AVANT- PROPOS. XI
lumière ; elle marche toujours , sans qu'il paraisse qu elle se remue. Cet homme de Dieu ne trouvait pas le loisir de s'arrêter ni d'être oisif durant un moment ; il semblait néanmoins , par sa modestie, qu'il n'avait aucun soin , et qu'il jouissait d'un parfait repos.
J'ai changé les noms de la plupart des personnes dont il est parlé dans les conférences dont j'écris l'histoire : il s'y dira des vérités qui peutêtre ne plairaient pas aux héritiers de leurs pro» près noms.
LE
THEOLOGIEN
DANS LES COiNVERSATIOlNS.
DE l'existence DE DIEU.
La première de ces conférences fut tenue à la campagne chez un gentilhomme de très-haute qualité, et il s'y passa des choses que les témoins ont jugées dignes d'être remarquées avec un soin particulier, et que la France , comme je crois , ne jugera pas indignes de paraître dans un plus grand jour, et d'être connues aujourd'hui.
Ce seigneur, qui n'était pas moins illustre par ses actions que par sa naissance , et qui mérita de porter le nom d'Auguste, retournait d'une promenade qu'il faisait d'ordinaire le matin durant les grands jours d'été , et entrait dans l'avenue de sa maison, lorsqu'il rencontra le théologien dont je parle, et que je suis ohligé d'appeler Eu-
Auguste le connaissaitdepuis peu, s'étant trouvé quelques jours auparavant dans une assemhlée de personnes savantes , où ce théologien défendit avec honneur les vérités de l'Église , et parla fièsà propos sur toutes les questions qui y furent proposées. L'esprit , la sagesse et la modestie qu'il
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lit paraître en ses réponses , donnèrent a Augnste beaucoup d'estime pour lui , et après les autres civilités , l'obligèrent à lui demander son amitié , d'une manière et en des termes qui méritaient bien €€ qu'il demandait.
C'était pour reconnaître en quelque sorte toutes ces bontés d'Auguste qu'Eugène voulut l'assurer chez lui de son obéissance et de son respect, et qu'il alla lui rendre visite. Auguste fut ravi de le revoir, et lui dit, en l'embrassant, tout ce que l'honnêteté et l'amitié ont coutume de faire dire en ces rencontres , mais il ne lui dit rien qu'il ne sentît dans le cœur. Les reparties d'Eugène ne furent pas moins civiles ni moins sincères : de sorte que, marchant ensemble, et s'entretenant depuis l'entrée de l'avenue jusqu'à la maison , ils reconnurent avec plaisir que «l'amitié se lie aisément entre deux personnes qui ont les mêmes inclinations et le même esprit.
Cet enti'etien particulier, quoique assez long, dura moins qu'ils n'espéraient. Dès qu'ils arri- •vèrent , ils furent avertis qu'on allait servir. Sur quoi Auguste, ayant pris la main d'Eugène pour le conduire : Vous ne vous repentirez pas, lui ditil , de m'êlre venu voir : il y a ici une compagnie qui vaut bien la peine que vous avez prise. C'est vous que je cherche, repartit Eugène ; et pourvu que vous ayez la bonté de me souffrir, je n'aurai pas sujet de me plaindre ni de désirer autre chose. Ils en étaient encore l'un et l'autre sur le compliment , lorsqu'ils entrèrent dans la salle où la compagnie les attendait.
Outre la dame et la fille de la maison, et Jeux autres dames delà première qualité , il s'y trouva ce qu'il y avait de gentilshommes de marque dans le voisinage. Le plus considérable était Léonce, neveu d'Auguste , jeune seigneur fort estimé pour
son esprit, savant même , et digne de la re'putation qu'il eut presque dès le bas âge, d'aimer les livres et de bien dire ce qu'il avait lu. Il s'y trouva aussi un certain personnage nommé Tiburce, qui n'était pas de condition ni de mérite à se trouver là î c'était un homme de basse naissance et libertin de profession, qui avait fait sa fortune en des académies secrètes et à la cour , par une nouvelle philosophie , que quelques riches courtisans préférèrent à tout ce qu'ils savaient, et qu'ils achetèrent aux prix qu'il voulut. L'amitié que Léonce avait contractée malheureusement avec lui , faisait qu'Auguste le souffrait quelquefois en sa maison, en sa présence, et qu'il dissimulait la peine qu'il sentait à le voir et à l'entendre parler.
Après le repas, toute cette compagnie passa de la salle dans le jardin , et a6n de jouir plus doucement du plaisir que les entretiens d'une si belle assemblée faisaient espérer, elle alla s'asseoir au milieu du bois , en une place où l'on trouvait la fraîcheur et l'ombre , et tout ce qui peut rendre une solitude délicieuse et commode au temps des chaleurs. Ce fut là que tant de nobles personnes s'arrêtèrent pour y passer quelques heures , en attendant que le soleil leur permît d'aller chercher plus loin d'autres divertissements.
Le jour d'auparavant, la plupart de cette même compagnie s'étalent assemblés au même endroit , et il y avait eu du bruit au sujet de quelques paroles qui y furent dites et soutenues indiscrètement. Auguste, selon sa coutume de présenter des occasions de parler à ceux qui parlaient bien , avait proposé ce jour -là une question qui engagea ces Messieurs à discourir.
La question était celle qu'on agite aujourd'hui en plusieurs écoles, si les bêtes ont quelque sorte de raisonnement , ou s'il n'y a que le seul instinct
qui les gouverne , et en quoi consiste précisément la spiritualité de notre âme, et sa différence principale d'avec les âmes corruptibles et matérielles. Les uns et les autres dirent ce qu'ils pensèrent làdessus , et rapportèrent quantité de remarques curieuses , tirées de l'histoire de la nature et des livres des physiciens anciens et modernes.
Ces gentilshommes savaient assez de choses pour des courtisans de leur âge , et il est vrai qu'ils parlaient bien, mais non pas toujours. Leurs paroles s'accardaient souvent avec leur cœur, où il y avait peu de religion. Quelques-uns d'entre eux, durant la dispute , n'eurent pas la discrétion de cacher leurs pensées et leurs impiétés secrètes : ils avancèrent des paroles dont le sens était que les âmes des hommes et celles des bêtes sont de même espèce et de même rang dans l'ordre de la nature, et quoiqu'ils tâchassent de déguiser ce qu'ils disaient, la crainte et le respect n'empêchèrent pas leur témérité de le dire clairement, et d'offenser Auguste et les plus sages de la compagnie.
Les dames s'en plaignirent hautement. Susanne, femme d'Auguste , en fut d'autant plus touchée que Léonce était de leur nombre, et qu'il en était par une mauvaise habitude qui s'était formée dans son esprit d'avoir à chaque rencontre des doutes à proposer contre les vérités les plus saintes.
Cette sage et dévote dame, qui, le lendemain, sentait encore son déplaisir sur le cœur, vint à la seconde conférence dont nous allons parler, avec dessein de se satisfaire, et avec l'espérance qu'elle en trouverait le moyen et l'occasion. Elle ne les chercha pas longtemps. Voici ce qui lui donna la pensée de s'adresser et de [se fier au théologien nouvellement arrivé, qui lui sembla n'être venu que pour l'aider en son dessein inspiré de Dieu.
Le hasard ayant voulu que la conversation com-
mençât par un discours de chasse et de vénerie, et qu'en racontant quelques histoires de la ruse des oiseaux, on prononçât deux ou trois fois le mot d^instinct , un de ces gentilshommes, nommé Sylvère, s'avisa de demander à Eugène ce que c'est que l'instinct des bêtes. Son intention était que ce théologien , en suivant la voie des philosophes chrétiens, et raisonnant selon les principes de la religion , s'embarrassât et se perdît dans des labyrinthes, et que, durant ses égarements, il donnât à la compagnie sujet de penser qu'ils avaient bien fait, dans la dispute précédente, de se détourner du chemin commun et de former une nouvelle philosophie.
Eugène , sans examiner et sans pénétrer son dessein, fit ce que voulut la civilité , et répondit à la question en peu de paroles, et modestement.
Sa proposition fut que Tinstinct des animaux est du nombre de ces sortes de merveilles qui sont claires et manifestes à notre esprit, mais que nous lie pouvons exprimer par nos paroles, et que nous appelons ineffables. Il me semble, ajouta-t-il , que nous ne pouvons le mieux définir que par le mot qui est aujourd'hui fort ordinaire en de sem- IJables occasions, en disant que c'est ufi Je ne sais (jitoi, une je ne sais quelle lumière spirituelle, ou (juelle particule de sagesse et de raison qui est enfermée dans une âme matérielle et brutale, et qui fait au dedans des bétes ce que l'homme fait au dehors et visiblement envers elles.
Sylvère , saus se donner le loisir de considérer ni peut-être d'écouter le dernier mot de celte réponse, reprit brusquement la parole:
Oui,dil-il; mais, s'il y a de la sagesse et de la spiritualité dans les actions des bêtes aussi bien ijuc (îans les aclions des hommes, ne jugez-vous pus qu'il est difficile de comprendre ce qu'on nous
oblige de croire , qu'il se trouve une différence extrême entre nos âmes et les leurs , que les leurs sont mortelles et matérielles, formées de terre et de boue ^ les nôtres divines et incorruptibles.
Non , Monsieur, répondit Eugène , je n'ai point de peine à croire ni à concevoir qu'un cheval n'est point sage et qu'il n'a point de raison , quoiqu'il marche dans le droit chemin et qu'il soit conduit sagement par un cocher. Vous sortez de la question , répliqua le gentilhomme. Vous ne m avez pas entendu , reprit Eugène. Obligez-moi d'entendre les deux ou trois paroles que j'ajoute, et qui vous expliqueront ma pensée.
La compagnie écouta curieusement ce qui suit , et Eugène le prononça dignement, et avec autant de force que de grâce et de modestie:
Vous saurez, s'il vous plaît, dit-il à ce même gentilhomme, que la nature a donné aux animaux privés de raison , deux maîtres , ou deux directeurs : l'homme et l'instinct. L'un et l'autre les dirigent , et les font aller où il faut qu'ils aillent, mais il y a quelque différence en leur méthode de diriger. L'homme, en conduisant les bêtes , est hors d'elles et auprès d'elles , et toutes les actions de sa conduite sont extérieures, et visibles aux yeux. L'instinct est au milieu d'elles, caché dans leur imagination et dans leurs organes, et là, il agit secrètement et sans être vu. C'est un guide intérieur qui les mène, qui les pousse, qui les arrête, qui les détourne, qui leur inspire des façons de se défendre, et des façons de travailler inimitables à l'esprit humain , et tout cela , par la bonté de la Providence, qui, connaissant que ces pauvres brutes, dans une infinité de rencontres , ne pourraient pas être nourries , ni logées , ni conservées, sans un secours étranger et sans un soin miraculeux , a voulu faire ce miracle , et
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allumer dans leur imagination aveugle quoique rayon d'intelligence qui les éclairât durant les dangers, et leur montrât les voies et les moyens d'en sortir.
Mais la merveille la plus digne de réflexion est que cet inslinct qui se trouve dans l'animal n'est pas quelque chose de l'animal, et quoiqu'il lui donne la force et le mouvement , qu'il n'est point son âme et qu'il ne lui donne point la vie. 11 lui fait faire des actions de raison sans le rendre sage ni raisonnable, et sans lui donner la connaissance de ce qu'il fait ; il l'aide à travailler , mais il ne l'instruit pas ; il le conduit aux endroits où il doit aller , mais il le laisse toujours aveugle ; il lui fait observer dans un ouvrage tous les préceptes de l'art et toutes les règles de la science , mais il le laisse toujours ignorant : en un mot, il ne change point sa nature de bête , et il ne lui ôte point sa différence d'avec l'homme, quoiqu'il le fasse a^ir d une manière qui n appartient qu a 1 homme.
Non, Messieurs , l'intelligence des brutes n'est point à elles; elle ne les ennoblit point en les gouvernant ; et tout ainsi qu'un cavalier qui fait que son cheval aille droit où il faut aller ^ et que, durant uu voyage de cent lieues, il ne sorte jamais du vrai chemin , ne fait pas que son cheval ait de l'esprit ni qu'il soit comparable à son serviteur, quoique celui-ci peut-être se soit égaré souvent, de même l'instinct qui pousse le lièvre à sauter et à marcher en l'air autant qu'il peut lorsque les chiens le poursuivent, et qui , durant la chasse, inspire aux loups et aux renards des subtilités ei des ruses si admirables, ne fait pas que ces bêteslà vaillent mieux qu'un villageois qui se laisse prendre par ses ennemis faute d'invention et d'adresse , et n'empêche point que ce ne soit une folie de comparer leur âme matérielle à la
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sienne, ou de soupçonner qu'il y ait de légalité.
Sur quoi vous remarquerez , s'il vous plaît, qu'en tous les genres et en toutes les espèces des créatures d'ici-bas, nous en voyons plusieurs poussées par des mouvements qui surpassent leur nature , et qui ne conviennent qu'à un être de plus haut rang et de plus noble condition , sans toutefois que ces mouvements surnaturels et honorables relèvent la bassesse de leur naissance, et qu'ils changent rien en leurs propriétés essentielles.
Il y a des pierres et des métaux , comme l'aimant et le fer, qui font des actions propres à la vie, et qui se remuent d'eux-mêmes sans être poussés par une cause étrangère , ni emportés par leur pesanteur ou parleur légèreté. Il ya des plantes, comme les palmiers , qui font des actions animales, et qui semblent avoir un cœur et des passions, et rechercher, en s'embrassant mutuellement, les douceurs et les plaisirs d'une véritable amitié. Il y a des bêtes qui font des actions d'homme, jusqu'à bâtir leurs maisons selon les règles de l'architecture, comme les castors, et jusqu'à établir parmi elles des républiques et des magistrats, comme les abeilles. Enfin il y a des hommes qui font des actions de Dieu , comme les prophètes qui prédisent les choses du temps à venir, ou qui ressuscitent les morts, ou qui exercent les actes divins d'un pur amour, actions surnaturelles dont le principe s'appelle grâce dans les hommes , instinct dans les bêtes, sympathie dans les plantes, vertu secrète dans les métaux , partout , qualité occulte , ou , comme j'ai dit , un je ne sais quoi qui n'a point de nom.
Mais ce je ne sais quoi ajouté à la nature d'un chacun , en lui donnant de plus nobles mouvements que les siens , ne change point cette nature ; vt quoi qu'en pensent les ignorants , quand ils
voient ces miracles, il ne fait pas que l'homme soit Dieu, que la bète soit raisonnable, que la plante soit sensible ni que la pierre soit vivante. Quelques philosophes l'ont voulu dire , mais on s'est moqué d'eux; il n'y a point eu d'école qui ne lésait traités d'extravagants ; et s'il y a de l'extravagance àcroire qu'une herbe qui remue et qui s'enfuit lorsque le mouton approche , est du nombre des bctes, et qu'elle a une imagination craintive, il y en a bien davantage à s'imaginer qu'une fourmi, qui se pourvoit durant l'été , est du nombre des hommes et qu'elle a de la raison. Mais la folie serait extrême, si quelqu'un voulait soutenir que Dieu n'est pas éternel, ni incréé non plus que nous, parce que nous lui sommes semblables en quelque chose, et que nous faisons des miracles comme lui; ou bien de soutenir que nous autres hommes , nous ne sommes pas plus hommes que les betes, et parce que les singes font des singeries semblables à nos actions, que nous avons tort de nous préférera ces brutes ingénieuses. C'était une brute plutôt qu'un philosophe, celui qui avança autrefois dans ses thèses que nos avantages prétendus audessus des éléphants et des aigles, étaient des songes de notre orgueil ; que ces nobles animaux valaient du moins autant que nous; que, sous des figures différentes , ils avaient des âmes de même condition , et que notre raison divine et notre immortalité future n'étaient que des fables.
Ce peu de discours ne fut autre chose qu'une réponse précise à ce que Sylvère avait demandé. Eugène croyait que ce gentilhomme irait plus loin, et qu'il voudrait savoir si cette particule de sagesse et de spiritualité enfermée dans l'imagination des hèles, est un accident ou une substance; si elle est l'instrument ou le principe de leurs actions ingénieuses, et il espérait que, par ccsques-
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lions, ils entreraient dans des difficultés et dans des ténèbres où les lumières de la philosophie chrétienne auraient plus de force et éclateraient davantage. Mais le gentilhomme ne répliqua rien, et sembla consentir aux propositions d'Eugène. Les autres se turent aussi. Je ne sais si ce fut le respect ou la crainte qui les fit taire ; il y a de l'apparence qu'ils n'eurent pas le temps de rien dire, parce que Susanne fut extrêmement prompte à les prévenir , et à prendre la parole dès qu'Eugène eut achevé de parler.
Cette dame, ravie des choses qu'elle venait d'entendre, et persuadée qu'elle avait trouvé ce qu'elle cherchait , prit hardiment l'occasion , et vint à son point sans plus différer. Par une sainte malice, elle engagea Léonce à déclarer lui-même ses pensées à ce théolegien si habile , et à lui découvrir ses plaies, qui avaient besoin d'une aussi savante main que celle-ci. Monsieur , dit-elle en s'adressant à Eugène et en lui montrant Léonce , vous parlez si bien que je puis espérer de votre bonté que vous voudrez bien prendre la peine de convertir ce jeune gentilhomme que voilà , qui témoignait hier beaucoup de difficulté à croire que no-^ tre âme soit immortelle , et même, dernièrement encore, à croire qu'il y ait un Dieu.
Madame , repartit Léonce, m'accuser devant une si grande compagnie , c'est me commander de^ me défendre. Pour vous obéir, je dirai que je n'a« jamais été si hors de moi, ni si perdu de jugement et de conscience que de douter que le monde ait été fait par un Créateur, et qu'il soit gouverné par ses soins et par sa sagesse. Ce que j'avançais dernièrement , c'est qu'il y a trois ou quatre choses fort nécessaires aux hommes et fort importantes pour leur bien public, qu'on cherche depuis longtemps , et qu'il semble qu'on ne trouvera jamais,
comme la pierre philosophale, le mouvement perpétuel , la démonstration de l'existence et de la vérité de Dieu; et j'ajoutai, principalement touchant la dernière, qu'il y a longtemps que je cherche celui qui me la découvrira, et qui sera plus heureux que tant d'autres, dont les entretiens et les écrits n'ont pas beaucoup contenté les philosophes éclairés. Si Monsieur, que vous avez prié de me convertir , avait quelque nouvelle lumière là-dessus et quelque secret digne d'être su , je l'apprendrais volontiers , et je me ferais honneur de lui en être obligé.
Eugène, touché d'une juste colère de voir qu'il y eût des hommes qui osassent demander si nous sommes les créatures d'un Dieu , voulut que le gentilhomme s'en fâchât aussi , et que, sous un nom supposé, il se condamnât lui-même, et qu'il connût combien sa question était imprudente et déraisonnable. Il témoigna qu'il ne comprenait pas bien ce que Léonce désirait de lui.
Je désire , dit-il, entendre quelque raison qui prouve et qui convainque démonstrativement qu'il y a un Dieu.
Oui, Monsieur, très-volontiers, repartit Eugène , et en un mot, pourvu que vous m'accordiez auparavant une autre grâce. On a parlé à table des belles actions de votre père et do la noblesse ancienne de votre illustre maison : obligez-moi de me dire ce que vous répondriez à un philosophe qui entreprendrait maintenant de raisonner et de disputer avec vous sur ce qu'on a dit, et qui voudrait que, par des preuves évidentes et incontestables, vous lui fissiez voir que ft ti IMonsieur votre père était gentilhomme et homme d'honneur.
Léonce se laissa prévenir par la colère; sa repartie fut prompte et ferme : Je répondrais, dit-il,
qu'il n*est pas besoin de le prouver , qu'il n'y a que les fous qui en doutent.
Monsieur, reprit aussitôt Eugène, vous me donnez ma réponse : voilà justement ce que je puis et tout ce que je dois vous dire sur la question que vous m'avez proposée.
Ce gentilhomme , qui était prêt à parler de la subordination des mouvements de la nature, et qui s'était formé lui-même sa méthode pour surprendre les théologiens, et pour les conduire en des labyrinthes d'où il s'imaginait qu'ils ne pouvaient pas sortir, se voyant mis hors de son chemin, et comme inopinément égaré, n'eut point d'autre repartie que de demander où il était, et de dire : Comment, Monsieur ?
Yous ne voulez pas, poursuivit Eugène, qu'on raisonne sur la noblesse d'un homme mortel, ni qu'on vous demande des preuves de sa vertu , parce qu'elle vous paraît indubitable, et parce qu'on ne peut discourir ni disputer là-dessus sans vous offenser , cependant vous voulez qu'on raisonne et qu'on forme des questions et des doutes sur les grandeurs et sur l'éternité d'un Dieu , et vous ne craignez pas l'affront que vous et nioi^ et tous ceux de la compagnie devons recevoir d'entendre ce raisonnement et cette dispute? Nous sommes à Dieu plus qu'à notre père: nous avons dans notre personne beaucoup plus de ses bienfaits, et plus de sa substance et de sa vie que de celle d'aucun bienfaiteur ni d'aucun parent. Il est nôtre plus que nous-mêmes; chaque respiration de nôtre cœur, chaque mouvement de nos yeux est un chef-d'œuvre de sa sagesse et de sa puissance infinie , et vous voulez qu'au lieu de penser à notre devoir de l'adorer et de l'aimer éternellement, nous examinions s'il est digne d'être aimé et d'être adoré? que nous doutions même s'il est
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au monde, ou s'il y peut être , et s'il est autre chose qu'une idole formée des songes de l'esprit humain ? Quelle ingratitude et quel scandale ! A quoi pensez-vous, Monsieur, à quoi pensent vos philosophes et vos maîtres ? Est-ce moi seulement, ou ces dames dévotes et modestes, n'estce pas vous-même qui devez être honteux de ces entretiens, qui devez vous fâcher contre vous, et tremhler d'horreur , en formant ou en écoutant ces sortes de questions et de curiosités impies ? N'est-ce pas ie ciel et le soleil qui en doivent rougir? Quiconque demande qu'on lui prouve la vérité du Créateur, offense et outrage toutes les créatures.
Léonce, qui, tandis qu'Eugène parlait, eut le temps de se reconnaître un peu, répondit avec assez de réflexion et d'adresse : Tellement donc, ]\Io!isIeur, que vous dites que c'est offenser et faire rougir un homme savant que de le prier d'entretenir les compagnies des grandeurs de la Divinité, et d'enseigner quelles sont les preuves et les démonstrations de son éternelle existence. Je rougis, répliqua Eugène, et je refuse de parler, non point parce que je n'ai rien à répondre, mais parce qu'on m'interroge. Ma honte et mes plaintes, aussi hien que les vôtres, ne viennent pas de ce que la noblesse de mon père et la vérité de mon Dieu sont douteuses, mais de ce que l'on en doute, et de ce que, durant nos conversations, il se trouve parmi nous des personnes assez inconsidérées et assez hardies pour en demander des preuves. Ce sont là, selon vos paroles, des questions de gens sans honneur, à qui les hommes de votre courage n'ont coutume de répondre que par l'épée, et ceux de ma profession que par le silence.
Mais, rej)rit Léonce, tant d'excellents personnages qui ont dit et qui ont écrit des merveilles
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là-dessus , écrivaient-ils pour des gens de cette sorte? Ces savants théologiens ont eu d'autres pensées que vous, et eux-mêmes ont reconnu que c'était la marque d'un esprit bien fait, de former sagement des difficultés sur l'existence de Dieu , puisqu'ils n'ont jamais fait de plus grands efforts ni produit de plus beaux ouvrages que pour y répondre.
Leurs efforts, répliqua Eugène, et leurs entreprises n'ont pas été de convaincre les athées et de leur persuader que Dieu est , mais de persuader au reste des hommes que les athées sont des fous moins raisonnables que les bêtes, et que les philosophes chrétiens qui veulent disputer contre ces fous-là, et qui entreprennent de les convertir par (les arguments, ne sont pas plus sages qu'eux durant la dispute.
Nous nous écartons, repartit le gentilhomme. Je ne vous demande pas que vous disputiez contre un athée, mais que vous instruisiez un catholique. Je suis chrétien , et je crois ce que je suis obligé de croire. Je confesse , et je sais certainement qu'il y a un Dieu , mais je le puis mieux sajiioir, et c'est pour le mieux apprendre et pour être incapable d'en douter jamais que je vous interroge, et que je vous demande quelles sont les raisons qui appuient cette vérité.
Je ne sais si Léonce conçut bien ce que lui répondit Eugène , et ce qu'Auguste et les autres écoutèrent avec attention et avec plaisir. Puisque vous savez, dit-il, que Dieu est, ne vous en oubliez pas. Le vrai moyen d'oublier et d'ignorer ce que nous savons naturellement et ce que le Créateur a imprimé dans nos âmes, est de le vouloir apprendre philosophiquement, et de l'examiner par des réflexions indiscrètes: Patrice, notre nouveau physicien, savaitautrefois, avant qu'il étudiât, ce que la nature et l'expérience enseignent aux
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hommes, et ce que savent les eiifauts dans le berceau, que le soleil est lumineux. Il voulut l'apprendre par l'ëtude et par la philosophie : ce qu'il apprit , et ce qu'il tâcha de persuader partout fut qu'il n'y a point de lumière dans le soleil.
Ce que chacun sait de la vertu, qu'elle est louable et digne de récompense, le nouveau disciple de Métrodore le sut d'abord comme les autres, et crut, durant plusieurs années, ce que la nature lui en avait enseigné durant son bas âge. Il voulut le mieux savoir par les raisonnements de son esprit curieux , et découvrir quelque chose de singulier et d'inconnu. Ce qu'il découvrit fut le chemin d'une mort honteuse sur un bûcher, où il courut, et où il arriva bientôt par la conduite de sa philosophie. On le condamna pour avoir, entreautres choses, enseigné que la vertu était digne de châtiment, qu'elle était l'ennemie de l'homme et qu'il fallait la bannir du monde.
Protagoras était sage durant sa jeunesse: il connaissait et adorait un Créateur. Lorsqu'il fut un grand philosophe, et qu'il voulut connaître par raisons la vérité de sa religion et de sa doctrine, il apprit à oublier ce qu'il savait depuis quarante ans ; les raisons qu'il trouva ne lui servirent qu'à enseigner publiquement et scandaleusement qu'il n'y avait point de Dieu. Vous êtes sage aujourd'hui, poursuivit-il en regardant Léonce , vous savez certainement que Dieu est. Contentezvous de cette certitude que la nature et la foi vous ont donnée , car si vous voulez le mieux connaître par des spéculations et des convictions tirées de votre fausse logique , demain vous ne le saurez plus.
L'ardeur que Léonce avait de disputer lui fit avancer une proposition indiscrète et messéante. Lui, qui venait de s'appeler catholique, n'eut point
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de honte de prendre le nom d'aposlat et de se mettre à la place d'un athée. Mais si d'aventure, dit-il, et par malheur, je suis du nombre de ceux qui ont oublié cette science, et si je doute maintenant que j'aie un Créateur et un Maître du ciel^ ■voulez-vous que je continue d'en douter, et m'épargnez-vous trois ou quatre paroles qui me feront connaître mon erreur et remédieront à mon infidélité ?
Cent paroles, repartit Eugène, et je puis dire, cent volumes de paroles et de preuves philosophiques, ne pourraient pas y remédier.
Ce qu'il ajouta pour rendre raison de sa réponse , mériterait d'avoir été prononcé d'une voix assez haute pour être entendu de tous les athées.
Vous demandez, dit-il à ce jeune courtisan, que je' vous fasse ressouvenir de ce que vous saviez autrefois, qu'il y a un Dieu; et moi je vous réponds que l'on ne s'en souvient pas de la même manière qu'on l'a su d'abord. Car, remarquez, je vous prie , que savoir que Dieu est , c'est une science bien différente des autres , et qu'elle a des lois bien particulières.
On ne la peut pas apprendre par le travail, ni par l'étude , ni par l'instruction des maîtres : il faut que ce soit la nature qui la donne et qui l'inspire aux enfants. On ne peut pas s'en oublier ni la perdre par les fautes de la mémoire ou par aucun autre malheur , il faut que ce soit l'orgueil et le péché qui la détruisent. Enfin elle ne peut pas se rétablir par le raisonnement ni parla force de l'esprit, il faut que ce soit la grâce qui la rende et l'humihté qui la mérite. Vous avez perdu cette science ; vous me priez de vous enseigner un moyen qui la fasse renaître en votre cœur : je vous réponds : Soyez humble, et connaissez ce que vous êtes. Regardez votre ombre^ vous saurez qu'il y
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a un soleil : regardez votre néant , vous saurez qu'il y a un Dieu.
Léonce, et les autres gentilshommes qui voulaient attirer Eugène à la dispute , et qui attendaient impatiemment qu'il y eût combat, afin d'en être , et de prendre part au plaisir et à l'honneur d'avoir désarmé ce redoutable théologien, à la vue d'un si grand monde , répondirent d'une voix commune que c'était pour faire naître dans leur âme cette humilité merveilleuse qu'ils désiraient apprendre de lui quels sont les arguments qui soutiennent la doctrine de l'éternité de Dieu. Et certes, ajouta Léonce, vous ne devez pas refuser ce que vous pouvez aisément nous accorder, et ce que nous avons quelque droit d'attendre de votre civilité; toute la grâce que nous demandons, c'est que vous nous montriez, de la manière que l'ont fait les sages philosophes de chaque siècle, que ceux qui veulent disputer contre cette première thèse de la théologie , sont des insensés. Dites ce qu'ils ont dit quand ils parlaient aux impies et aux incrédules.
Eugène voyait les desseins et les espérances de ces jeunes hommes : il ne craignait pas leurs forces, et il ne voulait pas employer les siennes. Son intention était de guérir leur mal; mais il jugeait qu'au lieu d'y remédier, ce serait le faire croître que de leur proposer des arguments , et de leur présenter l'occasion qu'ils cherchaient de disputer. Cet homme sage savait par expérience que la méthode des athées , lorsqu'ils disputent dans les compagnies, consiste à disputer en désordre, et à n'y observer aucune règle , leur maxime étant que, durant le bruit et la confusion des voix, les dames et les courtisans, témoins et juges de ces combats tumultueux, ne manquent point déjuger que celui qui crie le plus haut et qui paraît le
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plus insolent et le plus hardi, est le vainqueur, et qu'il défend la meilleure cause.
L'industrie d'Eugène fut de venir à bout que Léonce et ceux de sa suite n'eussent aucun moyen de se battre avec lui, mais qu'ils se trouvassent toujours engagés à l'interroger, et engagés par leur curiosité à écouter attentivement et paisiblement ce qu'il jugerait à propos de leur dire. Son espérance était qu'avec ses paroles, la grâce et la vérité, sans qu'ils y prissent garde, entreraient secrètement dans leur esprit, et que, pour lors , le combat où ils aspiraient se passerait dans leurs personnes, que ce serait leur propre conscience qui disputerait contre eux-mêmes , et qui réfuterait toutes les pensées et tous les blasphèmes de leur athéisme.
Il répondit donc enfin , et leur dit en souriant: Puisque vous le voulez et puisqu'il le faut , je ferai ce qu'ont fait ces sages docteurs de l'antiquité ; je me servirai de leur argument et je garderai leur maxime. Leur argument principal, quand ils ont voulu convaincre les infidèles , a toujours été de leur montrer le firmament et les astres, et les autres parties de cet univers. Je vous les montre, Messieurs, et je vous dis : Regardez.
Eugène s'étant arrêté après avoir prononcé ces deux paroles, Léonce l'avertit de continuer, et de rapporter les raisons et les preuves que les anciens avaient formées là-dessus.
Quand j'ai dit: Regardez, repartit Eugène, j'ai dit tout ce que je dois dire , car la maxime de ces premiers sages, et l'avis qu'ils m'ont donné , est que, apporter des raisons à ceux qui, après avoir regardé le monde, ne savent pas encore qu'ils ont un Dieu, c'est apporter des flambeaux pour montrer le soleil à ceux qui ne le voient pas en plein midi. Ces flambeaux sont allumés, et répandent
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beaucoup de lumière; mais si le soleil n'a pas assez de clarté pour se faire voir, tous les flambeaux du monde ne le rendront pas plus visible et ne contenteront pas les aveugles.
Voit-on Dieu là haut comme on voit le soleil , repartit Léonce ? Non, dit Eugène, mais l'on voit que Dieu est.
A ce mot , le gentilhomme ouvrant les yeux commepour regarder où il était, et pour découvrir ce qu'il y avait de mystérieux dans cette réponse imprévue, Eugène lui expliqua clairement et éloquemment sa pensée : Lorsque je vois votre visage, dit-il, je ne vois pas votre âme, mais je vois manifestement que vous avez une âme et que vous vivez ; et si la pensée me venait de soutenir qu'il n'y a point d'âme dans votre corps, et qu'à l'heure qu'il est, vous êtes mort, ce serait bien mal procéder que de raisonner davantage avec moi, et par de doctes discours tirés de la sagesse et de l'ordre de vos actions , me vouloir démonstralivement convaincre que vous êtes en vie, et que tout cela ne peut venir que d'une âme. Car bien que la conclusion soit manifeste, néanmoins, il n'est pas si clair que votre âme est le principe nécessaire de ces actions qu'il est clairet visible sur votre front et dans vos yeux que vous avez une âme. Il sort de votre face un air de vie , comme une lumière animée, qui est la plus éclatante et la première démonstration de la présence de votre esprit. C'est, dis-je , votre visage qu'il me faut montrer sans me dire aucun autre mot, sinon : Regardez et considérez. Car, si en le regardant, je continue de nier, et si je demande d'autres preuves pour être convaincu que vous vivez, on doit me les refuser ; mes amis me les refuseront, comme à un aveugle ou à un homme insensé ; les plus sages me laisseront dire sans me rien répon-
dre , et leur silence ne sera pas leur confusion : il sera la mienne, et déclarera que je suis incapable d'apprendre, et que je ne mérite pas seulement que l'on me parle.
Ainsi, Messieurs, l'esprit de Dieu, présent et vivant dans ce grand monde , y transpire un air de sa vie, et répand sur ce vaste assemblage de créatures un certain lustre et je ne sais quelle lueur d'une gloire immatérielle et incréée, qui est la démonstration de son existence , et l'argument de sa vérité visible et intelligible à tous les peuples : Vapor virtutis Dei, et emanatio claritatîs. Je ne parle point de cette clarté répandue devant la création dans le néant, et inventée par Grégoire Palamas. Je dis avec Saint Fulgence qu'il sort de Dieu une clarté sensible, et comme une émanation ou une impression de lui-même marquée sur les créatures, et que tous les ouvrages formés par ses mains portent le caractère de sa méthode ; que c'est par là qu'on le connaît et qu'on le distingue. Ma pensée est que comme les illustres peintres n'écrivent pas leurs noms sur leurs tableaux, et que néanmoins, dès qu'une peinture du Raphaël ou du Basan paraît au jour, on les voit aussitôt eux-mêmes là dedans et qu'on les nomme, parce qu'avec leur ouvrage, il sort de leurs doigts et de leurs pinceaux un air ou une ombre qui porte tous les traits de leurs personnes, de même ce grand peintre de la nature n'a pas besoin d'écrire sur le firmament: Cest Dieu qui Fa fait. Le firmament a dans ses couleurs un éclat, ou un je ne sais quoi qui sort de l'esprit de son auteur , qui le rend visible et aimable , et oblige tous les spectateurs à l'aimer et à l'adorer. Simulacnini cjus et divinissima lux nota , "visihilisque et animo et ocuUs.
Cet éclat, comme j'ai dit, paraît aux yeux de
tous les mortels ; et c'est ce qu'il faut qu'on me montre et ce qu'il faut que je regarde , quand je veux nier ou douter qu'il y a un Dieu. Non , Messieurs , on ne doit pas alors disputer ni raisonner avec moi sur la subordination des mouvements, ni par l'impossibilité d'une suite infinie entre les choses changeantes et changées, me faire voir qu'il faut qu'il y ait un premier moteur et un principe éternel. Car bien que le mouvement général de la nature démontre la vérité d'un être surnaturel et infiniment immuable, lé mouvement commencé du monde, la vérité d'un Ciéateur plus ancien que les temps, le mouvement circulaire des cieux et des astres, la vérité d'un maître qui les gouverne et qui les assujettit aux lois de sa providence , néanmoins , toute cette philosophie et toutes ces nécessités de conclusions ne sont pas si claires ni si démonstratives qu'il est clair, par la vue du monde, que Dieu est. On me doit dire : Levez les yeux, contemplez le ciel, regardez les astres, et si en les regardant, je veux persévérer dans mon athéisme, et continuer à demander des arguments et des preuves, il n'y aura que les moins sages qui m'en donneront: les plus habiles théologiens devront se taire, et leur silence seia ma condamnation et ma honte.
Voilà, repartit Léonce en riant, une étrange démonstration pour faire connaître ce qui est infiniment invisible, de dire qu'il faut seulement ouvrir les yeux et qu'on le verra. Nous les ouvrons , mais que voyons-nous? Où est cette ombre de Dieu, où est cette lueur de Divinité répandue partout? Que voulez-vous dire et à quoi pensez-vous, de renvoyer des athées, qui sont gens d'esprit, à de belles apparences, et de leur donner cela pour un argument démonstratif et pour une preuve admirable? Les athées regardent, et il ne voient
rien. Comment verraient-ils , repartit Eugène , puisqu'à l'endroit où il est écrit que les grandeurs de Dieu se voyant manifestement en ses ouvrages, le Prophète ajoute : P^ir insipiens non cogncscef, et stultus non intellîget hœc ?
La sagesse divine, qui voulut qu'Eugène expliquât clairement cette réponse de David , et qu'il réfutât avec autorité le blasphème de ce jeune courtisan , lui dicta trois ou quatre paroles bien remarquables :
Il arrive aux athées , dit-il, quand ils considèrent le ciel et les astres, ce qui arrive aux artisans ou aux ignorants d'une ville quand ils considèrent un tableau précieux exposé publiquement et découvert à la vue du peuple. Ces ignorants regardent le tableau , et en regardent chaque partie. Tout ce qu'il y a de délicatesse et de beaux traits en cette peinture est dans leurs yeux aussi véritablement que dans les yeux d'un habile homme, mais il n'est pas dans leur esprit. Ils n y connaissent rien, et ce n'est pas leurs corps, c'est leur âme qui est aveugle et qui ne voit pas. L'avantage de l'habile homme sur eux est qu'en voyant ces beaux traits , il les remarque , et que, par ses réflexions, il connaît et il pénètre ce que les autres voient sans discernement et sans réflexion.
Ainsi, lorsqu'un sage philosophe contemple le soleil et les étoiles, et que, dans ces lumières incorruptibles , il voit des vestiges ou des ombres de la beauté du Créateur, il ne voit rien que les libertins et les superbes ne voient clairement, et qu'ils ne regardent aussi bien que lui. Mais c'est peu de regarder : les aigles le font. L'important est de remarquer , et c'est ce que ne font pas les iuîpies , non plus que les bêtes. Ces ombres de Dieu, et les autres merveilles de l'univers, qui en- .
trent dans les sens extérieurs des iticrédiiî?^"^^ vont pas plus avant : leur âme brutale et i^noraifu n'y connaît rien ; ils ne savent pas ce qu'ils voient. Le propre de l'homme sage est de le savoir, et de découvrir à son esprit tout ce que la nature et le soleil découvrent à ses yeux. Voilà son avantage sur des âmes faibles, et sa différence d'avec les insensés et d'avec les bêtes.
C'est-à-dire, en un mot, que les traces de la splendeur incréée, marquées sur les corps célestes, sont les traits les plus délicats et les plus divins de l'ouvrage du Créateur. Pour les voir, il suffit d'avoir des yeux, mais pour savoir qu'on les voit, il est absolument nécessaire d'avoir dans l'âme des lumières destinées à cela , qui sont la sagesse et l'humilité; et c'est justement ce qui manque aux libertins. Ils voient tout, dit le Sauveur, parce qu'ils ont les yeux ouverts ; et cependant ils ne voient rien, parce que l'imprudence et l'orgueil leur ferment l'esprit.
Léonce, au lieu de considérer ces paroles , fâché d'entendre toujours des propositions imprévues, reprocha malhonnêtement à Eugène qu'il refusait de donner une des anciennes démonstrations, de peur qu'elle ne h^t combattue, mais qu'il apportait une nouveauté qui faisait rire , et lui demanda s'il prétendait qu'on prît pour autre chose que pour une illusion ou pour un songe, cette apparition de Dieu, qu'il croyait voir lorsqu'il voyait les créatures.
Je prétends , repartit Eugène avec force, que vous preniez pour une vérité certaine et pour une doctrine digne de votre admiration et de votre respect, ce qu'ont dit les plus anciens théologiens, et les plus estimés dans les siècles où ils ont vécu. Il y a dix-huit cents ans que les Saints Pères n'ont point cessé de combattre les athées, et
de leur prouver qu'ils ont un juge et un maître dans le ciel : mais ils n'ont point observé d'autre méthode que celle-ci , que vous appelez nouvelle et que vous attribuez à mon invention. Quand on leur a demandé s'il y avait une Providence , ils se sont contentés de montrer le monde , prétendant qu'il était l'évangéliste et l'écrivain de cette vérité ; que lui seul devait l'annoncer aux peuples et l'expliquer aux savants ; qu'il devait la soutenir contre les impies ; qu'il ne fallait point recourir à d'autres maîtres pour l'apprendre, et que c'était un grand abus d'aller demander aux Socrates et aux Aristotes s'il est vrai qu'il y ait un Dieu, tandis que le ciel , la terre et les autres créatures le montrent aux hommes publiquement, et qu'elles leur crient : Ouvrez les yeux, le voilà! regardez-le. Omnis natura exclamât^ ostenditque Créatorem suum.
Les Pères disent toujours très-bien , poursuit Eugène, mais j'ose assurer qu'il n'y a rien de plus éloquent en leurs ouvrages ni rien de mieux dit que ce qu'ils disent de la manifestation de Dieu dans les lumières et dans les beautés du monde visible. Leur discours ordinaire est que le monde parle de l'éternité de son Créateur plus clairement que les philosophes, et qu'il nous prêche la gloire de sa puissance et de sa majesté mieux que ne l'ont fait les prophètes; qu'il a une voix plus forte que la voix des prédicateurs , et plus éclatante que celle des trompettes et des tonnerres ; qu'il fait retentir les bruits miraculeux de son silence aussi loin que le soleil répand ses rayons ; qu'il est un théologien muet qui ne dit mot aux oreilles, mais qui parle éloquemment aux yeux, et qui enseigne aux nations les plus ignorantes qu'il y a là haut un principe immuable et éternel de toutes les beautés qui passent devant leurs yeux, et qu'elles admirent ici-bas; en un mot, que le moNOE
rst un livre ouvert , et que là, clans les éléments et dans l'étendue des années , comme en de grandes pages , nous lisons et apprenons la doctrine de la Divinité : Inpaginis elenientorum^ et volaminibus temporiim , communis et puhlica diçinœ institutionis doctrina legitur.
Eugène poursuivit , et rapporta quantité d'autres passages des plus illustres et des mieux choisis, qui firent voir manifestement à ce jeune philosophe que, selon l'opinion des Saints Pères, ce n'était point l'affaire des docteurs de disputer contre les athées et de les convertir, que c'était l'affaire des astres et des éléments ; que les incrédules se trompaient eux-mêmes , et voulaient s'aveugler , lorsqu'ils allaier^^ansles écoles chercher des professeurs qui répondissent à leurs doutes, au lieu d'écouter ce que disent le ciel et la terre , et ce que signifient dans le firmament ce lustre divin et ces caractères immortels que les temps n'ontpoiiu encore effacés. Enfin , pour conclure et pour ramasser toutes les propositions que les anciens théologiens de l'Eglise ont avancées sur ce sujet, il cita (\e\\^ ou trois paroles de Théodoret qui signifiaient la même chose que ces deux-ci, qui sont sorties de la plume de l'un des premiers esprits du siècle et des premiers hommes du royaume : Di^n- Jiœ existentiœ^innata rerum creatarum eloquentla^ efficcijc est demonstratio , l'éloquence naturelle des créatures est la démonstration efficace et incontestable de l'existence du Créateur.
Ces pensées des Pères, et les paraphrases que iit Eugène sur leurs textes , plurent beaucoup à la compagnie; elles déplurent à Léonce. Comme cela l'éloignait toujours de son dessein de contredire et de ne pas connaître la vérité, avant que ce discours fût achevé, il l'interrompit brusquement*
A quoi VOUS arrêtez-vous, dit-il à ce sage théologien , de nous citer Saint Ghrysostôme et Saint Athanase? Ne nous amusons plus , s'il vous plaît! venons au point de la question. L'affaire est de savoir ce qu'ont dit les doctes de l'antiquité. Vos docteurs de l'Eglise ne sont pas les anciens du monde , ni ces premiers maîtres de la sagesse et de la philosophie, dont la méthode doit être aujourd'hui la règle de notre conduite et de ^notre façon de raisonner sur les ouvrages de la nature et sur les attributs de Dieu.
Vous dites vrai, répondit aussitôt Eugène ; ils ne sont pas les premiers en âge , ni en mérite , ni en autorité. Il est juste que je m'adresse à ceux qui le sont , et que je vous rap^rte ce qu'ont dit les premiers et les plus savants de tous.
Mais qui sont ceux-là, s'il vous plaît? qui sont ces premiers d'entre les maîtres , ces plus savants et ces plus anciens, ces incomparables professeurs dont les autres ont appris ce qu'ils ont su et ce qu'ils ont enseigné?
Léonce voulut répondre : Eugène le prévint, et usa d'un petit stratagème. Obligez-moi , lui ditil, avant que nous les nommions, d'écouter deux ou trois paroles qu'il me souvient d'avoir lues dans un certain livre fort estimé, et sur lesquelles je serais bien aise de savoir votre sentiment. Prenez la peine de considérer les propositions qui suivent, et de me dire ce que vous en penserez.
I. Lorsque nous commençons à vivre , dit l'auteur, nous apprenons par les yeux les deux premières vérités qui doivent être sues : l'une, que nous venons du néant et que nous allons à la mort; l'autre , qu'il y a un Dieu qui nous a donné la vie et qui nous appelle à l'éternité. Ce ne sont point les prophètes, c'est la mort elle-même qui nous annonce qu'il faut mourir, et qui nous fait voir
sur le visage de toutes les personnes mourantes, l'arrêt qu'elle a prononcé contre nous: Piihis es , et in pulverem reverteris. Ce ne sont point les arguments des philosophes qui nous convainquent que le monde est l'ouvrage d'un Créateur : nous le savons dès que nous ouvrons les yeux. Il sort du soleil et des étoiles une voix qui fait retentir le nom de Dieu jusque dans le cœur des athées , et qui soumet les plus orgueilleux à le craindre et à l'adorer.
2. Les étoiles, arrangées sur lefirmament, y marchent en ordre avec un appareil magnifique,comme des légions victorieuses qui conduisent en triomphe la vérité durant les nuits , et qui la font voir à l'univers couronnée de leurs lumières, afin que, durant les heures où les hommes ne voient plus rien , et dans les régions où ils passent six mois sans voir le soleil, ils voient encore qu'il y a un Dieu , et qu'ils ne cessent point de le connaître et de l'adorer.
3. Les étoiles ont été placées à l'endroit du monde le plus visible et le plus élevé afin qu'il n'y eût aucun homme qui ne les vît , ni aucun qui n'apprît, en les voyant, combien il y a de lumières et de grâces dans la source d'où elles sont sorties , et combien il est juste , lorsqu'on les contemple et qu'on les admire, d'admirer et d'aimer la beauté dont ces flambeaux éclatants ne sont que les étincelles.
Voilà de belles paroles, dit Léonce en les interrompant. Ce n'est pas tout , reprit Eugène :
Pour savoir si Dieu est , dit le même auteur , et si nous sommes ses créatures, ne vous adressez point à d'autres maîtres qu'à ceux que la nature vous a destinés. Il y a dans l'univers deux grands maîtres de la théologie naturelle, deux anciens professeurs qui l'enseignent depuis six mille
ans, et sous qui tous les peuples e'tudient et apprennent à connaître les deux vérités qu'aucun homme ne doit ignorer :
L'un de ces maîtres, c'est le solei], qui les instruit le matin et durant le jour; l'autre, c'est la nuit, qui tient l'école en son absence, et qui entre tous les soirs en exercice. Le devoir de la nuit est de nous parler des attributs de Dieu les plus ineffables, et de nous les expliquer en sa langue, qui n'est la langue d'aucune nation ni d'aucun peuple , et que chaque peuple néanmoins entend mieux que la sienne , sans l'avoir apprise.
La nuit, quand elle répand ses ombres , nous avertit que l'univers n'était autrefois qu'un vaste vide rempli de ténèbres , et une simple privation de l'être et du bien , étendue en des espaces infinis. Le soleil, lorsqu'il se lève au matin, et que, par les lumières de l'aurore, il nous découvre le ciel , les éléments, et les autres merveilles qui paraissent dans nos campagnes , dans nos villes et dans nos palais, nous fait souvenir que ces choses-là, si excellentes et si belles, ne se sont pas donné leur vie non plus que leur jour,qu'elles viennent d'ailleurs que d'elles-mêmes, et que toutes les grandeurs et les beautés que nos yeux adorent ici- bas ne sont que les grandes ombres d'un autre soleil infiniment plus adorable.
La nuit nous raconte l'histoire de notre première éternité, qui n'était rien ; le soleil, l'histoire de l'éternité de Dieu, qui était tout.
Par celle-là , nous apprenons la plus utile des sciences et des philosophies ; la science de ce que nous étions , et d'où nous vînmes lorsque nous entrâmes au monde. Par celui-ci , nous apprenons le plus ancien des mots, le nom de Dieu , l'unique mot qui fut prononcé avant la création , et qui renfermait en quatre lettres toutes les langues et tous
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les Hvres futurs. L'un de ces maîtres, en e'clairaiit uos yeux , et l'autre en les aveuglant, instruisent notre âme; Tun lui dit que la créature que nous aimons est infiniment méprisable, l'autre, que nous avons un Créateur qui doit être infiniment aimé. Dies diei éructât verbum , et iiox noctl indi^ cat scientiam.
Voilà sans doute d'illustres idées , répondit Léonce , mais ce sont les vôtres. Vous ne dites rien que ce que vous avez dit depuis une heure. Vous m'obligez , repartit aussitôt Eugène : il ne faut plus qu'un mot pour décider la question.
Notre question est de savoir si je parle de l'existence de Dieu de la même façon qu'en ont parlé les théologiens du premier temps. Vous confessez tléjà que les paroles que vous venez d'ouïr sont les miennes : reste à confesser , ce qui ne peut être disputé , qu'elles sont aussi les paroles et les pensées de ces premiers théologiens. Je le soutiens , Monsieur, et j'avance ces trois propositions, évidentes et incontestables:
La première, que les auteurs canoniques de notre Sainte Ecriture , Moïse, David , Salomon , Isaïe, Daniel, sont les théologiens les plws anciens, les plus savants d'entre les hommes; qu'ils ont vécu avant Heraclite et Pyihagore ; qu'ils ont été les maîtres des maîtres; que les Platons et les Socrates ne peuvent être appelés que leurs disciples , ou tout au plus que leurs successeurs, les héritiers de leur doctrine et de leur sagesse.
Ladeuxième,que ces auteurs sacrés ont parlé de Dieu plus doctement et plus divinement que pas un.
La troisième , qu'ils ont parlé de son existence éternelle de la manière que j'en parle aujourd'hui, que ma méthode est la leur, et que les paroles que \ous venez de m 'attribuer ont été tirées de leurs
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écrits. Vous ne pouvez pas le nier sans être contlamné par vos propres yeux. Ne disputons point, s'il vous plaît ! leurs livres se trouvent partout : ouvrons-les et lisons.
A ces mots de Moïse et de David , il parut un mouvement de colère sur le visage de Léonce et dans ses paroles. Eugène, néanmoins, voulut poursuivre , et faire voir que ce qu'il venait de dire était ce qu'avaient dit les prophètes , et entre autres, David en son psaume 1 8, d'où il avait tiré sa proposition des deux maîtres. Mais Léonce ne le voulut pas écouter ni permettre que les autres l'écoutassent ; il éleva sa voix au-dessus de celle d'Eugène. Je croyais, lui dit-il, que vous vouliez répondre sérieusement et civilement à ma question et m'instruire de la vérité. Je vois que vous voulez rire et vous divertir; et Eugène lui ayant témoigné par sa réponse qu'il était infiniment éloigné du dessein de l'offenser : Je ne m'offense pas, repliqua-t-il ; mais certes, je m étonne que vous ayez tant de peine à m'accorder la grâce de venir au point où je vous attends depuis le commencement de notre discours.
Auguste, fâché de l'indiscrétion de cette plainte, prit la parole , et en fit à Léonce une remontrance sérieuse. Certainement , dit-il , vous avez tort. L'unique grâce que vous lui avez demandée , c'est qu'il prouvât la vérité de l'existence de Dieu selon la méthode des anciens, par leurs propres arguments. Il le fait depuis une heure , et il le fait, non-seulement par les raisons, mais aussi par les termes et par les expressions des auteurs qui, sans controverse, ont été en âge et en sagesse les premiers d'entre les maîtres de cette science divine , et vous vous plaignez qu'il ne répond pas à la question et qu'il s'écarte de votre sujet!
Quand j'ai parlé des anciens^ répondit Léonce,
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je n'ai voulu parler que de ces fameux philosophes qui florissaient dans les écoles de l'antiquilë, et dont la philosophie,que nous avons entre les mains, est encore aujourd'hui la règle que nous devons suivre. C'est de ceux-là qu'il faut parler (huant nos disputes, de ceux-là que j'ai parlé jusqu'à cette heure.
A quoi pensez-vous, reprit Auguste ? Il vous montre, par les lumières du soleil, ce que vous désirez voir ; vous en appelez aux étoiles ; vous voulez qu'on fasse venir P} thagore et Démocrite pour vous parler de Dieu, et qu'on fasse taire Saint Chrysostôme ! Ces païens , répliqua Léonce mal à propos , sont les vrais philosophes ; le sujet est philosophique: c'est à eux de dire ce qu'ils pensent , et à moi de les écouter.
Auguste, offensé et touché sensiblement par cette réponse inconsidérée , voulut témoigner qu'il l'était. Eugène reprit la parole adroitement. Faisons mieux , dit-il à cet aimable seigneur : accordons-lui ce qu'il demande. Puisqu'il veut que nous entendions parler ces philosophes , écoutonsles et sachons leurs sentiments. Je consens même très-volontiers que nous les prenions pour juges , ou qu'il les suive comme ses maîtres en la manière dont ils ont prouvé que c'est un Dieu qui a fait le monde. Mais savez-vous , ajouta-t-il en s'adressant à Léonce, qu'ils vont vous dire , et plus hardiment que je ne l'ai dit, qu'il n'y a point d'autre manière de vous prouver cette vérité que de vous montrer le ciel et les astres , et de vous dire : regardez? Et savez-vous bien que ni les prophètes ui les Saints n'ont jamais déclaré cela si ouvertement que ces docteurs infidèles le font dans leurs ouvrages , et qu'ils l'ont fait de bouche devant leurs disciples? Voici une sentence du premier esprit et du plus savant d'entre ces philosophes qui