LA GIOCONDA DE GABRIELE DANNUNZIO
tant de bonté, Lucio éclate enfin et tombe à ses pieds : toutes les peines souffertes, les blessures reçues sans un cri, les larmes dissimulées, les veilles, les soins, le courage devant la mort, tout cet héroïsme, il le reconnaît.
« Oh ! laisse-moi dire ! Je bénis le soir et l'heure où l'on m'a porté mourant dans cette maison de ton martyre et de ta foi, pour recevoir une autre fois de tes mains — de ces divines mains qui tremblent — le don de la vie ! »
Et il presse sa bouche convulsive sur les mains de sa femme, dont le visage est transfiguré par ce bonheur inattendu. L'émotion la brise, elle aussi ; elle lui caresse les cheveux, puis tout à coup.
« Lève-toi ! lève-toi ! Viens plus près de mon cœur, repose-toi sur moi, abandonne-toi à ma tendresse, passe mes mains sur tes paupières, tais-toi, songe, recueille les forces profondes de ta vie. Ah ! ce n'est pas moi seulement que tu devrais aimer, non, pas moi seulement, mais l'amour que j'ai pour toi; aimer cet amour mien ! Je ne suis pas belle, je ne suis pas digne de tes yeux, je suis une humble créature dans l'ombre; mais notre amour est merveilleux, et en haut, en haut, il est seul, il est sûr comme le jour, il est plus fort que la mort, il est capable
d'un prodige : il te donnera ce que tu lui demanderas... »
Et plus loin, lui découvrant le front en écartant les cheveux qui l'ombragent :
« Que tous les germes du printemps se retrouvent dans tes pensées nouvelles ! »
Oh ! cette scène, jouée par la Duse et Zacconi !
MmeDuse, c'est la grandeur dans la simplicité; pas un cri, pas un geste, mais sa figure s'illumine de joie! Zacconi, c'est l'artiste nerveux, impressionnable, maladif, qui dans la sincérité momentanée arrive à pleurer comme un enfant. La salle entière éclate en applaudissements, et les deux protagonistes sont rappelés quatre fois devant le rideau.
Au second acte, nous n'avons pas changé de lieu. Au fond seulement, les nuages ont fait place au soleil ; le temps est couvert et incertain. Lucio a reçu une lettre, et il l'avoue très franchement à son ami Gosimo Dalbo ; cette lettre, elle lui brûlait les doigts, il l'a ouverte. Il sait que chaque jour, à une heure déterminée, Elle l'attend dans l'atelier, au pied de la statue. En vain il se débat contre cet amour qui l'élreint : « Le lieu où j'ai rêvé, où j'ai travaillé, où j'ai pleuré de joie, où j'ai appelé la gloire, où j'ai vu la mort, est sa conquête. Elle sait que je ne pourrai pas m'en éloigner longtemps et y renon-
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cer. que la partie la plus précieuse de mon être est là, diffuse ; et elle m'attend, sûre d'elle-même. »
Cependant Cosimo Dalbo passe en revue tous les moyens possibles : lui faire réclamer la clé ? Elle refusera de la donner à un étranger. Lui écrire? Peine perdue. Donner congé ? Mais à tous ces artifices Lucio répond avec un sourire incrédule et amer : soit, nous déménagerons, nous secouerons la poussière qui recouvre les vieux objets, nous ouvrirons toutes les fenêtres, et le matin où la Gioconda frappera à la nouvelle porte je lui ouvrirai ; elle entrera ; et je lui dirai tout naturellement : Sois la bienvenue.
Dans un langage admirable, il essaie de dépeindre à son ami ce qu'il éprouve. Il fallait le laisser mourir. Aujourd'hui il se fait à lui-même l'effet d'un désespéré qui a pris un narcotique, qui se réveille après un sommeil profond, et qui retrouve à son chevet le même désespoir.
En vain Cosimo fait-il appel aux sentiments les plus nobles : n'est-ce pas la mère de son enfant, qui vient de l'arracher à la mort? Ne doit-il pas s'agenouiller devant cette sainte et bénir la bonté de la vie ? Mais comme pour bien préciser que c'est un parallèle entre la Bonté et tteauté qu'il a voulu faire, l'auteur fait éclater toute la rage de son héros sur ce mot de bonté qui l'exaspère !
— La bonté ! la bonté ! Crois-tu donc que l'inspiration puisse me venir de la bonté !
Ce mot résume, à mon sens, la raison d'être de toute la pièce. Reste à savoir si un tel sujet appartient au domaine dramatique et ne rentre pas plutôt dans le seul domaine littéraire. C'est ce que nous discuterons un peu plus loin.
Cette idée, l'auteur nous la développe dans un long récit de Lucio. Il est né pour faire des statues. Lorsqu'une forme substantielle est sortie de ses mains, inspirée par la seule Beauté, l'œuvre que lui a assignée sur terre la nature est accomplie. Il s'est marié avec une créature qui ne lui était pas destinée, elle a toutes les qualités, toutes les vertus, il le reconnaît, mais son art à lui ne consiste pas à « sculpter les âmes ». Et lorsque l'autre lui est apparue, il a songé à tous les blocs de marbre que renferment les flancs des montagnes. Puis, dans une espèce de fièvre, Lucio raconte une journée passée avec sa maîtresse à Carrare, et comment il croyait voir la beauté de son corps revivre dans tous les marbres qu'il avait sous les yeux. Or comment résister à cette idée qu'à cette heure même elle est là-bas, dans l'atelier, aux pieds du Sphinx, qui attend?... Elle a fait, plus encore : une autre statue était commencée quand l'accident est arrivé. Eh bien ! pour que l'ébauche ne se dessèche