‹ Le theologien dans les conversations avec les sages et les grands du mondeChapitre 16 sur 23 · DE LA FÉLICITÉ DES BIENHEUREUX · texte numérisé non relu

DE LA FÉLICITÉ DES BIENHEUREUX

Quand la compagnie eut remonté en carrosse pour continuer le voyage, comme chacun avait

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)'àme remplie des clioses qu'il avait ouïes le matin, on ne put s'empêcher de dire encore ce qu'on avait déjà dit, qu'il fallait confesser que l'institution de la sainte Eucharistie ne pouvait être que l'institution du vrai Dieu.

La piété leur fit ajouter qu'il ne fallait point d'autres preuves pour savoir que nous sommes dans la vraie religion que de regarder attentivement et dévotement entre les mains des prêtres ce qui la rend douteuse quand on la regarde avec des yeux mondains et avec un esprit superbe.

Néanmoins, dit Eugène , si, entre nos propositions, il y en a (juelqu'une de plus grand éclat que les autres, et s'il est permis de les comparer, celle qui touche le paradis et la félicité des Saints a quelque chose d'excellent et de fort illustre.

C'est un article, comme parle Saint Augustin, quia fait l'étude de tous les siècles. Il n'y a point eu d'homme dont le cœur lassé des félicités visibles n'ait aspiré à un bonheur inconnu, et qui n'ait tâché de découvrir et de s'expliquer à lui-même ce que voulait son âme par les désirs d'une chose qu'elle ne connaissait pas et qu'elle ne pouvait nommer. Il n'y a point eu de religion ni de philosophie qui ne l'aient cherchée avec soin , et qui ne se soient occupées à trouver ce que c'était que la béatitude souveraine. On en a parlé durant deux cents ans dans le Portique et dans le Lycée, on ea a parlé durant quatre mille ans dans le monde , et chacun en a voulu donner une définition à sa mode , et être le premier auteur de sa nouvelle doctrine. Chacun a suivi ses conjectures et ses pensées , et jamais les imaginations des hommes ne se sont si aveuglément ni si diversement égarées qu'elles ont lait sur cette question. * Les uns nous ont fait une félicilé brutale , et ont dit que le vrai buuhcur cunsislaii à vivre comme

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les bétes dans les voluptés sensuelles, sans inquiétude et sans honte, ou, comme les Centaures, dans des festins continuels. Les autres ont trouvé une félicité imaginaire, et ont cru que c'était être heureux que de s'imaginer qu'on l'était, et de vivre, conmie les fous, dans des songes perpétuels de grandeurs et de dignités chimériques. Les autres ont imaginé une félicité idéale, et ont soutenu que, pour être heureux, c'était assez de contempler les premières causes, et de nourrir son esprit de fumées , ou d'essences immatérielles tirées de ce monde visible , et exhalées dans l'âme d'un philosophe par des spéculations curieuses. Les avis de Pylhagore, d'Heraclite, d'Epicure , de Diogène , d'Àrlstote, de Platon * sont célèbres dans les écoles et dans les histoires ; mais ce qui est à remarquer , c'est que ces grands philosophes s'aperçurent d'eux-mêmes qu'ils se trompaient, et que toutes ces félicités qu'Us avalent conçues n'étaient véritablement que peines et misères.

Ils avouèrent que, durant quelque temps, elles produisaient dans notre cœur des sentimentsagréables ; mais portant les yeux plus loin , ils découvrirent des épuisements, des dégoûts, des ennuis , des mélancolies désespérées , de sorte qu'il* se trouvèrent contraints de dire que si les félicités de la vie humaine ne cessaient jamais , elles rendraient l'homme éternellement malheureux parlai continuation et par la durée de leurs plaisirs insupportables.

La merveille est que les plus subtils, ne voyant aucune autre issue dans ce labyrinthe, jugèrent qu'il en fallait venir à l'opinion des Stoïciens , et dire que la mort était la vraie félicité des hommes : la félicité des pauvres et des mécontents , parce qu'elle terminait leurs misères ; la félicité des princes et de tous ceux qui sont heureux ;

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puisqu'elle arrctalt le cours tle leurs j<jles, et empêchait que leurs plaisirs ne se changeassent, après quelques années, en des dégoûts, et ne devinssent enfin de véritahles tourments : Unica mors efficit ut nascl non sit suppllciiun. L'homme , dit Senèque, n'a point d'autre bonheur que la mort, et c'est elle seule qui empêche que notre naissance ne soit un supplice. Notre misère est de ne périr qu'à demi durant les maladies et les pauvretés ; notre béatitude est de périr entièrement par la mort et de ne pas entrer dans l'éternité avec une nature à qui la longueur des maux et des biens est également pernicieuse.

Ce sont là les iî^norances elles extra vacances bonteuses des religions et des philosophies infidèles. Le théologie chrétienne parle autrement, et rien ne donne une plus haute idée du christianisme que ce qu'elle enseigne sur ce sujet. Voici en peu de mots ce qu'elle conçoit et ce qu'elle en dit.

Messieurs , lorque notre âme sera séparée du corps, et qu'après les pénitences de l'autre vie, le jour heureux de son couronnement sera venu , Dieu répandra dans elle une lumière surnaturelle et créée , pour la soutenir , et pour lui donner la force de subsister sans éblouissement et sans danger au milieu des clartés infinies et des spectacles admirables qu'il lui découvrira par la manifestalion de sa beauté.

Cette beauté nous sera manifestée d'une façon ineffable à l'éloquence, mais qui n'est pas incompréhensible à l'amour. Car quand on tirera les voiles , et que ce divin soleil commencera à briller à nos yeux et à paraître en toute l'étendue de son immensité glorieuse, ce ne seront pas ses rayons qui se répandront sur notre visage; ce ne sera pas son espèce ou son portrait qui s'imprimera sur notre entendement j ce no seront pas ses grâces ni ses

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attraits qui s'insinueront dans notre cœur; ce sera lui-même qui entrera, ce sera sa substance, sa vie, sa Divinité qui touchera notre âme , son cœur qui viendra se joindre au nôtre. Nous serons cœur à cœur, face à face, tout à tout , unis l'un à l'autre par un embrassement des deux esprits, et par une pénétration intime qui nous rendra resplendissants de la gloire , vivants de la vie et heureux de la félicité d'un Dieu : Facie ad faciern ^ mente ad mentem^ corde ad cor.

Je veux dire que nous serons unis à Dieu et que nous le verrons. Et p'our savoir ce que c'est que cette vision et cette union béatifique , remarquez que deux choses sont unies, lorsque, ne cessant point d'çtre deux choses différentes et distinguées, elles tiennent ensemble, par un même lien qui leur est commun , quoiqu'il soit unique, et que l'union est d'autant plus parfaite que ce lien commun aux deux est plus intérieur à l'une et à l'autre. *

D'où il est clair qu'entre les unions il y en a trois souverainement parfaites : la première et la plu» noble de toutes , c'est l'union de Dieu le Père et Dieu le Fils , parce qu'ils sont unis en ce qui leur est souverainement intérieur , n'ayant qu'une même substance.

La deuxième est l'union qui se trouve en Jésus-Christ de la nature divine et de la nature humaine , d'autant qu'elles n'ont qu'une même personne.

La troisième est l'union des bienheureux avec Dieu , d'autant qu'ils n'ont qu'une même pensée et un même acte. Leurs entendements connaissent les choses par un même Verbe , et leurs volontés aiment par un même amour ; de sorte qu'il n'y a aucune distinction dans le terme de leurs opéralions spirituelles. C'est un acte très-uii et très-

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simple, et qui est indivislbleiiienl leur acte, leur perfection et leur bonheur.

Sur cela, ma proposition est que Dieu, qui autrefois nous communiquait ici-basses inspirations, et nous éclairait par les rayons de sa lumière éloignée, alors approchant lui-même, et appliquant son Verbe sur l'entendement humain comme un caractère sur la cire, et l'entendement humain le recevaiit , il faudra de nécessité que ce Verbe de Dieu soit désormais le Verbe , la connaissance et la pensée de l'homme. L'homme doit connaître par toutes les connaissances qui sont en lui ; le Verbe divin est une connaissance, et le Verbe sera dans l'homme : donc, l'homme devra connaître parle Verbe; donc, l'homme et Dieu n'auront qu'un même acte , et seront unis et béatifiés ensemble dans l'entendement par l'unité d'une même pensée. Quelle béatitude , Messieurs , et quelle union ! Quelle élévation de notre nature ! quelle gloire ! Dieu se voit par son Verbe ; par le même Verbe, l'homme voit Dieu, et éclairé des lumières de cette beauté substantiellement infuse en son esprit , il la connaît par ses propres embrassements; ses unions avec elle sont la contemplation de ses attributs et de ses beautés ineffables.

Par son Verbe, Dieu voit les créatures ; par le même, l'homsne les voit , les considère, les connaît, les distingue, et d'une seule vue, il découvre toutes les perfections angéiiques , et toutes les grandeurs humaines contenues éminemment, et représentées formellement dans cet original incréé.

La différence que je vous supplie de remarquer avec soin , c'est que Dieu engendre et produit le Verbe et que notre àme le reçoit. Le Verbe est dans les deux , mais dans Dieu comme dans son principe et son Père, dans notre ame comme en-

:i66 rrsTiuiTiv.y viir.

tre les bras de son épouse. Dieu le produit pnr mie génération indistincte, et notre âme le reçoit par une réception distincte de son terme. Notre réception est une action vitale, mais action qui ne produit rien , parce que son terme est déjà produit. Elle commence par agir, et elle se termine par recevoir ; elle se prépare à produire un terme créé , un Verbe et une connaissance buiwaine ; mais rencontrant un terme incréé et un Verbe divin , elle s'y arrête, et ne fait autre cbose que s'y joindre et que s'appliquer à ce caractère glorieux. Dieu n'a point d'autre connaissance ni d'autre pensée que son Verbe unique , d'autant qu'il lui est impossible d'en produire deux ; notre âme n'a point d'autre connaissance ni d'autre pensée que le même Verbe, parce qu'il lui est inutile d'en avoir d'autres , et qu'elle accomplit tous ses désirs de savoir et d'opérer par la perfection infinie de cette connaissance et de cet acte qui lui appartient. Dieu produit le Verbe éternellement par une génération simple et infiniment une : notre âme s'unit éternellement au Verbe par une union continuée, qui ne souffre point d'interruption , et qui ne cesse et ne cessera jamais. Enfin le Verbe est la personne et Thypostase de la Divinité ; il est la couronne, la perfection et la gloire de notre âme.

Ce que j'ai dit de l'entendement, je le dis de la volonté : Dieu et l'homme y sont unis par l'unité d'un esprit et d'un amour indivisibles ; ils s'entr'aiment, et l'amour mutuel qu'ils se portent n'est pas, comme ici-bas, deux amours aspirant l'un à l'autre, et tâchant de se mêler durant l'embrassement des deux cœurs, mais un amour simple et indistinct, qui est infiniment délicieux , consommant l'union et la joie, parce qu'il est infiniment un, et qu'il tient intimement aux deux parla

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même milui : Qui adliœrel Dca iiiius spiritiis est. Ceux qui s'aiment en celte vie ne peuvent être unis intimement, ou plutôt devenir un par l'amour : il y a toujours dans leurs liaisons les plus étroites un nombre et une pluralité ; il y a toujours deux amours, et par conséquent toujours de l'imperfection, de l'inquiétude, delà peine et du mouvement.

Les bienheureux , selon que parle Notre-Seij;neur, seront consommés en Dieu jusqu'à n'être jilus qu'un par le moyen de l'amour. C'est l'amour qui sera cette vmité commune aux deux, et ils n'auront point d'autres termes de leurs ardeurs et de leurs désirs que ce centre éternel du repos et de la joie. Amour incompréhensible et ineffable qui fera que l'homme, cette misérable créature qui rampe maintenant sur la terre avec les fourmis et les vermisseaux , sera alors si fort élevé qu'il n'est pas tant aujourd'hui dans soi que Dieu sera dans lui, qu'il n'est pas tant lui-même par essence qu'il sera Dieu par amour , transformé d'une façon dont nous ne pouvons rien dire, sinon ce qu'en dit Saint Bonaventure : Deu/n et animam simul coîiglutinat , siniul adnectit. O amor ^ quid ilhi trihuam , qui me fecisti dwinum , qui luiuin in De uni ti-ansJigurasP

Eugène poursuivit ce discours par une explication àes différences qui se trouvent entre les Saints, faisant connaître , selon les pensées des théologienSjComment il arrive que les uns voient dans Dieu plus de choses que les autres, et qu'ils aient une félicité plus parfaite. Puis ayant ajouté ce qu'il jugea le plus digne d'être su touchant les particularités et les circonstances de la vision béalifique, il conclut par ces paroles qui lui donnèrent ouverture pour passer à un autre point. Certes , Mcssicins, dil-il, voilà une Iclieilé iiiléiic-ure,

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dont la seule idée surpasse infiniment celle que l'esprit humain avait conçue par les spéculations de sa philosophie. Ce projet ne peut avoir été formé que par la sagesse et par la bonté d'un Dieu , ni même déclaré aux hommes que par sa parole. Il est nécessaire que le Dieu que nous adorons dans l'Eglise soit le vrai Dieu , puisque c'est de lui que nous avons appris de si hautes vérités.

Mais le bonheur ne s'arrêtera pas sur Tàme. L'âme, transfigurée et glorifiée de la sorte, glorifiera le corps. Nous mourons aujourd'hui, Messieurs, mais vous savez que notre mort finira comme le reste; et quoique les Sadducéens parmi les Juifs, et les Blarcionites parmi les Chrétiens, aient pensé que ce miracle surpassait les forces d'un Dieu , notre corps sortira du tombeau , et entrera par la résurrection dans une vie qui ne finira jamais.

Ce corps ressuscité sera ce qu'il est maintenant, un véritable corps humain; il ne sera pas ce que les Manichéens enseignèrent, l'ombre d'un corps, ou un fantôme qui portera notre image; ni ce qu'enseignèrent les Tritéites, un nouveau corps produit nouvellement par la main du Créateur pour tenir la place de notre ancien corps ; ni ce que les Origénistes inventèrent, un corps engendré de quelque grain de nos cendres , comme un épi qui sort entier et parfait d'un grain de blé , putréfié et enterré dans un champ; ni enfin ce que d'autres de leurs sectes imaginèrent , un corps uniforme sans pieds, sans bras et sans aucune distinction de membres , tout rond comme un astre , ou comme un globe lumineux.

Ce sera le véritable , l'ancien , le même corps y composé de la même chair et du même sang , formé de la même façon que celui que nous avoiîs en celte vie miscniblc^ le mC'mç enfin que ce

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corps mortel ([ui, le jour de notre naissance, sortit du ventre de notre mère, et qui, le jour de notre mort , sera porté en terre et en formé dans un tombeau. Le changement de sa misère en un état bienheureux sera l'unique différence qui le distinguera d'avec ce qu'il est maintenant : car lorsque notre àme,au jour de la résurrection, descendue jusqu'au fond de notre cercueil, s'inspirera dans nos membres pourris ou dai>s nos cendres ramassées , elle leur communiquera sa vie , son immortalité, sa gloire, et les changera en un corps éclatant , en un homme impassible et incorruptible.

Nos misères anciennes ne rentreront pas dans nous avec la vie. Les pauvretés, les maladies , les douleurs , la mort et la mortalité disparaîtront comme des ombres dissipées par la présence de la gloire substantielle qui animera notre âme.

Cette gloire de l'àme, ainsi communiquée, paraîtra sur tout le corps, et elle lui servira de pourpre et de diadème ; il n'aura point d'autres habits ni d'autres ornements de sa dignité. Du corps elle sortira plus avant, et se répandra à l'entour par une sphère de rayons qui éclairera le ciel empyrée , et qui sera une partie du jour qui ne finira jamais.

Il est vrai ce que disent les prophètes , que nos visages, en cet état, se trouveront plus resplendissants que le soleil ; mais leur splendeurn'eblouira pas les yeux. Plus les lumières sont parfaites , moins elles sont incommodes, parce qu'elles ne se montrent pas elles-mêmes , et qu'elles montrent seulement la personne à laquelle elles sont attachées. La lumière du soleil ne fait voir qu'elle seule dans le soleil ; on n'y peut rien découvrir des autres qualités et propriétés de cet astre ; il n'y paraît rien qu'une confusiou d'éclats qui cou-

vrent le reste, et qui rendent leur propre source invisible.

La lumière de la gloire, étendue par tout le visage des bienheureux , ne fera rien voir que leur visage. On y verra distinctement tous leurs linéaments et tous leurs traits.

La merveille sera que cette lumière, enfermée et mêlée dans chaque trait de notre visage glorieux , y formera une douceur et une grâce plus ravissantes que toutes les splendeurs imaginables, et que néanmoins, parmi tant de nouveaux charmes et tant de beautés surnaturelles , elle y conservera l'air ancien de la nature, et que ce visage, infiniment plus beau qu'autrefois en ce bas monde, ne laissera pas d'être plus semblable à lui, pour ainsi dire, et plus lui-même qu'il n'était auparavant.

Nous nous reconnaîtrons les uns les autres ; et comme il est de foi que, dans le ciel, nous aurons des yeux et une mémoire, de même il est vrai que nous y verrons ceux que nous aurons vus sur la terre , et que nous nous souviendrons de les y avoir vus et de les y avoir aimés. Nous les distinguerons, nous leur parlerons, et nous rentrerons dans les communications et les familiarités d'une amitié véritable , amitié d'autant plus heureuse que nous nous verrons pour ne nous plus quitter jamais, et n'être plus sujets à ces accidents et à ces nécessités funestes qui nous séparent continuellement ici-bas.

Nos discours avec eux seront sur les perfections et sur les grandeurs que nous découvrirons dans Dieu. Nous les découvrirons par cette unique et éternelle pensée que j'ai dite ; mais cette pensée ne s'exprimera que par une multitude de paroles toujours nouvelles , et la seule éternité pourra suffire à l'infinité des choses que nous aurons à

nous (lire mutuellement là-dessus , et au plaisir infini que nous goûterons clans ces entretiens.

Notre esprit sera occupé de Dieu sans distraclion , et nos yeux, occupés envers les hommes et les créatures sans abstraction. La contemplation élèvera notre àme au premier et au plus éniinent état de l'imion, mais elle ne l'enlèvera pas jusqu'à l'extase. Durant les élévations et les ravissements sublimes , l'àme sera toujours présente aux sens : le corps ne souffrira point de faiblesse, et nous converserons ensemble avec autant de familiarité et de liberté que s'il n'y avait point de recueillement dans l'âme, ni d'attachement à notre objet infiniment intérieur.

Ces entretiens seront mêlés des autres plaisirs extérieurs qui sont capables de flatter la vue, l'ouïe et Todorat. Les voluptés communes aux bêtes en seront bannies ; notre cœur en aura autant d'aversion qu'elle lui sont messéantes et inutiles. Les objets des trois sens qui n'approchent l'homme que de loin, se trouveront da-ns le ciel, et là, par la transpiration de leurs espèces pures et immatérielles , et par une abondance inépuisable, conserveront dans nous toutes sortes de plaisirs aussi longtemps que la présence de Dieu y conservera la vie.

Les plus sensibles seront ceux de la vue : nos yeux, en chaque endroit du paradis, découvriront des spectacles et des magnificences merveilleuses. Le ciel empyrée, selon que je l'apprends des interprètes de l'Apocalypse, grand comme il est, et infiniment étendu , a une enceinte qui l'environne, et qui est bâtie d'un cristal lumineux. Ces lumières étant les plus hautes, sont nécessairement les plus parfaites d'entre les objets \isil)les , c'est-àdire qu'elles sont (!olorées autant que claires et lumineuses; diversifiées de toutes les couleurs, et

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brillantes de toutes les clartés imaginables. Chaque rnyon a sa couleur particulière; chaque couleur a plus d'éclat que le soleil ; chaque soleil est une pierre de ce palais. Ce palais contient des cent millions de millions de lieues en son étendue. Figurez-vous combien de splendeurs dans cette vaste immensité! En haut et en bas, aux environs et partout, que de richesses, que de gloire, que de réjaillissements de la beauté de Dieu , que de spectacles qui charmeront nos yeux et nos cœurs! enfin que de biens , que de torrents de joie , que d'abîmes de plaisirs ! C'est là que nous verrons Dieu, que nous nous verrons , et que nous passerons ensemble les douces journées de l'éternité bienheureuse : Illic nos videbimus sine termînOj amabimus sine modo ^ cohœrebimus sine malo, pleni lande , pleni gloria, pleni Deo,

Pour le dire encore une fois, n'est-ce pas là une félicité bien conçue et bien disposée? Mais la preuve évidente qu'elle est véritable, c'est qu'elle seule peut durer toujours, et que, durant son éternité, elle ne peut se corrompre, elle ne peut dégénérer ni en lassitude, ni en dégoût, ni en peine. L'occupation de l'homme sera la contemplation et la possession d'une beauté infinie , infiniment inépuisable en nouveautés de grâces et d'attraits, toujours connue et toujours rare , éternellement ancienne et éternellement nouvelle : donc cette occupation ne sera point ennuyeuse.

L'occupation de Thomme sera de s'unir à son propre terme et à son centre , et de se tenir dans le lieu du repos ; donc, elle ne sera point laborieuse.

L'opération de l'homme sera d'aimer, mais par un amour qui sera déjà produit, qui ne procédera pas de la volonté humaine comme de son principe, mais qui entrera dans elle; qui n'épuisera

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pas sa substance , mais qui la remplira ; qui ne consumera pas son cœur par des embrasements douloureux, mais qui le soutiendra par des flammes personnelles, sources vivantes des joies infinies de la Divinité. Son amour sera la respiration de l'esprit , de la force et de la vie d'un Dieu , donc, il ne sera jamais las. Après les siècles des siècles, il ne sera pas moins fort, ni moins vivant, ni moins délicieux que le premier jour; et s'il pouvait craindre quelque cliose, il craindrait que l'éternité fut trop courte. L'homme ne sentira point de peine ni de lassitude , parce qu'il n'aura rien de soi-même, soutenu sur sa faiblesse. Icibas la terre louche quelques parties de notre corps, et elle les supporte; le reste est appuyé sur lui durant son repos ; l'àme faible se supporte, accablée par ses soins , et elle languit sous les lois du péché et sous les rigueurs de la justice. Dans le ciel, Dieu, qui seul est stable et immuable, soutiendra l'Ame et sera son centre ; l'ame soutiendra le corps ; le corps, établi sur ces immobilités éternelles, s'épanouira sûrement dans le repos, et jouira d'un plaisir exempt des craintes de la douleur et de la mort. Parmi les délices de ce monde, ce qui ennuie notre esprit , c'est qu'il ne possède que les images de ses objets ; ce qui incommode notre corps, c'est qu'il les possède eux-mêmes, et qu'il se nourrit de leurs substances matérielles et terrestres ; dans le paradis , l'esprit possédera les réalités , et le corps ne sera louché que par des images.

Ce discours fit naître dans l'esprit des personnes dévotes et curieuses qui étaient là , diverses questions touchant la vie que nous mènerons dans le ciel. Eugène leur répondit. Il s'attendait que quelques philosophles qui étaient là , et (jui d'abord avaient semblé vouloir contredire et raisonner,

lui proposeraient quelques cloutes. Ils gardèrent le silence. Ce théologien , que ces hautes contemplations du paradis avaient emhrasé d'un nouveau zèle, voulut les faire parler, et les engager à défendre le monde et la vanité mondaine qu'ils portaient dans leurs habits. Il leur fit de fortes plaintes sur l'indévotion de la plupart des courtisans, et leur proposa là-dessus quantité de questions que leur prudence et leur conscience les obligèrent d'écouter sans aucun mot de réponse.

Il leur demanda pourquoi cet Homme-Dieu, qui était venu nous annoncer des mystères si relevés et des espérances si glorieuses et si agréables au cœur humain , est si peu aimé de plusieurs; pourquoi la sainteté de quelques-uns et leur constance à le servir, passent parmi les gens de la cour pour une bassesse d'esprit et pour une lâcheté méprisable ; pourquoi ses adorateurs rougissent quand ils l'adorent, et d'où vient que, dans les conversations du grand monde, tandis qu'on parle hardiment des histoires de Cyrus et d'Alexandre, et des victoires des Ottomans , personne n'ose parler ni de sa vie ni de sa mort.

Par quelle trahison ou quel malheur il arrive que, dans les belles compagnies, les jeunes hommes, dès qu'ils commencent à y paraître, se font honneur de proposer des difficultés sur sa doctrine et sur ses mystères , et d'essayer la pointe de leurs esprits contre les vérités de son Evangile ;

Que, dans les lieux de débauche, les libertins ont wn si grand plaisir à profaner son nom par des blasphèmes scandaleux , ou à choisir les cérémonies de son Eglise pour en faire le divertissement de leurs folies et de leur insolence ;

Que, dans les maisons et dans les jardins , les maîtres qui y souffrent les statues de Junon et de Jupiter , et la représentation des aventures de Yé-

ENTRETIEN Mil. Ijù

nus et cl' Adonis, ne peuvent y souffrir des crucifix ni des images des Saints ;

Que, dans les différends entre les personnes de (|ualité et dajis les occasions de duels, les genlilslioinmes chrétiens, favorisés de tant de l)ienfaits et de tant de grâces du Sauveur,et infiniment obligés à l'honorer et à l'aimer , sont honteux de lui être fidèles, et croient qu'ils se rendraient méprisables s'ils le considéraient alors ; et que même entre ceux qui sont assez résolus pour dire : Le prince l'a défendu, je n'en ferai rien, il n'y en ait aucun qui ait assez de cœur et de générosité pour répondre : Mon Maître, mon bienfaiteur, mon Roi crucifié ne le vent pas; Jésus-Christ me commande le contraire, je lui obéirai ;

Qu'enfin, en toutes les rencontres où son honneur, son Évangile , son Église et ses droits sontattaqués par les hérétiques, ou par les impies, ou par les avares et les hommes violents , chacun soit insensible , et qu'un petit intérêt de fortune nous fasse abandonner une querelle que nos ancêtres défendaient jusqu'à la dernière goutte de leur sang , et que les bontés adorables de Jésus nous obligent à défendre aux dépens de mille mondes et de mille vies.

Voilà, Messieurs, poursuivit-il en voyant qu'ils ne disaient mot, bien des choses que je vous demande; j'y réponds moi-même, et je soutiens que toutes ces choses-là sont des preuves que Jésus- Christ est le vrai Dieu. Jamais aucun idolâtre ni aucun Mahométan n'ont rougi du nom de leur Dieu; les Chrétiens seuls rougissent du Dieu (pi'ils adorent ; mais remarquez qu'ils ne le font que lorsqu'ils commencent à vivre selon les maximes du monde et selon les lois de l'amour-propre et de l'intérêt, caj'dès lors, il est nécessaire qu'il naisse

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dans leur cœur une haine et un mépris de la personne du Sauveur, ou du moins, une honte de porter son nom , et qu'ils croient que c'est un opprobre de le servir et de lui appartenir. Pour le voir clairement, souvenez-vous, s'il vous plaît, que le monde n'est rien autre chose que l'assemblage des hommes qui obéissent à la chair, à l'orgueil et à l'avarice , et qui laissent dominer en leurs personnes les inclinations de la nature corrompue : Corruptus honio jnundus est. Or , Messieurs , ce monde , cet homme corrompu doit nécessairement haïr l'ennemi du monde. Jésus- Christ seul, entre tous les dieux adorés sur la terre, est l'ennemi et le destructeur du monde: donc, le monde doit haïr Jésus-Christ.

Donc , puisqu'il y a dans l'enfer des démons passionnés pour la conservation du monde, puisqu'il y a parmi les Païens des tyrans , et parmi les Chrétiens, des libertins et des impies qui sont les amateurs et les adorateurs de ce même monde, gens abandonnés aux désirs de la convoitise et à la fureur de leurs passions , il faut de nécessité que ces démons , que ces tyrans et que ces Chrétiens pervertis aient Jésus-Christ et sa croix en horreur; et si d'aventure ils se trouvent contraints de l'adorer publiquement dans une église , il faut qu'ils rougissent de leur adoration , et qu'ils en soient honteux comme d'un scandale et d'une infamie.

Et pourquoi ce scandale et cette étrange aversion? pourquoi cette haine commune et universelle de toutes sortes de mondains contre le Seigneur et contre son Christ ? Interrogez-les, Messieurs : ils vous répondront par les mêmes paroles que leur prince enfermé avec une légion d'autres démons dans le corps d'un possédé, fut contraint de lui répondre; Noire-Seigneur venant à parai-

ENTRirriLN VIII.

tre (levant eux, ils se mirent à crier et à liiirler effroyablement, et à dùve des efforts pour se jeter sur su personne sacrée et pour la (léchirer. Que TOUS a-t-il fait et de cpioi vous plaignez vous ? Scio quis sis ^ répondit ce prince au Fils de Dieu , et répondent après lui tous les tyrans et tous les mondains : Venisti torqnere me Scuictus Dei ? Nous savons qui vous êtes et quel est votre dessein. Les autres dieux ont flatté nos inclinations et nos désirs ; ils nous ont fait régner sur la terre, et vous venez pour nous tourmenter , et pour détruire parmi nous le règne du péché , le règne de la vanité, de la brutalité, de l'avarice, le règne de la corruption et de la mort ; vous êtes venu pour établir la grâce et la vie dans le cœur humain , et pour transformer l'homme en un nouvel homme , en un homme spirituel et immortel. Enfin nous le sentons en vous voyant, vous êtes le Saint de Dieu, le Saint des Saints , le réparateur du salut et de la sainteté, l'ennemi du monde et l'ennemi de l'enfer. Puisque vous voilà venu, il faut que le monde périsse, ou que vous périssiez vous-même , et que nous employions contre vous tout ce que la rage peut inventer de cruautés et d'opprobres.

Pourquoi contre lui, et non pas contre les faux dieux? Je vous l'ai dit, Messieurs, et eux-mêmes vous le disent : c'est parce qu'il est le Saint de Dieu, et ainsi, les entreprises des démons, les persécutions des tyrans, les blasphèmes des impies , les vices des Clirétiens immortifiés , et la conspiration de toutes les puissances de l'univers contre la croix et contre notre religion , sont l'éloge des grandeurs, et l'évidente preuve de la Divinité de Jésus-Christ.

Je ne puis rien dire davantage sinon que ce que je viens de rapporter fut l'occasion des deux

autres conférences qui furent tenues quatre ou cinq jours après dans Fontainebleau, où la cour était.

€€)€)€)€)€)€)i)€)®€)Cf)€)€)e)f)€€)€)€)€)i)€)CQ)«)C€Ce)€€) ENTRETIEN IX.

DE LA VRAIE DEVOTION , ET DE l'aLLIANCE DE LA VRAIE RELIGION AVEC UN EXCELLENT NATUREL.

Maxime , dont je viens de parler, se promenant dans le parc avec Eugène et avec quantité d'autres personnes de la cour, ce théologien, qui reçut une lettre de Paris , demanda la permission de se retirer un moment pour écrire la réponse qui était pressée.

Durant son absence , la compagnie prit occasion de parler de sa conduite et de son mérite; Maxime surtout en dit plusieurs particularités considérables qu'il savait , et cela lui donna occasion de rapporter une de ses paroles dont il se souvint heureusement, et qu'il rapporta depuis en d'autres rencontres où elle ne fut pas inutile. Il y a trois jours, leur dit ce seigneur, qu'à la fin d'une conférence qu'Eugène eut avec nous sur les félicités de la vie future, il nous fit une question qui nous donna de la peine, et à laquelle nous ne pûmes répondre qu'en baissant les yeux et en nous taisant. Il nous demanda quelle est la cause pour laquelle les gens de qualité sont d'ordinaire les moins dévots d'entre les Chrétiens, et d'où viennent la répugnance et la honte qu'ils ont lorsqu'il faut qu'ils s'acquittent des devoirs de la religion dans une église, et qu'ils s'humilient devant Dieu, leur souverain Maître , eux qui en ont reçu le plus de

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grâces, et qui S(mU le plus obligés à "la Providence.

Maxime ayant rapporté cela , et chacun disant ce qu'il en pensait, un jeune Baron nommé Thrasile , qui aurait du se taire , quoiqu'il eût été capable (le parler discrètement en d'autres rencontres , avança avec beaucoup d'inconsidération un mot qui déplut à la compagnie:

Il me semble , dit-il , que la difficulté n'était pas grande. J'aurais répondu que les gens de qualité sont moins dévots que les autres, parce que, d'ordinaire,ils ont plus d'esprit et plus décourage. • Maxime et les plus considérables de la compagnie voulurent censurer cette proposition et témoigner la peine qu'elle leur faisait. Mais une demoiselle , qui crut que ce jeune homme attaquait sa mère, dame des plus chrétiennes et des plus exemplaires qui fut alors à la cour: Je pense, dit-elle , que Monsieur veut nous persuader qu'il a beaucoup de dévotion et qu'il passe les jours à prier Dieu. Le cavalier, qui sentit le coup, ayant répondu qu'il n'était pas encore en âge d'avoir l'ambition d'être pris pour un dévot : Vous voulez dire , repartit la demoiselle, que vous n'êtes pas encore en âge d'être sage. Quand vous y serez , ajouta-t-elle aussitôt, obligez-moi de m'en avertir : alors je rirai librement et sans crainte de vous offenser, et je tomberai d'accord avec vous, qu'en effet vous étiez un peu fou en votre jeunesse, de dire devant une si vertueuse coivvpagnie que toutes les personnes vertueuses et dévotes n'ont point d'esprit.

La mère prévint la repartie du gentilhomme et blâma sa fille. Un vieux courtisan nommé Didyme la défendit, et remontra qu'elle parlait trèssagement , puisqu'elle parlait pour la religion ,

iaSo ENTRETIEN IX.

pour la noblesse et pour la vérité. Sur quoi le Baron perdant le respect et ayant fait je ne sais quelle réponse plus immodeste que la première , ce vénérable vieillard , que la témérité de Tlirasyle,son propre neveu,offensait plus que personne, se crut obligé de l'avertir de son devoir et de lui faire sentir son mal ; mais comme son zèle était mêlé (l'une bile ardente , il le fit avec un peu plus de force que n'avait fait celte sage demoiselle : J'ai tort, dit-il à la compagnie, de me plaindre qu'il tiit parlé contre l'Evangile et contre la vérité , car ce qu'il vient d'avancer est vrai , que tout ce que nous avons de grands hommes dans la cour, datis les armées , dans les parlements , dans les académies , dans les églises , ces prédicateurs, ces écrivains, ces prélats, tous ces savants et admirables théologiens de notre siècle qui nous prêchent la dévotion et qui la conservent parmi nous , sont des hommes sans cœur et sans esprit, puisque, selon le grave auteur que voilà, ceux qui servent Dieu et qui vivent dans l'ordre, manquent d'esprit et de cœur. Il croit en avoir plus lui seul que ces maîtres du monde , parce qu'il n'a ni conscience ni religion, et que, dans les compagnies, il prononce hardiment des blasphèmes et des impiétés infâmes, qu'une chaste fille ou qu'un honnête gentilhomme ne voudrait et ne pourrait pas prononcer. Il croit que cette sage conduite est le caractère d'une âme faible , et qu'autant qu'il y a en France d'hommes plus sages et plus chrétiens que lui , ce sont autant de petits esprits et autant de personnes à mépriser.

Le jeune homme voulait répondre et se soutenir, mais la voix de Didyme l'abattit d'abord, et le mit hors de combat. Un autre courtisan nommé Procope , qui crut que le respect du à l'Age et à l'autorité d'un oncle empêchait le Baron^ sou

EMTiETilN i\. 281

ami, tle sedéfeiulre, prit la parolo : Blonsieuryllltil à Didyme, vous vous f^\cliez d'avoir ouï ce que personne ne vous a dit. Ou prétend seulement que les gens de qualité qui donnent tous leurs soins aux afîalres de Vaulie vie , et qui se niclent de spiritualité dans la cour , ne sont propres qu'à cela , et ne réussissent jamais dans d'iiulres affaires.

Didyme, transporté d'une juste et sainte colère cx)ntre un blasphème si hardi , entreprit de confondre le blasphémateur, et il le Ht avec une éfoquence , et d'une manière digne de la vérité qu'il défendait et du zèle dont il était animé. Tout son discours lendit à faire voir que la pluj'>art de ceux qui, de[)uis cent ans, avaient acquis leplusdhonneur et le plus d'estime dans la cour de France et dans les autres cours de l'Europe , soit pour la vie militaire, soit pour la vie politique , avaient été les plus exemplaires en la vie dévote. Il en nomma plusieurs assez connus , et obligea la compagnie de confesser que peu d'hommes ont eu parmi nous la réputation d'être de grands hommes, qui n'aient eu aussi la réputation d'être des hommes fidèles à Dieu.

Didyme parlait fortement. Procope lâcha de parler plus haut. Ils contestèrent quehpie temps, et il y eut de la chaleur dans leur dispulo. Ils lurent enfin interronq)us par le retour d'Eugène , ([ui survint plus lot qu'on ne l'attendait. Didyme, dont l'émotion et le zèle paraissaient sur son visage , voyant ce théologien, son intime ami : Je tenais , dit-il, votre place; obligez-moi de la reprendre, et d'instruire les Messieurs que voici , et (]ui, à l'âge qu'ils ont, ont encore besoin d'a[)preiidre à parler. Sur cela, Maxime, ayant pris la maiu d'Eugène, et l'ayant fait asseoir au milieu de la compagnie en un endroit [;r{)|;;c à ces soiici d'en-

à82 ENTRETIEN I3t.

treliens , lui dit que Dieu l'envoyait pour être leur juge , et pour accorder un différend qui venait de naître parmi eux touchant un point de morale. Il t^st question, dit-il, de savoir si les personnes d'esprit et de qualité sont propres à la dévotion, et si la dévotion est la marque d'une âme faible, ou bien s'il est messéant aux personnes de qualité d'être dévotes.

Comme plusieurs joignirent leurs prières à celles de Maxime , Eugène ne put pas se dispenser de parler, et il le fit de la façon qu'on devait attendre d'un homme spirituel et discret. Il s'aperçut bien qu'il y avait là deux ou trois questions un peu différentes , mais il jugea qu'il pouvait donner une réponse , qui peut-être suffirait à toutes, et qui renfermerait en peu de paroles ce que chacun attendait de lui.

Je ne sais , dit-il , s^il est aisé de vous accorder, mais il me semble qu'il n'est pas malaisé de vous répondre. C'est assez de dire ce que l'Evangile et la théologie nous enseignent , que la dévotion dépend de la grâce de Dieu, qui la donne, et de la liberté de l'homme, qui la reçoit : et comme les forts et les faibles esprits ont également la liberté du libre arbitre , il est manifeste que la dévotion n'est point la marque d'autre chose que d'une bonté de cœur docile et obéissant à la grâce. Il y a des esprits très-éminents qui sont dévots 5 il y en a de très-bas et de très-faibles qui le sont aussi beaucoup : la dévotion des uns et des autres vient de ce qu'ils ont suivi sans résistance les mouvements de l'esprit divin qui les a choisis sans mérites, et qui, sans avoir égard à leurs qualités naturelles , leur a touché le cœur , et les a doucement et efficacement attirés. Voilà ce que je crois devoir être dit en général sur votre dispute.

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J'ajoute seulement que comme la grâce nous rend enfants de Dieu et qu'elle est essentiellement une communication de sa noblesse éternelle, dès qu'elle entre dans l'àme d'un villageois ou des autres gens du petit peuple , elle les ennoblit, et les élève au-dessus des princes et des plus grands personnages : de sorte qu'il n'y a point d'homme dévot et véritablement fidèle à Dieu , qui ne soit dans un rang plus glorieux que les indévots, de quelque qualité qu ils puissent être, et quelque réputation qu'ils aient acquise par leurs actions héroïques et par leurs vertus morales.

On prêche ce que vous dites , repartit le gentilhomme qui avait soutenu la thèse du Baron contre Didyme; mais il est difficile que les sages du monde comprennent et confessent que ces petites gens de dévotion soient de plus grands hommes et plus dignes de respect que ceux que nous voyons élevés par leur esprit et par leur courage aux premiers degrés de l'honneur. Nos philosophes veulent que la raison soit la règle de nos jugements. La raison et l'expérience nous enseignent deux vérités : l'une qu'il n'y a rien parmi nous de plus admirable qu'un honnête homme qui vit selon les lois du bon sens , et qui s'acquitte de tous les devoirs de la justice et de la civilité par les inclinations d'un excellent naturel; l'autre, au contraire, qu'il n'y a rien de plus méprisable qu'un homme lâche et sans esprit lorsqu'il se met à faire le pénitent et le réformé, et qu'il veut vivre selon les lois d'une morale scrupuleuse.

Vos philosophes, répondit Eugène, parlent comme il leur plaît ; j'ai parlé comme le Saint- Esprit, qui décide la question par ces deux mots, ({u'un serviteur ignorant et maladroit , s'il a de la conscience et de la dévotion , vaut mieux que son maître qui n'en a point, et qui, avec louiei

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les lumières de sa prudence politique, prend le chemin de sa perte et refuse d'obéir à Dieu. La ï'aison est que la grâce est la vraie vie de notre ànie et que le péché la fait mourir , d'où il suit que T homme qui est en grâce , puisqu'il a lu vraie vie dans le cœur, vaut mieux que celui qui est séparé de la grâce, et qui, par cette séparation, doit être compté pour mort.

Le gentilhomme entreprit de détruire ce principe , et voulut former je ne sais quel raisonnement où il s'embarrassa lui-même. Eugène fut obligé de l'interrompre: Monsieur, lui dit-il, notre nature, corrompue par l'orgueil, ne manque pas ici déraisons ni de réponses ; mais raisonnons tant qu'il nous plaira : l'arrêt que le plus sage des princes et des juges a prononcé sur cette question est sans appel : Melior est canis i^içus leone mortuo , un chien vivant vaut mieux qu'un lion mort,

Salomon veut dire qu'un artisan dévot, qu'une femme ignorante et humble , qu'un ermite inconnu et la dernière personne d'une maison religieuse, méritent sans comparaison plus d'honneur que les princes de la terre, et plus que les anges mêmes et les séraphins du premier rang, s'ils ne sont point en grâce. Sans la grâce, les souverains et les maîtres du monde ne sont autre chose que des cadavres superbement parés ; quelque respect et quelque hommage que nous reiidions à leur pouvoir et à leurs couronnes, au milieu des félicités et des honneurs , comme au milieu des richesses d'un magnifique tombeau, ils ne sont que des ombres, ou qu'un peu de cendre.

Maxime, qui présidait à cet entretien , loua Eugène ; mais pour l'obliger à pousser plus loin cette matière: Vous semblez ne pas voir ce qui se passe à la vue de tout le monde, dit-il en riant. Com-

ENTRETIEN ÏX. 285

bien de folies , continua-t-il , combien Je vraies bassesses et de sottises insiipportal)les dans les actions dévotes du petit peuple ! Voulez-vous que nous croyions que ce sont ces sottises-là qui élèvent si liant les gens de néant, et ijui, selon vos paroles, les rendent incomparablement plus dignes d'être respectés que tous ces grands personnages que nous admirons?

J'ai les yeux ouverts , répondit Eugène, et je vois, Monsieur, ce qui n'est que trop visible en la conduite de ces dévots et de ces dévotes dont vous parlez. Je vous confesse même que, parmi leur simplicité et leur ignorance . il se mêle souvent des illusions et des superstitions blànial)les, des opiniâtretés et des attacheme!its ridicules. Mais tout cela n'est point la véritable dévotion ni la sainteté cbrétienne ; ce sont les maladies d'une imagination infirme, ou les égarements d'un petit génie. Méprisez-les hardiment , et blàmez-les tant qu'il vous plaija, je les blâme moimême ; les Saints Pères les ont blâmés avant moi. Biais au travers de ces ombres, vous voyez des grâces et des qualités surnaturelles qui valent beaucoup. Ces dévoles scrupuleuses font des actions de charité qui portent les marques de la vraie vie, de la vie sainte et divine. Honorez-les, Messieurs, et ne permettez pas que les nuages répandus autour de leurs vertus intérieures, vous empêchent de les priser et de les aimer. Ne méprisez pas le soleil , et ne l'accusez point d'être passé quand il est couvert de vapeurs : il est soleil autant que jamais. Quoique la tlévotion et la superstition se trouvent ensemble dans l'àme d'une vieille fenime , toutes mêlées qu'elles .sont , elles ne laissent pas, durant cet assemblage, d'êtie dt\\\ choses infiniment différentes; et comme un esprit faible ne cesse point d'être laible , quoitpi'il devienne dé-

Ûo() ENTRETIEN XX.

vot, (le même la dévotion ne cesse point trêtré en elle-même une vertu puissante et noble, quoiqu'elle soit la dévotion d'un esprit faible.

Regardons dans une même personne la sainteté cl l'infirmité, mais gardons-nous bien de les confondre , et n'imitons pas les libertins qui pensent avoir droit de se- moquer de la piété quand ils voient les scrupules ridicules de quelque dévote timide. Tout le droit qu'ils ont, c'est de dire que je cœur de cette dévole est un cœur formé de terre , un cœur sombre et étroit , mais que la dévotion est un feu céleste , sublime et immense , qui, dans les grands cœurs,ne donne point d'autres bornes à ses desseins que l'immensité et l'éternité de Dieu.

En un mot, poursuivit-il, retirons d'autour du soleil les brouillards qui l'obscurcissent, et rappelons-y la sérénité : qu^ a-t-il de plus brillant et de plus beau que le soleil? Retirons d'autour d'une âme vraiment dévote les ignorances et les chimères dont nous parlons ; remettons-y le bon sens et la sagesse : qu^y a-t-il de plus charmant et de plus aimable que la vraie dévotion?

Hélas ! Messieurs , que c'est bien nous tromper quand il est question de connaître ce que c'est que d'être dévot, que déconsidérer les actions extravagantes d'une femme vieille dans les scrupules j que de considérer les actions d'un simple soldat plutôt que celles d'un capitaine , plutôt que celles de tant de fameux guerriers que la renommée n'a point cessé depuis tant de siècles de louer et de raconter à toutes les nations ! Regardons les Constantins , les Théodoses, les Clovis , les Charlemagnes , les Huniades, les Othons : en quel endroit de la vie de ces illustres dévots verrons-nous aucune ombre de ces faiblesses ou de ces chagrins chimériques que les libertins attribuent à la dévo-

HISTOIRE l/\DÉLAÏS. 287

tîon? Que peut-on voir sous le ciel de plus ravissant et de plus digne de l'admiration des hommes que la conduite de ces princes bien-aimës de Dieu? Que de majesté et de sérénité sur leurs visages, que de repos dans leurs consciences , que de civilité dans leurs entretiens, que de sagesse dans leurs entreprises, que de courage et de gloire dans leurs actions, que de grandeur enfin dans leur âme , que de nobles desseins , que de vastes pensées , que de vertus invincibles à la violence et à la flatterie !

Une dame des plus considérables de la compagnie, qui écoutait attentivement , prit la parole: Ces vérités , dit-elle, nie font juger que j'avais dernièrement raison de soutenir que la dévotion et la grâce éclatent davantage , et qu'elles ont plus de succès dans les personnes d'esprit et de qualité, et que Dieu,en choisissant les prédestinés, a coutume de les préférer à toutes ces petites créatures qui n'ont ni esprit ni cœur, et qui, par leurs pratiques superstitieuses ou par leurs simplicités ridicules, nuisent beaucoup à la dévotion et la rendent méprisable. J'osai dire que le beau naturel des âmes nobles est quelquefois, et peut-être bien souvent, la cause de leur prédestination et le commencement de leur sainteté.

Eugène ne répondit rien , voulant donner le loisir à cette dame de considérer ce qu'elle disait et d'en juger elle-même. En effet , elle jugea que le silence de ce théologien était une censure de sa proposition , et elle tâcha de la corriger. Je soutenais, poursuivit-elle, qu'au moins ces personnes-là, qui sontsi bien nées, ont moins de peine que les autres à exercer la vertu, et qu'il leur est plus aisé de vivre dans le devoir et d'y persévérer jusqu'à la mort. Si Saint Jérôme était ici, ré^

20a ENTRETIEN IX,

pondli Eugène, il vous dirait, PrîaJame, qu'il leur csL tîcs-aisé ue se damner.

Voilà une dame dans la cour à qui Dieu a donné âe l'esprit et les autres qualités d'un excellent naturel , l'éloquence, la beauté , la civilité, avec un cœur magnanime et libéral, enclin à obliger, et prompt à vouloir et à faire ce que la bienséance et riionnêteté demandent en chaque rencontre. l'ont celix sans doute est illustre, mais il en peut îirriver et il en arrive très-souvent des malheurs qui lui doivent donner quelque crainte touchant son salut, et quelque sujet de croire qu'elle n'est pas si heureuse qu'il le paraît à cette cour qui l'admire. La vanité seule est un grand danger , je veux dire le plaisir qu'elle prend à se voir -considérer et rechercher ; son consentement ou son attachement à ce plaisir intérieur déplaît à Dieu , et c'est ce qui fait que, d'ordinaire, il détourne les yeux des personnes trop estimées et trop aimées ici-bas, parce que, d'ordinaire, il y a dans leur âme quelque présomption secrète , et quelque je ne sais quoi de ce qui attira la malédiction sur les anges.

De plus, poursuivit-il, ce qui est presque inévitable, ces mêmes personnes, si parfaites et si dignes d'être louées, ont le cœur tendre, et ouvert à la passion qui entre secrètement avec les louanges et les flatteries : elles sont aimées , et malgré qu'elles en aient, elles trouvent aimables ceux qui les aiment ; elles s'engagent et s'embarrassent, et il se forme autour d'elles certaines chaînes qu'elles ne voient que lorsqu'il est imposible de les rompre. Enfin, le danger est évident, et il n'est que trop vrai ce qu'a dit un sage , que les grandes «mes ne sont pas loin des plus grands malheurs dès qu'elles commencent à aimer.

Je sais bien, repartit la dame , qu'il peut survenir du désordre, mais je demande si d'ordinaire

ces beautés d'un excellent naturel et ces douceurs d'un esprit aimable, n'ouvrent pas le cœur de Dieu aussi bien que celui des hommes , et n'attirent pas sur une âme sa bénédiction et sa grâce. Madame, reprit Eugène , les hérétiques nommés Sémipélagiens le crurent autrefois , et vous n'êtes pas à savoir que c'est pour cela qu'on les appelle hérétiques. Les saintes Ecritures et les Saints Pères condamnent cette proposition, et nous déclarent que lorsque Dieu prédestine les hommes au salut, il n'y a point d'égard aux qualités naturelles des prédestinés, mais seulement à sa miséricorde infinie. La grâce ne suit pas les attraits de la créature, mais les mouvements de l'Esprit divin, qui l'envoie où il veut et quand il lui plaît.

Je vois bien, repartit la dame, qu'il y a eu encore quelque faute en ma question : je parle plus correctement, et je demande si le bon naturel et le bon esprit ne rendent pas un homme plus propre à la grâce et à la sainteté que ceux qui n'ont naturellement ni courage ni esprit , et qui naturellement n'ont point d'autre soin que de se plaire à eux-mêmes, et contenter leur orgueil ou leurs passions sensuelles.

Et moi, reprit Eugène, je réponds distinctement que cet homme-là n est pas plus digne d'être choisi de Dieu, mais que, lorsqu'il est choisi, il est plus propre à le servir. La grâce vient dans lui gratuitement , sans être attirée par les mérites de son esprit ou par ceux de son bon naturel ; mais quand elle'est venue, elle s'accommode de cet esprit savant et éloquent, de ce cœur tendre et généreux, et elle en fait les instruments de son pouvoir et de ses desseins adorables : vérité qui a paru dans Saint Paul, dans Sainte Madgelène , dans Saint Augustin, dans Saint Chrysostome, dans Saint Bernard, et daus une infinité de grands hommes tpe

:igO ENTRETIEN IX.

l'histoire nous a fait connaître et que nous avons connus par nos yeux.

C'est-à-dire, ajouta-t-il éloquemment, qu'il arrive à la grâce, quand elle entre dans le cœur de l'homme, ce qui arrive à notre âme le jour de sa conception , quand elle descend du ciel et qu'elle entre dans notre corps. Remarquez, s'il vous plaît, Messieurs, lorsque nous sommes formés dans les entrailles de notre mère, que ce ne sont pas les dispositions de la matière ni le riche tempérament de ses qualités et de ses humeurs, qui font sortir notre âme du néant et qui la produisent; elles ne sont point la cause de sa naissance; c'est Dieu seul qui la pousse hors de son sein et qui l'envoie ; mais quand elle est venue, et qu'elle se trouve au milieu de ce noble sang et parmi les flammes de cette bile ardente et généreuse, elle en fait les organes de ses vertus immortelles, et elle s'en sert pour exercer son courage par des actions héroïques, et pour soutenir ici-bas l'iionneur de sa naissance céleste.

Ainsi, Messieurs, ce n'est ni le bel esprit, ni l'excellent naturel, ni les actions vertueuses de l'honnêteté morale ou de la prudence politique , qui attirent la grâce de Dieu dans les hommes : elle y vient par sa seule miséricorde ; c'est son pur amour qui en a médité le dessein , et qui a voulu se plaire en nous, sans y rien voir qui méritât autre chose que son aversion et sa haine. Mais lorsque la grâce est venue, et qu'elle trouve en nous cet esprit nqjble et cette prudence éclairée , cette bonté libérale et officieuse, elle en fait ce que j'ai dit. Les Saints Pères l'ont dit avant moi, que c'est par ces qualités naturelles qu'elle exerce glorieusement ses actions surnaturelles et chrétiennes, et qu'elle a dans nous des succès divins.

Quelques-uns, poursuivit Eugène , ont dit da-

vantage, et ont très-bien dit que lagrâcesouveiaine ne se trouve d'ordinaire qu'avec ces sortes d'esprits du premier rang et propres à de grandes actions. Mais expliquons clairement la chose, s'il vous plaît , et ramassons en trois mots ce que les théologiens veulent que nous sachions là-dessus , et ce que nous ne savons point assez, parce que l'on emploie trop de temps et trop de paroles pour nous le dire. Personne, selon les lois ordinaires de la Providence, ne glorifie Dieu parfaitement, s'il n'a de l'esprit, du courage , de la sagesse et d'autres semblables perfections. Dieu n'a jamais choisi aucun homme parce qu'il avait naturellement de l'esprit et du courage , mais il a donné surnaturellement à plusieurs du courage et de l'esprit parce qu'il les avait choisis.

La dame ne répondit rien, sinon qu'il lui semblait que ces trois mots contenaient bien des vérités. Ce qui m'étonne davantage, ajouta-t-elle, c'est qu'il me semble que je les entends assez bien. Mieux que moi donc, repartit Maxime, car j'ai de la peine à comprendre comment ces propositions s'accordent avec la Sainte Ecriture, où nous voyons que Dieu se vante d'avoir choisi ceux que les hommes méprisaient, et que l'ignorance et l'infirmité rendaient inutiles au monde; infirma inundi et contemptibilia. Il est vrai , répondit Eugène, Dieu se vante d'avoir choisi les personnes les plus méprisables et les plus infirmes , mais il ne se vante pas de les avoir laissées en l'état où elles étaient. Il trouva Saint Pierre qui ne savait rien du tout et qui n'était qu'un misérable pêcheur ; il lui plut d'en faire un apôtre, et à la même heure, il en fil un théologien éminent. La doctrine , l'éloquence, la sagesse et la force entrèrent dans l'àme de ce pécheur avec la grâce de l'apostolat, et eu firent un évcque as-

29 a ENTRETIEN IX.

sez parfait pour établir dans Rome les fondements de la vraie religion, et pour être le successeur d'un Dieu dans le gouvernement de son Eglise et de ses élus. Saint Jean l'évangéliste, qui était de même métier que Saint Pierre, n'en savait pas davantage ; la bassesse de sa naissance et la simplicité de son esprit paraissaient en ses pensées et en ses discours ; mais dès qu'il fut choisi, il devint l'aigle des esprits; il dépassa les théologiens et les anges eux-mêmes en la connaissance des vérités surnaturelles.

La grâce entra dans Saint Paul, et elle y trouva un courage magnanime et intrépide avec beaucoup de sciences acquises par l'étude ; elle s'en servit, et ce fut par ces qualités naturelles, animées surnaturellement de l'Esprit de Dieu, que Saint Paul devint le premier des hommes et le plus savant d'entre les apôtres ; ce qui est arrivé à l'égard de quantité d'autres personnes. A peine pouvonsnous nommer aucun Saint, ni aucun Chrétien illustre en piété, qui n'ait eu la science et les autres forces de l'esprit par le fait de la grâce. L'ignorance et la simplicité ne sont point propres à l'esprit qui forme la sainteté. Quoique la science et la prudence ne soient pas les attraits de l'amour de Dieu, elles en sont, comme j'ai dit, les instruments; ou, si vous l'aimez mieux, je dirai qu'elles ne sont pas des beautés qui attirent les inclinations de Dieu, mais que lorsque Dieu vient à joindre ses lumières avec les leurs, elles lui plaisent véritablement, et elles sont des beautés qui l'arrêtent.

C'est-à-dire, répliqua Maxime , que nous pouvons assurer sans aucune crainte que ces deux qualités, la grâce et l'excellent naturel, quoiqu'infîniment différentes, ne sont pas opposées, mais qu'au contraire, elles n'ont été faites que pour être unies. Vous dites bien, répond Eugène ^ cela

parut manifestement en la création de l'homme, où le chef-d'œuvre de sa puissance divine fut une beauté céleste, un esprit angélique et une sainteté souveraine, unis étroitement dans une seule per"» sonne.

L'homme ne peut être un homme parfait, non pas même dans le ciel , que par l'union de ces trois éminentes qualités. J'ose même dire que ce qui arrive à l'argent et à la pourpre , à l'or et à l'émail , aux pierreries et aux perles , et aux autres choses précieuses, de s'entr'aimer, quoiqu'elles soient de différente nature , et de vouloir être ensemble pour s'embellir mutuellement par leur union, arrive à une âme excellente et à la grâce. C'est en s'unissant l'une à l'autre qu'elles parviennent chacune au plus haut degré de la gloire et de la perfection où elles aspirent. La grâce avec un bel esprit est plus efficace et plus invincible, et le bel esprit avec la grâce est plus libre et plus maître de lui-même et de ses actions. La grâce le pousse avec empire sur des inspirations fortes et victorieuses ; mais le mouvement qu'elle lui donne est un mouvement d'inclination ; en faisant le bien , il est enclin à le faire , et il le fait avec plaisir.

Ce n'est pas que la grâce tire aucune force de ce cœur généreux ni aucun éclat de cet esprit éclairé : rien de l'iiomme n'entre dans elle. Elle ressemble à un beau visage qui charme par sa propre beauté, et qui ne doit rien à la magnificence des habits. C'est elle-même qui se donne l'accroissement qui paraît en sa beauté; ce sont ses douceurs et ses propres lumières réfiéchies sur elle qui la rendent si charmante et si admirable.

Mais la chose la plus merveilleuse durant leur

union , c'est que leurs mouvements sont si bien

l'accord et si bien réglés qu'il semble que ce n'est

2p4 ENTRETIEN IX.

qu'un, et qu'il n'y a rien de plus malaisé que de distinguer deux principes dans les actions des grands hommes, je veux dire de distinguer les impulsions de la grâce d'avec les inclinations de leur courage et de leur liberté. Lorsqu'un homme saint et doué d'un beau naturel fait des actions louables, le monde ne les attribue qu'à ce naturel, et il l'admire : l'homme saint ne les attribue qu'à la grâce , et il se méprise ; Dieu en donne toutes les louanges à sa grâce , comme si elle agissait elle seule, et à l'homme, comme s'il n'était point aidé, toute la récompense.

Un abbé qui s'était tu jusqu'alors, et qui, par son silence, avait semblé ne pas approuver ce qu'il écoutait , prit la parole avec un accent qui ne marquait que trop ses pensées : Accordez-vous, dit-il à Eugène , la sainteté avec la corruption ? Qu'est-ce que l'homme depuis le péché d'Adam, et qu'est-ce que toute la nature humaine , sinon un assemblage de cadavres corrompus , d'où il ne sort que des puanteurs insupportables? La grâce jointe à cette pourriture et mêlée à nos saletés , appelez - vous cela deux beautés unies qui répandent de l'éclat l'une sur l'autre, et qui forment un spectacle digne de l'admiration des anges?

Eugène lui confessa que notre nature est corrompue , que cette corruption est dans tous les hommes, mais qu'elle s'y trouve diversement, parce que la matière des feux contagieux qui animent leurs passions est diversement disposée. Il voulut expliquer ensuite comment de ces différentes inflammations naissent les différentes misères et les différentes maladies du genre humain ; mais l'abbé, qui ne demandait que les deux premières paroles, rompit son discours: Puisque la corruption, dit-il, se trouve généralement en tous

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