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La Clef de la Théosophie, p. 28a

lîumaines^.Danscetle conception théosophiste du «karma », nous trouvons un excellent exemple de l'abus des termes sanscrits mal compris, que nous avons déjà signalé : le mot «karma », en effet, signifie tout simplement «action », et rien d'autre ; il n'a jamais eu le sens de causalité (« cause » se dit ensanscrit « kârana »), et encore moins de cette causalité spéciale dont nous venons d'indiquer la nature. M™^ Blavatsky a donc assigné tout à fait arbitrairement ce nom oriental de « karma » à une conception très occidentale, qu'elle n'a d'ailleurs pas inventée de toutes pièces, mais où il faut voir une déformation de certaines idées préexistantes, à commencer par l'idée même de causalité ; et cette déformation est encore, en partie tout au moins, un emprunt fait au spiritisme, car il va de soi qu'elle est étroitement liée au fond de la théorie réincarnationniste elle-même.

Nous n'insisterons pas sur les autres « enseignements », qui ont une moindre importance, et dont nous indiquerons seulement quelques points lorsque l'occasion s'en présentera dans la suite ; il en est d'ailleurs qui ne doivent pas, être attribués à M^'^Blavatsky elle-même, mais qui appartiennent en propre à ses successeurs. Eri tout cas, l'exposé que nous venons de donner, si succinct qu'il soit, nous paraît suffisant pour montrer le peu de sérieux delà soi-disant doctrine théosophiste, et surtout pour établir qu'elle ne repose, malgré ses prétentions, sur aucune base traditionnelle véritable. On doit la placer tout simplement, à côté du spiritisme et des diverses écoles d'occultisme, toutes choses avec lesquelles elle a une évidente parenté, dans cet ensemble de productions bizarres de la mentalité contemporaine auquel on peut donner la dénomination générale de « néo-spiritualisme ». La plupart des occultistes aiment aussi à se recommander d'une « tradition occidentale », qui est tout aussi fantaisiste que la « tradition orientale » des théosophistes, et pa

I. La vrai forme sanscrite de ce mot est « lipikàra » ; il n'a d'ailleurs jamais désigné réellement autre chose que des « écrivains » et des o scribes » au sens purement humain.

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reillcmcnt formée d'un amalgame d'éléments disparates. Autre chose est de rechercher le fond identique qui peut très réellement, dans bien des cas, se dissimuler sousla diversité de forme des traditions des différents peuples, et autre chose de fabriquer une pseudo-tradition en empruntant aux unes et aux autres des lambeaux plus ou moins informes et en les rassemblant tant bien que mal, plutôt mal que bien, surtout quand on n'en comprend vraiment ni la portée ni la signification, ce qui est le cas de toutes ces écoles. Cellesci, à part les objections d'ordre théorique qu'on peut leur adresser, ont toutes en commun un inconvénient dont on ne saurait se dissimuler la gravité : c'est de déséquilibrer et de détraquer irrémédiablement les esprits faibles qui sont attirés dans ces milieux ; le nombre des malheureux que ces choses ont conduits à la ruine, à la folie, parfois même à la mort, est bien autrement considérable que ne peuvent se l'imaginer les gens insuffisamment renseignés, et nous en avons connu les plus lamentables exemples. On peut dire, sans aucune exagération, que la diffusion du « néo-spiritualisme » sous toutes ses formes constitue un véritable danger public, qu'on ne saurait dénoncer avec trop d'insis-tance ; les ravages accomplis, surtout par le spiritisme qui en est la forme la plus répandue et la plus populaire, ne sont déjà que trop grands, et ce qui est le plus inquiétant, c'est qu'ils semblent actuellement s'accroître de jour en jour.

Uninconvénient d'un autre ordre, qui est spécial au théosophisme, en raison des prétentions particulières qu'il affiche sous ce rapport, c'est, par la confusion qu'il crée et qu'il entretient, de discréditer l'étude des doctrines orientales et d'en détourner beaucoup d'esprits sérieux ; c'est aussi, d'autre part, de donner aux Orientaux la plus fâcheuse idée de l'intellectualité occidentale, dont les théosophistes leur apparaissent comme de tristes représentants, non qu'ils soient seuls à faire preuve d'une totale incompréhension à l'égard de certaines choses, mais les allures d' « initiés «qu'ils veulent se donner rendent cette incompréhension plus choquante

et plus inexcusable, Nous ne saurions trop insister sur ce point que le théosophisme ne représente absolument rien en fait de pensée orientale authentique, car il est tout à fait déplorable de voir avec quelle facilité les Occidentaux, par suite de l'ignorance complète oti ils sont généralement de celle-ci, se laissent abuser par d'audacieux charlatans ; cela arrive même à des orientalistes professionnels, dont la compétence, il est vrai, ne dépasse guère le domaine de la linguistique ou celui de l'archéologie. Quant à nous, si nous sommes aussi affirmatif à ce sujet, c'est que l'étude directe que nous avons faite des véritables doctrines orientales nous en donne le droit; et, de plus, nous savons très exactement ce qu'on pense du théosophisme dans l'Inde, où il n'eut jamais le moindre succès en dehors des milieux anglais ou anglophiles ; la mentalité occidentale actuelle est seule susceptible d'accueillir avec faveur des productions de ce genre. Nous avons déjà dit que les vrais Hindous ont pour le théosophisme, quand ils le connaissent, un profond mépris ; et les chefs de la Société Théosophique s'en rendent si bien compte que, dans les bureaux que leur organisation possède dans l'Inde, on ne peut se procurer aucun de. leurs traités d'inspiration soi-disant orientale, non plus que les traductions ridicules qu'ils ont faites de certains textes, mais seulement des ouvrages relatifs au Christianisme ^. Aussi le théosophisme est-il communément regardé, dans l'Inde, comme une secte protestante d'un caractère un peu particulier, et il faut bien reconnaître qu'il en a, aujourd'hui du moins, toutes les apparences : tendances « moralisatrices » de plus en plus accentuées et exclusives, hostilité systématique contre toutes les institutions traditionnelles hindoues, propagande britannique exercée sous le couvert d'oeuvres de charité et d'éducation ; mais la suite le fera beaucoup mieux comprendre encore.

I. Article publié par M. Zeaeddin Akmal, de Lahore, dans la revue Zeit, de Vienne, eu 1897. — Ces renseignements nous ont été personnellement confirmés par plusieurs Hindous à des dates plus récentes.

Nous venons de dire que le théosophisme devait être classé dans ce que nous appelons, dune façon générale, le « néospiritualisme », aussi bien pour en montrer lecaractèreessentieilement moderne que pour le distinguer du « spiritualisme » entendu dans son sens ordinaire et proprement philosophique, classique si l'on veut. Nous devons maintenant préciser que toutes les choses que nous réunissons sous ce nom, parce qu'elles possèdent en effet assez de caractères communs pour être regardées comme des espèces d'un même genre, et surtout parce qu'elles procèdent au fond d'une mentalité commune, n'en sont pas moins distinctes malgré tout. Ce qui nous oblige à y insister, c'est que, pour qui n'en a pas l'habitude, ces étranges dessous du monde contemporain, dont nous n'entendons présenter ici qu'une faible partie, font l'effet d'une véritable fantasmagorie ; c'est un chaos dans lequel il est certainement fort difficile de se reconnaître au premier abord, d'où résultent fréquemment des confusions, sans doute excusables, mais qu'il est bon d'éviter autant que possible. Occultisme de différentes écoles, théosophisme, spiritisme, tout cela se ressemble assurément par certains côtés et jusqu'à un certain point, mais diffère aussi à d'autres égards et doit être soigneusement distingué, alors même qu'on se préoccupe d'en établir les rapports. D'ailleurs, nous avons eu déjà l'occasion de voir que les chefs

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de ces écoles sont fréquemment en lutte les uns avec les autres, et qu'il leur arrive parfois de s'injurier publiquement ; il faut pourtant ajouter que cela ne les empêche pas de s'allier à l'occasion et de se trouver réunis au sein de certains groupements, maçonniques ou autres. Dans ces conditions, on peut être tenté de se demander si leurs querelles sont bien sérieuses, ou si elles ne sont pas plutôt destinées à cacher un accord que la prudence commande de laisser ignorer au dehors ; nous ne prétendons pas donner ici une réponse à cette question, d'autant plus qu'on aurait probablement tort de généraliser ce qui, en pareille matière, peut être vrai dans certains cas particuliers : il peut arriver que des gens, sans cesser d'être adversaires ou rivaux, s'entendent néanmoins pour l'accomplissement de telle ou telle besogne déterminée, et ce sont là des choses qui se voient journellement, en politique par exemple. Pour nous, ce qu'il y a de plus réel dans les querelles dont nous parlons, ce sont les rivalités d'amour-propre entre les chefs d'écoles, ou entre ceux qui visent à l'être, et ce qui se passa dans le théosophisme après la mort de M""® Blavatsky nous en fournira un exemple typique. En somme, c'est à ces rivalités qu'on cherche à donner un prétexte avouable en mettant en avant des divergences théoriques qui, tout en étant très réelles aussi, n'ont peut-être qu'une importance assez secondaire pour des gens qui apparaissent tous comme dépourvus de principes stables et d'une doctrine bien définie, et dont les préoccupations dominantes n'appartiennent certainement pas à l'ordre de l'intellectualité pure.

Quoi qu'il en soit, pour ce qui concerne spécialement les rapportsdu théosophisme et du spiritisme, nous avons montré chez M"^ Blavatsky, au moins depuis la fondation de sa Société (car il est difficile de savoir quel était précédemment le fond de sa pensée), une opposition manifeste aux théories spirites, « spiritualistes » comme on dit dans les pays anglosaxons. Il serait facile de multiplier les textes où s'affirme cette attitude ; nous nous bornerons à en citer encore quel-

ques fragments : « Si vous voulez parler de l'explication donnée par les spirites au sujet de certains phénomènes anormaux, nous n'y croyons certainement pas. Car, selon eux, toutes ces manifestations sont dues aux « esprits» de personnes (le plus souvent leurs parents) qui ont quitté ce monde et qui y reviennent pour entrer en communication avec ceux qu'ils ont aimés, ou auxquels ils sont restés attachés ; et voilà ce que nous nions formellement. Nous disons que les esprits des morts ne peuvent pas retourner sur la terre, sauf de rares e\:ceptions,... et qu'ils n'ont de communication avec les hommes que par des moyens entièrement subjectifs » ^. Et M"*^ Blavatsky explique ensuite que les phénomènes spirites sont dus, soit au «corps astral» ou « double » du médium ou d'une des personnes présentes, soit à des « élémentals », soit enfin à des « coques », c'est-à-dire aux « dépouilles astrales » abandonnées par les défunts en quittant le « plan » correspondant, et qui, jusqu'à ce qu'elles se décomposent, demeureraient douées d'un certain automatisme leur permettant de répondre avec un semblant d'intelligence. Un peu plus loin, elle dit : « Certainement, nous rejetons en bloc la philosophie spirite,si par « philosophie » vous entendez les théories grossières des spirites ; mais, franchement, ils n'ont pas de philosophie, et, parmi leurs défenseurs, ce sont les plus zélés, les plus sérieux et les plus intelligents qui le disent » ; et elle reproduit à ce propos « ce que dit M. A. Oxon (Stainton Moses), un des rares spirites philosophes, touchant la bigoterie (sic) et le manque d'organisation du spiritisme » -. Ailleurs, elle déclare « égoïste et cruelle » la doctrine du « retour des esprits », parce que, d'après celle-ci, « la malheureuse humanité n'est pas libérée, même parla mort, des douleurs de cette vie ; pas une goutte des misères et des souffrances contenues dans la coupe de la vie n'échappera à ses lèvres, et, nolens volens,

I. La Clef de la Théosophie, pp. /|0-4i, a. Ibid., pp. 45-40.

puisqu'elle voit tout maintenant (après la mort), il lui faudra boire l'amertume jusqu'à la lie... Lebonheur est-il possible pour qui possède cette connaissance (des souffrances de ceux qu'il a laissés sur la terre) ? Alors, vraiment, le « bonheur » est la plus grande malédiction que l'on puisse imaginer, et la damnation orthodoxe paraît, en comparaison, un véritable soulagement)) ^. A cette doctrine spirite, elle oppose la conception du « dêvachan », où l'homme « jouit d'un bonheur parfait, dans un oubli absolu de tout ce qui, durant sa dernière incarnation, luia causé de ladouleur ou du chagrin, et même dans l'oubli du fait qu'il existeau monde des choses telles que le chagrinet la douleur »-. ]yjme Blavatsky admettait seulement « la possibilité de communications entre les vivants et les esprits désincarnés » dans des cas qu'elle regardait comme tout à fait exceptionnels, et qui étaient les suivants : «La première exception peutavoir lieu durant les quelques jours qui suivent immédiatement la mort d'une personne, avant que l'Ego ne passe dans l'état dêvachanique. Ce qui reste douteux, c'est l'importance de l'avantage qu'un mortel quelconque ait pu retirer du retour d'un esprit dans le plan objectif. . . La seconde exception se rapporte aux Nirmânakâyas », c'est-à-dire «à ceux qui, ayant gagné le droit d'entrer en Nirvana et d'obtenir le repos cyclique,... ont renoncé à cet état par pitié pour l'humanité et pour ceux qu'ils ont laissés sur cette terre » •^. La première de ces deux exceptions, si rare qu'on la suppose, n'en constituait pas moins une concession grave, ouvrant la porte à toutes sortes de compromissions : dès lors qu'on admet la moindre possibilité de communiquer avec les morts par des moyens matériels, il est difficile de savoir où l'on s'arrêtera *. En fait, il est des théosophistes qui

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