‹ Le theologien dans les conversations avec les sages et les grands du mondeChapitre 13 sur 23 · DE L ^INCARNATION DU VERBE · texte numérisé non relu

DE L ^INCARNATION DU VERBE

Eugène entreprit de parler avec d'autant moins de peine qu'il savait bien que la curiosité qui paraissait en cette honnête assemblée n'était pas une marque qu'il y eût dans leur cœur quelque incertitude louchant nos mystères j il ne douta point qu'elle venait de l'espérance et du désir qu'ils avaient d'être encore les témoins de la manière dont il traiterait ces sortes de philosophes qui se trouvent en la plupart des compagnies, et qui s'y rendent insupportables aux gens d'honneur par la témérité de leurs discours, et par leur importunité à raisonner sur les propositions de l'Eglise, et à chercher les occasions d'en disputer indiscrètement , et de faire entrer leurs pensées et leurs doutes dans l'esprit des autres.

Le gentilhomme, nommé Pelage, du nombre de ceux qui n'ont lu que les mauvais livres et qui parlent de tout , après avoir protesté qu'il ne raisonnait sur les vérités de l'Evangile que pour les croire plus fortement, et que sa langue et sa vie, qui avaient été consacrées à Jésus-Christ par le baptême, le seraient jusqu'à la mort, débuta par une proposition un peu forte, tirée de Yanino : il avança que le mystère de l'Incarnation, qui est le principal article delà religion chrétienne, demande trop de soumission de l'entendement humain, et qu'il semblait qu'une religion qui fait tant de violence à la raison et qui la veut tenir dans une servitude si pénible , ne peut être raisonnable ni de l'institution de Dieu.

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Il couvrit des plus belles couleurs qu'il put les extravagances de cet athée, comme aussi celles de Mahomet, dont il avait les principes devant les yeux, quand il vint à montrer que le Christianisme était impur, et qu'il dégénérait manifestement de la simplicité de l'être divin . Les plus spirituels, ditil, et les plus éclairés d'entre les ennemis de noire foi, ont prétendu que conime Dieu n'est rien essentiellement que pureté, la vraie religion doit être souverainement pure, et qu'elle ne peut rien demander aux hommes, sinon qu'ils confessent et qu'ils adorent un Dieu contemplé simplement, et aimé immédiatement en son essence ; que ce fut là la religion des anges durant leur état de voyageurs ; que c'est leur religion éternelle dans le paradis ; que ce doit être sur la terre la religion des Saints, et que toutes les autres connaissances, cérémonies, adorations ajoutées , sont des additions suspectes et des superstitions qui naissent de l'esprit humain.

Monsieur, répondit Eugène , il n'y a pas un mystère que les libertins condamnent et censurent avec plus de hardiesse que celui de l'incarnatioa du Verbe, pas un que les peuples reçoivent avec plus de dévotion et plus de simplicité , que les théologiens méditent avec plus d'admiration et plus de plaisir, que les Saints contemplent avec de plus hauts ravissements, et pas un dont l'explication dans les chaires ou dans les écoles plaise davantage à notre raison, et lui fasse mieux sentir, selon Tertullien, qu'elle est naturellement chrétienne. Mystère, ajouta-t-il, le plus incompréhensible, et en même temps le plus visible des mystères que Dieu le Père, selon Saint Paul , a glorieusement manifestés par ses faveurs envers Jésus-Christ; le Saint-Esprit par ses prophéties et par ses figures ; les anges par leurs adorations; les

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apôtres par leurs sermons et par leurs miracles ; les martyrs par leur mort ; les philosophes , les empereurs , les tyrans , les grands du monde les plus superbes par leur soumission à son Evangile; enfin , Jésus-Christ lui-même par les splendeurs delà Divinité qu'il tira de son propre sein, et qu'il répandit visiblement sur son visage en la journée du Thabor, et en celle de son triomphe, lorsqu'il sortit du tombeau, et qu'il monta ensuite sur le trône au plus haut de l'empyrée.

Eugène jugea à propos , avant de passer outre, de dire encore ce qu'il avait déjà dit en une autre occasion, qu'il ne prétendait pas doimer par ses discours de la force aux vérités de la religion chrétienne, ni soutenir avec des roseaux ces rochers appuyés sur eux-mêmes et sur leurs pierres fondamentales ; qu'il n'avait point de dessein durant ces conversations familières, sinon de montrer queles raisonnements qui naissent dans l'imagination de quelques Chrétiens contre la doctrine évangélique, ne sont que des songes , et que toute son industrie, pour remédier à leur mal , était de leur dire deux ou trois mots et de les tirer un peu par la main, afin de les éveiller et de leur faire ouvrir les yeux.

Il est vrai , poursuivit-il en parlant à ce courtisan philosophe , que la religion des anges est tout intérieure en ses actes , et qu'elle ne célèbre point de fête de leur rédemption ; mais la nôtre, comme nous sommes composés de corps et d'âme, doit ajouter nécessairement des adorations de corps et des cérémonies visibles ; et comme nous sommes composés d'un corps malade et chargés d'une nature corrompue, elle doit adorer immédiatement un Rédempteur, et elle ne peut être pure parmi nous, si elle n'est entière, et si elle n'acquitte toutes nos obligations et toutes nos dettes. Notre

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péché a multiplié les miséricordes de Dieu , notre religion doit multiplierses actes et ses sacrements ; sa simplicité est qu'elle ne soit pas ingrate ni défectueuse, et qu'en ses reconnaissances, elle n'oublie aucun bienfait de son Créateur. Le gentilhomme voulant répondre : Attendez, lui dit Eugène, et donnez-vous, s'il vous plaît , le loisir de considérer Tordre et la sublimité de cette théologie.

Nous sommes malades, comme j'ai dit. Vous le savez, Monsieur , et il n'y a ni Mahométan , ni Juif, ni Païen qui puisse désavouer ce que nous connaissons depuis six mille ans par une expérience funeste, que notre nature est corrompue, et qu'il y a dans nous de grands et de perpétuels désordres ; qu'il y a des ténèbres qui nous aveuglent, des ardeurs de convoitise qui nous emportent au mal avec violence, et enfin une mortalité qui nous consume et qui nous détruit. Tous les hommes s'en plaignent ; les plus insensibles et les plus ignorants reconnaissent que, pour le moins, ces discordes domestiques entre nos passions et notre raison sont un vrai trouble, et qu'il est survenu dans nous quelque accidejit contre les règles de l'art et contre les intentions de l'ouvrier impeccable qui nous a formés.

11 y a, dis-je, une corruption en notre chair: donc, assurément, il y a un péché dans notre Ame, donc, une colère dans le cœur de Dieu ; et puisque ces trois choses sont au monde, la colère du Créalein* contre nous, la rébellion de notre volonté contre lui et la corruption de notre nature, nous ne pouvons espérer ni obtenir de salut que Dieu ne soit apaisé, que notre âme ne soit purifiée et que notre nature ne soit guérie. Il faut donc un médiateur, un sanctificateur et un médecin. Que les Mahométans et les philosophes se

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débattent ici, et qu'ils tournent avec eux la vérité en tous les sens qu'il leur plaira , il le faut sans doute, ou si cela manque, il n'y a point de salut, ni de grâce, ni de vie, ni d'éternité ; nous devons nécessairement périr.

Et qui sera ce médecin miraculeux , ce libérateur qui nous retirera de la mort? un homme. Qui sera ce sanctificateur? un prêtre mortel. Qui sera ce médiateur? un ange, un séraphin, un roi du monde, un million de rois et d'anges. La personne offensée est un Dieu, il faut donc une satisfaction infinie pour l'apaiser ; notre chute est un péché, il faut donc une autorité infinie pour le remettre et pour nous rétablir en grâce ; notre maladie est la mort même, il faut donc un pouvoir infini pour la guérir. Et où trouver ce pouvoir, celte autorité , cette vertu suprême, sinon dans quelque Emmanuel, dans quelque personne divine, dont la puissance soit cachée sous les ombres et parmi les infirmités de noire nature?

Donc, s'il y a une vraie religion au monde , il faut qu'elle adore un homme-Dieu , et qu'elle ajoute aux adorations du Créateur les adorations d'un réparateur et d'un Jésus-Christ.

Et c'est là, dis-je, la pureté de la religion des hommes d'honorer celui qui l'a purifiée, de rendre ce qu'elle doit à son principe, sans rien omettre de ce qu'elle doit à son médiateur ; de célébrer beaucoup de mystères et de multiplier ses actes sans multiplier la Divinité, n'adorant qu'un Dieu seul par le nombre de ses cérémonies, et n'ayant qu'un dernier terme de son espérance et de son amour, non plus que les esprits bienheureux.

Les anges, en adorant trois, ne corrompent pas la pureté et la simplicité de leur religion, mais ils la perfectionnent. Ils sont obligés de leur créa*

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lion au Père, au Fils, au Saint-Esprît, et ils ne peuvent adorer purement , s'ils adorent ou plus d'un Dieu, ou moins de trois personnes.

Ainsi, il n'y a point de pureté, ni de sainteté, ni de vérité dans notre religion, si nous adorons plus d'un Dieu, ou si nous refusons de l'adorer en toutes les figures et sous toutes les formes où son amour l'a voulu mettre et l'a rendu le bienfaiteur du genre humain.

Le gentilhomme, qui ne se donna pas la peine de considérer ce petit discours, ni peut-être même de l'écouter, revint à sa pensée; au moins il avança cette parole qui revenait à ce qu'il avait avancé auparavant : Vous êtes heureux, dit-il, de voir tant de clartés et de conformités merveilleuses, où les autres ne pensent rien voir que des ténèbres et des contradictions.

Il ne tient qu'à vous, répliqua Eugène, de prendre part à ce bonheur. Tout consiste à ouvrir un peu les yeux, et à y laisser entrer un rayon céleste, qui vous fera connaître que les doutes et les ténèbres dont vous vous plaignez ne viennent pas de l'obscurité du soleil, mais de l'indisposition de votre vue. Et certainement, puisqu'il faut avoir ici quelque peine, j'en ai de ma part, et je ne puis comprendre ce que c'est qui vous donne cette aversion, et qui vous fait trouver l'obligation de croire que le Verbe soit incarné si fâcheuse et si difficile.

Ma difficulté, répondit Pelage, est de concevoir que, dans le ciel, on se soucie de l'homme, et qu'on y fasse tant de frais pour la conservation d'une si petite et si misérable créature. La lumière naturelle m'apprend que l'homme est infiniment plus inutile à Dieu qu'une fourmi ne l'est à l'homme; d'ailleurs, notre Evangile me déclare que Dieu recherche riiommc, qu'il le poursuit et court après

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lui comme un amant passionné, et que même il se rend mortel pour le tirer du tombeau et pour lui rendre l'immortalité. Quel moyen de croire l'un et l'autre? Et pourquoi vous étonnez-vous que ma raison voyant et me proposant une vérité certaine, il me semble déraisonnable et injuste de la démentir, et de faire violence à mon jugement contre un droit si manifeste?

Sans doute, poursuivit-il, il y a en ceci quelque chose de bien rude et de bien fâcheux pour les personnes qui ne peuvent rien croire que ce qui est approuvé par la sagesse et par le bon sens. Si je voulais aimer quelque moucheron, et si je m'avisais d'offrir ma vie pour sauver la sienne et pour empêcher qu'on ne l'écrasât, vous m'appelleriez un fou , et je le serais assurément ; il n'y aurait homme ni ange qui ne se moquât de cette charité ridicule, et qui ne fût honteux et scandalisé de ma folie. Or, vous confessez que je suis infiniment moindre, en comparaison de Dieu, que ne l'est un moucheron à mon égard ; néanmoins, vous m'ordonnez de croire que Dieu a voulu mourir pour sauver ma vie, et qu'il a mieux aimé se voir dans la crèche et sur la croix parmi les douleurs et les opprobres d'un supplice infâme, que de me laisser périr moi, petit moucheron ; et en même temps vous m'obligez de dire et de soutenir que Dieu est sage. Le peut-il être? Ne faut-il pas nécessairement, ou qu'il n'ait jamais pensé au dessein de l'incarnation, ou que, s'il y a pensé, il ait perdu le jugement et qu'il ait cessé d'être Dieu?

Il est vrai. Monsieur, répondit Eugène, que si vous mouriez pour un moucheron , je vous blâmerais sans doute , et je dirais qu'il y aurait du désordre en votre esprit , et je le dirais sagement, parce que ce moucheron est un petit animal privé de connaissance et de liberté, qui n'a rien d'aima-

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ble,et qui n'est pas un objet de cî.arilé ni de bienveillance.

Mais voire âme , quoiqu'infiniment inégale à Dieu et infiniment éloignée de sa liauteur, et quoique jierdue ici-bas dans les abîmes de corruption, ne laisse pas d'avoir en sa nature spirituelle et incorruptilile quelque chose de la grandeur et de la majesté de Dieu, et d'en être l'image vivante. Elle a une raison, un libre arbitre, un esprit immortel et intelligent , un cœur capable d'aimer et digne d'être aimé ; on voit dans elle des beautés qui plaisent et qui attirent ; toute petite qu'elle est et toute proche du néant , elle est en son essence un objet d'amour ; en un mot, elle a ce qu'il faut avoir pour être aimable, et dès qu'elle est véritablement aimable et divine, la sagesse et la justice veulent qu'elle soit aimée. Tout ce qui peut aimer est obligé de lui vouloir du bien. Il n'y a point sur la terre de roi si riche, ni dans le ciel d'ange si noble et de si haut rang, qui doive la traiter avec mépris, parce que sa naissance est différente de la leur; puisqu'elle ressemble à Dieu, elle est assez belle et assez excellente pour mériter l'amour des séraphins.

Dieu même n'est point au-dessus de cet amour; et d'autant plus qu'il est Dieu et qu'il est sage , d'autant moins, pour ainsi dire, est-il dispensé de l'aimer. Ce n'est pas assez qu'il lui prépare un paradis , il doit l'aimer , dit Saint Bernard. Le cœur de l'homme ne peut être acheté ni mérité dignement que par le cœur de Dieu. La beauté de noire àme immortelle, quoique créée, vaut l'amour de cet amant adorable. O ame heureuse, s'écrie Saint Augustin , puisque tu ressembles à un Dieu î Ce Dieu n'aime pas trop, lorsqu'il t'aime infiniment, et s'il ne t'aimait infiniment, il n'aimerait pas assez.

Oui, Messieurs, il faut que son amour aille jus-

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que là ; et si les peines et les misères dans lesquelles nous pouvons tomber ne peu/ent être réparées que par le trépas et par le sang de ce Roi des rois, il ne doit pas le refuser. Puisqu'il nous aime, comme il est le plus sage et le plus parfait des amants, la sagesse et la bienséance l'invitent à s'assujettir aux lois essentielles de l'amour : de sorte que, s'il ne peut pas nous secourir sinon en mourant pour nous, tout Dieu qu'il est, il faut qu'il meure ; et s'il est impassible , il faut qu'il trouve les moyens de se rendre passible et mortel et de se faire homme, afin qu'il puisse mourir et entrer avec nous dans notre tombeau, pour nous en retirer et pour nous faire part de son immortalité bienheureuse. Sa /igidnem suumfudit, îdo^ liens sul operis œstimator. O anima, érige te, tantl 'vales ! Quam sis pretiosa ! Si Creatori forte non credis , interroga Redemptorem ,

Eugène ajouta deux ou trois autres textes de Saint Augustin avec des explications qui donnèlent un grand jour a cette vente chrétienne , et qui plurent beaucoup à la compagnie. Le gentilhomme qui parlait s'y plut aussi; au moins il ne voulut pas contredire, et il s'en abstint avec d'autant moins de peine qu'il lui vint une repartie qui lui sembla devoir arrêter Eugène. Vous dites quelque chose, répondit-il, et je confesse qu'il est de l'honneur de Dieu d'aimer hors de soi , et d'avoir des créatures qui soient véritablement aimables et propres à participer aux délices de ses unions éternelles. Mais néanmoins, la difficulté demeure entière , car puisque cette âme dont nous parlons se rend ingrate, et qu'elle veut se séparer de lui par le péché , comment est-il possible de croire que Dieu, qui est sage, s'amuse à courir après elle, et qu'il ait la pensée de racheter l'amitié de cette épouse infidèle et fugitive par l'a-

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néantissement de ses grandeurs et par la perte de sa propre vie, lui qui, en la quittant, pourrait, d'une parole, produire des millions de mondes, et élever à sa place une infinité d'autres esprits plus aimables sans comparaison , et plus propres aux desseins de sa providence ?

Oui , mais , repartit le théologien , pensez-vous que, s'il est facile à Dieu de produire ce qu'il n'aime point encore, il lui soit aisé de détruire ce qu'il aime déjà, ou parce qu'une nouvelle création ne coûte rien à sa puissance, que la réprobation d'une ancienne créature ne doive rien couler à sa bonté? Savez-vous bien ce que c'est que Dieu, et savezvous ce que vous êtes? Est-ce croire une chose inconcevable que de croire que vous, qui avez vécu trente ans sans vous soucier de votre fils avant . qu'il naquît , maintenant qu'il est né et que vous avez commencé à l'aimer, vous employez volontiers tout voire bien pour l'assister lorsqu'il est malade, et pour lui sauver la vie? Voici certes une chose étranije et diurne d'étonnement. Vous, Monsieur, qui, voyant votre fils unique à l'exlrémilé, pleurez amèrement , et protestez que vous préféreriez sa guérison à la naissance de dix autres enfants futurs , quoique plus parfaits que lui, et que même une longue postérité que les prophètes vous promettraient ne vous semblerait ni si désirable ni si chère que ce seul fils que vous aimez et que vous possédez aujourd'hui : vous-même, dis-je, vous ne pouvez concevoir que des mondes qui ne sont point encore, sont moins chers et m^ins précieux devant Dieu que ne l'est votre àme depuis qu'il lui a donné la vie et qu'il a commencé à la posséder et à l'aimer. O anges, leur dit-il, selon la pensée d'un Saint Père, lorsqu'ils voulurent le détourner du dessein de racheter par sa mort l'iioiume pécheur, et qu'ils lui représen-

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talent combien de créatures plus excellentes et plus nobles que ce pécheur malheureux pouvaient être tirées du néant et mises à sa place , ô anges, savez-vous bien ce que c'est que d'être père, et d'être un Dieu créateur d'une âme spirituelle et divine, et savez-vous ce que c'est que d'aimer infiniment?

Je conçois bien , dit le gentilhomme, que Dieu a pour nous quelque sentiment de compassion et d'amour , et qu'il lui est glorieux de nous conserver. Ce qui semble incroyable et incompréhensible aux incrédules, c'est qu'il nous veuille conserver par la perte de sa gloire détruite et profanée dans les opprobres de l'Incarnation et de la mort. Ce remède , disent-ils , a des indignités que la raison ne peut attribuer à Dieu sans répugnance et sans de justes plaintes contre l'Évangile, qui lui en fait le rapport , et qui exige d'elle un consentement si peu raisonnable.

C'est-à-dire, répondit Eugène, que vous changez de syllogisme, et que vous, qui venez de dire que l'homme, cette petite et ingrate créature, ne devait point être racheté , vous confessez maintenant qu'il le doit être ; mais vous prétendez qti'il est inutile et messéant de le racheter par un remède si cher et si magnifique, Dieu en ayant beaucoup d'autres de moindre prix qu'il pourrait employer très-utilement. Monsieur , je vous l'ai déjà dit , mais puisque vous n'y avez pas fait réflexion, je vous le dis encore une fois : notre mal est un péché , et en ce mot consiste ce que les théologiens ont recueilli des Ecritures , pour répondre à votre doute , et pour vous convaincre que c'est l'unique remède qui devait être employé, parce qu'il est le plus propre aux desseins de sa sagesse et de sa providence. Car si le mal de l'homme est un péché, n'est-il pas indispensa-

l)le et nécessaire, pour en èlre guéri , que l'iiomme apaise Dieu? Peut-il l'apaiser, s'il ne le satisfait pleinement et autant que le veut la justice? La satisfaction peut-elle être pleine et entière, si elle n'est aussi grande que la malice du péché , qui est infiniment odieuse ? Peut-elle être entière et infinie , si l'homme qui satisfait n'a dans soi le principe de cette infinité, et s'il n'y trouve une personne qui rende sa satisfaction égale à la faute et proportionnée à l'infinité de sa malice ? Et enfin, l'homme peut-il avoir une personne infiniment nohle et sainte, si Dieu même ne lui donne la sienne, et si, répandu dans son cœur et dans ses membres par l'union hypostatlque, il ne devient le coopéraleur et le principe immédiat des actions de sa charité miraculeuse ; Dieu l'a fait; il a donné sa personne à l'homme. L'Homme divin a enduré et s'est sacrifié sur la croix. Dieu le Père s'est apaisé ; la paix , la grâce et la vie ont été rendues au genre humain ; tous les hommes sont sortis des tombeaux ; les portes du paradis se sont ouvertes ; l'éternité bienheureuse et la liberté des anges sont devenues communes aux esclaves du démon; tous les pécheurs qu'on destinait et qu'on traînait au supplice ont vu rompre leurs chaînes ; il n'est plus resté d'autres captifs que la mort et le péché, qui sont enchaînés dans l'enfer avec la douleur et les larmes ; Mors ultra non crit , neque luctus , neque clanior, neque dolor erit ultra. Voilà tout le mystère de l'Incarnation et le précis de cet Evangile qu'on vous annonce, et que vous accusez de manquement de respect contre Dieu et de violence contre votre jugement. On vous dit que le frère charitable des hommes pécheurs , afin de satisfaire à la justice offensée et de racheter ses frères , a besoin que Dieu se joigne hypostaliquemeut à sa nature, et qu'il la sou-

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tienne de l'une de ses personnes ^ que c'est uniquement ce qu'il demande,promettant qu'aussitôt il accomplira le reste à ses frais , qu'il réparera l'honneur divin , et qu'avec ce secours et cette grâce, il contentera la justice infiniment, et plus qu'on ne Ta déshonorée. Dieu y consent , on vous ordonne de le croire , et voilà ce que vous appelez horriblement insupportable à la raison!

Le gentilhomme demeura un moment ou deux sans rien répondre , considérant ces vérités théologiques; et puis, rompant le silence : Cela, dit-il, ne satisfait pas et ne contente point notre esprit, car par l'union hypostatique, Dieu ne donne pas son pouvoir ni ses richesses : il se donne lui-mêïïie , il s'abaisse en sa propre personne. J'avoue bien que c'est là un remède profitable et un excellent moyen pour la rédemption des hommes, mais l'abaissement de Dieu est un plus grand mal et un accident plus pernicieux que ne serait la perte et la damnation du monde entier et de mille mondes.

Vous changez encore une fois , réplique Eugène, et vous ne parlez plus de l'inutilité de ce remède ; vous confessez que c'est le meilleur et le plus propre , mais vous parlez seulement de sa messéance. Vous craignez que Dieu n'ait commis une indignité contre lui-même et qu'il n'ait fait tort à sa grandeur infinie de s'être abaissé pour relever l'homme et pour le retirer de l'opprobre et de la misère. Je vous sais bon gré , poursuivit-il , du zèle que vous témoignez pour les intérêts de la majesté divine ; mais vous n'êtes pas seul qui ayez eu cette crainte et qui ayez aperçu le danger. Quantité d'autres s'inquiétèrent autrefois là-dessus, et pensèrent que la Divinité ne pouvait se joindre par hypostase à une nature infirme j ni se trouver parmi les corruptions de no-

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tre corps sans se salir honteusement, et sans se faire un outrage scandaleux et irréparable. En effet , comme ces paroles Ferhiun caro factiim est leur semblèrent évidentes , ils crurent qu'ils ne devaient pas nier que le Verbe s'était incarné, mais ils jugèrent que, pour remédier aux peines de leur esprit et aux dangers qu'ils craignaient , il fallait donner au Verbe une humanité plus noble et un corps d'une matière plus précieuse et plus séante à ses grandeurs que celui du commun des hommes. Sur quoi leur extravagance respectueuse leur fit concevoir d'étranges idées et de ridicules inventions pour sauver l'honneur du Verbe divin.

Un certain rabbin, au rapport de Calatinus, s'avisa de dire que les anges , dès le commencement du monde et avant le péché , allèrent prendre la matière de son corps dans le paradis terrestre ; qu'à l'endroit qu'ils virent couvert des plus belles fleurs , ils prirent une particule de cette terre vierge et sainte , et qu'ils la transportèrent dans le ciel, qu'ils l'y conservèrent durant quatre mille ans, et puis, quand le temps fut venu que les mystères devaient s'accomplir, qu'ils la rapportèrent ici-bas ; qu'ils l'approchèrent de la personne sacrée de la Vierge; que, par une pénétration imperceptible, elle y entra sans blesser sa virginité , et qu'alors le Saint-Esprit, se servant de la chaleur naturelle de Notre-Dame , cuisit cette terre et en forma un corps humain.

Philaster et Cerdon pensèrent que la terre étant toujours terre et trop matérielle , on devait plutôt dire que le Verbe ramassa quelques parties de l'air , et qu'il s'en revêtit comme d'un corps , trompant nos yeux sous la figure de ce visage apparent.

Manés craignit que l'air ne fut pas encore as-

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sez noble pour être employé à vêtir un Dieu. La pensée qui lui vint fut que les anges allèrent couper une partie du soleil, et que, de cette étoffe, ils firent un corps dont ils le revêtirent.

Marcion, jugeant que, selon le texte de l'Ecriture, il fallait confesser que son corps était semblable au nôtre , pour satisfaire à sa crainte , conçut une foHe plus ingénieuse : il voulut que le Sauveur , afin de se conserver en pureté , comme nous autres nous changeons d'habits , changeât de corps tous les mois ; qu'il en prît un nouveau, et qu'ainsi, par le moyen de ces changements renouvelés, il n'y avait rien en sa chair qui ne fût toujours neuf et entier, toujours pur et immaculé comme son esprit.

Apollinaire chercha une autre invention pour contenter son scrupule: il fit réflexion que l'impureté du corps humain ne venait que des impuretés de l'âme ; et sur cela, suivant la conduite de son ignorance , il crut que le vrai secret d'exempter le Verbe de confusion était de dire qu'il n'avait point pris l'âme de l'homme, et qu'il ne s'était uni qu'avec la chair à laquelle sa Divinité servait de vie et donnait le mouvement.

Nestorius, sans vouloir subtiliser , aima mieux dire que le Verbe n'avait rien pris de l'homme ; qu'il s'en était seulement approché , mais sans le toucher ni l'embrasser par aucune union hypostatique; qu'il s'en était séparé personnellement, de peur qu'il ne lui communiquât ses maladies et ses autres infirmités.

Pour vous , Monsieur, qui faites ici le personnage que j'ai dit , vous tranchez plus court , et vous soutenez qu'en s'approchant même, il aurait contracté notre mal, qu'il est demeuré dans l'éloignement où il était ; qu'il n'est point sorti du ciel ; qu'il n'a point changé de place non plus que

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de nature; qu'il n'a rien fait du tout, et que le mystère de l'Incarnation n'est qu'un songe de notre simplicité superstitieuse.

Vous le dites au moins ; ceux-là dont je parle l'ont dit , et ont conçu ces différentes chimères : ni eux ni vous n'avez entendu la vérité des saintes paroles , parce que la proposition de l'Évangile corrompue dans votre imagination matérielle, a pris les apparences d'un blasphème et n'a formé dans votre esprit que des erreurs et des pensées criminelles.

L'Evangile a dit que Dieu s'est fait homme ,• que le Verbe s'est incarné ; et vous, vous avez cru que, par ce mot d'Incarnation, il voulait dire qu'il s'était fait un mélange du Verbe et de la chair, une pénétration mutuelle de deux suppôts confondus ensemble , une composition d'humanité et de Divinité, qui , comme il arrive aux autres mélanges, se communiquaient mutuellement leurs qualités, et que, de cette mixtion, il résultait un troisième être composé des substances et des propriétés de ces deux natures confondues ; et en tout cela, vous n'avez vu que l'opprobre et la ruine de la Divinité transfigurée en la corruption de la nature humaine.

Mais vous vous êtes trompé. C'est donc vous qui m'avez trompé, repartit le gentilhomme, car ils sont deux ensemble ; ils sont l'un avec l'autre, l'un dans l'autre: donc, ils sont mêlés; donc, leurs qualités sont communes et transfuses mutuellement en la substance qu'ils embrassent chacun, et qu'ils pénètrent par leur union hyposta- !ique.

Vous vous trompez , dis-je encore une fois, reprit Eugène d'une voix forte, et vous n'entendez pas ce que l'Eglise vous enseigne. Il n'y a

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point ici de mélange, ni de confusion, ni de conversion, ni de transformation,ni de changement vérita- !)le : c'est une union personnelle des natures divine 5t humaine unies par l'unité d*unemêmehypostase. Le Verbe, qui n'était auparavant que la personne de la Divinité, est devenu la personne de l'humanité; il soutient l'une et l'autre : ce même tronc supporte les deux branches , et il se fait un seul arbre , où ces branches distinctes, sans être mêlées ni confondues , sont unies en l'unité du tronc qui les soutient. Il se forme , dis-je, un Jésus-Christ , un Emmanuel , dans lequel Dieu et J 'homme , distingués en leurs natures autant que jamais , sont un par l'unité de la personne divine , qui est commune aux deux , et qui est leur base indistincte et invariable.

Vous ne voulez pas , répondit le gentilhomme, que je dise que, dans le Sauveur, la nature divine et la nature humaine aient été mêlées: j'y consens , je ne le dirai point. Vous voulez que je parle comme vous, comme parlent tous les Chrétiens, et que je confesse de bouche et de cœur que le Verbe s'est revêtu de notre chair, que Dieu s'est fait homme, que le prince s'est fait esclave: je le confesse, je lediSjjeledirai.Maisil faut donc, et nécessairt ment, que vous me permettiez de dire que, dans ce prince devenu esclave , la principauté est captive et prisonnière; que dans ce Dieu devenu homme et rendu humble et misérable , la Divinité est humiliée et abaissée, devenue moins puissante et moins heureuse qu'elle n'était auparavant.

Non, Monsieur, reprit pAigène ; cette parole est une impiété et une hérésie damnable. Le Verbe, descendant du ciel et s'enfermant dans notre humanité, n'est pas, comme un roi descendu de son Irône et déchu de son pouvoir, traîné captif et enchaîné dans une prison où il cesse de régner et

(l'être heureux. Le Ver])e incarné ne cesse point d'être le Verbe, d'être le Tout-Puissant et 1 Infini. Parmi les opprobres de sa naissance temporelle et les pauvretés de l'étable , il est riche, il est heureux, il est immortel, il est Dieu autant qu'autrefois; il a la même force, la même majesté , la même indépendance , la même grandeur qu'il possédait dans le ciel ; et c'est un blasphème en notre religion de dire que le jour qu'il s'est fait homme, il ait discontinué d'être ce qu'il était eu sa nature divine, ou qu'il ait rien perdu des félicités éternelles et des beautés qu'il tira de Dieu sou Père, au jour de sa vertu , quand il naquit avant Lucifer dans les splendeurs des Saints : Nostra suscipiens y et propria non ajnitteîis. En un mot, la Divinité est dans l'homme comme la lumière du soleil dans un cristal, aussi distincte du cristal aussi claire en elle-même, aussi peu matérielle et aussi peu fragile qu'elle l'était auparavant. In se incomniutahllis perscv^erans^ nullcun suhiit omnipoientia detrimentiun , nec Dei formam servi forma vîohwit.

Mais , reprit Pelage, dans cet homme, dans cet enfant qui naît d'une femme, la Divinité ne fait pas ce qu'elle fait dans le ciel ni dans les autres endroits du monde. Le Verbe n'opère là-dedans que des actions humaines, que des actions de servitude. IncomniutabiliSy encore une fois , s'écrie Eugène, jusques entre les bras de sa mère, nonseulement il conserve les pouvoirs et les magnificences de la dignité divine, mais aussi il en exerce toutes les fonctions. Puisque vous ne le savez pas, Monsieur, demandez à Saint Jean l'Évangélisle ce que c'est que ce Fils de Marie qui vient de naître: il vous répondra: Lux in tcncbris liicct : ce petit enÇtint dans la crèche est une lumière qui, au milieu de la nuit, produit le jour et enseigne la

iy4 ENTRETIEN V.

vérité. Il est une puissance qui, au milieu des infirmités , produit le monde et commande aux rois ; une sainteté qui , au milieu du sang et delà matière, sanctifie les anges ; une beauté qui, parmi ]es ombres de la terre, éclaire le paradis et glorifie les bienheureux ; un Verbe qui, dans la chair, est l'origine du Saint-Esprit et le principe de la grâce ; un Fils qui, dans le temps et dans la mort, est la vie , le repos et l'éternité de Dieu , son Père : Lux in tenebris , et tenehra eam non coni" prehenderunt.

Ingénument, Messieurs, y a-t-il esprit humain , angélique ou incréé, ya-t-il religion sur la terre, y en a-t-il dans le ciel qui puisse annoncer aux hommes une doctrine de la Divinité plus divine et plus agréable à la raison? A-t-on jamais parlé de Dieu si dignement , et jamais sa sagesse , sa puissance , son amour, ses perfections, ont-elles été si éminemment élevées, ou, comme parle David, si terriblement magnifiées qu'elles le sont en ce mystère ? Dieu devenu néant et abaissé sous l'homme, voilà la plus haute élévation où puissent être la miséricorde et l'amour. Sic Deus dilexit. Et voilà le plus glorieux état où pouvaient aspirer la justice et la majesté, lorsqu'elles voient un Dieu devenu leur victime et immolé sur la croix parmi les ignominies et les douleurs, pour satisfaire à leur droit et pour obéir à leur parole : Fnctus ohediens usque ad mortem. Le Dieu vivant devenu l'homme mourant, et par l'union personnelle des deux substances , trouver l'invention d'accorder la grâce et la loi , et de glorifier infiniment l'une et l'autre : A Domino faciwn est istud , et est mirahile in oculis nostris.

Vous parlez doctement et éloquemment, reprit Pelage, arrêté mal à propos à sa pensée, mais je parle clairement. Dieu est mort, Dieu a souffert.

ENTRETIEN V. ÏJ^

Dieu a été crucifié, humilié , anéanti ; il a subi toutes les peines d'un trépas ignominieux et douloureux ; ce sont les termes de la relig^ion chrétienne , et vous voulez que la raison le croie et qu'elle se soumette à ces propositions sans répugnance et sans plainte! Car enfin, si, dans le Sauveur, dès queThomme est mort , l'humanité est morte, ne faut-il pas , si Dieu meurt , que la Divinité meure aussi , et qu'elle périsse en même temps ?

Les enfants, dit Eugène, savent répondre à ce doute ; ils vous disent que, dans Jésus-Christ , l'homme meurt en sa propre nature, et que Dieu meurt en une autre nature que la sienne, qui demeure entière et infiniment impassible parmi ces passions et cette mort qu'elle sanctifie. Ce que vous venez de proférer, c'est en propres termes le blasphème et le raisonnement de l'ignorance et de la folie de Nestorius, qui soutenait, contre Saint Paul , que la sainteté et la vertu sont malades et infirmes , lorsque l'homme vertueux se porte mal. Le raisonnement de cet hérésiarque eût été bon , si ce que pensait Eutychés eût été vrai , qu'il n'y avait que la nature divine en Jésus- Christ, couverte des apparences de la nature humaine, et que, sous ces apparences, le seul Verbe avait fait et souffert ce que l'Evangile nous raconte du Sauveur , que l'homme n'avait point enduré, puisqu'il n'y avait qu'un Dieu sur la croix revêtu de l'ombre du corps humain.

Il est évident que, selon cette doctrine, les flagellations , les douleurs , les opprobres et les ignominies tombèrent sur la Divinité, et que la destruction qui arriva n'ayant pu être que la destruction de cette nature éternelle et invulnérable, noire raison a sujet de frémir d'horreur et de crier anathènie contre les docteurs qui l'ensei-

gnent. Mais ce n'est pas ce que dit l'Église nî ce qui est écrit dans l'Evangile : la doctrine catholique, comme vous savez et comme je l'ai déjà dit deux ou trois fois, est que Notre-Seigneur était Homme-Dieu , et qu'il y avait en lui deux natures unies par une seule personne qui leur était commune, et dont elles étaient également soutenues.

C'est tout ce que la foi propose à notre raison, et c'est aussi ce qui vous découvre votre erreur et votre aveuglement , quand vous craignez que la Divinité n'ait souffert et qu'elle ne soit morte sur le Calvaire. Les souffrances et la mort n'ont touché que l'humanité comme leur unique sujet ; les peines de la nature humaine ne sont pas entrées jusque dans la nature divine , parce qu'elle était infiniment distincte et différente d'avec elle : mais le prix de la personne divine est entré dans la nature humaine, parce qu'elle était sa personne et qu'elle la soutenait.

Cette personne incréée , comme elle était le principe des actions de l'homme, les sanctifiait et les rendait dignes de racheter mille mondes ; mais comme elle n'était pas le sujet passif de ses souffrances, elle n'en recevait aucun déshonneur ni aucun dommage.

Les actions du Sauveur étaient théandriques: elles sortaient de la personne de Dieu et de la volonté de l'homme; l'une et l'autre agissaient ; mais ses douleurs étaient simplement humaines , d'autant que Dieu, qui les souffrait, ne les souffrait pas comme Dieu , et que sa nature immortelle n'était pas soumise immédiatement à ces peines de notre mortalité ; en un mot , Dieu mourait, la Divinité ne mourait pas.

Tandis qu'Eugène tournait cette proposition en diverses manières pour la mieux faire entrer dans l'esprit de ces Messieurs , Eulime prit la parole,

ENTRETIEN V. IJJ

et avec un respect cligne de sa sagesse et de sa dévotion , demanda s'il n'eut pas été plus à propos dans l'Eglise, afin qu'on s'éloignât davantage du danger et de la crainte d'offenser l'adorable impassibilité de l'Etre divin, de s'ajjstenir de ces termes: Dieu est mort. Dieu a été crucifié , et se contenter de dire : Jésus-Christ est mort, le Sauveur a souffert, le Sauveur est né d'une femme. Il semble , dit-il , que cela n'aurait fait aucun tort à la foi de l'union hypostatique, et que cependant il eût soulagé les esprits faibles, qui croient entendre je ne sais quoi d'offensant contre la Divinité, quand on leur dit que Dieu est mort.

Hélas î répondit Eugène , que nous aurions été coupables contre sa b(uité de n'oser le dire ! Que nous l'aurions privé d'un grand honneur, et s'il est permis de parler ainsi , que nous l'aurions désobligé ! Quiconque ne peut être honoré ni relevé que par des actions d'amour, ne peut être honoré que par le seul abaissement : il n'y a point pour lui d autre véritable élévation que de devenir moindre qu'il n'était.

Il est vrai, Messieurs , qu'une alliance noble et illustre est l'honneur des gens de basse extraction. Une villageoise choisie pour être la femme d'un empereur ou d'un roi , ne man<pie pas de prendre aussitôt le nom de son mari , et de se faire appeler l'Impératrice ou la Reine , et de porter la couronne et les habits de cette dignité ghjrleuse ; elle veut qu'on oublie sa maison , et qu'on ne sache plus rien d'elle, sinon qu'elle est princesse et maîtresse, et que toutes les qualités et les grandeurs de son mari lui appartiemient avec autant de droit que sa personne. C'est là l'honneur et l'avantage des petites créatures, et naturellement misérables .

Mais les êtres parfaits ont un sentiment bien

17^ ÈNTRETIEI* V.

contraire et des intérêts bien différents : comme ils son tau-dessus de tout, et qu'il n'y a point pour eux d'alliances avantageuses , sinon celles qu'ils contractent par les inspirations d'un amour désintéressé et véritablement magnanime , ils ne se vantent que de celles-là ; ce sont les seules dont ils veulent prendre les titres, et porter les noms et les marques aux jours de leurs couronnements et de leurs triomphes.

Dieu, le plus parfait de tous les êtres, par un amour ineffable et inconcevable, s'est allié à la nature de l'homme ; il s'est joint intimement et hyposlatiquement avec elle, et lui a communiqué ses félicités et ses biens. Cette alliance, Messieurs^ bien loin de le couvrir de honte, relève extrêmement sa gloire. Il ne croit pas que ce soit assez de n'être qu'une seule personne avec son épouse ; il veut n'avoir plus qu'un même nom et être appelé comme elle. Il veut porter tous les titres de ses faiblesses et de ses pauvretés : il veut être appelé le Dieu-homme, le Dieu nécessiteux, le Dieu crucifié, le Dieu mourant. C'est lui, dans cette alliance, qui oublie sa naissance ancienne et divine j c'est lui qui, renonçant , ce semble, aux titres honorables de son extraction céleste , veut qu'on dise désormais que le Verbe est le fils de l'homme, qu'il est né d'une femme au milieu des temps, et ce serait outrager son amour, quand nous parlons des souffrances de la Passion, de ne lui donner que le nom de Sauveur, et de n'oser dire que Dieu a été crucifié. Je puis même dire hardiment qu'une Eudoxia tirée du village pour devenir la femme d'un Théodose , ne serait pas si offensée qu'on refusât de la nommer impératrice,que Dieu, tiré du trône du paradis pour devenir ici-bas Tépoux de notre nature mortelle , le serait, si l'on craignait de l'appeler homme et de prononcer

ENTRETIEN V. lyg

ces paroles : Verhujn caro factum est , le Verbe a été fait chair et il s'est anéanti.

Ces Messieurs ne purent pas s'empêcher de se témoigner les uns aux autres les sentiments que cette réflexion faisait naître en leurs esprits. Il est néanmoins véritable , poursuivit Eugène en interrompant ce qu'ils disaient, que le Verbe, en prenant les noms qui nous sont propres , a retenu les siens, et qu'au même temps qu'il s'est revêtu de notre mortalité et de notre ressemblance , non rapinam arbltratus est esse se œqualem Deo , il n'a pas commis un larcin de porter encore le nom d'égal et de consubstantiel à son Père, et de s'attribuer les titres de la Divinité les plus nobles et les plus divins.

Pelage, qui n'était pas attentif, mais qui continuait de rêver à ses difficultés, se souvenant de celle qui lui semblait la principale, interrompit Eugène : S'il est vrai, dit-il , que le Verbe s'est incarné, qu'il a satisfait pour nous sur la croix, et que, par son sang, il a payé toutes nos dettes, d'où vient qu'on nous poursuit encore et que nous continuons d'être misérables ? comment estce que Dieu exige de nous des satisfactions , et nous assujettit encore aux souffrances, aux maladies, à la mort, et qu'il punit notre péché avec autant de rigueur que si le Rédempteur n'avait rien fait ? Nous lui devions beaucoup: son Fils lui a rendu plus que nous ne lui devions , et néanmoins, voilà qu'il nous traite comme s'il n'avait reçu aucune satisfaction , et qu'il exerce contre nous toutes les sévérités d'une colère impitoyable. Notre-Seigneur sur la croix a demandé, non-seulement qu'on nousremît notre péché, mais aussi qu'on nous exemptât de toutes les peines du péché, des afflictions, des maladies, de la mort. Il l'a de-

l8o ENTRETIEN V.

mandé et il l'a mérité. Eq effet , on le lui accorde, dit rÉcilture ; Dieu le promet; il assure qu'il n'y aura plus ni de péché , ni de larmes , ni de mort dans le monde , et cependant voilà que nous pleurons et que nous mourons tous les jours , comme on mourait au temps de Noé. S'il est vrai que le Sauveur soit venu et qu'un Dieu se soit incarné pour nous empêcher de mourir, pourquoi mourons-nous ?

Qui vous a dit, repartit Eugène , que Notre- Seigneur est venu pour nous exempter de la misère et du trépas ? Parlons correctement comme parle l'Evangile, et disons qu'il est venu pour nous en délivrer. Voici une petite histoire, ajouta-t-il, qui est la réponse claire et nette de votre doute, et plût à Dieu qu'elle entrât dans l'esprit de ceux qui s'étonnent de voir encore des larmes parmi les Chrétiens ! Il y a plusieurs années qu'un saint homme alla trouver le juge de la ville où il était: Monsieur, lui dit-il, vous avez dans vos prisons un malheureux criminel que je connais, que j'aime, et que je me trouve engagé à secourir dans le danger où il est. Vous l'avez condamné ce malin à mourir sur une roue. Je n'entreprends pas toutefois de le justifier, et moins encore d'ohtenir que vous ayez pitié de lui et que vous révoquiez votre sentence : elle est juste , et ce serait un scandale de s'y opposer. Ce que je viens vous demander, c'est que quand vos ordres auront été exécutés et que le criminel sera mort, vous permettiez que je le re£suscite , et qu'en vertu d'un pouvoir miraculeux que j'ai reçu de Dieu, je lui rende, nonseulement la vie, l'innocence , la réputation et la liberté, mais encore autant et plus de biens qu'il en aura perdu, et qu'enfin je fasse en sorte qu'il son beaucoup plus heureux et plus riche qu'il n'é-

EXTRETIEX V. l8f

tait avantqu'il eût commis aucune faute. Le juge, aussi raisonnable etcharitable que juste et sévère, consentit à cette proposition, et loua un si admirable accommodement de la miséricorde avec la justice et la loi. On tira le criminel de la prison et on le conduisit au supplice. Quand il se vit sur Técliafaud entre les mains d'un bourreau, il fit en son âme des plaintes amères contre l'infidélité prétendue de ce saint homme, qui lui avait promis de le secourir et de le sauver. Mais quand, après les tourments et le trépas, il se vit rappelé de l'autre monde, et rétabli soudainement en la possession de la vie, de la liberté , de l'honneur et de tous les autres biens , par le secours de cet ami incomparable , quelles admirations, quelles joies, quels remercîments !

Voilà, Messieurs, tout le mystère de notre rédemption. Aussitôt qu'Adam eut péché. Dieu, par un décret irrévocable , condamna le genre humain à trois châtiments : l'un , de naître sans la grâce ; le second, de vivre dans le travail et de pleurer toute sa vie ; le troisième, de mourir : trois châtiments communs et trois sujets de l'Incarnation du Verbe, qui a voulu, je ne dis pas nous en exempter tout à fait, mais nous en délivrer quand nous les aurions soufferts. Vous le savez , Messieurs , et les Chrétiens devraient soigneusement remarquer cette importante vérité, que Jésus- Christ n'a jamais conçu le dessein d'empêcher que nous ne fussions misérables et sujets à la nécessité de mourir, mais bien de faire en sorte, lorsque nous l'aurons été durant le temps, qu'enfin, par un secours miséricordieux et par une transformation admirable, nous devenions impassibles, immortels et éternellement heureux. Il ne devait nous exempter ni des misères ni de la mort, car l'arrêt de son Père était juste: il fallait néces-

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saiiement qu'il fut exécuté eu la personne de tous ceux qui avaient été condamnés. Notre-Seigneur savait très-bien qu'en instituant son testament de miséricorde , il devait respecter le testament de justice, et tellement satisfaire aux intentions de son amour infini qu'il ne violât pas les lois d'une colère infiniment sainte et juste : Nonvetii sohere legem , sed adiinplere.

Il le devait, et il l'a fait. Car dès que les hommes furent condamnés , cet adorable Sauveur fit à son Père les mêmes propositions que ce saint homme fit au juge dont j'ai parlé , demandant qu'après que tous les arrêts de la justice seraient accomplis sur nous, que, par les mérites infinis de son propre sang, il nous rendît tout ce que nous aurions perdu par la rigueur de ces arrêts exécutés. Dieu le Père ne manqua pas d'y consentir , et il arrêta dès lors qu'après que nous aurions subi l'arrêt et souffert les trois peines imposées , la privation de la grâce en la naissance , les travaux et les afflictions durant la vie, et enfin la mort , le Sauveur nous délivrerait de tout, nous rendrait éternellement heureux , et exercerait envers nous sa miséricorde selon toute l'étendue de ses désirs. C'est , Messieurs , ce qu'il fera au jour de sa résurrection générale , lorsqu'il retirera nos corps delà terre, et qu'il changera nos misères d'aujourd'hui en une immortalité glorieuse. Il n'a donc pas commis un larcin en prenant le nom d'égal à son Père , et en s'en attribuant, comme j'ai dit, les litres les plus incommunicables de la Divinité; Non rapinam arhitratus est esse se œqualem Deo,

Ces paroles de Saint Paul ayant rappelé dans l'esprit d'Eugène la mémoire des grandeurs du Verbe incarné , elles y firent naître en même temps de l'indignation contre ceux qui pensent voir quelque chose de méprisable dans cette per-

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sonne sacrée; et cette colère augmentant ses forces, il éleva la voix, et la poussa, comme pour ouvrir les portes des cœurs et y faire entrer quelques rayons de la gloire du Verbe incarné : mais il se retint aussitôt, comme étant arrêté par quelque crainte.

Eutime, qui n'avait pas dessein qu'il se tût en une si belle occasion, pour lui donner sujet de passer outre et de communiquer ses pensées à la compagnie, lui demanda si les principales qualités de l'Homme-Dieu n'étaient pas celles de médiateur, de répafateur, de roi souverain. Ce discours fst au-dessus de mes forces , répondit jEugène , et je dois plutôt me taire en cette occasion que parler. Néanmoins, ajouta-t-il , les grands sujets veulent peu de paroles. Pour faire le panégyrique des perfections du Verbe incarné , il suffit de les nommer : elles sont si extraordinaires que l'homme ne peut les avoir inventées, et il faut qu'elles soient vraies, puisqu'on sait leurs noms. IMaissi elles surpassent notre invention, elles surpassent encore davantage notre explication et notre éloquence. Ce sont des grandeurs qui se peuvent dire, mais qui ne se doivent pas expliquer : par leur nom seul , ou par le premier mot que l'on en dit, elles épuisent toutes les forces de l'esUendement de riiomme.

Les Pères spirituels remarquent qu'on lui attribue des éloges différents, selon la différence des trois endroits où il est particulièrement connu : dans le sein de son Père , dans le ciel parmi les anges , et dans l'Eglise ici-bas avec les hommes.

Je dis donc en peu de mots que , dans la première et la plus haute de ses demeures , chez Dieu le Père où il habite éternellement, il est son Fils , son Verbe incréé, son image consubslantielle et viyanle, cl (ju'll y i>( oit lu vie d'une manière qui

l84 ENTRETIEN V.

est le dernier degré de la hauteur , et qui l'élève infiniment au-dessus de toutes les sublimités du monde : Sublimis et excelsus hahitans œternita' tem .

Il est vrai que les hommes naissent ici-bas, mais par les lois indispensables de leur nature corrompue , avec quelque magnificence ou sous quelque couronne qu'ils puissent naître . il faut qu'ils naissent honteusement dans l'impureté, dans le péché, dans l'ignorance, et que la vie qu'ils y reçoivent ne soit qu'une participation , et comme une petite étincelle de la vie de leurs parents.

Les avantages du Verbe au-dessus d'eux, et les privilèges de sa naissance incommunicables aux créatures, sont de naître avec la grandeur qui lui est propre , et de recevoir avec la vie autant de biens et de perfections, autant de sagesse, de force et d'âge qu'il en faut pour être égal à son principe;

De naître avec l'éternité durant les temps , et toujours sans commencer et sans finir, et sans naître plus d'une fois;

De naître avec la sainteté par Témanation d'un Père infiniment pur et vierge, vierge lui-même parle vœu qu'il en fait, pour ainsi dire, en produisant le Saint-Esprit, qui n'est autre chose qu'un amour voué pour être à Dieu , à Dieu seul, entièrement et pour jamais ;

Enfin , de naître avec la béatitude souveraine et dans la gloire, au milieu des clartés et des félicités infinies, dans le sein d'un soleil, dont les rayons répandus au dehors éclaireront les Saints et les rendront éternellement heureux : Tccuni prlnclpium in die virtutis tuœ ^ lui dit David. Le jour de votre naissance est le jour de votre force; le Tout-Puissant et l'Éternel vous donne sa puissance avec la vie ; il vous la donne lorsqu'il est

ENTRETIEN V. l85

vierge. La siibstance paternelle qui vous produit est aussi le sein maternel qui vous conroit, et d'où vous naissez tout brillant des splendeurs de la gloire et de la sainteté : In spleiidorihiis saiictorum ex utero ante luciferum genui te. Yoilà ce qu'on dit de Jésus, et les éloges qu'on lui attribue dans le sein de Dieu le Père.

Ce qu'on en dit dans le ciel et parmi les anges est qu'il est le réparateur des disgrâces et des pertes anciennes arrivées parmi eux , et qu'il y a cinq mille ans et davantage que ces esprits célestes soupirent en attendant le jour heureux qu'il rétablira leurs ruines , qu'il repeuplera leurs déserts, et que, par ce dernier miracle , il consommera solennellement les ouvragées de sa miséricorde : A'Alificahit déserta a seculo , ruitias antiquas

érige t.

Je veux dire, ce qu'on oublie de remarquer, qu'en effet Notre - Seigneur , dès qu'il naquit ici-bas et qu'il commença à former le dessein de la réparation du monde entier , vit là-haut de grands désordres, quantité de places vacantes et tie ruines causées par la chute des démons, et que, touché de compassion , il conçut la pensée d'y jemédier, et d'étendre jusque là les mérites de ses douleurs et les entreprises de son amour; (pi'afin de le faire dignement, au lieu de produire de nouveaux séraphins et de nouveaux anges, il regarda les hommes , et chercha parmi eux des personnes propres à l'exécution de son entreprise ; qu'il continue de les y chercher encore aujourd'hui, mais que, n'y trouvant que des hommes faibles et languissants dans les infirmités et dans les souffrances , ou des hommes pécheurs et voués à l'enfer, ou des hommes morts et enterrés, il se dispose à employer toutes les forces de sa puissance, et que, puis(pi'il i'enlrepreudet

qu'il le veut, il ne manquera pas de raccomplir heureusement à l'heure que se providence a marquée. Le jour viendra qu'il brisera les chaînes, qu'il ouvrira toutes les portes de l'enfer et de la mort, qu'il en fera sortir en triomphe les captifs malheureux, qu'il leur rendra la vie , l'innocence et l'immortalité, qu'il les transformera en des vases de gloire, qu'il les conduira dans le ciel, qu'il leur donnera rang parmi les anges et parmi les séraphins, et que, par un miracle surprenant , ce sera de ces cadavres et de ces squelettes déterrés qu'il réparera les disgrâces , et qu'il restituera tout ce qui manquait de beauté et de richesse à la céleste Jérusalem ; Consolabitur Dominus Sion^ et consolahitur omnes ruinas ejus.

Concevez, s'il vous plaît , quelle est la grandeur de ce miracle : ces hommes formés de terre et de boue , ces pécheurs retirés d'entre les mains des démons et des portes de l'enfer, ces cadavres sortis de leurs tombeaux, auront une gloire méritée par la passion du Verbe incarné, et les splendeurs de cette gloire teinte du sang d'un Dieu répandu sur ces bienheureuses troupes , leur inspireront de nouvelles grâces, et rendront le paradis incomparablement pkis beau qu'il n'était avant qu'il fût ruiné ; Consolahitur Dominus Sion , et magna erit gloria donius istius nouissimœ plusquam primœ.

Voilà ce qu'on dit et ce qu'on espère de Jésus- Ghrist dans le ciel.

Ce que nous en disons dans l'Eglise et sur la terre, c'est qu'il est l'original et le Créateur de notre nature tirée du néant, le Rédempteur de noire nature détruite par le péché, et la gloire de notre nature glorifiée;

Qu'il est le Dieu , le prêtre et la victime delà vraie religion , adorable depuis mole JM-ïqu'à la fia des siècles j

ENTRETIEN V. l8j

Qu'il est le principe, le méJiateur et la fin du salut, la source inépuisable de la grâce, sanctifiant les Saints par des mérites infinis , et infiniment sanctifié avant tous les mérites ;

Qu'il est le premier conçu des prédestinés, le premier-né des immortels et le premier possesseur du paradis, vivant, sur la terre, de la vie glorieuse, et vivant, dans le ciel, de la vie humaine avant pas un homme;

Qu'il est le chef de chaque corps et de chacpie compagnie, souverain en tous les rangs d'excellence et d'honneur, le prototype des beautés, le principe des sciences, l'inventeur des arts, l'ancien des artisans , le maître des docteurs, l'exemple des Saints, l'hiérarque des prêtres , le monarque des rois , l'ange des anges élevé au trône de leur religion en la plus haute dignité de leur céleste hiérarchie : Rej; rcgiun et Dominas dominant tlum.

Je le puis bien dire,après Saint Jean, Seigneur, Roi des rois, et Roi partons les titres unis ensemble, et dont chacun séparément donne aux princes la puissance de régner et de commander aux peuples.

Roi par héritage, puisqu'il est le Fils de IJieu , légitime héritier de son domaine et de ses empires ; Filins rncns es tu: daho tibi ^rentes liœrcdita-

te m tua m.

Roi par élection, puisqu'il est le Roi des amants, le Roi des anges et des Saints, et l'élu des élus, choisi éternellement dans l'assemblée de l'amour et de la liberté : Dii^nus est Jgnus qui occisus est aeeipere virtutcni , et fortitudincni , et glo-

riam

Roi par con({uête, puisqu'il a vaincu sur le Calvaire , et soumis le monde aux pouvoirs et à l'eni- [)ire de sa grâce victorieuse : Quis est iste lie.c

Ibb ENTRETIEN V,

gloriœ P Dominas fortls et potens , Dominus potens in prœlio, \

Roi par alliance, puisque son humanité est unie au Verbe ; et que, par le droit de l'union hypostatique, elle est entrée sur le trône de gloire , et qu'elle s'y repose éternellement avec lui : Surge in requiem tuam , tu et arca sanctificationis tuœ.

Roi par paternité , puisque ses enfants sont assez nombreux pour faire le plus grand royaume et la plus grande assemblée de sujets , et que ses sujets dans le ciel ont reçu de lui assez de vie, selon l'âme, pour être les plus véritables enfants et les plus obligés à l'obéissance que la nature ait jamais produits en l'un et en l'autre monde: Princeps pacis j Pater futuri seculi»

Roi par le mérite des vertus royales, la force, la magnificence et la bonté, qu'il a possédées éminemment et qu'il a exercées d'une façon miraculeuse. Il est le seul entre les rois et les vainqueurs qui ait été fort dans le combat , miséricordieux dans la victoire et magnifique dans le triomphe.

Je ne parle. Messieurs, qu'après les anges, qui , lorsqu'on leur demande quel est cet homme qu'ils reçurent autrefois au ciel avec tant d'appareil , et qu'ils honorent encore aujourd'hui par leurs adorations éternelles , cpiis est iste Rex gloriœ P répondent : Dominus fortis in prœlio , que c'est un roi qui , par un miracle inouï, a été fort durant le combat ; que les autres vainqueurs, en combattant, n'ont eu que des forces empruntées et des armes étrangères ; qu'outre leur personne , il leur a fallu des armées entières, des cent mille hommes pour les aider à combattre ; que Jésus-Christ a combattu sans aucun secours ; qu'il n'a eu besoin que de son bras pour vaincre des ennemis innombrables, et qu'il a trouvé dans

son cœur toutes les forces nécessaires à sa victoire.

Que c'est un roi qui , par un autre nîiratle encore plus divin , a étépuissant et vraimetit vainqueur dans la victoire, et qui, au lieu d ôler la vie, l'a rendue à ceux qu'il a touchés de ses armes victorieuses. Que les victoires des Cyrus et des Pharaons , et de tous ces conquérants que le inonde admire, n'ont été que des massacres d'hommes , des renversements de villes ; que la victoire de Saint jMichel, là-haut au ciel, ne fut elle-même autre chose que la mortel la damnation de cent millions d'anges perdus et ensevelis dans l'enfer. Qu'il n'y a que la guerre de Jésus-Christ qui ait donné la vie au monde ; qu'aucun ange ni aucun homme n'en a reçu que du bien ; que la mort seule ot le péché ont péri par sa victoire ; que ses chariots armés qu'on a vus marcher dans les campagnes , ont porté partout le salut, l'innocence, l'immortalité, et que c'est très-justement que le Saint-Esprit, le doigt de Dieu , a* fait écrire sur leurs étendards ces paroles qui n'en seront jamais effacées ; Qui asceridis super equos tuos , et quadrigœ tuœ sahatio.

Enfin que c'est un roi qui, par un troisième miracle, le plus surprenant de tous, a été infiniment glorieux et magnifique dans le triomphe : C(iptii>am (luxit capt'u^itatcni .

Sa gloire est que, retournant au ciel, il y a mené la captivité captive ; c'est-à-dire que des captifs du démon, ce Sauveur en a fait les captifs de sa grâce. Les hommes qui ne pouvaient plus recevoir de bien , ne pourront plus souffrir de mal; ceux qui ne pouvaient résister à leurs passions ne pouirt'Ut plus désobéir à Dieu ni commettre aucun péché : partout où leur mouvement les j-urtcra , ils 6c irouvcrout les esclaves heureux

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