‹ Le theologien dans les conversations avec les sages et les grands du mondeChapitre 14 sur 23 · II · texte numérisé non relu

II

jgO ENTRETIEN V.

(le sa volonté divine. Ceux qui euient enfermés dans les tombeaux, el qui ne pouvaient plus vivre ni s'échapper des prisons de la mort , ne pourront plus mourir ni sortir du milieu des félicités et des joies , ils seront attachés au principe de leur bonheur et de leur vie par des chaînes qu'on ne pourra jamais rompre , captifs éternellement immortels , impassibles et impeccables. Ascendens in altum , captwam duxit captwitatem.

Mais pour ramasser en un mot tous les éloges de Jésus-Christ, je dis qu'il est l'auteur de tous les biens et le réparateur de tous les maux. Je dis réparateur de tous les maux, sans en excepter aucun , car remarquez, s'il vous plaît, qu'il n'y a rien depuis le ciel empyrée jusqu'au dernier des éléments, depuis le firmament jusqu'à l'enfer, depuis Dieu jusqu'à la dernière créature, qu'il n'ait réparé par ses souffrances, par sa mort douloureuse, ou du moins, qu'il n'ait mis en état d'être parfaitement réparé. Le jour viendra. Messieurs, ce jour lieureux,ce jour désirable et éternel, que, n'y ayant j^lus ni de ruines parmi les anges, ni de peines et de larmes parmi les hommes, ni de mortsurlalerre^ ni de péché au monde , ni de ténèbres et de manquements dans la nature, nous verrons partout la gloire, la sainteté, l'immortalité, l'abondance et le repos ; partout un bonheur universel et infini y et que, selon la pensée de Saint Macaire, nous pourrons bien dire avec David : Jèsiis dous a saitvés: louez-le^ campagnes ! louez-Ie, ruisseaux et fleuves ! rochers et pierres, ressentez du plaisir, et joignez vos louanges a celles des Sai/its : la rédemption ua jusquà vous.

Je dis auteur de tous les biens , et principalement de ceux que les élus possèdent et posséderont dans le ciel, car c'est la vision i)éali{ique de ses attributs divins qui glorifie les àniesj ce sont

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les rayons de sa splendeur visible qui glorifient et qui conservent les corps ; ce sont ses yeux qui sont les astres du ciel empyrée ; c'est sa présence qui fait les fêtes, les solennités et les l)eaux jours de la céleste Jérusalem. Il en sera le lloi, mais il ne régnera que par sa beauté ; il n'aura point d'autre pourpre qu'elle seule ; il ne sera couronné que de ses lumières; il ne sera puissant et armé que par ses attraits. Sa beauté seule fera les lois et la justice de son royaume ; il suffira de la voir pour demeurer éternellement dans la soumission, dans l'innocence, dans la sainteté, dans l'amour, dans la joie souveraine et infinie.

Enfin , je dis que c'est Jésus qui est aujourd'hui notre voie, notre vérité, notre vie, et qui est le maître des hommes et des anges. On lui en dispute le titre en quelques endroits de la terre , parce qu'il y a encore quelques endroits couverts des ténèbres du péché et de l'ignorance ; mais il faut que ses propres ennemis confessent que, sur la terre, il n'y eut jamais d'homme plus glorieug| plus puissant ni phis renommé que lui.

Pour éteindre sa mémoire et pour renverser son Eglise , l'enfer a formé une ligue des principales nations de l'univers. Les rois, les empereurs et les consuls , les sénats , les aréopages, les républiques , les religions, les philosophes ont quitté les différends qu'ils avaient entre eux pour conspirer d'un commun accord à la destruction de sa gloire. Le monde lui a livré des batailles de toute manière ; il l'a combattu par l'épée, par la langue, par la plume; il a armé contre lui des st)phisles , des juges, des tyrans, des bourreaux , des persécuteurs , et il a été un temps où il n'y avait point parmi les hommes d'autre affaire que de tourmenter ses martyrs, et de noyer sa religion dans un déluge de larmes et do san^j : Aosiri^.

sanguînîs effasio iinum erat muncll negotîum. Et néanmoins, quelle religion plus immortelle et plus invincible? quel nom plus fameux, plus triomphant , plus illustre ?

Les martyrs sacriBés a son amour, les bibliothèques élevées pour sa défense, les églises dédiées à son nom démentent les comparaisons qu'on voudrait faire en faveur des Salomons ou des Césars. Les tyrans de Rome qui l'ont persécuté sont morts et réduits en poudre ; sur leurs têtes abattues et sur leurs couronnes brisées , sur leurs cendres et sur leurs tombeaux, sont bâtis les plus augustes temples que la terre ait jamais portés, et c'est dans ces temples qu'on adore aujourd'hui Jésus , et qu'on entend retentir les voix de ses prédicateurs et les explications de son Evangile. Les langues et les cœurs , les villes et les provinces , les empires et les mondes sont sacrifiés à Jésus. Le démon, son premier Antéchrist , qui suit le soleil pour aller diffamer ce nom sacré partout où paraît cet astre ,g|ue voit-il partout et que peut-il rapporter dans l enfer , sinon que Jésus est aimé et adoré, et qu'il le sera jusqu'à la fin des siècles?

Tout cela, Messieurs, est abrégé dans trois ou quatre paroles qu'on prêchera éternellement dans 1 Eglise militante et triomphante, que Jésus est le Fils de Dieu le Père, le principe et l'origine du Saint-Esprit, l'original de la création, le Roi de la nature créée, le Réparateur de la nature corrompue ctlobjet de la nature glorifiée ; Homme-Dieu, divin Epoux, digne d'être aimé et d'être recherché de tous ceux qui veulent aimer. Hélas ! mortels , s'écrie Saint Augustin, quelle beauté plus aimable, quelle bonté, quelle puissance, quelles perfections plus adorables et plus justement adorées? N'estce pas avec sujet que tant de vierges, tant de chas- •eset généreuses amantes, transportées de joie et

d'amour, ont couru après lui an travers des flammes et des épées, ont luulé aux pieds les sceptres et les couronnes, et méprisé tous les appas des plaisirs et des vanités du monde, pour aller le trouver sur les échafauds et sur les hùcliers , et là, lui consacrer leur cœur et leur vie? Confitebor tibt quia tenihiliter magnificatus es. Divin Sauveur , il le faut confesser, vous êtes élevé en magnificence et en pouvoir jusqu'à l'étonnement de nos esprits, qui ne peuvent vous contempler dans cette haute élévation sans frémir de crainte et sans s'anéantir devant vous par l'admiration de vos grandeurs, qu'on ne peut adorer que par le silence.

Eugène, ayant ajouté quelques petites réflexions sur ces paroles de David , ne pensait plus qu'à se taire ; mais il devait encore quelque chose à la gloire de Jésus-Christ, et l'Esprit du Dieu, qui fit, durant les quatre ou cinq premiers siècles , de grandes choses parmi les hommes pour défendre l'honneur de cet Emmanuel hien-aimé , et pour mieux établir dans lEglise la foi de son incarnation, voulut que ce théologien en donnât connaissance à la compagnie qui l'écoutait. Car j'ai sujet de croire que ce fut par l'inspiration de cet Esprit qu'Eutime interrogea là-dessus Eugène, et lui demanda en quel temps l'Eglise , qui d'abord ne trouva dans l'Evangile que ces paroles : Verhuni caro factuni est, ou quelques autres semblables , avait découvert à ses docteurs tant de choses rares touchant cette union du Verbe avec l'homme, et leur avait enseigné comment ils devaient l'expliquer dans leurs écoles, et ce qu'ils devraient dire aux peuples sur toutes les circonstances d'un mystère si inexplicable et si relevé.

Eugène, après avoir un peu considéré ce qu'il devait répondre, dit que c'était principalement au

temps du concile de Calcédoine, vers le milieu du cinquième siècle, que l'Église s'était expliquée làdessus, et qu'elle avait communiqué plus distinctement aux peuples chrétiens les révélations du Sainl-Esprit.

Hélas î ajouta-t-il, que cette science dont nous jouissons aujourd'hui en paix, a été achetée chèrement par nos pères , et qu'elle leur a coûté de peines et de larmes, le démon n'ayant jamais rien entrepris avec tant de chaleur et tant de rage que le dessein de faire en sorte que Jésus-Christ passât pour n'être point homme ou pour n'être point Dieu, et qu'on ne crût pas qu'il y eût quelque chose de la Divinité dans une créature son inférieure, qu'il méprisait comme son esclave, ou quelque chose de l'humanité dans un Dieu, son maître, infiniment plus grand que lui !

L'hérésiarque Nestorius et ses sectateurs lui servirent d'instruments pour le premier; il en trouva d'autres pour le second. Ceux-là causèrent des désordres et deg maux extrêmes ; mais la fureur porta ceux-ci au delà de toutes les extrémités ; et l'on peut dire à la gloire de la religion chrétienne, ce que quelques-uns néanmoins ont pensé mal à propos avoir été sa confusion et sa honte , qu'on n'a point encore vu parmi nous des emportements de colère si scandaleux ni si violents qu'on en vit dans les ecclésiastiques que le démon voulut choisir pour détruire la croyance en l'Incarnation du Verbe, et pour empêcher que son Créateur et son Seigneur ne fût appelé le Fils de l'homme.

Il ne manqua pas de trouver en ces siècles-là des docteurs et des prêtres disposés à le servir en cette entreprise ; mais ne se fiant pas à leur force et à leur malice naturelle pour un dessein de telle importance, il entra manifestement dans leur cœur,

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et leur iiispiia sa propre malice et tout ce qu'il avait d'imprudence et d'impiété.

Il est vrai que c'étaient des prélats et des religieux ; mais puisque, par leur volonté superbe el par trop de confiance en leur jugement aveugle , ils entreprenaient d'attaquer la religion catholique, qu'il était important à l'Eglise qu'il parût que l'enfer et les démons combattaient dans eux contre nos mystères, et que les ennemis éternels de la vérité se déclaraient les ennemis de notre foi.

Eugène voulut là-dessus raconter brièvement et à la hâte ce qui s'était passé de plus mémorable en ce temps-là, et montrer comment, à l'exemple du fer et de la pierre qui, s'entrechoquant, font naître des étincelles qui éclairent durant la nuit , le conflit des opinions et des sentiments avait fait naître dans l'Eglise la connaissance des vérités cachées touchant le mystère de l'Incarnation.

Mais le peu qu'il commença de dire ayant fait juger à la compagnie qu'elle aurart beaucoup de satisfaction de savoir les choses plus distinctement, on le supplia d'en parler plus au long, et d'accorder cette grâce à tant de personnes de mérite qui l'écoutaient avec respect et avec plaisir.

Il y consentit sans beaucoup de peine, ayant fait réflexion que ce récit serait le moyen le plus propre pour rendre ces Messieurs aussi savants en la théologie du Verbe incarné que des personnes de leur rang et de leur profession le devaient être. Il ne laissa pas de les avertir qu'il n'était pas possible de faire autre chose qu'un abrégé de cette histoire ; mais il leur promit que la brièveté ne les mécontenterait pas, et n'empêcherait point qu'ils ne sussent tout ce qu'ils désireraient savoir. Il se fit en ce moment une interruption assez longtic qui lui donna le loisir de se reposer,

après quoi il reprit la parole et continua de la sorte :

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EINTRETIEN VI.

ABRÉGÉ DE l'hISTOIRE DE NESTORIUS,

L'ÉGLISE jouissait d'une paix profonde dans les premières années du cinquième siècle, et les affaires qu'elle avait alors contre les restes des Ariens et contre les idolâtres, n'étaient que des victoires et que des occupations glorieuses. Le premier nuage qui parut durant cette sérénité, et qui commença à la troubler, vint à l'occasion du choix qu'il fallut faire d'un évêque.

Nectarius eut Saint Jean Chrysostôme pour successeur en la chaire de Constantinople; il fut suivi d'Arsacius Atticus, et celui-là de Sisinnius, dont la mort causa du désordre dans la ville, parce que les inclinations se trouvèrent différentes touchant l'élection de son successeur.

Théodose-le-Jeune, qui gouvernait l'empire , voyant que ce désordre ne provenait que des jalousies mutuelles des citoyens, jugea que, pour l'apaiser, il fallait exclure tous ceux de la ville qui aspiraient à cette dignité , et chercher ailleurs un homme inconnu dont le choix et l'élévation n'offensassent personne.

Ayant fait approuver ce destin à son conseil, il envoya chercher à Antioche un ermite nommé Nestorius, qui s'y était acquis la réputation d'une grande sainteté, par une vie en apparence fort austère. Cet homme mortifié vit entrer les aml)assadeurs, et reçut sans beaucoup d'étonnement la nouvelle qu'ils lui apportèrent, et il léuioi«^nu

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peu d'aversion pour un si grand honneur. Il se laissa tirer de sa cellule et conduire à Constaniinople avec la diligence que l'empereur désirait. Comme le bruit de sa sainteté avait prévenu tout le monde, on lui fit un accueil favorable, et on lui rendit tous les honneurs qui étaient dus à un homme extraordinaire. Il fut solennellement sacré , avec un applaudissement universel, et il ne resta plus dans les familles aucune marque des divisions précédentes. Mais la sérénité de ce beau jour ne dura pas : on vit inopinément paraître un des plus grands orages qui aient jamais ébranlé cette misérable ville.

Nestorius avait amené avec lui un prêtre d'Antioche nommé Anastase, son confident et son ancien ami , qui, peu de temps après leur venue, étant.monté en chaire^ au milieu de son discours, que le peuple écoutait avec attention et avec plaisir à cause de son éloquence, avança que Notre- Dame n'était point Mère de Dieu, d'autant que celui qui était sorti d'elle n'était pas Dieu , quoique Dieu fût avec lui, et que c'était uirabus d'appeler cette Mère immaculée OeoroVoy, et de lui attribuer une maternité divine.

Il n'eut pas plus tôt prononcé le mot que toute la compagnie s'émut, et le bruit croissant autant que l'indignation et la colère, il fut contraint de quitter la chaire et de s'enfuir de l'église. On ne le poursuivit pourtant pas, sur l'espérance que l'évêque ne manquerait pas de le punir, comme son devoir l'y obligeait , et de réparer ce scandale par une excommunication ou par quelque autre châtiment exemplaire.

L'évèque parut en effet le lendemain pour déclarer ses pensées; et comme le peuple crut qu'il allait désavouer et condamner son prédicateur, il accourut en foule et remplit toute féglise, où la

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dévotion et la curiosité firent faire un grand silence. Mais ce peuple attentif et dévot n'entendit que de nouvelles impiétés. Nestorius loua son prédicateur, soutint les propositions qu'il avait avancées, les appuya de raisons et de passages ; et pour le surpasser en impudence, et répandre devant la compagnie tout ce que son cœur avait amassé de venin et d'hérésie durant sa solitude , il prêcha que, dans Notre-Seigneur, il y avait, non-seulement deux natures, mais aussi deux personnes; que Jésus et Dieu étaient deux personnes différentes et séparées, deux suppôts et deux fils : que l'un était le Fils du Père éternel , l'autre le Fils de Marie, et que Marie n'avait rien engendré qu'un homme simplement homme, comme le Père n'avait rien engendré qu'un Dieu. Enfin , son insolence alla jusqu'au dernier excès. Un autre évêque, nommé Dorothée, gagné par une somme d'argent, se leva en même temps, et cria à haute voix que Nestorius disait vrai , et que tous ceux qui appelaient Notre-Damjp Mère de Dieu étaient excommuniés.

Je ne sais ce qui retintl'indignation du peuple, et ce qui l'empêcha de déchirer ces hérétiques si hardis et si scandaleux, mais il n'y eut encore que du bruit en cette seconde occasion. Il est vrai qu'il fut grand, et qu'outre les cris qui s'élevèrent dans l'église, on entendit tous les jours, dans toutes les rues, des malédictions et des menaces contre ces trois dogmatistes ; on y mêlait des lamentations et des plaintes pitoyables, comme si ces monstres de blasphèmes eussent été les augures de la ruine prochaine de Constantinople; et l'on voyait partout courir des personnes troublées d'effroi ou transportées de colère. Ces Chrétiens atfligés allèrent en foule aux portes du palais crier vengeance , et demander séditieusement la punition des coupables ; les prêtres et les religieux sortis de

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leurs monastères Vallèrent aussi demander en pleurant, et allumèrent le plus qu'ils purent l'émotion populaire.

Théodose , qui avait une haute opinion de la sainteté de l'évèque, et qui était engagé à le soutenir parce qu'il l'avait appelé, ne répondit rien d'abord, et ne prit point d'autre résolution que de donner ordre en diligence qu'on apaisàtle tumulte, et qu'on fît retirer le peuple dans les maisons, avec promesse qu'il remédierait à tout.

Nestorius, persuadé que cette émotion venait de la mauvaise volonté que les prêtres et les moines de Conslantinople avaient contre lui , au lieu de pourvoir à sa justification ou à la sûreté de sa personne, ne pensa qu'à chercher les moyens de se venger; et comme il reconnut que l'empereur, nonobstant sa faute, aussi dangereuse à l'état qu'à la religion, conservait encore pour lui ses premiers sentiments, et s'intéressait à son affaire, il fut assez hardi pour soutenir ce qu'il avait avancé. Il défendit ses erreurs par des disputes publiques, par des libelles contre les évéques et contre les moines, par des excommunications contre tous ceux qui le contredisaient, et par d'autres moyens violents que lui suggéra sa passion, et que la ville souffrit en attendant les effets de quelque procédure juridique.

Cependant le bruit s'en répanditdans les provinces, et avec le bruit, les livres et les sermons transcrits de Nestorius. Ils furent vus de tous les évéques de l'Orient, et entre autres de Saint Cyrille, patriarche d'Alexandrie, le plus docte évoque de ce siècle-là, et choisi de Dieu pour être le grand protecteur de la vérité ralholieiue^ et le premier maître en théologie de 1 Incarnation du Verbe. Ce saint personnage, à la vue de tant et de si horribles impiétés, touché de zèle et sollicité par les de-

voirs de sa cliarge à défendre l'honneur de Jésus- Christ, prit aussitôt la plume, et écrivit trois beaux traités contre la doctrine de Nestorius, qu'il envoya à Théodose et aux deux impératrices , sa femme et sa sœur Pulchéria.

Théodose reçut ce présent comme un outrage, et écrivit à ce patriarche des lettres fort désobligeantes. Saint Cyrille ne laissa pas de poursuivre son entreprise, et de se déclarer hardiment l'ennemi et le persécuteur de cette nouvelle doctrine, composant beaucoup d'ouvrages pour l'édification du peuple, et pour l'instruction des autres évoques qui voulaient combattre avec lui. Il écrivit même à Nestorius, et l'exhorta, par raisons et par remontrances charitables, à se reconnaître et à condamner ses premières pensées. Mais Nestorius, prenant ces lettres pour une déclaration de guerre, s'y prépara tout de bon, rangea de son côté ce qu'il put de factieux et de libertins, et commença à attaquer Saint Cyrille comme son plus ardent et son plus redoutable ennemi. Il eut même lahardiesse d'espérer que le pape Célestin se déclarerait pour lui. Il le fit solliciter puissamment, et lui envoya ses sermons avec des commentaires et des gloses, y joignant de riches présents, et tout ce qu'il jugea propre à corrompre l'intégrité de ce juge incorruptible. Mais comme ses erreurs étaient manifestes , son procès fut bientôt terminé à Rome. On y condamna sa doctrine en une assemblée qui se tint exprès, et le pape lui fit savoir que si dix jours après qu'il aurait reçu la nouvelle de cette condamnation, il n'abjurait publiquement et par écrit tout ce qu'il avait enseigné , il serait déposé de sa charge et retranché de la communion des fidèles.

Le mandemeut d'exécuter cet arrêt et de prononcer l'excommunication de Nestorius fut en-

voyé à Saint Cyrille , qui ne le reçut pas sans regret, mais qui résolut d'obéir sans crainte. Néanmoins, pour y procéder discrètement et tenter les voies de la douceur et de l'amitié , il voulut prendre les avis des évêques de sa province, et tirer d'eux les lumières nécessaires à faire réussir ce dessein d'accommodement. Il les convoqua dans Alexandrie, où ils tinrent ensemble un petit concile. La conclusion de leurs conférences fut de députer à Nestorius quatre prélats de leur corps, pour l'avenir respectueusement de ce que l'Eglise trouvait à reprendre en ses écrits, et pour lui persuader de satisfaire à sa conscience et à son honneur par une rétractation volontaire. Les députés firent le voyage, et se transportèrent à Constantinople ; mais au lieu d'un évêque ou d'un homme, ils trouvèrent un lion armé qui gardait sa caverne, et qui s'était renfermé avec une compagnie de soldats dans la maison épiscopale , dont on leur défendit l'entrée ; de sorte qu'ils ne purent lui parler, ni signifier leurs commissions que par des entremetteurs. Ils n'omirent aucun soin pour l'assurer de leur respect, et de l'affection du patriarche et des autres Pères qui les avaient envoyés ; ils ne parlèrent que très-civilement , et toujours en des termes de soumission ; néanmoins , leurs civilités n'eurent aucun effet, sinon de mettre ce criminel en fureur. Après beaucoup de voyages de part et d'autre, la dernière réponse qu'il leur envoya fut qu'il excommuniait Saint Cyrille, son synode et son église , et qu'il ferait repentir tous ceux qui avaient osé parler ou écrire à Rome à son désavantage.

Comme il ne manquait pas de flatteurs et d'adorateurs intéressés qui applaudissaient à sa folie, et que plusieurs personnes qui espéraient de profiter des afflictions publiques, luisaient croître le

mal visiblement de jour en jour, Gélesiin, et tous les évêques qui avaient dans l'àme des sentiments catholiques , jugèrent qu'ils n'en pouvaient arrêter le cours que par un concile général; ils écrivirent au patriarche de Jérusalem , et aux autres qu'ils crurent avoir quelque autorité sur l'esprit de l'empereur, pour lui en faire la proposition, et pour lui remontrer combien cette convocatioa d'un synode était nécessaire au bien commun de la religion et de l'empire. L'empereur, qui commençait à soupçonner que son évêque avait tort , et qui, d'ailleurs , cherchait sincèrement la vérité et sentait du zèle pour la gloire du Fils de Dieu , n'eut aucune peine à y consentir. Dès qu'on lui en parla, il convint du temps et du lieu, et il manda à Saint Cyrille et aux autres patriarches métropolitains qu'ils se tinssent prêts, et qu'ils écrivissent chacun aux évêques de leurs provinces de se trouver à une assemblée universelle , qui , suivant les volontés du pape Gélestin, se tiendrait en la ville d'Éphèse , aux fêtes de la Pentecôte de l'année suivante, qui était l'an du salut 43 1.

Les patriarches envoyèrent promptement leurs ordres, et tous les prélats qui se trouvèrent en état les reçurent avec joie , et se préparèrent à venir rendre à l'Eglise le service qu'elle aitendait de leur part en cette importante occasion.

Nestorius partit dès Pâques, et prit le chemin d'Ephèse, où il arriva des premiers, accompagné d'une grande suite d'officiers qui semblaient marcher à la guerre. Saint Cyrille s'y rendit aussi de bonne heure; et comme il portait la qualité de légat du pape et qu'il devait tenir le premier rang en l'assemblée, il entra pompeusement dans la ville, et il y mena le train le plus magnifique qu'il put, et le plus propre à soutenir la splendeur de sa légation et de son autorité souveraine.

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Juvéïial , patriarche de Jérusalem , et les évêques de sa province, n'arrivèrent que le jeudi d'après la fête. Peu d'Africains purent venir, à cause que leur pavs était alors misérablement affligé par les courses des Vandales. Théodose avait particulièrement invité Saint Augustin , mais ce grand homme mourut avant que la lettre arrivât. Le quatrième patriarche, Jean d'Antioche, se fit attendre. La compagnie lui fit l'iioimeur de" différer l'ouverture du concile deux semaines entières au delà du jour assigné , et de ne vouloir parler de rien qu'on n'eût eu de ses nouvelles. lien envoya à la fin par les évêques d'Hiéra polis et d'Apamée, qui supplièrent les Pères de sa part qu'on ne l'attendît pas davantage, assurant qu'il ne pouvait pas \enir. On ne jugea pas à propos de douter de lu vérité de leur témoignage ni de différer plus longtemps. Le concile fut ouvert le 28 juin , dans la grande église de Notre-Dame, où se rencontrèrent plus de deux cents évèques, et 0X1 parurent aussi deux comtes, l'un nommé Irénée, qui était là sans aucune autorité et sans autre dessein que celui de servir Nestorius son ami, si l'occasion s'en présentait ; rautre,Candidien, envoyé parThéodose pour servir l'assemblée, et pour empêcher que les séditieux n'en troublassent le repos.

Ce fut à la supplication de celui-ci que le tout commmença par la lecture des lettres de l'empereur, qui furent lues et écoutées respectueusement. On voulut ensuite commencer les conférences sur les affaires les plus pressées ; mais comme on s'aperçut que Neslorius n'était pas à la compagnie, les Pères ne jugèrent point à propos de passer outre, et de parler de rien avant qu'on fût allé l'avertir et supplier de venir tenir son rang. On lui envoya, en trois jours dKïérenis, trois dépululions d'évcques, qui ne rapporlèrent de sa

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part au concile que des refus et des réponses trèsindignes. Il répondit arrogamment à la première, qu'il délibérerait la nuit suivante, et qu'il ferait ce qu'il aurait délibéré. A la seconde, les députés trouvèrent devant la porte des soldats armés qui leur défendirent d'entrer, prétendant que Nestorius était malade et qu'il ne pouvait parler à personne. Néanmoins , après qu'ils eurent attendu durant' quelque temps , assurant toujours qu'ils n'avaient qu'un mot à dire et qu'il fallait absolument qu'ils portassent quelque réponse , un prêtre parut , et leur vint signifier que Neslorius ne serait du concile que lorsque le nombre de l'assemblée serait parfait par la venue du patriarche d'Antioche, qui était un des plus considérables Pères de l'Eglise, et dont l'absence rendait nulles toutes les conclusions. A la troisième, les prélats députés trouvèrent encore les portes fermées et gardées au dehors par un plus grand nombre de soldats, qui ne leur permirent pas d'approcher. Ils demeurèrent plus d'une heure dans la rue exposés à un soleil ardent, et sur leurs pieds, attendant que quelqu'un prît compassion de leur peine, et allât avertir au moins quelque officier de Nestorius de les venir écouter. Mais ces soldats, instruits des intentions de leur maître, les laissèrent attendre jusqu'à la fin, et passèrent le temps à s'en divertir, les repoussant avec insolence quand ils voulaient s'approcher de la muraille pour s'appuyer ou pour y trouver un peu d'ombre. Ils exercèrent envers eux d'autres outrages , qui les obligèrent enfin à se retirer sans avoir rien fait, et à aller rapporter au concile ce qui leur était arrivé.

Le concile cessa d'envoyer des députés, et sans attendre davantage , commença à délibérer et à tenir les conférences sur tous les points de la doc-

tri«ie et de la cause de IS'estorius. Lui-même, conmie je l'ai dit, était son propre accusateur par une mullltudc d'écrits qu'il avait signés, et il y avait là très- peu d'évêques qui ne fussent parfaiment instruits de ses opinions et de ses actions criminelles , de sorte qu'en peu de temps et sans aucune contrariété d'avis, le procès, se trouvant en état , fut jugé et terminé par un arrêt solennel. L'arrêt portait que les propositions de Kestorius étalent contraires à la doctrine de l'Evangile , à la foi des anciens Pères et au symbole deNicée; que ce qu'il avait particulièrement dit de rincaniation du Verbe et contre l'honneur de la Vierge Mère, c'étaient des blasphèmes abominables, dignes d'exécration et d'anathème, et que, pour cela, le concile le déclarait déposé de l'épiscopat et retranché du nombre des prêtres, chassé de l'Eglise et de la compagnie des iidèles, pour n'avoir plus de part qu'avec les réprouvés et les apostats.

Dès que cette condamnation fut prononcée, ce qu'on 6t presque en pleine nuit, afin de contenter l'impatience du peuple, qui attendait depuis le matin à la porte de l'église, on l'envoya publier partons les carrefours delà ville. Jamais la Vierge n'a reçu des hommes de plus visibles et de plus saintes démonstrations du respect et de l'amour extrême qu'ils ont pour elle, qu'elle en reçut en cette fameuse nuit. On entendit de si grands éclats de joie, et l'on vit parmi ce peuple dévot de si beaux transports, qu'ils semblaient tous animés de l'Esprit divin et enlevés hors d'eux-mêmes. Ils pensèrent étouffer les évêques par leurs embrassements et par leurs caresses. Quanil ils les virent sortir de l'église , ils jelèrent à pleines mains des fleurs sur eux, couvrirent tous les pavés de lauriers et d'herbes odoriférantes, embaumè-

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rent les rues d'encens et de parfums précieux ; ils semblaient presque les adorer , prosternés à terre , et ils voulaient qu'ils passassent sur leurs corps, qu'ils (es sanctifiassent par l'attouchement de leurs pieds. Ces illustres prélats marchaient parmi les acclamations et un nombre infini de lumières ; toutes les mains étaient chargées de flambeaux pour les conduire en leurs maisons.

La joie ne fut pas moindre dans Constantinople. Lorsque la lettre synodale du concile y fut arrivée, et que le courrier qui la portait à l'empereur parut dans les rues, le peuple transporté courut après lui jusqu'au palais pour apprendre cette nouvelle si impatiemment désirée. Saint Dalmatie, religieux d'une éminente sainteté, qui, depuis quarante ans, n'était pas sorti une seule fois de sa cellule et n'avait eu conversation qu'avec Dieu , averti par un ange de l'arrivée du messager, sortit à l'instant, et courut aussi bien que les autres au palais impérial. Les prêtres et les religieux, pressés de la même impatience, y allèrent en procession, tenant tous des cierges à la main , et chantant des hymnes et des psaumes mélodieux en l'honneur de laVierge-Mère. On vit après eux une foule innombrable de personnes ; tout Gonstantinople était dans les rues et aux portes de l'empereur, en attendant et en demandant la lecture des lettres. Théodose ne différa pas de les ouvrir ; mais afin qu'elles fussent écoutées par un plus grand nombre de personnes et avec plus de satisfaction et de respect^ il les envoya lire dans la grande église. Le peuple y courut , s'y répandit en foule , et y étant assemblé, il entendit enfin raconter ce qui s'était passé dans Ephèse, et comment la doctrine de Nestorius y avait été condamnée d'un commun consentement par tous les évêques. Ce grand auditoire confirma la condamnation. On entendit

ENTP.ETILN M. HOJ

aussilÙL une multitude infinie de voix qui crièrent anathème à Nestorius , et qui , durant plusieurs jours, continuèrent de le dire, et de rendre à la maternité de Notre-Dame tous les honneurs que leur dévotion leur inspira.

Il est vrai que cette sainte et juste joie fut inopinément troublée par quelques divisions que le démon fit naître dans rassemblée des prélats à l'occasion du patriarche d'Antioche qui survint, et dont la venue n'avait été retardée que par les intrigues de Nestorius. Les ennemis de Saint Cyrille inventèrent contre lui de fâcheuses calomnies, et portèrent l'empereur à le traiter fort indignement. Enfin, l'orage fut grand, mais il ne dura pas. Les rayons du soleil percèrent bientôt les nuées et rendirent le jour. L'innocence du patriarche, la sainteté du concile et la vérité des choses furent connues de tout l'univers, et particulièrement de Théodose.

Cet empereur, honteux de sa faute , et éclairé d'une lumière céleste qui lui fit voir la profondeur du précipice dont il s'était approché, répandit des larmes capables d'effacer de plus grandes taches, et expédia promptement des ordres pour la justification de Saint Cyrille et pour la punilion de Nestorius, qu'il condamna à un exil perpétuel. Ses ordres furent portés à Ephèse, et exécutés; et afin que l'Eglise ne doutât pas de la sincérité de ses intentions, il fit assembler ce qu'il y avait d'évèques à Gonstantinople , et les pria de nommer et de sacrer au plus tôt une autre patriarche pour tenir la place des Nestorius : ce qu'ils firent avec beaucoup de sagesse , choisissant un nommé Maximien, homme d'une grande probité, dont l'élection ne manqua pas d'ctre agréée par Théodose, approuvée par le concile et confirmée par le pape Céleslin.

2o8 ENTRETIEN VI.

L'empereur, ne se contentant pas de cela, voulut signaler davantage son zèle contre l'hérésie . et en laisser d'éternelles marques à la postérité: il ordonna que le nom de Nestorius ne serait plus prononcé qu'avec horreur dans Constanlinople et dans l'empire , qu'on n'appellerait pas ses sectateurs Nestoriens, mais Simoniens; que tous les exemplaires de ses livres et de ses écrits seraient brûlés, et que ceux qui les liraient ou retiendraient seraient bannis et tous leurs biens confisqués. De plus, il ordonna que le même Nestorius, afin qu'il lût plus éloigné de Constanlinople, et qu'il portât en des déserts écartés l'air contagieux de sa personne, serait encore conduit dans un petit coin de la Lybie , afin qu'il n'eût conversation avec aucun Chrétien , et que son hérésie mourût avec lui. Le malheureux y fut conduit en effet, et enchaîné dans une prison. Les nomades qui couraient en ces quartiers-là ayant rompu ses fers et l'ayant remis en liberté, il s'en alla en divers endroits de l'Egypte semant ses blasphèmes contre Notre- Dame , et combattant pour ses erreurs avec une opiniâtreté diabolique. Néanmoins , la justice divine le poursuivit partout. Après de longues courses, et diverses sortes de pers'écutions qu'il souffrit en chaque ville , ce misérable étant enfin abandonné des princes , des évêques et de tous les hommes, qui se lassèrent de le maudire , les vers se rendirent ses derniers bourreaux, et le tourmentèrent cruellement. Ils se formèrent sur sa langue, qui avait prononcé tant de blasphèmes, et delà, descendant jusqu'aux entrailles, lui firent sentir des douleurs désespérées, qui le poussèrent enfin à se donner par ses propres mains le coup de la mort. Il mourut dans une caverne de bêtes, qui était sa retraite , et quelques-uns ont cru que

ENTr.ETir.N Vr. oof)

la terre s'ouvrit pour recevoir son cadavre , et qu'il fut emporté par les démons.

Il semble que l'hérésie , la discorde et la guerre s'évanouirent avec lui.Durant quelques années, on poûta en paix dans l'E'^lise les tVuils d'une si lieureuse victoire. La vente tnoinplia partout; les chaires des théologiens et des prédicateurs retentissaient des louan.>es de la Vierge-iMère ; l'entrellen commun des familles et la dévotion générale de l'univers étaient de l'appeler JMère de Dieu , et de parler sans cesse de la Divinité de Jésus- Christ.

Sur quoi le démon, contraint de succombera la force et de laisser parler l'univers , s'avisa de ce que j'ai dit à l'occasion de cette ferveur des Chrétiens et de leur zèle pour la Divinité du Sauveur, de vouloir détruire la croyance de son humanité, et tâcha de persuader qu'il n'était pas homme. Cette entreprise , qu'il poussa bien plus loin et avec bien plus de fureur que la première, excita partout des mouvements inconnus jusqu'alors, et par lesquels l'Eglise fut ébranlée plus qu'elle ne l'avait été depuis sa naissance , et plus qu'elle ne l'a jamais été depuis. Voici une partie des choses mémorables qui s'y passèrent.

Maximien, qui prit la place de Neslorlus en la chaire de Constantinople , eut pour successeur Proclus , et après lui Flavien , que la persécution des Eutychéens a fait mettre au nombre des martyrs et a rendu fort renommé dans l'histoire. Ce grand homme , dix-huit ans après le concile d'Ephèse , ayant assemblé un petit synode en son palais pour y décider des difi'érends de juridiction survenus entre quelques évcques de sa [)rovince, y vil naître inopinément des confusions déplorables. Un des prélats qui se trouvèrent là, homme savant, dont les hisloiicns [)arlent avccr

lioiineur, et qu'ils mettent entre les plus grands personnages de son siècle, je veux dire Eusèbe, evêque de Dorilée , lui présenta une requête où il l'avertissait qu'un certain moine nommé Eutycliez, prêtre de son diocèse et supérieur d'un grand monastère, avait inventé une nouvelle doctrine touchant l'Incarnation, et qui, sous prétexte de s'éloigner de Terreur de Nestorius et de mieux établir la croyance de l'unité de l'hypostase, soutenait qu'il n'y avait qu'une seule nature en Jésus- Christ ; que la nature humaine, convertie en la nature divine, et consumée par la force du Verbe durant le mélange que le Saint-Esprit avait fait des deux , n'y retenait que sa figure et ses apparences humaines, et que sous ces apparences, le seul Verbe avait fait et souffert tout ce que l'Evangile nous raconte du Sauveur; que l'homme n'avait point enduré la mort , puisqu'il n'y avait qu'un Dieu sur la croix, revêtu de notre ressemblance, et que, bien que le Saint-Esprit se fût servi delà substance d'un vrai homme pour la mêler avec la substance du Fils de Dieu et pour former Jésus-Christ, néanmoins, la vérité de cette substance humaine étant détruite et abîmée dans l'immensité de l'essence divine , il n'était resté que l'ombre de l'humanité conservée miraculeusement au milieu de tant de splendeur, et que c'était cette ombre qui avait paru au dehors sur la croix, tandis qu'au-dessous, il n'y avait point d'autre substance qu'une substance immortelle et impassible.

riavien etles autres Pères delà Compagnie furent étonnés d'entendre cette nouvelle doctrine. Ils crurent néanmoins d'abord queleremède était facile , parce qu 'Eusèbe avait ajouté que, depuis longtemps, cet Archimandrite lui témoignait de la confiance et qu'ils s'entr'aimaient beaucoup. Oii lui

repn'senla qu'il pouvait très-aisémont , par un mot de remontrance charitable, désabuser son ami, et le reppeler de ses égarements dans le droit chemin de l'Evangile. Mais l'éveque ayant répondu qu'il avait déjà fait tout ce qu'on pouvait attendre de son zèle particulier , qu'il avait épuisé toutes les raisons possibles sans aucun effet . et que les choses étaient en un état qu'il ne savait plus d'autre remède que d'en avertir l'Eglise , et d'implorer son secours contre le mal qui se répandait en plusieurs endroits du diocèse , on jugea à propos de penser sérieusement à cette affaire, et les avis furent d'envoyer quérir Eutychez. Un prêtre et un diacre ayant été aussitôt députés , ils allèrent le trouver, et lui signifièrent le commandement de la compagnie, et l'ordre qu'ils avaient de l'emmener avec eux.

Eutychez s'excusa sur sa règle et sur son vœu , qui lui défendaient de sortir sous peine de péché mortel ; que son monastère était un sépulcre d'où il avait promis à Dieu qu'aucune puissance humaine ne le tirerait jamais. Il ajouta que ce n'était pas le zèle de la religion, mais une rupture d'amitié et un désir secret de vengeance qui avaient obligé Eusèbe de le trahir lâchement et de le diffamer dans le synode.

Les Pères, offensés de sa désobéissance, lui députent deux autres prêtres avec une lettre synodale , lui commandant de venir, et employant les formes et les termes d'une autorité souveraine pour l'obliger à paraître. Les députés , malgré l'opposition des moines , qui voulurent les arrêter à la porte , sous prétexte que leur Père était malade, vont jusqu'à sa chambre et lui mettent la lettre entre les mains. Eutychez, aussi peu malade que scrupuleux, contrefait l'un et l'autre, leur tient de longs discours sur les incommodités de sa vieil-

212 ENTllET;r.>J VJ[.

lesse et sur rimpoitance de son vœu de clôture, et leur dit enfin nettement qu'il n'y ira pas.

Les Pères persistèrent dans leur résolution, et lui envoyèrent une troisième ambassade. Le moine persista dans son opiniâtreté : toute sa déférence tut d'envoyer un autre moine nommé Abraham pour exposer sa doctrine, et pour la soutenir de sa part devant cette auguste compagnie. Mais ayant su que les prélats, scandalisés de cette hardiesse inouïe, se disposaient à le punir exemplairement, il changea de pensée , et la peur le fit enfin parler avec plus de soumission , c'est-à-dire avec une malice plus respectueuse et mieux couverte. Il les envoya supplier d'attendre huit jours, et de lui accorder ce peu de temps pour reprendre ses forces , et pour se préparer à supporter le travail et l'incommodité du chemin , promettant qu'il ne manquerait pas alors d'obéir et d'aller recevoir leurs commandements. Le malheur de l'affaire était que Chrysaphius, premier minislte d'état, et qui pouvait tout sur l'esprit de l'empereur Théodose, haïssait le patriarche Flavien, et que le refus que cet évêque avait fait autrefois de reconnaître par un présent simoniaque la faveur qu'il avait reçue du ministre en sa promotion , avait suscité dans son cœur un désir de vengeance qui n'était pas encore éteint.

Eutychez employa les huit jours qu'on lui avait accordés, pour former sur cette haine des desseins et des espérances ; et quand il crut avoir disposé toutes ses intrigues et dressé les ressorts de sa faction, il partit enfin, suivi d'un grand cortège de moines , et vint se présenter hardiment devant le concile. Quoiqu'un régiment, conduit par Florentins Patrice et envoyé de la part de Chrysaphius, eut précédé Eutychez, et qu'il semblât que vclte troupe de soldats n'était là que pour le dé-

E.'ITRETIEN VI. 21 J

fendre elle protéger, les Pères nc'anmoins conservèrent leur liberté. Ils interrogèrent le moine sur tous les articles de l'Incarnalion du Verbe, et lui ordonnèrent d'en parler à haute voix , de la même façon qu'il avait fait à l'oreille de ses cou° fidents, et de déclarer les pensées qu'il avait conçues de ce mystère adora])ie.Eutycliez,ne doutant pas que sa doctrine serait en sûreté parmi tant de gardes, la découvre sans rien ^aindre, et soutient que les deux natures en Jésus-Christ, parfailement distinctes avant leurs approches et leur liaison, se confondirent dès le moment qu'elles s'approchèrent, et que, durant leurs embrassements,la nature humaine opprimée sous la gloire et la grandeur de la Divinité , se transforma et se perdit , et qu'il ne resta plus qu'une nature, et une personne divine entremêlée de je ne sais quelle ombre d'humanité^ et que cela s'appelle Jésus-Christ.

Les Pères remontrèrent à ce dogmaliste qu'il s'égarait de la foi de Nycée avec plus d'absurdité qu'aucun hérésiarque n'avait fait jusqu'alors , et ils eurent la bonté de l'exhorter à se reconnaître, et tâchèrent, par des remontrances paternelles, de le ramener dans le sentiment commun de l'Eglise. Mais comme ils virent que la faveur de Florentins et l'escorte de ses soldats le rendaient de plus en plus opiniâtre et hardi, ils furent contraints de lui témoigner que ces secours liumains ne les effrayaient pas, et qu'ils ne craignaient que Dieu seul. Ensuite ils prononcèrent contre lui un arrêt de condamnation, déclarèrent sa doctrine fausse, hérétique et détestable, lui, dégradé de sa prêtrise, déposé de sa charge de supérieur, retranché du nombre des fidèles, et tous ceux qui le soutiendraient en ses mauvaises opinions, excommuniés avec lui. L'arrêt fut signé de trente évêques et do vingt-cinq abbés . sans que Eloicnlius, ou ceux

Ûl4 ENTRETIEN Vl.

de sa suite osassent ou jugeassent à propos de s*y opposer, croyant que, puisqu'on ne touchait point à sa personne , il fallait former un appel , et agir contre le synode par des procédures juridiques.

Eutychez suivit leur sentiment, et en appela au Pape, qui était alors Saint Léon. Il écrivit à Sa Sainteté, et l'avertit que le patriarche de Constanlinople et les évêques de sa province voulaient ressusciter l'hérésie de Nestorius, et qu'ils venaient de condamner la confession et la foi du concile d'Éphèse. Saint Léon, étonné de cette nouvelle, écrit à Flavien et se plaint de lui.Flavien se justifie. Il y eut diverses réponses et diveres informalions de part et d'autre , mais enfin , le Pape , parfaitement instruit de la vérité par les lettres de toutes les personnes de croyance et de vertu, confirma la condamnation d'Eutychez et approuva les actes du concile provincial.

Le moine, condamné à Rome, en appela à l'empereur, et par une conduite qui surprit et affligea tous les gens de bien , le fit supplier de se rendie juge de cette cause. L'Empereur, dont les vertus extraordinaires étaient mêlées de quelques vices qui en diminuaient l'éclat , et dont la puissance ne servait plus alors qu'à soutenir les passions de Chrysaphius , consentit à la supplication de l'hérétique , et commanda que les évêques se rassemblassent sous un autre président , et qu'on permît aux religieux d'Eutychez de disputer contre les docteurs catholiques pour les opinions de leur maître.

Il fallait obéir, et ce fut au moins une consolation pour les Pères du concile que Théodose eût la retenue de ne vouloir pas juger par soi-même un procès dont le jugement n'appartenait qu'à l'Eglise. Les conférences et les disputes durèrent longtemps , mais Dieu voulut qu'elles se terminassent

par la confirmation de tout ce qui s'était fait auparavant, et qu'Eutychez y fiit encore condamné.

Ce moine, accablé de tant de condamnations, eut la force et le courage de se relever de cet accablement pour faire de nouvelles entreprises. Son esprit inventif et factieux s'avisa de recourir au patriarche d'Alexandrie nommé Dioscore , sur l'espérance que le successeur dé Saint Cyrille s'intéresserait à la défense des opinions de ce saint personnage , qu'il prétendait et publiait effrontément être les mêmes que les siennes. Outre qu'il savait bien que la jalousie que Dioscore avait contre Flavien, le rendait disposé à écouter des plaintes contre lui , et que le patriarche d'Alexandrie aurait de la joie qu'après Nestorius, un autre patriarche de Constantinople fût accusé d'hérésie, afin que ce patriarcat étant décrié par des erreurs continuelles , on le renversât comme un siège d'iniquité, et qu'on rendît le premier rang à l'Église d'Alexandrie.

Dioscore, autrefois archidiacre de Saint Cyrille, et élevé par les soins de ce grand homme pour lui succéder, après avoir acquis cette honorable succession , dégénéra des vertus de son prédécesseur et de son maître , et devint le scandale de l'Efrlise et l'horreur du peuple par le débordement de ses passions, auxquelles il promettait tout, et qui l'engagèrent dans des assassinats et des meurtres, dont la cause était encore plus infâme que le crime n'était atroce. Eutycliez s'adresse donc à lui , et implore sa puissance et sa justice contre la persécution de Flavien. Dioscore le reçoit à bras ouverts, et entreprend l'affaire ardemment, et avccla résolution d'y ruiner Flavien , et de pousser dans un même précipice l'évêqne et la cathétliale qui nuisaient à sa grandeur. Il vit bien d'abDrd qu'il ne (levait pas cire seul , qu'il avait besoin d'cUc sou-

mb ENTRETIEN VI.

tenu par le nombre, et que les évcques de sa pro- "viiice ne suffiraient pas pour une si dangereuse entreprise.

Sur quoi la pensée lui vint d'écrire à Théodose, et de lui représenter que l'affaire d'Eutychez était de grande conséquence, et qu'elle ne pouvait être Lieu jugée que par un concile général, qu'il obligerait l'Eglise , et qu'il étoufferait quantité de malheurs dans leur naissance, s'il voulait envoyer au plus tôt son mandement à tous les evéques du monde , pour s'assembler au lieu et le jour qui lui sembleraient le plus commodes. Théodose, rece- -vant les lettres , vit entrer Flavien qui , par une inspiration divine, venait s'opposer au dessein de Dioscore , et faire à l'empereur une remontrance sur les misères que cette assemblée devait infailliblement produire. Saint Léon averti se joignit à Flavien , et écrivit fortement à Théodose , afin de rompre l'entreprise dont il prévoyait les suites funestes. Dioscore récrivit de son côté, et soutint si l)ien sa proposition et sa cause par le crédit des favoris de la cour et des grands de Gonstantinople, qu'enfin il la fit réussir, et que, malgré le Pape et le Patriarche, le mandement fut envoyé aux évêques de s'assembler dans la ville d'Ephèse, et d'y venir célébrer un second concile général.

La violence et la fraude l'emportant sur la religion , il fallut céder. Les évêques appelés sortent de leurs provinces, et viennent de tous les endroits de l'univers se rendre à Ephèse au temps assigné. Les quatre patriarches s'y trouvèrent avec des desseins bien différents, et ils y parurent comme sur un théâtre de gloire, ne prévoyant pas qu'ils montaient sur un échafaud. Saint Léon, pour ne pas rompre avec l'empereur , et pour ne pas ruiner le reste de ses espérances , envoya quatre légats , c^ui furent un évcque , un prêtre , un diacre et

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un notaire, et qui apportèrent de sa part deux lettres, l'une à Flavien et l'autre au concile, où il exposait ses pensées contre la doctrine d'Eutychez, et expliquait admirablement bien les sentiments de l'Église catholique touchant le mystère de l'Incarnation.

L'empereur envoya, d'une pari, Barsumas Archimandrite , et lui permit de soutenir par la dispute la cause de tous les moines déclares en faveur d'Eutychez, etd'autre part, Elpidius, Comte du sacré Consistoire , accompagné d'un bon nombre de gens de guerre, avec ordre, sous prétexte de défendre le concile , de servir Dioscore , et d'empêcher que les Eutychéens ne reçussent aucun déplaisir.

Ce conciliabule, où l'injustice usurpa visiblement la préséance et l'autorité, fut ouvert le huitième du mois d'août del'an quatre-cent quarantequatre. Le comte Elpidius, qui s'appelait l'ambassadeur de Théodose, fit d'abord plus que son maître n'eût osé faire : il commanda que la première affaire de l'assemblée fût d'examiner les actes du concile provincial de Constaniinople. Les légats du Pape s'opposèrent à cette violence, et ordonnèrent qu'on commençât par la lecture des lettres apostoliques. Eutychez et les Eutychéens réclamèrent contre la proposition des légats , et prétendirent que Flavien, leur ennemi, les ayant traités ce jour-là même, ils n'étaient point recevables en la cause, et que tout ce qu'ils diraient serait suspect. Les légats, surpris de voir ce désordre et l'impudence en un si haut point d'autorité, au lieu de répondre à ces moines, se levèrent et sortirent. L'indignation qu'ils avaient de voir que d'autres occupassent les premiers rangs et qu'on n'eût pas observé la coutume, ne contribua pas peu à leur faire prendre celte résolution.

2l8 ENTRETIEN VI.

Ceux qui les suivirent de la part de rassemblée , les arrêtèrent par de fortes supplications, ou plutôt par des violences civiles et respectueuses , auxquelles ils ne purent résister, et qui les obligèrent de revenir. Ils eurent au moins la satisfaction de ■voir que, pour apaiser leur juste colère , on tâcha de régler les choses, et d'apporter quelque forme . de procédure canonique, et quelque ombre de cet ordre ancien, qui faisait toute la beauté des premiers conciles.

Ce règlement déplut à Dloscore et à Barsumas, qui n'étaient pas là pour faire triompher la vérité ni pour rendre ces conférences utiles à l'Eglise. Tandis qu'on disputait méthodiquement , et que les notaires attentifs écrivaient avec sincérité ce qui se disait de part et d'autre , ces deux chefs de sédition sortirent, et peu de temps après, entrèrent accompagnés d'une multitude de soldats, et de trois cents moines déterminés à commettre toutes les insolences qu'on leur commanderait , et s'étant rendus maîtres de l'assemblée par cette irruption imprévue , commencèrent à y exercer ouvertement une espèce de tyrannie. Ils arrachent les papiers d'entre les mains des notaires, et les déchirent; se saisissent de tous les prélats qu'ils soupçonnaient être affectionnés au patriarche Flavien , et les envoient en prison comme des perturbateurs et des hérétiques ; condamnent le patriarche d'Antioche avec les évêquesIbasetThéodoret, et les déclarent déposés de l'épiscopat ; présentent des papiers blancs à tous les autres évêques, et l'épée sur la gorge, leur commandent d'y mettre leursignature; * font poursuivreles légats du Pape, qui, à la première vue de ce tumulte , s'étaient enfuis ; font lire les écrits d'Euty chez, lui don-nent des approbations et des louanores comme au réparateur de la doctrine cathohque et au prophète envoyé de Dieu pour

défendre la foi deNicée, et pour expliquer les vérités de son symbole; le rétablissent en ses fonctions de prêtre et en sa cbarge de supérieur ; îinathéniatisent ses accusateurs et ses juges , et enfin,ayant mis au-dessus de la signature desévêques un arrêt d'excommunication contre Flavien et contre Eusèbe de Dorilée, qui étaient la, ils le prononcèrent hautement , et y mêlèrent mille infâmes imprécations contre ce vénérable vieillard.

Flavien, excommunié de la sorte, les yeux baignés de larmes à la vue de cette profanation , en appelleau Saint-Siège. Dioscore, prenant cet appel apostolique pour un affront, en appelle à ses soldats et à ses moines, et leur commande de se saisir de cet excommunié. Les soldats et les moines, également insolents, se jettent sur le patriarche, le chargent de chaînes , l'arrachent de son siège, et le traînent inhumainement le long de l'église. Le saint prélat, environné de tant de meurtriers, crie justice au ciel, et menace Dioscore de la vengeance de Jésus-Christ. Dioscore, transporté de fureur, descend de son tribunal , accourt à Flavien , et par un des plus honteux et scandaleux attentats qui se soient vus parmi les Chrétiens, tout vêtu qu'il est de ses habits pontificaux , lui décharge mille coups sur la tête et sur le visage, et ensuite le foule aux pieds, et le laisse tout couvert de sang et de plaies. Ce saint homme, enlevé avec sa mitre , et ses habits déchirés et mis en pièces , fut porté sur un lit, et de là transporté en exil , où, parmi les larmes et les regrets de ceux qui l'accompagnèrent, il mourut au bout de trois jours.

Eutychez regarda cet assassinat comme un triomphe. Dioscore, dont la conscience réprouvée et abandonnée de Dieu n'y voyait rien que de glorieux, devint plus hardi, s'attribua l'autorité de nommer un successeur, et nomma Anaiolius

220 ENTRETIîN VI.

son secrétaire ; et pour achever par un coup signalé d'impudence, il excommunia le pape Saint Léon , et prononça contre lui le même analhème. Saint Léon reçut comme autant de coups mortels les nouvelles de ce parricide et des malheurs qui l'avaient suivi. Néanmoins, sa vertu lesoutint contre les atteintes d'une tristesse désespérée , dont il sentit d'abord les premiers mouvements , et il ne songea plus qu'à chercher les moyens les plus doux de remédier au mal. Il en trouva en effet de très-propres , mais la fermeté de Théodose les rendit inutiles, et durant quelques années, les soins de ce grand Pape n'eurent point d'autre effet que de toucher les cœurs du peuple et des princes qui ne le pouvaient servir. Mais enfin , l'empereur Valentinien venant à Rome avec sa mère Placidie et sa femme Eudoxe pour y visiter les tombeaux des saints apôtres, il alla au-devant d'eux, et leur raconta ce que cette impie synagogue avait attenté contre l'Eglise , et il mêla tant de soupirs et tant de pleurs au récit qu'il leur fit de la mort de Flavien, qu'il força l'empereur et les impératrices de pleurer avec lui , et de lui accorder à l'heure même tout ce qu'il put désirer de leur faveur. Il les supplia d'écrire à Théodose, et de faire en sorte qu'il voulût consentir à la convocation d'un nouveau concile, et qu'il reconnût que l'Esprit de Dieu ne le trouvant point dans les assemblées d'où la justice et la liberté sont bannies , ce qui s'était fait dans Ephèse n'était rien que profanation et abus. Valentinien et Eudoxe écrivirent à Théodose, et firent ce qu'ils purent pour le gagner : mais ce prince résista jusqu'à la mort; et sa prévention fut telle qu'il déclara par arrêt que Flavien avait été justement massacré, et que le dernier concile d'Ephèse aurait la même autorité dans l'Eglise que le concile de Nicée.

Dieu ne voulut pas permettre que cet aveuglement produisît de plus grands maux, et que l'hërésie et l'impiété fussent plus longtemps protégées. Peu de temps après cette déclaration, Théodose tomba de cheval, et le coup mortel qu'il reçut de cette chute ruina les desseins et toute la fortune des Eutychéens. Il eut pour successeur Marcien, dont la piété déjà connue releva l'espérance de Saint Léon. Ce Pape écrivit promptement au nouvel empereur pour le conjurer de regarder d'un œil de compassion les ruines de l'Eglise orientale , et de les vouloir rétablir par les mains des évêques , et par la convocation d'un synode où le Saint-Esprit présidât.

Marcien, témoin oculaire de l'état pitoyable de la religion , et convaincu que le désir du Pape était une inspiration du Saint-Esprit , donna aussitôt son consentement, et assigna la ville de jSicée pour être le lieu où les Pères s'assembleraient. Ils commencèrent en effet à s'y assembler ; mais les légats de Saint Léon , qui furent trois évèques , Pachasius, Lucentius, Julianus, et un prêtre nommé Boniface, étant arrivés à Constantinople, représentèrent à l'empereur qu'il était nécessaire qu'il assistât lui-même au concile , parce qu'en An absence, il n'y aurait que de la confusion, et que, puisque ses affaires et sa santé ne lui permettaient pas d'aller à Nicée , il fallait qu'il changeât l'assignation, et que le concile se tînt àChalcédoine, qui était proche, et dont le voyage ne lui serait qu'une promenade et qu'un divertissement.

Ce conseil très-sage , qui vint de l'esprit de Saint Léon, et qui fut le principe des grands et admirables succès de ce ([uatrième concile , ayant été reçu, on contremanda les évêques en diligence, et on leur envoya Tordre de se rendre à Chalcé-

222 EiXTRETIEN VI.

doine au commencement du mois d'octobre de l'an 4^1,

Ils vinrent de toutes les contre'es du monde jusqu'au nombre de six cent-trente , tant la joie et l'espérance de voir le rétablissement de la doctrine de l'Evangile et de l'honneur de Jésus- Christ, avait touché tous les prélats , et même les moins zélés !

Marcien , à qui quelques affaires ne permirent pas de s'y trouver assez tôt pour les premières séances , envoya, comme il en est parlé dans les actes, des juges et un sénat, c'est-à-dire deux illustres compagnies , l'une composée des plus nobles et des plus grands seigneurs de l'empire, qui possédaient les premières charores delà milice impénale , l autre composée des plus sages oihciers de la justice , et des plus renommés par leurs actions et par leurs emplois. Quoi que quelques interprètes aient voulu dire, Marcien n'eut jamais l'intention de les envoyer pour avoir aucune voix délibérative sur les affaires de la religion et dans les causes ecclésiastiques des prélats : il prétendit seulement qu'ils empêchassent par leur présence qu'il n'arrivât quelque désordre , et qu'ils fussent les témoins de ce que les séditieux tâcheraient de faire , s'il y en avait là quelques-uns qui osassent troubler une si sainte assemblée.

Elle se tint dans l'église de Sainte Euphémie, vierge et martyre , où la religion chrétienne parut revêtue d'une nouvelle majesté. Les deux compagnies de princes et de seigneurs, magnifiquement vêtus et parés des ornements de leurs charges, furent mises au haut de l'église entre les deux rangs des prélats. Les prélats , trois cents de part et d'autre, avec leurs thiares brillantes de pierreries, et couverts de leur pourpre pontificale, furent disposés selon la coutume. Les auatre légats tinrent

ITir RETIEN VI. '2 2j

les premières places du côté gauche. Anatolius , patriarche de Constantinoj)le, les joignit ; vis-à-vis de lui fut assis Dioscore, patriarche d'Alexandrie, et ensuite les autres patriarches , et puis le reste des ivèques, qui remplirent la grande nef de celte fameuse église.

Les légats firent l'ouverture par une parole qui trouhla un peu la sérénité de ce beau jour, et qui futpresque la cause d'un malheur irréparable: ils léclarèrent qu'ils sortiraient, si Dioscore ne sortait le son siège de juge etd'évcque, et s'il paraissait \u concile autrement qu'en état de criminel. Les seigneurs et les juges laïques, quien virent la conséquence, répondirent qu'il fallait exposer auparavant les causes de cette exclusion. Les légats répliquèrent qu'on les exposerait quand il paraîtrait en la posture et en l'habit d'un homme coupable. Ceux-là persistèrent à vouloir qu'on commençât par l'exposition des crimes , et ceux-ci par le commandement qu'on devait faire à un criminel de quitter sa place. D'ailleurs, Eusèbe de Dorillée, qui avait été si maltraité au conciliabule d'Ephèse, se leva au milieu de la compagnie , et les larmes aux yeux, demanda justice contre Dioscore. Dioscore la demanda lui-même contre cette infraction des lois et des coutumes, qui ne permettaient pas qu'on parlât d'autre chose que des questions de la foi. En même temps Théodoret, que le Pape et l'Empereur , assurés de sa conversion , avaient envoyé avec ordre (ju'il fût reçu , et qu'il tînt son rang parmi les autres, entra dans le concile, et à la vue de cet homme odieux, les confidents de Dioscore et les anciens amis de Saint Cyrille, poussant un cri d'horreur et demandant qu'on chassât ce Nestorien, tous les autres évcques, irriés et animés de zèle, s'écrièrent : Qu'on citasse 'e meurtrier cl /c /jurricide ! de sorte (pie ces deux

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mots, Nestorlen et meurtrier , firent un tumulte dans l'assemblée , et l'on craignit avec sujet d'y voir renaîti^e les mêmes désordres qui avaient troublé le dernier concile.

Mais le Saint-Esprit, qui présidait à cette assem- Ijlée , ramena soudainement la tranquillité, et tous les esprits émus se calmèrent pour écouter la proposition que les juges firent, que le véritable commencement de leurs conférences et le plus nécessaire pour former de justes et de louables résolutions, devait être la lecture des choses qui s'étaient passées en la dernière assemblée d'Ephèse , et le récit des actes de ce concile , dont l'histoire e'tait inconnue à plusieurs de la compagnie.

Il furent en cela divinement inspirés , et prévirent bien que dès qu'on aurait lu ces actes tragiques , les opinions se réuniraient, et que cette grande multitude d'esprits n'auraient plus qu'une même voix et qu'un même sentiment , qui serait la condamnation de Dioscore.

Alors les notaires, ouvrant les cahiers, récitèrens à haute voix ce qui s'y trouva , et lurent les pièces authentiques où étaient contenus les actes et les particularités de cette longue tragédie. Chaque pièce était une déclaration des crimes de Dioscore. Celles mêmes qui avaient été falsifiées en sa faveur lui furent plus désavantageuses que les autres, parce que la multitude des témoins rendait la falsification indubitable.

Il voulut se défendre en produisant le papier où tous les prélats avaient signé avec lui la condamnalion de Flavien ; mais deux cents de ces prélats protestèrent qu'ils n'avaient signé qu'un papier blanc , et qu^on les avait contraints de le signer, l'épée sur la gorge et en les menaçant de les tuer. Après ime longue résistance, lassé de se roidir contre des accusations si fortes, il fut obligé

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de se taire , et de laisser lire le reste sans y faire aucune réponse. Le temps de la première séance s'employa à cette lecture , qui dura longtemps. Dès qu'elle fut achevée, les juges se levèrent et sortirent, en témoignant à la compagnie qu'elle pourrait désormais procéder a la condamnation de Dioscore et de ses complices, et qu'il leur semblait qu'il était juste de leur faire souffrir le mal qu'ils avaient injustement exercé envers les autres.

Dioscore, qui vit bien le danger, s'absenta delà deuxième séance et de la troisième, nonobstant le commandement qu'il reçut d'y venir par deux différentes députations. Il donna des excuses aux députés et tacha de couvrir sa crainte , mais elle ne fut pas moins visible que ses fautes. Il lui était très-inutile de chercher des prétextes et des voiles, tandis que le ciel et le soleil parlaient contre lui , et demandaient justice de ses attentats, dont ils avaient été les témoins.

Ce qui obligea les Pères de ne pas différer à prononcer son arrêt fut que quelques ecclésiastiques envoyés de la part des citoyens d'Alexandrie, ayant demandé permission d'entrer et de parler , présentèrent des requêtes contre ce malheureux patriarche, et dirent de lui des choses plus étonnantes que tout ce qu'on avait dit jusqu'alors : ils parlèrent des extorsions, des concussions , des incendies,et d'autres semblables violences qu'il avait commises impunément dans les maisons des particuliers; ils l'accusèrent d'avoir enlevé des femmes , forcé et violé des filles , corrompu de jeunes hommes, et ils produisirent tant et de si manifestes preuves de leurs accusations que tous ces saints prélats, frémissant d'indignation et d'horreur , poussèrent unanimement louis voix, et crièreut ensemble analhèmc cunlie Dioscore.

L'arrêt en fut distinctement prononcé par les légats apostoliques, qui, en peu de mots , selon la forme ordinaire, déclarèrent que Dioscore, atteint et convaincu d'hérésie , de blasphème , de sacrilège , de trahison , d'adultère, de parricide, était à jamais dégradé de la prêtrise, de l'épiscopat, etde toutes les charges , dignités et fonctions ecclésiastiques. Cet arrêt, trop juste, mais trop miséricordieux , fut signé, des six cent-trente évêques qui étaient là , et envoyé à Marcien avec des lettres du synode, qui écrivit aussi au peuple d'Alexandrie pour l'assurer qu'on y avait écouté ses plaintes et qu'on y avait satisfait.

Dans les séances suivantes, les prélats qui avaient assisté au dernier conciliabule d'Ephèse, demandèrent et reçurent le pardon de leur faute , après s'être accusés eux-mêmes , et avoir détesté la faiblesse qu'ils eurent de redouter les menaces, et de succomber à la fureur de leur patriarche hérétique.

Dans la huitième, on parla de l'affaire de Théodoret, qui avait autrefois servi de secrétaire dans les conciHabules de Nestorius , et qui s'était déclaré un des plus ardents protecteurs de sa doc-^ trine. Quoique le Pape eût déjà reconnu la vérité de sa conversion et qu'il l'eût reçu à la communion des catholiques, néanmoins, pour satisfaire plus amplement à l'Eglise scandalisée , les Pères ne voulurent point déclarer par une sentence synodale qu'il était converti, qu'auparavant ils n'eussent appris ses sentiments de sa propre bouche, et qu'il n'eût abjuré ses erreurs en présence de la compagnie.

C'est une chose merveilleuse que quoique ce grand homme eût quitté toutes les opinions des hérétiques, il ne put néanmoins s'empêcher de faire paraître qu'il lui restait en Tànie quelque

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chose de leur naturel et de leur esprit. Il eut peine à parler ingénument , et il tacha de couvrir, par des équivoques et par des réponses ambiguës, la honte qu'il éprouvait à condamner ses premières pensées. On lui ordonna de paraître au milieu de l'assemblée, et de prononcer publiquement ces deux paroles : Anatlieme a Ncstorius! Blessieurs, dit-il, j'ai écrit mes sentiments dans des cahiers que j'ai présentés aux ambassadeurs du Pape Léon : je vous supplie qu'on les lise,et que chacun y connaisse quelle est ma doctrine et ma religion. Il n'est pas question , repartirent les Pères, de savoir ce qu'il y a dans vos papiers , mais de savoir ce qu'il y a dans votre cœur et sur, votre langue. Nous voulons que vous parliez. Parlez, et dites Anathemc à Nestorius, Messieurs , répondit Théodoret, je suis orthodoxe et catholique ; j'ai été nourri et élevé parmi les orthodoxes, et je fais profession de ne rien croire et de ne rien prêcher qui ne soit orthodoxe ; et non-seulement Eutychez et Nestorius, mais tous les hommes qui s'éloignent de la pureté de la doctrine évangélique , me sont étrangers. Parlez clairement et en moins de paroles , dirent les Pères: on ne vous demande que ces deux mots : Anatheme a ISestoriiis et a sa doctrine! Au lieu de les dire, lui qui avait résolu de ne point condamner le nom ni la personne de cet ancien patriarche , prit un détour, et fit une réponse qu'il crut spécieuse et propre à détourner aussi les prélats de leur dessein. IMessieurs, dit-il, je parle comme Dieu me commande et en la façon que je crois lui plaire. Le rétablissement en mon évèché et le retour en ma patrie nie sont choses indifférentes : je ne cherche ici que le bonheur de vous satisfaire et de rétablir ma réputation dans ]'Eglise , en assurant que je suis orthodoxe. Je dis donc que j'analhémalise tous les hérétiques ol>sU-

nés , et nommément ceux qni enseignent qu'il y a deux fils en Jésus-Christ. Les Pères, qui le voulaient voir séparé de parole et d'affection d'avec l'hérésiarque, s'écrièrent en l'interrompant : Il ne faut qu'un mot: dites Jnathème à Nestorius! Théoâoret, comme indigné, répondit : A quoi sert. Messieurs , de le dire, si vous ne connaissez en quel sens je le veux dire , et si je ne vous explique mes sentiments ? Sur quoi il voulut entrer en discours et faire une longue exposition de sa doctrine : mais les cris des juges et des prélats offensés s'élevèrent de toutes parts, et chacun dit : J^oilà un hé' relique^ 'voila un Nestorîen. Quon chassé cet hé-' rétique ^ quon le jette hors de r Église et qu^on renvoie avec son NestorUis ! Théo dore t, effrayé, éleva aussitôt la voix , et dit enfin le plus haut et le plus fortement qu'il put: Anathéme a Nestorius! Ces paroles ayant apaisé le bruit, il remontra modestement qu'il avait fait connaître depuis quelque temps que c'était là sa pensée, et qu'il l'avait déclarée en toutes les façons qu'on pouvait désirer d'un homme sincèrement converti.

Il parla en vrai catholique : de sorte que ceux qui lui étaient le plus contraires furent obligés de se joindre à ses amis, et qu'enfin toute l'assem- J)lée donna un très-honorable arrêt en sa faveur, le recevant en la communion des fidèles et le rétablissant en son évêché. On ne laissa pas, les années suivantes, de faire encore beaucoup de bruit à son sujet , comme il paraît dans les actes du cinquième concile.

Après cela, l'occupation de l'assemblée fut de dresser les articles d'une doctrine orthodoxe touchant l'Incarnation du Fils de Dieu , et de donner à l'Eglise une confession de foi là-dessus , qui fut commune et invariable , et qui servît de règle à la théologie de tous les siècles. Afin que la

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chose put s'accomplir plus fiuMleinent et avec moins de contestation et de bruit, on jugea à propos que cliaque province nommât et députât deux de ses éveques, des plus savants et des plus renommés, et que ces députés, assemblés en particulier avec les légats du Pape , conférassent paisiblement sur les difficultés de la question , et qu'ayant tout éclairci , abrégé et disposé en la forme d'un symbole, ils vinssent le proposer au concile, afin qu'il fût ratifié par les suffrages de la compagnie, et ensuite publié pour être la confession de toutes les églises de l'univers.

Ces doctes et illustres commissaires travaillèrent durant plusieurs jours, se servant de la lettre de Saint Léon écrite à Flavien comme d'un flambeau pour se conduire parmi les obscurités d'un mystère si profond et si ténébreux ; et le Saint-Esprit, qui avait conduit la plumede ce grand personnage, ouvrit leur esprit et leur fit entendre le vrai sens de son discours : de façon qu'ils formèrent heureusement une excellente somme de la théologie évangélique , et réduisirent en cinq ou six décisions tout ce que les Chrétiens et les enfants de l'Ejîlise sont obligés de croire à l'égard de l'union personnelle des deux natures distinctes et permanentes éternellement en leur parfaite intégrité.

Marcien, queles affaires avaient arrêté jusqu'alors dans Constantinople, étant averti que les députés avaient dressé leur formule, et qu'ils étaient prêts à la proposer au concile, vint aussitôt avec sa femme Pulchérie, pour être présent à cette action, et pour avoir le bonheur de voir la descente du Saint-Esprit sur les langues des évêcpies.

Dès qu'il fut arrivé, il alla au concile. En entrant, il salua les évêques avec de profondes inclinations, et passant à travers leurs rangs, il monta

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sur son trône impérial, el là, il rendit un témoignage admirable de son zèle pour la vérité , exhortant tous ces prélats par une harangue qu'il fil en lalin, et puis en grec, de n'avoir aucun sentiment (jui ne fut réglé sur les sentiments de l'Eglise et sur l'opinion des anciens Pères. On lui répondit par une acclamation générale, et par quantité de vœux pour la prospérité de sa personne et de son empire.

Le silence étant fait, x^étius , archidiacre de Constantinople, premier secrétaire du concile, reçut ordre de parler et de prononcer la confession de foi. Ce fut alors qu'après la lecture des deux symboles de Constantinople et de Nicée , on entendit sur la terre ce que vous m'avez demandé , Messieurs, et ce qui est à la fin des discours que je vous ai tenus jusqu'à cette heure; je veux dire, l'explication de ce texte incompréhensible aux anges: Ferbuni caro faclutn est^ et que, durant un saisissement d'admiration et de plaisir, tous les yeux de cette grande compagnie étant levés au ciel et trempés de larmes de joie , les CVirétiens commencèrent à connaître distinctement quelle est la gloire, la sublimité, l'excellence ineffable et l'immensité de la doctrine de l'Evangile:

1° Que Jésus-Christ est un ;

2** Qu'il est homme parfait et Dieu parfait ;

3^ Qu'il est vrai homme, composé de chair et d'une àme raisonnable;

4^ Que selon la Divinité, il est consubstantiel à son Père ;

5*^ Que selon l'humanité , il est consubstantiel aux autres hommes ;

6** Qu'en tant qu'homme, il nous est semblable en tout, hormis dans l'ignorance et dans le péché;

7° Que selon la Divinité, il a été engendré de Dieu son Père avant les siècles ;

ENTrxF.Ttr" VI.

8" Que selon riiuinaniié, il a été engendré de sa Mère, Vierge dans le temps;

g" Que dans les entrailles sacrées de cette Mère, par l'opération du Saint-Esprit, le Verbe a été fait chair el Dieu s'est faitliomme;

lo" Que cette union du Verbe et de la chair de Dieu et de l'homme n'est pas une conversion de Jâ Divinité en la nature humaine,

1 1" Que ce n'est pas une confusion de la Diviiîité et de l'humanité mêlées ensemble et composant un Jésus-Christ;

12° Que ce n'est pas une simple affection de l'une envers l'autre, ni une conformité de sentiments, de volontés et de désirs;

i3° Que ce n'est pas une simple présence du Verbe habitant dans l'humanité et la gouvernant par un soin particulier;

i4''Mais que c'est une union personnelle des deux natures humaine et divine unies ensemble par l'unité d'une même hypostase ;

i5° Que cette unité de personnes ne fait pas que les personnes divine et humaine se soient confondues, ou liées, ou assemblées, et que de deux il ne s'en soit fait qu'une ;

i6" Mais que la personne divine, infiniment simple, invariable et éternelle, est devenue la personne de l'homme, et que l'homme en Jésus-Christ n'a point d'autre personne que le Verbe;

ly" Que le Verbe tient les deux natures jointes ensemble ;

18° Que cette union ou liaison, qui empêche que les deux natures ne soient divisées, n'empêche pas qu'elles ne soient parfaitement et éternellement distinctes.

Cette doctrine, qui est aujourd'hui la première leçon de nos écoles , n'a pu venir ici-bas qu'avec

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un Dieu, n'a pu être dictée que par sa bouche, ni expliquée et découverte que par le Saint-Esprit.

Elle est un chef-d'œuvre delà sagesse de Dieu; et comme l'incarnation du Verbe est le plus grand miracle de son pouvoir, aussi l'explication de ce mystère est le miracle le plus glorieux et la plus illustre preuve que le Saint-Esprit est présent à l'Eglise et que c'est lui qui la gouverne. Les hommes en ce concile n'ont eu qu'une même parole et qu'un même sentiment sur un mystère que les anges , suivant leur seule raison naturelle , n'auraient jamais compris, et sur lequel ils n'auraient produit qu'une confusion d'erreurs.

Lorsque les décisions eurent été prononcées, et ensuite signées par les six cent-trente évêques qui étaient là, ces évêques, qui étaient remplis de consolation et de joie céleste, s'écrièrent d'une commune voix : Hœc Jides Patrum : omnes sic credimus : una fuies, una voluiitas, Omnes idipsum sapiinus , omnes consenlientes suhscribimus, Hœc fides Patrum, hœc fîdes orhem terrœ sahavit.

L'empereur leur fit de grandes félicitations sur ce succès et cette victoire si glorieuse; mais lorsqu'il parlait encore, cesprélats, saintement animés, élevèrent leurs voix, et firent retentir ces paroles, que l'affection et que le Saint-Esprit leur suggérèrent : Cœlestis rex^ terrenum custodi , per te fides firmata est. Cœlestis Rcx, Augustum custodi, per te /ides firmata est. Unus Deus qui hoc fecit. Per "VOS fides , per "vos pax. Nestorio, Eu^ tjchi et Dioscoro anathema ! Et ils parlaient selon le mouvement du zèle qui les transportait.

Voilà ce que j'ai pu rappeler en ma mémoire, et ce que je puis vous dire pour satisfaire à votre sainte curiosité, qui vous rend aussi savants que ■vous le devez être touchant le mystère de l'incar-natioQ du Verbe.

Il était temps de se retirer, et parce que la nuit opprocliait, et parce que le sujet ne demandait pas \\n plus long discours. Eugène voulut donc quitter la compagnie ; mais comme chacun, en se retirant, se joignit aux personnes que le hasard ou l'inclination lui présenta , il se trouva avec Auguste et avec une dame d'esprit et de qualité , qui ne voulurent pas perdre ce peu de temps, et qui tachèrent de le faire parler encore. Après lui avoir fait deux ou trois petites questions , ils lui demandèrent quelle était l'affaire des Monothélites, dont il leur avait parlé, et quel fut le sujet du mécontentement qu'ils donnèrent à l'Eglise. II n'osa pas se dispenser de leur répondre , mais il régla son discours sur la mesure du chemin qui leur restait à faire pour aller au logis.

Les Monothélites , dir-il, furent des gens qui, après le concile de Chalcédoine, conservèrent dans leur âme quelques restes de l'hérésie d'Eutychez, et qui, pour la faire revivre, s'avisèrent d'une subtilité qui eut un commencement de succès, et qui fjt craindre de plus grands malheurs qu'il n'en arriva. Il leur vint en pensée de dire que comme 1 Eglise enseignait qu'il n'y avait qu'une seule personne en Jésus-Christ, qui était la personne divine, de même il n'y avait qu'une seule volonté, qui était aussi la volonté de Dieu , espérant que cette proposition passerait sans nulle peine , et puis, quand elle serait établie dans l'esprit des peu- ])les, qu'ils rappelleraient aisément l'opinion de l'unité d'une nature, et qu'il leur serait aisé de rétablir enfin la doctrine d'Eutychez, et de faire direà toute l'Église : Une seule personne, une seule i)olontc , une nature seule et unique. L'éveque Théodore Pharamite fut le premier inventeur de ce secret, qu'il communiqua à Sergius, patrlanhe de Constantinople. Sergius l'approuva, et crut que

les autres éveques Tapprouveraient, et qu'à la faveur d'une opinion si plausible, ils pourraient venir à bout de leur dessein. Il gagna sourdement plusieurs prélats de ses voisins. L'empereur Héraclius prit le mal des premiers, et le venin se saisit si promptement et si fortement de son cœur qu'il se laissa persuader par des évêques secrètement assemblés, de dresser une certaine exthesis , c'està-dire une espèce de confession de foi où cette unité de volonté était déclarée, et de la faire afficher à la grande porte de l'église, avec commandement au peuple de la recevoir et d'y ajouter foi.

Sophronius , patriarche de Jérusalem , parla hautement contre cette nouvelle doctrine, et ayant assemblé les évêques de s|^ province, la condamna avec ses auteurs, qu'il poursuivit depuis par tous les actes d'hostilité qu'on pouvait attendre d'un prélat savant, et ardemment zélé pour la religion catholique. Sergius, et Cyrus, patriarche d'Antioche, firent leurs plaintes au Pape Honoré P"", et le supplièrent d'arrêter les persécutions de Sophronius, qui étaient, disaient-ils, aussi dangereuses à l'Eglise qu'outrageuses à leur réputation , puisqu'elles troublaient déjà la plus grande partie de l'Orient ; et ils firent entendre à Sa Sainteté que ce prélat philosophe, par sa dialectique pointilleuse , et son opiniâtreté à soutenir et à distinguer les deux volontés du Sauveur , introduisait partout la dispute, la dissension et le schisme.

Honoré, qui aimait la paix, et qui savait combien l'Eglise était lasse d'examiner des questions, écrivit aux trois patriarches, et leur témoigna que le plus grand service qu'il pouvait rendre à la chrétienté en cette rencontre , était d'obtenir d'eux qu'ils gardassent le silence , et qu'ils s'abs-

tinssent de jamais rien dire ni pour ni contre les deux volontés de Jésus-Christ.

Son conseil ne fut pas suivi. Les Monothélites, favorisés par Héraclius,et puis par Constantin, son fils, qui lui succéda, continuèrent de parler ; et comme rien ne s'opposait à l'accroissement de leur hérésie, ils la répandirent en plusieurs provinces, et corrompirent les membres les plus nobles et les plus saints de l'Ej^lise orientale. Ce qui rendit la contagion plus periiicieuse, fut que trois patriarches, Sergius, Pyrrus et Paulus, qui se succédèrent de suite en la chaire de Constanlinople, furent trois puissants séducteurs qui entreprirent chacun avec passion de la communiquer aux autres et d'en infecter tout l'empire. Le dernier poussa si ouvertement ses mauvais desseins (|u'il contraignit le Pape Théodore de le déposer de l'épiscopat, et son successeur Martin !'"'", d'assembler à Rome un concile national pour tâcher, par une solennelle condamnation de cette hérésie, d'en arrêter le progrès. Les suffrages communs de centcinquante évcques la condamnèrent, mais ils ne l'abattirent pas. Ce coup augmenta sa fureur, et lui fit faire de plus grands désordres.

L'empereur Constans , Monothélite déclaré , crut que toute la honte de l'anathème tombait sur lui , et prit la résolution de l'effacer par le sang du Pape. Il donna ordre à l'Exarque de Ravenne de s'en saisir, et de le lui envoyer à Constanlinople. Le saint Pontife y fut conduit comme un criminel, et de là en Chersonèse, où il versa son sang goutte à goutte, et endura un martyre de plusieurs années , parmi des tourments où ses bourreaux mêmes ne le pouvaient contempler sans larmes et sans admiration.

Constans fut puni dès ce monde , et il mourut d'une mort infâme et tragique. Son (ils et son suc-

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cesseur, Constantin Pogonat, choisi de Dieu pour réparer les fautes de son père et de ses autres prédécesseurs, n'eut pas sitôt pris le gouvernejnent de l'empire que, de lui-même, par l'inspiration de Dieu, il envoya proposer au Pape Agathon d'assembler un concile général pour abattre cette hydre qui avait tant de têtes et tant de protecteurs. Agathon adora la miséricorde de Dieu, qui avait inspiré à ce pieux monarque de si bons sentiments , et qui faisait naître le remède d'où l'on n'attendait que la mort; il embrassa avec des transports de joie la proposition de l'empereur , et apporta aussitôt les diligences nécessaires pour la convocation du concile, qui fut assigné à Constantinople.

Ce concile eut un succès merveilleux. Trois patriarches s'y trouvèrent; l'empereur même voulut y être en personne, accompagné des principaux seigneurs de sa cour. Les conférences durèrent quelques mois avec un grand ordre , et elles se terminèrent par la condamnation de l'hérésie, et par la décision qui porta que Jésus-Christ a deux opérations et deux volontés distinctes, et que, sans être ni confuses ni séparées , elles sont en lui aussi véritablement deux que les deux natures , mais que la volonté humaine est sujette à la volonté divine, lui rendant une obéissance éternelle.

Jamais les hérétiques n'ont été si hardis ni si effrontés à inventer des fourberies , à falsifier les écritures et à mentir publiquement, qu'ils le furent en cette assemblée : mais aussi, jamais les hérétiques n'ont été si honteusement surpris dans leurs mensonges , ni contraints avec tant d'ignominie de reconnaître et de confesser leur malice, qu'ils le furent en cette occasion. La plupart se condamnèrent eux-mêmes ; tous se rendirent, et signèrent la décision du concile. Il n'y eut que

IMacaire, patriarche d'Antioche, le principal auteur de l'hérésie, qui persista dans son opiniâtreté, et qui voulut avoir l'honneur de retenir sur ses bras cette Babel qui tombait. Pour le confondre, et pour lui donner, par un affront salutaire, horreur de son impénitence et de sa folie, on fit lire les passages qu'il avait cités , en les confrontant avec ceux que des commissaires avaient transcrits surlesoriginaux des Saints Pères, et l'on vit partout des faussetés et des friponneries si honteuses que la rougeur parut sur les visages de toute la compagnie, et il n'y eut que lui seul qui ne sentit passon opprobre. On fit des efforts extrêmes pour lui faire revenir le sens, et pour tirer de sa bouche quelque parole d'abjuration; mais les prières, les remontrances et les larmes ne servirent qu'à l'endurcir en son impénitence et en son orgueil. Sa réponse fut qu'il aimait mieux être brûlé, ou mis en pièces, ou jeté dans la mer, que de changer d'opinion. L'Eglise, plus sage que Macaire, fut plus miséricordieuse qu'il ne méritait. Elle se contenta de l'arrêt ordinaire, qui fut de le déposer de l'épiscopat, mais elle voulut qu'on exécutât cet arrêt avec plus de terreur et plus de cérémonie qu'on n'avait fait jusqu'alors. On dépouilla publiquement Macaire de son manteau patriarcal : Basile, évêquede Bâle, lui ôta Xorarium d'entre les mains ; et mille voix de malédictions s'étant élevées, on le chassa de l'assemblée. Un de ses disciples nommé Etienne en fut aussi chassé et tiré par les cheveux. Au même temps qu'ils sortirent l'un et l'autre, une multitude de toiles d'araignées noires et puantes tombèrent dans les rues, et le peuple les prenant pour les figures des hérétiques , les poussa dans la mer, et en purgea la ville et le monde.

Pendant qu'on tenait le concile, le démon, qui

n'avait pas été assez fin dans les faussetés et dan» les fourberies qu'il avait suggérées aux hérétiques, le fut encore moins dans l'invention d'un dessein ridicule qu'il fit entrer dans la tête d'un prêtre moine, qui se crut assez habile pour tromper le monde, et pour faire qu'en dépit de l'empereur, du Pape et du concile, la doctrine qu'on venait de condamner fût rétablie. Ce moine, nommé Polyclironius, alla se présenter à l'assemblée, et s'offrit à ressusciter un mort à la vue de toute la ville , pour justifier par ce miracle la doctrine de Macaire, et faire voir, par le témoignage de Dieu même, qu'elle avait été mal condamnée. La compagnie y consentit sans peine , sachant bien que cette affaire ne nuirait pas à la vérité, et qu'elle aiderait le petit peuple à honorer l'Eglise, et à persévérer dans l'obéissance et dans le devoir. Polychronius, aussi fou que méchant, fit apporter un corps mortau milieu delà grande place, et là, sur un théâtre, à la vue d'une multitude infinie de peuple, ayant écrit sur un papier ces paroles : Je crois qu'il nj a qu'une seule volonté dans Jésus-Christ^ il posa le papier sur la poitrine du mort, et lui commanda de se lever en vertu de cette confession. Le mort demeurant dans le même état, Polychronius éleva la voix, et se mit à faire autour de lui des gestes et des actions de bateleur. La ville passa l'après-dînée à regarder cette comédie , et à rire des vains efforts de ce thaumaturge désespéré. La conclusion fut qu'il confessa publiquement qu'il n'en pouvait venir à bout.

Sa folie ne manqua pas, selon que l'avaient espéré les Pères, d'être profitable à plusieurs, qui, Lien qu'ils eussent encore quelque inclination pour le parti de Macaire , ne voulurent point avoir de

ENTRETIEN VII. aSf)

rnit aux railleries, et se déclarèrent catholiqu'^s le plus lumtement qu'ils purent.

Eug(^iie prononça ces dernières paroles en entrant dans la salle, où il fallut changer de discours.

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