connais des gens. — de méchants esprits, je le veux bien, — chez lesquels le vaudeville provoque une tristesse noire, et d'au^
très que. le draine fait rire aux éolals ; l'auteur prendra-lil ces gcns-là comme types de spectateurs ?La vie, puisque vous admettez l'imitation de la vie au théAtre. — ce qui est déjà un commencement, — n'est pas ou riante, ou pleurarde, ou suggestive ; elle est tout cela ; l'impression j>roduito par elle dépend de l'angle sous lequel on la regarde.
Quant au manque d'unité (|ue vous constatez dans le sujet, il dérive du même principe. Un homme, à moins d'être soumis au régime cellulaire, ne vit généralement pas seul, souvent il a une famille, quelquefois des amis^ en tous cas. il a commerce avec ses semblables. La vie de ce principal personnage n'est-elle pas liée à l'existence de qui l'environne ?
Mlle l'est, au point qu'il n'est ])as possible de présenter l'un sans les autres, sous peine de retomber dans une de ces conventions que vous êtes le premier à réprouver. Ainsi, en prenant un sujet principal pour sa pièce, l'auteur qui veut u faire vivant » doit forcément intéresser le spectateur à des sujets secondaires, à la vie du milieu, sujets qui, loin de distraire de l'action principale,la renforcent.
('/est donc une erreur de supposer que les jeunes auteurs ont recours à des sujets secondaires — considérés par vous comme inutiles — parce qu'ils ne savent pas développer le thème principal. Ils ne veulent pas développer un sujet unique parce que ce développement serait contraire au but qu'ils se proposent ; il ne pourrait se faire qu'au détriment de la vérité, par renchevètrement d'une intrigue artidcieusement combinée et leur personnage ne serait plus l'individu af/i.y'sa/if qu'ils veulent montrer^ mais un héros de Scribe.
Consé(|uencede ce qui précède, M. Brunctière approuve fort la séparation des genres, — toujours en vue de faciliter le classement. — « On ne veut plus de parties tragiques dans la comédie, ni dans la tragédie de parties
comiques et grotesques. » C'est vrai, od ne veut plus de personnage exclusivement comique ou spécialement traître, suivant pas à pas et provoquant, lorsque l'intérêt languit, une explosion de rires ou de larmes. Mais cette séparation n'esten somme qu'un mélange.On ne veut plus dans la haute comédie d'emplois composés de toutes pièces, on veut que selon les événements, les caractères des personnages passent, comme dans la vie, selon le temps à la gaieté ou à la tristesse. sans que, pour modilier la situation, nous ayons besoin d'un pitre ou d'un rabat-joie; le mélange des genres se fait dans les rôles, non de scène à scène.
C'est ainsi que les genres doivent logiquement se séparer ; laissant les personnages, les héros au théâtre de fantaisie, le théâtre d'observation et d'idées aura les individus et les hommes : les bouffons iront au Vaudeville, les croquemitaines à l'Ambigu, et chacun sera libre d'enfanter des chefs-d'œuvre dans le genre qui lui plaira.
M. Brunelière fera bien d'ajouter de nouveaux compartiments à soncartonnier.
Les réserves que nous venons de formuler une fois admises, disons-le bien haut, à l'inverse de ceux qui condamnent sans discussion les tentatives nouvelles, M. Brunetièrea l'honnêteté rare de les étudier avec une remarquable impartialité, de les encourager et défaire, en somme, la part fort belle aux jeunes.
nies félicite de vouloir « une observation à la fois plus précise et plus large, plus scrupuleuse et plus aiguë ».de demander « qu'on surbordonne l'intérêt des situations à la peinture des caractères, qu'on simplifie d'autant l'intrigue » , et de tenter de u nous débarrasser de ce « parisianisme » dont la plupart des auteurs, depuis une vingtaine d'années, se croient obligés de faire montre » . Nous ne saurions exprimer aussi bien des idées que nous partageons entièrement avec l'éminent écrivain et que nous
iTi LK tiii:atiu: vivant
soiiimos Jieureux de relrouversous sa plume autorisée. Ah si tous ceux dont le métier est de discuter les productions dramali<iucs en usaient avec celle compélence î Malheureusement, tout le monde croit pouvoir parler de ce qui se lait au théâtre^'/ /^ro/W.si'o parce que tout le monde peut y entrer, et que de sottises il se dil !
Jusqu'à ce petit oflicier de marine qui, Taulrc jour, faisant la harhe avec son sal)re à toute la littcralure moderne qu'il ignore, n'a pas manqué — prouvant une fois de plus que notre armée ne doute de rien — de venir raser le théàlre..N"a-t-il pas reproché à l'auteur du Homa/i il" un ji'tdtf' linnnnc /taurre, de Juh'a de Tri'cn'itr, de Monsieur (h' CdmtH-s, d'être reslé dans ses drames trop (in, trop déli<'at, pas assez soucieux de l'oplique thé.Urale ? ("'esl k en devenir vaudevilliste!
N'raiment, il faut soitir de la soute d'une canonniéie ancrée depuis plusieurs années dans les réj^ions équaloriales, pour oser encore aujourd'hui parler du grossissement intlispensahle pour la scène. Mais, gabier que vous éles, au Ihé.-Ure le mot le plus neutre, lasituation la [dus simple i)euvent prendre par ce fait même (lu'iis sont sur la scène, de la grandeur et de l'ampleur ; jamais un auteur dramati(iue n'est trop tin ni trop délicat ; il c^l trop obscur ou trop maladroit.
Si ce pseudonyme est aussi bien renseigné, en ce qui concerne les autres parties de son discours, ce dont nous ne doutons pas, cela explique, mais n'excuse guère son ïorcené t/rh/'/ifif/e, — un motqu'il fera bien d'introduire dans le dictionnaire. — .Nun. il ne suffit pas plus de se déguiser en Osiii»; ou en marchand de i)astilles du sérail pour avoir le droit de parler d'art dramalique, que de se travestir en acamèdicien pour sabrer tout ce qui fait la gloire de notre moderne littérature. Asseyez-vous dans votre fauteuil de quart, monsieur, le marin, dormez-y, c'i'sl le mieux, et si jamais, à l'avenir, vous parlez d'opli-
ilIKoHIK CItnioLE ll'i
que, qu'il s'agisse de télégraphie ou de jumelles marines. vous serez, espérons-le, un peu plus à la hauteur.
La semaine serait complètement dépourvue de nouveaulés, n'était la représentation de lio/cnedi/L à l'Eden.
Nous n'avons que bien peu de choses à dire de ce ballet-pantomime, ballet italien, naturellement, et pantomime quelconque. L'action dramatique tient, d'ailleurs, une place très minime dans l'œuvre que traversent des tourbillons de ballerins et de ballerines ; oh ' les vilains ballerins ! Tous exécutent, avec un ensemble plus ou moins satisfaisant, les mouvements de la première partie de l'école du soldat (assouplissements) : flexion des reins en avant, élévation des bras, flexion des reins en arrière ; c'est l'hygiène par la gymnastique.
O qu'il était intéressant de voir, c'est ce que feraient Romain, Bouyer et Prad. Comment comprendraient-ils cette pantomime à grand spectacle ? Donneraient-ils quelque chose de nouveau ? Non, ces acteurs de drame se sont conduits comme les acteurs du théâtre lyrique, ajoutant aux mouvements saccadés et automatiques du chanteur les gestes conventionnels de la pantomime classique exagérément grossis. Ce qui leur manque surtout, c'est la souplesse et l'élégance du geste ; plus que ballerins et ballerines ils auraient besoin, eux, de faire des assouplissements.
C'est là un exemple frappant de ce défaut si commun chez les comédiens de notre époque, l'ignorance de la mimique. Sitôt qu'ils sont dépourvus de l'usage de la parole, ils n'ont plus sur la scène ni attitude ni tenue, ils ne sont pas mimes et ne savent pas mimer.
Tenez, regardez au théâtre quand, pour une entrée manquée ou pour tout autre motif, le dialogue cesse ; ilssont perdus. ils ne savent que devenir, quelle contenance prendre. Ils cherchent à ajouter des mots — absurdes, bien entendu — car le personnage, le rôle, pour eux, n'est
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qu'une sérîe de mots.c'est tant de lignes ; il ne leur vient pas à l'idée de se substituer à ce personnage qu'ils représentent, et d'agir tout naturellement comme il eût pu le faire, lui, dans la vie, en semi)lable circonstance.
En ce qui concerne particulièrement les rôles de liohnodin, je crois qu'ils ne pouvaient pas en tirer grand'chose, vu qu'il n'y a rien. D'ailleurs on ne va pas à l'Eden pour eux, mais pour le chatoiement des jolis costumes et pour les jambes des danseuses. A ces points de vue, on a tout lieu d'être satisfait, on n'a que l'embarras duclioix.
dl avril 1892.
La blague.— M. Meilhac et son Brevet supérieur. — Autres auteurs très parisiens. — Les Joijeuses Coiamères de Paris, de MM. Catulle Mondes et G. Gourteline.
Nous annoncions dimanche dernier la publication d'un nouveau volume, le TlK^dtre rontfmjiorain, de Harbey d'Aurevilly ; puisque la première de Brerci au/térieur met la personnalité de M. Meilhac à l'ordre du jour, nos lecteurs seront peut-être satisfaits de connaître l'opinion qu'avait de ce mailre l'auteur des /Jiaholi(/i(f's et dT/ic ri fi il h' fnai/rt'sst'.
Le 21 février 1S81 — il s'agissait d'une pièce nouvelle. Phnjnè — après avoir fait le procès de la blague, cette cbose parisienne •< qui abaisse tout, qui salit tout, qui doit enterrer tout sous elle «., et celui des blagueurs>
« ces barbares modernes ». Barbey d'Aurevilly s'exprime ainsi :
« M. Meilhac, si raflîné dans ses premières œuvres, était d'une distinction si grande et si goûtée par moi que je ne l'aurais jamais cru capable d'emboîter le pas derrière ces goujats de la plaisanterie contre ce qui fat grand, poétique et beau. Et d'autant qu'il n'y a dans les blagues qui sont le fond de sa Phrynê rien qui nous renouYclIe ces vieilles guenilles et nous rafraîchisse la pensée. Nous connaissions et nous savions tout cela. Ce qui n'est pas spirituel dans M. Meilhac parait si incompréhensible que, pour se l'expliquer, on lui suppose comme je l'ai fait quand j'ai parlé de son opérette de Janot, une exploitation de l'art dans une vue et un but de fortune, et si c'est là ce qui pousse cet esprit élevé et vibrant aux œuvres basses de la littérature dramatique, c'est encore plus triste qae l'épuisement des facultés et la mort naturelle du talent, car j'aime mieux, en littérature. une tête vidée qu'un sac plein. »
Il n'y allait pas de main morte, le gentilhomme. .Mais n'est-ce pas user de bien grands mots pouranathématiser une petite pièce ? Le fougueux artiste semble soulever un marteau pilon pour écraser une statuette de Grévin, et les pièces de M. Meilhac n'ont guère plus d'importance. Et puis, que lui resterait-il à dire, si la destinée eût voulu qu'il rendît compte aujourd'hui de Breret supf'reu'r ?
De quels termes celui qui. en 1881.s'élevait si violemment contre la perversion croissante des procédés de M. Meilhac, sligmatiserait-il la dégénérescence complète de ce genre parisien qui eut son heure ? Lui serait-il possible même de reconnaître l'auteur justement goûté de tant d'œuvres distinguées en ces pièces dignes de nos très ordinaires vaudevillistes ? Retrouverait-il la trace du boulevardier délicat, subtil et raffiné en ce théâtre « américa-
ITii Ij; IIII.ATUi: VIVANT
nisé ». comiiio il le (iii.ililiail <l(''j;i. on co (iic.ili'e mort .'
Alors que -Meilliao et H.ilévv, ainsi «lue les (iémeaii\. brillaient au ciel de la gloire, aucun astre ne scintillait qui put égaler leur éclat. La constellation se dissocia, les deux éloiios se séparèrent el leurs feux élincclanls peu à peu diminuèrent tellement qu'ils ne brillent plus aujourd'hui qu'à l'étal de souvenir, sous la céleste coupole du bout du pont.
(^es choses-là sont tristes et il nousen coûte deles constater, liomment ne s'est-il pas trouvé près de .M. Meilhac un ami. un bon ami, pour lui dire : " (^her maître, vous avez cueilli tant de lauriers dans votre vie, et si dorés. que vous pouvez bien vous reposer sur eux en toute quiétude, reposez-vous « ? Il nous aurait éparj^né un pénible devoir.
Tour comble, en cette pièce de lin'rrt sn/x'r/cHr, a chanté comme une ironie cruelle, un couplet des anciens jours ; Lassouche, Mme Malhilde sont venus à la rampegémir le duo de la lif^f/t' lli'li-iir et nous avons senti un petit frisson nous parcourir lécliine. (Juelle effroyable distance de 64 à 92 ! Il nous semblait entendre des voix d'outre-tombe psalmodier lamentablement le refrain joyeux d'un ancien malin de printemps. Ah ! non, laissez au moins dormir les souvenirs d'autan ensevelis dans leur suaire de jeunesse et de joie !
Meilhac et Halévy furent le produit d'une épociue (jui n'est plus. Appartenant à l'école de ces hommes de thiàlre dont le principe es! : « Ne suis jamais ton inspiration mais fais selon le goût du public •>, ils ont travaillé pour les boulevardicrs au temps où il en existait encore, cl leurs opérettes aux alertes couplets, firent gaiement dégringoler l'Olympe. les dieux, les demi-dieux et les héros, tandis que dégringolait un empire.
.\ l'adresse de Scribe, à la folie de Labiche, il unirent
en leurs comédies ces deux éléments si parisiens : le chic et la blague. C'était leste, troussé, spirituel, cela devait plaire, cela plut au boulevard. Pour cette clientèle futile et légère, riant d'un mot, riant d'un rien., ils firent des pièces futiles et légères avec des mots, avec des riens. S'ils écrivaient pour certain public, ils écrivaient aussi pour certains théâtres, certains acteurs, mais en suivant toujours el avant tout le goût du jour, le goût du boulevard» le goût mondain, la mode.
Vous insinuerez que le théâtre ainsi compris n'est plus de l'art, mais de la confection ; c'est possible, c'est même certain ; mais que voulez-vous ? c'est aimable, croustilleux, pétillant comme un verre de Champagne ; que ceux qui n'ont jamais vidé une coupe de ce petit vin-là leur jettent la première pierre. OEuvres de mode, œuvres éphémères, elles ont fait rire le boulevard un soir, puis la mousse s'est évaporée, et il n'est plus resté au fond du verre qu'un peu de liquide incolore et fade.
Depuis longtemps le clos Meilhac ne mousse plus, et il a fallu chercher quelque chose pour le couper, le monter, sous peine de ne verser que le liquide incolore et fade : la pièce insignifiante et banale. C'est alors que l'auteur de Ma Cousin" a eu recours au clou, et qu'il a justifié cette prédiction de Barbey d'Aurevilly : « L'art perd de vue son but esthétique, pour un but pratique qui n'est pas le sien, Vavlsamfh'iça/u'sc. » C'est le procédé de l'opérettte chère aux deux auteurs, une chanson suffît pour faire sa fortune, peu importe quelles scènes l'accompagnent ; le clou est l'essentiel, la pièce devient l'accessoire. M. Meilhac ne fait pas venir ses numéros d'outre-Manche, il n'exhibe ni des trucs merveilleux, ni des monstres, il présente tout simplement une comédienne hors ligne ; mais où réside l'originalité de son invention, c'est qu'il la montre non pas en dos scènes de haute comédie, mais en des
exercices qui ne conviennent nî à son talent, ni à son art.
Dans Ma Consina, le clnii était le pas, qu'à l'instar de Mlle Grille-d'Egout, esquissait Réjane ; dans Jirecef 6'?/pèrieur, c'est la récitation classique, la démonstration du carré de l'iiypothénuse faites par la même artiste. Dans une prochaine pièce, M. Meilhac nous montrera sans doute Mlle Réjane exécutant divers tours de force sur la barre fjxe, ou soutenant une thèse en Sorbonne.
Ce qui frappe en ces sortes de spectacles, c'est que l'on y constate une dépravation d'art, une perversion de sens artistique, un plaisir malsain assez semblables aux fantaisies contrastantes de ces veillards qui se plaisent à voir une femme galante costumée en soubrette ou en religieuse ; on n'est plus curieux du jeu de l'artiste, mais des mouvements de la femme. C'est bien la peine d'avoir du talent pour être exhibée ainsi qu'une géante ou une femme-torpille !
La pièce compte pour si peu que l'auteur ne se donne pas la peine delà faire. Il prend un titre. Brevet siipê' rieur ; — on verra Réjane en écolière.ce serabien invraisemblable, mais charmant — puis il imagine une intrigue. Le comte Albert rencontre Cécile (Réjane) et en devient éperdûment amoureux. Gomme elle est fille d'un relieur, il se fait accepter en qualité d'apprenti par le papa et, au bout d'un certain temps, il offre de la main gauche un hôtel et son cœur à celle qu'il adore. Cécile repousse l'offre avec indignation et le comte se décide à l'épouser. Cette intrigue n'est pas méchante, mais en travaillant le sujet aux répétitions, en ajoutant une scène par-ci, un mot par-là, on arrive à constituer trois actesqui prennent vaguement l'apparence d'une pièce.
Cécile se préparera au brevet aidée de sa voisine, Mme Rourgarel, professeur de coulure. Cette dame loue des chambres meublées et justement le professeur Montcram-
pin, envoyé de province pour présider aux examens, descendra chez elle ; il verra Cécile et en deviendra amoureux.
Albert, de son côté, reconnaîtra Montcrampin pour un de ses anciens professeurs ; ce dernier, outré delasupercherie de son élève, le forcera à trahir son incognito pour pouvoir faire, lui, .Montcrampin, sa cour à Cécile. Mais l'amour sera le plus fort, et Cécile, après avoir promis à Montcrampin d'être sa femme, retombera dans les bras d'Albert.
Un ti'oisième examinateur comique sera introduit dans l'action, Frangipan. Ce gaillard, par un heureux hasard, aura mis à mal Mme Bourgarel et séduit la première femme de Montcrampin, ce qui permettra des allusions aussi neuves que distinguées et spirituelles sur le cocuage. On introduira également la fille d'un banquier^ Une perruche, à laquelle on donne simplement le nom de Nucingen et qui permettra de montrer de pauvres diables d'universitaires aplatis devant l'élève riche.
Vous voyez que la garniture ne manque pas, on en a mis plus que de la pièce de résistance. Quant à la saucej elle est bien fade, avec semis de gros grains de poivre qui ne rappellent que lointainement les fines épices dé iMeilhac et Halévy.
Les traits— tel celui du mari rentrant après une longue course et trouvant l'ami resté près de sa femme pliiâ fatigué que lui — ne sont pas nouveaux ; d'aucuns, comme celui de la jeune fille en fuite, qui, entendant hurler le loup du Jardin des plantes, revient à la maison, ne sont pas bien fins ni très amusants.
Les mots s'éloignent encore plus de la comédie, ils sont du commun Déjazet : ^< Mettez-vous à ma place », dit le mari trompé ; et à propos du séducteur : « Quelle canaille que cet animal-là ! )^ s'écrie-t-il. Il n'est plus de vaudeville sans qu un ou deux personnages ne soient désignés
ISU LK IIIKATHI. VIVA.M
par : cel nnimal-h) . — (iécile, parlnnt de Mlle de Nucin-^ gen i\ ses eitaniinnteiirs, se d'il en aparté : «■ Ils sont «'paies ^'. el Mlle de Nuciiigen déclare à (Irrile (iii'elle épousera un mari qui lui <> fera douze enfants ». Où son! la délicate recherche d'esprit et la distinction de M. Meilhac. Ne retrouvons-nous pas aussi dans Bffrpf supérieur l'allusion fatidique à Ahélard, que nous avions entendue la veille au Oymnase dans la Jio/i f/o/frur / Là-has, au moins, elle était bien en place.
La blague, la blague môme de cet impénitent blagueur paraîtra de mauvais goût, venant d'un académicien. M. Meilhac blague le brevet supérieur, blague les palmes académiques, blague les pauvres petits professeurs de l'enseignement secondaire représenlés comme des idiots, lamentablement cocus ou infernalement polissons. Ce sont des plaisanteries faciles que dédaigne le café-concert et que devrait se défendre un ironiste délicat. La blague est drùle quand on vise plus haut que soi. lorsqu'on dégringole les dieux, les rois, les demi-dieux et les héros ; mais quand elle attaque plus bas, lorsqu'elle s'adresse aux petits, aux humbles, à de malheureux professeurs, elle n'est plus ni drôle, ni digne et, pour emprunter un mot familier à M. Meilhac : ce n'est pas chic.
La pièce ne contient «lu'une scène ou plutôt une tirade deKéjane au deuxième acte où luit un léger rellet de psychologie féminine et d'observation moderne. Tout le reste, remplissage improvisé aux répétitions, est la succession de petites scènes rarement bien faites, unies sans rime ni raison, comme ces lambeaux d'étotîeaux i^ouleurs disparates que les tilles du concierge découpent en petits morceaux et cousent ensuite les uns aux autres pour faire un tapis riche.
(]e reste n'existe pas. ne relève d'aucun genre, n'est plus ni de l'art ni du métier, ni du parisianisme, ni de
TIIEOHIK CRlTlnlK 181
la farce, et c'est pour un directeur singulièrement spéculer sur la naïveté du public liabi'ué à se pâmer au seul nom de Meilliac, que de lui présenter cela.
Si M. Meilhac a derrière lui un glorieux passé, il n'en est pas tout-à-fait ainsi de MM. Paul Ferrier etDepré, dont on joua mardi, au Gymnase, le Bon docteur ; erreur impardonnable celle-là ! M. Ferrier fait aussi dans le genre très parisien ; il est Thomme de l'actualité et de la mode. La pièce procède par énuméralion. Au premier acte, les stations balnéaires : Vicby, Vittcl, Pougucs, Barèges, etc. ; au deuxième, les lieux de réjouissances parisiens : Moulin-Rouge. Casino de F*aris, Folies-Bergère ; diW trois les bons journeaux : ]eFigaro.]e Maii/). le Gaulois elGil Blas. On n'est pas plus parisien !
Avec, quelques mots plutôt grossiers : un monsieur avoue aimer sa femme comme le boire et le manger; un autre parle de certaine mèche que l'on baisse et que l'on relève, allusion un peu bien osée chez M. Koning lequel, comme chacun sait, n'aime pas les choses sales et une appréciation du Jardin de Bérénice dont ne se relèvera pas Al. Barrés ; c'est tout ce qu'on peut trouver à signaler en cette gymnaserie insipide, sans imagination et sans observation, sans drôlerie, sans rien, laquelle du reste, a été reconduite comme elle le méritait.
Nous nous réjouissions par avance, et tous les artistes avec nous, à l'idée que nous allions entendre au Nouveau Tliéàlre une fantaisie vraiment originale : le rêve du poète le plus charmeur, du conteur le plus délectable, uni à la satire piquante d'un de nos plus spirituels écrivains comiques.
M. Catulle Mendès, Tauteur des Mères ennemies, est trop connu de tous ceux qui aiment les lettres pour que nous ayons besoin de nous étendre sur sa manière de pure littérature et d'art ciselé. Rappelons seulement qu'il donna, il y a peu d'années, à la Renaissance, une féerie,
182 LE THEATRl-- VIVANT
I^nfifip. q[ que l'on retrouve son nom dans presque toute les entreprises artistiques récemment fondées. Au TliéA- Ire Libre, il produisit la Fennne de Taharin et la lieino Fiammette ; pour l'ouverture du Vieux théAtre Fançais au sort éphémère, il composa Gille et GiUette. Quand il s'agit d'un bénéfice pour Verlaine au Théâtre d'Art il offrit le Soleil de minuit, et à ce même nouveau théAtre il fit représenter récemment le Collier de sapliir. De M.Courteline on a joué une scène militaire d'une folle gaieté : Lidoire.
La collaboration de MM.Mendèset Courteline a produit un résultat complètement opposé à celui que nous avons remarqué dans l'association Meilhac-Halévy ; l'éclat de chaque étoile en entrant dans la même constellation s'est plutôt diminué. Et de leur union est née une fantaisie chaos dans laquelle il n'est point commode de se retrouver.
C'est le jeu de bascule de l'antithèse, de l'opposition et des contrastes poussé à ses dernières limites, une lutte de cinq actes et quinze tableaux entre le rêve et la réalité 6t ce, non seulement d'acte à acte, de tableau à tableau, mais de scène à scène; de réplique à réplique. Ceci est de la haute école, et au théâtre la haute école est dangereuse. En luttant l'une contré l'autre, la poésie et la farce détruisent leurs effets, se contrarient, s'annihilent ; le malheureux spectateur ne sait auquel entendre, il est éperdu et, malgré les efforts d'un art incontestable dépensé à profusion, il ne s'éjouitpas, il s'impatiente.
Et puis, il faut bien le dire, Tidée, cette jolie idée de la lutte entre le rêve et la vie, ne ressort pas nettement, tout cela se brouille et s'embrouille. Les auteurs n'ont pas voulu avoir recours aux vieux trucs, aux vieilles ficelles du métier ; ils ont fait neuf, et je les en félicite fort ; mais cela ne les empêchait pas de mettre plus d'ordre, plus de méthode, plus de franchise dans leur œuvre et de
montrer, enfin, évidemment ce qu'ils avaient l'intention de faire.
A présent, je me trompe probablement ; peut-être les auteurs des Joijeuses cotumorcs n'avaient-ils pas en vue cette dualité esthétique et ne visaient-ils qu'à meubler de tableaux quelconques un scénario de revue ; avec les poètes on ne sait jamais ! Quoi qu'il en soit, voici la trame de cette fantaisie.
En un exquis et frissonnant gynécée de peintres femelles confrontant aux blancheurs des nues et aux roseurs des fleurs leurs blancheurs de nymphes et leurs roseurs, un tableau : Paris sur le mont Ida, tenant une pomme dans sa main, considère Junon, Vénus et Minerve, De par son pouvoir mirifique, le poète fait sortir Paris de son cadre et le met en présence de Jo, Lo et Zo. ses fictions coutumières, desquelles l'extrême libertinage est si lent, si doux, si pur et si tendre qu'il ressemble,, enfin, à de la candeur.
Pareilles à des triomphatrices couronnées, les trois Parisiennes entourent le berger et l'entraînent ; elles seront les commères de la revue dont Paris jouera le compère. Ce que voyant, Junon, Vénus et Minerve aussi quittent également leur cadre à la recherche de la Tempe parisienne où les églantines le matin se parfument et se blanchissent d'une petite houppe à poudre de riz.
Oh î que voilà une aimable compagnie ! et que la lune sur ces pelouses baigne de tendre groupes 1 Eh ! ne sontce point là les hamadryades du bois de Boulogne au parfum de syringa et d'opoponax se jouant derrière les rideaux de gaze et picorant aux roses et aux lys, et aux jasmins, et aux jonquilles ? Rêve ! Que vois-je à côté. Ah! mince ! des pégriots, des escarpes, tous les aminches et leurs gonzesses en train de dégringoler les pantes ou de les suriner ; Réalité !
Le joui* se lève, les visions disparaissent, Paris et les
i8i u: tiii;atiœ vivant
trois Jo. Lu, /<» assistent au délilé d'une si rie de conles de M. Mcndès représentés en des saynètes se Taisant oi)posilion. C'est d'abord le duel entre feiniues avec la constatation de certaine roseur de la gorge prise pour un coup dï'pée ; puis Mme Ruremonde, Mme Tortalègre, les mondaines, demi-mondaines, quart-mondaines, exposant leurs principes de morale ! Enfin le cocher(|ui-sait-verser et qui verse à souliail une dame aux lingeries fanfreluchées sous les yeux de Paris, lequel s'éprend aussitôt.
Triomphant, le si beau, ah ! si beau berger, au seuil gracieusement farouche de la chambre d'amour, déclare à la dame, dont l'haleine lui est plus précieuse que le parfum de la fleur qui serait un rubis, plus enivrante que la fraîche chaleur des citronnelles au printemps, le désir de frôler ses joues, ces pêches femelles que l'on ne saurait conjparer qu'aux si douces pêches elles-mêmes, si douces et si savoureuses, et si tendres aux bouches, et si molle-| ment tendres l'une à l'autre en le bercement des branches.! le désir de baiser un baiser sur rd'illet rouge de sa bouche ! Tel est le rêve ; la réalité, c'est l'arrivée du mari qui extorque (juelques billets à IViris, le met à la porte et s'installe ensuite tranquillement au coin du feu avec son épouse.
Au tableau suivant, le bon berger gogo, continuant ses voyages dans Paris, aperçoit aux fenêtres d'un hôtel trois demoiselles fort dépeignées l'invitant à monter. Aussitôt dans le haut de la salle, des divinités mises sous verre apparaissent illuminées. Puis |)Our contraster avec les poètes modernes, on lui montre le buste de (iialigny autour du(iuel les personnages de la comédie italienne, chassant de rustres paysans, dansent avec des faunes un ballet-pantomime long et laid.
Le quatrième acte est relui des théâtres. Paris est, bien entendu, toujours la, escorté de Jo, Lo et Zo. Dabord, la Fille de RolanrL parodie un peu grosse,— ex. : Paladin
THEORIE CRITIQL'E 185
devient Paul Adam, puis F^eladan ! — de ce qui se fait à la Comédie-Française : voilà pour la réalité ; puis la Mégère app)'irof^é(\ iouèe en cinq sec sur un guignol, comme elle ne Test pas à la comédie : ça c'est le rêve ; enfin, le quatrième acte du Bouchpr de Montmartre (\\n, comme chacun sait, se passe dans un cabaret de Bruant, avec Mlle Félicia Mallet dans son répertoire.
En l'exquis et frissonnant gynécée des peintres femelles, nous retrouvons Paris partageant la pomme entre Jo, Lo Zo sous forme de perles, rubis, topazes, turquoises, saphirs, chrjsoprases et rentrant dans son cadre. Junon, qui joua le rôle de Mme de Portalègre, Vénus qui fut la dame aux lingeries franfreluchées, et Minerve, Gabrielle reprennent également leurs places, et pour nous récompenser d'être restés jusqu'à la fin on nous l'ait entr'apercevoir l'Olympe.
Ce spectacle déliante fantaisie, comme aisément on le devine, ne pèche ni parla poésie, ni parIecomi(iue. mais par un manque complet de cohésion et de clarté. On dirait des matériaux, — de jolis matériaux, — bien choisis par devrais artistes — entassés pêle-mêle sur un théâtre pour une revue à faire. Le public en voudra certainement et avec raison aux auteurs de cette feinte inexpérience, de cette inhabileté, voulue sans doute, qui l'empêchent de goûter le charme du rêve ou la joyeuse plaisanterie de la réalité.
Et cette obscurité qui résulte des vices de construction de l'œuvre s'augmente encore de celle qui provient de la facture. Nous avons déjà signalé la recherche néfaste des contrastes en tout et partout, signalons maintenant celle de la forme même. Pour des écrivains comme les auteurs habitués à jongler avec les dificultés de la langue, il est charmant d'user de mots quintessenciés, d'entr'ouvrir les idées, de les symboliser plutôt que de les exprimer carrément : au théâtre, ce procédé est très défectueux. Ainsi
]M TIIKATRF VIVANT
dans les .foi/rnsrs Commf'rcs de Paris, il se môle Iropde sujet efMcun's, «lintentions entortillées, d'allusions enguirlandées : le trait ne cingle plus, il chalouillo : le mot caresse et flatte, mièvre pelottage « lin-de siècle )> auquel il nous sera permis de préférer la liére et triomphante luxure de la décadence romaine.
IS avril lîsyl^
M. Lai'i'onnit'l cl Scrilx-. — Lf iiirlo i^ôograpliiquf. — Lo Nid d'aulrui de M. Lccorbcillrr. — L'Ecole iJcs Vierifts, de M. .M.Miflirl Ciiri'c. — Monsieur (Jhasue, t\t>M- (jortv<^{'nVo\i\t'ini
•MM. l'Mouard Noël et Edmond Stoullig ont confié cette année le soin d'écrire la préface de leurs si intéressantes Annnh's du //trafr/' à M. Larroumet. Le jeune et ardent professeur en a profité pour refaire le procès de Scribe sous forme de protestation contre l'indifférence qui marqua le centenaire du prolifique auteur. Les universitaires ont seuls ces façons polies d'exécuter la mémoire des gens ; celle de Scribe fut naguère tellement houspillée qu'elle eut pu se passer de ce coup de grâce.
M. Larroumet reproche au moître d'être un peintre de caractères sans profondeur ni relief, de sacrilleraugortt de son temps, d'être un modiste, un ironiste à lleur de peau, de faire intervenir continnellemenl la convention, d'employer des ficelles telles que l'éternel moveii de la lettre égarée et d'écrire des vers pour mirlitons. Il le montre-
bâcleur de vaudevilles, faisant dévier l'opéra, l'opéracomique, le drame, viciant l'art de tous les auteurs, viciant le goût du public, et termine en affirmant que de ses conventions^ les seules qui subsistent encore sont celles qui existaient avant lui.
Comme conclusion, le préfacier déclare qu'il faut célébrer glorieusement le centenaire de Scribe, parce que cet écriveur occupe une place considérable (400 pièces), parce que c'est un Parisien de Paris (voir la plaque qui se trouve rue Pigalle) « parfait honnête homme, dont la longue existence fut un modèle de travail, de droiture et de bonté, » phrase qui dut servir plus d'une fois à M. Laroumet alors qu'il « faisait » les enterrements.
Jusque-là, rien que de très naturel, les honnêtes gens sont si rares par le temps qui court ! Mais vous pensez bien que ce n'est ni pour son plaisir, ni pour le nôtre, que l'ex-directeur dos beaux-arts exhume ce cadavre ; c'est simplement pour le jeter dans les jambes des auteurs modernes. Oh ! alors, ce ne sont plus des redites, l'écriture devient vraiment très originale et les déductions, les inductions d'une logique à rendre jaloux feu MM. de Port^ Royal.
Savez-vous pourquoi l'on s'est désintéressé du centenaire de Scribe ? Ce n'est pas parce que Scribe a corrompu chez nous le sens du théâtre, parce qu'il a ouvert la porte aux faiseurs au détriment des artistes, étant lui-même artisan et non artiste : c'est parce que « les auteurs à systèmes, appuyés par autant de critiques à théories (attrape) ne veulent pas d'une comparaison qui tourne à leur désavantage »,
Ainsi ne voyez pas dans le délaissement de Scribe une raison esthétique quelconque, ne croyez pas qu'après un trop long règne du convenu et de l'artificiel, le temps présent demande au théâtre une observation plus profonde, une vérité plus complète, un art plus sincère et plus
■is8 LK tiii;atui: vivant
Tort ; non. La raison, la seule, M. Lanoumet vient de vous la donner: les auteurs craii,'nent une concurrence déloyale, ils ontpcur que la marque Scrit)e reparaissant sur le marché, ils ne trouvent plus récoulemeni de leurs produits.
Cette bizarre interprétation de l'évolution artistique, venant après les désastres de la semaine dernière, pourrait étonner dans la bouche d'un ancien directeur non du commence mais des beaux-arts ; elle ne surprend point quand on sait de quel cliarmantesprit elle émane et combien paradoxal.
Cet amour du paradoxe entraîne même quelquefois l'excellent sorbonniqueur un peu loin dans le sophisme ; jugez-en. Ces auteurs qui n'ont pas fêté le centenaire de Scribe et aux(juels M.Larroumet prête des raisonnements et des calculs de marchands de chandelles, savez-vousce qu'ils veulent ?... Tremblez. « Ils veulent chasser la dérence, la gaieté, l'agrément » rien que ça ! « Ils réclament le droit à la pièce mal faite,à la maladresse,à l'obscurité. » De là à les déclarer anarchistes et dynamiteurs il n'y a qu'un pas.
Ce procès de tendance, lait pour terroriser le bourgeois et lui donner le change sur le sens vrai de l'évolution dramatique, décèle chez le procureur général qui s'est chargé de cette affaire une certaine ignorance du sujet(ignoratio elenchi). l'eut-on supposer, en effet, que s'il se fût tenu au courant des idées théAtrales modernes, l'honorable préfacier eût porté sur les intentions des auteurs un semblable jugement? Et peut-on admettre qu'un lin lettré, un artiste, eût ainsi surbordonné les satisfactions esthétiques de l'esfirità des conditions de décence, de gaieté et d'adresse, si ce n'eiH été une gageure ?
Eh bien non, j'aime mieux vous le dire tout de suite, M. Larroumet ne plaisante pas. Il a subi, comme la fouie, l'influence fatale de Scribe, et il est devenu plus qu'elle
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« rétif aux nouveautés » ; il ne consent pas, dit-il, u à s'ennuj'er pour se faire plaisir » ; il est curieux de détails contemporains et préfère ce qui est piquant et léger. Décidément ce Scribe a fait plus de mal que nous ne pensions : ce n'est pas seulement le goût du public qu'il a perverti, mais celui de l'élite de nos éducateurs, nos professeurs en Sorbonne : c'en est trop 1
Les conclusions de cette stupéfiante dialectique sont non moins stupéfiantes : " L'homme de génie, l'école puissante, proclame M. Larroumet, qui parviendraient à débarrasser entièrement le théâtre de la convention et de l'aitifice obtiendraient un beau résultat ; ils tueraient l'art dramatique. » Permettez-moi, mon maître, de vous faire remarquer que : ou votre homme de génie aurait conscience de sa sottise et il ne détruirait pas l'art dramatique ; ou il n'en aurait pas conscience, et alors ce ne serait pas un homme de génie ; vous alléguez comme preuve une proposition dont deux termes restent à démontrer ; c'est un sophisme encore, cela, mon philosophe.
A présent, ne nous lamentons pas par avance avec M. Larroumet sur la mort de l'art dramatique : un art ne meurt pas ; ce qui peut mourir et ce que l'on doit exterminer, c'est la contrefaçon de l'art, la chromolithographie de l'art, la pièce à la Scribe, mais cela n'est plus de fart, c'est du commerce, et les commerçants font quelquefois faillite.
Le Chàteleta eu l'excellente idée de reprendre au moment des vacances de Pâques les Enfants du caphainc Grant. Je ne connais pas en effetde drame plus enfantin que cette machine à grand spectacle ; il faut vraiment avoir une cervelle de baby pour s'intéresser aux aventures de .Tames Grant, demiss Arabella et du palagonThalclave.
Dans l'histoire contée par Jules Verne, on retrouvait à
m LK TÎIEATaK VIVAX
cliaijue \y<\iio un peu de ce vernis scienlifKjue quo sait y mettre ce vuliiarisaleur à l'usage des gamins au dessous de ((uinzeans. M. d'Ennery a remplacé cela par sa sentimentalité, ses pleurnicheries, ses embrassades, son gros comique de foire, et en a fait un spectacle pour enfants audessous de huit ans.
Comme dans tous les mélos connus, le personnage principal est Dieu ; qu'on le nomme Très-Haut, Ciel ou Providence, c'est toujours lui qui est là derrière un portant, à coté du chef machiniste, pour justifier les trucs et les changements à vue. Est-on embarrassé ? vile une petite prière, une invocation, etla situation change ; cette situation arrive- 1-ellc à se dénouer heureusement '? loué soit le Seigneur ! Tous les bons sont récompensés et les méchants punis, à moins qu'ils ne se convertissent. On voit combien nous sommes loin delà vie.
Cette féerie chrétienne et géographique ne se passe pas bien entendu, des moyens les plus extravagants. Nous av(»ns la lettre, mais pour arriver à destination elle est placée dans une bouteille à l'îlot Balker, avalée par un requin, retrouvée dans l'estomac dudit, et enfin remise à l'amirauté anglaise. Scribe n'eût jamais retrouvé celle-là. Un savant qui croyait monter sur un paquebot s'embar- (pie sur un yacht de plaisance, un matelot déguisé en femme retrouve sa femme déguisée en matelot, un patagon connaît l'Australie comme sa poche, etc., etc. Enlin deux iiommes qui depuis dix-huit mois sont sur une île déserte el se détestent mortellement, arrivent à se réconcilier devant un enfant en [irière, le jour même de leur délivrance. On voit (juc Dieu fait bien les choses quand il est secondé par M. d'Ennery.
Ce mélo pour enfants n'est digne ni des efforts el de la recherche dans la mise en scène ni de l'interprétation. Les tableaux, reux du Yacht, du Tremblement de terre, de l'Inondation et des (ilaces.sont fort heureusement ma-
chinés et l'effet en est heureux. Les fêtes du Soleil sont éblouissantes ; mais pourquoi barbouiller d'ocre les visages de ces pauvres vieilles marcheuses qui deviennent hideuses ? Le combat en Australie est intéressant et bien réglé ; il serait à souhaiter que les Australiens se servissent de poudre sans fumée, cela ferait éviter aux spectateurs un désagréable commencement d'asphyxie.
Lé directeur du Vaudeville a prouvé une fois de plus son parfait éclectisme en nous donnant le Md d' autrui. Il joue les jeunes dans ses spectacles du jeudi, c'est convenu, mais il n'entend pas ne jouer qu'une seule catégorie de jeunes, ce qui ferait bientôt tourner son théâtre à la boîte ; il a montré dans Les Jobards et La Paix du Foyer ceux qui marchent en avant ; avec la nouvelle pièce il nous montre l'art de ceux qui restent fidèles à la vieille manière.
La pièce de M. Le Corbeiller est de celles que l'on écrit pour la Comédie-Française et que l'on s'y fait refuser parce qu'elles sortent par quelques côtés audacieux du genre d'ennui qui convient aux abonnés du mardi ; et puis, elles ont un sens, elles veulent dire quelque chose. L'idée qui fait le fond du Xid dUiutrui est la même que celle du Médecin des Enfants : c'est le grand et terrible problème, la lutte entre la nature et la loi.
Dans le drame de M. d'Ennery, comme dans la pièce de M. Le Corbeiller, le père naturel et le père légal se trouvent en présence au moment du mariage de leur fille. Dans les deux cas le choix du père naturel prévaut sur celui du père légal ; mais tandis qu'à la fin du Médecin des Enfants, Lucien et Delormel se serrent la main, à la fin du Xid d'autrui la haine entre les deux pères subsiste, et Denaresse, père naturel, cède la place au père légal. La question reste à résoudre.
A présent remarquez bien que, dans le drame de l'Ambigu, Delormel sait pertinemment que sa fille n'est pas sa
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fille, alors que le tréncral Darnay,daiis la pièce du Vaude ville, l'ignore jusqu'à la lin du troisième acte, et c'est sui cette ignorance seule qu'est établie la pièce. Car, suppo scz qu'après ou avant le divorce on eût dit au général que Blanche n'était pas sa fille, il se fût singulièrement désin téressé de lavenir de la jeune personne et n'eût plus pu trouver ignoble que sa femme songeât à la marier avec le neveu de Denaresse, son amant, puisque cet amant était le vrai père de Blanche.
Mais voilà, dans les comédies ancien modèle les personnages ne disent jamais ce qu'il faudrait dire, parce (jue sur ce mot (ju'ils pourraient, (|u'ils devraient dire, qu'ils diraient mille fois s'ils avaient un peu de sang dans lesveines, repose toute la pièce. Ce sont ces silences injustifiés et injustifiables qui donnent naissance aux méprises et aux reconnaissances, créent l'industrie, préi)arent la scène à faire, facilitent le dénouement et constituent tout cet agréable jeu de ficelles en lequel se complaisait l'esprit superficiel de Scribe et que regrette tant M. Larroumet.
Il est difficile d'associer des caractères vrais aune intrigue factice. Mme Darnay divorcée désire épouser son amant ; dans la vie, quand on veut ainsi régulariser et que l'on a une grande lille à marier, on commence par la pourvoir. .Mme Darna}', au contraire, fait annoncer son mariage à sa fille — chose qui devrait ouvrir les yeux à Blanche si elle n'était déjà fixée sur le* rôle de de Naresse dans la maison — et elle le lui f.iit annoncer par le fiancé de cœur de la jeune lille ; on n'cstpas aussi maladroite.
Denaresse n'est pas plus clairvoyant ; son amour paternel l'aveugle juscju'à le rendre inconsientde ses actes. Ala finit se sacrifie et renoiu-e à épouser Mme Darnay; mais ce sacrifice empéchera-t-il «lue Blanche n'épouse le neveu de l'amant de sa mère ? et empèchera-t-il ce dernier d'hériter de Sun oncle ? Le général, f|ui se laisse in-
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suller chez lui el accepte ce singulier arrangement, me fait l'effet d'une vieille baderne un peu outrée.
Des personnages inexistants se meuvent en une action artificielle combinée pour la scène et dont le point de départ est une lettre de ramant(la lettre!) trouvée par le mari. Cette intrigue aux procédés vieillis conduit indiscutablement à des scènes très théâtre, tantôt tendres, tantôt violentes, tantôt cruelles, mais qui ne sauraient émouvoir, précisément parce qu'elles sont uniquement théâtre et qu'un fond d'humanité leur manque. Les coups de théâtre, si habilement préparés soient-ils^ tels que l'arrivée du père nominal à la On du premier acte, la scène dans la(juelle Denaresse laisse échapper l'aveu de sa paternité devant sa fille, son explication avec le général au troisième acte, ne suffisent pas pour animer des scènes qui flottent dans le vide.
Ce n'est point la faute de M. Le Corbeiller, c'est la faute du genre mort qu'il s'efforce de ressusciter.il a parfaitement compris d'ailleursque ces sortes de pièces ne se sauvaient que par le côté littéraire et que si l'on ne voulait pas suivre les traces de Becque il fallait chercher à imiter Dumas. Aussi ne dit-il point simplement les choses, il fait des phrases qu'il combine en périodes. Dans le premier acte nous comptons au moins quatre morceaux debravoure, couplets sur les mariages mondains, les romans anglais, la pudeur des jeunes filles et les souvenirs d'enfance. Ces récitations déclamatoires qui coupent le mouvement d'une pièce demandent, pour être lolérables, une forme exquise, piquante et curieusement ciselée, sinon elles font désespérément longueur, et le personnage qui les prodigue n'est plus qu'un raseur.
L'auteur du yid cV autrui est un des jeunes sur lesquels on doit compter pour l'avenir: il comprendra, nous en sommes certain^ que cette fois il a fait fausse route, et qu'en art dramatique comme en tout autre art. il ne faut
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point s'inspirer du déjà vu, du déjà fait, mais créer avec ce que Ton a dans le cerveau et danslecd'ur.
r,a a l'air d'une phrase de bravoure, ce n'est, liélas ! (ju'une vérité bien banale, mais qu'il Hiut répéter et répéter sans cesse.
Le spectacle donné, cette semaine, par le (".(nvle funambulesque, est loin de valoir les précédents ; je sais bien qu'on ne peut pas exiger chaque fois une Statue du commaïuh'ur, nous avons eu VEcofe (h>s Vifrf/fs. estimonsnous heureux.
Oh ! n'ayez pas peur, c'est très décent, monsieur Larroumet,ça ne manque pas de gaieté et c'est plein d'agrément.
Pierrot se marie avec Agnès ; garçons et demoiselles d'honneur leur viennent faire les derniers compliments et les laissent seuls dans un petit salon qui précède la chambre nuptiale, Pierrot est très embarrassé ; si Agnèsest naïve, il ne l'est pas moins. 11 sait : l» qu'un mari doit dire à sa femme qu'elle est jolie ; 2° lui répéter qu'il l'aime de tout son cœur ; 3o l'embrasser ; mais il y a un i^ et un 5o qu'il ignore absolument.
Comment l'esprit vient-il à Pierrot ? Par un livre laissé sur la table et intitulé Guide de Camour : il le regarde avec terreur d'abord, avec intérêt ensuite, le montre à Agnès, puis, les bougies éteintesils entrentdans la chambre nupliale.
<>'est un rien, mais plein de détails délicieux delinesse et d'espril ; peut-être ne sont-ils pas tous très nouveaux; ils sont si bien en place, que l'on ne peut y trouvera redire. VA puis, cette bluelle laite de jeunesse et de sourires est jouée remarquablement, (jiie dis-je ? admirablement, par Mlle IWanebe Marcel et.M.Mrisc'z ; voir plus de fraîcheur, j)lus de candeur, plus d'ingénuité de part et d'autre, n'est guère possible. M. Grisez, qui est tout jeunet, a vraiment le don de la mimique et de la mimique
moderne, dans laquelle l'acteur tout entier joue. Pour lui plus de grands gestes exagérés, un petit mouvement de la main, an clignement de l'œil suffisent pour traduire la pensée même complexe, et il le fait avec une sûreté, une légèreté et une gentillesse d'un charme complet.
Un reproche maintenant à MM. Carré et Colias. Pourquoi user tant des accessoires ? Pourquoi Pierrot se metil sur la poitrine un lis en carton ?Nous savons bien qu'il est vierge. Pourquoi surtout le truc dulivre ? Ficellegrossière s'il en fut. Il appartenait à un maître de la pantomime comme M. Carré, d'initier lui-mêmt» son Pierrot au mystère d'amour. Ne pouvait-il le taire tout en respectant la formule avec « décence, gaîté et agrément » ? Il le devait tenter en tout cas, et nous lui en voulons un peu de ne l'avoir pas fait.
La pièce du Palais-Royal, Mo/tsienr Chasse, diffère des autres vaudevilles en ce qu'elle est plus franchement comique : mais la construction est exactement la même et les matériaux en ont été pris un peu partout. Pour aider à la compréhension de cette grosse farce, désignons par A l'amoureux, B le mari, C. un potache, neveu du mari, et D un autre mari. Le scénario ainsi établi peut servir pour d'autres vaudevilles.
A vient de louer, iO, rue d'Athènes, une 'garçonnière habitée la veille encore par une cocotte, Mlle Urbaine des Voitures ; il invite Mme B à y venir dés que son mari sera parti pour lâchasse chez D.
B a une liaison 40, rue d'Athènes, — la femme séparée de />, — et c'est la qu'il va soi-disant à Là chasse.
C qui fréquentait, 40, rue d'Athènes, chez Mlle Urbaine, ne sait pas qu'elle a déménagé et a conservé la clef de la garçonnière louée par A.
F) apprend qu'au 40 de la rue d'Athènes, sa femme, avec laquelle il doit divorcer, recevra cette nuit même un amant et invite le commissaire de police à s'y rendre.
196 FJ-: tiii:atmk vivant
Nous allons nous relrouvei' au (icuxiriiiencto, vous l'avez devinr, au -40 rue d'Allit'Mcs dans la garçonnière: c'est l'acle chez la cocotte des vaudevilles ordinaires.
-1 arrive avec la femme de//, mais celle-ci ne consent pas à partager la couche de .l.el se réfugie dans une autre rhand)r(',
/y se Irouve dans l'appartement voisin avec Mme I).
C, le potache, entre pendant le sommeil de .1. Voyant que ce n'est plus .Mlle Urhaine qui habite l'appartement, il se fourre dans un placard et n'en sortira que pour surprendre à tour de rôle son oncle et sa tante.
Entin le commissaire paraît, il entre dans l'appartement où se cachent B et Mme/),Ii se sauve dans la chambre de A, les agents le poursuivent et arrêtent .1 .
Cet imbroglio, qui n'est pas neuf, se dénoue delà façon habituelle, par la réconciliation au troisième acte.
H revient de la chasse et rapporte une bourriche, achetée chez Chevet. En vain essaie t-il de nier, l'arrivée de /> le confond.
A, à son tour entre furieux et proteste contre son arrestation.
Le commissaire reconnaît en effet que J n'est pas le vrai coupable, mais il possède une pièce à conviction, le pantalon dcji. Or, tout à c(»up, le potache C entrant, reconnaît ce pantalon pour le sien ; il se fait habiller chez le môme tailleur ({ue son oncle, et l'on dresse procès- verlial contre lui.
.1 et /{ sont sauvés. .Madame pardonne à son mari qui n'ira plus à la chasse et .1 continuera à tenir le chandelier.
Otte folie «pii nf^l que (|uipru(juus, méprises et incohérence, débortle d'un esprit facile, très gi'os, trivial même, qui tantôt rajq)elle la table d'Hôte de l'hôtel du Commerce, tantôt la caserne ; on Irouve cela très parisien, c'est du liant .M(»ntnjartre tout au plus, l/auteur peu in-
THEORIE CR1TIQL:E 197
ventif ne s'est même pas donné la peine de relier ces cocasseries par un semblant, je ne dis pas de logique, mais de métier ; les scènes arrivent parce qu'elles font rire, elles cessent quand on en a assez, quelquefois pas assez vite. Rarement dans (!elte accumulation de gaffes, de mensonges grotesques et d'allusions graveleuses, un mot comme celui-ci : a Lorsque les femmes ne pensent pas à ce qu'elles disent, elles disent ce qu'elles pensent » , et c'est dommage.
Le succès de rire fait à la pièce a été jusqu'au délire. Voilà la vieille gaieté gauloise ressuscites ! le Palais-Royal renaît de ses fours I Labiche nous est rendu ! Le fait est qu'à côté des autres vaudevilles que nous avons été condamnés à avaler cet hiver, celui-là possède au moins la supériorité énorme de ne viser ni à la comédie. ni au sens commun, et de n'être bien que de la farce., de la grosse farce déculottée^ à la portée des intelligences les plus médiocres, farce qui fera désopiler toutes les rates provinciales de passage à Paris.
2o avril 1892.
XVIJI
Le Justicier, de M. St.ini>las Rzowiiski. — Simone, de M. L. de Gramont. — Les Maris de leurs Filles, do M. Pierre Wolll'. — IX Thermidor, de MM. Joan la Rode, George.^ Roli.' ot Albert Grcmieux.
<* Deux choses toutes contraires nous préviennent également, l'habitude et la nouveauté », a dit je ne sais quel
lOS LK TIÎÉATHE VIVANT
Labriiyôre. II semble, lorsqu'il s'agit du thét\tre, <|ue cet axiome gagne en vérité et en force. Chaque jour Thabitude Tait accepter sur la scène de monstrueuses énormilés, tandis que la nouveauté la plus simple, la plus naturelle, elTarouche.
C.ette manière d'être du spectateur applaudissant de confiance aux coutumières sottises explique pourquoi les jeunes auteurs ont tant de peine à se débarrasser des traditions et des conventions scéniques. Que cherchent-ils ? Ils ne cherchent que trop les applaudissements, le succès; de plus, ce succès, ils le veulent immédiat ; et alors, de concession en concession, ils arrivent à faire de la nouveauté qui n'en est pas, un faux neuf (jui plaira difficilement à la foule et ne satisfait point les artistes.
Les jeunes se sont manifestés cette semaine par trois (puvres de tendances, de formes et de caractères bien différents ; Lf Justicier, un drame ; Simone, une comédie ; Les maris de leurs filles, un vaudeville. Eh bien ! dans cliacune de ces trois œuvres, on sent que l'auteur ne s'est pas abandonné à lui-même, à son inspiration artisti(|ue ; qu'il a subordonné sa vision d'art à certaine manière, h certain procédé ancien, et nous le regrettons parce qu'ils doivent et ils peuvent être eux-mêmes.
Comment se fait-il que la pièce de M. Rzewuski, originale de conception, captivante en tant qu'étude psychologique, curieuse d'écriture, nousdoime l'impression d'un mélo ? I^lle ressemble à un mélo, et ce n'en est pourtant pas un. Cherchons à déchiffrer cette énigme.
VA d'abord est-ce bien un mélo ?
Le prince Philippe, habitué des tripots du boulevard, a perdu au jeu la forte somme et ne sait plus où trouver d'argent. Il va solliciter le tenancier d'un cercle ; celui-ci refuse carrément. Par un hasard que l'on peut bien qualifier de complaisant, le père de ce tenancier est un ancien intendant du prince congédié par lui, mais dévoué à
THEORIt CRiTlQLE d09
la princesse, lequel, lorsque cette dame se présente, s'empresse de lui avancer la somme.
Ce sacrifice est inutile : la maîtresse de Philippe. Esther, a payé la différence et. pour s'acquitter envers cette femme, le prince, qui a son point d'honneur, a résolu de divorcer et de l'épouser ! Par une coïncidence au moins complaisante, Estber a été la maîtresse d'André, fils du prince, et ce jeune homme, indigné d'un tel mariage, assassine la galante personne qui pousse si loin lesprit de famille.
Philippe, pris pour le meurtrier, est jugé, et naturellement condamné aux travaux forcés.
La princesse, sa sainte femme, l'accompagne en exil : ils y meurent tous deux.
Cependant le fils du forçat est allé en Amérique, où il est devenu milliardaire, naturellement. Uouze années se passent, André revient en France, et, dans le casino d'une ville d'eaux, il rencontre, menant la grande vie, Olympe Rival, la fille naturelle delà femme qu'il assassina, vivant portrait de la morte.
Il s'en fait aimer, mais, un jour, elle apprend de quel crime est coupable son protecteur, et ce jour-là elle l'accable de son mépris et de sa haine. Il ne reste plus au pauvre diable, pour satisfaire au dénouement, que de se laisser tuer en duel, pendant qu'un revirement d'amour s'opérera dans l'esprit dOlympe, Il n'y manque pas, et le drame finit.
Coïncidences, incidents providentiels, méprises, revirements peu justifiés, erreur judiciaire, résignation de l'innocent condamné, remords effroyables du coupable, la rencontre de l'orpheline aimant le meurtrier de sa mère, enfin le duel final : oui, tout cela sort bien apparemment de l'arsenal de l'Ambigu.
Mais cherchons plus avant.
André, un Polonais, à lame rêveuse et spéculative.
i>(jo LK rilKATIŒ VIVANT
attirépin'labeautécles théories nihilistes, sestlaissé fanatiser par les idées desuprômc justice, et en est arrivé à se persuader, en conscience, que l'on n'est point reprchensihle de détruire l'être inutile capable de causer un maliieur. Ces raisons subjectives et l'affection qu'il a pour sa mère lui donnant le chanjje sur le vrai mobile qui le pousse, — sa jalousie d'ancien amant. — il tue la femme que voulait épouser son père.
Le père accusé à tort, en Slave mystique qu'il est, accepte en expiation de ses fautes la condamnation injuste qui le frappe. Mais il croit à la loi impérative du devoir, à la nécessité d'une harmonie entre le bonheur et la vertu, entre le châtiment et le crime, aussi prédit-il au meurtrier qu'il expiera un jour, plus cruellement encore que lui son père.
L'expiation viendra douze ans plus tard pour André, quand il se croira pardonné, que le spectre de la morte se dressera devant lui en la personne d'Olympe et l'accablera de ses malédictions. Alors, comme tout bon Slave arrivé au dernier acte d'un drame, il fera la confession de sa faute, retracera ses tortures, ses remords, montrera la sincérité de son repentir, puis il ira se faire faire justice en recevant une balle en pleine poitrine.
Mais cette thèse du droit de justice, ces luttes d'àmes. cette psychologie Apre et nuageuse, ce mysticisme sûr de lui, collo fatalité du remords et de la sanction morale, cette confession, ce pardon, ce crime, ce châtiment, c'est Dostoicwski, c'est Tolstoï, c'est le grand drame russe ? l 'a r fa item en t.
Alors, il y a deux pièces, deux pièces absolument différentes dans \cJi(sf/cit'r, l'une parisienne, tru(|uée, fausse et superficielle ; l'autre russe, s'attaquant aux grands problèmes sociaux, scrutant l'Ame humaine, montrant des êtres mus par une volonté qui leur est propre, pièce intense et profonde. Seulement le^ scènes du vieux mélo
THÉUHIE CHITinl K i>01
français s'imbriquant avec celles du jeune théâtre russe, les deux pièces sont indistinctes et forment un mélange confus et diffus, une salade russe dans laquelle les multiples pensées de l'auteur se morcellent et s'émiellent.
M. Rzewuski. nous dit-on. se défend avec énergie de vouloir révolutionner le théâtre ; il a tort de s'en défendre puisqu'il introduit sur la scène des êtres pensants et non des pantins déclamateurs, et il a tort de ne pas vouloir, car les vieilles ficelles de l'Ambigu sont incapables de faire mouvoir des personnages doués comme les siens de réflexion et de volonté. Les cosaques ne maniruvrent pas comme les mousquetaires, et si partisan que l'on puisse être de l'union franco-russe il me semble qu'en art dramatique on doit s'en tenir aux relations de bonne amitié.
Imaginons que l'on enlève du Justicier tout ce qui concerne la dette de jeu et les cercles : la visite de Philippe chez le tenancier du tripot, la discussion entre ce dernier et son père, lui reprochant d'être un infâme usurier, les scènes qui se passent à Bax-les-Bains, à la villa des Roses, avec les allées et venues de croupiers, de gommeux et de cocottes. Supposons que l'on groupe les personnages épisodiques, Rodolphe, le si pur tenancier. Vernier, Lousteau, le journaliste joueur et paillard, exécuteur désigné des décrets de la providence, à l'aide d'une intrigue légère, et l'on aura une petite pièce fort intéressante sur le monde des cercles. Scènes vues et traduites par l'auteur avec une franchise et un naturel dont cette réplique de Rodolphe donnera une idée : « Je suis chez moi, je ne fais de mal à personne, et tout le monde m'engueule. »
Le spectacle eût perdu un clou très parisien, mais 1 action dramatique, plus condensée, y eût considérablement gagné.
Nous aurions été tout entiers aux tirades philosophiques de nos Slaves, nous aurions mieux compris le carac-
iOi U: THKATHi: VIVAM
1ère (lu prince eonservanl innli^'rë tout l'amour de la morte et acceptant une condamnation qui lui |)ennettra d'oublier cet amour ; le caractère d'André, ce fanatique pris au piège de ces utopies, cet amant pris au piège de l'amour, torturé en son Ame et torturé en son cœur ; le caractère de la princesse, d'ùme si haute, disant des femmes russes qu'elles (« n'analysent pas le devoir, elles le subissent ».
Ah ! comme il aurait fallu couper, élaguer dans ce fouillis de scènes, laisser nue l'action vivante déjà assez complexe par elle-même ! Mais M. Rzewuski ne veut pas êti'e un révolutionnaire et nous le déplorons sincèrement.
La dualité de la conception se retrouve dans l'écriture du drame. Sobre, alerte, nerveuse pour les scènes épisodiques et françaises, elle change de tour dés que les Slaves abordent le côté explicatif de leur psychologie, elle devient d'abord abondante, nébuleuse, pompeuse et se rythme sur douze syllabes comme les alexandrins : « Ranime le passé dans un nouvel amour.» Ce changement de ton, ce retour à la phrase trop purement littéraire a le grand défaut d'arrêter le mouvement, d'embrumer en<orc la pensée et de pétrifier des personnages qui ne demandent qu'à vivre.
Malgré ses grosses erreurs de construction et de facture on est forcé de reconnaitre que cette pièce porte la marque d'un artiste aux aspirations modernes, d'un subtil observateur et surtout d'un penseur, Ne désespérons dune pas de le voir un jour, renonçant aux formes surannées, entrer dans les rangs des révoltés.
Quand on repasse en sa mémoire le drame de M. Hze- Avuski, que l'on analyse les sept tableaux^ que l'on approfondit les tirades on est slupéfail de voir par combien de vérités d'observation, morales, philosophiques et humaines les scènes sont remplies, et émerreillé par la diver-
site et le nombre de pensées remuées en cette œuvre. Quand on repasse en sa mémoire le scénario des deux pièces jouées au Théàlre-Libre celte semaine, on est stupéfait d'y trouver si peu de chose.
Si M. Rzewuski emprunte les procédés de M. d'Ennery, M. de Gramont. lui, emprunte ceux de Scribe. Nous avons un empoisonnement à la morphine.préparé dès le premier acte et dont une amie se fait bien complaisamment la complice ; nous avons le parfum révélateur de la femme aimée; une lettre, adressée au mari, tombe entre les mains de la femme, et les personnages entrent et sortent à point nommé, ne cherchant que la scène à faire.
Mais ce sont là questions de métier : voyons la pièce.
Simone est l'étude d'un cas pathologique, d'une forme spéciale de l'hystérie. Cette forme est si extraordinaire que le médecin qui cherche à s'expliquer le cas au premier acte s'y trompe. Il s'imagine que Simone n'est pas assez aimée et elle l'est trop. 11 ne faut prendre ici amour que dans le sens hystérique du mot, la maladie empêchant Simone d'entrevoir autre matière dans le mariage.
Ce n'est pas que Simone soit de marbre, au contraire c'est que son mari ne sait pas la comprendre, il dit et fait brutalement les choses et... diable ! que c'est donc difficile d'expliquer ces machines-là quand on n'a pas, pour gazer, cet art des métaphores dans lequel excellent Balzac et, après lui, M. de Gramont ! Bref, son mari n'est pas artiste, il joue du violon sans fioritures et ne comprend pas le tempérament de sa femme.
Le milieu «iue fréquente Simone n'est pas fait pour la guérir : une collection de femme détraquées ayant en horreur leurs maris et qualifiant de « nauséabond ^ ce que Simone trouve insupportable. Si j'étais le comte de Stampes, je surveillerais d'un peu plus près les relations de ma femme et l'empêcherais de se recruter un salon
io't m; tiikathI': vi\ a.nt
parmi les luibiluécs des tables d'iiùlcs féminines «lu quartier des Martyrs.
l'ne seule de ses amies paraît satisfaite du mari qu'elle a. il est excellent violoniste ! Simone le lui vole, non pas qu'elle éprouve un sentiment sincère pour lui, mais parce qu'elle est avide de connaître des sensations nouvelles, les fioritures ; ce n'est plus une femme, c'est « ung succube » !
Le mari complaisant s'esl éloigné de Paris, et pendant liuit jours Simone se grise de caresse, s'enivre de volupté, se saoule de luxure. Le rêve est de courte durée le mari revient, il faut rentrer dans ralc()vc conjugale. Non ! tout tout, plutôt que cela, et. prenant un flacon de morphine, elle s'empoisonne.
C-e qu'il y a de remarquable, à coté de cette femme qui vit uniquement par et pour les sens, c'est l'insouciance, la passivité, la stupidité surhumaine du mari qui ne voit rien, ne comprend rien, et, en dehors des instants de possession, considère sa femme comme un meuble inutile. J'admire, je ne dis pas l'absence de sens moral, mais l'absence de bon sens de tous ces gens-là.
On se marie rarement dans un but de débauche, et d'habitude les jeunes filles, même les plus mondaines, recherchent un autre idéal dans le mariage, exceptionnellement que des hystériques ou des vicieuses désirent les seules satisfactions charnelles, je ne nie point le fait, mais celles-là ne se tueront pas après pour un motif de partage, raison noble qu'elles sont incapables de comprendre. Si les femmes avaient de ces délicatesses, elles ne tromperaient jamais leurs maris, et si, après un coup de canif, elles devaient se suicider, il se ferait vraiment de trop grands vides ilans la société parisienne.
Il faut donc considérer Simonr non comme une étude de caractère, mais plutôt comme un caprice, une gageure, le tour de force d'un dilettante. M. de Gramonl, qui est
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un littérateur et un artiste, a voulu prendre par la difficulté, et la difficulté était de présenter d'une façon honnête le plus scabreux des sujets. — il n'y a pas de jeunes nonnains.. pas d'imberbes tonsurés plus pudibonds que les spectateurs d'une comédie de mœurs. — L'auteur s'en est tiré avec habileté, il a fait rire^ et les membres de la sainte ligue ont été désarmés ; mais alors les grincheux se sont écriés que ce n'était plus qu'une farce polissonne!
Non, messieurs, le dialogue n'est point celui d'une bouClonnerie, les scènes entre Simone et Rose sont de bonne comédie et la fin, très dramatique, malgré la posture ridicule et absurde du mari, est conduite avec sûreté, vigueur et originalité. Qualités précieuses qui feront certainement triompher devant le grand public l'auteur de Rolande et de Lucienne, le jour où cessant d'écrire exclusivement pour le Théâtre-Libre, il abordera des cas moins pathologiques que celui de Simone.
Gomme pièce écrite pour le Théâtre-Libre, je n'en connais pas de plus typique que celle de M. Pierre Wolff : les Maris de leurs filles. Nous disions en commençant que les jeunes, en vue du succès, sacrifiaient trop souvent leur originalité au convenu, M.Pierre WolfT fait abstraction presque complète de sa personnalité.
Il a tout simplement choisi dans le répertoire du Théâtre-Libre les caractères de ses personnages. Antoine a repris un rôle qui lui convient merveilleusement, celui du vieux père bourgeois entêté et bougon, qu'attendrira une jeune femme enjouée, sentimentale, un peu pimbêche, qui sera l'exquise comédienne, Mlle Meuris.M. Grand comme d'habitude, personnifiera Vêgoïsfe, mari joueur, grossier, insolent comme un fifre, au demeurant le fils le plus mal élevé du monde, mais combien spirituel ! Jugezen : Henri demande cinq cents francs à sa mère. — « Ce n'est pas deux sous », répond la brave femme. — « Non,
->0G LC THEATRE VIVANT
c'est vini:t-ciii<i louis «.réplique rexcellent jeune homme ; et l'on se tord.
Le rôle de la maman bernée par son fils a été dévolu à Mme Marie Laure, Mlle Barn}- étant réservée pour les mères d'actrices ; et. Mlle Gabrielle Fleury. devenue femme de chambre, ne pouvait faire autrement que d'être impertinente et raisonneuse. Tous ces personnages, le public du ThéîUre-Librc les sait par cœur, il les a applaudis dans la Meule, V Honneur, Tante Léonfine,\a. />///><", etc., il les a retrouvés et réapplaudis dans des scènes à peu prés semblables.
Le prétexte donné à la réexhibition de ces personnages est de nous apprendre que l'individu épousant pour la fortune qu'elle lui apporte la fille d'une femme galante, est un drôle qui, généralement, se croit en droit, lorsqu'il a ruiné sa femme, de lui reprocher de porter son nom.
Pour faire trois actes avec si peu, xM. W'oliïa multiplié les incidents : au deuxième acte la longue pantomime du chapeau essayé devant madame d'abord, puis devant la bonne, après la scène de ménage ; le coup des mouchoirs au troisième. Il a multiplié les répliques amères et outrées dont ses fantoches se cinglent à chaque instant la figure. Henri dit à ses parents : « ^i vous pouviez voler sans qu'on le sache vous le feriez. » Le public se retord. — Je ne conteste pas que les parents d'Henri ne soient capables de la chose et qu'Henri ne le pense, seulement on ne dit pas tout ce que l'on pense, et faire parler ainsi des personnages durant trois actes devient une convention. — il a iiniltiplié les jeux de scènes, les allées et les venues, les entrées et les sorties, mais tout ce mouvement n'arrive pas à suppléer au manque d'action dramatique.
On dit: ce sont là destabh^aux pris sur le vif; je le crois volontiers ; certains détails de la vie intime sont très nature; malheureusement ces tableaux ne nous sont pas res-
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litués avec art. Cène sont pas des peintures, à peine des photographies retouchées et déformées. Il faut au théâtre des tableaux vivants, et les personnai^esdeM. Wolff, sans caractère, sont tout en surface ; leur langage, par les oppositions de mots et l'ironie forcée, ne peut donner Tillusion de la vie. On sent toujours, derrière l'acteur, l'auteur occupé de lui souffler la réplique comique ou le mot bien cruel.
Tel qu'il est, cependant, ce néo-vaudeville vaut infiniment mieux que les vaudevilles des autres théâtres, et nous ne doutons pas que M. Wolff, qui a de la verve, un grand talent d'assimilation et des qualités incontestables de metteur en scène, ne fasse bientôt aux maîtres du genre, sur les petites scènes, une concurrence des plus fructueuses.
Le T/ieivnifJoi- donné hier aux Bouffes-du-Nord diffère de celui de M. Sardou en ce qu'il est simple, clair, qu'il ne cherche point à faire prévaloir tel ou tel système politique et qu'il respecte scrupuleusement la vérité ; que peut- on demander de plus pour un drame historique '!
L'intrigue de ce drame est Tainour de Tallien pour Mme de Fontenay. Nous voyons Tallien à Bordeaux arracher la belle ci-devant aux mains de la populace, en devenir follement amoureux et compromettre sa situation de proconsul, sa vie môme, pour soustraire à l'échafaud celle qu'il aime.
A la Convention en ce même moment un parti se forme contre l'Incorruptible, dont l'austérité et l'inflexible rigueur terrifient ses collègues, Fouché, Collot d'Herbois, Barère veulent secouer le joug du dictateur et du tyran. Tallien, venu à Paris pour défendre son administration, se joint à eux.
Malgré la popularité qui l'entoure, malgré le prestige des victoires remportées par les armées, Robespierre sent que son pouvoir touche à sa fin ; il doit épouser Eléonore
foS LK THIvVTRK VIVANT
huplav. eile l'aime, cl il n'ose. Les mauvais présages hicnlol >o réalisent ; en pleine (-onvenlion, Tallien, don! il a lait eiiii»risonner la maîlresse comme suspecte, s'acharne contre lui, et l'Assemblée le décrète d'accusation avecSaint-Just, Coutlion. Lebas.
Hobespierre à l'Hùtel-de-Ville n'a qu'un mot à dire pour ({ue toutes les sections de l'aris en armes se lèvent et le délivrent ; respectueux serviteur de la loi, il ne le dit pas. Vainement sa liancée essaie de Héchir sa volonté; vaincue par l'implacable parole de cet homme de fer. elle comprend et accepte héroïquement le suprême sacrilice.
La salle est envahie, un gendarme tire sur l'lncorru[)lible. ses amis l'étendent sanglant sur une table, Tallien et sa maîlresse viennent jouir de leur triomphe. Mais tandis qu'ils reprochent au blessé sa dictature cruelle, le rêveur se redresse sur un bras cl s'écrie : » La Hépuliii- (jue est immortelle ! »
Ce drame passionnant est remaniuable [»ar sa. sincérité et il l'aut en louer beaucoup les auteurs. L'esprit frivole de Tallien, le caractère entier de Kobespierre, l'emportement généreux de Saint-Just, la duplicité de Fouché, l'habileté perfide de Mme Tallien sont montrés tels qu'ils étaient dans les actes mêmes de ces personnages, sans que d'idioles aventures ou de slupides péripéties de mélo ridiculisent cette maîtresse page de notre histoire. Les paroles dites au tableau de la convention sont celles que prononcèrent nos grands ancélres,et la scène de ITIôtelde-ville reproduisant le tableau de Mélingue est d'une vérité saisissante.
i> Mai ISO-2.
THKOUIK CHITIQL'I-: ^U9
Les raisons du succès pour les petites scènes et les établissements à spectacles. — La reprise du i^i/i de Corahe. — Marie La fond, de MM. Jean la Rode et Georges Rolle.
Un poète rêve, et de courts poèmes, nés de visions emblématiques, marquent les étapes que son esprit parcourt dans le cycle fleuri des humaines passions. Un statuaire saisit au vol l'image évoquée, la réalise en vivantes créatures qu'enveloppent de mystérieuses harmonies et la place en un lumineux décor ; tousles arts s'unissent et se confondent pour célébrer l'éternel Amour. Tels sont les Poèmes r7'J//io;/;' de M.Armand Silvestre surles tableaux vivants de M. Godeski, avec peintures de M. Charles Toché, tel est le spectacle <|ui charme le public du thétUre d'Application.
Fort bien, dira-t-on, mais les vers d'Armand Silvestre sont par eux-mêmes assez musicaux, assez évocateurs, et il n'est point nécessaire,pour nous ravir,qu'ils soient soulignés par des musiques, ni agrémentés de poses plastiques? Et puis, ces tableaux vivants, qui viennent en concurrence directe avec ceux que pour deux sous l'on va voira la foire au p;iin d'épices. ont pour les spectateurs un attrait profane qui n'est pas toujours très artistique, ils rentrent dans la catégorie des exhibitions, et ces spectacles, à côté, qui séduisent la foule par des attractions en dehors, l'éloignent encore du véritable art dramatique et l'ont le plus grand tort nu thèàlre.
Ah 1 oui vraiment, je vous l'accorde, cette représentais.
t\0 LE TIIKATRE VIVANT
lion n'a rien ilc commun avec la comédie ou le drame, et je reconnais que l'amateur qui y prend goût semble se désintéresser des choses de la scène ; mais à qui la faute? A qui la faute si, délaissant le vrai théAtre, le public se précipite avidement chez le voisin ? A qui la faute, sinon à ceux qui cherchent envers et contre tout à imposer au public des pièces dont il ne veut plus.
Le succès des pantomimes, conférences, — prestidigitation, ésotérisme ou chansons fin de siècles, — tableaux vivants, auditions ; la réussite des petites scènes privées: Théâtre Libre, Théàtre-d'Art, cercle Funambulesque, cercle des Escholiers ; la vogue croissante des Ghat-jNoir,Casino de Paris, Folies-Bergère et autres cafés-concerts, n'eussent-ils pas dû ouvrir les yeux aux hommes du métier ? S'ils n'avaient pas cet entêtement prétentieux et obtus qui leur fait dire telle pièce doit réussir parce que telle autre à laquelle elle ressemble a réussi, ils comprendraient que le public en a assez d'entendre toujours la même pièce, la pièce faite pour lui, faite pour flatter ses toquades et ses traversiil en est saturé, et comme on s'obstine à lui en donner encore et toujours dans les vrais théâtres, i-1 va dans les autres.
Au lieu de se dire : c'est peut-être nous qui avons tort de nous éloigner de l'art dramatique; les directeurs se disent que ce sont les autres qui ont raison de s'en écarter le plus possible et ils cherciient à leur faire concurrence en descendant à leur niveau. Ah ! vous avez des étoiles pavées très cher, vous avez des exhibitions, des clous, des foyers de la danse et des bars ; j'en aurai. C'est la rivalité de deux bateleurs sur un même champ de foire :tu as un tambour j'aurai une grosse caisse ; tu as une bonisseuse en maillot, j'en aurai deux, et plus mineures ; tuas une rampe de gaz, j'aurai des [lampes électriques ; c'est toujours la pièce qui est la chose donton s'occupe le moins.
Ils ne comprennent point, nos cliers directeurs, que ce
n'est pas l'attraction des autres spectacles, mais la répulsion provoquée par les leurs qui éloigne la foule, et si on se permet de le leur dire, ils s'imaginent tout de suite qu'on leur en veut personnellement, qu'on attaque leur commerce ; ils s'irritent, se fâchent et se laissent entraîner quelquefois à des accès de mauvaise humeur bien inutiles ; à quoi bon montrer que d'aventure ils peuvent aussi manquer d'éducation.
Non, ils auront beau publier de savantes coupures faites dans les critiques, se payer des suppléments illustrés avec portraits d'artistes et autographes, multiplier les notes aux journaux annonçant que leur spectacle est « un des plus attrayants de tous les théâtres de l\aris », qu'ils ouvrent un second bureau de location, que l'on refuse du monde, que les rôles sont répétés en double, ou que les Caraïbes assisteront à la représentation, ils auront beau se former en syndicat, ils ne forceront pas le public à aller applaudir leurs rengaines.
Ils se sont écartés de la voie classique du théâtre, la voie artistique, originale et primesautière, pour suivre la routine commerciale; ils ne se sauverontde la ruine, — ce qui nous touche peu, — et ne tireront le théâtre du marasme où il languit, — ce qui nous intéresse infiniment plus, — que par un retour aux formes de nos grands maîtres français, par un retour à l'art.
Que les œuvres qu'ils représenteront soient idéalistes, réalistes, symbolistes, peu importe au public, et peu nous importe à nous ; il peut y avoir des écoles en littérature, en art dramatique c'est un danger. Ce qu'un maître a innové n'est plus chez ses imitateurs que convention et procédé ; l'initiative individuelle doit seule compter. Les directeurs n'ont qu'à ouvrir les yeux et à regarder le mouvement des esprits autour d'eux — nous ne sommes plus en 1880, ni en 1867, ni même en 1880, — et, au lieu de contraindre leurs fournisseurs à imiter les auteurs de
^ii* LE tmkatrp: vivant
succôs |>ns(^. nu lieu d'clouiïer en eux l.i personn;ilil«''. nu lieu (le sobslinerà les fnire tourner comme des tM-ureuils dans le même traditionnel cercle, ils seront les premiers à leur dire : Donnez-nous ce que vous avez dans la tète el dans le cœur. Alors le public n'ira plus aux petits spectacles d'à côté.
.\in si voyez M. Koning : pourquoi s'entèle-t-il à reprenidre des pièces qu'il juire peut-être excellentes, mais dont e public ne veut plus? Récemment il annonçait à grand renfort de réclame une reprise qui devait Icrminer sa saison et que les hommes de métier saluèrent de leurs acclamations, colle du .)/^////vw/^' /-o/Y/rv : au bout de quelques jours, il fut forcé, faute de spectateurs, de cesser les représentations. Aujourdhui il nous donne le Filsdf (Utralie.
Ce n'est pas faire grand éloge de M. Delpit que de mettre sa pièce au-dessus de celle de M. Olinet. Si les caractères en sont aussi convenus, la cbarpenle aussi hasardeuse et la forme aussi déplaisante, on y rencontre cependant par instants une vérité relative de sentiments. et ces éclaircies rendent encore plus choquant le disparate de l'ensemble.
Voici un officier d'artillerie, riche, bien fait de sa personne, décoré à vingt-cinq ans. Loyal comme son épée, l'honneur même, cœur d'or et cœur sensible : Daniel est le type archi-connu, héros de tous les romans.
Kilo, est riche, incomparablement belle, tète folle mais cciiur d'or, naïve mais très rouée, et spirituelle jusqu'au bout des ongles. Kcoutez ces répliques : <> (Comment trouves-tu AI. de Monijoie 'i —.le ne le trouve pas. — Tu l'as vu souvent, cependant 'i — Oui, mais je ne l'ai jamais regardé. » Edith est liiigénue classique de toute les comédies.
(ioralie a bien, dans sa jeunesse, mené la vie un peu cavalièrement, ce n'en est pas moins une grande àme
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la mère torturée de tous les mélodrames se sacrifiant pour l'amour de son fils.
A coté de ces héros se rangent des demi-héros tvpes non moins classés : Godefroy, le bonhomme faible et maniaque que Ton tourne et quel'on retourne, et la vieille fille Césarine, naturellement brusque gaillarde, mais le cœur sur la main, la plaisanterie sur les lèvres, avec revirements de girouette ; ces deux personnages sont de pur vaudeville.
Viennent enfin les utilités : Bonchamp, parfait notaire et noble co^ur. Montjoie ancien viveur mais noble cœur, Morisseau. artiste légèrement toqué mais noble cœur.
Gomment évoluent ces marionnettes sympathiques '? C'est bien simple.
Daniel rencontrera Edith, et dès cette minute ils s'appartiendront 1 un à l'autre pour la vie. Deux mois après le mariage sera convenu ; mais au dernier moment le beau-père — qui par un procédé de vaudeville aura empêché son futur gendre de lui révéler l'irrégularité de son état civil — apprendra toup à coup que Daniel est enfant naturel. Rien de fait.
Oui, mais nous comptions sans les larmes du capitaine et le revirement de Césarine. « Osez donc refuser votre fille à un capitaine qui pleure ! Je vous donne ma nièce, monsieur î n
Ce premier accroc nous prépare habilement au second. Montjoie. dont vous allez voir la grande utilité, reconnaît dans la tante Dubois, venue de l'Auvergne pour signer le contrat de son neveu Daniel, une de ses anciennes maîtresses, et cette Coralie n'est pas du tout la tante mais la propre mère de l'artilleur. Montjoie ne dira rien, d'abord parce c'est un noble cœur et ensuite parce qu'il ne doit que préparer. C'est le notaire Bonchamp qui. en rédigeant le contrat, se demandera d'où vient l'argent, et mentant pour la première fois de sa vie le brave
homme, il foivera Goralie à se d(''raasquer et s'écriera : u Vous comprenez qu'Edith ne peut épouser le fils 7i<7ie de Goralie V »
Nous sommes arrivés non sans peine au point culminant do l'aclion. Daniel veut savoir pour quelles raisons son mariage est rompu ; il interroge la tante Dubois ; elle se trouble et finit par avouer : elle est Goralie, il est son fils ! (( La seule grAce que je te demande, dit-elle, c'est de me maudire, de me renier, de me chasser, et de continuer ta route comme si je n'existais pas ! » Ht lui de repondre à travers ses larmes : « Tu ne m'as pas reconnu à ma naissance, mais tu es ma mère, tu m'as aimé, je te légitime 1 »
Après cela il faut un dénouement, un dénouement heureux ; il faut que Daniel épouse Edith ; comment faire ? C'est là que les nobles cœurs sont en baisse, la question d'honneur ne devient plus qu'une question d'argent. Le notaire avait pris soin de dire quEdith ne pouvait épouser le fils riche de Goralie, il ne met plus d'opposition au mariage dès que l'officier fait l'abandon de sa fortune et de sa mère légitimée qu'il laisse partir pour « un couvent terrible ». M. Godefroy ne voit plus d'inconvénient dès lors à donner sa fille au fils de Goralie, et pour la cent millième fois les amoureux séparés finissent par s'unir.
Ges divers incidents sont présentés selon la formule adoptée pour ces sortes de mélo-vaudevilles. L'observation directe et sincère étant bannie en principe, et les personnages ne devant être que des pions ordinaires de l'échiquier conventionnel, l'auteur les fait entrer, marcher et sortir à sa fantaisie, non h la leur; il les fait parler tous sur un môme ton, uniformément noble, ne visant qu'à l'effet extérieur. Veiit-il soulever le rire, il nous transporte en plein vaudeville ; veut-il provoquer les larmes, pous tombons dans le mélo, sans qu'il y ait de transition.
Tant ({Ue l'auteur les fait mouvoir et les fait parler, ne se préoccupant que des expositions, préparations, jeux de scènes, dialogues et tirades, la pièce ne dépasse pas la sensiblerie moyenne. Cependant sous ces pleurnicheries des sentiments vrais se font jour et les automates semblent tout à coup s'animer, prendre une vie, avoir une Ame, un cœur ; les volontés se heurtent, les personnages mêmes se meuvent et parlent, l'auteur est débordé, il n'en est plus maître. Alors la scène devient vibrante et émeut; ce nest plus la mièvrerie fausse de Tofficier qui pleure, ni la déclamation poncive de Coralie, c'est l'homme et la mère.
Instant trop court, hélas ! Quand le rideau se relève, nous ne retrouvons plus que les marionnettes des premiers actes, rendues plus ridicules encore par ralfolement du dénouement.
Je ne sais si j'ai rendu assez évident, assez manifeste ce contraste entre les deux essences du dramatique, contraste frappant dans le Fils de Coralie. Devant une scène nullement indispensable à l'action, tout le reste de la pièce disparaît.
C'est que le reste n'est qu'une parodie conventionnelle, grotesque et démodée, ne portant que sur un public préparé, préveau ; un public habitué à la langue spéciale, aux types spéciaux. aux mœurs théâtrales d'un jour ; tandis que la scène de l'aveu de Coralie est pour tous les publics et pour tous les temps ; elle ne provient pas d'effets de mots mais du choc de sentiments vrais et elle émeut parce qu'elle n'est pas le produit du factice et de l'imaginé, mais de l'observation directe, qu'elle est liumaine.
A la première, en 1880, la pièce de M. Delpit eut un très grand succès ; il n'en va pas de même aujourd'hui. C'est qu'avec le temps, tout le factice s'est effondré, il n'est demeuré debout que la scène vraie, et une scène
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ne sullit pas k remplir un ouvrage en (juatre actes. Voilà bien la preuve, la preuve incontestable de l'inrériorité et «le la vanité de ces pièces que l'on nomme comédies romanesques, et la preuve aussi de la valeur des quelques idées tbéàlrales que nous nous elîorçons de vulgariser. De tout un succès éclatant, au bout de quelques années il ne reste rien,bors une scène, parce que cette scène était, est et sera toujours la vie.
N'est-ce pas là la condanuintion sans appel <lcs gens à vues étroites, sans idée haute et sans éclectisme, qui cherchent à entraîner l'art dramali(iue dans les discussions du moment, à en faire un art de réaction, d'école et de mode, hier naturaliste, demain idéaliste et mystique ?Le seul idéal (|ue doit poursuivre un auteur dramatique, c'est la vérité — et nous nous entendons bien, n'est-ce pas ? quand nous parlons de vérité, il s'agit de vérités morales et psychiques — à cette condition il fera des œuvres qui comme celles des maîtres sauront braver le temps et les critiques.
Si l'on prend la brochure du Fih de CovdUc publiée en 1880, et (jue Ion compare avec la pièce actuelle, l'étude ne manque pas d'enseignements. I/auteur a eu le sentiment de la décréplitude lamentable dans laquelle était tombée sa comédie, il a essayé de la rajeunir, de rafraîchir un peu les idées et le stvle, et il a coupé, et il a (aillé, à notre avis, pas assez.
L'idée même de la pièce a été amputée : c'était une pièce à thèse, et cette réplique de Bonchamp à Daniel, au quatrième acte la résume : « Eh oui ! vous croyez à l'hérédité morale, à l'hérédité physique, à un t^s de hillfrc- ^èes qui abaissent l'humanité au niveau d'une proposition d'algèbre... mais vous êtes la condamnation vivante de vos idées philoso[)liiques » M. Delpit a compris fju'il ne fallait pas insister, que l'homme de Darvin n'avait rien
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de commun avec les pantins qu'il mettait en scène, et il a coupé.
Mais l'auteur du F/h de Coralie n'est pas un esprit plus avancé en littérature qu'en science; au contraire, après avoir cherché à démolir le darwinisme, il s'est attaqué au naturalisme qui (lorissait en 1880; il le personnifiait alors en l'idiot ^lorisseau. En 1892, pour suivre le courant delà littérature et mettre la pièce à la mode, l'idiot est devenu symboliste ; que sera-t-ij dans douze ans, si l'on reprend le Fi/s de Corah'e ? Seulement l'auteur a oublié que sa pièce se passait en 1875, ne pouvait se passer qu'en 187o et qu'à cette époque le symbolisme n'était pas né ; à moins qu'à Montauban !
Honnêtement il a rendu à Dumas fils un mot lui appartenant, et ce n'était guère la peine. Il a enlevé un certain nombre de perles sans pourtant dégarnir cet écrin littéraire à faire pâlir Joseph Prudhomme, Calino, Guibolard et autres La Palisse ; mais le quatrième acte surtout a été l'objet de toute son attention.
Tel qu'il est, il reste détestable ; il était pire. Figurezvous qu'Edith demandait à sa tante en quoi consistait l'honneur d'une femme, et que, pour rendre obligatoire le mariage, elle laissait croire que Daniel était son amant ! Daniel donnait sa démission d'officier; Césarine nous rasait encore longuement avec la chevalerie, etc., etc. Ah ! M. Delpit a pu faire ces replâtrages, ces coupures, il peut en faire encore bien d'autres, sans rendre la pièce plus supportable; ce n'est pas la forme seule qui pèche, c'est surtout, et avant tout, le fond.
Marie Lafond, le drame de MM. Jean La Rode et Georges Rolle, est moins une pièce que la succession de trois incidents pris dans la vie d'une fille et mis simplement en trois tableaux.
Voici, au premier, des artistes et leurs maîtresses, des rapins et leurs modèles, achevant de dîner dans l'authen-
i>is \A'] tiii;atuf. vivant
[h\y\v un-Criiiu -iiiiinze do Monliiiarlre. l/t'-lahlisseiiicnl osl inalenicllciiioiil louii i)ar une aïKMonne t,Mgole(le de l'enilroil (|in a l'ail une lin en épousant M. Louis, le patron. Klie est toute dévouée pour les peliles feninies ses clientes, leur donne des conseils plus pratiques que vertueux, et s'entremet volontiers pour rétablir l'ordre dans ces ménages à la semaine ou au mois. Un couple surtout l'intéresse, c'est celui des deux jeunes gens qui s'adorent. Gaston, un étudiant en droit, et Marie, une fïcurisle.
Marie Lafond, ouvrière honnête et sérieuse, s'est don née par amour et s'imagine que celte union n'aura jamais de fin ! Mais un oncle de Gaston, au courant de cette liaison, coupe d'abord les vivres à son neveu, puis un beau jour l'enlève. Un bohème nommé P)Ouchon, poète du Chat-Xoiret ancien amant de Mme Louis, est chargé avec cette dernière, de préparer Marie à la rupture et de lui faire accepter une indemnité.
Le premier moment de surprise et de désespoir passé, Marie refuse les consolations de Mme Louis et sort indignée, répondant à Bouchon que l'oncle peut garder son argent et son neveu.
Deux mois plus tard, nous nous retrouvons, le soir. dans larrière-boutique du restaurant. M. Louis rentre un peu éméché, en compagnie d'un de ses collègues, tenancier d'une brasserie de femmes à Lyon, et actuellement en remonte. Tandis (|u'ils causent et boivent, on frappe à la porle : Marie sans place, sans logement, mourant de faim, vient demander l'hospitalité à Mme Louis. Le tenancier de province lui fait immédiatement ses offres de service : veut-elle accepter chez lui une place d'andalouse, ou de moscovite, article très demandé ? La flère Marie refuse et préfère mourir.
Mme Louis arrivant gourmande son mari et ranime le courage de la pauvre fdle ; elle lui parle de Gaston, et aussitôt la figure de Marie s'illumine ; il ne l'oublie jias,
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il pense à elle, peut-être viendra-t-il à son secours ! On frappe, c'est lui ? non c'est Bouchon qui revient de la noce de Gaston ! Marie pousse un cri et tombe.
Klle tombe si bas, si bas, la malheureuse, que trois ans plus tard nous la retrouvons dans un hôpital où, usée par la débauche, elle est venue échouer. Ah ! elle n'a pas perdu son temps, elle a été andalouse, moscovite, pis que ça, et le suicide à la noce a fait rapidement son œuvre. Non seulement son corps est ruiné par la phtisie, mais son cœur, tout ce qu'il y avait en elle de bon, de fier, d'humain, a disparu ; ce n'est plus que la fille, tombée dans l'hébétude de la bête de somme, et dont toute la raison de vivre se résume en ceci : « P'aut pas se faire de bile ! »
Mme Louis et lîouchon vont la voir, puis sa sœur qui veut l'emmener à la campagne ; elle refuse. Arrive Gaston, il est riche, il ne souffrira pas que son ancienne meure à Thôpital. Elle le revoit sans colère, il a de l'argent, on pourra encore s'amuser avec lui : elle consent à partir avec Gaston ; mais une crise terrible la saisit, et elle meurt.
En ces trois tableaux, les auteurs se sont beaucoup trop préoccupés de la thèse à soutenir : « On abandonne une jeune fille, on retrouve une fille » ; et cette insistance à répéter une chose que tout le monde connaît fait paraître la pièce un peu vide d'action. L'idée d'une thèse ne doit pas émaner d'un récit, d'une tirade, de phrases habilement préparées, mais de l'action seule.
Pourquoi avoir négligé l'étude des caractères ? On a cru qu'un rendu réaliste suffirait ; mais non, ce rendu ne nous donnnc qu'une apparence de la vie, ce n'est pas la vie c'est du feuilleton, et les actes de personnages que nous ne pouvons pénétrer nous intéressent difficilement.
C'était, il faut l'avouer une tâche difficile que de refaire une Dame aux Camélias à la moderne, surtout pour des
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débutanU qui ne sont pas en pleine possession de tout leur talent et se cherchent encore. De là ces heurts, ce décousu dans le premier acle, et cette indécision dans le second, servant uniquement de préparation au dernier, résumé lui-même en une tirade de Marie. Ils l'ont tenté toutefois avec simplicité et sincérité, montrant de réelles qualités d'observation et rencontrant souvent l'expression juste, la phrase qui, comme celle-ci, résume une situation et la pièce: « Quand on est marié au mois faut pas aimer pour la vie. »
9 mai 1892.
La loyi(|U(' (If rour d'assises et la logique de théâtre. — Le lliéàlro de fait et le théâtre de caractères et d'idées.
Notre excellent confrère et ami Georges Monlorgueil, dont il n'est point nécessaire de vanter la hauteur d'esprit et la pénétration auprès des lecteurs de ce journal, écrivait dans une de ces dernières chroniques : « Comment nos critiques dramatiques, s'ils assistent aux débals de la cour d'assises, s'ils sont parfois témoins de dénouements inattendus, peuvent-ils jamais écrire de la version de l'auteur : Elle n'est pas logique V Quelle version, si invraisemblable qu'elle paraisse, peut-être réputée impossible ? Est-ce que tout n'arrive pas s'il plaît au plus capricieux des viscères ? »
Ces points d'interrogation, très heureusement posés.
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contiennent, à notre avis, toute la question dramatique ; c'est dans l'interprétation donnée au sens logique d'une action que réside le conllit entre le théâtre romantique ou romanesque et le tliéàtre classique, le théâtre vivant- On nous permettra de répondre un peu longuement aux questions de notre confrère. Aussi bien les théâtres, cette semaine, nous laissent en repos et nous n'avons guère à signaler que la première représentation d'une pièce en un acte, à rOdéon ; donc causons.
Voici le fait, une fille Ursule Hamel, surnommée la Terreur des dos (lisez souteneurs), et vivant de prostitution, cachait loin du fretin des boulevards son petit homme aimé, un brave ouvrier. Un jour, Hector (il s'appelait Hector) tombait percé de six balles de revolver, et comme on accusait Ursule de l'avoir assassiné, elle se pencha sur le blessé et murmura d'une voix calme « Dis-leur que ce n'est pas moi, trésor aimé ! dis-leur donc ! » H répéta : c( Ce n'est... pas elle qui m'a tué » et mourut. La justice ne s'en tint pas à cette déclaration in eœf remis : Ursule fut poursuivie et condamnée, ainsi que sa complice Rosa Guillevin, dite la Boulotte, qui lui avait procuré le revolver.
Ce fait divers est de ceux qui font dire aux lecteurs d'un journal « Ah ! les auteurs dramatiques ont beau être malins, ils ont beau inventer des intrigues extraoï'dmaires ils n'imagineront jamais rien de pareil ! Et les lecteurs ont raison...
Jamais un auteur, puisant dans son propre fonds pour combiner des incidents et des faits, n'arrivera logiquement aux situations déconcertantes que présente parfois la vie. Son esprit, comme le nôtre, est soumis à l'influence de nos mœurs, discipliné par certaines régies, certaines lois, certains usages ; il subit la pression de notions morales érigées en principes par des philosophes très savants et très vieux ; nous jugeons les faits d'après une Ior/i</up
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de vonvpntinn, el la vie se plait à déjouer tous les calculs (le celle psycliologie parce qu'elle est la logique vraie, la lot/itiuf fudiiri'lh'.
Le l'ait divers nous sur{)rend comme toutes les choses dont nous ne trouvons pas l'immédiate explication. Il en est d'ailleurs des inventions psyclioiogiijuos comme des inventions scientiliques.
Rappelez-vous le jour où, pour la première fois, leplionographefil son entrée dans notre Académie, et où lessavants enlendirentsortant d'un cornet de papier les paroles qu'ils venaient de proférer. Ces immortels, la plus haute expression intellectuelle de la nation, se mirent à rire : l'un alla regarder sous la table s'il ne s'y cachait pas un compère, et l'autre pensant avoir affaire à un ventriloque, appuyait la main sur l'épigastre de l'opérateur. Pourtant quoi de plus sinjple que la théorie du phonographe : un cylindre impressionné par des vibrations sous une impression inverse reproduit ces vibrations.
De môme, lorsque vous lisez tel fait divers, votre premier mouvement est d'en contester l'authenticité, la moquerie plisse votre lèvre, et vous accusez la trop féconde imagination de l'échotier, parce que vous raisonnez d'après les errements de votre sens moral, et non d'après les enseignements de l'humaine nature.
Pour que vous l'admettiez, il faut que l'on vous donne les noms et adresses des individus ujis en jeu, et que la présence d'un commissaire de police vous le certilie. Devant l'évidence vous êtes forcé de vous rendre el de croire, puisque c'est arrivé ! Mais cela choque votre logique de convention et vous vous écriez : Un dramaturge mettrait (;a dans une pièce que l'on ne le croirait pas, et cependant... ))
Oh ! certainement, on ne le croirait pas, et on aurait raison de ne le pas croire. L'auteur n'a pas pour authentiquer son drame les ressources du reporter; qu'il soit ima-
THKORIR CRITIQUE 223
ginéou qu'il soit observé, un fait ne peut être évident par lui-même à la scène que s'il est banal ; de plus on ne peut coiisliluer un théâtre unitiuement avec des faits.
Prenons, par exemple, le cas d'Ursule llamel. Au premier tableau, car ce ne peuvent plus être des actes, on verra Ursule en Vénus de carrefour répandant la terreur parmi les classes soutenantes des boulevards extérieurs. Au deuxième, Ursule dans une chambre discrète filera le chaste amour aux pieds du jeune et tendre Hector. Au trois, arméedu revolver donné par Rosa Guillevin, Ursule tuera son amant de cœur et le rideau tombera sur l'arrestation. Ces trois tableaux pourront être rendus saisissants par l'exactitude de la mise en scène et une recherche intéressante de la vérité matérielle ; mais quoique basés sur un fait vrai, ils ne seront pas vraisemblables.
Le public prolestera quand il verra une prostituée sentimentale et jalouse tuer son amant par amour, il s'indignera contre Hector, le brave ouvrier qui accepte les petits cadeaux de cette Olle, et il n'admettra pas que cette autre fille, la complice, aille revendiquer sa part de crime. C'est que dans sa logique conventionnelle il se dira: Une femme vivant dans le mépris et la dérision de l'amour ne peut sincèrement aimer ; un honnête homme n'est pas un souteneur, et un être dégradé et dégrafé, comme Rosa Guillevm, n'accepte pas la responsabilité de ses actes.
Le fait divers étant en dehors de la convention ne peut fournir que des indications scèniques au théâtre d'mvention. Au théâtre ^'observation il n'apporte que le document, parce qu'il n'est que l'effet de la vie, il n'est pas la vie, il n'est même pas une tranche de vie ! Et, pour pousser encore plus loin cette image qui a le don d'égayer nos maîtres, nous dirons que dans cette tranche du fruit qui est la vie, il ne constitue que les pépins.
Comment composer la pulpe du fruit ? Comment faire accepter du public un fait vrai ou imaginé ? Gomment le
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présenior pour qu'il paraisse vraiseinhlabie et logiciiie ? C"gsI là que ruiuanliques et romanesques se séparcnl des classiques et des modernes.
Les premiers donnent satisfaction pleine et entière à l'hypocrisie humaine, à la logique de convention. Le fait est encadré dans une fable conforme aux données morales, c'est-à-dire que la vertu doit être recompensée et le vice châtié, qu'un honnête homme ne peut faillir à l'honneur sans en être puni, et qu'un criminel ne peut accomplir un acte honorable qu'après expiation ou en expiation. Le fait est préparé par un récit d'exposition destiné à faire accepter toutes les suppositions de l'auteur, et suivi d'un dénouement heureux.
Ce ne seront ni des hommes, ni des femmes qui entreront en scène, mais des premiers rôles, pères nobles, jeunes premiers, amoureux, troisièmes rôles, grimes manteaux, financiers, comiques nobles ou comiques utilités ; des reines, jeunes premières, grandes coquettes, amoureuses, ingénuités, soubrettes, duègnes et travestis. Le père sera toujours un Géronte, la fille une Agnès, et ils le seront tout le temps de la pièce ; tout le temps le comique devra plaisanter et le traître conspirer, sinon, les hommes de métier déclareront gravement que les personnages ne tiennent pas debout.
Ainsi, pour qu'une pièce romanesque soit logique, que le fait soit accepté, il suffit qu'elle satisfasse aux exigences de la morale et non à celles du bon sens, que les personnages, devenus des types, s'adaptent à un des emplois susmentionnés et qu'ils ne dévient pas de leur rôle. Los pièces de Scribe, de d'Knnery, d'Ohnet sont les plus beaux spécimens de ce genre.
Les classiques, et à lenr imitation les niodornes, s'y Ijrennent de tout autre façon et leur procédé est sensiblement le mémo que celui employé par la justice pour éclaircir ces faits divers de la vie courante (]ui déroutent la
TIIÉURIE CRITIQUE ±^\
logique conventionnelle et renversent les hypothèses des plus avisés psychologues.
Les audiences du palais ne sont, en somme, que les représentations de pièces humaines : à la Cour d'assises, la tragédie et le drame, au civil la comédie, aux chambres correctionnelles le vaudeville, et quel vaudeville ! Je ne sais si vous avez assisté à quelqu'une de ces audiences de flagrants délits, où en deux heures Ton expédie vingt-deux clients. Ce seraitd'un comique désopilant, s'il n'y allait de la liberté et de l'honneur de pauvres diables qui n'en peuvent mais.
Un président lit un rapport de police, un agent dépose, le prévenu veut répondre : « Taisez-vous », et un assesseur marmotte des considérants qui se terminent par ces mots prononcés très distinctement : « Huit jours de prison » Le vagabond est là pour la première fois ; la seconde il sera gratifié de quinze jours, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'on l'envoie achever sa misérable destinée sous des climats moins ingrats. Ça c'est la pièce conventionnelle, les acteurs sont les serviteurs du tait, des types immuables, et le dénouement est prévu.
En cour d'assises il n'en va pas de même. S'il existe toujours une convention qui s'appelle le code, cette convention est moins étroite, et le dénouement est souvent une surprise. Le procureur fait l'exposition, mais s'il explique méticuleusement les détails de l'affaire, il en cherche la genèse, il étudie le caractère de l'accusé dans ses antécédents, sa manière d'être ; il metl'àmedu coupable à nu et dévoile les mobiles cachés. Alors l'obscur fait divers qui vous a trouvé incrédule s'éclaire et s'explique aussi bien que le mécanisme du phonographe ; — je suppose, bien entendu, un juge d'instruction idéal et un procureur non moins idéal — il ne reste plus qu'à conclure.
Nous avons en scène : un premier rôle le procureur, le
£fr, LE THEATRE VIVANT
président un père noble, un prévenu le traître, et à la cantonade la victime ; avec eux des comparses, des utilités, avocats, témoins, jurés et figuration, municipaux et huissiers. Mais l'un n'est pas obligatoirement, par le rôle qu'il joue, plus svmpalbi<]ue que l'autre, le réquisitoire du procureur n'entraîne pas forcément la condamnation, la conviction n'est pas faite à l'avance dans l'esprit des juges. C'est que ce sont des hommes et non des types de Ihécitre, et par cela môme qu'ils jouissent plus librement de leur volonté ils peuvent se modifier.
Les raisons psychologiques etphjsiologiques, les raisons sentimentales et humaines viennent influer sur l'appréciation du fait, le prévenu peut avoir le bénéfice des circonstances atténuantes, il peut être acquitté, en un mot la logique conventionnelle de la morale et du code reste subordonnée à celle de la vie. Et vous arrivez à trouver toute naturelle l'absolution donnée à celui que vous croyiez chargé du plus noir des forfaits.
Que l'on vous dise : m Cet individu a tué et le jury l'a acquitté ! » vous vous indignez. Mais que vous consultiez les pièces, compulsiez les dossiers, éludiez les antécédents de l'accusé, son caractère, et, dans leur caractère et dans leur vie, les êtres contre lesquels sa volonté s'est heurtée et les circonstances de ces heurts, alors, connaissant la logique humaine du fait, vous comprendrez le crime et l'excuserez peut-être.
C'est ainsi qu'un auteur dramatique, en présence d'un fait en contradiction avec la morale coura-ile, doit procéder pour forcer la créance des spectateurs : ce n'est jamais pour son excentricité que l'on contestera la véracité d'un fait, mais pour la façon dont il est présenté.
N'usant pas de la logicjucconvenlionnelle, lesmodernes doivent rendre évidente la logique naturelle. En conséquence, cette pulpe du fruit que porte l'arbre de vie dont nous parlions plus haut sera fournie à l'auteur par l'étude
individuelle des caractères et des volontés, non pas selon les données vagues de la philosophie générale, mais d'après l'observation directe de l'état phjsio-psychologique de chaque personnage.
Alors des hommes monteront sur la scène, et non des mannequins ; alors, comme dans la vieille tragédie, les vraies passions humaines seront mises en jeu, l'auteur aura fait de la synthèse, il sera en possession de la fameuse tranche de vie, il ne lui restera plus qu'à la présenter avec art.
Une pièce qui souleva l'an dernier entre le théâtre et la censure un assez vif conflit : \a. fille Elisa, est, avec un merveilleux à-propos, rapprochée par notre ami Montorgueil du fait divers que nous rapportions plus haut. Le cas d'Elisa est exactement le même que celui d'Ursule Hamel, et il est intéressant de voir comment l'auteur s'en est tiré.
M. Ajalbert, l'auteur, pour authentiquer le fait divers, devait nous refaire la monographie de la fille Elisa avec la minutie de notation qu'avait mise Edmond de Goncourt dans cette grande œuvre de vérité et de pitié. Il devait nous montrer par une infinité de petits faits, de petits traits de nature, l'état moral du personnage, nous le reconstituer avant de le conduire au crime, puis à la cour d'assises, puis à la prison. Il s'y est pris de façon beaucoup plus simple, et en même temps fort habile ; il a suivi non le roman, mais la vie. Il s'est dit que dans la vie on n'aurait bien connu le caractère d'Elisa qu'au tribunal, que le défenseur de la fille était tout désigné pour faire cette enquête, et il a imaginé au deuxième acte une plaidoirie contenant en substance toute la psychologique de l'œuvre.
Ainsi expliqué, le personnage n'a plus choqué les partisans de la logique naturelle, mais il a diablement offusqué ceux qui ne voient pas plus loin que la morale, et c'est
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dans les critiques de celte i)ièce que nous trouvons nne réponse catégorique aux reproches de notre confrère.
Il s'est trouvé, en effet, un critique opérant dans un grand journal du matin pour juger ainsi que suit, et à vue do nez. la Fille Elisa. quil n'entendit pas :
«... Une pièce que je me sens incapable de conter aux lecteurs de ce journal... Des situations à la fois inintelligibles et répugnantes... Comme ces inutiles inconvenances n'ont aucune chance d'être représentées sur un IhéAtre ordinaire, devant le vrai public, elles rentrent dans la catégorie des livres et des dessins que certains monomanés aiment à collectionner loin des regards de la police et pour lesquels on ne sollicite pas le jugement de la critique. Ces divertissements un peu sadiques n'ont pas grand'chose à voir avec l'art dramatique. »
Cet homme évidemment n'aime pas la vérité, il est pour la logique In/ijocrite, pour la convention morale : et des t'tres virants sur la scène lui semblent parfaitement illoffiqucs.
Voulez-vous que maintenant nous prenions une pièce conventionnelle, une comédie romanesque, soit le Fih do Coralif.%\€i récente et fâcheuse reprise du Gymnase, et que nous lisions l'article critique d'un autre grand journal du matin, au lendemain de cet insuccès.
« Pour les personnages porteurs de ces vaines paroles, ils sont absolument dénués d'individualité, de vérité, ils déclament tous la même tirade et chantent un air pareil. L'officier, le notaire, le viveur, l'archéologue, l'ingénue, la tante, la coquette ne différent l'un de l'autre par nul trait caractéristique. »
Cet homme évidemment aime la vérité, il est pour la lof/iqup (le la rie coutre les apophtegmes banaux : et des pantins mis sur la scène lui semblent parfaitement illof/iqucii.
Il s'ensuit qu'une pièce de théâtre, quelle qu'elle soit,
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sera toujours illogique pour certains critiques, les uns ne pouvant admettre que les personnages aient au théâtre le caractère propre à l'individu, les autres trouvant ridicule que ces personnage ne soient que de menteuses fie-' lions destinées à faire accepter im fait et à préparer un dénouement.
Entre le théâtre de fait et le Ihéùtre de caractère et d'idée nous n'hésitons pas. Nous pensons qu'il convient de vivifier la scène et do briserles types, comme autrefois on brisa les idoles des faux dieux, parce qu'une telle convention est contraire à l'esprit clair et précis de notre race, et parce qu'elle est contraire aux enseignements de nos grands classiques français. Rappelez-rous ces paroles de Racine stigmatisant dans sa préface de Britannicus les critiques selon l'optique :
(^ Que faudrait-il pour contenter des usages si difliciles •? La chose serait aisée pour peu qu'on voulût trahir le bon sens. 11 ne faudrait que s'écarter du naturel pour se jeter dans l'extraordinaire. Au lieu d'une action simple, chargée de peu de matière, et qui, s'avançant par degrés vers sa fin, n'est soutenue que par les intérêts, les sentiments et les passions des personnages, il faudrait remplir cette action de quantités d'incidents, d'un grand nombre de jeux de théâtre d'autant plus surprenants qu'ils seraient moins vraisemblables, d'une infinité de déclamations où l'on ferait dire aux acteurs le contraire de ce qu'ils devraient dire. »
L'incident est clos.
16 mai 1892.
Vieux amis et vieux j<3u, fie M. Jacques Normand, — Le na- Uinilisine de Thérèse Raquin, de M. E. Zola. — Reprise de Froufrou.
Il est des œuvres qui déconcertent et devant lesquelles on se demande avec inquiétude quelle a bien pu être l'intention de l'auteur sans parvenir à la découvrir. Ainsi, après que le rideau est tombé sur la pièce de M. Jacques Normand : Vieux Amis, on s'interroge en vain : qu'estce que cela peut bien signifier? Pourquoi cette comédie? Pourquoi ces vers? Quel but caché poursuit l'auteur? Et les hypothèses vont leur train.
Peut-être, en empruntant à l'époque de Louis XV ses costumes galants, l'auteur, chaussant les souliers à talons rouges, a-t-il pensé nous rendre le théAtre délicat et apprêté, pittoresque et subtil auquel nous devons les Jeux de l'amour et fin luisfD-d et s'employer à quelque élégant et spirituel marivaudage ? Peut-être, s'inspirant des amours de Camille et de Perdican pour ses personnages de Suzanne et de Fabrice, a-t-il pensé nous rendre l'aimable philosophie des proverbes de Musset? Il n'en approche mie.
L'intrigue, — peut-on appeler ainsi une succession de petites scènes enfantines que ne relie pas l'idée maîtresse d'une action scénique ? — l'intrigue est dérisoire. Je n'incrimine point ici la vraisemblance du sujet, ni la logitjue des déductions ; l'écriture des vers, m'avertit suffisamment qu'il ne faut voir en ces trois actes que badiuage ;
mais, pour agréer à l'esprit, ne convienl-il pas de donner un sens à telle fantaisie, et avec le sens une forme d'art plus pure qui puisse en augmenter la saveur?
Vieux Amis est une fantaisie décousue, anodine et sans couleur, dont l'intérêt nous échappe complètement. Ce n'est pas faute d'incidents., ils sont plutôt trop nombreux. Deux vieux amis, Mondoubleau et Colombin. l'un veuf, l'autre célibataire, et de caractères opposés, vivent ensemble, élevant la fille du veuf, Suzanne, dont ils sont « les deux papas ».
En souvenir d'un de leurs amis. Octave, mort au Canada, ils ont adopté un jeune homme turbulent qui vient jeter le trouble dans leur placide intérieur.
Mondoubleau tient à son gibier, Fabiice le massacre ; le vieillard aime le silence, le jeune hom.me fait venir des musiciens ; le châtelain est plein de prévenances pour le baron de Tournarel, dont le rapport au roi doit décider de l'expropriation de son caste], et voilà que son pupille provoque M. de Tournarel ! Mondoubleau, exaspéré, le chasse.
Mais Fabrice aime Suzanne, son amie d'enfance, et en est aimé : s'il a fait la cour à la femme de M. de Tournarel, c'est par habitude de galanterie; aussi vient-il en cachette revoir sa Suzanne.
Colombin trouve un moyen de réconcilier Fabrice avec Mondoubleau et de laisser ce dernier en libre possession de son château. Ce moyen n'est pas à la portée de toutes les familles, mais il est à celle de tous les théâtres. Le voici : Fabrice n'est pas le fils d'Octave ; ah ! il est le fils d'un duc (( presque de sang royal ». Il ira solliciter auprès de son vrai père pour (jue le roi conserve à Mondoubleau la terre où ses ancêtres dorment, et l'heureux propriétaire n'hésitera plus à donner sa fille à celui qui lui conserve son domaine. Est-ce assez ingénieux?
Colombin fait part de sa combinaison à Mondoubleau*
Ils vont annoncer à Fabrice qu'il n'est pas le fils d'Octave, mais celui du duc, et commencent par tAter le terrain en lui parlant de son père. Devant la touchante affeclion que le jeune homme a conservée pour la mémoire de celui qu'il croit être son père, ils n'osent le désabuser, et Mondoubleau, ému, pardonne tout de même.
Oui. mais le roi va faire exproprier le château ? Vous comptez sans la prestidigitation de la baronne de Tournarel, qui a substitué un rapport défavorable au rapport favorable préparé par son mari. Le tour est joué et la pièce est finie.
Cette intrigue d'arrangement puéril, comme vous pouvez en juger, n'est pas précisément palpitante et la facture n'en augmente pas le charme. Tudieu ! ventrebleu ! sarpejeu! comme disent les héros de M. Normand, quelle brochette de lieux communs, quelle crème de mièvrerie, quel sirop de banalités ! Faites des pièces de fantaisie, faites des pièces en vers tant qu'il vous plaira, mais, sacrebleuî puisque vous ne voulez rien mettre dessous, que le vers au moins soit comme une musique évocatrice et séductrice, aux harmonies originales, aux trilles capricieux, et non un refrain d'orgue de barbarie ! Qu'il soit de la poésie, qu'il soit raffiné, qu'il soit piquant, puisque vous vous reportez au dix-huitiéme siècle, mais qu'il soit quelque chose.
Ni légèreté, ni pétillement, ni raison frondeuse, nigaîté railleuse, ni hardiesse, ni grùce. C'est se gausser du public que de lui donner, sous couleur de badinage, une semblable vanité. Passons bien vite l'éponge sur Vieux (utiis et relisons Musset et aussi Marivaux.
En entendant, vendredi dernier, les belles envolées tragiques de M. Emile Zola dans sa Thérèse Jiaquin, nous ne pouvions nous empêcher de penser combien ceux qui, en 1873, après l'audition de cette pièce, décrétèrent que le romancier n'était pas un homme de théc\tre, firent
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preuve d'aveuglement sectaire et de parti pris. Pas homme de théâtre, l'auteur de cette admirable scène du deuxième acte entre la mère et la bru, l'inventeur du rôle muet de la mère au quatrième ! Que leur fallait-il donc?
On ne saurait, bien entendu, établir de comparaison entre celte pièce et les drames vécus plus récents. Aujourd'hui on s'accommode mieux de la simplicité, on fouille plus intimement l'àme de ses personnages, l'on donne moins d'importance à leur extériorité et au milieu, et l'on trouverait bien à redire au point de vue de la structure et de la forme. Mais l'ouvrage date de 1873: à celte époque on était plus près du romantisme, on ne pouvait faire accepter un peu de vérité sur la scène sans y fourrer beaucoup de convenu, et Tlipri'se lîaquin, conspuée autrefois pour son naturalisme, nous paraît aujourd'hui pécher surtout par excès de romantisme.
Cette constatation n'est pas pour excuser les critiques qui administrèrent à l'auteur la magistrale raclée dont parle M. Zola dans quel({u"une de ses préfaces, d'autant que ladite raclée eut des conséquence particulièrement regrettables. Le vaincu, tout en aifeclant un profond dédain pour les diatribes de ses adversaires, y crut et se dit : « Puisque l'on me répète sur tous les tons et de tous côtés que je ne suis pas un homme de théâtre, il faut bien que ce soit vrai ! » Et il se jeta dans les bras de M. William Busnach qui, lui, est homme de théâtre. Je ne saurais dire combien cet enlacement me paraît avoir été néfaste à l'avènement du naturel et de la vérité au théâtre.
Au lieu de vouloir si prompts les applaudissements du public, et si prochaines les centièmes, si le grand maître du naturalisme avait persévéré dans la voie qu'il s'était tracée, s'il s'était perfectionné dans sa manière, plutôt que d'abandonner ses sujets aux manipulations de M. Busnach, s'il avait cherché une structure, une facture, une forme plus en rapport avec la conception nouvelle qu'il
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avait du dranialique, il n'est pas douteux (ju'il n'ciU depuis longtemps tiré le lliéîUre du marais dahsurdilcs dans lequel pataugent auteurs, directeurs et comédiens.
Son but était simple : à l'instar des tragiques grecs et de nos grands classiques, il voulait s'inspirer de la vie, et seulement de la vie. Dans sa préface de Tlif^rOsp I{(i<n(in. il formule ainsi sa conception du théûtre futur : u L'avenir, c'est le problème humain étudié dans le cadre de la ^réalité, c'est l'abandon de toutes les fables, c'est le drame vivant de la double vie des personnages et des milieux, dégagé des contes de nourrices, des guenilles historiques, des grands mots bétes, des niaiseries et des fanfaronnades de convention. Les charpentes pourries du drame dhier tombent d'elles-mêmes. La place est nette. Les recettes connues pour nouer et dénouer une intrigue ont fait leur temps ; il faut à cette heure une large et simple peinture des hommes et des choses, un drame que Molière aurait pu écrire. »
C'était fort bien d'exprimer ces idées, c'eût été mieux de les mettre en œuvre sans transiger. Mais le père des Rougon-Macquarl avait d'autres préoccupations, quoiqu'il dit : « Il ne doit plus y avoir d'école, plus de formule, plus de pontife d'aucune sorte: il n'y a que la vie, un champ immense où chacun peut étudier et créer à sa guise. » M. Zola faisait de sa pièce une question d'école et de système. Des critiques romantiques l'avaient mis au défi de tirer un drame de Tlu'ri'Sf' JUk/iu'/i ; il le tirait et s'écriait h son tour : « Je défie les derniers des romanii<|ues de mettre à la scène un drame à panache ; la ferraille du moyen Age, les portes secrètes, les vins empoisonnés et le reste feraient hausser les épaules. » C'était opposer le naliiralisme et la science expérimentale au vituuinti^mc ii\ à ses imaginations ; cette préoccupation nuit étrangement à la grandeur de Idiuvre.
I^lle nuit ; lorsqu'on fait du théâtre, on ne doit avoir
en vue que l'art dramalique et non le triomphe de telle ou telle doctrine littéraire; la littérature est un art, le théAtre en est un autre. Interpréter la vie selon la formule de la science expérimentale, selon la formule naturaliste, c'est dii pt'ocêdé : les conceptions géométriques, les déductions mathématiques et les résultats arithmétiques sont des courent ions comme les autres. L'imprévu n'entre-t-il pas pour une part énorme dans le jeu de l'existence humaine ? Les phénomènes physiologiques et psychiques ne varient-ils pas d'individu à individu ? le principe de l'hérédité même, pour ne prendre que celui-là, est-il immuahle?
Reprenant aux anciens cette vaste idée quil fallait faire du théâtre avec les vérités de la vie, l'auteur de Thérèse Raquin a cherché immédiatement à la rapetisser, à la diminuer,, à lui imposer le contrôle de la science expérimentale, à l'emprisonner dans son naturalisme, à la subordonner à la banalité de tous les jours et à la minutie des détails. Eh bien, non, l'art dramatique, comme les autres arts, entend être libre d'observer et de saisir la vie quand et comme il lui plaît, et il n'a pas besoin d'être tenu en laisse par un système.
Notez que dans ce renversement du principe même du théâtre se produisait une anomalie analogue à celle que certains hommes politiques constatent dans notre gouvernement ; nous sommes en République et, disent-ils, nous avons une Constitution monarchique. M. Zola crée le théâtre naturaliste^ et il lui laisse une constitution archi-ro niant ique !
Prenez Thérèse Raquin. L'exposition est faite de conversations en conversations, on nous raconte l'histoire des personnages sans nous laisser pénétrer leur àme, sans nous montrer comment l'idée de crime arrive à y germer, et cette exposition des faits recommence à chaque acte, présentée tantôt par un personnage, tantôt par un autre.
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Les prôparulioiiss'j trouvent, ainsi les histoires de crimes racontées [»ar un ancien commissaire de police. Nous n'échappons pas aux interventions miraculeuses, la mère paralysée, au hon moment retrouvant la parole pour le dénouement ; nous y remarquons mémo les moyens raillés par le maître, la porle dérobée et le poison !
Le grotesque Grivet et l'aimable Suzanne ne sont-ils pas les types convenus du comique et de l'ingénue venant, à chaque acte, donner l'un sa note bouffonne, l'autre sa pointe de sentimentalité sotte en nous parlant de son prince bleu pour faire opposition aux scènes de drame? l']t cette recherche de l'opposition facile, ne la rencontrons-nous pas partout jusqu'à l'église, avec les deux cortèges '? Enfin, le dialogue n'est pas tel qu'il conviendrait pour de si petits boutiquiers. 11 est purement romantique, il est en dehors des personnages. Sans aller chercher les redondances mélo, est-ce Thérèse qui dit ; « Des odeurs d'encens traînaient, si douces qu'elles me faisaient mal... »? Non, c'est M. Zola, c'est tout son style.
Ces questions de principe une fois réglées, pour bien établir quelle dislance sépare Thèn^sc Raquin du drame que nous voulons aujourd'hui, reportons-nous à 1873, et qu'il nous soit permis d'admirer et d'admirer pleinement le tragique de cette grande œuvre.
Une femme sensuelle et méchante s'est emparée du cœur d'un bon gros garçon, elle le possède si bien qu'elle décide cette Ame simple à tuer le pauvre individu malingre et chétif qu'elle a épousé. Tous deux le jettent à l'eau un beau jour ; mais comme ce ne sont que des « occasionnels », qu'ils ne sont pas criminels de profession, bientrd le remords s'attache à eux et s'empare de leur vie.
Ce remords, c'est lui le principal personnage du drame, c'est lui qui sépare et enchaîne les complices de la même faute, c'est lui qui les empêche, nouveaux mariés, de
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s'embrasser et de s'ainierjiii qui, par ses halUicinalions les affole, les exaspère et transforme l'alcôve nuptiale en une chambre d'horreur, c'est lui enfin qui les tuera. Mais avant, l'auteur a tenu à le personnifier ce remords, à le montrer vivant sur la scène. C'est la mère paralysée, accusatrice, voyante et muette, qui se dressera sans cesse devant eux, la more qui aura découvert le crime et ne pourra parler, la mère qui tiendra les coupables tous les deux haletants sous ses regards d'acier, la mère vengeresse dont les regards tueront.
Cela est d'une grandeur superbement épique et d'une puissance que l'on ne retrouverait guère que chez les Grecs ou dans Shakespeare. C'est bien Tetiroi tragique dans toute son horreur ; et cette scène géante, où se passet-elle ? Ce n'est point parmi les héros de la guerre de Troie, ni dans un burg de barons féodaux, ni dans le palais des rois d'Aragon, mais dans une boutique de mercière, passage du Pont-Xeuf.
Je ne sais pas si cet art relève de la science expérimentale ou non, et je m'en moque ; ce que je sais bien, c'est que c'est très beau et très poignant, parce qu'on sent Thumanité éclater dans tous ces personnages de théâtre, on sent leurs luttes intérieures, on voit de vrais coupables luttant contre de vrais remords, se déchirer entre eux et déchirer leur propre cœur. Ce n'est plus une aventure quelconque qui cherche à nous émouvoir, c'est la douloureuse et méchante vie avec ses sensations et ses sentiments qui palpite devant vous, vibrante et pantelante.
Ah ! combien alors sont loin les conventions romantiques et naturalistes, le comique et l'ingénue, le soin mis à la reproduction des banalités de tous les jours, les minuties de détail, la stéréotypie et la géométrie ! Quelle hauteur et quelle carrure 1 Pourquoi M. Zola n'a-t-il pas persévéré et pourquoi s'est-il jeté dans les larges bras de William Busnach?
On a r('[iris liier soir Froufrou au Thràlre-Français. 11 s'en est lallu de Worms que la (^omrdie n'écrasiU sous sa solennité de commande cette pièce frivole et larmoyante, dont le papillotage parisien exige une interprétation tdute de mouvement, d'entrain et de légèretr, appareillent indigne de la Maison. Ainsi que les autres pièces de Meilliac et Ilalévy. celte comédie superficielle qui touche à tout et ne repose sur rien, avec ses indications de caractères et ses effleurements de sentiments, sa conception d'un monde factice, est un édifice fragile, tolérant à peine qu'on le frôle et non qu'on s'y appuie.
Ah ! il ne faut point approfondir, il ne faut pas chercher à savoir pourquoi les mariages se bâclent de si singulière façon dans ce monde ? Pourquoi Louise, amoureuse de Sartorys, le propose comme époux à sa sœur qui nel'aime pas? Et pourquoi celle-ci l'accepte? C'est pour amener des situations.
De Sartorys, homme grave et diplomate, a donc épousé Froufrou, le bibelot, la poupée parisienne la plus capricieuse et la plus affriolante qui se puisse rencontrer, une [jetite tète d'oiseau alerte et gazouilleur que grisent les jilaisirs mondains. L'harmonie ne peut durer longtemps dans le ménage, et madame a bientôt fait de délaisser son mari, d'oublier même qu'il lui est né un fils, pour courir les bals et jouer la comédie dans les fêtes de charité. Le mari est d'une bonne pâte.
Précisément Froufrou joue la comédie avec Valréas, un prétendant évincé par son père. C'est lui qu'elle aurait dû épouser ; il est mondain, il lui fait très bien la cour et se montre tout disposé à réparer l'erreur de l'adjudication. In incident hâte Tévônement. Louise, la sœur de Froufrou, est venue loger chez les Sartorys et a peu à peu usurpé, dans le ménage, l'autorité de la maîtresse de la maison ; elle se croit si bien chez elle qu'elle ne veut plus s'en aller. Froufrou suppose que la vieille affection de sa
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sonir pour Sartorvs, qui semble y répondre, n'est pas ôlrangère à la coinUiile inexplicable de Louise, et c'est elle qui quitte la maison, s'enfuyant avec Vairéas.
Sartorys en tombe malade; mais, aussitôt guéri, il les rejoint en Italie et tue le Vairéas. Froufrou en tombe malade: mais, aussitôt guérie, elle revient en France, rentre cbez son père et fait bientôt l'édification de sa paroisse. En expiation, elle secourt les pauvres, console les affligés, soulage les malades tant et si bien qu'elle contracte une seconde maladie, qui cette fois ne pardonne pas et fournit matière à un fort cinquième acte. Froufrou mourante vient implorer le pardon de son mari, il le lui accorde : alors elle met la main de sa digne sœur dans celle de ce brave homme et rend sa belle àme à Dieu au milieu des larmes de l'assistance.
Une femme qui trompe son mari, un mari qui tue l'amant, l'aventure en soi est assez banale et, n'étaient les scènes à efifet et les petits traits de mœurs, les détails parisiens qui émaillentles très longues préparations à ces scènes, — lesquelles se retrouvent au commencement de «:haque acte, — l'attention du spectateur ne s'attacherait guère à l'intrigue. C'est qu'en efîet l'intérêt de la pièce n'est ])as en elle, mais à côté ; il réside dans l'interprétation.
Froufrou est avant tout une pièce à rohs, et il faut constater qu'à ce point de vue elle est fort habilement construite ; tout y est mis en œuvre pour faire valoir le talent et les qualités des comédiens, et c'est la raison d'être de ces scènes.
Prenons le personnage de Froufrou, quelle variété ! Au premier acte, c'est la jeune fille libre d'allure, insouciante et rieuse: elle devient la mondaine émancipée et frivole, puis amoureuse et jalouse. Les ris se changent en pleurs, la légèreté en énergie sauvage, la voilà défendant son amant comme une tigresse, et enfin nous la voyons mourir après une douloureuse agonie.
Il esl à remarquer que ce personnage n'est pas un tf/j)e de théâtre, qu'il ne correspond à aucun emploi, qu'il est tantôt comique, tantôt dramatique. Ainsi, en cherchant à composer un rôle qui montrât les diverses faces d'un talent, les auteurs se sont écartés, sans le vouloir, de la chère convention, pour se rapprocher de la vie.
Le rôle de Froufrou est donc considéré, ajuste titre, comme un écueil pour les comédiennes façonnées à un emploi, et il devrait, selon la logique de la tradition, être tenu dans les premiers actes par une soubrette, dans les derniers par un premier rôle dramatique.
Les auteurs eurent la chance de trouver à la création une artiste qui excellait dans tous les genres, parce qu'elle était réellement et.sincèrement artiste et qu'elle vivait son rôle sur la scène. Aimée Desclée, si enjouée au premier acte et si touchante au dernier. Il a été repris bellement par Mme Sarah Bernhardt, plus féline et plus tragique aussi.
Mlle Marsy. qui le tient aujourd'hui à la Comédie, n'est ni DescJéc, ni Sarah, elle n'est pas non plus Froufrou ; oh! pas du tout. Elle manque de souplesse, elle est dépourvue totalement de la gracieuse mutinerie parisienne, de cette distinction fine, de ce féminisme quintessencié qu'il faut aux premiers actes, elle se montre tout le temps trop revéche, trop fatale, trop gaillarde, trop masculine, et l'on dirait à la tin un troisième rôle.
La vraie Froufrou parisienne dans l'interprétation de la Comédie, c'est la baronne de Cambri, Mlle Ludwig. Elle l'est jusqu'au bout des ongles, petits gestes coquets, fringants et délicats, pépiement clair et moqueur, n'estce pas le gentil pa{)illon froufroutant que réalise si peu la sculpturale .Mlle Marsy? Où les auteurs avaient-ils les
Après Froufrou le personnage de Sartorys, quoique tout d'une pièce et rentrant plus dans les catégories con-
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nues, est aussi ce qu'on appelle un beau lùle et combien varié : déclaration timide au premier; amoureux débat au deux; puis, l'inconscient aveu de son affection pour Louise; la scène tragique à Venise lorsqu'il demande un verre d'eau à sa femme et qu'il le repousse, enfin le pardon final. Sartorys a trouvé son maître en Worms; hésitant au commencement, il a vite repris assurance et s'est élevé bien au-dessus du personnage qu'il avait à représenter, avec l'autorité que lui donnent un jeu réfléchi, un jeu en dedans et une mimique sobre, mais d'une admirable justesse. Il a fait verser bien des larmes au cinquième acte.
A côté de Worms, Mme Barretla est parvenue à mettre de la vie dans cette fiction si incompréhensible de Louise, la sœur, elle Ta fait avec l'adresse et le naturel d'une comédienne sûre d'elle-même et point du tout soucieuse de forcer ses effets.
Parlerai-je des autres rôles qui rentrent, eux, tout à fait dans les types de théâtre? Non, à part celui de Berr, ils sont si médiocrement tenus que ce n'est pas la peine.
Il me faudrait aussi déplorer la déplaisante mise en scène, mais ce serait toucher à une des plus invétérées prérogatives de la Maison, et je me tais.
23 mai 1892,
i4f LE TIIEATnK VIVANT
xxu
Tln'àtre d'rtf". — La Diicliessc PaiipJniv, .le M. Louis Ai'dis. — Monsieur Chnumont, de M. Gaston Salamlii. — Muitsieur Célimène, pièce à ck'f et à serrure.
Les thénlres ont imité le soleil ; à ne consulter que leurs afficlies, nous serions déjà en plein été, et à voir leurs pièces nouvelles nous pourrions croire les directeurs frappés d'insolation. Chacun d'eux entend à sa façon le spectacle rafraîchissant destiné à combattre les printaniers effluves du renouveau ; tous cependant sont d'accord pour renoncer à lutter contre la température avec des œuvres d'art.
La Porte-Saint-Marlin compte sur les larmes réfrigérantes des JJeiLu orphelines et sur les effets de neige de si illusionnante imitation ; le ChAtelet, à n'en pas douter, prévoit un refroidissement dans l'alliance franco-russe et spécule sur les glaces de Sibérie en remontant Michel S ff'Ofjo//' : enfin, les Variétés, en donnant U/t lijcre (!<• jeunes filles, sont convaincues que la fraîcheur de M mes Lavallières, Lender, Joissant, et, qui sait ? peut-être aussi celle de Mme Mathilde, suffira pour attirer, les spec la leurs.
La pièce d'été est une pièce sacrifiée, un aléa couru par le directeur et joué sans conviction par des acteurs de troisième ordre dont les appointements sont encore plus réduits que le prix des places, et elle est montée avec la lésine avant-coureuse de la clôture annuelle. Le baromètre se maiuliendra-t-il au beau lixe ? Tout est
là. C'est une fois de plus la lulle du théâtre conire la nature et là encore il est généralement battu.
Il est donc tout simple de se dire : pourquoi, au lieu de se combattre, le théâtre et la nature ne s'associeraientils pas? Le café-concert, plus pratique, parce que moins artiste, l'a parfaitement compris et, dès les feuilles poussées aux marronniers, il allume ses girandoles sous les quinquonces des Champs-Elysées ; le théâtre s'obstine en des salles surchauffées et nauséabondes : pourquoi ? Parce que le théâtre est plus routinier encore que je ne saurais le dire, et que de tous les accessoires que lui ont apportés les générations successives, il s'est fait d'essentiels besoins. Il veut une salle close et une scène machinée avec plusieurs plans de décors, il veut sa rampe, sa chère rampCj ses toiles peintes, ses entrées et ses sorties, et ces mille superfluités dont les gens de métier ont encombré la scène. Tout cet attirail est-il donc indispensable pour représenter les passions humaines ?
Ima^ilnez un hémicycle en plein air, ou mieux un cirque avec, au milieu, une plate-forme et^ sur cette plateforme, des acteurs jouant avec un minimum d'accessoires et en costumes simples : croyez-vous que sur ce théâtre le jeu des passions humaines, le choc des volontés, les combats d'àmes n'acquerraient pas une intensité et une envergure plus grandes que dans l'étroit cadre doré de la Comédie-Française '?
Supposez sur une telle scène la représentation à' Œdipe roi ou des Eriinii/cs et supposez encore celle des autres chefs-d'œuvre de notre répertoire : pensez-vous que, sortis de la cage traditionnelle, débarrassés des préjugés de mise en scène et du métier, de cet afireux métier, les grands ouvrages en soient diminués ? Bien au contraire, les pièces qui tomberont à plat seront les œuvres artificielles et soufflées des habiles faiseurs, les drames ampoulés et truqués, n'ayant d'humain que l'être des inter-
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prèles et qu'olayent la convention et le mensonge ; les autres triompheront et avec quelle puissance d'art ! Les favorisés se souviennent de l'impression grandiose produite par le spectacle donné dans le IhéAtre d'Orange lors des fêles de Pétrarque.
Ce serait la résurrection du théâtre antique et du théâtre classi<iue ; mais ce n'est pas à dire pour cela que les acteurs ne puissent monter sur ces planches que vêtus de chlamydes et chaussées de cothurnes ; Taharin aussi n'avait qu'une estrade ! Et ce serait un conslrate piquant de voir, en même temps que l'art tragique, la farce, la farce spirituelle, plaisante, renaître et remplacer pour un temps l'inepte vaudeville avec portes, placards et l'acte fatal chez la cocotte.
Et puis, surcette plate-forme idéale, théùtre d'humanité, de pitié et d'amour où tout serait beauté, il n'y aurait plus place pour les mesquines rivalités d'écoles ou de personnes, et M. Lcconte de Lisle tendrait la main à Zola.
Ce n'est, hélas ! qu'un rêve trop vasle pour les esprits de notre époque subordonnant lart aux questions d'intérêt et de boutique, mais rêve que nos arrière-neveux verront peut-être un jour se réaliser.
Pour en revenir aux spectacles d'été, nous avons toujours pensé qu'à Paris l'été appartenait aux pauvres, par conséquent aux artistes, et qu'il n'était pas de moment plus propice aux jeunes auteurs pour se produire. Le Tout-Paris des premières est au vert, l'abonné du mardi dans une station d'eau soigne ses rhumatismes ou sa gastralgie, les critiques du lendemain se reposent, les débineurs sont partis, et il ne reste plus dans la ville que les deux millions de braves gens qui conslituenl le grand public. Pounjuoi un directeur n'essayerait-il pas ?
Hemarquez ([ue si la pièce obtenait la faveur du gros public, le Tout-Paris, une fois de retour, serait le premier à ratirier ce sujet; n'est ce pas un peu ce qui s'est passé.
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il y a deux ans, pour VEufant prod'ujue^ représenté fin juin et qui, après le succès des vacances, se prolongea très avant dans la saison ?
Les journaux nous ont appris que son directeur allait, pendant l'été, transporter le Théâtre d'Application au premier étage de la Tour Eitîel ; ce n'est pas précisément là la plate-forme dont nous parlions tout à l'heure, mais c'est un acheminement vers le théâtre d'été : et s'il ne se borne pas exclusivement à composer des spectacles pour les Anglais, s'il joue des pièces artistiques, voire de jeunes, M. Bodinier aura de sérieux droits à la reconnaissance de ceux qui, comme nous, restent à l^aris trois cent soixante cinq jours par an, dans les années non bissextiles.
En attendant, ce théâtre termine sa saison rue Saint- Lazare, et l'on y a représenté cette semaine la Duchesse Putiphar, farce romantique en deux actes et un prologue. Le prologue est destiné à prévenir le public que l'action se passe au beau temps des estocades, dans le pays des sérénades et des longs oremus latins, et que, les personnages ne sont que des pantins. J'aime assez cette façon bon enfant d'avertir son monde et de proclamer tout franchement ce qu'on a eu l'intention de faire. Combien seraient empêchés s'il leur fallait, avant le lever du rideau, expliquer ainsi les raisons vraies de leur pièce !
Donc M. Louis Artus ne poursuit d'autre but que celui de nous divertir, et il y atteint : sa farce romantique est amusante, hardie même et le vers sans forfanterie y rencontre souvent des rimes que n'eût pas désavouées Banville. En soi, l'histoire est assez triste, puisque à la fin le héros est pendu, et que quoique bandit, il reste sympathique ; mais le chemin de la potence lui est rendu si agréable qu'en somme on ne le plaint pas.
José Falsacappa, fils d'un fameux chef de brigands,
s'est emparé du chAleau de la duchesse Puliphar. Le gaillard, en bon scélérat moyen Age qu'il est. s'adjuge comme part de prise la pure et belle Alix, et ne cherche rien moins qu'à la mettre à mal sur-le-champ. Mais le château est délivré par les hommes d'armes de la duchesse. José est arrêté et doit être branché haut et court.
La duchesse, veuve inconsolée, d'un âge très mur, n'a pas laissé que d'admirer fort la fougue amoureuse du jeune brigand et lui donne à choisir entre la potence ou son lit.
La nuit porte conseil et apporte l'amour. Nous retrouvons au matin la belle et pure Alix éprise de José ; luimême n'est plus le reître qui voulut la prendre de force, mais le soupirant timide ; quant à Mme Putiphar, elle est plus embrasée que jamais. José déclare fièrement que, vivant, il ne saurait coucher avec un spectre, et après qu'Alix lui a rendu le baiser qu'il lui vola la veille, il marche gaiement au supplice.
On pourrait avec avantage alléger de longueurs et de redites ces deux actes d'une bouffonnerie à laquelle la langue et les procédés romantiques conviennent si parfaitement.
A ce même Théàtre-d'Application, les Escholiers donnaient dimanche dernier une pièce en un acte de M. Salandri : Monsieui' Chaumont. Ce n'est plus du romantisme et ce n'est pas de la farce.
M. Chaumont. madame et leur ami Lannoy prennent le café. Ils causent du scandale du jour, un adultère : un mari a fait pincer sa femnjc en flagrand délit. Kh bien ! moi, dit Chaumont, si je me trouvais dans celte position, je ne sais pas ce que je ferais ; mais à coup sûr, je ne ferais pas (.'à. l^t il sèloii^ne pour aller paperasser dans son bureau.
Quelques instants après, il rentre et aperçoit Amélie
THEORIE CRITIQUE l'iT
dans les bras de Lannov, auquel elle vient de donner rendez-vous pour le soir. Le marine fait ni une ni deux, il se retourne, s'en va sur la pointe du pied et ferme la porte sans bruit. Vous présumez peut être qu'il est allé ciiereber le commissaire ? Point. Lorsque Lannoy est parti, Gliaumont revient et, tout simplement, montre à sa femme la lettre d'une ancienne bonne révélant les relations de Madame avec Lannoy. Protestations indignées d'Amélie : elle jure que l'on n'a rien, absolument rien à lui reprocber.
Voilà Cbaumont tranquillisé, non pas sur la fidélité de sa femme, il est convaincu qu'elle le trompe, mais sur la conduite des deux amants : puisque personne ne le sait et ({u'ils se cacbcnt, à quoi bon faire un esclandre?
Sur ces entrefaites arrive un vieil ami, Larchais, que Cbaumont n'a pas vu depuis plusieurs semaines. Larcbais se présents assez froidement et réclame avec acrimonie le règlement d'une dette. Qui a pu transformer cet excellent Larcbais ? Pourquoi parle-t-il ainsi ? Pourquoi ne voit-on plus sa femme cbez les Cbaumont? Poussé à bout, il finit par avouer : c'est parce qu'au su et au vu de tout le monde, Cbaumont est un mari trompé que l'on soupçonne même d'être complaisant. Et il cite des faits d'une incontestable véracité.
Ab ! il en est ainsi, Cbaumont appelle Amélie, et, malgré ses protestations, il la flanque debors. Larcbais, transformé, serre les mains de son vieil ami et l'invite à dîner pour le lendemain.
M, Gaston Salandri, qui, dans les ï icux, nous avait donné une remarquable étude de caractères, très fouillée, est resté un peu superficiel dans cette nouvelle œuvre à laquelle une concision trop grande donne l'apparence d'un scénario inachevé ; ses personnages ne s'expliquent pas assez, l'idée même ne ressort pas suffisamment. Et puis, il use de moyens de théâtre trop connus : ainsi
:iiS l.l. ÏIII.AriU': MVA.M
Amélie tutoyant Lannoy drs iiiic Chaumoiit a tourné les talons.
Tout incomplète qu'elle soit, cette rtude conllrmo chez l'auteur l'existence de qualités dramatiques exceptionnelles. Les scènes y sont conduites avec une sûreté et une maîtrise «lui sont plus (jue de l'habileté, par exemple la scène entre Chaumont et Larchais. Les traits d'observation mordants et qui sentent leur bon sceptique sont heureusement groupés ; mais, plutôt traits de mœurs que de caractères, ils laissent énigmatique cette Amélie (|ue Mlle Mellot, malgré son grand talent, n'arrive pas à personnifier.
En somme, les personnages de Monsieur Chaumont font trop voir qu'ils sont au service d'une thèse, et les maximes, pensées et apophtegmes justes toujours, souvent jolis, qui émaillent le dialogue, contribuent encore à donner à cet acte l'allure sentencieuse des pièces de Dumas fils.
Dumas fils : puisque ce nom vient sous ma plume et que le sinistre Tue-la ! de l'auteur de Y Homme-Femme a pour quelques jours un regain d'actualité, qu'il me soit permis "d'ouvrir une parenthèse. Non pas que je veuille de mon petit rez-de-chaussée m'élever à l'enlre-sol de la chronique et discuter ce qui me paraît parfaitement indiscutable d'ailleurs, le droit au revolver, le droit au crime; mais parce que je crois intéressant de déterminer quelles influences ont poussé M. Dumas à donnera ses contemporains ce conseil abominable qui semble plutôt le cri de guerre du sachem des Onondagcs invitant le^ Peaux Rouges de la rivière lUeue à la danse du scalpe que la parole d'un civilisé.
Cela vient tout simplement de ce que .M. Dumas est un moraliste et non un humanitaire. Les moralistes consignent les actions humaines sur un i/rand //r/v soigneusement tenu à jour: au (/o/'t sonl les vices, avec en re-
TIIKORIE ClllTinii: ■2k9
gard les cliàtiments méritt'S : à Vfiruir la vertu avec ses ivcompenses. S'ils s'étaient inspirés pour cette classification des vœux de la nature, ce serait parfait, mais ils n'ont fait que suivre les lois des sociétés, qualifiées selon les nécessités, de divines ou humaines, et qui le sont si peu qu'elles varient de religion à religion, de peuple à peuple, de génération à génération.
M. Dumas est l'homme du code ; ce qui différencie les individus à ses j^eux, c'est bien plus que leur caractère, leur condition dans la société : les uns sont réguliers, un enfant est légitime ou naturel, une femme est maîtresse ou épouse, l'honneur de Thomme est dans son état civil et celui du mari dans la fidélité de sa femme. Et cela esttellemenlvrai qu'interviewé récemment, le maître a déclaré que son Tue-la! n'avait plus de raison d'être depuis que le divorce était admis !
Il j a quelques années, un criminel que. bien entendu, on n'a pas encore retrouvé, assassinait en chemin de fer un fonctionnaire de l'Etat. Uu député fit alors remarquer que le coupable avait enfreint les règlements sur la police des chemins de fer. Eh bien, M. Dumas est cet homme qui s'arrête devant les infractions au règlement dicté par les moralistes et ne pénètre pas au cœur de l'humanité, ne remonte pas à la source même des passions. Il est hanté par des idées de justice immanente, de compensations fatales. Ces idées sont de la spéculation pure, non la vie; ce qui est humain et ce qui est vrai, éternellement vrai, c'est la pitié.
Les auteurs grecs, qui n'étaient pas des moralistes, avaient fait de la pitié, unie à la terreur, la base fondamentale de leur théâtre, et c'est de cette même pitié que nous nous réclamons lorsque nous demandons que le théâtre soit la vie.
Ces considérations viennent à l'appui de ce que nous disions, à cette même place, il y a quinze jours. M. Du-
i\)0 LK THKATRIi VIVANT
mas, en prononçant son Tue-hi /s'exprimait en moderne homme de théâtre et non en homme ; il transportait dans la vie le factice et le convenu qu'il avait mis sur la scène, et c'était la logique conventionnelle de la morale, et non la logique imperturbable de la vie. qui lui faisait prononcer ces mots criminels. La preuve en est qu'il a suffi de quelques paroles de M. Naquet pour renverser cet échafaudage de fausse philosophie approbatrice de l'assassinat et du meurtre !
Chaumont, le héros de M. Salandri, n'attache peutêtre pas assez d'importance à cet acte que le moraliste juge digne de mort, mais combien il est plus près de l'humanité ! En réalité, les maris qui placent leur honneur là, et qui tuent, forment une infime minorité ; et, dans ces cas, le plus souvent le mobile n'est pas l'honneur conjugal, c'est un autre sentiment moins ridiculement conventionnel, agissant sans préméditation, sans calcul, dans la fièvre, le délire, la folie, l'Amour.
Monsieur Cèlimène, représenté au Théâtre Moderne, est l'œuvre d'une dame, jeune et jolie, dit-on, et c'est en cela seulement que l'a'uvre est curieuse. Il est. en effet, très amusant, ce portrait dhomme tracé par les menues menottes d'une jolie femme, et il nous intéresse particulièrement puisque ce beau vainqueur est homme de lettres et auteur dramatique. Ces titres suffisent, paraît-il, pour qu'une foule d'êtres féminins de toutes conditions et de tous rangs viennent se rouler aux pieds du bourreau des cœurs. Et ne croj'cz pas que cela se passe en conversations, en flirts, en badinages ; pas du tout, de part et d'autre on ne se recherche que pour la bestiale copule — ô sainte poésie de l'amour ! — Dix muletiers ne feraient pas un Célimène et je félicite fort le modèle qui servit à l'auteur.
Le monsieur et ses femmes une lois [)résentés, l'action, au lieu de s'élever, s'abaisse dans les détails intimes de
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leurs relalious. Il ost pai-lé de Jeanne d'Are et d'Orléans : Gelimène déclare qu'il n'est <> ni serrurier, ni commissaire de police » et que s'il se marie il épousera une veuve ; d'où cette fine apostrophe de la sévère Eliante : « Paresseux ! » Que galamment ces choses-là sont dites ! C'est pour cette raison qu'il repousse les offres de service de Mlle Mériom, une jeune dinde sentimentale éprise de lui ; il lui faudrait se livrer à une effraction ! Quelle délicatesse de sentiment !
Mais le métier d'enfonceur de portes ouvertes a aussi ses déboires. Parmi ses mille et trois conquêtes, M. Célimène compte la femme dun grand artiste fort âgé, laquelle gratifie son innocent mari dune adorable petite Célimène. Le métier a aussi ses dégoûts, et, lassé de la duchesse, delà bourgeoise, de l'actrice, delà... etc., etc., l'amant de ces dames ne devient bientôt qu'un platonique et insuffisant frùleur, qu'elles s'empressent de lâcher.
Cest que M. Célimène est amoureux, et amoureux de Mériem ; oui, il a pris son parti de l'effraction et se décide à l'enlever. Mériem refuse, elle connaît les lâchetés du bellâtre et le renvoie à la femme du grand peintre et à l'enfant. De ce côté, autre désillusion : la femme du grand peintre a tout avoué à son mari, et son mari a pardonné. Il ne reste plus au pauvre Célimène, comme dernière ressource, qu'à monter au Moulin-Houge à moins qu'il ne préfère...
Je crains que l'auteur n'ait entrevu le priapique héros de cette pièce sensualiste à travers ses lancinantes ardeurs de femmejeune et jolie. Les figures de péronnelles qui papillonnent autour de ce satyre sont mieux vues, mais elles se ressemblent toutes: ce sont de pauvres cervelles uniquement préoccupées de satisfaire les caprices, les curiosités de leurs sens et de rivaliser avec « les courtisanes ». Elles en ont, du reste, non seulement la bassesse mais le langage : pour elles un amant est un chien, un singe ou
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un perroquet ; elles n adiiietlcnL pas qu'il leur pose un lapin et le quittent comme un gant. Ce sont de bien grandes dames !
La pièce, si l'on peut appeler ainsi une suite d'infinies dissertations vulgaires et vieillottes sur l'art d'aimer, ou plutôt de ne pas aimer, n"cst ni faite ni à faire. Kn outre, il s'y trouve une singulière prétention, celle de s'imaginer présenter une œuvre vécue parce que les acteurs se font la tète de gens connus et (juc la pièce est dite à ch'f; ce sont là procédés à peine supportables dans les revues, intolérables à coup sûr dans la comédie, et dont le goût détestable n'est pas douteux.
Parmi les apborismcs parfois spirituels dont se pare cette pièce, citons celui-ci, prononcé par un M. Lesage, qui doit s'y connaître : « L'expérience est une fleur qui pousse sur le fumier liumain. »
30 mai 187-2.
La Coinrdie Française ;ï Vienne el à i'aiis. — Le Prince d'Anrec, de M. Henri Lavedaii.
Ce n'est point pour nous flatter de voir nos prévisions se réaliser que nous revenons sur la déplorable campagne de la Comédie-Française en Autricbe, mais afin de tirer de l'aventure des enseignements utiles pour l'avenir. Il n'était pas nécessaire, d'ailleurs, d'être grand prophète pour prédire sûrement ce qui est arrivé, il suf-
fisait de n'être pas de la Maison, de n'être pas aveuglé par le parti pris et la routine.
Certes, les Viennois, gens courtois et polis par excellence, se devaient de recevoir avec honneur des comédiens qui se proclament les premiers du monde, seigneurs « portés par un nom illustre plutôt qu'ils ne le portent », dirait la duchesse de Talais. Ces marques extérieures de déférence suffirent à l'historiographe attitré de la Compagnie pour adresser à la presse parisienne d'incomparables bulletins de victoire, dans lesquels se mêlaient, avec le pompeux éloge des interprètes, celui de Scribe et celui aussi de la propre sagacité du correspondant.
Les gens de théâtre sont coutumiers de ces méprises, et vous avez certainement entendu raconter l'histoire de ce ténor de Carcassonne ou de la Ferté-sous-Jouarre qui, reconduit à coups de banquettes par les spectateurs, prétendait qu'il avait résilié parce que « dans la salle il avait cru entendre un chut ». S'il est impossible à un combattant de raconter impartialement une bataille, il est bien difficile au joueur de flûte d'une troupe, de donner exactement l'impression produite par une représentation de sa troupe sur un public qu'il ne connaît pas. Nous ne supposons pas un seul instant, en effet, que notre confrère ait voulu, selon le proverbe, abuser de la crédulité des Parisiens parce qu'il était loin d'eux.
La poste, en nous apportant les journaux de Vienne, remet les choses en place et détruit en partie la belle légende faite autour du séjour de nos comédiens dans la capitale autrichienne. Les Viennois, qui n'ont ni les idées vieillottes, ni les traditions d'indifférence artistique propres aux abonnés du mardi, ni leur engouement irraisonné pour les acteurs en scène, jugent sévèrement non seulement le choix des pièces, qu'ils qualifient de futiles rengaines, mais encore la façon conventionnelle et prétentieuse dont elles sont interprétées et mises en scène.
2oi T.l'. THEATRE VIVANT
Ce leur paraît être un théâtre odieux, rococo, comme oa n'en fait plus, et ils s'écrient : « C'est ça la Comédie- Française ! Ils sont décidément par trop en retard ces pauvres Français ! »
Je n'exagère pas, voici le Wienei" Allgemeine Zeitung du 2o mai ; j'y lis : « Si Ton ne veut pas pousser l'hospitalité jusqu'à la « tartufferie », nous pouvons dire que le Théâtre-Français a déçu le public. » Et le rédacteur décla^e que ce sont là morceaux de déclamation d'un futile romantisme qui ennuient les spectateurs.
Il constate que la claque des aristocratiques organisateurs a cherché à chauffer la salle, mais que le vrai public est resté froid. Les chefs de cuisine parlant français, dit-il, peuvent accepter ce théâtre, mais nous qui savons apprécier quand il le mérite l'art français, et qui l'avons prouvé à différentes troupes françaises en tournée, nous ne pouvons applaudir cette surannée tradition qui arrête sur la scène tout développement de la vie et empêche le théâtre d'être vivant « lebendiger ».
Le 30 mai, à propos de cette Adriemie Lecouvreur — si fêtée, d'après riiistoriographe — le même journal, qui n'est pas une feuille de chou, et qui chaque jour publie un supplément consacré entièrement à la critique dramatique, affirme par la voix de son rédacteur que la pièce est u langweiliger )>, très ennuyeuse, et que la représentation en a été des plus médiocres. Got sorti de scène, il n'y a plus rien : « Mlle Bartct n'a pas un cri qui vienne du cœur et qui trouve un écho dans le cœur; qu'elle rie, qu'elle pleure, qu'elle brûle d'amour, qu'elle meure, elle déclame... »
La pièce est interprétée avec cet apprêt, cette convention « gemessenheit » qui ne laisse pas oublier un instant que Yon joue devant vous... Cet art est la guerre déclarée à la nature, et cela se retlète jusque dans la mise en scène : quand le rideau se lève sur le dernier acte, un
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spectateur qui ne sait rien de la pièce peut se dire tout de suite : « Ici l'on va mourii- »... et l'on meurt eu s^l/le de salon, ce qui est /?ew intéressant.
Dans le Jeu de l'amour et du hasard, la troupe n'a rien donné, affirme- til, de supérieur à la moyenne de ce que l'on fait à Vienne, à part Got, auquel il est bien dommage que l'on ne fasse pas jouer des pièces modernes a stùcken modernen ». Et, à la page voisine^ nous lisons l'éloge enthousiaste de la MorjUe Idéale, pièce de Marco Praga, un auteur italien célèbre dans toute l'Europe, mais inconnu en France ; il est moderne, il fait de la vie !
Nous enregistrons avec tristesse ces appréciations peu flatteuses ; il est pénible de voir les siens ridiculisés par l'étranger : espérons que ces remontrances faites par d'autres que par nous,. — par des hommes que l'on peut bien croire désintéressés dans la question, puisqu'ils avaient mille bonnes raisons pour nous être agréables, — porteront leurs fruits et ouvriront enfin les yeux à ceux qui régentent notre première scène.
C'est trahir l'art national que de taire ou de dissimuler des insuccès, des fours aussi caractérisés, dût notre orgueil en souffrir. Quoique la perspicacité de l'arbitre de nos théâtres se soit trouvée en défaut, mieux eût valu le dire et l'avouer franchement ; le devoir du critique est là plutôt que dans cette perpétuelle flagornerie qui exagère la prétention, trompe le talent et dessert l'art dramatique ; les leçons de la défaite doivent préparer les triomphes futurs.
Qu'il nous soit permis, maintenant, de dire aux Viennois : la compagnie que vous avez vue est une troupe de comédiens qui ne représente plus les idées françaises, nous ne sommes ni les arriérés, ni les déclamateurs que vous pourriez croire. Il y a chez nous toute une génération montante d'auteurs et d'artistes qui admirent autant
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que vous les œuvres simples, humaines et vivantes ; parallèlement aux maîtres étrangers, ils cherchent à déraciner le mensonge, la sottise, la convention de la scènC;, à régénérer le théâtre, à reprendre « en beauté » les vraies traditions perdues de notre dramatique nationale.
La moisson de lauriers n'a pas été cette semaine plus brillante à Paris qu'à Vienne. La pittoresque comédie de Molière, le Sicilien, avec ses scènes de nuit, ses sérénades et ses ballets, toute de galanterie et de gràce^ a paru longue, décousue et fade ; elle n'avait pas, malgré les eflbrts de Berr, le mouvement endiablé qui sied à celte amusante badinerie.
Àthalie n'a pas répondu non plus à l'attente générale, à part Mounet-Sully très beau. Ils ne veulent ni ne peuvent jouer le moderne, ils ne savent plus monter ni jouer le classique. Que reste-t-il à la Comédie-Française '? Vraiment il est grand temps de mettre un peu d'ordre dans cette anarchie, si l'on ne veut pas qu'un jour les affronts comme celui de Vienne se multipliant,, on nous réexpédie nos comédiens ordinaires, eux aussi, à coups de banquettes, sous les huées et les sifflets.
Des pièces que l'on joce à la Comédie, passons à celles que, heureusement pour elles, l'on n'y veut pas jouer.
Voici donc ce Prince d'Aurec autour duquel s'est déjîi mené tant de bruit. En général il vaut beaucoup mieux pour les pièces qu'elles ne fassent parler d'elles qu'après la représentation ; quand on a trop entendu vanter par avance les mérites d'un ouvrage, on est tout disposé à lui en moins accorder. Que n'a-t-on pas dit de cette comédie? Les situations étaient u d'un raide >> ! les mots sifflaient et cinglaient conime autant de coups de cravache, l'on se battrait sûrement dans la salle : le public s'attendait à un gros scandale, il s'est trouvé en présence d'une œuvre d'esprit et de talent : il a été déçu.
On sait que le Prince d'Aurec, présenté à la Comédie,
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fut mis à la porte comme un simple vilain, non seulement parce que la pièce émanait d'un artiste audacieux et qu'elle était conçue dans les formes originales et un peu nouvelles, — ce qui à la rigueur eût été suffisant pour justifier son élimination, — mais parce que les tendances en eussent pu choquer les abonnés du mardi, qui, nul ne l'ignore, ne sont pas réactionnaires qu'en art. A ce propos même quelqu'un ne manqua pas de prononcer une de ces majestueuses naïvetés, apanages des gens de la maison : « Ce serait la revanche de Thermidor ! » ce qui revient à avouer — quoi qu'en aient prétendu nos comédiens ordinaires — qu'en montant Thermidor ils n'avaient d'autre souci artistique que de jouer la partie des abonnés du mardi, la partie du roi.
Qu'a donc tenté de si révolutionnaire le verveux collaborateur de la Vie Parisienne et du Figaro, journaux qui d'habitude ne se piquent pas d'un républicanisme bien ardent ? Il a simplement voulu sortir de la convention du théâtre et montrer que les gens titrés rencontrés à la ville ne ressemblent en rien à ceux que l'on a coutume de nous montrer sur les planches des Français et ailleurs, parangons de précieuses qualités et de rares vertus qu'ils tiennent de leur race, âmes grandes, esprits élevés, cœurs généreux, etc.
M. Lavedan a regardé autour de lui parmi les plus en vue : il n'a rien trouvé chez leurs descendants du légendaire héritage laissé par de valeureux ancêtres. Ces porteurs de grands noms sont, paraît-il, de jeunes gommeux très fats et très oisifs, fantoches de la vie parisienne en perpétuelle représentation, pensant éblouir la badauderie bourgeoise par l'excentricité de leurs élégances et de leurs caprices^ hommes de chevaux et de cirques, hommes de cercles et d'alcôves, n'ayant conservé de la splendeur ancienne que d'énormes appétits de luxe et de plaisir qu'ils ne peuvent malheureusement pas toujours sa-
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lisfairc. (/est que, pour beaucoup, la bourse est aussi vide que le cerveau ; el quand môme ! la dame de pique et celle de Cd'ur n'ont-cllcs pas raison des plus colossales fortunes "!
(".elle noblesse de gouvernement désœuvrée sous notre Képublique, et trop noble pour s'employer aux besognes de petites gens, a tôt fait de jeter son dernier écu ()ar la feniMre. Alors quebiu'un de la famille va cliercher femme parmi les bourgeois enrichis dans le commerce de la cassonade ou de la bonneterie et voilà le blason redoré pour quelques jours. .Alais, si l'héritier du nom se marie dans son monde, il «ievient rapidement la proie des prêteurs, des usuriers et des juifs.
Autour du castel féodal en ruines qui, peu à peu, s'effrite, rude la bande vorace des parias. Tandis que notre noblesse, cavalcadant à la tète des armées, amassait une stérile gloire, bafoués, conspués, relégués au fond de leur ghetto, ils em[iilaient sou par sou des fortunes, et aujourd'hui ces chiens ont |)lus d'or qu'il n'en faut pour acheter toute la gloire du passé et en spéculer : à leur tour d'être les maîtres.
L'auteur du Prince f/'Airrcc a donc voulu nous montrer la déchéance de la noblesse historique, les derniers rejetons des grandes familles tombant épuisés sur le tapis vert du cercle comme leurs aïeux sur le champ de bataille de liouvines ou de Fontenoy, se faisant les uns et les autres dévaliser par les mercantis ; tandis que sélè vent les princes de la banque, la féodalité israélilc et financière, les seigneurs courtisans de Sa Majesté l'Argent.
On voit ce qu'un tel sujet a de vaste, de colossal, d'immense dans sa conception générale ; il y a matière à vingt drames. M. Lavedan l'a considérablement diminué en le spécialisant, il s'est laissé séduire par les menus traits parisiens et de mode ; il a vu,, plutôt que l'huma-
nité des individus, le cûlé ridicule de ces gens attachés encore aux préjugés d'une caste, et il a t'ait une comédie effleurante et doucement satirique, plus malicieuse que profonde. Peut-être s'est-il trop attaché à vouloir faire de la peinture de portrait et il est resté superflciel ; il a observé, il n'a pas assez médité, il n'a pas surtout assez synthétisé l'àme de l'individu. Pendant deux actes au moins, ses personnages ne vivent pas, ce sont des marionnettes bien stylées qui récitent des tirades mêlées de dialogues pris sur le vif, qu'il serait beaucoup plus rationnel de lire dans un journal que d'entendre sur la scène.
La fable est simple : le prince d'Aurec a perdu quatre cent raille francs au cercle ; il est aux abois, et sa mère, la duchesse, refuse pour la quatrième fois de venir à son secours et de payer les dettes. De son côté la princesse, sa femme, naturellement dépensière, a pour ses toilettes et ses fêtes un besoin urgent de deux cent malheureux mille francs. Le baron de Horn, un financier titré, qui s'est fait accepter chez les d'Aurec, leur vient en aide.
Mais vous comprenezbien que ce n'est pas par pure amitié que de Horn avance quatre cent mille francs au mari et deux cent mille à la femme ; c'est qu'il compte, l'insinuant sémite, par le prince, pénétrer au Jockey et faire de la princesse, belle et noble, une conquête doublement flatteuse pour son amour-propre de parvenu.
Les choses marchent d'ailleurs au mieux de ses intérêts. La duchesse de Talais, la mère, a gratifié son fils d'un conseil judiciaire et a chambré les deux époux au château de Récigny où le bon baron vient les retrouver. De Horn croit le moment arrivé de liquider la situation et déclare naïvement à la princesse ce qu'il attend d'elle. La dame, un peu interloquée, veut faire jeter le juif impudent à la porte, puis elle rit de ses menaces, et comme le prince
fr.u LK THEATRK VIVANT
entre pendant la scène, elle lui abandonne le drôle sur ces mots : « Il me propose d'être sa maîtresse. »
Entre les deux hommes l'explication n'est pas longue, le prince d'Aurec ne peut se battre avec un de Horn. Pas de Jockey, pas de femme, et des injures, le baron n'en a pas pour son argent et, comme on le chasse, il annonce qu'il ne s'en ira pas avant d'avoir reçu ce qui lui est dû par le prince et la princesse, soit sept cent mille francs. Et il sourit, car il sait bien que le prince n'a plus un sou. Il a compté sans l'arrivée de la duchesse à laquelle sa belle- fille a tout révélé ; elle ordonne au juif de sortir, se portant garante de la dette. Le prince, corrigé par ce bon dénouement, promet à sa mère d'être à l'avenir plus raisonnable et, si l'occasion se présente, de se faire tuer en prince !
Vous voyez déjà combien est amoindrie, par cette intrigue pas neuve et digne du Gymnase, la grandeur du sujet ; elle l'est encore bien plus par la construction de la pièce, la conception scénique des personnages et la forme.
Les deux premiers actes, à vrai dire, ne sont qu'une préparation un peu longue au troisième ; quelques petites scènes éparses coupent des dialogues explicatifs et des morceaux de déclamation dans lesquels se sasse et ressasse la même idée sous une forme agréablement incisive et qui par cela amuse. L'exposition classique, commencée par les domestiques, se continue par les maîtres, les amis : le baron de Horn et son partenaire Montade, qui s'éternisent à nous parler de ce monde qui les méprise, de cette race qui se croit d'un sang à part, de cette caste qui se craquelé et se décompose. Quand M. Lavedan enfourclie ce dada il trotte longtemps.
Le deuxième acte est une longue paraplirase comique de ce vers de Hugo :
Son armure gùantu irait mal à nos tailles.
C'est un bal costumé qui trompe le manque d'action.
Le prince a endossé la cuirasse de son aïeul le connétable, il en a ceint l'épée, une épée de cent trente mille francs, qu'il rêve de « bazarder » et qu'il bazardera. Galipaux est en d'Epernon, Jane lladin,g en Marion Delorme, Mme Samary en Mme de Sévigné, et l'on danse la pavane. Puis, à propos a de la culotte » de quatre cent mille francs, la mère querelle le prince, et ce fils bien élevé de répondre par des impertinences que la duchesse devrait arrêter d'un mot et qui se multiplient si nombreuses que, malgré leur tour piquant, elles fatiguent. La scène est théâtre et monte bien, mais elle est disproportionnée, outrée, et l'action s'immobilise au milieu de ce verbiage cruel.
Je dis verbiage, car l'auteur, au lieu de parader en beau diseur ironique et sarcastique, eût mieux fait de creuser le caractère vrai de ses héros et de ne point nous les cacher sous les scintillantes facettes de ses malices. . Nous sommes tous surpris au troisième acte de ne plus avoir affaire à des mannequins, mais à des gens qui ont un cœur, une volonté, une àrae que nous ne soupçonnions pas.
Certes le mélange des genres n'est pas pour nous déplaire, le comique et le dramatique se confondent dans la vie, pourquoi n'en serait-il pas de même au théâtre ? Encore faut-il, pour que ce mélange soit logique, que les personnages n'aient pas été d'abord posés comme des types théâtre, mais comme des hommes, car alors seulement leurs revirements peuvent s'expliquer. Ou M. Lavedan devait les laisser marionnettes jusqu'à la fin, ou en faire des hommes dès le commencement.
Ce prince d'Aurec qui « blague » sa mère et l'injurie avec une insolence de palefrenier, ce prince d'Aurec qui, pour amuser la galerie — selon le rite de certaine nouvelle école — fait montre d'un cynisme si cruel et si fa^x, fantoche habillé en connétable, bouc émissaire des
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dédains, des mépris et des boutades de M.Lavedan, est-il celui qui se concentre au troisième acte et dit à la fin qu'il saura mourii- en prince 1 Non, l'auteur sacrifie aux préjugés du grossissement.
La psychologie de la princesse est-elle plus compréhensible? Comment cette femme intelligente qui, au troisième acte, rive si hautement son clou à de llorn à l'aide de répliques du tac au lac qui sont d'une maîtresse femme de tête, est-elle assez simple pour supposer que ce juif — qu'elle appi'écie d'ailleurs à sa juste valeur — soit naïf au j)oint de lui prêter, trois cent mille francs par amitié ? Elle n'est là que pour faire le jeu.
Et la duchesse — que nous connaissons mieux puisque par trois fois au moins on lui rappelle brutalement ses origines roturières — ses revirements deviennent tellement extraordinaires que l'auteur a dû faire intervenir trente-six ans plus tard un ancien soupirant pour les justifier et les rendre explicables'.
Le baron de ïlorn n'est pas moins flou, il n'est pas plus juif que catholique : c'est un maladroit. Ses coreligionnaires sont autrement habiles : ils enveloppent leur proie dans un réseau serré, comme l'araignée fait d'une mouche. Ils ne se précipitent pas sur leurs victimes ; ils avancent patiemment, lentement, supportant tous les affronts, se faisant petits, insinuants, doucereux, jusqu'au jour où elle tombe d'elle-même dans leur bras ; sa révolte de la fin est théâtre, mais n'est pas dans le caractère, « il ne se fAchc jamais ».
Ces personnages ne sont pas uns, parce qu'ils sont faits de pièces et de morceaux, comme une chatoyante m;ir(jueleric ; une petite observation par-ci, un mot par-là, un trait de celui-ci, une saillie de cet autre, voilà le rùle écrit, et on le modifie selon les besoins delà cause. Ainsi composé, il ne peut satisfaire les moins difficiles; il ne suffit pas de faire parler les gens, de les revêtir d'un
brillant habit de littérature, il faut encore et surtout les faire agir : ceux de M. Lavedan parlent, ils disent même des choses assez piquantes, ils ne se meuvent pas, les perpétuels contresens de mise en scène le prouvent
La forme aimable et légère fait illusion sur le fond. Tout le monde a lu les articles parisiens et frondeurs d'Henri Lavedan ; sa langue de théâtre est celle de ses articles, il prête à tous ses personnages, même aux plus sots l'esprit gouailleur dont il abonde. L'auteur du Prince rf'^ur.c cultive volontiers le couplet de bravoure que l'acteur termine sur un pied, un bras au ciel et prêt à s'envoler ; de Horn en a d'étonnants sur ses ancêtres et la princesse, au troisième acte, parle de la noblesse moderne comme un véritable livre.
n cultive aussi le mot facile le plus souvent allègrement venu, quelquefois un peu gros, près du vaudeville et du calembour : le blason cuisse de Jupiter sur champ d'azur . la poule au pot qui est un canard... si le roi entre à cheval on le mettra à pied, etc., etc. Ces mots, les allusions d'actualité au pape républicam, à 1 Académie, quelques expressions d'argot, tout cela forme un ragoût léger, épicé, très appétissant pour les petits estomacs fatigués du boulevard, et mérite son succès.
Le soin que nous avons pris de discuter l'œuvre de M. Lavedan et den montrer, à notre avis, les points défectueux prouve l'importance que nous attachons à cejeune auteur. La valeur de l'écrivain était connue, ses qualités d'auteur dramatique ne sont plus douteuses, et l'on peut compter sur lui; l'on n'a qu'à voir de quelle maîtresse main sont conduites les dernières scènes du deuxiem^e acte et toute la fin du trois. Seulement, espérons q u a l'avenir, au Heu de lutiner, d'égratigner un grand sujet, de . le prendre à la blague », M. Lavedan ira au fond, très au fond, et carrément; il en a le talent, .1 en a le
^^^'^^'*- 6 juin 1892.
Epilogue du voyage à Vienne. — Les pièces tirées des romans ; La Fin du Vieux Temps, de M. Paul Anthelm:
Sous ce titre « Eïn épilog » le Wiener Allgemeinc Zeitung, dont nous citions dimanche dernier les appréciations judicieuses, publie à la date du 4 juin, sous la signature d'Edmond Wengraf, une série de réflexions sur la tournée de la Comédie-Française. Voici les principaux passages de ce feuilleton; nous les livrons aux méditations de M. le ministre de l'instruction publique à et celles de son subordonné M. le directeur des beaux-arts.
« Un mensonge poli « Bildungsschwindel », a fait que certains ont cru devoir louer la troupe de la Comédie- Française ; d'autres ont applaudi par poltronnerie u Feigheit», de peur que l'on ne doutât de notre civilisation, ceux-là d'ailleurs étaient enchantés d'avance. En vérité, cet art t cheveux blancs est le contraire du nôtre qui sut heureusement se modifier en môme temps que notre société. Nous ne nous habillons plus comme nos pères, nous ne pensons plus comme eux, notre théâtre ne peut plus être le leur. La Comédie-Française représente l'art de « l'ancien régime » — ces mots sont en français dans le texte allemand — l'esthétique d'une coterie, — les abonnés du mardi; aussi, tandis que notre aristocratie s'efforçait d'applaudir, la bourgeoisie sincère restait muette et les applaudissements ne dépassaient pas le cinquième rang des fauteuils. »
Avouez qu'il est a§sez piquant d'enteqdre les sujets d'u^ç
monarchie reprocher à noire république son esprit réactionnaire et ses traditions ancien régime ; le plus admirable est que ces reproches sont parfaitement mérités.
t Notre goût moderne exige, dit le critique viennois, la représentation de la vie réelle « Vorgange naturlich > ; nous ne voulons pas des figures, mais des hommes qui pensent et qui sentent selon leur condition. L'idée, nous désirons la trouver nous-même dans la pièce ; l'acteur ne doit pas nous la dire, et cet acteur ne doit pas donner la représentation devant la rampe comme s'il était l'hùte « Gast » des spectateurs, mais être tel sur la scène qu'il serait dans la vie et en famille. »
« La Comédie-Française ne joue pas chez elle, elle pose devant le public, elle est toujours en grande réception et fait parade pour ses invités ; elle parle à la salle, marche et s'assied pour la galerie, avec une affectation d'élégance qui n'a rien de naturel. Cette école étouffe la liberté individuelle et cet art intentionnel tue la vérité. L'acteur, avant tout, pense à la figure qu'il fait, au mot qu'il dit; Got lui-même, le meilleur, compose ses sorties ! »
« C'est un exemple pour toutes les scènes du monde ; voilà ce qui arrive quand on veut persister quand môme dans des traditions d'esthétique scénique surannées, quand on borne systématiquement son horizon sans accepter l'émulation artistique qui, de nos jours, vient de tous les pays. Gloire à nous, qui n'avons pas de théâtre national et qui savons apprécier l'art cosmopolite ! m
Notre confrère étranger ne borne pas ses critiques aux seuls acteurs de la comédie, son audace va jusqu'à railler leur directeur spirituel ! On ne respecte rien dans ce pays là.
« M. Francisque Sarcey, dit-il, parlant de la Duse, — la grande comédienne italienne qui excite à l'heure qu'il est ]m si grand enthousiasme chez les Viennois, a écrjt
2f»r. LK THKATRE VIVANT
cette phrase mémorable : u C'est une artiste de tempérament ù laquelle manque l'école ! » Ah ! oui l'école, la Comédie-Française n'en manque pas, elle ! Mais c'est précisément ce que nous ne voulons pas chez nos artistes les qualités d'école. L'école, c'est apprendre à imiter tel ou tel acteur, alors que l'interprétation vraie delà nature ne s'obtient que par l'observation immédiate de la vie. «
Oui, cher confrère, tout cela est profondément juste, en Autriche comme en France ; seulement, cliez nous, quand on se permet de soutenir ces idées^ on est généralement traité par les pontifes déjeune malade, sinon de fumiste.
« On a prétendu, pour excuser l'insuccès des représentations, ajoute le feuilletoniste, (jue toute la troupe n'était pas à Vienne, que les meilleurs étaient morts, les autres à la retraite et quelques-uns sortis de la Maison. Qu'importe ! le premier Théâtre-Français se devait de se présenter à une exposition universelle avec dignité (touché !) S'il y a des morts et des manquants, il se devait de prouver sa vitalité en comblant les vides. Qu'est-ce que C'^ ciel étoile,, dont les astres cessent do briller quand l'un d'eux s'éteint? Hélas! Coquelin, Sarah, les absents et les morts n'auraient rien changé à l'affaire; c'est l'école tout entière qu'il faudrait modifier. »
De plus en plus sévère, le bon critique termine ainsi :
« Les devoirs de l'hospitalité veulent ({ue nous llallions nos invités à table ; mais lorsqu'il s'agit «l'un tournoi internai ional important, comme celui de notre exposition théâtrale, nous devons la vérité à tout le monde, et la Comédie-Française s'est fait payer asscc cher pour que nous ne la lui marchandions pas. »
Ces extraits ."<onf, je crois, sulTisamment explicites. A Londres l'insucià'S de M. Coquelin ne l'est pas moins. Ces camouflets étrangers venant à l'appui de ce que pensent grand nombre de Français, il convient que sans retard le
THKORIh: CRITIQLIK 2(.T
gouvernement prenne les mesures vigoureuses que commande la situation. Que des cabotins, Apres au gain et insupportables au point de créer des complications internationales deviennent la risée du monde artiste, cela nous est indifférent, ils n'ont (jue ce qu'ils méritent ; mais c'est notre théâtre, notre théâtre national — n'en déplaise aux Viennois — qui est en danger, en très grand danger, on le crie de toutes parts. Ne fera-t-on rien pour le sauver ?
Ce n'est déjà plus seulement le remplacement d'un fonctionnaire trop faible qui s'impose, c'est la dissolution de cette société de comédiens et sa réorganisation sur des bases nouvelles qui, tout en respectant le passé, sauront garantir l'avenir de notre art dramatique ; voilà l'acte nécessaire. Monsieur le ministre, ayez le courage et la force de l'accomplir.
En 1884, M. l'aul Bourde faisait paraître un volume portantle titre épique et grandiose de : J.a fin du vieux temps. On eût pu croire qu'il s'agissait d'une de ces formidables convulsions sociales qui bouleversent le monde : non, le vieux temps pour M. Bourde, se résumait en quelques pratiques rétrogrades de paysans bornés. Ce n'était qu'un roman rustique, très documenté^ sur les m(F:'urs et coutumes caladoises d'il y a quarante ans, bien fourni en traits nature, arrangés romanesquement par un romantique convaincu, et traduits en honnête rhétorique. Le livre obtint les suffrages académiques et la faveur du public.
M. Anthelm désirant s'essayer au théâtre, au lieu de dépecer sur la scène le chef-d'œuvre d'un maître moderne, ou de mettre, comme tant d'autres, Shakespeare au pillage, a tout simplement adapté aux trois actes d'une paysannerie La fin fin vieux temps de M. Bourde, et, d'un médiocre roman, a fait une méchante pièce dont rintérèt retarde de cinquante ans.
Je sais bien qu'ayant à apprécier l'ouvrai:^G dramatique nous ne devrions pas nous occuper ici di; l'œuvre purement littéraire ; mais, outre que la pièce prise isolément est très difficilement compréhensible, la comparaison de l'une à l'autre nous permettra d'expliquer le mécanisme barbare de l'adaptation et de montrer combien est condamnable cette manière de faire du ihikltrc. Au reste, analyser le roman, c'est raconter la pièce, peut-être un peu longuement, mais pour cette fois on m'excusera.
Le romancier procède par tableaux, portraits et incidents pris en pleine nature. Il nous montre le vieux grandpère Muselle occupé à laver un tonneau dans le ruisseau et ce lui est une occasion de faire le portrait du bon homme. Voici ce portrait, bien différent du soi-disant original incarné par Antoine dans la pièce du Théâtre- Libre.
(( Il avait le cuir culotté comme une noisette mûre ; avec ses grosses jointures sur des membres réduits aux os et aux muscles, il avait l'air tout en nœuds et sa tète semblait aussi anguleuse et aussi dure que les cailloux du chemin... On aurait pu croire, si une pareille opération était pratiquable, qu'on lui avait soutiré la chair de la figure avec une ventouse ; il n'y était resté que la peau, une peau qui après avoir moulé les saillies des os, se plissait en quatre ou cinq grosses rides sous le menton, ce qui valait ù celui-ci d'être irrespectueusement comparé par les plaisants du village au derrière d'un vieux soufflet. Son nez, auquel une rougeur anormale avait conservé un faux air de jeunesse, détonnait au milieu de ces traits dévastés. Cette coloration fournissait un therynomètre assez sûr à ceux qui avaient intérêt à voir régner le beau temi»s autour de Muselle... Il avait la bouche mince et les lèvres blanches des gens sujets aux colères froides, l'entêtement se lisait sur son front, la ruse dans ses na.ripes... >
Nous n'avons pas à nous arrêter sur le style, la justesse des images ou l'impropriété des ternies ; quoi qu'il en soit nous connaissons le vieux paysan. Au tour deThermette, la fille de Toine, fils de .Muselle. C'était un liseron trop frêle pour la vie des champs et qu on envoya de bonne heure à la ville chez sa tante. Après douze années passées à Lyon, la jeune fille est appelée au village pour tenir la ferme de son père veuf.
Telles sont les deux volontés qui vont se heurter : celle du grand-père, représentant le vieux temps, et celle de la petite-fille. Muselle l'exècre parce qu'elle est la dernière du nom et qu'elle est femme, et qu'elle est faible, parce qu'elle apporte dans la ferme sordide les façons propres de la ville, et qu'il hait la ville. Entre eux deux, Toine est un être passif aimant sa fille, mais tremblant devant le père grand.
En une série de tableaux, tantôt mélodramatiques en diable, tantôt idylliques, l'auteur nous montre Thermette éprise de Marc Fauchureur, un colosse, le propagateur des idées nouvelles au village et, par conséquent, l'ennemi de ]\Iuselle, Roméo et Juliette ont de romantiques rendez-vous, la nuit à la fenêtre de la ferme. Un rival survenant, Balthazar, une lutte s'ensuit sous les yeux de leur dame, comme au beau temps de la chevalerie.
Un jour Marc demande la main de Thermette à Toine, qui la lui accorde, mais le grand-père s'emporte, il se moque de Marc et de ses innovations ; sa petite-fille épousera Balthazar. « 11 faut que l'on plie ou que l'on casse » et, pour affirmer sa volonté, il saisit le chat de la ferme et lui brise les reins sur le carreau. Une autre fois, prenant l'aiguillon, il piquera les bœufs attachés à la charrue, les frappera à tour de bras, les fera au galop traverser le jardin, trouer les haies, ravager les treilles, renverser les arbres, et revenant après cette chevauchée épique, le bâton levé sur Thermette, lui ordonnera encore d'épouser Balthazar.
270 LE THÉÂTRE YIVAiNT
Mais à cùli' de la ferme des Muselle, nous avons celle de l^>iane, sa fille, hérititière de la sauvagerie paternelle et faisant souffrir tout le monde autour d'elle. Un secret désir la dévore: elle voudrait que son père vînt habiter chez elle atin de pouvoir mettre la main sur les revenus du vieux. Pour arriver à ses fins, elle ne trouve rien de mieux que d'acheter Thiolon, le sorcier du village ; il jettera des sorts sur la ferme des Muselle et la rendra tellement inhabitable que le vieux l'abandonnera pour aller chez sa fille.
Cependant l'amoureux Marc n'a pas renoncé à vaincre la résistance du grand-père. Pour prouver au vieillard combien les idées d'un autre Age sont ridicules il affirme que les accidents qui déciment les troupeaux de Muselle ne sont point l'œuvre des revenants, mais le fait d'un malfaileur, et il se propose pour faire le guet avec Toine et le surprendre. Naturellement ils pincent Thiolion, le sorcier, dans l'exercice de ses fonctions ; le bandit s'échappe après avoir frappé mortellement Toine ; ça devient très noir.
Le père de Thermette va mourir, mais avant de rendre le dernier soupir il fait jurer au terrible ancêtre qu'il mariera leur enfant avec Marc : « Le mort est plus fort que moi ! » grogne avec rage Muselle ; il jure et le mariage se fera.
Encore de jolis tableautins terminent le volume: la mise à sac du repaire de Thiolon, l'enterrement de Toine pendant l'inondation ; le mariage avec un exposé minutieux des coutumes caladoises et la reproduction des couplets chantés après le repas ; enfin la transformation de la vieille ferme par les soins intelligents de Marc et la réconciliation de l'entêté grand-père avec ses petits-enfants devant le berceau de son arrière-petit-fils.
Tel est en son essence le roman, débarrassé des descriptions, des épisodes accessoires et des personnages se-
THEORIE CRlTIQrK i>Tl
condaires : la Françoise, une servante radoteuse qui radotera tout le temps ; Barbitaud et Oourraud, son fils, le mari de Biane : Vit-sans-peine, Dioson, etc., etc. Dans ces chapitres, dtHachés les uns des autres et formant pour ainsi dire une série de petites études, l'idée constante de la lutte de l'ancien contre les nouveaux se poursuit avec vigueur au milieu de la reconstitution pittoresque do toute cette vie d'un village. Les caractères se développent lentement dans leur milieu et, bien que l'ensemble paraisse touffu et décousu, les morceaux sont intéressants parce que chacun est bien à sa place dans le cadre de facile littérature fleuri de rhétorique qui lui convient.
Comment adapter à la scène un tel roman? Faut-il, faisant abstraction des détails typiques, prendre l'idée mère du livre, en extraire la philosophie, l'infuser dans les personnages et les montrer acharnés dans la lutte éternelle des générations montantes contre celles qui s'en vont ? Vaut-il mieux s'emparer des épisodes mélodramatiques complaisamment fournis par le romancier pour composer un drame noir avec sorcier, traître, batailles et assassinai? N'est-il pas préférable, au contraire, à la manière de George Sand, d'en faire une comédie rustique où les amoureux auront les premiers rôles et dans laquelle triomphera la sentimentalité du vert?
M. Anthelm n'a pris parti ni pour l'un ni pour l'autre, il a taillé au hasard dans le roman et a fait une pièce informe : voici du reste comment il l'a construite.
L'adaptateur a d'abord choisi, pour chacun de ses trois actes, trois clous : la demande en mariage faite par Marc pour le premier, l'assassinat de Toine pour le second, la visite de Muselle à son arrière petit-fils pour le trois. Autour (le ces scènes capitales, il a groupé plus ou moins habilement, plutôt moins, les parties dialoguées découiJécs dans le livre. Pour le reste, la substance, la moelle du roman, le développement de l'idée, la raison d'être desper-
sonnages, tout cela, il l'a résumé succinctement et avec tant de discrétion que l'on ne le soupçonne pas.
C'est un ajustage de jeu de patience, ce n'est pas de l'art dramatique.
Autour du four banal du village, viennent se succéder à contresens des scènes d'intérieur, des scènes de nuit, toutes bien en place dans le roman et qui sur la scène jurent de se trouver accolées les unes aux autres. Marc fait sa demande à Toine, se bat avec Balthazar et renouvelle sa demande à Muselle. Puis arrive Bianc qui rencontre Thiolon et lui achète des sorts, là, au milieu du village! La ïhermette rentre à son tour et on voit le grand-père agir envers la pauvre fille, qui ne veut pas épouser Balthasar, avec une brutalité que, dans la pièce, rien ne justifie, etc., etc.
Au deuxième acte même erreur, avec cette différence que toutes les scènes se passent dans la grange. C'est là que Thermette fait comprendre à Balthazar qu'elle ne veut pas de lui, là que le grand-père s'emporte encore contre elle et contre Marc, là que Toine et Marc viennent guetter les revenants. L'arrivée de Thiolon, la mort de Toine, les lamentations du mourant: « Père, je ne m'en vais pas tranquille! » qui terminent l'acte, nous rappellent la Ferme au loup et nous ramènent aux plus mauvais jours de l'Ambigu.
Le troisième acte est tout entier dans le dernier chapitre du livre ; aussi, pour en faire un acte, a-t-il fallu terriblement tirer sur la ficelle. Elle est interminable la scène archifaite dans laquelle Antoine rajeuni et dorlotant une poupée de carton s'extasie sur la beauté de son arrière petit-fils, interminable, illogique et ridicule; c'est cependant une des meilleures de l'ouvrage parce qu'elle est en place, parce que les personnages expriment les sentiments vrais, et qu'ils ont l'air de vivre un peu à cOté de la poupée.
Ainsi que vous le voyez, il n'y a plus une action rigide pour maintenir ces scènes que l'on peut détacher de la pièce avec plus de facilité encore que les chapitres du roman. Les paysans si précisément observés par M. Bourde n'existent plus, ils défilent sur la scène, et leur manière de s'y comporter est tellement peu logique qu'ils semblent n'être que les grotesques fictions coutumières du théâtre. Au milieu des incidents qui se précipitent et se culbutent dans cette mhe en scène arbitraire, Thermette apparaît banale comme l'ingénue persécutée de tous les mélos. Biane flanquée de Thiolon, est l'inévitable traître, et Muselle n'est plus le symbole du vieux temps, mais une ganache au revirement prévu pour le bon dénouement.
La philosophie de l'œuvre disparaît ainsi que la psy chologie des individus ; le but : montrer la fin des vieilles mœurs, n'est plus en cause ; la pièce commence à la cent quatre-vingtième page du roman, et les pages qui précédaient n'étaient pas inutiles ! En ne prenant que le côté représentatif des gens, on dénature les caractères; en ne prenant de l'intrigue du roman que les parties théâtre, on n'a que l'observation superficielle, et la pièce perd, en même temps que la sincérité, l'intérêt qui attache le lecteur au livre.
Si j'ai tenu à étudier de près la façon dont la Fin du vieux temps avait été extraite du roman de M. Bourde, c'est que, l'auteur débutant au théâtre, les défauts du procédé sont plus sensibles et pour ainsi dire plus palpables. Mais presque tous les auteurs qui se livrent à cette ingrate besogne qui consiste comme ils le disent, à tirer une pièce d'un roman — je ne dis pas d'une nouvelle, ce qui n'est pas la même chose — tombent dans les mêmes travers. La conception d'un roman n'est pas la même que celle d'une pièce ; ce qui est fait pour le livre doit rester dans le livre, le théâtre vaut bien qu'on lui apporte des œuvres vierges.
à74 l.l:: TIIKATUL VIVAM
C'est un procéilé commun aux écrivains de romansfeuilletons et à M. Georges Dhnet, après avoir fait une première mouture de leurs élucubrations à l'usage des rezde-chaussée populaires, d'en vouloir une seconde pour les spectateurs de l'Ambigu ou du Gymnase ; ce sont là pratiques de commerçants, ron d'auteurs dramatiques, d'artistes. Puisque M. Anthelm entre dans la carrière et qu'il est littérateur, et de talent, qu'il renonce aux adaptations et fasse les pièces pour les pièces.
Encore un mot. Un autre inconvénient, non le moindre, est que l'auteur, dérouté par le procédé littéraire du roman, ne peut plus voir l'oHivrc dramatique vraie. Ainsi, pour la pièce qui nous occupe, M. Anthelm a restitué le village non d'après nature, mais d'après le romantisme du livre. ('-<* n'est plus Caiendre-en-Caladois, ce décor truqué : Muselle le sentencieux, craignant après la mort de son lils, d'en voir « passer l'Ame dans le vent, agitée et souffrante » et prétendant que Thermette « n'a pas un atome sorti de lui », n'est pas un vrai Muselle ! Est«ce la Françoise qui s'écrierait : « Quel mystère que l'enfant i> ? Est-ce Toine qui rugit par trois fois : « Père je ne m'en vais pas tranquille » ?
Le romantisme n'est pas plus en cause que le naturalisme, ou, si vous aimez mieux, ils le sont autant l'un que l'autre ; ce n'est ni à travers une école, ni à travers un système qu'il faut voir la vie, mais sincèrement el directement, en homme et en artiste.
13 juin 18î)i>.
ÏIILUIUL CUlllULL
La Famille, de M. Thalasso — Flagrant délit, de M. Ginisty. Le Chevalier du Pansé, de M.Dajardin.— iWe/ie, de M. Georges Docquois. — Les Fenêtres,de MM.Perrin et Couturier. — Péché d'Amour, de MM. Carré et Georges Loiscau.
Le Cercle des Escholiers nous a révélô un véritable auteur dramatique, M. Thalasso. Cet écrivain, déjà connu par la rude compagne qu'il entreprit à la tête de la Rcri/f Orientale et apprécié pour une curieuse étude du thétUre de Karagueuz, a voulu débuter par une œuvre originale et forte. Les trois actes de sa pièce ne sont certainement pas parfaits, mais ils contiennent des scènes qui décèlent chez l'auteur, avec un talent sincère, un tempérament dramatique peu ordinaire.
La Famille, ainsi se dénomme cette pièce qui pourrait plus justement s'appeler: Pour la Famille^ puisque c'est pour sauvegarder Tintégrité delà famille que l'héroïne de M. Thalasso accepte l'inceste sous son toit. L'action se passe dans le monde des typographes et — comme il arrive généralement pour une première œuvre, — l'auteur a tellement accumulé d'idées, de pensées, de maximes, de traits, d'observations, d'effets, que celte action simple devient complexe et un peu confuse.
Sylvane, une Bretonne, délaissée par son cousin André, un typo, est entrée à Paris chez les Sœura Augustines. Un jour, elle est allée soigner en ville un malheureux typo mourant. Dans son délire il l'a prise pour une maîtresse et, revenu à la santé, lui a demandé de devenir sa femme. Le docteur a fait entendre à Sylvane que, pour la faible cervelle du malade, un refus pouvait être mortel, elle s'est résignée à rester pour la vie la gardemalade de Maurice Lermont.
Il y a dix ans de cela et deux enfants sont nés du mariage.
Flcîiriolle, une sœur de Sylvane, vient chercher une place à Paris ; elle descend chez son beau-frère ; il s'en éprend et en fait sa maîtresse. Le cousin André, l'ancien fiancé de Sylvane, veuf depuis longtemps, vient aussi à Paris. Il entre dans la môme imprimerie que Maurice et celui-ci l'invite à loger chez lui, comptant que la présence à la maison de l'ancien amoureux de sa femme justifiera bientôt ses relations avec Fleuriotte.
Mais André n'aime plus Sylvane, il aime Fleuriotte et en demande la main à Mme Lermont. Sylvane, au contraire, a conservé en son cœur l'amour d'André; aussi, lorsqu'elle surprendFleuriottesur les genoux de son mari, ne SG fàche-t-elle point contre Maurice, mais chasse-telle avec colère cette sœur qui lui prend à la fois celui qu'elle aime et celui dont elle n'a que pitié.
Le départ de Fleuriotte détraque la cervelle de Maurice. Il se meurt, et le docteur, l'entendant répéter obstinément dans son délire le nom de Fleuriotte, dit à Sylvane que, puisque cette Fleuriotte est sa sœur et que c'est une idée fixe chez le malade, peut-être, en la faisant venir, parviendra-t-on à le sauver.
Sylvane laissera-t-elle mourir cet homme qu'elle n'aime pas ou rappellera-t-elle cette Fleuriotte qu'ils aiment tous? Fleuriotte rentrera à la maison, mais ce sera pour appartenir à Maurice, être son chien, sa chose, une esclave de luxure dans le ménage.
Cette fois encore ^Maurice est sauvé; seulement il ne doute plus que Sylvane ait fait revenir sa sœur pour cacher des relations coupables avec André ; et il a., avec ce dernier, une explication vive sur ce sujet. Pour détruire tous soupçons, André annonce c^u'il retourne en Bretagne, mais avant, il veut savoir pourquoi Fleuriotte a refusé de l'épouser.
Fleuriotle avoue à André qu'elle l'aime, qu'il lui est impossible de se marier et Sylvane ajoute sévèrement : « Elle ne peut pas vous aimer. » Pourquoi ? Il le devine bien vite et c'est à Sylvane de se disculper : si elle a jeté sa sœur dans le lit de son mari, c'était pour le sauver, c'était par pitié, elle ne l'aime pas; c'était par sacrifice, c'était pour les enfants, pour la famille!
Maurice tombe aux genoux de sa femme et André promet à Fleuriotte d'oublier.
On voit combien est intense en ce drame la lutte des sentiments et des passions et combien par moments la situatiDn s'élève superbement vers le tragique.
Cette situation, qui est celle même d'une cause célèbre, jugée en ces dernières années, repose donc sur des faits humains et vrais ; comment se fait-il qu'au théâtre elle perde de sa vraisemblance ? C'est que les scènes en sont parfois trop ingénieusement amenées et que la préoccupation d'arriver à un gros effet dramatique fait négliger à l'auteur la psychologie intime des individus, souvent trop en dehors et déclamafeurs. Quelques phrases sentant la rhétorique, des tirades romantiques contribuent à donner le change sur les états d'càme et coupent les élans dévie.
Ce défaut, dont l'auteur se corrigera bien vite, est surtout sensible dans les rôles d'André et de Sylvane. Le caractère complexe de cette dernière n'est d'ailleurs pas complet, il y manque certainement un côté mystique que Ton ne nous montre pas, et qui doit exister chez elle. Fleuriotte et Maurice^ plus simples, sont aussi mieux dessinés, mais sans assez d'hypocrisie.
Quand j'aurai dit que l'exposition est lente et pénible, que le dénouement implique un revirement inadmissible, j'en aurai fini de chicaner M. Thalasso et il ne me restera plus de place que pour les éloges. A propos du dénouement, pourquoi l'auteur a-t-il voulu une tin et pourquoi heureuse ? N'était-il pas plus humain, plus logique,