THEATRE VENITIEN ET FERRUCCIO BENINI
porte-drapeau du théâtre vénitien est né à Gènes. d'un père bolonais, en 18o4, et qu'il joua longtemps en italien avant de passer dans la Compagnie de dialecte vénitien de Giacinto Gallina. Dans ce manifeste, il faisait appel au goût éclairé des Génois et leur promettait de bonnes pièces et de bons artistes.
J'assistai aux premiers tâtonnements. Les éléments de la troupe n'étaient pas mauvais, certes, mais n'étaient pas encore fondus. Après une saison à Turin, je viens de la retrouver à Milan, au théâtre d'été de la Gommenda, où elle marche de triomphe en triomphe : ensemble, mise en scène, choix des pièces, tout est vraiment fort bien en vérité, et chose assez rare en Italie, on refuse du monde tous les soirs.
Expliquons-nous d'abord au sujet de ce dialecte vénitien. Bien loin de moi l'idée de prétendre qu'il n'existe pas, mais, auteurs ou artistes, qui souvent sont nés bien loin des lagunes, se figurent parler vénitien en émaillant de nombreux zé leur dialogue. On voit des auteurs comme Carlo Bertolazzi, qui après avoir donné de nombreuses pièces en milanais se réveillent un beau matin en se frappant le front comme Archimède, et s'écrier : « Tiens ! je vais écrire une comédie en dialecte vénitien pour Benini. »
En ma qualité d'étranger, ne connaissant que la langue officielle, cela m'arrange considérablement, car, alors que je ne comprends qu'avec peine le dialecte milanais, je suis immédiatement au fait du soi-disant vénitien, surtout si je veux bien me souvenir de l'espagnol : Signor (italien) devient sior (vénitien), figlia devient fia padrona. patronne se dit parona et donna, femme en italien, mulier en latin, mujer en espagnol devient simplement mugier en vénitien. Une rue, via en italien et calle en espagnol, reste une calle à Venise. La prononciation diffère.
Le théâtre de la Gommenda où le Cavalière Ferruccio Benini a élu son séjour à Milan, est avant tout un théâtre d'été où le parterre est à ciel ouvert. En cas de pluie on le recouvre instantanément avec des grandes toiles imperméables. Il est situé un peu loin du centre, tout proche du Corso de la Porta Romana, et la tradition veut qu'il ait été bâti sur l'emplacement où l'Empereur Barberousse avait planté sa tente alors qu'il assiégeait la ville de Milan dont l'enceinte était alors plus modeste. Un jardin minuscule permet en plus de prendre le frais pendant les entr'actes. Le parterre est fort évasé, et le seul étage existant est tout en loges.
Je profitai de la circonstance pour aller en-
TUÉATRE VÉNITIEN ET FERRUCCIO BENINI 361
tendre, pour une seconde fois, une comédie en 3 actes de Goldoni, que j'avais déjà vu jouer à Gênes par cette troupe, et dont j'avais gardé la meilleure impression. Certes, ce n'est ni une des plus connues ni même une des plus réputées du vieux Goldoni. Elle s'appelle sur l'affiche Ckiasetti e Spasseti del Camevale diVenezia (petits bruits et petits passe-temps du carnaval de Venise) dernière pièce donnée à Venise en 1761 par l'auteur, avant son départ définitif pour la France.
Dans ses Mémoires, Goldoni désigne cet ouvrage par un autre titre : Une des dernières soirées de carnaval, qu'il qualifie de plus « comédie de goût vénitien et allégorique ». Qui diable l'autre soir dans la salle de la Commenda eût jamais pu se douter qu'il s'agissait d'une allégorie ?
Zamariu, riche fabricant de soieries donne une fête à ses confrères, et y convie également un jeune homme, Anzoletto, réputé dessinateur sur étoffes. Rien déplus simple. Et cependant Goldoni veut bien nous apprendre — dans ses Mémoires toujours — que la réunion de ces honnêtes commerçants vénitiens ne signifiait pas autre chose pour le public du temps qui était dans le secret, que l'assemblée des comédiens, tandis que le dessinateur ne personnifiait rien moins que sa propre individualité. Une brodeuse française,
362 LE TnÉAÏRE EN ITALIE
Mme Gâteau, femme sur le retour, vient à Venise pour ses affaires; elle devient amoureuse du jeune Anzolelto, aimé déjà par la fille du fabricant, et veut l'emmener avec elle. Dans la comédie primitive il s'agissait d'un voyage à Paris ; dans la version actuelle il n'est question que de la Russie.
Tous les fabricants vénitiens ne veulent pas se séparer de leur dessinateur et font tout leur possible pour le retenir. Anzoletto, qui n'est nullement amoureux de la vieille et ridicule Mme Gâteau n'a en vue que le brillant engagement qu'on lui promet, et jure en vain à ses compatriotes et à sa fiancée qu'il reviendra dans deux ans.
D'où l'allusion évidente pour les habitués de la comédie qui, à la dernière représentation qui était celle de la clôture du carême de 1761, criaient à l'auteur ému jusqu'aux larmes : « Bon voyage ! Heureux retour I Ne manquez pas de revenir! »
Pauvre Goldoni ! qui ne se doutait guère qu'il quittait à jamais sa chère Venise pour aller, après des phases diverses, mourir de vieillesse et de misère à Paris en 1793, soit après un séjour de trente-deux ans.
Racontée ainsi, cette comédie ne dit pas grand' chose. Mise en scène avec un certain luxe, et jouée par des artistes habiles qui conservent
Monument élevé en L'honneur de Goldoni, à Venise. Photographie Salviati.
THÉÂTRE VÉNITIEN ET FERRUCCIO BENIM 36o
toutes les traditions de ce théâtre, c'est une autre affaire. Les petits bruits et petits passetemps du carnaval sont une suite fort amusante de tableautins vénitiens de la moitié du siècle dernier. Parmi les invités du riche marchand de soieries nous voyons dénier toutes sortes de types dont quelques-uns — tels les deux jeunes mariés qui se fâchent et se raccommodent sans cesse — ne sont pas sans quelque analogie avec les amoureux de Molière. Le rôle de la vieille brodeuse française tout entier écrit dans notre langue, est intéressant d'un bout à l'autre. La scène où Mme Gâteau avoue à la fiancée d'Anzoletto sa passion pour le jeune homme qui ne s'en doute guère, est magistralement conduite, et quelques mots soulèvent de rire tout l'auditoire :
— Et pourquoi, demande ingénument la jeune fille, n'avez-vous pas avoué cet amour à Anzoletto ?
— La pudeur, mademoiselle.
— Eh ! quoi ! s'écrie celle-ci. Vous avez eu trois maris, et vous avez encore de la pudeur !
Voilà le ton de Goldoni, qui, du reste, ne va jamais plus loin. Même dans les bluetles, c'est toujours de la bonne et franche comédie.
Toute cette intrigue, bien légère, est encore égayée par la présence d'un ouvrier convié à cette fête — celui chargé de la calandre (en italien
mangano) — et que Mme Gâteau qui ne connaît pas bien cette langue persiste à appeler « M. Mangano ». Cet ouvrier, fort spirituel, — rôle tenu par Benini, — est le boute-en-train Je la compagnie. La scène où il vient chercher Mme Gâteau pour se mettre à table et où il s'efforce à lui parler français, celle où la vieille ridicule éconduite par Anzoletto essaie de séduire le brave marchand de soieries sont de la bonne école et font rire. Et le troisième acte se termine par un riche souper fort bien réglé où l'ouvrier calandreur porte des toasts interminables et par une sorte de menuet dansé par tous les personnages de la comédie.
Je ne sais si le dénouement actuel est le primitif. Cela n'a que fort peu d'importance : Anzoletto épousera sa fiancée, Mme Gâteau aura un quatrième mari dans la personne du vieux Zamaria, et le calandreur lui-même convolera en de justes noces avec une ouvrière en soieries.
Cette pièce, je le répète, constitue un petit régal doublé d'une curiosité littéraire : elle est admirablement bien jouée et conduite par F. Benini, A. Mezzetti, Mme L. Benini Sambo, une excellente duègne (Mmc Gâteau), Mme A. Dondini Benini, une ingénue qui rappelle les beaux jours de Mme Victoria Lafontaine par sa simplicité bourgeoise et sa conscience artistique, et une soubrette très goûtée du public, Mme L. Zanon
TF1EATRE VENITIEN ET FERRUGCIO BENINI 367
Paladini, qui entre en coup de vent, débite ses rôles avec une verve, un feu extraordinaire, brûle les planches, sort de même, et semble avoir hérité, dans un genre plus sérieux, de la manière spéciale de feue Mrae Macé Montrouge. Dans notre répertoire classique, quelle Dorine cela ferait !
Tels sont les éléments de l'actuel théâtre vénitien.