DE LA MULTITUDE DES RELIGIONS
Il est vrai, dit-il, qu'on ne peut pas soutenir l'opinion des athées , et que c'est une manifeste folie de l'entreprendre : aussi ce n'en est plus la mode parmi ces Messieurs de bel esprit. Ils voient bien qu'il faut suivre le torrent , et reconnaître qu'il y a un Dieu , puisque c'est la croyance de toutes les nations et en tous les siècles. Naturam enirn, comme vous avez dit, natiiraliter et uniuersaliter mentiri impossiblle est.
Mais comme ces nations ne s'accordent pas en leurs opinions touchant la Divinité , qu'elles ont des religions différentes, et chacune des manières particulières d'honorer le Créateur, au lieu de tant de disputes et de conférences pour reconnaître quelle est la meilleure, il ont depuis peu découvert un nouveau secret, ainsi qu'ils l'appellent, que la meilleure religion pour chacun est celle du pays où il est, et que Dieu veut être honoré de nous de la manière qu'on l'honore publiquement dans les villes et dans les temples où nous nous trouvons ; qu'il np plaît à cette diversité de religions, et qu'il n'est offensé que par deux sortes de personnes : ou par les libertins, qui n'observent pas chez eux la coutume et la dévotion de leur patrie, ou par les dévots indiscrets, qui la veulent observer en d'autres pays, et y porter la confusion et le trouble, en y portant leurs opinions,
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et les voulant préférer aux autres ; qu'établir une nouvelle religion dans un état, c'est un scandale et une violence criminelle contre la liberté ; mais quand elle est une fois établie, que c'est sacrilège et libertinage de la mépriser, et de condamner ce que fait tout un peuple.
Je m'étonne , répond Eugène, de ce que vous dites, que ce secret a été inventé deptiis peu de temps. 11 y a cent ans que Castalion et Postel publiaient la même doctrine ; il y a quatre cents ans que l'empereur Frédéric II croyait en être l'inventeur, mais il se trompait : le moine Sergius, qui instruisit Mabomet , commença parla; d'autres commencèrent avant lui. Dès les premiers siècles, plusieurs bérétiques, pour accorder leurs différends et pour vivre en paix avec chaque peuple et dans chaque endroit du monde, s'avisèrent de former cette sorte de religion. Il y a quatorze cents ans que les Manichéens la proposèrent à leurs disciples , et ce fut peu d'années après que l'empereur Maxime, qui l'apprit d'eux, la juaiiqua scandaleusement sur le trône impérial, lorsque, pour attirer toutes les nations à son parti , il fut en même temps idolâtre, arien et catholique.
Eugène jugea d'abord qu'il lui serait messéant de raisonner avec un homme de cette sorte sur une doctrine composée des songes de quelques libertins enivrés, et même très-difficile de le faire, après avoir parlé si hjngtemps : néanmoins, comme la pensée lui vint qu'il ne fallait que deux mots pour la détruire, et pour faire voir à ces jeunes Messieurs combien leur maître avait peu de jugement et combien il y avait de folies et d'ignorances en ses premières propositions, il ne voulut pas se dispenser de leur rendre ce bon office. La chose fut bientôt faite, et plus tôt même qu'on n'eût désiré , car c'était une chasse dont le plaisir devait
être que la bête eût de la force et des ruses , et qu'elle résistât longtemps.
Monsieur, dii-il en continuant de parlera Tiburce, puisque vous savez si bien ce que pensent les auteurs de cette doctrine curieuse et quels sont les secrets de leur école , obligez-moi de me dire si, selon leur pensée, Dieu veut absolument de moi, lorsque je suis en Turquie, que j'observe la religion des Turcs; lorsque je suis aux Indes ou dans le Japon , que j'observe la religion des Indiens et des Japonais ; lorsque je suis en Angleterre ou en Ecosse, que je me conforme à l'ordre du pays et que je sois schismatique; enfin , lorsque je suis en France , en Italie , et dans toutes les provinces éclairées des lumières de l'Evangile, que je sois caibolique et que je suive les sentiments de l'Eojlise universelle. Ils disent que Dieu lèvent, répond Tiburce, qu'il vous le commande, et que c'est là l'honneur et l'obéissance qu'il attend de vous.
Dieu me commande donc, poursuit Eugène, quand je suis en France , de dire que le Sauveur est le Fils de Dieu , le Verbe incarné ; quand je suis en Turquie, de dire qu'il ne l'est pas , et que l'incarnation est une erreur. Ainsi , quand je suis à Rome, pour être honoré de moi, il me commande d'adorer le crucifix, et quand je suis parmi les Juifs, de le renoncer et le méconnaître, et de parler de lui comme en parlent le talmud et la synagogue.
Ces Messieurs., poursuit Tiburce , vous répondent qu'il le commande. Oui ! mais, repartit Eugène, si Jésus-Christ n'est qu'un homme comme nous , je ne puis pas l'adorer dans Rome ni lui rendre les honneurs dus à la Divinité sans commettre de grands sacrilèges ; si au contraire il est le Verbe divin et le véritable Messie, je commets
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dans Constantinople d'autres impiétés bien plus énormes et bien plus criminelles, lorsque je dis qu'il ne l'est pas ; et tout ce que je fais contre lui dans ce pays infidèle, ce sont autant d'abominations et d'apostasies scandaleuses.En un mot, l'une des deux reliijions est nécessairement un mensonge et ua crime de lese-majeste divine en premier chef : or, est-il, selon vos Messieurs, que Dieii m'ordonne et me commande absolument de l'honorer par l'une et par l'autre religion ; il veut que je sois mahométan et Chrétien : donc, Dieu me commande de l'honorer par des mensonges, par des blasphèmes, par des sacrilèges, par des impiétés de démon, par des crimes de lèse-majesté divine, et par toutes les actions les plus odieuses et les plus détestables à la Divinité; et ceux qui disent cela sont les Messieurs de bel esprit !
Tiburce, voyant les chaînes qui l'environnaient déjà, et n'apercevant point d'issue, se mit à courir à l'entour et à raisonner confusément , sans savoir où allaient ses pensées ni ce qu'il voulait dire; les autres le savaient encore moins que lui ; on avait peine même à distinguer ses paroles, tant il y avait de désordre et de précipitation dans son discours. Ce qu'on entendit à la fin , et ce qu'il dit fort distinctement, fut qu'il voyait bien qu'Eugène était venu avec dessein de disputer sur chaque proposition, mais que, pour lui, il ne prétendait pas lui en donner le sujet, ni ennuyer la compagnie par cet entretien et cette conversation d'école; qu'il n'avait plus rien à dire. En effet, il se lut, et soudainement il changea de posture comme pour déclarer qu'il n'était plus de la partie.
Sur quoi quelqu'une de ces dames se plaignant , et témoignant qu'elle était fâchée que le plaisir eiit duré si peu, Tiburce, qui prit ses plaintes pour des louanges, et pour une déclaration que son dis-
cours lui avait plu, ne manqua pas de la remercier de cette civilité prétendue, et de l'assurer très-particulièrement de son désir de pouvoir être assez heureux pour lui obéir en quelque chose qui fût capable de lui plaire ; mais cette sage dame, qui n'avait pas moins de peine à souffrir ses civiUtés que sa présence, l'interrompit par un autre compliment qu'il n'attendait pas : Puisque vous êtes, lui dit-elle, si honnête homme et si prêt à m'obliger, obligez-moi de répondre à ce que vous a dit Monsieur, et de vous faire battre encore et le plus longtemps que vous pourrez.
Tiburce, quoiqu'étonné de ce compliment imprévu, ne laissa pas d'être assez présent à lui-même; il répondit que si on le battait en un duel , elle aurait le plaisir entier. Au moins , lui dit-il , pour lors , vous verriez les coups et vous pourriez en juger. La repartie fut prompte. Je vois , dit la dame, qui des deux est le plus muet en ce combat , et il ne faut point être plus savante que je le suis pour savoir ce que veut dire un homme qui ne dit rien.
Comme les autres dames et la plupart de ces Messieurs lui parlèrent de la même sorte et conspirèrent à lui reprocher sa fuite, Auguste, se joignant à eux: Vous voyez, dit-il, que la compagnie juge mal de votre retraite. L'honneur vous oblige de continuer à vous défendre 5 et moi je vous le conseille , en. vous assurant que vous n'ennuierez personne et que nous vous écouterons volontiers. La coutume de ce sage seigneur fut toujours de ne point souffrir qu'on avançât en sa présence aucune proposition impie ni aucun mot contre le respect dû à l'Eglise et à l'Evangile, et de ne pas même permettre que d'autres seigneurs de la plus haute condition prissent la liberté de le faire, ayant pour maxime que la plupart des malheurs qui ar-
rivent aux princes, viennent tles discours d'impiété qu'on tient en leur présence , et qui crient justice au ciel contre ceux qui les écoutent sans rien dire. Néanmoins, comme il vit que les paroles d'Eugène étaient des remèdes contre cette doctrine contagieuse, dont il craignait que les esprits de ces jeunes gentilshommes n'eussent reçu quelque mauvaise impression, il fut bien aise que le malade découvrit son mal et qu'il déclarât ce qu'il pensait.
Tiburce donc, qui, durant ce peu de loisir, avait médité à la hâte comment il fallait redresser les articles de cette nouvelle religion et les affermir par des propositions moins insoutenables, croyant l'avoir fait et avoir bien disposé les choses dans son esprit, revint à Eugène, et reprit ainsi son discours : Vous m'étonnez, lui dit-il, de n'avoir pas compris ce que je disais, ou plutôt ce que disent ces Messieurs dont je tiens la place ; je déteste ce qu'ils disent et ce qu'ils pensent ; mais puisque vous le voulez savoir, leur pensée est que Dieu, qui ne regarde que notre cœur, quand il y voit une profonde bumilité sous sa puissance adorable , et un sincère désir de l'honorer, est satisfait, et que, pour ce qui regarde ces cérémonies extérieures et ces rubriques d'adoration et de croyaiice prescrites par les prêtres, ces circoncisions, ces sacrifices, ces égorgements de victimes, ces dévotions légales, ces honneurs rendus àdes pierres ou à des noms anciens, tous ces mystères de religion contestés et débattus entre les Juifs et les Païens , il les considère comme des illusions de leur ignorance, et comme des égarements excusables de leurs esprits perdus dans les ténèbres. Il les laisse faire, et s'égarer chacun du côté qu'il lui plaît; et pourvu qu'il voie dans leur cœur une respectueuse connaissance et confession de sa j^randeur,
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tout cela lui est indifférent. Il ne le commande pas, mais il le permet, il le souffre, il l'excuse, il s'en divertit comme d'autant de simplicités de l'esprit humain : en un mot, c'est-à-dire, selon le raisonnement de ces Messieurs-là, que, par l'ordre exprès et que par l'institution du Créateur, il n'y a point d'autre religion que de dire en soi-même : Je reconnais un Dieu, je l'adore et je le respecte. Voilà tout le mystère de leur doctrine. Entendezvous maintenant?
J'entends bien, réplique Eugène, c'est-à-dire que \ous, qui avez dit auparavant que Dieu, par une "volonté souveraine et par un commandement absolu, nous ordonnait d'observer les religions de chaque pays, vous jugez maintenant à propos de parler d'une autre façon, et de dire qu'il souffre ces religions et ces modes différentes, et qu'il ne s'offense pas que nous soyons de telle secte qu'il nous plaira, pourvu que nous reconnaissions qu'il est Dieu.
Oui; mais. Monsieur, ce Dieu, qui veut absolument être connu et adoré, et qui, pourvu qu'on l'adore et qu'on le connaisse, permet qu'on exerce la religion de chaque peuple, n'en excepte-t-il aucune? Cette permission est-elle générale pour toutes les religions que les peuples se sont avisés d'établir parmi eux et d'exercer solennellement et publiquement? C'est ce que je vous ai dit, reprit Tiburce; ils se persuadent que dès lors qu'une religion est reçue et établie dans un état, elle est permise. J'ai un doute, repartit Eugène. Dites-moi, s'il vous plaît, les péchés contre la loi de nature sontils permis aussi? Dieu, qui ne commande point les péchés , défend-il qu'on les commette , ou ne le défend-il pas? Lui est-ce une chose indifférente qu'on jure, qu'on mente, qu'on dérobe et qu'on exerce impunément les meurtres et les adultères?
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Tiburce, n'osant pas dire ce qu'il pensait là-dessus, répondit sans délibérer que Dieu défendait ces péchés-là, qu'il les punissait, et qu'il n'était point permis de les commettre en aucun endroit du monde. Donc, reprit Eugène, il n'est pas permis en aucun endroit du monde ni dans aucun temps, d'exercer les religions dont les cérémonies et les sacrifices sont des meurtres ou des adultères, comme était la religion des Phéniciens et des Carthaginois, qui massacraient les hommes pour les immoler à Bacchus ; la religion des Huns, qui, pour honorer les dieux, jetaient leurs vieillards dans les rivières; celle des llhodiens, qui les engraissaient pour en faire de plus grosses victimes , et puis, qui les sacrifiaient avec beaucoup de cérémonie ; celle des Perses, qui les enterraient tout vivants, pour aller rendre de leur part des adorations aux dieux de l'enfer et les assurer de leur service. Ainsi, la religion des Amorrhéens, qui mettaient leurs fils et leurs filles nouvellement nés entre les bras ardents de la statue de bronze de leur dieu Moloc, et les y faisaient griller avec des tourments horribles, et tant d'autres religions encore plus insupportables et plus cruelles à notre nature, comme celle des anciens Bretons, qui, par une dévotion de grande fête, conduisaient au temple leurs femmes et leurs filles sans aucun habit, pour servir en cet état aux sacrifices, et pour rendre la solennité plus pompeuse et plus dévote ; celle des Corinthiens , qui entretenaient dans le temple de Vénus mille femmes prostituées , pour en être les prétresses, et par leurs débauches, exercées publiquement sur les autels, rendre les honneurs dus à cette impudique divinité ; enfin, celle de tous ceux qui ont adoré Priape, et qui, dépouillés au milieu de ses temples, ont fait rougir le soleil et frémir la terre qui tremblait sous des cri-
mes si exécrables et si monstrueux! Le respect que je dois aux oreilles chastes ne me permet pas de m'étendre, mais vous voyez, par le commencement de cette liste , que voilà des centaines de religions qu'il faut exclure de cette permission générale, et que ces petits jeux et puérilités de l'imagination humaine , comme vous avez dit , ne sont pas les risées et les divertissements de Dieu, mais des outrages contre sa sainteté, et des profanations qui lui crient vengeance ; que Dieu ne les peut voir sans colère ; qu'il ne les peut pardonner sans injustice ; qu'il ne les peut excuser sans cesser d'être Dieu , et que les athées qui le renient sont beaucoup moins coupables que ces déistes qui l'adorent si scandaleusement, et qui lui attribuent des permissions et des complaisances si criminelles!
Tiburce, en peine de ce qu'il devait répondre, et d'ailleurs, honteux de se taire, avança inconsidérément les premières paroles d'une proposition qui fit juger que chacune de ses pensées le rendait digne de périr ; néanmoins , il n'osa pas achever; mais ce qu'il osa dire fit rire la compagnie. La réponse de ces Messieurs, dit-il, est évidente, que les religions qui ont eu et qui ont de ces sortes de cérémonies , offensent Dieu et ne sont point permises.
Donc, reprit Eugène , il est faux ce que vous avez avancé si hardiment , qu'aucune religion de celles qui étaient exercées publiquement par un peuple n'était exclue de la permission générale. Voilà que vous jugez qu'il faut exclure celles que je viens de nommer, c'est-à-dire que vous vous retranchez encore un coup sur le point essentiel de notre controverse , et que vous confessez que c'est une proposition détestable de dire ce que vous avez dit, que l'homme peut licitement exercer toutes les religions des pays où il se ren-
contre. Je n'ai rien dit de ma part, re'pondit Tiburce , mais j'ai dit, delà part de ces Messieurs, ce que je dis encore, qu'ils soutiennent qu'excepté ces trois ou quatre religions de Lapiihes et de Cyclopes que vous venez de nommer, elles sont toutes permises.
Et moi, repartit Eugène, je soutiens que, puisque vous exceptez les religions de Baal et de Moloc, il faut que vous exceptiez celles de Jupiter et des autres dieux de l'antiquité, et de tous ceux qu'on adore aujourd'hui dans les temples des Païens; j'ajoute même que vous, qui dites maintenant que toutes les religions sont permises hormis deux ou trois, vous allez dire dans un moment que, hormis deux ou trois, elles sont toutes défendues, et qu'on ne peut les suivre sans se damner. Et quand vous l'aurez confessé, j'espère qu'enfin votre conscience vous forcera de revenir où vous étiez le jour de votre haptème, et que vous confesserez, puisqu'il n'y a qu'un Dieu, qu'il n'y a de salut et de vérité que dans une seule religion.
Répondez-moi, s'il vous plaît, lui dit-il: ce Dieu qui veut absolument être reconnu, veut-il être reconnu comme un Dieu ou comme une créature , et lui est-il indifférent qu'on croie qu'il est un esprit ou un corps ; qu'il est éternel ou temporel ; qu'il est immense et présent partout , ou bien qu'il ne l'est pas; et pourvu qu'on dise qu'il est au monde, croyez-vous qu'il ne se soucie point qu'on dise ce qu'on voudra , et qu'il nous abandonne à la liberté de nos imaîjinations et de notre Ignorance ?
Quoique Tiburce se doutât qu'il y avait encore quelque précipice devant ses pieds , néanmoins il se vit contraint de s'en approcher luimême, et de se mettre sur le bord. Monsieur, dit-il, Dieu veut être connu comme un Dieu,
comme un esprit e'ternel , indépendant et souverain; et comme ces trois perfections sont connues par la lumière de la nature, tous les hommes sont oblige's de les lui attribuer, et de reconnaître dans leur Créateur les propriétés et les excellences sans lesquelles il ne peut être Créateur ni maître du monde.
Voilà donc, répliqua Eugène, dans la religion de ces Messieurs les déistes , outre les commandements du Décalogue, une doctrine qui doit être suivie partout, et qu'on ne peut nier sans offenser Dieu et sans encourir sa disgrâce. Il est défendu , sous peine de damnation , de soutenir que Dieu soit autre chose qu'un esprit pur, infiniment bon , infiniment sage et infiniment puissant. Donc, poursuivit-il, il nous est défendu, quand nous sommes parmi les Païens, de faire, de parler et de penser comme les Païens , et même, au milieu de ces nations infidèles, nous sommes obligés de détester leurs religions , et de donner des malédictions publiques à leurs fêtes et à leurs cérémonies. Nous le devons , puisque voilà les premiers d'entre eux , comme les Grecs et les Romains anciens, qui disent que Dieu, le Maître et le Créateur du monde, est une pierre tirée des cavernes , qu'il est un tronc de bois , une statue de boue, une pièce d'airain, un ouvrage de bronze ou de marbre; nous devons soutenir qu'ils se trompent, et on nous défend, sous peine d'encourir la disgrâce de ce Créateur adorable , d'adorer avec eux ces statues mortes, et dédire qu'elles sont notre Dieu. Entendez-vous , poursuivit Eugène? Vous confessez. Monsieur, et vous déclarez qu'il nous est défendu, sous peine de périr éternellement , de croire que Dieu est une chose corporelle, ou une chose matérielle et périssable , et défendu de le dire en quelque endroit du monde
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que nons puissions être : donc, pour parler de l'antiquité comme si elle était présente aujourd'hui, quand nous sommes parmi les druides, il nous est défendu de dire avec eux que Dieu est une branche d'arbre et qu'il la faut adorer ; parmi les Syriens , qu'il est un poisson, un dragon, une colombe; parmi les peuples de Memphis, qu'il est un taureau ; de Lentopolis, qu'il est un bouc ; de Lycopolis, qu'il est un loup; de toute l'Egypte, qu'il est un crocodile , un chat, une souris ou un oignon, un Apis, un Sérapis , une tcte de bœuf, choses semblables, et d'autres encore bien plus horribles et plus honteuses! Ainsi, parmi les Athéniens et les autres nations de la Grèce, il est défendu de dire que ce Maître éternel des hommes et des anges est un meurtrier, un incestueux , un voleur, »in ivrogne , un bouffon , un blasphémateur, un jureur, enfin un désespéré et un damné, comme l'ont été les Saturne, les Jupiter, les Mercure, les Bacchus , les Mars, les Proserpine , les Pluton ; et il nous est autant commandé d'abjurer partout ces religions infâmes , et de rejeter les folies de leur doctrine , de leurs mystères et de leurs sacerdoces, qu'il est commandé de connaître un Dieu et de croire à son éternelle vérité. Et ainsi,' voilà , non pas deux ou trois , mais cent , mais mille religions établies dans le monde qui sont exceptées de votre permission universelle, et qui ne peuvent être observées qu'en outrageant scandaleusement la Divinité , et la déshonorant avec plus de mépris et plus d'impudence que n'a jamais fait l'athéisme !
Dans la confusion que Tiburce souffrait pour lors, la pensée qui lui était la plus présente était de franchir ces effroyables absurdités, et de répondre que Dieu ne s'offensait point des noms quo nous lui donnons , mais il craignait encore d'of-î
fenser la compagnie. Il délibérait sur sa réponse , gardant cependant un silence dont il rougissait. Il se passa quelque temps sans qu'il pût rien dire, et sans que son esprit put présenter à sa langue aucune parole pour couvrir un peu sa confusion. Eugène se taisait aussi, voulant lui donner le temps de reprendre courage et de ne rien réserver de ses pensées , afm qu'il eût l'occasion entière de venir à son point, et de lui parler de la façon qu'il avait méditée dès le commencement du discours , et dont il était convenu auparavant avec Auguste.
Tandis qu'ils se taisaient l'un et l'autre , quelques-uns de ces jeunes Messieurs qui étaient là , voulant rompre le silence où la honte de leur maître paraissait beaucoup , mirent en avant je ne sais quels discours, et parlèrent de ce qu'ils purent, mais seulement pour parler. Tiburce les interrompit lui-même inopinément : la parole et les forces lui revinrent. On vit en effet sur son visage je ne sais quoi qui fit juger qu'il avait découvert quelque moyen de donner à sa doctrine plus d'apparence et plus de grâce, et de la mettre dans un jour où, à son avis , elle pourrait paraître plus raisonnable et plus digne d'être soutenue. Cet homme ne manquait pas de subtilité ni de paroles en d'autres rencontres , n^ais quel démon n'eût pas été faible et muet en celle-ci ?
Je ne sais, dit-il en parlant à Eugène, si j'aimai expliqué , mais je vois que vous avez mal conçu la pensée et la proposition de ces Messieurs. Leur religion n'est autre que celle que nous appelons la religion delà nature, et qui est de l'institution du Créateur, gravée dans nous par le doigt de son divin Esprit, ou bien déclarée intérieurement par im rayon céleste qui luit en nos âmes, et qui est leur évangile et leur prophétie ; religion dont
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toute la doctrine est de savoir qu'il y a un Dieu, Maître, Souverain et Créateur de l'univers, dont toute la loi est de ne point faire aux autres ce qu'on ne veut point être fait à soi-même , et dont toutes les cérémonies elles sacrifices sont d'adorer ce Maître du monde par une soumission d'esprit et de corps , et quand on se souvient de lui , de s'incliner humblement sous son infinie grandeur, et de reconnaître qu'on lui doit obéissance et hommage.
Religion qui a été observée purement dans les premiers et les plus purs siècles de la vie humaine, qui le doit être en tous les siècles et partout, mais qui, partout, permet les autres religions aveuglément ajoutées , pourvu qu'elles ne la détruisent pas , et que, parmi les superstitions, les erreurs et les autres égarements inévitables dans nos ténèbres , elles conservent ces trois articles, et qu'elles se soutiennent, comme eux, sur leurs fondements et sur leurs principes. Dès lors que ces religions y manquent ou qu'elles ont une théologie contraire, elles sont des sacrilèges et des impiétés manifestes; et n'étant plus supportées par cette vraie religion, il est évident qu'elles ne sont plus permises et que toutes leurs dévotions sont des crimes. En un mot, ajouta-t-il en s'oubliant de ce qu'on venait de lui prédire , qu'il ne réserverait que deux ou trois religions, ils prétendent, sans parler de la religion chrétienne et catholique, qu'ils mettent hors de rang, que les religions que j'ai dit être souffertes sont celles des Juifs, des Mahométans et des hérétiques , parce qu'elles sont établies sur la religion de la nature , et qu'elles observent inviolablement les trois articles de son institution éternelle.
Monsieur, répondit Eugène, vous vous expliquez, et permettez-moi de dire que je vous eu-
tends parfaitement bien; et ce qui me plaît davantage en ceci, c'est que nous voilà revenus de bien loin en peu de temps , et arrivés jusqu'à cet heureux terme , que de huit ou de dix mille religions, n'en voici plus que trois qui sont permises , et qui sont désormais tout le sujet du différend entre nous et ces Messieurs. Encore un mot , je vous en supplie, et nous viendrons à l'unité, et môme il me semble que nous y sommes déjà selon les propositions dont nous avons convenu. Vous confessez qu'il ne nous est pas permis jde vivre dans l'Egypte selon les lois de la religion égyptienne : donc, vous devez confesser qu'il ne nous est pas permis de vivre parmi les Turcs selon les lois de l' Alcoran , ni parmi les Juifs, selonleslois duPentateuque. D'où tirez-vous cette conséquence, reprit Tiburce? Elle est claire, repartit le théologien : car, dites-moi, que croyez-vous de l' Alcoran et des choses qui y sont enseignées et ordonnées ?Sont-ce des choses inspirées de Dieu et révélées par le Saint-Esprit à Mahomet ? Folies , répond Tiburce ! ce ne sont que des impostures et des fables. Donc , poursuit Eugène , il ne nous est pas permis, quand nous sommes même au milieu des Turcs, de dire que le Saint-Esprit en est l'auteur , car savoir que ce sont des faussetés et des impostures impudentes, et néanmoins déclarer à haute voix que c'est Dieu qui les a enseignées, et que c'est de son Esprit que sont sorties ces folies et ces ignorances , n'est-ce pas un blasphème plus scandaleux, et une impiété contre la sagesse de Dieu plus criminelle et plus horrible que de commettre tous les sacrilèges qu'on a vus sur les autels de Priape? Et si vous êtes coupable et damnable en faisant l'Egyptien dans Memphis, et en disant que Dieu est un crocodile ou un serpent, ne le devenez-vous pas dans les temples de Gonstantinople , en disant que Dieu est
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un séducteur , et Tauteur d'un livre et d'une religion où il n'y a que des sottises , des impiétés et des impostures ?
Je ne le dis que de bouche, répond Tiburce ; je parle en public comme les autres ; pour m'accommodera la religion du pays; mais dans l'àme, jo me moque de mes paroles, et je déteste l'ignorance populaire de ce pays-là qui me fliit parler de cette façon; j'adore Dieu, et je lui dis en moi-même qu'il est un Dieu infiniment véritable et infiniment ennemi des mensonges et des hérésies , adoration intérieure qui suffit pour me rendre innocent au milieu des erreurs et des superstitions, et pour faire que j'y vive en sûreté de conscience.
Il suffit donc, reprend aussitôt Eugène, pour vous rendre innocent dans la grâce , au temps de Socrate et de Platon, de désapprouver en votre cœur les cérémonies de la religion de Vénus et d'Adonis , et pourvu que vous condamniez de pensée ce que vous faites, il vous est permis de faire tout , et de commettre les impiétés-^et les saletés que les autres exercent publiquement. Ainsi des cruautés de la religion de IMoloc, de Baal , de Sérapis. De sorte qu'il n'y a point de brutalité dans les sabbats de Sodome ni de méchanceté dans les temples des Païens que vous ne puissiez pratiquer avec permission et sans crainte, puisqu'il n'y en a point dont vous ne puissiez vous moquer en vous-même , aussi bien que de la confession publique que vous faites parmi les Turcs que Dieu est l'auteur de tous les mensonges contenus dans les livres de leur religion fabuleuse.
Tiburce, troublé et égaré, cherchant à fuir, se jeta dans un précipice : il répondit comme un homme sans mémoire, et soutint qu'il n'avait pas avancé qu'il y ent des mensonges tians l'Alcoran. Sur quoi la compagnie se mettant à riic : Vous
-voyez, réplique Eugène, ce que c'est que d'entreprendre la défense d'une méchante cause, et de vouloir, durant les conversations, tenir la place des libertins et des hérétiques ! Vous qui avez de l'esprit , et que je dois croire être un honnête homme, puisque vous êtes ici avec des personnes si sages et si vertueuses , voilà qu'en soutenant le parti de ces impies par forme d'entretien et de passe-temps , et en faisant leur personnage , vous faites voir qu'iis sont obligés de dire, de se dédire, d'assurer, de nier, d'extravaguer -, de faire les fous, et de se rendre ridicules par autant d'impertinences et de sottises , et par autant de blasphèmes qu'ils prononcent de paroles!
La colère emporla Tiburce , et fit enfin sortir de son cœur la réponse qu'il avait retenue jusqu'alors , et que le respect et la crainte d'Auguste ne lui avaient pas permis d'avancer : J'ai parlé de la sorte, dit-il, parce que j'ai voulu parler plus modestement et plus scrupuleusement que ne le font ces Messieurs : leur vraie pensée est que Dieu ne comtnande rien aux hommes louchant la religion ni touchant les mœurs. Sur quoi cet homme immodeste et très-inconsidéré se mit à révéler les plus infâmes secrets de cette sorte de cabale, n'ayant point de honte de publier devant une si honorable compagnie que leur maxime était que comme le Créateur nous a placés parmi les bêtes , et qu'il nous a établis en un même appartement , il n'a point prétendu que nous fussions d'une autre condition, et que nous eussions des manières différentes de naître, de vivre et de mourir, ni d'autres lois et d'autres obligations que les leurs 5 que tout ce qui leur est permis nous l'était aussi ; que Tunique loi et l'unique religion d'ici-bas étaient de suivre l'instinct des passions, et de faire, de dire et de penser tout ce qu'il plaît à la nature
corrompue. Il ajouta des explications qui étaient encore pires que ce texte , et donna une entière liberté à sa langue et à son esprit délaissé de Dieu.
Eugène, qui avait connu la vie de ce personnage et la plupart de ses infâmes aventures par un petit entretien qu'il avait eu avec Auguste avant que l'on commençât la conférence , l'ayant laissé parler afin qu'il eût, comme j'ai dit, l'occasion qui était la principale chose où il aspirait, lorsqu'il le vit engagé plus avant même qu'il n'eût osé le désirer, l'interrompit par ces paroles que son zèle et sa générosité lui inspirèrent, et qu'il ne put pas refuser au désir d'Auguste, qui lui dit à l'oreille qu'il aurait tort de lui parler désormais autrement que comme à un athée déclaré, et d'être empêché par le respect de la compagnie de le traiter selon son mérite.
Tiburce, dit-il , ce n'est pas à moi ni aux autres théologiens de disputer contre ceux qui parlent de la sorte , et d'entreprendre de les confondre et de les réduire au silence : c'est là l'affaire des juges et des exécuteurs de la justice. ]Mais j'ai un mot à vous dire qui ne vous déplaira pas, à mon avis, puisque je vous parle comme je ferais, sur un lhéâtre,àun honnête homme, mon ami, qui y ferait le personnage d'un voleur : je l'accuserais hardiment d'avoir volé mon bien , et je l'appellerais mécliant et perfide sans crainte de l'offenser. Mes injures tomberaient sur son niasque , sur ses habits, et non pas sur sa personne. Vous faites en cette compagnie le personnage d'un maître de libertins et d'alliées , vous en tenez les discours , vous en prenez l'air et la mine : je dois vous parler avec la liberté que je lui parlerais à lui-même ; et la comédie ne vaudrait rien si je vous parlais comme à un Chrétien dévot, et si je voulais vous
respecter et penser que vous êtes un homme d'iionneur.
Ce que j'ai donc à vous dire est que vous êtes bien éloigné de l'état où autrefois vous aviez destiné de vous arrêter. Lorsqu'en votre jeunesse, vous écoutâtes les premières pensées qui vous invitèrent à goûter des douceurs de la vie présente, afin de le faire avec moins d'inquiétude et de crainte, vous vous proposâtes de vous tenir dans les bornes d'une débauche réglée, qui, à votre avis, ne vous empêcherait pas d'être honnête homme ; que vous ne laisseriez pas, dans ce qui ne troublerait point vos plaisirs, de vivre selon les lois de la conscience, et de vous acquitter des devoirs de la religion , de vous trouver à l'église, et de vous plaire même dans les actions de piété ; que ce péché seul vous suffirait , que vous auriez les autres en horreur ; enfin, que vous seriez si peu éloigné de la grâce , et toujours si près du bord de la pénitence et du salut, que quelque vent qui pût vous surprendre ou quelque danger de mort qui pût survenir, vous auriez le temps de vous y retirer et de prévenir le malheur.
Mais vous ne saviez pas encore ce que c'est qu'une passion dans notre cœur , ni avec quelle violence elle nous pousse , et jusqu'au bout du monde , et à quelles extrémités de péché et de folies elle nous emporte dès que nous avons rompu la chaîne qui nous attachait à Dieu , et que nous avons commencé d'être à nous et de nous liera notre conduite.
Sur cela, Eugène, qui, comme j'ai dit , savait nssez bien la vie de ce méchant homme et la vie de l'un de ces Messieurs, son disciple et son complice , jugea à propos de leur faire connaître qu'il la savait , et de leur en mettre une partie devant les yeux. Quoiqu'il semblât ne parler qu'à Tiburce,
il leur raconta Jeux ou trois histoires où il paraissait que tout ce qui se peut imaginer de plus effroyable impiété , en saleté et en cruauté , était entré dans le nombre de leurs actions. La modestie, néanmoins, et l'humanité ne permirent pas à ca théologien d'exprimer la chose de la manière que l'aurait fait un véritable ennemi : ce ne furent même, dans les principaux endroits,que des énigmes que Tiburce seul et son confident pouvaient entendre: ajoutez à cela que le temps le contraignit d'abrégerou d'omettre quantité des choses propres à son dessein ; mais il les retrancha par deux ou trois paroles qui valaient bien ce qu'il omettait, et qu'il prononça avec d'autant plus de zèle et de hardiesse qu'elles lui avaient été dictées en propres termes , et secrètement par Auguste , avant qu'ils parussent en cette assemblée. J'ennuierais la compagnie , dit Eugène, si je voulais parler de tout. Tiburce , je puis vous dire en un mot qu'à l'heure où nous parlons, il n'y a point sur la terre de sorte de crime, qu'il n'y en a point peut-être dans l'enfer parmi les démons, que vous n'ayez commis ou que vous n'ayez fait commettre. Vous, autrefois si honnête homme et si résolu de vivre honnêtement, vous voilà porté si avant dans le désordre qu'il est difficile de trouver au monde un honmie plus scandaleux, ni plus dangereux que vous et plus digne de périr. Je ne veux pas examiner par quels degrés vous êtes descendu, ou par quel aveu* glement et quelle fureur vous vous êtes précipité dans un si profond abîme : il me suffit de savoir ce que vous avez dit ici publiquement , et d'avoir entendu les propositions que vous venez d'avancer devant cette illustre assemblée. N'était-ce pas assez de ces sacrilèges et de ces mépris des choses saintes, que vous avez si indignement et si outrageusement profanées durant vos déonnclies , pi
assez de ces parjures, de ces trahisons , de ces violements et de ces meurtres secrets que vous avez commis depuis dix ans sur des personnes qui vous avaient le plus aimé ? Pourquoi vous en prendre au reste des hommes , et vous rendre enfin aujourd'hui le corrupteur et le destructeur de toute la nature humaine?
C'est vous qui venez de dire , et qui, clairement et hardiment, sans rougir d'une pensée si détestable , nous avez fait entendre que la doctrine que vous prêchez devant les compagnies qui vous écoutent, est qu'il n'y a rien dans notre âme qui soit spirituel et divin , ni rien qui la distingue de l'âme des chiens etdes loups ; que notre nature, comme la leur, est en tout mortelle et brutale; que les hommes et les bêtes sont de môme condition ; qu'ils n'ont point d'autre évangile ni d'autre loi que de faire ce qu'il leur plaît ; que Dieu ne leur commande rien touchant les mœurs ni touchant la religion et la piété ; que toutes nos adorations et nos saintes coutumes lui sont des choses indifférentes; que les cérémonies du Païen les plus criminelles ne lui déplaisent pas davantage que les cérémonies de nos églises ; qu'il est heureux en lui-même indépendamment de nos honneurs et de nos péchés ; qu'il ne récompense et qu'il ne punit rien. Vous venez de le dire, vous l'avez dit en d'autres endroits, vous le direz encore ailleurs. Votre dessein est de répandre cette peste d'enfer dans les grandes maisons que vous trouverez ouvertes , et dans le cœur de tous ceux qui vous les ouvriront et qui vous laisseront parler. Et prétendre cela, qu'est-ce autre chose, sinon vous déclarer l'ennemi et le parricide de la religion, de la raison , de la vertu , le parricide de l'âme immortelle el du genre humain, le parricide de Dieu même ! Car si ce Dieu éternel et impassible pou-
vait recevoir des coups de mort , ce que vous avez fait jusqu'à cette heure et ce que vous venez de dire maintenant , ne seraient-il pas les plus mortels ? Lorsque vous dites que les adorations ne lui plaisent pas davantage que les sacrilèges , qu'il ne récompense et qu'il ne punit rien , n'est-ce pas sur sa sainteté , sur son cœur, sur le principe de sa vie que vous tirez ces coups et que vous exercez ces outrages déicides ?
Pensez, Tihurce, et voyez un peu ce que vous êtes et ce que vous allez devenir. Il y a un Dieu qui vous connaît et qui pense à vous malgré vous ; il sait ce que vous venez de dire, et ce que vous avez dit et fait depuis plusieurs années ; il sait que vous êtes un des plus damnables ennemis de la sainteté ; jugez par là de ce qu'il médite et de ce que vous avez à craindre ! Au moins, sentez ce qui se passe dans votre âme, et confessez qui si elle pouvait emprunter une autre langue que la vôtre , elle irait se plaindre devant tous les juges, et faire retentir tous les sénats et les parlements de ses cris funestes , en demandant justice contre vous î et il n'y aurait personne qui ne l'écoutàt, et qui ne voulût conspirer à perdre un si méchant homme. Monsieur, je parle en Chrétien avec force et avec le zèle et la sincérité que je dois , mais si je parlais en Turc, je parlerais de la même sorte. Allez dans les pays et chez les barbares le plus ennemis de la vertu : si vous y voulez dire à haute voix ce que vous avez dit devant nous secrètement, vous y entendrez contre votre impudence des plaintes aussi hautes que les miennes ; il y aura jusqu'en ces pays-là des bourreaux qui vengeront la nature, et qui vous sacrifieront à la haine du ciel et du monde î Vous savez qu'il y en a dans la France, et vous ne doutez pas , si la justice vous y connaissait , qu'avant quatre ou cinij jours, elle
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n'y laisserait aucune particule de votre corps, ni aucune ombre de votre personne contagieuse et dangereuse jusque dans ses cendres!
Ce qui vous doit le plus effrayer, c^est que ceux qui vous connaissent, et que vous osez visiter, vous regardent comme un malheur qui entre dans leur maison , comme un crime impardonnable qu'ils commettent en vous y laissant entrer et en vous souffrant auprès d'eux. Il faut que vous soyez chassé de tous les endroits où l'on ne veut pas périr éternellement.
Confessez , Monsieur, que vous voilà dans un état bien misérable, et avouez aussi que vous vous y êtes jeté par l'opinion que vous avez laissé entrer dans votre esprit, que si vous pouviez vous persuader qu'il n'y a point de Dieu dans le ciel, ni de lois dans la nature, ni de raison dans l'homme , vous auriez plus de satisfaction et plus de repos durant vos débauches. Mais c'est acheter bien chèrement cette satisfaction criminelle et ce repos d'une âme désespérée, car quelque mine de joie qui paraisse sur votre visage, sans parler des dangers qui vous environnent , et de la fumée que vous voyez sortir des bûchers qui vous attendent, vous sentez malgré vous combien il est douloureux à l'esprit humain de concevoir des opinions si exécrables et si honteuses, et de s'entendre accuser par sa conscience de tant d'horribles ingratitudes contre son Créateur et son Père! Mais quel remède, sinon de voir s'il ne vous est point possible de pleurer assez pour espérer la miséricorde et la grâce , et pour prévenir la justice des hommes et celle de Dieu? Voyez-le, et commencez dès aujourd'hui, sans différer davantage: allez vous punir vous-même dans des déserts, où Dieu se trouvera pour contempler vos pénitences et vos larmes, et où les hommes ne pourront pas vous
ENTRETIEN II. r'J
trouver ; mais ne différez point plus longtemps, et faites en sorte qu'au plus tôt, il n'y ait plus que Dieu seul qui vous connaisse et qui sache où vous serez.
Croyez-moi, Messieurs, ajouta-t-il, s'adressant à la compagnie, c'est une chose bien importante de marcher avec crainte dans les voies de Dieu , car c'est nous mettre sur la pente d'un affreux abîme de folies , de brutalités et de malheurs que de faire le premier pas hors de la grâce, et de commencera mépriser les lois de l'obéissance et de la piété chrétienne. Monsieur que voilà fut autrefois ce que vous êtes maintenant, par la bonté de Dieu, sage et vertueux ; c'est par des péchés ordinaires et assez communs qu'il a commencé à devenir ce qu'un démon ne voudrait pas être!
Quoique Tiburcetâchàt, durant ce discours, d'écouter comme si Eugène eût parlé d'une autre personne , il ne put pas empêcher son visage de rougir : on vit manifestement qu'il cherchait, non pas à répondre , mais à se cacher. Son silence affligeait ces jeunes hommes; les dames contemplaient avec joie, et tiraient ce qu'elles pouvaient de plaisir de ce spectacle. Elles voulurent parler, mais Léonce, fâché de voir ces abeilles qui retournaient sur le front de ce misérable, les écarta en prenant la parole, et en proposant je ne sais quoi touchant l'unité de la religion : ce qui donna sujet à Eugène d'ajouter un mot ou deux , afin de conclure régulièrement cet entretien.
Il est vrai , dit-il , pour revenir à ce qui se disait auparavant, que la nature doit poser dans notre àme les fondements de l'unique religion : mais n'est-ce pas à Dieu d'achever l'ouvrage , et d'envoyer du ciel un législateur et un maître qui ajoute à la doctrine et aux lois de cette religion naturellement infuse , des connaissances et des
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lois surnaturelles qui lui confèrent toute la sainteté qu'elle doit avoir?
C'est-à-dire, repartit Léonce , que l'occasion vous invite à entreprendre un discours qui montre à nos yeux , pour ainsi parler, ce que nous savons déjà par la foi et ce que nous croirons jusqu'à la mort , mais qu'il nous serait avantageux d'apprendre encore, par vos paroles, que l'Évangile seul est véritable, et qu'il n'y a de vérité et de salut qu'en la religion de Jésus-Christ.
Que me demandez-vous là, répond Eugène?
Est-ce l'entretien d'une conversation , et l'entreprise d'une homme faible et mortel?
Il y a dix-huit cents ans que toutes les plumes , toutes les langues et tous les esprits des grands hommes éclairés de Dieu s'emploient à cela : prétendez-vous que j'ajoute quelque chose à ce qu'ils ont dit ? Et quand je pourrais le faire , serait-il à propos que je le fisse devant des personnes de piété qui croient ce qu'elles doivent croire, et qui savent tout ce que je pourraisleur dire? Qu'il vous suffise, s'il vous plaît, d'avoir vu que cette invention d'être de plusieurs religions et de dire : Ne disputons pas , mais soyons des deux partis , est une invention de gens désespérés, et résolus à se perdre.
Léonce ne laissa pas de le presser : je veux croire que ce fut alors avec une louable intention. Auguste, qui se plaisait extrêmement à ces discours de théologie familière, joignit ses prières pour obtenir cette grâce , et pour s'assurer sur sa parole qu'il retournerait un autre jour pour satisfaire à leurs saints désirs. Monsieur, lui dit-il , nous ne vous demandons pas que vous disiez tout, mais seulement ce qui se peut dire par forme d'entretien dans une compagnie de gens du monde ; et si vous voulez permettre que je vous marque moi-
ENTRETIF.?} If. '^g
même quelques bornes et quelque sujet particulier et déterminé , je vous prierai , puisqu'une des maximes de la philosophie de la cour est qu'il ne faut rien croire ni rien faire que ce qui est conforme à la raison et à la sagesse , de nous faire voir que les mystères du christianisme s'accordent avec les maximes de l'une et de l'autre, et qu'il n'y a point de doctrine qui plaise, ou qui puisse plaire, ou qui ait jamais plu davantage à l'esprit de l'homme, que celle qui est enseignée par l'E-
vangile.
Je ne sais ce qu'Eugène leur promit , je sais seulement qu'il fut obligé de se retirer le lendemain ; qu'il ne manqua pas de trouver d'autres occasions de faire voir la vérité de la proposition d'Auguste , comme il va paraître dans la conférence qui suit. La coutume de ce temps-là , non-seulement dans les grandes maisons de la ville et de la campagne , mais aussi dans la cour et jusque dans le cabinet, durant les conversations, était de parler de controverses, et de disputer contre les hérétiques ou contre les libertins, et contre les sectateurs des nouvelles philosophies , sur les articles de la foi. Chacun se faisait honneur d'en pouvoir dire quelque mot, et de témoigner qu'il lisait les livres et entendait la Sainte Ecriture. La conférence dont je vais raconter l'histoire fut tenue au Louvre en présence du roi, dans la chambre de Sa ]\Iajesté , qui, ayant ouï parler de l'opinion de ces j)acifiques philosophes qui appelaient toutes les religions vraies religions, se divertissait avec une compagnie composée des premières personnes de la cour , à leur dire ses senliments là-dessus et à écouter les leurs.
8o ENTRETIEN III.
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