‹ Le theologien dans les conversations avec les sages et les grands du mondeChapitre 11 sur 23 · DU MYSTÈRE DE LA TRINITE · texte numérisé non relu

DU MYSTÈRE DE LA TRINITE

Tandis qu'Us s'entretenaient, un seigneur entra pour dire un mot à Sa Majesté. L'ayant dit , il voulut se retirer. Le roi, qui, à la même heure, vit entrer Eugène , et qui cherchait depuis quelques jours l'occasion de faire naître entre eux deux un sujet de conférence, l'obligea de demeurer.

Ce seigneur,nomméLéonore, avait été calviniste; il s'était rendu catholique depuis peu d'années, mais peut-être sans avoir encore été véritablement ni l'un ni l'autre. La pensée de quelquesuns qui le connurent familièrement fut que sa religion consistait à examiner les religions,et à différer jusqu'à ce qu'il fût dans l'autre monde pour choisir celle qu'il jugerait la meilleure. C'était, ce semble pour mieux délibérer qu'il avait de fréquentes conférences avec les théologiens , et qu'il prenait plaisir , lorsqu'il en trouvait de plus timides et de plus faibles que lui, à les interroger sur ses doutes , et à donner aux compagnies le divertissement de les voir embarrassés dans les difficultés qu'il leur proposait.

Les hérétiques le craignaient : il entendait assez bien la méthode de disputer avec eux, et savait quelque chose de la théologie des Saints Pères. La curiositéqui dominait ensonâme l'attachait aux livres, et quoiqu'il eût peu de santé, l'obligeait,par un très-mauvais dessein, de consacrer la meilleure partie de son temps à considérer dans les historiens quelle avait été la conduite de l'Eglise durant les divers mouvements du monde,

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et comment, en chaque siècle, elle avait parlé des principaux articles de la foi prêchée et enseignée par les apôtres.

La première parole que lui dit Sa Majesté, en lui déclarant la raison qu'elle avait eue de vouloir qu'il demeurât, le surprit un peu. Il semble, lui dit-elle, que vous ne venez que pour me répondre. Nous en étions sur les controverses, et comme on parlait des marques de la vraie Eglise, le discours étant tombé sur la religion, à l'heure que vous êtes entré , je demandais quelles sont les marques essentielles qui distinguent la religion chrétienne et catholique d'avec les autres, et qui nous font connaître certainement qu'il n'y a de véritable religion qu'elle seule. Puisque le ciel a voulu que vous vous soyez présenté si à propos, il veut que je vous adresse la question . La question est ample , mais il n'est pas nécessaire que vous disiez tout : je vous demande seulement ce que vous savez en cela de plus remarquable, et que vous ne serez pas fâché de m'avoir dit devant une compagnie qui écoute volontiers ceux qui parlent Lien et qui sait priser ce qu'ils disent.

Léonore, étonné , n'eut point d'abord d'autre réponse que celle qui devait venir à la pensée d'un courtisan modeste et respectueux, et d'un homme de sa profession, en la présence de quelques évéques qui se trouvèrent là. Il s'excusa, en les regardant et en les appelant ses nnutres. iMais comme après les excuses et les cérémonies, il reçut un nouvel ordre, et qu'il fallut obéir à ce monarque plus éclairé que lui , il le fit avec d'autant moins de crainte qu'il crut qu'il le ferait assez bien et avec assez de grâce pour ne point déplaire à Sa Majesté.

Ce que j'ai remarqué , dit-il , dans les endroits où les llicologiens et les Saints Pères répondent à

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cette ancienne question , est qu'entre les marques et les preuves qui ne nous permettent pas de douter que la religion de Jésus-Christ est l'unique et la vraie religion, les principales et les plus fortes sont :

Qu'elle seule a été prophétisée en chacun de ses mystères , et annoncée , deux et trois mille ans avant sa naissance, par des prédictions et par des figures aussi claires que ses histoires et ses évan-

gii^s ;

Qu'elle seule a été prouvée démonstrativement par des miracles , non-seulement divins, mais aussi qui n'ont pu être immédiatement les actions d'une autre puissance et d'une autre main que de la main du vrai Dieu;

Qu'il n'y a qu'elle qui ait été confirmée parles suffrages d'une infinité de martyrs, et signée de leur sang , qui n'a pu couler avec l'abondance et de la manière que nous savons, sans qu'il y eût une force surnaturelle dans les cœurs de tant de jeunes hommes et de tant de femmes faibles et craintives, qui, comme dit Saint Cyprien , ont supporté les tourments avec un courage que les tyrans ont admiré et que les anges ont désiré d'imiter; "qu'elle seule a été établie par la parole, non pas communiquée avec le sang delà naissance, comme l'idoKàtrie, ni introduite par la violencedesarmes^ comme le mahométisme , mais prêchée et portée par la voix qui est l'instrument de Dieu en la production de ses grands ouvrages; elle seule, examinée et éprouvée sévèrement par les disputes , étant aussi la seule qui a proposé ses thèses et présenté le combat à toutes les philosophies et à toutes les écoles du monde ; elle seule approuvée par des conciles et en des assemblées générales, qui sont le grand jour où il est impossible que le mensonge ne soit découvert ^ et où les faussetés des Païens

et des Mahométans auraient été connues par euxmêmes , si le démon les eût laissés paraître une seule fois sur ces théâtres éclairés de tant de lumières ; enfui , elle seule catholique , prêohée , reçue et exercée en chaque pays où il se trouve des hommes et où l'on voit le soleil.

Le gentilhomme ayant cessé de parler , le roi , regarda Eugène , et lui fit un signe que ce théologien n'eut pas de peine à comprendre.

Le mystère était que Léonore , quelques jours auparavant, durant une conversation secrète avec ses amis , avait parlé de la personne d'Eugène d'une façon très-indigne et avec un mépris extrême , lui attribuant des erreurs et des ignorances honteuses , avec quantité de je ne sais quelles fautes inventées par les songes de son esprit mélancolique et jaloux.

Sa Majesté, qui le sut bientôt après, résolut de s'en venger , mais noblement et par des moyens dignes de sa justice et de sa colère, où il n'y avait rien que de royal. Elle fit appeler Eugène , et sans lui rien dire des choses qu'elle avait apprises ni de celles qu'elle méditait en son esprit, elle lui témoigna qu'elle désirait l'entendre disputer avec Léonore sur quelque point de doctrine , et de voir, s'il était possible, entre eux deux, un combat célèbre à la vue des premières personnes de la cour. Il faut, lui dit-il , qu'à la première occasion qu'il s'engagera , devant un nondjre de témoins illustres, à discourir de la morale ou de la théologie , vous formiez aussitôt des difficultés sur son discouis , et que vous l'engagiez à disputer et à se défendre. Vous savez vous conduire en ces rencontres : je n'ai rien à vous prescrire^ je vous demande seulement (jue vous vous souveniez que je vous ai prié de cela, et que je suis obligé par

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quelques raisons de vous témoigner que je le désire et que je l'espère.

Cet aimable prince , qui savait le prix des personnes , prévoyait très-sagement que , durant la dispute , tandis qu'Eugène expliquerait les vérités , Léonore, contraint par l'impuissance de contredire et par la nécessité de se plaire à ce qu'il dirait, emploierait plus de temps à l'écouter et à l'admirer qu'à lui répondre ; que la dispute se conclurait enfin par le silence du gentilhomme , et que ce silence public serait le triomphe qu'il méditait pour Eugène , et la plus honorable satisfaction qui pourrait être rendue à son mérite contre tous les mensonges de l'orgueil et de la jalousie.

L'occasion se présenta comme je viens de le dire. Le roi fit heureusement ce qu'il avait médité. Léonore fit aussi très-bien ce qu'on espérait de sa part. Nous allons voir qu'Eugène ne manqua pas de la sienne à suivre aveuglément les ordres qu'il avait reçus , et à conduire le discours au point où aspiraient les désirs et les espérances de son incomparable protecteur.

Ainsi donc,lesyeuxde Sa Majesté ayant donné le signal, Eugène, obligé de leur obéir, se tourna vers Léonore, et lui confessa que les propositions des Saints Pères qu'il avait rapportées , et arrangées en un si bel ordre, étaient évidentes, et qu'il n'y en avait aucune qui ne fut capable de convaincre les libertins , s'il leur restait un peu de raison et de lumière naturelle. Néanmoins, permettezmoi de vous dire que vous avez oublié celle que les savants Pères de l'Eglise ont jugée la plus importante et Ja principale; au moins, c'est à leur exemple que les Saints et les théologiens d'aujourd'hui ont coutume de dire que , s'ils venaient à douter, le motif, à leur avis , qui les toucherait

le plus et qui les attacherait inséparablement ù Jésus-Christ, ce seraient Texcellence et la beauté de la doctrine chrétienne , dont il n'y a point d'article qui ne porte visiblement les marques que c'est un Dieu qui en est l'auteur : de sorte que si le dessein de Sa Majesté est de nous entendre parler sur quelque sujet éminent et digne de sa présence et de son attention, il me semble que celui-ci, que je propose, est le meilleur choix que nous puissions faire.

Je m'étonne de votre sentiment, dit Léonore , car que pouvons-nous avancer de la doctrine de notre religion , sinon, comme parle Saint Augustin , que c'est une mer obscure et profonde qui contient à la vérité de grandes choses , mais qui les couvre , et qui ne laisse paraître au dehors que des paraboles mystérieuses et des énigmes incompréhensibles. Par exemple, ce qu'elle nous enseigne de la Trinité, quelle nuit et quel abîme ! quoi de plus ténébreux et de plus inconcevable, et quelle satisfaction y avons-nous , que de prononcer des paroles que nous n'entendons pas , et de souffrir une captivité perpétuelle et une soumission violente de notre jugement sous l'autorité de l'Eglise et de l'Evangile ?

Dire de la Trinité: Quoi de plus ténébreux? répondit Eugène , c'est dire justement ce que disent les aveugles lorsqu'ils s'efforcent de regarder le soleil. Parlons , Monsieur, comme les anges, et disons: Quoi de plus lumineux , de plus éclatant, de plus divin et de plus sublime ? Quelle doctrine a jamais porté plus haut les pensées de l'iiomme , et lui a fait voir dans sa raison de plus honorables conformités avec la sagesse infinie de Dieu et avec les règles de sa justice et de sa pro- TÎdence ?

Il n'est pas question, reprit Léonore, de savoir

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silaTrinitéestunsujetéminent,mais si à Tendroit où nous sommes, elle doit être le sujet d'une conférence ou d'une conversation familière. Comme cette théologie passe infiniment la portée de notre vue, nous serions inexcusables, vouset moi, si nous osions ennuyer la plus auguste compagnie qui puisse être dans l'Europe , en lui tenant un discours où ceux qui parlent s'ennuient euxmêmes et n'entendent pas ce qu'ils disent. Car enfin , qu'est-ce que la Trinité, sinon , comme elle est appelée par les Pères, un abîme de nuit et d'horrenr, d'où les Saints n'osent approcher, et qu'ils ne regardent que pour trembler et se taire?

Vous dites bien, repartit Eugène : mais pour mieux dire, dites tout, et ajoutez , comme a fait le Saint-Esprit , les deux paroles du psaume cent trente-huitième : Nox illumînatio mea , que c'est cette nuit miraculeuse qui nous éclaire , et qui nous enseigne les vérités les plus dignes d'être sues , et les plus propres pour être dites en l'assemblée des princes, et pour les élever à Dieu par des admirations plus douces que tous les plaisirs du monde : llluminatio mea in deliciis meis.

Comment cela, répond Léonore ? Saint Paul, ravi jusques au ciel par son extase, n'a pu rien voir dans ce même abîme que des profondeurs et des sublimités impénétrables aux théologiens et aux anges, ni rien dire, sinon , o altitudo, etc. Et vous... Et moi , reprit Eugène, je dis aux anges et aux princes qui m'écoutent, non pas qu'ils comprendront les hauteurs de la science et de la sainteté de Dieu , mais ce qui est la plus haute élévation où les âmes nobles puissent aspirer , qu'ils y apprendront que Dieu est infiniment audessus d'eux, et que les ténèbres qui leur rendent

ce mystère obscur, ne sont pas dans Dieu, mais dans eux-mêmes.

En un mot et clairement , la proposition que j'avance n'est autre chose, sinon qu'il nous arrive, quand nous pensons à la Trinité, ce que nous éprouvons ici-bas à l'égard du soleil lorsque nous arrêtons les yeux sur lui et que nous entreprenons de le contempler attentivement. Quoique le soleil nous éblouisse et qu'il se cache à notre vue parmi ses lumières, nous ne laissons pas de voir encore et d'apprendre par notre propre aveuglement que cet astre invisible est la plus belle et la plus admirable des créatures. Ainsi touchant le grand mystère de notre foi, je dis que, durant nos entretiens familiers ou nos méditations intérieures , lorsque nous élevons nos pensées jusques aux trois personnes, et que nous aspirons humblement à pénétrer les secrets de leurs émanations glorieuses, la splendeur de leur gloire, qui nous contraint de baisser la vue , passe au travers de nos yeux fermés, et qu'elle entre dans notre àme avec un jour qui nous découvre les vérités que j'ai dit les plus dignes d'être sues des anges et des rois. Tout éblouis que nous sommes et tout aveugles sous les rayons de ce soleil éternel, nous voyons mieux que jamais que Dieu seul est grand , Dieu seul aimable et adorable, et que les grandeurs de la terre et toutes nos divinités mortelles ne sont que (les omhres, parce qu'elles n'ont en leur essence qu'une personne, et qu'elles ne peuvent pas produire elles-mêmes, ni dans elles, leur félicité vivante. Notre Dieu le peut, et c'est pour cela qu'il est le vrai Dieu , et que la religion de Jésus- Christ est la vraie religion , parce qu'elle est la seule qui nous enseigne que le Dieu que nous adorons est un Dieu qui contient en sa nature une Divinité infiniment une et simple, et trois person-

nés infiniment distincte. Voilà, Messieurs, le grand el le premier argument de notre foi , qui ne se trouve point dans la foi de toutes les autres religions du monde.

Léonore, voyant qu'Eugène s'attachait à ce sujet, et que, sans qu'il y eut pris garde, il avait déjà établi sa proposition sur une si forte preuve, résolut de s'y arrêter lui-même , et d'empêcher que ce théologien ne s'y fortifiât pas davantage. Parlons, s'il vous plaît, distinctement, lui dit-il : puisque vous voulez que cette doctrine soit le sujet de notre discours, je le veux ; mais venons au point. J'ai une peine que des savants ont eue avant moi dans les siècles précédents, et dont plusieurs personnes très-sages prennent la liberté de se plaindre encore aujourd'hui. Avant le temps de l'Evangile, les hommes connaissaient Dieu, et savaient certainement tout ce qu'il faut savoir pour l'aimer et pour l'adorer : qu'était-il besoin de nous annoncer cette nouvelle doctrine , qui sefnble ne servir qu'à étonner et à embarrasser nos esprits, et à les remplir de doutes et d'incertitudes , et de toutes ces cruelles et scrupuleuses anxiétés que souffrent les âmes saintes durant les exercices de la dévotion chrétienne?

Je crois, réplique Eugène , que ce que je vais vous répondre vous étonnera davantage que cette doctrine que vous appelez étonnante et inutile. Ma réponse est que la révélation du mystère dont nous parlons était nécessaire, non-seulement pour établir la foi de l'Incarnation du Verbe , et pour affermir les fondements de son Eglise, mais aussi pour empêcher que le genre humain ne retombât quelque jour dans l'idolâtrie ou dans l'athéisme, et qu'il n'y eût plus de religion parmi nous.

Entendez-vous, Léonore, vous qui dites que l'Évangile de la Trinité nous embarrasse et nous

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aveugle? Si vous voulez ouvrir les yeux, vous verrez que c'est cet Évangile qui a éclairé et débarrassé l'esprit des hommes , et qui a ouvert tous les labyrinthes oùse trouvaient les anciens maîtres des sciences, lorsqu'ils voulaient montrer qu'il y avait un principe éternel et incréé des choses visibles, et qu'ils ne pouvaient se satisfaire eux-mêmes sur quantité d'objections que leurs disciples et que leur propre conscience leur proposaient là-dessus. Je dis qu'ils le pourraient maintenant , parce qu'ils sauraient ce que nous savons du mystère de la Trinité.

Léonore interrompit Eugène , et lui demanda s'il était possible qu'il crût ou qu'il conçût ce qu'il disait. Je fais davantage , reprit Eugène : j'ose assurer que vous le croirez aujourd'hui, et que vous le concevrez vous-même fort aisément; et comme vous êtes un homme docte, jugez, s'il vous plaît, si je n'ai pas sujet de l'espérer.

Vous savez, Monsieur, que les philosophes païens qui connurent si évidemment que Dieu était, et qui parlèrent si éloquemment de ses attributs divins , ne laissèrent pas de souffrir trois ou quatre difficultés inexplicables à leur philosophie, et qui ont été jusqu'à la fin le tourment de leur esprit curieux. Ils se voyaient obligés de confesser que Dieu était éternel et unique ; et concluant de là que, durant son éternité, il avait été sans ouvrage, sans compagnie, sans entretien et sans amour , ils ne voyaient pas le moyen de désavouer qu'il avait été éternellement oisif, éternellement solitaire et ennuyé, éternellement malheureux sous l'accablement de ses biens retenus dans son essence par le défaut d'un objet qui fût propre à les recevoir.

Platon se gêna beaucoup sur ce doute, et d'autant plus qu'il s'aperçut qu'il ne fallait pas dire que

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Dieu s'entretenait et s'aimait lui-même personnellement. Cet incomparable philosophe savait trop bien que l'amour réfléchi sur sa personne est un amour impur, criminel et misérable et que , pour être divin et heureux, et pour produire l'union et lajoieparfaite^il doit être nécessairement droit, et regarder une personne différente de la sienne. Ce philosophe donc, voyant que Dieu avait été seul dans son éternité et dans son immensité, ne savait que dire ni comment satisfaire à son esprit qui l'interrogeait sans cesse là-dessus. Aristote, et d'autres plus anciens que lui , pour se donner moins de peine et pour résoudre en un mot les difficultés, crurent qu'il fallait soutenir que Dieu n'avait jamais été sans le monde , que le monde était éternel , et que, durant l'éternité, il avait été l'affaire et le divertissement de Dieu. Les disciples de Démocrite inventèrent d'étranges fables, et enseignèrent que Dieu avant la création se divertissait en jouant et en courant après les atomes, pour les assembler et les joindre , et par leur assemblage , composer l'univers qu'il méditait; les disciples d'Heraclite, que Dieu, pour lors, s'occupait en traçant les esquisses de divers mondes, et en jugeant quel serait le meilleur et le plus digne de sortir du néant et d'être produit ; les talmudistes, plus hardis qu'eux et plus insensés, dirent que Dieu s'occupait en produisant effectivement plusieurs mondes , qu'il détruisait aussitôt, parce qu'ils ne lui plaisaient pas, et puis, qu'il les rebâtissait pour les démolir encore une fois, et ainsi, qu'il recommençait sans cesse , jusqu'à tant qu'il en eût fait un où il ne trouvât rien à reprendre ni à corriger, et qu'il eût enfin appris son métier de Créateur , dont l'apprentissage lui coûta beaucoup de peines et de créations inutiles , et

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l'occupa durant tous les siècles cJe sa vie, qui n'eurent point de commencement.

Entre les songes de ces hommes savants , ua des plus fameux fut la pensée d'un disciple de Pythagore, qui s'avisa de dire que , durant cette e'iernité où Dieu n'était point , il y avait une multitude infinie d'amours; que ces amours, entraînés par le poids ou par l'inclination qui les conduisait, se cherchèreFit longtemps les uns les autres ; qu'après de longues courses et divers égarements dans des espaces immenses , ils se rencontrèrent enfin, et que, pour lors, arrangés selon la proportion mutuelle de leurs substances sympathiques, ils se joignirent et s'attachèrent ensemble si fortement qu'ils devinrent une unité simple et indissoluble ; que ce grand Amour formé de la multitude de ces amours éternels, fut ce que nous appelons Dieu; que les philosophes l'appelèrent «tt^'a- Atl/y rav Ifôra» ^ t assemblage des amows , et qu'ils ajoutèrent que dès qu'il fut formé , il assembla les petits atomes dispersés, et je ne sais quels petits riens ou quels petits ouvrages de ces amours ignorants et faibles, et qu'il en fit ce grand atome, ou ce grand néant que nous appelons le monde.

D'autres, dont Grégoire Palamas fut le sectateur, quoiqu'il passe pour avoir été le premier auteur de sa doctrine, enseignèrent que Dieu avait employé l'éternité à répandre hors de son sein une lumière qui remplissait les espaces vides. Protagoras jugea que le plus court et le plus sûr était de dire ({u'il n'y avait point de Dieu, et que son oisiveté aurait été un malheur éternel et infini. Plusieurs platoniciens, après de longues spéculations , aperçurent de loin quelque jour, et commencèrent à dire confusément quelque chose.

Nous autres, nous répondons distinctement, et par la counaissance (pie nous avons d'un Dieu

trine et un , nous savons l'histoire entière et ve'rîtable de l'éternité ; nous pouvons dire comment les choses s'y passèrent, et détromper ces philosophes , en leur apprenant une nouvelle qui leur découvre le sens des énigmes, et qui est, de toutes les nouvelles qu'on a jamais annoncées sur la terre , la plus glorieuse , la plus surprenante et la plus vraie.

Dieu , leur disons-nous , n'était point oisif: il avait une affaire qui l'occupait davantage que n'eût fait la production de mille mondes, puisqu'il produisait son Verbe, et que, dans ce Verbe éternel, il formait les créatures possibles et les mondes infinis dont il était l'original, et qu'il contenait éminemment en son essence incréée.

Dieu n'était point solitaire et ennuyé , puisqu'il vivait avec son Verbe, et que ce Verbe, qui valait plus qu'une infinité d'anges et de séraphins, et qui ramassait en sa personne les sciences et les beautés qu'ils auraient eues séparément, lui parlait selon ses désirs , et l'entretenait de vérités toujours nouvelles et toujours nouvellement dites , quoique toujours anciennes et exprimées éternellement par un seul mot.

Dieu n'était point sans amour, puisqu'il aimait son Verbe , et son amour était droit et heureux : je dis droit , parce qu'il aspirait et s'arrêtait à une personne sainte et différente de la sienne ; je dis heureux, parce qu'il était unique, et que cet amour du Père envers le Fils était le même que celui du Fils envers le Père. Ils s'entr'aimaient par un seul amour, et cette unité rendait leur union infiniment délicieuse , et était la consommation de leur bonheur.

Lorsque deux cœurs s'entr'aiment ici-bas , ils ne peuvent point, avec tous les efforts de leur passion , parvenir à la félicité où ils aspirent : être

parfaitement unis. Durant leurs plus grandes ardeurs et leurs plus étroites liaisons, il y a toujours entre elles nombre et différence , il y a toujours deux amours. Comme la personne de l'amant et celle de l'aimé sont deux personnes, de même l'amour de l'un et l'amour de l'autre sont nécessairement deux amours; et parce qu'il y a nombre et différence, il faut de nécessité qu'il y ait de l'imperfection , de la faiblesse , de l'impureté , de l'inquiétude, et d'autres peines mêlées parmi les douceurs de leurs joies et de leurs amitiés.

Dans Dieu, l'amour émané du Père est l'amour émané du Fils , amour unique, consubstantiel et intime à ces deux amants adorables. Il est vrai que ce ne^leur serait pas beaucoup pour être heureux que de posséder tous les biens du ciel, s'ils ne s'entr'aimaient point et s'ils n'étaient pas deux personnes ; mais ce leur serait aussi très-peu de choses de s'entr'aimer infiniment, si leur amour était plus d'un.

Leur bonheur suprême et vraiment divin est qu'ils renferment dans leur nature l'unité , la distinction et l'union. Ils sont un parleur substance infiniment une; ils sont deux par leurs personnes infiniment distinctes; ils sont unis par leur amour infiniment uîiiqne et intime à l'un et à l'autre, comme j'ai dit. C'est celte unité qui les unit , et qui, durant leur possession mutuelle, leur faitéprouver des joies que les séraphins contemplent, admi- \ rent et adorent par un silence éternel. ^

Vous jugez bien , quand nous parlons de la Trinité, que les paroles et les pensées nous manquent ici, puisque c'est assez, et beaucoup même pour une faible créature d'en dire un mot. Celui où il me semble que je puis ramasser le plus de choses, est que Dieu le Père contemplait et possédait en son Fils son vrai portrait , tracé d'une

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manière incompréhensible et inimitable. Ce n'étaient point ses rayons qui se transpiraient et qui formaient sa ressemblance sur un miroir extérieur; ce n'était point son caractère ou son visage qui s'imprimait lui-même sur une cire, et qui, par une application immédiate, y marquait ses linéaments et sa figure ; ce n'étaient point des grâces et des participations de sa substance spirituelle qui se répandaient au dehors, et qui, se ramassant et se réunissant dans une âme sainte, y formaient une image vivante de ses beautés éternelles : c'étaient, comme j'ai dit, sa substance entière et sa propre vie qui émanait, et c'était son propre sein, son propre cœur qui était le miroir ou la cire, ou bien, pour parler avec David, qui était l'épouse vierge et sainte qui recevait ces émanatious glorieuses , ces adorables transfusions de toute la substance divine, et qui en formait le Fils consubstàntiel dont nous parlons, et le donnait à son Père avant la création du monde ; Ea: utero ante luciferum genui te.

La Divinité et la puissance paternelle d'où sortait le Verbe était aussi le sein maternel qui le concevait , et d'où il naissait tout brillant des splendeurs de la gloire et de la sainteté. Et comme ce Fils, dès le moment éternel de sa production, était aussi vivant et aussi aimant que son Père, ils s'embrassaient d'une manière dont nous ne pouvons rien penser que d'ineffable, parce que ce n'était qu'infinité dans les perfections et les amabilités de l'un et de l'autre, ce n'était aussi qu'infinité dans leurs joies. L'éternité ne leur était qu'un vrai moment, parce qu'un moment de leurs plaisirs valait plus que l'éternité de tous les plaisirs des anges et des Saints.

Je n'ai garde de désavouer qu'il y a des té-

nèbres en ce premier mystère de notre religion; mais vous voyez que ce sont ces ténèhres qui rendent le jour à notre philosophie aveugle, qui dissipent les doutes et les inquiétudes de notre ignorance, qui Tortlfient notre entendement, qui affermissent notre foi , qui rendent notre humilité invincible à l'orgueil, et qui, sous les lumières de ce vrai Soleil, forment à nos pieds une ligure ténébreuse, où nous voyons évidemment les faiblesses de nos sciences et de nos amitiés misérables. Z)/j;/ in excessa meOy s'écrie David, durant l'extase où il a plu à Dieu de m'élever : j'ai vu notre ombre, et j'ai dit que toutes les beautés qui nous ravissent ici-bas , et toutes les bontés des hommes envers nous, avec leurs civilités et leurs promesses, ne sont que mensonges et illusions : Dljci in excessa meo : Omnis honio inendax,

Léonore reprit ici la parole : Voilà , dit-il , des expressions fort relevées et fort éclatantes; mais tout ce brillant ne fait pas disparaître les difficultés ; et de quelque manière, ou avec quelque pompe et quelque éloquence qu'on puisse dire qu'il y a Trinité dans Dieu, on ne le dira jamais sans étonner et sans faire souffrir la raison. 11 semble que ce n'est pas assez de soumettre le jugement, mais qu'il faut l'éteindre pour écouter en silence un discours de cette sorte, et pour le croire avec la certitude et avec la simplicité que demande l'Église.

Oui, mais. Monsieur, repartit Eugène, si ce mystère offense la raison et la sagesse, d'où vient que ceux qui ont eu le plus de raison, et qui ont tenu le premier rang entre les grands esprits du monde, je veux dire les maîtres et les disciples de Platon, en ont écrit de si belles choses , et se sont si fort hàlés de les croire , et de les publier avant

qu'il y eût aucune église ni aucun Evangile qui les commandât. Qui les a forces de les dire? Est-ce Tautorité des Ecritures et des conciles ? est-ce l'empire de la foi? est-ce la tyrannie de la coutume et l'exemple des peuples? est-ce l'exemple ou la crainte des rois? Non, ce n'est que la beauté de cette vérité qu'ils ont entrevue qui a louché leurs cœurs, qui a conduit leur plume, et qui leur a inspiré des pensées et des expressions si nobles sur ce sujet, que vous appelez insupportable à la raison. Les paroles de Trismégiste sont fameuses, que, dans Dieu, l'unité a engendré l'unité, et que, ^e réfléchissant sur elle, elle a produit l'amour. Celles que Saint Augustin leur attribue ne sont pas moins merveilleuses,après avoir lu dans leurs écrits: Jn principio erat Verhum , et Verhum erat apud Deum. Vous qui avez lu les livres, vous savez ce que Pythagore a dit, que la lumière de Dieu a une lumière coexistante, et que la sagesse procède de son intellect, par génération, et par l'émanation de l'un représenté dans l'autre ; ce qu'a dit Platon, que Dieu, par une surabondante fécondité de sa grandeur, produit de lui-même l'inlelligence, et que cette intelligence éternelle, du côlé qu'elle regarde le Père, est l'image parfaite de son principe, et que, de l'autre, d'où elle regarde le monde, elle produit le souffle ; ce qu'a dit Aristote , que l'intelligence est la génération de Dieu, qu'elle est la fille du vrai bien , la maîtresse du monde, le monde archétype, l'original des créatures, le Dieu engendré, non pas divisé, mais distinct de celui qui l'engendre: ainsi, Orphée, Hésiode, Amélius, Numénius, que dans Dieu il y a le Père , le Créateur et l'âme de l'univers : ainsi, quantité d'autres philosophes dont Clément Alexandrin, Saint Justin, Saint Augustin, Saint Cyrille, et leurs inlcr-

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prîtes, et particulièrement révècpie d'Iguivo, au premier livre de sa philosophie, ont recueilli les témoignages et examiné les paroles.

Et ceux, Monsieur, qui ont parlé de cette façon, ce sont, comme j'ai dit, les plus grands esprits d'entre les hommes, et dans qui la raison a été souveraine et libre , indépendante de l'autorité des Ecritures, des religions et des écoles.

Si donc la raison s'effraie à la vue du mystère de la Trinité, comment est-ce qu'elle en forme elle-même des idées, et qu'elle s'efforce de les introduire dans les académies, dans les lycées et dans les autres écoles de sa philosophie? Et comment est-ce que Platon, au rapport de Saint Cyrille, s'il n'eût point redouté les réprimandes de Melitus et la ciguë de Socrate, eût enseigné publiquement et clairement que Dieu est trine et un , nisi Meliti repreheiisiones et Socratis cicutam timuîsset ?

J'avoue, repartit Léonore, qu'en tout ceci, il y a quelque éclair qui éblouit, mais la nuit n'en est pas moins obscure et la difficulté demeure entière, car, selon cette doctrine, trois sont un, trois, réellement distincts, ne sont réellement qu'un être simple, c'est-à-dire que voilà une contradiction manifeste, et que, non-seulement nous avons, ce semble, droit, mais aussi obligation de la rejeter comme une fausseté. Autrement, tous les mensonges des fausses religions et les impostures des faux prophètes auront droit d'être reçus, puisqu'on ne les rejette qu'à cause qu'elles enveloppent des contradictions et qu'elles se détruisent mutuellement. Qui que ce soit, iMonsieur, qui se dise ou Dieu, ou ange, ou prophète, et quelque miracle qu'il puisse opérer devant nos yeux , doit être renvoyé, si ses propositions blessent notre ju- • 6

gement par des contradictions manifestes, c'est-àdire par des mensonges.

Je vous l'avoue, reprit Eugène : mais la proposition de l'Eglise n'est point que Dieu est un Dieu et qu'il n'est pas un Dieu, que Dieu a trois personnes et qu'il n'a pas trois personnes, ce qui serait une contradiction évidente. De même, elle ne dit pas que Dieu est saint et qu'il est pécheur, ce qui serait une chimère ridicule et un blasphème scandaleux ; mais elle dit que Dieu est un en substance et trine en personnes , ce qui est une énigme inexplicable à notre raisonnement, mais agréable à notre raison. Mais l'Évangile, qui nous le dit, répond Léonore, ne doit-il pas nous l'expliquer ? Il ne le peut, répond Eugène, parce que nous sommes ignorants, et que nous ne savons pas ce que c'est que Dieu ni ce que c'est que la personne dans Dieu : car supposé cette ignorance, toutes les explications seraient encore plus incompréhensibles et plus obscures.

Oui; mais, poursuit Léonore, puisqu'il nous est impossible de l'entendre , pourquoi nous le diton? On nous le dit, réplique Eugène, et à vous autres principalement qui avez des âmes nobles et sublimes, parce qu'on veut vous présenter l'occasion de mériter le salut par la plus admirable et la plus parfaite des humilités , en abaissant votre esprit jusqu'au néant et en adorant ce que vous n'entendez pas. On vous fait, et à nous, une grâce extrême de nous dire que la chose est; mais nous commettons une extrême ingratitude et une étrange folie quand nous demandons ce qu'elle est et que nous voulons qu'on nous l'explique. Puisque celui dont on nous parle est Dieu , il nous est infiniment impossible de concevoir ce qu'on nous dit; et puisque celui qui nous en parle est Dieu même, il nous est infiniment honteux, et c'est une

impiété et nue extravagance détestable de le nier ou d'en douter. Dieu le dit, et moi je le nie : de qui peut être cette proposition, sinon d'un athée et d'un insensé?

Mais, poursuit Léonce, que niera-t-on jamais , si l'on n'ose pas nier ceci? Car la nature et les personnes étant réellement le même, s'il n'y a qu'une nature, il n'y a réellement qu'une personne. Vous formez cette conclusion, répond Eugène, par votre raisonnement et par la conduite de votre philosophie ; et je vous dis que vous et moi nous ne pouvons faire que des raisonnements de songes , ni argumenter que comme des personnes endormies sur ce sujet, qui nous est incompréhensible. Vous dites à un villageois, quand il marche, que sa tête fait plus de chemin que ses pieds ; et quoique sa tête et ses pieds n'aient qu'un même mouvement réel et qu'ils aillent toujours ensemble , que l'un toutefois va plus vite que l'autre, et qu'il fait réellement un plus long voyage, vous lui dites que, lorsque le soleil court à l'occident, en même temps il recule de l'autre côté, et qu'il retourne à l'orient d'où il était sorti le matin. Le villageois se moque de vos discours, et il se moque de ses compagnons qui les écoutent, soutenant que les philosophes et les mathématiciens se contredisent ou^qu'ils veulent le tromper ; et d'autant plus qu'il est ignorant et orgueilleux, d'autant moins il doute que ce sont des railleries et des fables dont oa veut surprendre sa simplicité.

Ce paysan est fou de soutenir et d'assurer qu'un astronome docte et sincère avance des contradictions en des sujets d'astronomie, et nous, nous pensons être sages et avoir l'esprit fort, subtil, d'assurer que Dieu se trompe en des discours de Divinité, et que ce qu'il dit de lui-même et de son essence éternelle contredit la raison. Y a-t-il im-

100 ENTRETIEN Iir.

puJeiice ou bêtise comparable à celle-là? Et quelle comédie croyez-vous que nous donnons au ciel, lorsque nous faisons comme des Canadois qui s'échauffent à disputer contre les Européens, et qui leur soutiennent que la terre ne peut être ronde, et que, si elle l'était, les antipodes marcheraient à la renverse? Voilà justement notre folie quand nous disputons contre l'Evangile et contre les anges, et que nous nous échauffons à leur montrer que Dieu n'a point trois personnes, et que, s'il les avait, il faudrait que ces trois fussent trois substances et que Dieu ne serait qu'une chimère. Ignorantes créatures que nous sommes! c'est de Dieu, et de ce qu'il y a de plus intime et de plus divin dans Dieu qu'on avance cette proposition : quel moyen de la comprendre? C'est à nous qu'on la révèle et qu'on la déclare : quel moyen de l'expliquer et de la rendre intelligible à nos esprits faibles et aveugles? C'est Dieu même qui nous la déclare et qui nous l'annonce : quelle témérité de la nier ! Il nous l'annonce, non pas pour nous présenter un attrait de curiosité , mais une occasion d'exercer des actes de foi et de mériter la miséricorde et la grâce. Il prétend, en nous invitant à prononcer : Il y a trois personnes en Dieu, que notre langue parle, que notre cœur consente et que notre raison se taise.

Monsieur, poursuivit Eugène en parlant à Léonore, cette réflexion doit vous suffire; mais puisque le chemin est beau, je fais un pas plus avant, et je soutiens que tant s'en faut que notre doctrine de la Trinité enveloppe des termes opposés les uns aux autres, et qu'elle attribue à Dieu des imperfections et des ombres; qu'au contraire, c'est elle qui découvre ses grandeurs les plus inconnues, et qui dissipe toutes les contradictions et les erreurs

dont la philosophie des Païens les obscurcissait auparavant.

Platon, élevé, par la sublimité de son esprit et de sa science, aperçut quelques rayons du mystère de la Trinité : mais parce qu'il en était encore trop loin , les trois qu'il entrevit lui parurent être trois dieux ; et comme il ne doutait point de voir le nombre trois , il ne douta point aussi qti'il en devait parler comme de trois divinités, et appeler la première l'Unité , la seconde l'Intelligence, et la troisième l'Ame du monde. Ainsi, Hermès, Pythagore, Hésiode, Orphée, Socrate, et quantité de leurs successeurs et de leurs interprètes, attirés par les appas de ces merveilles et de ces beautés éloignées , s'efforcèrent d'en approcher, et raisonnèrent péniblement, selon les règles et les méthodes de la logique naturelle ; mais leur entendement manquant de jour, ils allèrent se jeter dans des labyrinthes et dans des ténèbres d'où ils ne purent sortir, et où ils firent, durant de longues années, d'étranges circuits , en suivant leur imagination égarée. Ils ne savaient comment accorder ces trois dieux ni ces trois générations substantielles avec les autres principes de leur philosophie, qui leur enseignait que les émanations spirituelles et immanentes sont plus faibles et plus impures que leur origine; que les productions sont moindres et moins anciennes que leurs causes; que ce qui est moindre ne peut être infini; que trois natures égales ne peuvent être absolument et infiniment souveraines, et qu'il n'y a point de Dieu, s'il y en a plus d'un.

D'ailleurs, ils ne pouvaient renoncer à ce nombre de trois, et ils s'engageaient de plus en plus dans l'égarement, pour ne point perdre la gloire et le plaisir d'avoir découvert ce nombre divin dans la vraie Divinité. Ils savaient qu'il était né-

cessaire de trouver darts le vrai Dieu unité, nombre et union ; ils cherchaient, et ils ne trouvaient que de l'obscurité : Antiqui philosophi , quasi per iimbram et de loiigi/iquo, TJÎderunt veritatem déficientes in intuitu Trinitatis.

Mais durant que ces savants du monde , et que toutes leurs écoles avec eux, se tourmentaient ainsi , agités et poussés par leurs opinions incertaines, la religion chrétienne est survenue, tenanten main son Testament, qu'elle leura présenté. Ils l'ont ouvert , et dès la première ouverture et au premier article de cette nouvelle théologie, ils ont trouvé justement ce qu'ils cherchaient, et ils y ont vu, dans un jour admirable, l'éclaircissement de ces anciennes et éternelles difficultés.

Elle leura dit ce qu'elle nous dit encore tous les jours,

Qu'il y a un Dieu seul , et trois personnes en Dieu ;

Que Dieu se connaît lui-même, et qu'il se voit éternellement;

Que cette connaissance n'est pas l'émanation d'un accident ou d'une pensée qui sorte de la nature divine et qui soit différente d'avec elle, mais l'émanation delà nature entière, qui, durant ces processions et ces sorties ineffables, s'arrêtant en elle-même, y forme une vivante et parfaite image où Dieu se regarde et se connaît, et où il contemple avec des plaisirs infinis ses beautés éternellement et infiniment aimables.

Elle leur a dit que cette même connaissance, comme émanant par la voie de l'intellect, s'appelle le Verbe, ou la parole que Dieu prononce;

Que cette parole, étant une expression de luimême et représentant parfaitement tout ce qu'il est , s'appelle son image ou sa ressemblance ;

Que cette image , étant formée dans la nature

ENTRETIEN III. /o3

et étant la nature même et la substance du Père, s'appelle son Fils;

Que ce Père et ce Fils, étant deux personnes, sont deux termes d'amour et de jouissance mutuelle, et qu'ils s'aiment mutuellement ;

Que leur amour est infiniment unissant, parce qu'il est unique, et que les d ^vx amants produisent le même amour, dont ils ne sont qu'un seul principe.

Elle leur a dit encore que, comme Dieu est infiniment bon , il veut donner , et donne durant toute l'éternité le bien infini, c'est-à-dire sa propre substance, et tout ce qu'il a de perfections et de biens;

Que, pour ce sujet, il faut nécessairement qu'il y ait trois dans Dieu: l'un qui donne ce bien souverain, l'autre qui le reçoive, le troisième qui unisse ces deux-là, et qui, par leur amitié et leur liaison indissoluble, rende leurs communications et leurs félicités éternelles;

Qu'il ne faut point craindre que, pour cela, il y ait trois dieux au monde, parce que Dieu le Père n'étant Dieu que par la nature divine qu'il communique à son Fils , et le Fils n'étant Dieu que par la même divinité qu'il reçoit de son Père , et le Saint-Esprit ne l'étant aussi que parla propre divinité qu'il reçoit de deux personnes dont il procède, il se trouve justement que nous voyons manifestement dans Dieu, et le nombre que les philosophes païens entrevoyaient, trois et un , et le nombre que l'Evangile a découvert de plus près, trois personnes et un IJieu seul. Père» Fils et Saint- Esprit, une seule Divinité commune aux trois, j Nous y voyons. Messieurs, l'unité, la pluralité et l'union, nécessaires pour former la félicité parfaite et infinie, et nous apprenons par là que Dieu seul est Dieu, et seul heureux , parce que ces trois choses, unité de substance, pluralité de person-

nés et union d'amour entre les personnes différentes, se trouvent infiniment parfaites en lui.

Voilà ce que nous dit cette théologie chrétienne , et voilà, dis-je, justement ce que cherchaient ces anciens sages et tous ces grands esprits de la terre égarés dans le labyrinthe de l'éternité et de l'immensité divine; et vous voyez que, puisque leur peine était de n'oser dire que dans Dieu trois étaient un , et que leur ignorance était de conclure que dans Dieu trois étaient trois dieux, ils trouvent ici la proposition qui ajuste tout, et qui contient des accommodements ineffables, trois personnes, un Dieu seul.

Les ignorants, en prononçant ces trois paroles, ne comprennent pas ce qu'ils disent , maij ils savent qu'ils disent vrai. Les doctes ne le comprennent pas aussi, mais ils trouvent admirable et divin ce qu'ils ne comprennent pas, et ce n'est que le trop de jour qui les surprend et les éblouit. Leur grande admiration est qu'ils voient durant cet établissement ce qu'ils ne voyaient pas durant les plus hautes spéculations de leur sagesse, qu'ils voient , dis-je, leurs doutes éclaircis, et toutes les issues du labyrinthe où ils étaient, inopinément ouvertes.

Et qui est-ce. Messieurs, qui a accordé ces contradictions anciennes, et retiré notre science de l'embarras et des perplexités où elle se trouvait? Qui est-ce qui a tant obligé notre philosophie errante et nos écoles couvertes d'une nuit si profonde et si honteuse, sinon cet Evangile de trine et un, que vous appelez l'ennemi de la raison et de la philosophie ?

N'est-il pas vrai qu'il est impossible de parler de Dieu ])lus divinement, et d'en dire des choses plus relevées, plus nobles et plus glorieuses? Gonïes^ezAe p s'il vous plaît, et reconnaissez ensuite

ENTRETIEN III. lOj

que la religion qui seule enseigne celte llie'ologie, est la plus savante et la plus éclairée des religions, et par conséquent, qu'elle est la première, la véritable et l'unique.

Au moins n'appelez plus notre Trinité l'aversion de la raison ; ne l'appelez pas même l'aversion de la chair et des yeux, et remarquez qu'il n'y a point de sentiment ni de faculté dans nous qui ne l'approuve comme un mystère, non pas de contradiction, mais de conformité avec les choses les plus sensibles et les plus visibles.

Je veux dire que l'union qui joint les formes et les matières, et qui fait tous les composés substantiels : que le feu, qui allie les corps élémentaires, et qui fait tous les mixtes artificiels et physiques ; que la sympathie, qui lie les pierres et les métaux, et qui fait toutes les alliances miraculeuses d'entre les êtres insensibles; que l'inclination, qui entraîne les sens à leurs objets, et qui fait tous les plaisirs et toutes les félicités de toute la vie animale ; que l'amour, qui emporte les cœurs et qui fait toutes les joies de la vie spirituelle et angéllque , sont les vestiges de la Trinité ouvrière, qui n'a pu faire aucun ouvrage sans y laisser son ombre, et sans se prendre elle-même pour la règle de ses productions extérieures. Oninîa in numeroy pondère et mensura^ dit le Prophète.

Le mystère de la Trinité et riiistoire de la créalion du monde ne pouvaient être mieux exprimées, à mon avis, que par ces trois mots : noDihre, poids et mesure. Dans la Trinité, il y a nombre, puisqu'il y a trois personnes infiniment distinctes; il y a poids, puisque ces personnes sont attirées l'une à l'autre et infiniment unies par l'amour; enfin il y a mesure, puisqu'il se trouve en leurs grandeurs, en leurs perfections, on leurs j)ouvoirs et en leur substance, une égalité si admirablement

loG ENTRETIEN III.

bien mesurée qu'elle est une unité commune aux trois ; en un mot, ?iumerus , pondus et mensura ,* voilà ce que Dieu était éternellement, et voilà ce qu'il fit enfin, et ce qu'il imita quand il fit le monde. Qu'est-ce que le monde, sinon un ouvrage composé d'une multitude innombrable d'êtres distingués par le nombre , arrangés par le poids , et conservés dans l'ordre par leur symétrie, qui fait leur repos, et qui rend leurs baisions et leurs encbaînements indissolubles.

Ainsi, Messieurs, cet univers n*est rien qu'une grande ombre où la Trinité a formé la figure, et où elle a rendu visibles à nos yeux des mystères incomprébensibles à notre esprit et à notre philosopbie : mais ce qu'il y a en ceci de plus admirable et de plus glorieux pour les bommes, c'est que cbacun de nous en particulier, nous ne sommes rien autre chose que l'abrégé de cette ombre immense, où les théologiens peuvent étudier et contempler commodément ce qu'ils ne pourraient pas découvrir de leurs yeux mortels parmi les splendeurs du ciel empyrée. En effet, souvenez-vous, s'il vous plaît, que le bonheur où nous aspirons durant nos amitiés, est qu'en laissant entre nous et entre l'objet aimé la distinction de nos personnes, nous puissions réduire le reste à l'unité, et faire en sorte, s'il est possible, que lui et nous, étant toujours parfaitement deux , nous n'ayons plus qu'un même bien, une même nourriture, un même secret, un même cœur; unité en tout, sinon, disje, en la personne pour laquelle nous craignons extrêmement la solitude. Ah! Blessieurs, si notre amour n'eût point été affaibli et flétri misérablement par le péché du premier homme , que de sainteté, que de pureté , que de félicités célestes dans nos amitiés mutuelles! que de traces du bon-

heur et de la gloire infinie de cette adorable Trinité, qui en est l'origine et le modèle !

Le roi ne voyant rien en ce discours qui ne lui plût, un seigneur de marque d'entre ceux qui survinrent durant cette conférence, prit occasion de se faire instruire sur quelques doutes dont il se souvint. Comme dans les compagnies de la cour on parle sur toutes sortes de sujets, et que, dans celles où il s'était trouvé, on avait parlé de la Trinité aussi bien que du reste, il avait conçu les choses de la façon qu'elles s'y étaient dites : de sorte qu'entre ses questions, il en fit quelquesunes qui témoignèrent que de très-grands hommes ne savent pas quelquefois ce qu'ils sont obligés de savoir, ce que les courtisans n'ont pas plus de permission d'ignorer que les théologiens et les prêtres. Il lui demanda, entre autres choses, si l'Eglise avait toujours cru que les trois personnes fussent Dieu, et qu'il n'y eût poirit de différence substantielle et d'inégalité de puissance entre les trois.

Il est de la foi , répondit Eugène, que l'Eglise, depuis qu'elle est l'Egiise de Jésus-Christ et depuis qu'elle a reçu son Evangile , a toujours cru et enseigné que les trois personnes étaient Dieu , infiniment égales en perfections. Il est vrai néanmoins qu'en de certains temps, quelques docteurs particuliers ont mal entendu sa doctrine, ou n'ont pas voulu la bien entendre, et qu'ils ont taché de la corrompre et d'y mêler des pensées de leur esprit, enseignant et soutenant des erreurs qui ont suscité d'étranges mouvements et de dangereuses querelles parmi les Chrétiens. Quoicjue plusieurs témoignassent désirer qu'il s'expliquât, il ne jugea pas à propos de leur raconter cette longue histoire, mais il crut que ce qu'il leur pourrait dire,

loS ENTRETIEN III.

comme en passant et en se pressant d^arrWer à la fin de son discours, ne leur serait pas inutile.

Ces querelles , leur dit-il, qui naquirent dès le premier siècle, mais qui furent d'abord assoupies, se réveillèrent au troisième, et quelques discours des idolâtres en furent inopinément la cause. Durant l'empire de Galien, un philosophe nommé iElian, ayant reproché aux fidèles qu'ils adoraient trois dieux , le Père, le Fils et le Saint-Esprit , Saint Grégoire, évêque de Néocésarée, entreprit de réfuter son erreur, et pour détromper efficacement les Païens, et même quelques Chrétiens qui sentaient de l'inquiétude là-dessus, il prêcha pu- Lliquement, et soutint fortement en toutes les compagnies où il parut que ces trois n'étaient qu'une véritable unité, infiniment une et simple. Sur quoi les Sabelliens, émus malicieusement par l'exemple et par l'autorité d'un si grand homme , poussèrent leurs damnables propositions jusqu'à une extrémité scandaleuse, et prêchèrent avec plus de hardiesse qu'auparavant que les trois en tout sens n'étaient qu'une véritable unité, qu'ils n'étaient réellement qu'une seule et qu'une même personne. Ce blasphème parvint aux oreilles de Denys, patriarche d'Alexandrie, qui se sentit obligé de défendre la doctrine derÉvangile, et qui, appelant à son secours les évêques et les théologiens zélés pour la vérité, déclara la guerre à ces dogmatistes Noétiens, et la leur fit avec une ferveur digne de son courage et de sa vertu. Mais comme il s'empressa de faire entendre à ses peuples que l'unité prêchée par Sabellius était une hérésie pernicieuse, et que, dans Dieu, il y avait trois réellement et parfaitement distincts, il le prouva, et il le déclara si bien qu'après diverses annotations ajoutées par divers auteurs aux discours de ce saint homme, enfin le fameux Arius, diacre d'Alexandrie, per-

suadé au delà des intentions de son ancien patriarche, s'avisa de dire que ces trois étaient trois natures , que le Père et le Fils avaient chacun leur substance différente, et que l'une était moins noble et moins ancienne que l'autre. Dieu permit que quantité d'évéques se joignissent à ce diacre, et conspirassent à soutenir ses opinions. Sur quoi, comme les disputes et les désordres croissaient chaque jour, et que les tumultes des parties opposées commençaient à ébranler l'Eglise, le pape Sylvestre fut conseillé d'y apporter le remède eitréme et d'assembler un concile.

L'Empereur Constantin, touché de l'inspiration de Dieu et supplié par le pape, écrivit aux évêques de toutes les provinces de l'empire de se trouver à la ville de Nicée. Il en vint de divers endroits du monde, la plupart, <R)mme chacun sait, confesseurs de Jésus-Christ, marqués sur le corps des plaies qu'ils avaient reçues pour la défense de la foi. Cette auguste compagnie condamna la doctrine d'Arius : la condamnation fut signée de tous les Pères, de ceux mêmes qui étaient morts durant le concile.

Les Ariens, par une soumission et une déférence dissimulée , cédèrent au temps et à la nécessité , souscrivirent au symbole et abjurèrent leurs erreurs : il n'y en eut que cinq qui refusèrent. Arius, pour s'exempter du châtiment, retracta tout ce qu'il avait dit, le condamna, demanda pardon, et donna beaucoup de marques trompeuses d'une sincère pénitence. On ne lui pardonna néanmoins et on ne le reçut à la communion des fidèles qu'à condition qu'il ne rentrerait jamais dans la ville d'Alexandrie. Ses écrits furent brûlés par le commandement de l'empereur, et l'on défendit, sous peine de mort, que personne n'en retînt et n'en cachât aucun exenipluire.

IIO ENTRETIEN III.

Les protecteurs et sectateurs de cet liéréslarque qui u'abjurèreut son hérésie que de bouche, quand les Pères furent séparés et qu'ils se virent éloignés des yeux de l'empereur, se rejoignirent en divers endroits, et tinrent plusieurs conciliabules pour chercher les moyens de rétablir leur doctrine, ou pour empêcher que l'autorité du concile n'eût aucun effet, et que les peuples ne connussent le sens et la vérité de ses décisions. Ils s'assemblèrent en plusieurs villes, et ils y dressèrent quantité de nouvelles et différentes formules de profession de foi, tachant d'en trouver une qui fût propre à leur pernicieuse et subtile intention. Leur dessein était de tellement sembler retenir la proposition orthodoxe signée par le concile de JXicée, que néanmoins, ils en corrompissent le sens, et que les paroles, apparemment catholiques, de leur nouvelle formule , rappelassent dans les esprits les opinions condamnées, et fissent entendre que le Fils n'était point consubstantiel au Père. En effet. Tune de ces formules portait qu'il était semblable à son Père, l'autre, qu'il lui était semblable en tout , et ce fut celle-ci qu'ils proposèrent dans le concile de Rimini , l'ayant remplie d'éloges signalés et de termes avantageux sur les grandeurs du Verbe et sur la gloire de ses divines perfections. Mais le mot principal et essentiel manquait à ces louanges , aussi bien que dans les autres , c'est-à-dire le mot de consubstantiel à son Père, et la seule omission de ce mot était un venin qui corrompait tant de belles paroles et tant delouaii'^es, et qui rendait toute leur doctrine odieuse et insupportable aux catholiques. Sur quoi, comme ceux-ci apportèrent beaucoup de chaleur à découvrir la mauvaise foi des auteurs et à dissiper leurs factions, et que ceux-là, d'une autre part, s'échauffèrent à se défendre et qu'ils trou-

vèrent le moyen d'engager les empereurs et les rois à les maintenir , la tempête qui s'éleva fut une des plus grandes qu'on ait jamais vues parmi les hommes. Il y eut peu de villes où il n'arrivât des séditions et des batailles de citoyens qui s'entregorgeaient, et où l'on ne vît des maisons ruinées, des évêques chassés de leurs trônes, des églises abattues, des fidèles martyrisés, des hérétiques qui triomphaient de la foi chrétienne, et qui dressaient impunément sur les tombeaux des Saints Pères les trophées de leur insolence et de leur cruauté.

Mais Notre-Seigneur, qui semblait dormir durant la tempête, était dans le vaisseau au milieu de son Eglise ; ce fut lui qui , s'éveillant enfin au moment qu'il lui plut , commanda aux vents et à la mer, et apaisa tout par la puissance de sa parole. Les nuées, les ténèbres, les erreurs, les discordes se dissipèrent peu à peu , et la doctrine que le Père et le Fils ne sont qu'une même substance commença à régner seule parmi les Chrétiens , comme elle régnait parmi les anges depuis la créalion du monde.

La peine qui resta fut que les Pères s'étant appliqués durant tant de disputes et de conférences à parler nommément du Verbe, quelques-uns s'avisèrent de croire et de publier qu'ils n'avaient point eu les mêmes pensées touchant le Saint- Esprit. Macédonius, évêque de Constanlinople , prêcha dans cette capitale de l'univers que le Saint-Esprit n'était pas comme le Fils , qu'il ne procédait pas de Dieu, que c'était idolâtrie que de l'adorer et de lui rendre les honneurs dus à la Divinité. Plusieurs évêques disputèrent contre cet hérésiarque ; mais comme son hérésie avait aquis des forces et qu'elle se défendait trop bien, il fal-

lut employer l'auiorité d'un second concile universel pour l'éteindre.

L'empereur ïhéodose-le-Grand le fit assembler dans la ville de Gonstantinople : on y proposa la doctrine de Macédonius ; et comme personne ne se présenta pour la soutenir , elle y fut d'abord condamnée par les suffrages de tous les Pères qui s'y trouvèrent. Ce que les historiens ont écrit de plus remarquable touchant ce concile, c'est quela compagnie dressa une confession de foi qui fut la même que celle de Nicée, mais qu'elle l'augmenta de trois ou quatre paroles que cette première confession tout employée pour le Verbe, avait omises à l'égard du Saint-Esprit , à savoir, que le Sainte Esprit procède du Père, quil est adoré et glorifié auec le Père et le Fils,

Et afin que ce peu de paroles fussent mieux gravées dans les cœurs, les histoires ajoutent que les mêmes Pères arrêtèrent que le symbole où elles étaient insérées serait celui qu'on réciterait les dimanches dans les églises , et que les Chrétiens entendraient chanter solennellement durant les messes jusqu'à la fin du monde.

En effet, cela commença dès lors à être exé-^ cuté : mais le même Esprit de Dieu, qui est le maître des langues et des plumes, et qui, n'ayant jamais rien effacé ni changé de ce qu'il a écrit une fois, en a donné souvent les explications en tl'autres temps, inspira, plusieurs années après, Saint Léon, pape, d'insérer un mot à ce symbole, et dans l'article quia Pâtre procedit, cV ajouter Filioq ne.

De vrai, l'Evangile et la théologie seniblaient demander que ce mot de la dernière importance ne fût pas omis , de peur que son omission ne donnât sujet quelque jour aux hérétiques de croire que Dieu le Fils n'aime point son Père, el qu'il ne produit pas le Sainl-Esprit ni l'amour.

E^ïTRETIEN III. Il3

Saint Léon jugea très-sagement que ce mol devait être inséré, et ce fut parce qu'il en avait témoigné son sentiment clans une lettre que plusieurs Eglises d'Espagne commencèrent à le chanlei- publiquement, afin que cette divine parole leur donnât plus de force et plus de courage pour combattre l'hérésie des Priscillianistes, qui se rendait puissante. Néanmoins , parce que les Grecs s'en offensèrent, et quoiqu'ils ne refusassent pas pour lors de confesser que le Saint-Esprit procédait du Fils, qu'ils ne laissèrent pas de murmurer imporlunément, et de représenter qu'on ne devait pointtoucher ni rien ajouter à leur concile, les successeurs de ce saint Pontife, émus par leurs remontrances et par leurs plaintes, crurent que le bien de la paix, et même que le respect di'i à l'autorité d'ua concile général demandait qu'on omît ce même mot, arrêtèrent qu'on l'omettrait désormais et qu'on se contenterait de dire : Qui n Pâtre proccdit. On le fit de la sorte durant quelque temps; mais lorsque les Grecs commencèrent à former dans 10ricnt des factions plus dangereuses contre TEglise romaine et contre le Saint-Esprit même, dont ils enseignèrent des choses fort contraires à l'opinion des anciens Pères, Charlemagne, pour empêcher que l'hérésie et la contagion de la Grèce ne se communiquassent aux autres Eglises, fit de grandes instances à Léon III, afin qu'il lui plût de consentir qu'on fît à Rome ce qui se faisait autrefois dans la plupart des Églises latines, et qu'on insérât dans le symbole cette parole dictée par le Saint- Esprit : Qui a Patte Filioque proccdit.

Charles, tout puissant qu'il était, ne le put pas obtenir. Ses successeurs furent plus heureux, car comme le danger devint plus grand et plus manifeste par le soulèvement de Phoiius et de ses successeurs, qui se déclarèieal contre la procession

Il4 ENTRETIEN III.

du Saint-Esprit , l'empereur Henri II eut assez de pouvoir et de crédit auprès de Benoît VIII pour le porter à rétablir ce qu'on avait commencé à faire au ternps de Saint Léon. Benoît ordonna qu'en toute l'Eglise romaine on chanterait désormais publiquement , durant la messe des dimanches, le Credo^ ou le symbole dont nous parlons, avec l'addition Filîoque.

On le fit dès lors au grand contentement des peuples, et c'est ce qui s'est fait depuis , ce que nous faisons encore aujourd'hui, et ce que feront les vrais Chrétiens tant que l'EgUse subsistera.

Les Grecs ne manquèrent pas de s'alarmer làdessus et de se séparer hautement d'avec Bome , prétendant que notre parole Filioque était une impiété scandaleuse, non-seulement contre le respect des Pères de Constantinople, mais aussi contre la vérité de l'Evangile. Ils étaient bien résolus de s'opiniâtrer à soutenir éternellement cette erreur : néanmoins, le bonheur voulut qu'après quelques années , ils vinssent en France, jusque sur le plus beau théâtre de la chrétienté , reconnaître leur crime , le confesser , et rendre une satisfaction publique à la puissance et à la majesté du Saint-Esprit, qu'ilsavaient déshonoré. Et certes, ils le firent d'une manière qui invita les anges à venir être les spectateurs de cette satisfaction glorieuse et de cette auguste cérémonie.

Lorsqu'on célébrait à Lyon le quatorzième concile général, au treizième siècle, quelques affaires d'état obligèrent l'empereur d'Orient, Michel Paléologue, d'envoyer les patriarches et d'autres évoques de son empire à cette assemblée solennelle. Ils s'y trouvèrent en grand nombre, et là, peu de temps après leur arrivée^ ils firent voir une chose bien surprenante et bien mémorable.

Au jour de la fête de Saint Pierre et Saint Paul,

durant la grand'messe, que le pape célébra poiilificalement, et où le cardinal Otholon chaula l'Évangile en latin, et un diacre grec le chanta en grec, avec les cérémonies de son Eglise, après que Saint Bonaventure, qui était une des plus grandes lumières de la compagnie, eut fait un éloquent et admirable sermon, les cardinaux et les évOques de l'Eglise romaine entonnèrent le Credo et le chantèrent en latin , et lorsqu'ils finirent, le patriarche de Constantinople , et avec lui tous les évcques, tous les ecclésiastiques et tous les seigneurs et les gens de la Grèce qui étaient là, d'eux-mêmes et de leur propre mouvement, sans qu'on eut encore disputé contre leur docti ine, et qu'on les eiit invités par aucune remontrance ni par aucune jn-ière à reconnaître la vérité de la doctrine de Rome touchant le Saint-Esprit; enfin, sans qu'on eut fait aucun effort pour les convaincre et pour les attirer à l'union d'une même foi , touchés par la main du Tout-Puissant et poussés par l'inspiration de son Esprit adorable, chantèrent en grec ce même Credo ; et afin de donner, en un jour si célèbre et durant une si auguste solennité , des marques indubitables de leur réunion avec l'Eglise romaine, quand ils furent à l'endroit du symbole contesté depuis tant de siècles : Qui a Pâtre Fllioqne procedit, non-seulement ils le prononcèrent; d'une voix liante et ferme, mais aussi ils le prononcèrent cà genoux et le répétèrent trois fois. Ne se contentant pas de cet ilbistre témoignage de leur fidélité, le Credo étant fini, ils chantèrent des niotets en grec en l'honneur du pape et de sou Eglise, et exprimèrent par une musique harmonieuse les divers sentiments d'estime et de joie que la dévotion leur inspira. Ils (irent encore davantage à la fin de la quatrième séance , car ils montèrent sur un théâtre au milieu de la nef, afin

Il G ENTRETIEN III.

d'être mieux vus et mieux ouïs des spectateurs assemblés de tous les quartiers de l'univers, pour être les témoins du serment de leur obéissance inviolable. Là ils chantèrent leur Credo en grec , prononçant, comme ils avaient déjà fait, la parole Filioque plus haut que le reste, et la répétant deux fois. Les Romains chantèrent aussi le leur : les cœurs se répondirent autant que les voix ; et des transports de joie céleste firent naître soudainement de toutes parts des concerts de musique avec des cris de triomphe : de sorte qu'on peut dire qu'il ne s'est jamais vu une plus belle et plus heureuse journée dans TEglise de Jésus-Christ.

La sérénité néanmoins ne dura pas si longtemps qu'on se le promettait : les successeurs de ces Grecs convertis ne gardèrent point leur parole, et furent infidèles à la grâce.

Cette rechute, arrivée encore une autre fois après leur seconde conversion, si solennellement déclarée à la vue de l'Eglise universelle dans le concile de Florence , mérita le châtiment que chacun sait.

Quoique je n'aie pas dit tout ce qui fut dit par Eugène sur l'hérésie des Ariens et sur celles des Grecs schismatiques , j'en ai dit néanmoins plus qu'il n'était nécessaire en un temps où tant de beaux livres ont parlé si éloquemment et si doctement en notre langue de ces mêmes histoires, et les ont fait connaître à toute l'Europe. Je ne puis dire comment se termina cet entretien. Quand Sa Majesté assistait à des conférences , c'était elle ordinairement qui, pour soulager Eugène, les terminait en commandant qu'on se retirât.

ENTRETIEN IV. Hj

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