ÎLNTULTIEN î
ont précédé les Saints Pères. Pesez-en, je vous supplie, chaque parole et chaque syllabe : Quid cnim tam apertum , Inmqiie perspîcmun , cum cœ~ liim suspeximuSy cœlestiaque contemplatl siimiis , quam esse aliquod numen perfectissiinœ mentis , quo hœc regantur? Quand nous regardons là haut, et quç nous voyons à découvert tant de choses merveilleuses, nous ne voyons pas si clairement qu'il y a un soleil ou des étoiles que nous voyons qu'il y a un Dieu, un esprit suprême, une Providence éternelle et infinie qui gouverne tout.
Celui qui parlait de cette façon, poursuivit Eugène, était le premier d'entre les païens, et il ne parlait alors que selon les sentiments des autres sages de ces temps-là, qu'il connaissait très-bien etqu'il avait vus : Omnibus innnliim est^ et quasi insculptum in anima Deum esse. La nature, dit-il, au jour de la naissance des hommes, quand elle leur ouvrit les yeux, grava dans leur cœur ces paroles : lly a un Dieu. C'est le même philosophe qui parle. Ai-je parlé d'une autre façon , et jamais Saint Chrysostôme et Saint Augustin ont-ils parlé plus clairement de la véritable et unique réponse qu'il faut donner à votre question?
Hélas! poursuivit-il, à quoi pensez-vous d'en appeler à ces sages d'Athènes et de Rome, et de vouloir que ma méthode soit condamnée par leurs exemples et par leurs écrits?
Ces philosophes ont eu de merveilleuses pensées sur les grandeurs de Dieu, mais ils n'en ont jamais parlé plus divinement ni dit des choses plus manifestement inspirées que lorsqu'ils ont voulu donner des preuves de son existence , preuves néanmoins qu'ils n'ont données que comme je viens de faire , en regardant et en montrant le monde, sans user d'autre dialectique que de celle
EXTftETIEN I. 33
que le Créateur aurait imprimée clans les yeux des hommes.
Messieurs, jugez, je vous en suppîie, s'il ne faut pas que ce soit «n esprit surnaturel qui leur art dicté ce qu'ils ont écrit là-dessus , et jugez-en par ces deux ou trois paroles de leur théologie. Je vous ai dit plus d'une fois que le firmament, aussi bien que le visage des personnes , a je ne sais quoi qui, dès qu'on le regarde, touche les cœurs, et marquesureuxune connaissance delà Divinilcavec un mouvement d'aspiration et d'amour. Ces philosophes nous expliquent ce que c'est que et Je ne sais quoi, ou du moins, en tâchant de l'expliquer, ils ont des paroles qui valent mieux que toutes les explications de leurs interprètes. Cet éclat qui sort du firmament , dit Cicéron , est une maîtrise anticipée, une instruction de la nature qui prévient les enseignements des maîtres, et avaiU qu aucun homme nous ait rien dit, nous fait savoir que nous avons un Dieu. C'est une préoccupation , dit Pylhagore, s^foA/^|.;,', ou plutôt comme une impatience des astres, qui, dès que les eiifanls ont les yeux ouverts, leur parlent de Dieu, et avant qu'ils entendent la langue des hommes et qu'ils puissent être redevables à leurs pères de celte science, leur enseigne la première et la plus importante leçon de la théologie. C'est, dit Trismégiste, une philosophie naturelle et infuse à la hàle , avant le jugement et la raison. Et cela se fait, ajoute-t-il , parce que les étoiles sont de vraies lettres qui, en se montrant, se transcrivent sur notre cœur , et y gravent ces deux paroles Aù Qio? > Dieu est depuis l'éternité.
Platon et Plutarque parlent en ceci comme des anges : ils appellent ce que nous voyons et ce qui nous plaît daris le ciel , un appas de retour vers notre principe éternel j ils disent que, sur la beauté
des créatures , il y a vestiglum Dwinitatis , <le^ Jluxusque , et hlandiens similitudo , uu vestige , un écoulement et une ressemblance de la divine beauté , qui flatte nos yeux et notre cœur , et qui nous attire doucement à connaître et à aimer cet original incréé.
Plutarque ajoute que ce que nous éprouvons en regardant les personnes aimables , n'est autre chose qu'une réminiscence ou une réflexion de mémoire , et qu'à la vue de tes beautés humaines, nous nous souvenons d'une ancienne beauté dont nous sommes autrefois sortis, et dont la connaissance s'était éteinte à l'entrée du corps lorsque notre âme y descendit, et qu'elle s'enferma dans les ténèbres le jour de la conception : Quamdam efficit refrac lioiwîn memoriœ ^ ab iisqnœforis ap~ pareils ad divinum illud uereque beaium; et il prétend que, pour un homme sage et savant, tous les objets illustres et les spectacles magnifiques qui se présentent devant lui , sont les instruments d'un souvenir qui renouvelle en son âme la forme et l'idée du principe d'où elle est sortie : Ubi in corporis incidit elegantiam , eo pro organo recordationîs utitur.
Ainsi des autres philosophes , quand ils nous représentent l'univers commeun nuage, ou comme un miroir qui , recevant les rayons de la splendeur et de la majesté de Dieu, les fait rejaillir sur nous , et rend cette essence immatérielle , visible à toutes les nations, ex pulchritudine reriim creatarutn , pulchritudo quœdam admiranda dwince jiaturœ conspicitur.
Monsieur , répondit Léonce , je vous ai adressé aux philosophes lorsqu'ils parlent en philosophes , et lorsque , non pas par des subtilités et par des traits d'éloquence , mais par des preuves solides et par des arguments réglés , ils démontrent
celte vérité de l'existence de Dieu. Vos livres sont pleins de semblables arguments : choisissez-en quelqu'un des plus forts, et soyons un peu plus philosophes dans un sujet qui est tout philosophique.
Je fais bien davantage, répondit Eugène: je choisis l'argumerjt ou la preuve que choisirait et que vous proposerait un ange , s'il entreprenait d'établir solidement et démonstrativement en votre esprit cette première des vérités ; et je prétends qu'il observerait les mêmes règles de la vraie logique, que j'ai observées jusqu'à cette heure avec plus de zèle que de succès.
Vous parlez hardiment, repartit Léonce. Parce que je dis vrai, reprit Eugène, et parce que je sais bien qu'il guérirait la folie d'un athée par le même remède qu'il employa pour guérir la folie d'un pauvre aveugle dont il eut pitié , quoiqu'il ne fût pas moins orgueilleux que malheureux.
Cet aveugle, qui avait des taies sur les yeux, rencontra, chemin faisant, l'ange dont je parle, travesti en homme. Durant l'entretien , le discours étant tombé sur lesoleil, celui-là, tout ignorantet stupide qu'il était, voulut disputer, et soutenir qu'il n'y avait point de soleil au monde ni de lumière , et que ce qu'on en disait était des illusions et des fables. Il en apporta quantité de raisons : la principale et la plus forte, à son avis, fut que lui, qui voyait les choses mieux que personne, ne voyait partout que ténèbres. Que fit l'ange? il se garda bien de contredire ses raisons , et d'entreprendre, par des syllogismes et par des arguments en forme, de le détromper, et de lui faire connaître son aveuglement et son ignorance ; il savait que ce n'était pas là le moyen de réussir ; il fit ce que devait faire un ange puissant et sage; sans disputer, ni répondre à aucune des difficul-
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les chimériques de ce misérable, etsans mime lui dire aucun mot, il retira doucement les taies qui fermaient l'entrée de ses yeux, et puis, il lui tourna le visage vers le ciel, et lui dit : regardez. L'aveugle, à la vue de tant de merveilles qui se présentèrent devant lui , transporté d'admiration et de joie , s'écria, en embrassant sont bienfaiteur: Vous m'avez guéri de deux grands maux : je n'élais pas seulement aveugle , j'étais fou.
Tous les athées ont une taie, un voile épais et ténébreux étendu sur leur esprât , je veux dire un orgueil impudique , et mêlé de sang et d'ordures. C'est de là que viennent leux ^iv-euglement et toutes les folies -déplorables de leur imagination corrompue , et ce même ange^ s'il rencontrait quelqu'un de leur nombre, commencerait nécessairement par faire entrer le jour et la vérité dans son âme, pour la guérir de sa maladie.
L'athée voudrait commencer, selon la coutume ^t la règle du libertinage , en demandant un€ démoii^tration de l'existence de Dieu , ou en apportant de sa paft des raisons contraires; mais la première et l'unique affaire de Tange , et le premier soin de sa charité, serait de retirer la taie spirituelle : l'impiété, l'orgueil et la boue qu'il verrait dans l'âme aveugle de ce philosophe incrédule. Sans s'arrêter à répondre à ses raisonnementî imaginaires et à ses folies , il ferait en sorte, en cmployantses prières et son crédit auprès de Dieu, qu'une puissante inspiration d'humilité descendîi du ciel, qu'elle s'insinuât parmi ses pensées, qu'elle lui découvrît ses égarements et ses erreurs, et qu'elle lui fît dire enfin : Ego vir çîclens panpertatem meam , je vois ma pauvreté , je connais ce que je suis et ce que j'ai fait, et combien je mérite d'être méprisé et d'être appelé le dernier «les hommes, le plus ingrat et le plus infâme !
ExNTRETIEN I. 87
Je n'ose lever les yeux ! Mes péchés crient vengeance au ciel contre moi : Pecca^i super numeritm^ etc. Ce peu de paroles, prononcées sincèrement, suffiraient à l'ange : sans qu'il avançât aucun mot de syllogisme , il prierait l'incrédule de lever les yeux et de regarder le ciel ; à l'heure même , les lumières entreraient dans ce cœur aveugle et y porteraient la grâce ; Dieu y serait connu et adoré mieux que si tous les philosophes fussent venus, et que, durant de longues conférences, ils eussent disputé fortement, et tâché, par leurs démonstrations,de le désabuser et de le convaincre.
En un mot, voilà la méthode dont se servirait un ange, s'il était maintenant ici et s'il s'entretenait avez vous. Qu'ai-je fait, Monsieur? que vous aije dit ? quelle autre manière ai-je observée depuis que j'ai l'honneur de vous voir et de vous parler, et quelle différence y a-t-il entre l'histoire que je vous ai racontée et ce qui vient d'arriver entre vous et moi à la vue de cette honorable compagnie?
Nous nous y sommes rencontrés inopinément, sans nous connaître , et peut-être sans nous être jamais vus , quoique votre nom et votre mérite ne me fussent pas inconnus. Après les bontés qu'il vous a plu de me témoigner- , l'occasion ayant voulu que j'eusse l'honneur de m'entretenir avec vous , votre première parole dans cet entretien a été de me demander pourquoi les hommes se persuadent qu'il y a \\v\ Dieu , et quel est le plus fort et le principal argument qui leur 0 fait avancer et soutenir cette vérité. Jugez si d'abord je n'ai pas dû voir ce qui se passait en votre conscicMice touchant la religion, et si, en vous entendant parler de la sorte, j'ai pu douter que vous étiez :lu nombre de ces beaux esprits malheureusement aveu-
gles, dont la maxime est de parler de tout et de ne rien croire? Et jugez si j'eusse été sage de vous répondre de la façon que vous désiriez, d'entreprendre de vous guérir par des démonstrations tirées des livres d'Aristote ou de Saint Thomas. N'ai-jepas dû, sans vous rien dire, porter la main dans votre âme, et tacher, avec toutes les douceurs du respect et de la civilité, d'en retirer la taie fatale dont j'ai vu qu'elle était couverte? C'est ce que j'ai fait , Monsieur, le plus modestement que j'ai pu. Je vous ai dit : Soyez humble, et connaissezvous vous-mcme ; souvenez-vous de votre néant, de vos péchés , de votre mort ; repassez la vue sur les désordres et sur les accidents de votre vie, et considérez l'état où vous êtes ; voyez ce qui se passe en la vie des autres, et contemplez dans eux les infirmités, les bassesses, les folies et les ignorances, toutes les hontes et les corruptions de votre nature misérable ; c'est en les contemplant, et en vous anéantissant par ces sortes de pensées, que vous apprendrez à découvrir les vérités les plus hautes, et à confesser que vous êtes la créature d'un Dieu, et l'esclave d'un maître qui vous donne votre vie aussi souvent que vous respirez. J'ai lâché de graver ces deux ou trois paroles dans voire cœur : mais vous n'avez pas voulu ; vous avez repoussé ma main, et vous avez continué de vouloir que je disputasse avec vous. J'ai néanmoins continué de vous donner le même avis , et je vous ai constamment répondu qu'il n'y aurait point pour vous d'autre moyen de revoir le jour que de permettre que l'humililé vous ouvrît les yeux , qu'elle rompît le voile qui les couvre et qui les rend impénétrables à la grâce. J'ose encore vous le dire, et avec d'autant plus de liberté que je le dis d'un cœur qui vous honore parfaitement, et qui croit se montrer à vous quand il vous parle.
ENTRETIEN I. 3c)
Humiliez-vous, Léonce, et ne croyez pas qu'il soit messéantà un geiuilhomrne, parmi les ricliesses et les honneurs de sa fortune, et durant les succès de ses actions glorieuses, de confesser de soi ce que les plus nobles séraphins disent d'euxmêmes dans le plus haut état de la gloire, et au milieu des grandeurs et des félicités du paradis: Ego vir videns paupertatrm menm , je suis une créature qui ne vois rien dans moi qu'une pauvreté honteuse, et qui n'ai rien de propre que la misère, le péché, l'ignorance, la mort et l'enfer. Dites cela sans vous contredire , et pensez-le le plus humblement que vous pourrez; appliquezvous à le bien connaître, et éprouvez du plaisir à vous le dire et à le croire. Dès que vous l'aurez dit, je vous dirai : Levez les yeux et regardez; considérez le firmament et les étoiles , et les autres ouvrages d«^ la Providence éternelle. Croyezmoi, Léonce, au premier moment, tout sera fait: vous serez persuadé de la vérité d'un Dieu autant que si vous aviez vu de vos yeux tous les miracles qui ont jamais été faits par les apôtres et par les prophètes.
Léonce ne répondait rien. Mais si par hasard, poursuivit Eugène, vous n'êtes pas encore satisfait, et si vous voulez que je m'élève plus haut, et que je choisisse un exemple de plus grande autorité que celui des anges et des saintes Ecritures, je dis que ma méthode, ma façon de raisonner ; sur l'existence divine est la méthode de Dieu même ; que tout Dieu qu'il est , il n'a point eu d'autre argument ni d'autre démonstration pour manifester aux hommes sa Divinité et pour convertir tous les peuples, que celui-ci ; pourquoi voulez-vous que j'en cherche un autre pour vous seul?
Pour moi, dit Léonce? Et pour qui donc , re*
prit Eugène , puisqu'au moins à l'endroit où noUs sommes, personne ne la demande et ne paraît en avoir besoin, sinon vous ? N'est-il pas vrai, Monsieur, qu'il n'y a point de nation qui ne sache et qui ne confesse que Dieu est? Les Païens l'ont su , les Juifs , les barbares , les sauvages, les Indiens , les Africains , tous les habitants de la terre connaissent depuis six mille ans qu'ils ont un Créateur qui les a tirés du néant. C'est le premier et le plus indubitable article de toutes les religions des hommes; et cependant pas une de toutes ces nations n'a jamais ouï philosopher là-dessus de la manière qu'on le fait dans les écoles, et que vous désirez que je le fasse devant cette illustre compagnie. Elles n'ont point entendu parler de la nécessité de VEtre absolu , ni de la non implicance ^ en sa définition , ni de Y impossibilité des causes infinies en nombre, ni de l'impossible infinité des successions , ni de tous les autres arguments inlentés par la logique artificielle des académies. Seulement elles ont regardé le ciel et le soleil , et en les regardant, elles ont senti naître dans leurs esprits cette science céleste , avec un instinct qui les invitait à adorer leur Créateur et à l'honorer par des sacrifices. Cette vue seule a eu le pouvoir d'éclairer le reste des hommes , et de les attirer à la connaissance de Dieu : donc, elle doit avoir le pouvoir et la force de vous y attirer vousmême; donc, j'ai sujet de m'y fier, et d'établir sagement sur elle seule mon espérance de réussir envers vous par cet entretien. Je ne me fie qu'à elle , et je confesse que j'aurais tort et que je TOUS trahirais, si j'en employais une autre.
Ainsi donc, ajouta-t-il en continuant de parler à ce même gentilhomme , si vous avez quelque doute, et si vous voulez maintenant apprendre de moi , toute mon industrie sera de vous conduire
à l'école où les hommes ont commencé d'apprendre la science que vous ignorez. Je vous mènerai dans quelque campagne d'où nous puissions voir la vaste étendue du ciel et des éléments, et là , je vous dirai ce que je vous ai dit dès le commencement de ce discours: Regardez , et arrêtez-vous un peu durant quelques moments à contempler avec un esprit îiumble et soumis. N'en doutez point , Monsieur , cette vaste immensité du ciel, cet éclat de tant de lumières incorruptibles et disposées en un si bel ordre, ces courses périodiques des planètes, cette succession réglée des jours et des nuits, cette variété de tant de biens que produit la terre ou qui sortent de la mer, et qui paraissent dans les autres éléments, tant de magnificence et tant de miracles formeront bientôt en votre esprit l'argument démonstratif que vous cherchez, et dans votre conscience, la confession que Dieu y cherche et qu'il n'y a jamais vue : vous direz avec David : Confitebor tihi quia terribiliter magnificatus es : mirabilia opéra tua, et anima inea
cognoscit nimis.
Eugène étendit ces considérations, conduisant l'esprit de Léonce aux endroits de la terre qui lui semblèrent avoir des traces de la Divinité mieux marquées et plus évidentes , comme dans les jardins et parmi les fleurs, où il le pria de remarquer que Dieu, qui veut être vu partout, avait particulièrement taché de se rendre visible et aimable à l'homme dans les plus petites créatures, imprimant sur les feuilles des lis et des roses tout ce que leur faiblesse peut recevoir , et tout ce qu'elles peuvent porter des impressionsdesabeauté souveraine.
Il termina son discours en regardant ce jeune seigneur d'un œil où il y avait quelque chose de plus doux et de plus charmant que son éloquence;
et il semble que ce fut de cet œil doux et modeste plutôt que de sa voix que sortirent ces deux mots, qu'il emprunta à la mère des Macliabées : Peto , îiate , ut ad cœlum et ad terrain aspicias , et ad omnia quœ iîi eis sunt , et intelligas quia ex ni" hilo fecit illa Deiis, Mon fils, je ne vous demande qu'unegrâce : c'est que vous contempliez le ciel et la terre , et que vous laissiez entrer dans votre esprit les pensées et les lumières qui sortiront de là, et qui vous découvriront combien il a fallu d'intelligence pour méditer et pour disposer ce chefd'œuvre , combien de puissance et de force pour le produire , et pour tirer du néant tant de beautés et tant de miracles.
Au moins, ajouta-t-il, souvenez- vous de ce qu'a dit Tertullien , que le premier et le plus riche partage qui échut à votre âme lorsqu'elle entra dans le berceau et qu'elle commença de voir le soleil, fut de connaître le Créateur, et d'apprendre qu'elle était née pour l'aimer. Âniniœ dos a principio scientia Dei. Partage glorieux, que ni le temps, ni la mort , ni l'éternité ne vous raviront jamais. C'est néanmoins ce que les libertins entreprennent de vous ravir par leurs louanges et par leurs caresses : ils ne vous approchent et ne vous flattent que pour flétrir dans vous cette fleur de votre esprit pur et divin. Repoussez-les, Léonce, et ayez horreur que ces inventeurs de corruptions et d'impiétés exécrables s'adressent à une âme noble comme la vôtre, et qu'ils viennent chaque jour abuser d'elle comme d'une esclave publique, abandonnée à leurs profanations et à leurs sacrilèges. Regardez-les, et en même temps, si vous pouvez vous souvenir de la sagesse et des autres grâces qui parurent en vous lorsque vous entrâtes à la cour, regardez-vous vous-même, et considérez l'état où vous êtes depuis les années que ces
malheureux ont commencé de vous connaître et de vous inspirer leurs maximes.
Vous, Monsieur, à qui Dieu a donné de l'esprit et du courage, de la noblesse , des richesses, de la réputation et de la santé, tout ce qu'un homme de votre naissance peut désirer de biens etd'honneurs , vous qui, dans les compagnies, pouvez être appelé le bien-aimé du ciel, et qui souvent, entre tous les gentilshommes qui s'y rencontrent , n'en voyez peut-être aucun que Dieu ait plus aimé ni plus favorisé que vous : pourquoi faut-il que, dans ces compagnies-là , s'il y a quelque mot à dire contre la conduite de sa providence , quelque doute à former contre les vérités de son Evangile, quelque impiété curieuse à inventer contre les mystères de sa religion, pourquoi faut-il que ce soit vous qui entrepreniez (!d le faire, et qui donniez ce scandale aux angf^s et qui le donniez à la cour? La cour sait elle-niénie ce que vous devez à Dieu, et vous voulez qu'elle le sache, car un de vos soins les plus ordinaires est de lui mettre devant les yeux ce ({ue vous avez dans l'àme de grand , d'illustre et de plus digne d'être admiré. Elle vous regarde en effet, et c'est elle qui, en voyant dans toute votre personne des qualités excellentes et de rares bienfaits du Créateur, voit en même temps dans toute votre conduite des ingratitudes et des trahisons contre cet adorable bienfaiteur. Je vous prie, Léonce , tandis que vos amis se taisent par respect et qu'ils vous dissimulent la vérité, de vous écoutei* au moins vous-même , et de vous entretenir durant trois ou quatre moments avec votre conscience sur ces deux paroles d'un philosophe chrétien : Quulquid est in me^ est a Dec; (juhhjuid n me , contra Dcum , tout ce que je suis vient de Dieu , et tout ce que je fais est contre Dieu.
Ceci, et ce qui avait été dit auparavant, fut dit par Eugène d'une manière si respectueuse et si honnête, que, tandis qu'il parlait, Léonce, qui ne pouvait pas fermer les oreilles , fit juger, par son silence et par l'état de son visage , que son esprit s'ouvrait aussi, et qu'il s'appliquait à écouter et à considérer.
Le théologien s'en aperçût, et c'était ce qu'il attendait depuis le commencement de leur conférence pour venir à son point. Il savait bien ce que j'ai dit, qu'il ne faut pas apporter aux pécheurs superbes ni aux autres qui veulent disputer contre Dieu, les raisons de la science divine, parce qu'ils ne pensent qu'à les repousser, qu'à fermer leur esprit et à le rendre impénétrable aux lumières de la vérité. Comme il vit donc l'entrée ouverte, et qu'il se tint assuré qu'aucun mot ne se perdrait désormais, il approcha le plus discrètement qu'il put , et se mit enfin à proposer en forme les preuves et les démonstrations ordinaires dont se servent les scholastiques pour faire confesser que Dieu est. Un sentiment d'inclination qu'il avait pour ce jeune seigneur l'aida beaucoup à les expliquer et à les pousseï' fortement dans cette âme, qui les avait toujours jugées faibles , parce qu'elle avait toujours tâché de les affaiblir , et qu'elle ne les avait jamais écoutées que pour les combattre.
Monsieur, lui dit-il, j'ai parlé jusqu'à cette heure comme je devais, en vous avertissant de regarder le ciel et le monde , puisque les démonstrations dialectiques que vous avez entendues de moi, et que vous avez désiré que je tirasse des livres des philosophes chrétiens , y sont marquées visiblement , et que vous les y pouvez lire vous-même et de vos propres yeux. Vous y voyez un ordre parfait , et une multitude infinie de choses diffé-
rentes admirablement bien arrangées : donc, vous y voyez un argument en forme , pour ainsi dire, et un syllogisme composé de trois assertions évidentes et indubitables.
Tout ce qui est arrangé en bel ordre est arrangé
par une intelligence :
Or^ est-il que les parties du monde sont bien
arrangées :
Donc, etc.
La première proposition est certaine, car s'il est impossible de voir dans quelqu'une de vos lettres sept ou huit lignes bien composées , sans y voir aussitôt qu'il y a dans vous une raison qui a conduit votre plume, et si ce serait folie de soupçonner que quelque hasard aurait dressé cette lettre, et que chaque parole se serait mise d'elle-même ou trouvée hasardeusement à sa place , pensezvous qu'en voyant dans l'univers ce nombre infini de tant de choses, si grandes, si magnifiques et si sagement assemblées, il soit possible de ne pas voir d'abord que c'est une raison éternelle, une intelligence souveraine et impeccable, qui a tout arrangé et disposé de la sorte? Et ne jugez-vous pas bien que de soutenir, ou seulement de songer que cela s'est fait par hasard , c'est un songe de bète ou de frénétique P
Quelques-uns de ces gentilshommes voulurent voir s'ils ne pourraient point ébranler cette première proposition de syllogisme, et commencèrent à dire quelque chose. Eugène prévint la dispute en les engageant à écouter un petit discours qu'il leur fit, et par lequel il mit évidemment devant leurs yeux la vérité de cette maxime éternelle et inébranlable , qu'il est impossible qu'il y ait de l'ordre dans aucune multitude . sans que les par-
46 ENTRIiTlEN I.
lies de l'ordre aient une raison en elles-mêmes, et qu'elles s'entendent les unes et les autres, ou bien sans qu'il y ait au-dessus d'elles une raison suprême qui leur a donné leur rang et assigné leur emploi.
Eugène étendit son explication autant qu'il le jugea nécessaire , et il la termina par ces deux mots qui revenaient à ce qu'il avait dit auparavant. Je parle trop, dit-il, sur un sujet où le Sage m'avertit qu'il n'y a qu'une seule parole qui doive ctre dite aux athées. Je cherche cette parole, mais j'ai de la peine à la trouver : il fiiut, s'il vous plaît, que vous me la suggériez vous-même. Vous le pouvez, Messieurs, vous qui, en d'autres et semblables occasions, savez si bien parler à ces sortes de personnes , et leur donner le vrai nom qui leur est propre. Lorsqu'un homme vient vous assurer que les pierres d'un palais ont été taillées et placées fortuitement , sans qu'aucun architecte ni aucun ouvriery aient mis la main, vous îi'avez point d'autre réponse à lui faire que de l'appeler un fou ; et si quelqu'un vous disait la n)éme chose, seulement d'un petit château de carte, que le hasard l'aurait bâti, n'est-i! pas vrai que vous kii répondriez la même chose, et que vous n'écouteriez sa proposition que comme le discours d'un homme enivré ou d'une brute endormie? Il faut donc, s'il vous plaît, quand quelque libertin me vient soutenir que le ciel, les étoiles, les planètes, et toutes les autres parties de ce grand palais du monde, ont été formées et disposées par un accident imprévu ou par le caprice du hasard, sans qu'aucune sagesse s'en soit mêlée, il faut que vous me suggériez un nouveau nom que je puisse donner à la proposition decet homme-là, car, assurément, le mot de folie, de fureur, de brutalité, n'est point assez fort pour exprimer une extravagance si horri-
EXTRETIEÎT T. ^J
Lie et si monstrueuse! Quel est donc ce mot? Je ne le sais pas, Messieurs. Sacliez-le, s'il est possible, et dites-le-moi : je le dirai aux athées , et ce sera tout mon discours contre leurs raisonnements, et toute ma réponse à leurs questions , qui vaudra mieux sans comparaison, à leur égard, que ce que j'ai dit jusqu'à cette heure et ce que je pourrais dire désormais.
Il poursuivit, et montra que les autres arguments de la philosophie étaient tirés du même principe, et qu'ils étaient visibles et intelligibles à tous ceux qui ouvraient les yeux. Il serait long de rapporter son discours : il suffit de remarquer qu'il ramassa en assez peu de paroles ce qui se dit de plus considérable durant les disputes , sans omettre aucune des preuves et des convictions ordinaires. Il s'arrêta principalement à faire voir qu'il fallait nécessairement que quelque chose que nous ne voyons pas, fut immuable et éternelle, et appuyée éternellement sur elle-même , parce que les choses que nous voyons sont mobiles : et de là, se faisant ouverture pour entrer en la plus importante démonstration qui regarde la création du monde et sa sortie du néant , il prouva à ces Messieurs que les mouvements circulaires tie ce même monde, ses mouvements successifs, interrompus, réguliers et déréglés, et que chaque défaut de chacune de ses parties, faisaient connaître démonstrativement qu'il n'était ]K)iiit éternel et qu'il avait commencé d'être : d'où enfin il tira sa conclusion, que ce monde avait reçu son existence par l'action d'un Créateur plus ancien que lui , de telle sorte que les yeux qui nous font voir qu'il y a un ciel et une terre, nous font voir nécessairement qu'il y a un Dieu, et que rien ne serait aujourd'hui et ne pourrait être demain , si ce Dieu n'était pas avant le temps et depuis rétcrnitc.
Il n*omit pas aussi cet autre argument qui a tant de fois convaincu les plus obstinés et les plus déraisonnables , que la multitude des prophéties qui ne peuvent être inspirées que par un Dieu présent à chaque année de l'avenir; la multitude des miracles et des actions qui surpassent infiniment les forces de la n.'iture ; la variété des religions, qui visent, quoique par des voies illégitimes, à une même dernière fin; le consentement des nations et des peuples, et leur conformité en l'adoration d'un Maître universel et éternel , ne nous peuvent pas tromper : Quod enim natura universaliter et naturaliter confitetur^ necesse est uerum esse : ciim naturam naturaliter et unîversaliter mentiri impossihile sit,
Léonce interrompit Eugène par un soupir qui fut mêlé de quelques paroles et de quelques larmes : Il est aisé, dit-il, de prouver et d'enseigner qu'il y a un Dieu : mais hélas ! Eugène, qu'il serait doux de ne le point apprendre, et que c'est une chose étrange et cruelle que, durant le peu de plaisirs dont nous tâchons d'adoucir les amertumes de cette vie misérable , on vienne sans cesse nous tourmenter par les menaces d'une justice infinie, et que nous n'entendions parler ici-bas que d'enfer et d'éternité! O prêtres, ne sera-t-il jamais possible que vous consentiez à nous accorder une de ces deux grâces: ou que vous nous disiez qu'il n'y a point de péché au monde, et que Dieu nous permet de faire ce qu'il nous plaît, ou que vous permettiez que nous disions qu'il n'y a point de Dieu? Au moins taisez-vous, et ne vous efforcez pas , par tant de bruits que vous faites dans les éû^lises et dans les maisons, de troubler l'unique repos que nous ayons avant la mort, qui est de nous oublier de cette vérité.
A quoi vous servirait notre silence, répond Eu-
gène? Ce n'est point notre voix qui vous trouble et qui vous réveille, c'est la voix publique de la nature et de la gnice ; c'est par les cris qui retentissent de toutes les parties de l'univers que vous apprenez qu'à chaque endroit où vous êtes , il y a un Dieu qui vous regarde , et qui connaît vos pensées et vos actions. Si ces bruits-là vous importunent, et si vous voulez, périr sans qu'on vous éveille et qu'on vous avertisse de votre malheur, faites taire le ciel et la terre, ou cachezvous au soleil, s'il est possible. Eteignez, dit Saint Chrysostôme, tous les flambeaux du firmament, et ne laissez paraître aucun astre aux endroits où vous serez : partout où leurs lumières vous pourront atteindre, ce seront elles-mêmes qui, entrant dans vos yeux et dans votre esprit, y feront entrer malgré vous la connaissance qui vous inquiète, et qui vous découvriront sensiblement la majesté du Maître que vous devez craindre et qui vous attend pour vous juger! Onines homines uident Deum^ dit le patriarche Job, qui ramasse dans ces deux paroles ce que j'ai dit jusqu'à cette heure. Tous les hommes voient Dieu, c'est-à-dire voient par leurs yeux qu'il y a un Dieu.
Ces paroles donnèrent sujet à quelqu'un de ces mêmes gentilshommes de faire une repartie qui témoignait je ne sais quelle sorte de chagrin , et qui fut désormais toute la réponse qu'ils voulurent donner aux arguments qu'ils avaient si fort attendus. Ce gentilhomme dit qu'il lui semblait étrange que plusieurs excellents esprits, dont les yeux étaient ouverts et pénétrants autant que ceux de personne, ne découvrissent point ce Dieu qu'il était si aisé de voir, et que, dans le monde, ils ne vissent rien que le monde.
Vous voulez dire, repartit Eugène, que ce sont les plus forts esprits et les plus éclairés qui ne con-
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iiaissentpointcleDieu. Monsieur, je vous étonnerai peut-être de croire que ceux-là ont véritablement de l'esprit, et de ne vous point disputer cette proposition.
Ce n'est pas qu'il ne soit vrai que les deux ou trois athées que l'antiquité a connus ont été deux ou trois philosophes qui apprenaient à étouffer dans eiix la honte que nous avons du crime et de la folie, comme un Diogène cynique, un Protagoras, un Epicure; que les quatre ou cinq autres que l'histoire de l'empire a remarqués , ont été quatre ou cinq monstres de luxure et de cruauté, et de vrais parricides du genre humain , haïs de tous les siècles, comme un Caligula, un Héliogabale, un Gopronyme, un Frédéric; que les cinq ou six de cette faction qui ont paru dans ces derniers temps, n'ont été que des infâmes qui servaient de poètes et de bouffons, ou de chiens de chasse aux jeunes gentilshommes de la cour, d'autres semblables criminels qui ont fini par la corde ou par le feu , et qu'enfin ceux que nous connaissons aujourd'hui de la même secte, sont de vrais cadavres vivants , des hommes pourris et corrompus jusqu'à la moelle des os, sans honte, sans conscience et sans honneur, qui n't)nt plus rien de l'homme que la figure ; et que c'est une chose étrange qu'un gentilhomme qui, durant une débauche, aura en tendu deux ou trois de ces Lapiihes, parmi les jurements de démons et les insolences de leur ivrognerie, proférer quelque nouvelle impiété contre la religion, s'en viendra nous dire que ce sont là les grands génies du siècle , les dignes maîtres de la philosophie , et que nos Aristote , nos Platon, nos Salomon , nos Augustin> nos papes, nos prélats, nos rois, nos conciles, nos nations et nos mondes ^ qui reconnaissent et
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qui adorent un Dieu , sont les faibles esprits et les simples tronipés par des opinions imaginaires!
IMais non, dis-je, je ne veux pas vous contredire en ceci , et même je vous avoue qu'il y a, dans la cour et ailleurs, des esprits subtils et des gens couverts des apparences de la sagesse et de la modestie, qui souffrent des doutes et des incertitudes touchant la Divinité, et qui, tandis qu'ils font comme le peuple dans les églises, disent secrètement en leur àme : Si est scicntia in excclsoP Je ne nie point que ce sont des gens d'esprit , et j'approuve tout ce qu'il vous plaira de croire el de dire en leur faveur. PJais c'est de là que je vois naître une lumière merveilleuse pour la consolation des Saints, et que j'apprends que leur incertitude et leur athéisme sont une des plus certaines preuves et un des plus solides fondements qui soutiennent les vérités de noire théologie.
Messieurs, ces beaux esprils ont commis dès leur jeunesse de grandes fautes contre la pudeur; ils en commettent encore chaque jour, profanant dans leurs personnes tout ce qu'il y a de saint et de sacré, sans qu'ils se soucient d'aucune loi, et sans qu'il y ait désormais aucune action en leur vie qui ne soit outrageuse à la nature et qui ne crie vengeance. S'il y a un Dieu au ciel et s'il y a un juge de la nature et de la raison offensée, il doit écouter cette voix de Sodome, et punir terriblement ce désordre. La plus terrible malédiction de Dieu, et le coup le plus effroyable de sa colère , est de se rendre invisible sur la terre, et par l'éloignenient de toutes les lumières divines, frapper les esprits criminels d'aveuglement , comme il fit aux Sodomites : Percussit cos cœcilalc a Diiiiiino usque ad nmxiinum : donc, partout où nous voyons la rencontre de ces grands péchés, avec celte jj;rande et redoutable puuitiou
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de ces saletés horribles, avec cet athéisme et cette ignorance du Créateur , nous voyons l'évidente preuve d'une justice éternelle.
Or est-il qu'on voit l'un et l'autre dans ces incrédules dont vous parlez et dans ces beaux esprits du temps : on y voit, d'une part, les insolences et les impiétés extrêmes ; leurs discours et leurs actions ne sont que des scandales et des crimes de lèse-majesté divine. Ce sont eux qui, sous leurs mines de cavaliers et de courtisans, ramassent en leurs personnes tout ce qu'il y a eu de nouveaux péchés et d'inventions abominables dans les siècles des Tibère et des Néron ; les profanations de sexe et de sang, les corruptions, les brutalités, les sacrilèges, tous les désordres qui poussent vers le ciel des voix d'accusation et des cris de vengeance, sont aujourd'hui leurs passe-temps et leurs modes particulières !
D'une autre part, comme vous assurez, ils protestent qu'ils ne voient rien en regardant le monde, et ils se déclarent ouvertement les ennemis du Créateur et les apostats de sa religion. Ce sont eux qui sont les grands athées du siècle et les plus hardis blasphémateurs, les braves et les intrépides qui ne craignent ni le jugement, ni l'enfer, ni l'éternité , qui défient la justice, qui censurent la Providence, et qui font gloire de mépriser ce que le peuple adore.
On voit, dis-je, en leurs personnes, et le péché le plus digne de châtiment, et le châtiment le plus funeste et le plus terrible.
Que reste-t-il à conclure, sinon, non pas qu'il n'y a point de Dieu parce que ces athées sont de beaux esprits , mais qu'il y a un Dieu et un juge éternel et infiniment redoutable, parce que ces beaux esprits sont des athées. Excœcauit cos, et nescieriint sacramenta Del.
Ils sont subtils, il est vrai; ils ont iRVue per-
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cante et claire : mais quand le soleil a disparu et que les flambeaux sont éteints , que peuvent-ils voir, et que sont alors leurs beaux yeux et leur excellente vue, sinon aveuglement? Ils ont d'admirables lunettes pour connaître ce qui se passe là-haut et pour contempler les astres, mais Dieu leur envoie des nuées et couvre le ciel : que sont toutes leurs visions, sinon ténèbres? Ils ont un esprit savant et sublime, mais Dieu leur envoie un sommeil : que sont toutes leurs pensées, sinon des songes? que sont leurs raisonnements et leurs conclusions démonstratives , sinon des rêveries et les courses extravagantes d'une imagination égarée? Ils ont un beau corps , mais leur âme se retire : qu'est-ce. que ce corps, sinon pourriture? Ils ont une belle âme , mais Dieu la délaisse : qu'est-ce que cette âme, sinon ignorance, athéisme, impiété? et c'est QC qu'ils prennent pour être la marque de leur bel esprit! Quelle marque. Messieurs, et quelle frénésie de s'y laisser tromper! Quel déplorable aveuglement de les estimer davantage parce qu'ils n'ont point de Dieu, et de ne pas sentir que c'est cela qui doit les faire fuir comme une peste publique !
La dame, surprise et ravie de voir ses pensées et ses intentions si bien devinées par cet inconnu , l'écoutait comme on écoute un homme envoyé de Dieu. Léonce était étonné de lui-même, se voyant sans paroles dans un sujet où il s'était exercé et signalé tant de fois. Son maître d'escrime en cessortes de disputes, je veux dire Tiburce , ne l'était pas moins , et n'avait pas grilid désir de se déclarer et de rompre le silence. Néanmoins, comme il se sentit ob.iigé de venir à son secours, il pritenfin la parole, et renfermant sous une froideur affectée la bile ardente qui s'était ramassée dans son cœur durant le discours d'Eugène, mais que la présence
d'Auguste ne lui permettait pas de laisser sortir, il avança modestement la proposition qui va suivre.
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