LA GIOCONDA
vaises raisons à donner? Silvia. à la façon d'un président de cour d'assises, fait tout un petit résumé de « l'affaire ». La Gioconda, sans trop s'émouvoir, lui répond à peu près sur le même ton. Et Silvia écoute ! Seulement, pourquoi l'auteur prête-t-il à ces deux femmes le même langage ? La Gioconda respecte la grande douleur de Silvia. elle admire sa vertu (nouveaux murmures dans la salle), mais en aimant Lucio. en étant aimée de lui. elle obéit à une « puissance implacable ».
Puis les deux femmes continuent à discuter sur cet amour :
— La femme que vous accusez si faussement, poursuit la Gioconda. fut ardemment aimée et — souffrez que je le dise! — d'un glorieux amour !
Les tirades succèdent aux tirades. A ce point culminant où nous a portés l'auteur, toutes ces déclamations sonnent faux.
Se disculper au point de vue de l'art ! Ah ! il s'agit bien en ce moment d'inspiration artistique pour cette malheureuse Silvia qui vient arracher à sa rivale l'amour de son mari ! El le moment n'est-il pas bien choisi pour celle-ci de venir lui expliquer que pour poursuivre l'œuvre commencée, pour que celle-ci commence à vivre, sa « présence visible » est nécessaire au sculpteur.
— Ici. d'abord, ce n'est pas une maison, dit
la Gioconda. Les affections de famille n'ont rien à voir ici ; les vertus domestiques n'ont pas ici leur tabernacle. Ici, c'est un lieu en dehors des lois et des droits communs. Ici, un sculpteur fait ses statues. Il est ici avec les instruments de son art. Je ne suis, moi, qu'un instrument de son art. La nature m'a envoyée vers lui pour lui porter un message et pour le servir. J'obéis, et j'attends pour le servir encore.
0 poésie ! J'ignore si Silvia a une ombrelle ; mais je sais que, dans la vie réelle, la seule que nous voulions aujourd'hui au théâtre, il y a longtemps que le manche en eût été cassé sur la tête de la « porteuse de message ».
Cette scène nous semble d'une longueur sans pareille, et sans jamais nous satisfaire, car le langage de la Gioconda nous paraît intolérable, et la pusillanimité de Silvia honteuse. Il faut cependant en finir. Silvia se dit sûre de l'amour de son mari qui est revenu vers elle ; la Gioconda affirme que tant qu'elle vivra, Lucio lui appartiendra ; elle lui a écrit ; elle l'attend.
— Voulez-vous que nous l'attendions ?ajoutet-elle.
Cette assurance bouleverse Silvia qui imagine un mensonge : cette lettre, elle la connaissait. Cette réponse elle la lui porte. Lucio a perdu la mémoire du passé ; il ne veut plus rien savoir.