‹ Le theologien dans les conversations avec les sages et les grands du mondeChapitre 12 sur 23 · DU PÉCHÉ ORIGINEL · texte numérisé non relu

DU PÉCHÉ ORIGINEL

Cette conférence fut tenue clans une maison des plus renommées tle France , dont le maître possédait une des premières cliarges de la couronne.

Eugène, qui avait promis à ce seigneur , que nous appellerons Eutime , d'y aller passer deux ou trois jours, n'oul)lia pas sa promesse : il s'y rendit à l'heure qu'on l'y attendait , et il y trouva une grande compagnie, qui d'abord lui fit juger qu'il y entrait comme dans un champ de guerre, et qu'il devait se résoudre et se préparer à combattre pour la vérité. Je ne puis dire ce qui se fit à son arrivée : il est aisé de le penser. La matinée (Ui jour suivant se passa en des entreliens particuliers, où il ne fut rien dit qu'on ait j'igé devoir cire remarqué. On ne parla même, durant le repas, que de choses indifférentes, mais à la fin, lorscpi'on se levait, il se présenta inopinément un sujet de conversation digne de cette noble assemblée, et digne de la sagesse et de l'esprit de ceux qui parlèrent. On y proposa diverses (juestions très-curiensCs, et l'on y entendit des réponses et des vérités (jui méritent d'être sues.

L'occasion ayant voulu qu'on dît je ne sais quoi contre les femmes , et le discours étant terminé sur le sujet ordinaire , qu'elles sont la cause de beaucoup de maux , une dame d'esprit , et fort adroite, cpii entreprit de les défendre, après quantité de raisons très-bien soutenues , poussa laffaire et la question le plus loin (ju'elles pou-

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valent aller : elle avança qu'elles ne sont la cause d aucun mal, et apporta pour preuve que tous les maux viennent du péché originel , et que ce péché ne vient point des femmes. Sur quoi Ëutime paraissant un peu étonné , elle soutint sa parole par une proposition qui fit taire les plus hardis et les plus habiles. N'est-il pas vrai , dit-elle , que si, après la faute d'Adam et d'Eve, Adam fut mort avant qu'il eût été père d'aucun enfant, et si Dieu eût créé un nouvel homme saint et fidèle pour être le mari de la veuve, les enfants d'Eve nés de ce second mariage seraient nés sans être coupables ni misérables, et qu'il n'y aurait point eu de péché originel ? Ce fut une chose remarquable que, quoiqu'il y eût là quantité de gens d'esprit , il n'y eût personne qui osât répondre, et que, comme chacun craignit qu'en disant trop promptement son avis , il ne fût obligé de se dédire, chacun s'arrêta pour examiner ses pensées y et quelques moments se passèrent sans qu'on entendît aucun mot.

Un chevalier nommé Hercule , qui voulut parler le premier, ne parla pas sagement. Ce gentilhomme inconsidéré , et peu réglé dans sa conduite , s'était acquis quelque réputation parmi les savants et les curieux. : il se trouvait en leurs assemblées , et il y disait assez bien , particulièrement aux occasions où il fallait discourir sur les textes obscurs des poètes grecs et latins : il entendait ces livres-là mieux que l'Evangile et que la doctrine de l'Eglise, dont néanmoins il parlait souvent , et d'ordinaire très-mal à propos. Il ne pouvait souffrir qu'on entreprît de le convaincre d'aucune de nos vérités chrétiennes autrement que par des raisons, ni qu'on lui dît : Croyez. Il voulait qu'on montrât les choses à ses yeux, et il semblait être persuadé qu'un homme sage devait at-

tendre quand il verrait le paradis ou l'eu fer à dire assurément qu'il y a un paradis et un autre monde que celui-ci. La jeunesse et la vanité lui avaient inspiré ces maxime^s , que les fréquentes conversations du Cardinal du Perron lui firent depuis quitter pour reprendre les maximes de l'école et de la sagesse de Jésus-Christ.

La réponse qu'il fit à la dame qui avait proposé la question fut qu'il confessuit que les femmes étaient très- innocentes du péché originel. Mais , Madame, ajouta-t-il , faites-nous la même grâce , s'il vous plaît, et dites que les hommes sont innocents du même péché. Je m'en garderais bien, lepondit-elle ! je dirais qu'il n'y a point de péché originel , et vous trouveriez ce que vous cherchez: une femme folle , qui ferait ce que vous faites , et qui se mêlerait d'inventer des hérésies et des manières nouvelles de corrompre la religion et les mœurs des jeunes hommes et des jeunes filles qui l'écouteraieut.

Cette réponse, adoucie parles grâces d'un sourire modeste, ne rendit pas le chevalier plus scrupuleux ni plus sage : il demanda à la dame d'où elle savait que ce fût une hérésie de croire iju'il n'y a point de péché originel et de qui elle l'avait appris. La dame, plus subtile et plus éclairée que ce courtisan pointilleux, vit tout ce qu'elle devait voir en celte rencontre, et fit une repartie qu'il n'attendait pas. INIonsieur que vous voyez, dit-elle en montrant Eugène , sait celui de qui je l'ai appris : demandez-le-lui, s'il vous plaît.

jMonsieur que je vois , répondit Hercule parlant à lu dame , me dira que vous l'avez appris de l'Église. Sans doute, repartit Eugène, mais j'ajouterai que l'Eglise n'enseigne rien qu'elle n'ait appris de Dieu , et que , parmi les Chrétiens , lorsqu'il se trouve quelqu'un cjui refuse d'écouter et d'np-

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prouver ce qu elle dit, à moins qu'il ne soit excusé par la folie, nous avons droit de l'accuser d'être hérétique , et que peut-être nous n'avons pas tort de soupçonner qu'il n'a ni religion ni conscience. Je ne pense pas, repri£ Hercule, qu'il y ait en cette compagnie aucune de ces sortes de personnes, mais je sais qu'il y a des hommes d'esprit et d'honneur qui se plaignent respectueusement et sagement que c'est parmi nous une sujétion bien rigoureuse, que dès qu'on nous déclare qu'une proposition est enseignée par l'Église, il faut que la raison se taise et que les gens les plus éclairés se ferment les yeux pour croire aveuglément les choses les plus incroyables et les plus contraires au bon sens et au jugement. J'ose même soutenir, poursuivit-il, à l'égard du sujet dont nous parlons, que notre raison , aidée par les lumières de la nature , ne voit rien entre les articles de la foi qu'elle désapprouve davantage, ni rien qu'elle comprenne moins, et qu'elle puisse moins expliquer que ce péché vraiment incompréhensible que nous contracLons en notre naissance.

Saint Augustin, répondit Eugène, qui fut un des plus éclairés d'entre les hommes, n'était pas de votre avis ; voici une de ses paroles digne d'être preieree a toutes les plamtes de ces sages aveugles qui accusent la doctrine de l'Eglise d'être contraire à la raison et à la sagesse. Il dit que plus un homme a d'esprit et de jugement, plus il est convaincu, par ses lumières naturelles et par son expérience , qu'il y a dans nous une corruption et un péché qui viennent d'ailleurs que de nousmêmes. Hercule, se croyant offensé par ces paroles , perdit le respect : Je soutiens, dit-il ^ la proposition que j'ai avancée ; et puisque vous êtes du nombre de ces grands esprits qui la condamnent, c'est à vous de la combattre, à moi de la

detenrlre et de vous repondre. Eugène, qui n'avait pas envie de disputer ni de discourir sur ces matières , dont on ne peut parler sérieusement ni fortement qu'avec des gens d'étude, et d'école, tendit la main au chevalier , lui demanda la paix, et puis il le quitta , et vint à la dame pour répondre à sa proposition toucb.ant l'innocence des enfants qui seraient nés d'un second mari de notre première mère. Mais flercule lui ayant fièrement reproché qu'il voulait fuir , et témoigné même par (juelques gestes qu'il se glorifiait déjà de cette fuite prétendue , il fut ohligé de retourner et de lui faire connaître qu'il ne craignait pas : joignez à cela qu'il s'aperçut que c'étaient les vœux de la compagnie, et que tous les yeux l'avertissaient qu'on verrait avec plaisir la présomption et l'imprudence de ce sophiste incorrsidéré traitées comme elles le méritaient.

Mais tandis que le théologien respirait, et qu'il massait les forces de son esprit pour faire l'apologie delà vérité le plus hautement et le plus dignement qu'il serait possible, Hercule prit le loisir d'expliquer son sentiment, et se mit à raisonner sur l'histoire de la pomme, et sur cette fatale désobéissance d'Adam , dont nous devenons coupables sept ans avant que nous ayons la pensée et la liberté de la commettre, et six mille ans depuis qu'elle a été commise. Il tacha de montrer que les actions de chacun ne peuvent revivre non plus que les taches et les ombres qui les accompagnent, et qu'au moment qu'elles sortent des mains ou du cœur de l'homme, quoique leur effet demeure, elles entrent dans un néant dont elles ne sortiront jamais.

Il était en ceci logicien et discourait avec quelque ordre , mais ces syllogismes ne parurent pas si dangereux que les égarements de sou esprit sur

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l'histoire du serpent, ni que ces censures emportées et satyriques contre nos plus savants interprètes, auxquels il imputait d'avoir inventé ce qu'on impute à Joseph , qu'en ces premiers jours de la création, les bétes parlaient comme au siècle d'or, et qu'elles vivaient familièrement avec l'homme.

Il censura aussi l'opinion de Saint Éphrem, que le démon avait enseigné surnaturellemeut au serpent à former des mots : il prétendit aussi que, selon l'opinion de Saint Basile , le serpent fut choisi pour tenter la femme, parce qu'il avait une langue douce et flatteuse, et qu'il était le plus beau des animaux et le plus semblable à l'homme , ayant le corps droit et les yeux tournés vers le ciel , mais que cela lui fit perdre sa taille et sa voix, et que la justice divine le changea dès l'heure même en ce monstre hideux et rampant que les hommes ne peuvent plus regarder qu'avec aversion et horreur. Les jeux et les divertissements de Luther là-dessus, les blasphèmes des Albigeois, les impertinences des Orphites, les rêveries des rabbins, les superstitions des Egyptiens et des Maures , servirent d'une ample matière à l'impiété de ce chevalier , aussi bien que la réflexion qu'il fit, lorsque, pour affaiblir la vérité de ce que nous disons des effets et des suites déplorables du péché, il remarqua que la coutume de la religion et de la poésie était d'attribuer nos expériences d'aujourd'hui et toutes les productions naturelles à des miracles anciens, et d'inventer, sur l'origine de chaque chose, des métamorphoses et des fables: Utperfabalas primordia reruni facîant augustiora.

Il parla longtemps. Après qu'il l'eut fait avec la liberté et de la façon qu'il voulut , le premier mot de la réponse d'Eugènele surprit. Monsieur, lui dit-il clairement et en deux mots , je soutiens que quiconque nie la vérité du péché originel est

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un athée , que les rellgloiis qui ue l'ont point connue ont été des alliéismes , et que la noire sctile est véritable et divine, parce qu'elle seule a découvert ce secret, et qu'elle le propose comme un des plus importants articles de ses révélations et de sa théologie.

Je le verrai volontiers , repartit Hercule, et je me présente hardiment pour soutenir cette querelle, et pour montrer que les autres religions et les autres philosophies ne sont point coupables conlre la Divinité, parce qu'elles n'ont point connu ce péché, (jue nous appelons l'héritage éternel des enfants d'Adam.

Kugène avança la proposition que je viens de dire , et ouvrit cette magnifique entrée de dispute, afin d'y attirer son philosophe, et de se divertir, en l'engageant et en le faisant courir dans un labyrinte où il jugeait qu'il ne trouverait point d'issue. L'intention ou l'industrie de ce sa<;e combattant était que le jeune athlète se mît hors d'haleine et hors de combat par ses courses, et qu'il fut contraint de se reposer, et de «tarder le silence lorsqu'il viendrait au point de l'a flaire , et qu'il découvrirait à la compagnie les secrets mystérieux et les grandes et augustes vérités qui sont contenues dans la doctrine du péché originel.

Soutenez donc, lui dit-il, la querelle de Socrale et de Pythagore, je soutiendrai celle de Saint Paid, mais à condition que vous ne vous servirez pas de son épée. Laissez-moi nos armes, s'il vous plaît, et gardez-vous bien, durant l'explication des questions (jue je vous ferai, d'avancer aucune parole qui ne soit tirée de notre Evangile ou de nos écrits. Faites le philosophe païen , je ferai le philosophe chrétien, et j'espère que la compagnie connaîtra (pie votre pbilosophie est une philosophie d'athée. Ma pensée n'est pas (|ue les anciens

pliilosoplies aient été coupables d'à théisme parce qu'ils n'ont pas connu la faute d'Aclam et qu'ils n'ont point ouï parler du péché originel : je dis seuleniejit que ceux qui enlreprenuent de nier cette doctrine et de la combattre s'engagent dans la nécessité de nier qu'il y ait un Dieu créateur du monde et de l'homme , ou du moins, dans la nécessité de l'offenser par un horrible blasphème, en l'accusant de sacrilège et d'impiété.

Le défi étant fait et la condition reçue, la compagnie prêtant un silence curieux et une attention favorable : Ma première question , dit Eugène, est de vous demander quel est le plus excellent ouvrage du Créateur, ou quelle est la première et la plus noble des créatures d'ici-bas, et celle qu'il a destinée pour être au-dessus des autres.

Hercule , sans délibérer , répond que c'est l'homme, et ajoute qu'il n'y a jamais eu de philosophie ni de religion qui n'aient dit la même chose.

L'homme, poursuit Eugène , en l'état où il est, sans parler de ce qui était possible , a-t-il été créé pour une fin glorieuse, je veux dire pour parvenir à la connaissance de la vérité suprême et à la possession d'un vrai bonheur ? Dieu a-t-il aimé l'homme en le créant ? lui a-t-il donné une âme immortelle et incorruptible? lui a-t-il préparé d'autres plaisirs que ceux d'ici-bas , et a-t-il prétendu qu'il en eût la jouissance et qu'il devînt quelque jour parfaitement heureux ?

Hercule, qui ne voulait pas éloigner le discours de son sujet, ne fit point de difficulté de répondre selon le sentiment des anciens, et d'attribuer à notre nature tous ces glorieux avantages ; il voulut même dire tout ce qu'il savait là-dessus , et rapporter les plus beaux noms que les anciens maîtres des religions et des écoles donnèrent à l'iiomme j lorsqu'ils l'appelèrent « le lien de Yuii et de

l'autre monde, le nœud de l'intelligence et de la matière, l'assemblage de la mort et de l'immortalité, le recueil des merveilles , et le milieu de toutes les choses infiniment éloignées. »

Mais il n'était pas l'heure de parler inutilement. Eugène l'interrompit, et lui remontra qu'un mot suffisait pour une question si facile. Monsieur, dit-il , ce que vous avez répondu est la réponse des Chrétiens ; nous sommes d'accord sur ce premier article. Mais obligez - moi de m'expliquer pourquoi donc et comment il est arrivé que Thomme soit misérable en ce monde. Puisque Dieu aimail notre nature en la créant , et qu'il voulait qu'elle fût une nature heureuse , pourquoi en a-t-il fait une nature souffrante et mourante , et a-t-il voulu que le cours de notre vie , depuis la naissance jusqu'à la mort , fût une suite perpétuelle de travaux et d'afQictions? D'où vient ce malheur, et d'où vient , ce qui est pis que tous les autres malheurs! celte guerre intestine et interminable qui dure en nous aussi longtemps que la respiration et la vie, et qui ne se trouve que dans l'homme seul ?

Que voulez-vous dire , répond Hercule , que dans l'homme seul ? De quoi parlez-vous? De ce (jue vous savez aussi bien que moi , poursuit Eugène.

Je dis qu'entre tous les êtres créés, nous sommes les seuls qui ne nous accordions pas avec nousmêmes , et qui nous détruisions par nos discordes intérieures.

Tout ce qui est dans la flamme s'accorde avec elle et conspire à monter en haut , et tout ce qui est dans l'eau conspire à descendre en bas et à couler : ainsi dans les métaux , dans les animaux, dans les plantes , ou dans tout ce qu'il vous plaira, les diverses choses qui s'y trouvent et qui compo-

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sent leur nature, n'ont qu'un centre unique et qu'une inclination commune. L'homme seul a des inclinations différentes, sa conscience veut autre chose que ce que veut sa convoitise; la raison et la passion l'emportent à deux termes opposés , et de part et d'autre, avec une violence qui le déchire et le divise , et qui le fait mourir dès qu'il entre au monde comme un criminel condamné avant sa naissance. Dites donc , ô philosophe , d'où vient cela ? Que m'importe , répondit Ilercule ? Il vous importe , repartit Eugène, de soutenir par les raisons de votre philosophie que c'est un Dieu puissant et sage qui a fait l'homme, et qui a voulu le bien faire. Vous devez donc expliquer comment il arrive qu'il n'y a rien en ce monde de plus mal fait que l'homme , ni rien de plus méprisable en sa nature et de plus misérable en sa vie. Notre nature n'est autre chose que deux ennemis enfermés ensemble qui s'entrebattent dès que nous vivons , et qui ne peuvent s'accorder que par notre mort. Le pis est qu'il n'y a jamais d'interruption en leurs différends. Car, pour vous le dire encore une fois , dès que la raison et la vertu nous attirent au bien , la convoitise nous arrête et s'y oppose ; si nous écoutons celle-là, et %i nous voulons goûter les douceurs d'une vie spirituelle et honnête , les tentations et les plaintes de la nature abandonnée nous persécutent comme des fugitifs ; et si nous consentons à celleci, et voulons donner quelque satisfaction à nos désirs , les repentirs cuisants et les hontes désespérées allument un enfer en notre âme et nous tourmentent comme des damnés. Celte double peine fait toute notre vie , et nous ne sommes qu'un champ de bataille et qu'une terre malheureuse où l'on voit nuit et jour des combats et des désordres sans fin.

Je vous (îemancle donc que vous liriez des livres des religions païennes ou maliométanes quelque explication de cette difficulté et quelque raisonnement qui satisfasse la compagnie.

Hercule, qui n'avait jamais rien lu ni rien médité là-dessus, eut d'autant moins de peine à donner son explication et sa réponse qu'il eut moins de loisir de l'aller chercher, et qu'il fût pressé de prendre la première qui se présenta d'al)ord.

Monsieur, dit-il, il n'y a point de religion qui ne puisse satisfaire en im mot, et vous dire qu'il a plu au Créateur et au Maître de nous former de la sorte, et que, nonobstant la noblesse de notre condition, c'est l'état qui nous est propre, s'il est conforme à la volonté de Dieu et à l'original qu'il en a trace dans lui-même. vlX remarquez , ajoutat-il ingénieusement , qu'un être est monstrueux quand il contient deux natures contraires jointes ensemble par le hasard, ou par le dérèglement des causes secondes ; mais quand elles sont jointes par la sagesse de la première cause, et selon le projet éternel qu'elle en a formé dans ses idées, cet être n'est plus un monstre, mais une nature parfaite dont les substances opposées sont les deux parties ; leur union , qui nous semble un défaut et une méprise de l'ouvrier, est le chef-d'œuvre d'une intelligence adorable , qui tient unies et assemblées dans une seule personne ces grandes inimitiés et ces deux puissants adversaires qui , pour le divertissement du Créateur , représentent dans l homme, comme sur un théâtre, les agitations des éléments et tous les combats qui se passent sous le ciel : Homo spectahilis Deo sccna, dit éloqueniinent Sidonius.

Vous ne justifiez pas, repartit Eugène , au contraire, vous accusez le Créateur. Vous niavez confessé qu'il n'a produit l'homme que pour le ren-

dre parfaitement et continuellement heureux : vous me dites maintenant que, par une trahison étrange , avant que nous soyons coupables d'aucun crime, il nous met, dès le jour de notre naissance,dans un amphithéâtre, au milieu de nos passions, comme parmi des ligresses et des lionnes, afin qu'elles nous déchirent en sa présence, et qu'elles le divertissent en exerçant sur nous leurs fureurs et leurs cruautés!

Est-ce blâmer Dieu , répondit Hercule , et l'accuser de perfidie , de dire qu'il a produit nos passions et qu'il nous a mis au milieu d'elles? Appelez-les tigresses ou furies , ou comme il vous plaira ; les passions sont bonnes , elles sont utiles, commodes et nécessaires à notre nature ; elles ne sont point dans nous des injustices ni des cruautés, elles sont de vrais bienfaits de la sagesse et de la bonté du Créateur.

Il est vrai, reprit Eugène, nos passions, nos convoitises , nos humeurs et notre sang sont des ouvrages de Dieu et des productions qui doivent être louées ; mais au milieu de ces facultés innocentes et bonnes, il y a quelque ouvrage qui ne vaut rien, et qui vient d'une méchante cause ; il y a dans nous ce qui est appelé par vos philosophes le mauvais mouvement du cœur ; par nos théologiens , la maladie et la corruption de la nature ; par David, le désir pécheur et pernicieux ; par Salomon, l'inclination insolente et l'instinct damnable; par Saint Augustin, après Saint Paul, une force qui nous entraîne au mal , une fièvre, une frénésie, une fureur, ou un je ne sais quoi qui nous emporte , une je ne sais quelle invincible nécessité qui , malgré nous, nous fait consentir en pleurant et en criant : Quod nolo malum hoc agOj je ne veux pas faire ce que je fais.

Tout cela , Monsieur, est dans nous ; nous le

sentons et nous en pleurons depuis six mille ans; on s'en plaignit au temps d'Abel et de Noé , on s'en plaindra au temps de l'Antéchrist ; et la voix conmiune des Païens et des Chrétiens est que nous sommes nés avec une inclination au mal, avec un poids fatal et cruel qui fait pencher en bas notre esprit divin , et qui nous entraîne violemment à la chute. Cela est dans nous, encore une fois, et ce n'est pas nous qui l'y avons mis et qui l'avons fait ; il n'est point l'ouvrage de nos mains, il est plus ancien que la première de nos actions; ce n'est point l'ouvrage de notre propre péché, il est plus ancien que la première de nos fautes; il est plus ancien que notre père et que l'aïeul de nos aïeux. D'où vient-il donc? qui en est l'auteur? Répondez, philosophe, et dites qui c'est. Contentez Saint Paul qui, dans son chapitre VII aux Romains , dit des choses si étranges contre ce péché péchant et contre ce tyran intérieur ; enseignez et expliquez-lui comment il est venu dans nous, qui lui a ouvert les portes et qui l'a fait entrer ; quel est le traître qui nous a donné cette inclination et cette sorte de vie. Qui , repartit Herculéen jurant, sinon celui qui nous a faits: le producteur de notre nature? Donc, reprit Eugène, notre producteur n'est point le vrai Dieu. Pourquoi non, répliqua le chevalier ? Le vrai Dieu, poursuit Eugène , doit aimer l'homme et le conserver. Celui qui nous a créés, selon vous tous et selon vos philosophes , est notre parricide : c'est lui même qui a mis dans nous ce qui est la cause de notre destruction et de notre ruine irréparable : donc , celui qui nous a faits n'est point le vrai Dieu.

Le vrai Dieu est infiniment saint , et veut infiniment la sainteté et la pureté.Vous dites que c'est l'ouvrier qui nous a faits , qui a mis et produit

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dans nous cette convoitise corrompue, qui, par des ardeurs violentes et par des inclinations invincibles, nous pousse et nous emporte au péclié : donc, vous dites qu'il veut le péché, donc, qu'il n'est point le vrai Dieu.

Il veut le péché. Monsieur , car tout ainsi que celui qui a produit le feu veut que le feu s'élève en haut , puisqu'il a donné au feu la légèreté et les autres propriétés qui l'excitent, qui l'aident à s'élever ; que celui qui a produit le fer veut que le fer s'unisse à l'aimant, puisqu'il lui a donné des qualités et des sympathies qui l'attachent à cette pierre ; que celui qui a produit les animaux veut que les animaux fuient les dangers de la mort, puisqu'il leur a donné l'instinct qui les pousse à cette fuite : de même, selon vous, celui qui nous a créés et qui est le premier auteur de notre vie, veut voir dans nous l'intempérance , l'injustice et l'impureté, puisqu'il a lui-même, et par sa propre main, formé dans nous des violences secrètes, des instincts ardents et impurs qui iious poussent sans cesse, et qui nous portent à ces désordres et à ces actions criminelles. Votre pliilosonhie déclare hautement que nous n'avons cela que de lui seul : donc, elle déclare qu'il est un vicieux , un impudique, un ennemi de la vertu ; donc, encore une fois, elle doit dire qu'il n'est point Dieu, et que c'est un blasphème d'attribuer la Divinité à l'inventeur de tant d'inclinations déshonnêles, de tant de misères brutales et honteuses qui se trouvent dans notre nature.

De plus, le vrai Dieu aime infiniment la vérité, et il ne peut produire hors de soi une raison ni aucune image de son être intellectuel, qu'il ne la rende sage et intelligente. Celui qui a produit notre raison l'a enveloppée d'un voile épais , et Ta renfermée dans des ténèbres où souvent elle ne

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conçoit rien (|ui ne soit illusion , ignorance , erreur et mensonge : donc enfin , et sans discourir davantage, celui qui nous a faits, selon votre pliilosophie, n'est point un Dieu, une vérité ni une sagesse adorable.

Et qui sera-ce donc, ce Créateur du genre humain ? Qui sera l'inventeur et l'artisan de cet ouvrage désastreux ? Monsieur, j'interroge les Malioniélans et les Gentils, et leurs philosophes et leurs prêtres ; j'interroge toutes les religions païennes , et je les défie de répondre autre chose que ce que répondit le premier athée qu'on a vu dans les écoles, Protagoras, lorsqu'il enseigna que ce fut par hasard et par une production imprévue que riionime sortit du cahos et qu'il parut au monde ; ou bien ce que répondit Démocrite , que l'homme est né de l'ancien combat du bien et du mal, lorsque ces deux ennemis éternels se rencontrèrent et se battirent, et que, durant le combat, ils laissèrent chacun enlever une petite partie de leurs substances incompatibles ; que ces particules du bien et du mal se joignirent fortuitement , qu'elles firent un mélange composé des deux, et que ce fut là le premier homme ; ou bien peut-être, ce que répondirent les Manichéens, que 1 homme est l'ouvrage du démon ; que le démon, ayant dérobé et enlevé secrètement un éclat de la substance de Dieu , le mêla , par un violement scandaleux,avec la sienne, et que, de ce mélange, prétendant faire un ouvrage qui fût Dieu , il fit un dieu-démon, Gioê^uiuava, et forma ce qu'on appelle l'homme : Hominein nb œteniarum principe tenehrarum de duarum nnturaruni conimixtione crcatum. Voilà toutes les réponses que peuvent faire ces religions ignorantes, parce qu'elles ne savent pas ce que nous savons du péch.é originel.

Hercule , qui certainement savait beaucoup ^

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sans s'arrêter à la foistne du syllogisme , pour détruire les principes d'Eugène , entreprit de montrer par une docte induction que les anciens philosophes avaient connu les désordres qui étaient en nous. Il le fit voir assez au long, et commença en produisant diverses pensées tirées d'Aristote , de Platon , d'Hippocrate , de Pythagore, d'Épictète , de Senèque ; ensuite il expliqua ce que les Stoïciens voulaient dire , quand ils appelaient nos passions des maladies; ce que Virgile entendait, quand il les appelait des pestes et des corruptions; ce qu'entendaient les autres poètes, quand ils se plaignaient de Prométhée qui, n'ayant omis aucun soin pour observer exactement les règles de l'architecture et de la symétrie en la composition de notre corps , avait si négligemment étudié ou si mal suivi les préceptes de son art , en ce qui concerne l'esprit, dont toutes les inclinations sont irrégulières et blâmables :

Corpora disponens, mentem non vidit in arte ;

et puis de ces paroles, Properce tombant sur celles d'Horace : Fertur Prometheus addere principi limo, etc. il en fit en peu de temps un beau commentaire , qui prouvait que les anciens n'avaient pas ignoré les dérèglements et les fautes arrivées ;en notre naissance. Ce commentaire fut d'exposer aux yeux de la compagnie lés plus célèbres peintures que ces philosophes païens avaient faites de la nature de l'homme , et les comparaisons ou les emblèmes dont ils avaient oi-né les descriptions de notre misère. Il représenta l'animal fameux de Platon , où l'on voyait au haut la tête d'un homme , de laquelle descendait une longue et large peau qui couvrait en bas des lions , des tigres, des léopards, des dragons et des dogues qui se

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cU'iliii aient, et dont on enlendait les combats et les hurlements. Il n'oublia ni le navire infortuné de Pyihagore , poussé par les quatre vents vers les quatre parties du monde, et qui, n'allant nulle part, roulait autour de l'orage , et tournait ses ruines pour les montrer au ciel et pour le toucherde compassion ; ni le flambeau brûlant du feu sacré d'Empedocles , qui vivait dans l'eau bourl)euse où le destin l'avait caché ; ni le tonnerre de Métrodore , disciple d Epicure, ni la mixtion d'Esculape , ni la boite de Pandore.

Hercule expliquait ces emblèmes avec éloquence et avec esprit , et leur donnait de la grâce. Le théologien, au lieu de le contredire , ajouta, comme pour l'aider, l'emblème de Zoroastre, qui dépeignit les malheurs de l'homme sous la figure d'un chariot qui portait les inquiétudes , les douleurs et les larmes, parce qu'il était lire violenmient à deux extrémités contraires. Ce chariot, dit Eugène , contenait quantité de choses qu'on regar- (lait et qu'on admirait avec plaisir , et quantité d'autres qui faisaient pleurer et qu'on ne pouvait regarder sans pitié. On y voyait attelés, d'une part, quatre chevaux blancs, parés de harnais d'or et de pourpre , et montés de quatre petites divinités brillantes d'une lumière céleste. Sur le premier était la Raison, tenant son flambeau qui s'allumait par une pluie d'étincelles tombées du firmament ; sur le deuxième , l'Amour ayant en main un fouet composé de cinq ou six cordons de flammes entrctissues de zéphirs ; sur le troisième, l'Honneur couronné sur le front de lauriers enrichis d'étoiles, et qui , ayant à ses pieds des aiguillons parsemés de pierreries éclatantes , ne donnait que des coups précieux, et répandait une admirable lumière autour des flancs de ce cheval superbe qui le portait j enfin sur le quatrième, la Vertu, qui,

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avec une baguetteazurée, montrait au cœur humain assis dans ce chariot au delà des rochers et des précipices qu'il fallait auparavant traverser, un temple où ils allaient, et dont les portes ouvertes faisaient assez connaître, par les splendeurs qu'elles répandaient au dehors , que c'était le temple de la gloire. De l'autre côté et au derrière du chariot paraissent quatre autres chevaux attelés, mais noirs et effroyables , jetant par les narines comme des brandons de soufre allumés , et portant sur leur dos quatre furies qui leur poussaient dans les flancs des couleuvres attachées à leurs talons pour les faire bondir et courir vers un gouffre ténébreux où elles voulaient qu'ils allassent : c'étaient la Colère, la Lubricité, Tlntérêi et l'Envie. Le chariot était entre ces deux attelages tiré çà et là , et tiré de part et d'autre avec une violence et avec des efforts qui semblaient le détruire et le mettre en pièces.

C'était bien favoriser Hercule que de lui montrer cette pièce de l'antiquité ; mais après cette trêve officieuse et cette petite suspension d'armes , Eugène, revenant au combat : Monsieur , dit-il, vous avez parlé doctement, mais vous n'avez pas touché la question. La question n'est pas si les anciens ont connu les désordres de notre nature misérable : je confesse qu'ils les ont connus aussi bien que nos docteurs , maison demande s'ils ont expliqué comment ces désordres sont arrivés parmi nous.

Je soutiens qu'ils ne l'ont pas fait, qu'ils ne l'ont pu , que ceux qui ne savent que leur doctrine , ne le peuvent encore aujourd'hui , et que cette impuissance les contraint de penser et de publier , comme firent Simon et Mânes , que celui qui nous a faits est un pécheur et un ennemi du bien et de la vertu , puisqu'il nous a inspiré

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une si forte iiicllnaiioii à l'injustice, à l'impureté et à tout ce qui ne vaut rien.

Ce que vous appelez impureté , dit Hercule en se jetant dans une extrémité bien éloignée, ceux qu'on croit avoir de l'esprit l'appellent un devoir et une loi sainte imposée par le Créateur.

Pourquoi donc, répond Euoène, la raison contredit-elle i ce devoir, et d'où viennent ces hontes et ces repentirs qui troublent notre conscience quand nous avons consenti à ces inclinations louables et à cette convoitise innocente ? Elle nous fait honte , donc, elle ne vaut rien et elle n'est point de Dieu ; ou bien , comme dit Saint Augustin en propres termes , nous sonmies ingrats et dénaturés d'en être honteux. Selon les paroles de ce saint docteur, nous rougissons quand on s'aperçoit qu'il y a dans notre àme des pensées ou des passions impudiques, ou bien quand on voit en notre personne quelques marques de cette maladie ; mais si c'est un Dieu qui nous les a données et qui les a formées sur nous , comment est-ce im opprobre , et comment notre àme est-elle si infidèle que d'en recevoir de la honte, puisqu'elles sont les présents de son maître ? D'où nous vient, dit-il, cette ingratitude envers Dieu , et pourquoi sommes-nous si désespérés et si aveugles que de rougir de ses ouvrages et de cacher ses bienfaits comme un déshonneur? Qind eniui nohis ingratius , qiiid irreligiasius , si in mcmbris nostris , si non de uitio nostro , vel de pœna nostra , sed de Dei confundimur operibus P C'est Saint Augustin qui nous interroge sur ce même sujet , et si vous le voulez bien, je vais conclure et réduire en deux paroles toute sa question et la mienne.

Si celui qui nous a faits est saint et s'il aime la vertu, pourquoi a-t-il produit dans nous le dérèglement et l'inclination au péché? S'il est impur

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et déréglé lui-même, pourquoi a-t-il produit la raison , la conscience , la sainteté , la honte et l'aversion du mal que nous éprouvons dans notre esprit ? Je le demande, et je maintiens pour la dernière fois que tout le paganisme et toute la philosophie mondaine n'ont rien ici à répondre, sinon ce qu'ont dit les athées dans leurs écoles, {[ue ce n'est pas un Dieu, mais un hasard, aveugle qui a produit l'homme, et qui, sans savoir ce qu'il faisait , a composé dans nous un assemblage et un mélange monstrueux des choses les plus opposées et les plus contraires.

Hercule voyant qu'Eugène avançait si près et qu'il l'allait enfermer, fit un effort d'esprit pour sortir, et emporté par une saillie de colère et d'éloquence , repoussa assez fortement cet ennemi dangereux, et dit, entre autres choses, ce qu'il était le plus à propos de dire en cette occasion , que, s'il n'y evit point eu de guerre parmi nous , il n'y eût point eu de gloire ni de victoire ; que la chasteté de l'homme n'aurait pu mériter de récompense, si elle n'eût point souffert de combat; que puisque Dieu l'appelait à l'honneur, il le devait environner de dangers, et créer en sa personne d'aussi puissantes inclinations au mal que les couronnes qu'il lui destinait étaient illustres et dignes d'être remportées; qu'il lui a donné la convoitise, afin qu'il soit combattu; qu'il lui a donné la raison, afin qu'il résiste ; qu'il lui a donné le courage et la hberté, afin qu'il triomphe, et que, de chaque tentation, il fasse un accroissement de mérite et de sainteté. Il ajouta que cette convoitise déréglée ne rend pas l'honnête homme criminel, puisqu'il n'en est pas l'auteur; qu'elle ne le rend pas honteux , puisqu'il n'en est pas l'esclave; qu'elle ne le rend pas malheureux , puisqu'il n'en est point le complice , qu'elle est sa gloire et son

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bonheur , puisqu'il en est le maître, et que la durée de cette guerre intérieure est une victoire perpétuelle.

Vous justifiez riiomme, réplique Eugène , mais vous accusez et condamnez son Créateur; car si riiommequi ne suit pas ses mauvaises inclinations est innocent , l'ouvrier qui les a produites est coupable, et il faut nécessairement que ce lui soit un déshonneur de les avoir suscitées , puisqu'il nous est honorable de les repousser et de les vaincre. C'est une vertu d'y résister: donc, c'est un crime d'y consentir; donc, c'est un crime énorme de les faire naître , de les conserver et de les proléger contre nous. En un mot , les vaincjueurs de ces infâmes rébellions ne peuvent être loués et récompensés que leur auteur ne soit hlàmé de les avoir produites.

Dieu , répond Hercule , n'est point blâmable parce qu'il n'a pas fait le péché, mais admirable de ce que, pour nous rendre plus glorieusement ]nirs et innocents, il a formé dans nous l'inclination nu péché.

Votre conscience , ixîpartit Eugcne, rougit de cette parole, et vous crie que votre religion philosophique est un athéisme pire que tous les b!aspVièmes de l'enfer. Car puisque Dieu produit dans nous directement l'inclination au pécbé, n'est-ce pas lui directement qui nous porte au péché et qui nous y pousse ? Et puisque vous le louez parce qu'il nous donne la raison qui s'y oppose, ne le blâmez - vous pas en même temps parce qu'il nous donne la convoitise qui nous le propose et qui le veut? Si le premier est louable , le second i)'est-il pas criminel et digne de condamnation cl de liaine ?

Hercule, blessé d'un second coup par cette réponse , ne laissa pas de trouver prompicuicut

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une excellente repartie , et d'avoir encore la force de tirer la flèche hors de sa plaie , et de la pousser sur son ennemi. Monsieur, lui dit-il, c'est une admirable invention de la nature et de la grâce que celle des contrepoids , et elle est aussi une des plus ingénieuses inventions de l'art et de l'industrie humaine. S'il n'y avait dans une horlorge que des poids d'une pesanteur excessive, l'artisan aurait fait une grande faute, et l'on ne verrait que désordre dans le mouvement des roues; mais parce qu'en même temps il a ajouté des contrepoids , il a fait sagement tout ce qu'il a fait, et il n'est pas moins louable d'avoir attaché aux cordes ces masses de plomb qui , par leur pesanteur et par l'inclination qu'elles ont à tomber à terre, font de continuelles violences pour emporter avec elles toutes les roues , que d'avoir mis des contrepoids et des ressorts qui retiennent et qui modèrent cette impétuosité de leurs mouvements. La violence des poids enclins à la chute, et la modération et la résistance des contrepoids étaient nécessaires pour que l'ouvrage fût parfait, et qu'il devînt ce chef-d'œuvre que nous admirons.

Si Dieu n'avait produit dans nous que les ardeurs de la convoitise et que des passions impétueuses et déréglées, il aurait manqué manifestement : mais parce qu'il a ajouté la raison et la grâce qui modèrent et qui gouvernent leur fureur, il a fait un chef-d'œuvre vraiment divin. Sans cette promptitude et sans ce feu de nos passions, l'homme ne ferait rien de noble et de magnanime ; il manquerait à la plupart de ses devoirs. Sans la raison et sans la grâce , il ferait trop, et il serait toujours en désordre : l'union de l'un et de , l'autre est la merveille ; et c'est ce qui fait que cet homme est le premier et le plus excellent ouvrage de la sagesse éternelle et le plus admiré

des anges

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Hercule ne pouvait mieux dire , mais cet effort d'esprit était un signe de mauvais augure dans un moribond. Eugène lui porta le dernier coup par une réponse qui le surprit: Il est vrai, dit-il, que, dans une horloge, il faut que les poids soient fort pesants et fort enclins à tomber et à entraîner tout ce qui les arrête ; et celui qui les fait de la sorte ne pèche ni contre l'art ni contre la sagesse, parce que les règles de l'art et de la sagesse le veulent ainsi. Mais si l'artisan qui dresse une horloge pouvait faire ce que fit le Créateur à l'égard du soleil, y appliquer un ange qui, sans sortir jamais de là , eût le soin de tourner lui-même les roues et de faire sonner toutes les heures , n'est-il pas vrai qu'il n'aurait garde d'y attacher aussi ces poids pesants et cet autre attirail dont nous parlons? S'il le faisait, ce serait une faute ridicule contre les règles de l'art et contre celles de la prudence, puisque tout cela ne servirait qu'à gâter l'ouvrage et à incommoder l'ange qui la conduirait.

L'intention du Créateur, au moment qu'il forma la raison dans l'esprit de l'homme, ne fut pas qu'elle servît de contrepoids aux passions et qu'elle modérât leurs agitations déréglées, mais qu'elle leur donnât elle-même leur mouvement. Il voulut que ce fût elle qui les poussât et les excitât, et qui, leur communiquant son feu divin, fit naître dans elles les ardeurs et les transports nécessaires pour l'aider en ses entreprises et en ses actions généreuses. La grâce et la raison ne furent pas données à l'homme seulement pour conduire ses passions , mais aussi pour les éveiller et les émouvoir , et pour leur inspirer autant de force et de promptitude qu'il leur en faudrait dans les rencontres. De sorte, Monsieur, que si Dieu eût ajouté les ardeurs impures et sensuelles de la convoitise , il aurait péché manifestement contre

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les lois de son art, et comme je l'ai dit souvent, contre les lois de sa conscience et de sa sainteté. Car ces ardeurs impudiques ne sont pas une chose indifférente : elles ne valent rien , et elles sont formellement opposées à la vertu ; elles viennent du péché, elles portent au péché; elles sont péché en elles-mêmes, comme Saint Paul le semble dire ; et celui qui en est l'auteur, quoiqu'il ajoute la raison, la vertu et autant de grâces qu'il lui plaira, ne laisse pas, selon vous, d'être coupable, parce qu'avec tous ces secours et toutes ces lumières de la raison et de la foi, ces ardeurs sont une inclination formelle à offenser Dieu , elles sont des mouvements contraires aux mouvements du Saint-Esprit; elles sont, selon les termes de l'Apôtre , une loi ennemie de la loi de Dieu et toujours armée pour le combattre^ et par conséquent, elles ne peuvent être formées que par un artisan pécheur et ennemi de l'innocence.

Hercule, abattu, dit je ne sais quel demi-mot de l'état de pure nature dont il avait ouï parler ; mais Eugène lui repoussa la parole parune prompte repartie. Je vous entends bien, dit-il, mais cela ne vous sauvera pas. Il est vrai que Dieu pourrait créer un homme en l'état de pure nature , sans lui donner aucune grâce ni le destiner à une fia surnaturelle : mais en le créant de la sorte , il serait toujours Dieu, et incapable de former en son ouvrage, par ses mains saintes et divines, aucune inclination au péché.

L'homme en cet état aurait une raison , il aurait une conscience, il aurait une loi, un commandement de ne point pécher, une liberté et un pouvoir naturel de s'en abstenir , et tout cela serait l'ouvrage du Créateur. L'homme, néanmoins, désobéirait aussitôt; par sa désobéissance, il formerait en son âme le péché mortel, la haine de Dieu,

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et ce péché formé dans l ame formerait aussitôt dansla convoitsie, la corruption, la ré!)ellion, l'insolence, le tumulte des passions et des désirs ; et tout cela serait l'ouvrage de l'homme seul; les mains vierges et immaculées du Créateur n'y auraient point touché.

La nature sainte est une nature parfaite et saine, revêtue de la grâce et des autres ornements de sa noblesse et de sa sainteté.

La nature pure est une nature douée de toutes ses propriétés naturelles et saine, sans blessure et sans maladie, mais nue, sans ornements et sans aucune grâce surnaturelle.

Enfin, la nature corrompue est une nature qui a toutes ses propriétés naturelles et nécessaires pour être nature humaine, mais malade , blessée et dépouillée.

INous avons été dans le premier état par le bienfait du Créateur. Nous pourrions naître dans le second par sa puissance et sa volonté. Nous sommes dans le troisième par notre faute. Vérités chrétiennes que la compagnie verra clairement avant la fin de ce discours.

Je conclus donc, lîercule, en vous remettant devant les yeux cet argument auquel votre philosophie ne peut répondre. Ce n'est point Dieu qui a fait ce qui est dans l'homme et ce qui naît avec lui : donc, ce n'est point Dieu cjui a fait l'homme; donc, ce n'est point lui qui a fait la terre, ni les éléments, ni le monde; Jonc, c'est le monde luimême qui s'est fait; donc, vous voilà, vous et vos philosophes , dans l'occasion prochaine de vous rendre athées, parce que vous ne connaissez pas le péché du premier homme.

Eugène voulut pousser la conclusion encore plus loin, mais comme il vit qu'Hercule témoi- 'inait du chagrin, il s'arrêta, et huit par ces paro-

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les de civilité: Monsieur, je n'ai point dit tout ceci pour disputer opiniâtrement contre vous et pour vous réduire au silence ; les paroles et les pensées ne vous manqueront pas : ce que j'ai prétendu a été de vous faire voir ce que vous voyez à mon avis, que les religions infidèles ne peuvent expliquer à notre raison les mystères des accidents étranges que nous éprouvons en nous depuis six mille ans, sans tomber, par leur explication, dans l'athéisme, ou sans être contraintes d'attribuer la création de l'homme à une autre cause qu'au vrai Dieu. Nous autres, nous les expliquons sans encourir ce danger, et il n'y a rien de plus clair, de plus raisonnable ni de plus relevé que notre explication, parce que nous la tirons de notre doctrine du péché originel , et que cette révélation est le flambeau qui nous conduit parmi ces obscurités impénétrables à la philosophie du monde.

Eugène respira durant deux ou trois moments. Il parut qu'il voulait ramasser ses forces pour tâcher que la compagnie écoutât et connût avec plaisir les rares et sublimes vérités que l'Église nous annonce sur le sujet qui lui était proposé : voici comment il abrégea ce qui s'en trouve dans l'Evangile et dans les Saints Pères , après avoir demandé un quart-d'heure d'audience à la compagnie.

Nous disons que lorsque Dieu créa l'homme, comme il voulait faire un vrai chef-d'œuvre , il ouvrit tous les trésors de sa magnificence et de sa bonté , qu'il tira même de son propre sein l'âme qu'il voulut lui donner , et quoiqu'il l'enfermât dans une statue formée de boue, il la rendit égale aux anges, immatérielle, savante et sainte; que cette science et cette sainteté venaient de la justice originelle qu'il lui conféra dès lors, et dont il lui fit un vêtement de gloire, non pas pour couvrir

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sa nudité extérieure , mais pour la rendre innocente, impassible et honorable ;

Que cette justice était une qualité surnaturelle, et une émanation de la beauté première répandue sur l'esprit d'Adam , afin qu'elle perfectionnât la ressemblance qu'il avait naturellement avec Dieu, et qu'elle fut comme le lustre et l'éclat de sa beauté naturelle, qui, parmi ces splendeurs infuses, paraissait toute divine et infiniment aimable ;

Que cette même justice originelle, delà plus haute partie de l'àme, se répandit jusque sur la convoitise , et qu'elle y fit naître une obéissance et une soumission parfaites sous la conduite de la raison ;

Que de là, elle passa jusque sur les éléments , sur les plantes et sur les animaux, qui reçurent, comme de loin, quelques restes de cette justification commune, lorsque, voyant sur le front de l'homme une couronne marquée par les impressions de son esprit immortel, ils sentirent un instinct de vénération et de crainte respectueuse qui les contraignit doucement à lui obéir et à le servir;

Qu'à cause de celte longue et générale communication , la même grâce fut appelée justice originelle, parce qu'elle inspira, dans toutes les créatures, une inclination à observer le droit et la loi,* et qu'elle ne laissa rien au monde qui ne fut juste et dans l'ordre.

La raison de l'homme était juste, puisqu'elle obéissait à Dieu ; les passions étaient justes et saintes, puisqu'elles obéissaient à la raison; les plantes, les animaux, les éléments et les saisons étaient justes , puisqu'ils obéissaient aux passions et aux désirs de l'homme, et qu'il n'y avait point de mouvement dans l'univers qui ne fût réglé par les mouvements de notre cœur, et (jui eût une autre fin que la conservation de notre repos et de noire vie.

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Nous disons, ce qui mérite le plusd'cire remarqué, que, durant les heures de la création de l'homme, la chose qui parut au monde la plus sagement et la plus divinement préméditée, fut la naissance d'Eve et l'institution du mariage. Cet aimahle et magnifique Créateur voulut y employer les plus beaux traits de son art et les principaux soins de ^a providence, prétendant que, s'il pouvait être achevé selon ses idées, il serait sur la terre l'imitation de son essejice irine et une, qui semblait inimitable dans le ciel par la virginité des séraphins : FaciciDiiis ei adj utorium simile sibi.

Faclaimts : ce furent les trois Personnes qui b'entre-parièrent là-dessus, et qui conspirèrent ensemble pour bien exprimer, dans ce sacrement de la nature humaine, le sacrement ineffable qui les unit éternellement , et qui consomme leur gloire et leur sainteté par la production du Saint-Esprit.

L'entreprise était grande. Il ne fallait pas seulement qu'elles empêchassent que le mariage ne dégradât l'honime de sa noblesse, et que, par les inflammations sensuelles du sang et de la convoitise, il ne le transformât en bête; elles voulaient même que l'homme, en cette condition d'époux, surpassât les anges, et qu'il y fût plus pur que ces esprits ne le sont durant les plus saints exercices de leur vie céleste.

Pour en venir à bout, la Sagesse leur remontra qu'elles devaient seulement, à l'exemple du Verbe t mané de son principe, tirer du sein de l'homme une seconde persoiuie, lui donner une âme comme la sienne, spirituelle et immortelle, formée à la res- .semblance de leur nature divine, et qu'après cela, le reste ne manquerait pas d'arriver selon leurs intentions : FaciaDius , leur dit-elle, hominem ad isiiaginem et sunilitiidinem nosiranij donnons à

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rhomme et à la femme une âme qui soit l'image parfaite de notre Divinité.

Cette âme, semblable à nous par l'émanation de ces grâces répandues au dehors, imprimera sa propre ressemblance sur leurs visages , et elle y formera notre ombre : de sorte que les deux époux, en se regardant l'un l'autre, tout aimables qu'ils seront, verront dans leur beauté quelque chose de plus aimable qu'eux : ils en verront sortir des attraits venus de Dieu et ils iront à lui ; les regards qui les attireront à la créature par le même mouvement, les transporteront jusqu'au Créateur, et leur amour réciproque sera leur véritable sainteté.

Ce saint amour se répandra par tout le corps , et si bien que, durant les transports de leur mutuelle complaisance , ils brûleront chacun d'un feu divin ; ce qui coulera alors dans leurs veines ne sera rien autre. chose que cette flamme céleste et pure, et transformée en leur sang et en leurs passions ; et ce seront enfin ces deux flammes, ces deux sangs du père et de la mère unis ensemble selon les lois du mariage, qui accompliront nos desseins, et qui feront paraître la merveille que nous méditons.

Il se formera une troisième personne, un enfant précieux, dans lequel deux sangs et deux amours ne seront plus qu'un même sang et qu'un même amour. Cet enfant admirable viendra au monde avec une chair et un esprit composés de sainteté, et les anges qui le verront naître couronné de tant d'honneurs, chanteront l'épithalame qu'ils chantent au jour éternel où nos joies sont consommées par la production du Saint-Esprit. Ils nous diront : Abel est saint, Adam et Eve le sont aussi; leur fécondité est l'image de votre sainteté et la con-

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sommation de leur bonheur : Faciamus homlnejn ad iniaguiem nostrain,

Yoilà le projet que la Sagesse forma éternellement dans ses idées, et qu'elle proposa aux trois Personnes , qui commencèrent à y travailler dès qu'Adam eut reçu la vie. Elles tirèrent la personne d'Eve d'auprès de son coeur, et lui donnèrent cette compagne bien-aimée, après lui avoir donné, comme je l'ai dit, une âme noble et ornée de la justice originelle, un corps droit et majestueux, une vie heureuse et paisible , exempte jusqu'alors des douleurs, des inquiétudes et des autres peines qui pouvaient lui arriver par l'inlempérie des saisons.

Mais tout cela n'était pas encore le dernier couronnement de leur ouvrage : il fallait , selon les desseins de la Providence, que la vie de l'homme durât toujours; que sa sainteté et sa félicité durassent autant que lui, et que ces trois parties de sa différence honorable d'avec les démons et d'avec les bêtes, fussent indépendantes du temps et de la légèreté de leur libre arbitre.

L'heure étant venue d'exécuter celte dernière entreprise, Dieu fit paraître, au milieu du paradis terrestre , un arbre dont il destina le fruit à être en cela l'instrument de sa puissance et le sacrement de sa grâce. Sa pensée était que, dès que ce fruit mystique serait sur la langue d'Adam et de son épouse, il en ferait sortir une vertu miraculeuse qui, s'écoulant secrètement dans le cœur, conférerait l'éternité à leur innocence et à leur vie, et qui, sans leur ôter la liberté nécessaire pour le mérite, les rendrait, dès ce bas monde, eux et leurs enfants, impeccables , impassibles et immortels.

Nous disons qu'au moment que ces merveilles allaient s'accomphr, et établir la nature humaine

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dans un état si lieureux, survint le péché, introduit par la malice et par l'intempérance de l'homme ingrat.

Le commencement du malheur fut ce que le Saint-Esprit nous a révélé et ce que l'histoire nous raconte , que comme il était nécessaire que les deux époux , avant de posséder de si grands biens, les méritassent par une grande action d'obéissance, le Créateur, pour leur présenter une occasion d'obéir, leur fit un commandement semblable à celui qu'il fit depuis à Abraham. Vous savez, Messieurs, que la félicité d'Abraham et toules ses espérances étaient fondées sur la vie de son fils Isaac. Une voix venue du ciel lui ordonna de renoncer à tout et de sacrifier ce fils bien-aimé. Abraham, sans délibérer, obéit aveuglément à la voix, et leva le bras avec l'épée nue pour immoler la victime. L'ange qui arrêta le coup est témoin que ce fut par cette soumission aveugle qu'il mérita de ne rien perdre, et de posséder les félicités infinies qu'on lui préparait.

Toutes les espérances d'Adam et d'Eve étaient cette immortalité générale dont nous parlons. Dieu la leur avait destinée par miséricorde ; mais il voulait qu'ils y renonçassent par obéissance , afin qu'il la leur donnât par justice et qu'elle fut la récompense de leur vertu.

Ce fut donc pour les engager à obéir et à mériter leur bonheur qu'il leur commanda d'y renoncer et de ne point toucher au fruit qui devait être le sacrement et la source ; et ce fut pour les faire renoncer à l'obéissance que le démon vint aussitôt les avertir que leur bonheur ne dépendait que de leur liberté.

Ce trompeur leur fit entendre que le commandement de Dieu venait de ce qu'il était jaloux de leur félicité future, et qu'il savait très-bien que

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dès qu'ils auraient mangé de ce fruit divin , ils devieudraient deux autres dieux, égaux en tout à la Majesté infinie. Adam et Eve, trompés par les appas d'une promesse qui flattait si doucement leur vanité, et attirés par la beauté de la pomme qu'ils regardèrent, ouvrirent le cœur à la tentation et à la mort. Par le plus horrible attentat qui sera jamais et qui puisse être commis contre la Divinité, ils entreprirent de s'égaler à Dieu , malgré Dieu même, et de se rendre immortels et heureux indépendamment de sa providence; en un mot, ils désobéirent et tombèrent dans le péché.

Dieu, offensé par cette désobéissance, et indispensablement obligé par les lois de sa justice, fit le moins qu'il pouvait faire : il détourna sa face de dessus l'homme et se déplut en lui. En se détournant, il détourna la grâce; et comme les lumières sanctifiantes qui sortent de ses yeux s'éloignent dès qu'il cesse de nous regarder , l'âme d'Adam et celle d'Eve demeurèrent dans une nuit profonde.

La grâce éclipsée, la justice universelle dont j'ai parlé disparut au même moment , et il n'y eut plus rien, ni dans l'homme ni dans le monde, (jui ne lût aussitôt injuste, et qui ne refusât d'obéir aux puissances supérieures. La subordination qui tenait enchaînées tant de créatures, et qui formait entre elles une si belle symétrie et une si merveilleuse correspondance de mouvements , fut rompue partout, et la nature ne fut plus rien qu'une confusion et une sédition générales.

La plus notable injustice et la plus scandaleuse désobéissance parut en notre convoitise : notre convoitise, étant privée de la grâce qui la soutenait contre sa pesanteur naturelle, et n'ayant désormais rien qui l'élevât, devint toute terrestre, et tomba dans l'étal où est celle des bêtes , et où

doit être la nature sensuelle, quand elle est hlessée par le péché et dépouillée de la grâce. Sans attendre de commandement ni de permission, cette convoitise déchaînée commença de vivre impunément, se mit en feu, et répandit ses flamuies par tout l'homme, avec des mouvements séditieux qui l'agitaient et le poussaient au péché , et qui traînaient en captivité le jugement et la raison.

Durant ces désordres, Adam devint pèreeteutun fds. Eugène ayant prononcé ces deux mots, il survint je ne sais quoi qui l'obligea de s'arrêter, et qui donna à la compagnie le loisir de se disposer à entendre comment ce théologien parlerait de la maiiiere dont nous contractons en notre naissance le péché de notre père. Les choses étant remises en état, il reprit la parole: Dieu fait, dit-il, envers les enfants d'Adam comme ferait un peintre à l'égard de quelqu'un de ses ouvrages qu'il appellerait son chef-d'œuvre; et il me semhle , ajouta-t-il , que c'est une comparaison assez propre pour expliquer la vérité qu'on croit être la plus inexplicable des vérités de notre Évangile.

Ce peintre fameux a fait un tableau qu'il prise beaucoup, et il en parle comme d'une pièce achevée; il invite les plus habiles à venir le voir : plusieurs s'assemblent, et ils y viennent avec espérance de l'admirer; il l'espère lui-même, et il leur en parle hardiment comme d'une chose qui leur plaira; mais il ne sait pas tout, car ayant tiré le rideau qui cachait cette merveille, il trouve que d'autres mains y ont touché, que des ennemis jaloux sont venus en son absence, qu'ils ont jeté de l'encre sur les yeux , qu'ils ont coupé la toile en d'autres endroits, que tout l'ouvrage n'est plus qu'une chose horrible à voir. Alors le peintre, transporté de colère, non-seulement contre l'auteur de la faute, mais aussi contre la peinture, ne

l5o ENTRETIEN IV.

la regarde plus qu'avec indignation, et ne pense qu'à la déchirer, ne pouvant pas même souffrir que les autres la regardent.

Voilà ce que fait le Créateur envers les hommes à l'heure qu'ils sont conçus dans le ventre de leur mère. Après avoir espéré que leur conception serait la chose du monde la plus glorieuse et la plus sainte , et qu'il la montrerait aux anges comme un miracle de sa puissance et de sa sagesse , lorsqu'il voit que c'est justement sur elle que le démon a porté la main, et qu'il n'y a rien désormais en nous de plus infâme ni de plus honteux ; que Tamour du père et de la mère n'est plus que l'emportement d'une fureur brutale, leur sang que corruption, et le fruit de leur mariage qu'un amas d'ordures : touché d'une juste colère, non-seulement contre Adam et Eve, complices du démon , mais aussi contre l'enfant qu'ils produisent, il en détourne la vue comme d'un spectacle odieux ; il le méconnaît et le réprouve ; il l'abandonne à la nature, à la misère, à la mort ; il semble être honteux qu'on sache que c'est là sa créature ; il efface de son âme, autant qu'il peut, tout ce qui est de lui ; en un mot, il ne veut point qu'on voie làdedans aucune grâce ni aucun trait surnaturel de sa beauté, ni aucun vestige de sa miséricorde ; et cette privation de grâce arrivée de la sorte , est proprement ce qu'on appelle le péché originel.

Nous disons donc , Messieurs , que notre péché originel n'est autre chose que la perte de la grâce et de la justice infuse en l'homme au jour de sa création, et perdue pour tout le genre humain au jour de la désobéissance et de l'infidélité d'Adam. Et voilà, dans cette doctrine, la décision de la question proposée, et de ces doutes inexplicables à la philosophie des païens.

Doctrine évangélique qui nous fait connaître,

quoique le Créateur soit infiniment sage et qu'il ne nous ait créés que par un amour infini, d'où viennent néanmoins les défauts de son ouvrage , et comment il est arrivé qu'on ne voie plus que ruines et misères dans notre nature , que rébellion dans notre appétit, que corruption et mortalité dans notre corps, que fureur et cruauté dans les bétes qui sont nos esclaves, qu'intempéries pernicieuses dans les éléments, et qu'influences conlagieuses dans les astres qui nous éclairent, par tout une inclination à nous détruire et une conspiration générale contre notre vie.

Cette doctrine nous enseigne que Dieu ayant produit la justice originelle dans l'esprit de l'bomme, cette justice, se répandant de là sur le corps, et du corps bumain sur les éléments et sur les créatures les plus éloignées , tenait toutes cboses dans l'ordre, dans le devoir et dans l'union ; mais que la même justice ayant été détruite en notre esprit , où était l'origine de ses communications glorieuses, au même instant elle a cessé de se communiquer au reste, et qu'ainsi, notre convoitise, notre corps, notre terre, notre soleil, notre monde sont devenus injustes et rebelles, et que leur rébellion a mérité qu'ils eussent leur part des désolations et des peines que nous avons souffertes, et que nous souffrons encore aujourd'bui.

Voilà de grands biens causés pur la production de la justice et de la grâce, et de grands maux arrivés par leur destruction. Qui est-ce qui a produit la grâce et ouvert la source de tant de félicités et de biens? C'est Dieu. Qui est-ce qui a détruit la grâce et ouvert la source des pécbés? qui a fait sortir le torrent des afilictions et des larmes qui roule depuis tant de siècles sur le corps et sur l'esprit bumain, et de là sur tout le monde? C'est Ibomme seul. Le monde est bon, l'esprit est bon, et ce sont les

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ouvrages de Dieu; les afflictions, les péchés et les désordres ne valent rien, et ce sont les ouvrages de l'homme. Qui des deux doit être blâmé, qui loué? Lorsque nous voyons quelque bonté restée dans chaque partie de l'homme et du monde, ou que nous sentons encore quelque goutte de consolation et de plaisir écoulée sur nos sens , qui devons-nous remercier, sinon Dieu? Et lorsque nous nous voyons noyés dans un déluge de pleurs, que les malheurs nous accablent et que nous éclatons en des cris de désespoir ,^ qui devons-nous accuser si non nous-mêmes ? Dieu est-il moins notre bienfaiteur , parce que nous sommes homicides de nous-mêmes? cesse-t-il d'être u^i ouvrier merveilleux, parce que nous avons gâté son ouvrage? et n'est-il pas le Créatenr de tout , quoique nous ayons tout corrompu ? Il est vrai que tout ce qu'il a créé est aujourd'hui dans le péché ou dans le désordre , mais il n'a aucune part au péché, de même que le démon et l'homme n'ont aucune part à la création , quoique leur péché soit en toutes les créatures.

Nous disons enfin que la première cause de notre péché fut le démon. Le démon, jaloux de la félicité qui nous était préparée, entreprit de nous porter à la désobéissance : mais ne pouvant pas nous parler , comme il fait aujourd'hui , par des tentations formées en notre imagination corrompue, où cette corruption malheureuse lui a donné l'entrée et l'autorité, et n'ayant alors aucun droit ni aucun accès dans aucune partie de l'homme, il entra dans un serpent, et se servit de sa langue pour former des paroles extérieures, et pour nous tenir les discours trompeurs qu'il avait médités ; il nous parla par cette langue étrangère, et il eut le déplorable succès dont je vous ai parlé, et qui dure encore aujourd'hui.

Eulîme interrompit ici Eugène, et lui repre'senta qu'un vrai Dieu pouvait détourner le péché, et qu'il semble, selon le raisonnement humain, f(ue le nôtre manqua de puissance, puisqu'il perdait la gloire d'avoir conservé son ouvrage, et prévenu les malheurs d'un si funeste accident.

Eugène, qui croyait avoir dit assez sur le sujet du péché originel, se contenta de ces deux ou trois paroles qu'il répondit : Monsieur, dit-il, les hommes ne seront jamais satisfaits en ce point que lorsqu'ils auront les yeux ouverts dans le paradis et qu'ils y verront trois choses :

Premièrement, que, de tous les desseins du Créateur, le plus juste et le plus glorieux a été la permission du péché, qu'il ne pouvait rendre impossible sans détruire la liberté humaine, qui était vin des plus beaux traits de Son ouvrage, son chefd'œuvre , et qu'il avait rendu si parfaitement l'image de la liberté et de l'indépenciance divines qu'il n'y avait dans le monde rien (jui pût, ui dans Dieu rien qui dût s'opposer à ses désirs.

Secondement, que s'il y eut eu de l'honneur à détourner le péché par la destruction , il y en a bien davantage de l'avoir réparé par la perfection du libre arbitre. Nous eussions été esclaves , si la grâce du Créateur uous eut violentés et nous eut contraints d'être innocents. Le llédempteur a inventé une grâce qui uous rend plus parfaitement libres que nous n'étions dans le paradis terrestre, et aussi infailliblement saints (jue nous le serons dans le ciel.

Troisièmement enfin , quand ils verront que l'honneur de cette réparation doit durer toujours, et le malheur de cette pernussion tant accusée ne doit durer qu'autant que dureront le peu de moments qui nous restent de celte vie misérable. Kous pleurons et nous uous plaignons ici-bas ,

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lorsque, durant les trois ou quatre minutes que nous appelons des siècles , nous voyons couler dans le monde ce torrent de misères qui entraîne tout, et nous demandons pourquoi Dieu a permis le péché. Mais lorsque, dans le paradis, nous verrons couler devant nos yeux et dans nous-mêmes un océan de voluptés éternelles, et que, partout où nos désirs infinis nous porteront, nous verrons des infinités, des immensités et des abîmes de bien encore plus désirables, nous nous moquerons de nos pleurs d'aujourd'hui et de nos raisonnements , nous ne demanderons plus pourquoi Dieu a permis le péché, mais pourquoi il a supporté les plaintes que nous avons faites contre sa permission; et ceux qui, maintenant trempés de larmes, accusent la conduite de sa providence, emploieront l'éternité à le remercier de ce qu'après avoir permis cette faute , il l'a si admirablement réparée.

Quelqu'un delà compagnie fit souvenir Eugène de ce que la dame avait avancé au commencement de cet entretien.

Il répondit que l'origine de tous les maux était le premier péché qui avait été dans le monde ; que ce premier péché ne fut pas le péché qui se trouva dans Abel quand il naquit, ni le péché actuel que commit Adam quand il désobéit à Dieu; qu'auparavant il y en avait eu un autre, qui était justement celui de la femme ; avant ce péché de la femme, il y en avait encore eu un autre plus ancien, qui était le péché du démon. Il dit ensuite que le péché originel avec lequel nous naissons est la cause de nos péchés, de nos misères et de notre mort ; que le péché actuel d'Adam fut la cause de notre péché originel; que le péché d'Eve fut la cause du péché actuel d'Adam , et qu'enfin le péché du démon fut lu cause du péché d'Eve :

ENTRETIEN IV. IDJ

d'où il tira celle évidente conclusion , que la première cause de tous les pèches et de tous les malheurs fut le péché du démon ; la seconde , celui de la femme; la troisième, celui d'Adam. Il confessa néanmoins que si Dieu eût produit un nouvel homme pour être le mari d'Eve, ceux qui voudront croire qu'il n'y aurait point eu de péché originel ne manqueront pas de raisons ni de paroles pour rendre cet honneur à leurs mères.

Eugène ajouta à son discours quelques réflexions sur l'histoire du serpent et de la pomme, et il y lit voir (les mystères et des vérités bien sérieuses, qui devaient surprendre ce philosophe de cour, qui y trouvait de si grands sujets de rire au commencement de l'entretien. Hercule laissa dire Eugène, et sembla avoir oublié le dessein (pi'il avait eu d'abord de ne sortir du combat qu'après avoir laissé faire ce théologien, qui ne lui dit aucune parole que pour le disposer à recevoir les grâces extraordinaires que la bonté de Dieu lui préparait. La conférence se termina par le discours que je viens de dire. Il y en eut le lendemain, dans la même maison, une autre dont nous allons parler. Un gentilhomme, qui s'était déjà déclaré touchant le mystère de llncarnation, et qui attendait impatiemment la conclusion de celte quatrième dispute pour venir enfin au combat, ne manqua pas de s'y présenter. Mais l'affaire fut remise au lendemain, et un endroit du parc fut le lieu de l'assignation où les deux athlètes se rencontrèrent à la même heure que la compagnie s'y rendit aussi , ayant été avertie , à leur insu et contre le dessein du gentilhomme; qu'ils s'y étaient retirés.

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