CONCLUSIONS
Identité absolue de nos conclusions avec celles de Charles de Ribbe. — Singulier aveu de l’abbé Sieyès.
La conclusion générale qui se dégage de cette multitude de faits unanimement concordants a été formulée par le maître regretté chez qui le savoir étendu de l’érudit égalait la haute prob'té de l’historien.
En Provence, écrivait Ch. de Ribbe, “ moins que dans aucun autre pays, il ne fallait du temps à une individualité bien douée pour se hisser par le négoce ou l’industrie au niveau de la classe supérieure ” (1).
C’est, avec une similitude frappante, l’aboutissant de toutes nos fouilles locales sur le même sujet.
Parvenu au terme de celte longue et fastidieuse revue rétrospective, nous nous demandons si nous n’en avons pas exagéré les détails et les développements. Etait-il réellement besoin d’accumuler si grande quantité de matériaux et de preuves, au risque de fatiguer le lecteur, pour démontrer un fait d’expérience universellement reconnu, le renouvellement permanent des sociétés par en bas — le déclassement par en haut, écrivait naguère Paul Bourget ? N’y a-t-il point quelque naïveté à rappeler que l’arbre ne vit pas seulement par la cime de ses rameaux, par la respiration de ses feuilles, par la nourriture qu’il emprunte aux rayons du soleil et aux éléments de l’air, mais encore et surtout par les flots de sève qui montent inces-
(1) La Société prooençale, p. 307.
LF, TIERS ÉTAT
samment dans ses branches ? et d’où la tire-t-il sinon de l'inépuisable fécondité du sol, entretenue par la culture ?
Au surplus, pour constater le libre jeu des énergies morales ou des capacités intellectuelles au sein de notre ancien organisme, nous avons mieux que de la poussière d’archives remuée de tant de documents sans vie ni personnalité. Nous possédons le propre aveu d’un des grands ancêtres de la Révolution, le plus hautement et ie plus naturellement qualifié pour trancher le débat historique et sociologique. Et cet aveu fut glissé dans une correspondance de famille, hier encore inédite, dont le caractère tout intime n’est pas pour en diminuer la sincérité.
L’abbé Sieyès — car c’est lui, ô ironie — déplorait un jour la destinée manquée d’un père, simple commis du fisc à Fréjus, malgré de rares aptitudes, et il lui appliquait presque, en la renversant, la formule célèbre qui, neuf ans après, devait le révéler lui-même et faire en quelque sorte sa fortune politique.
Emprisonné dans le bourg natal, qu’êtes-vous, lui écrivait-il ?
Rien.
Sur un plus grand théâtre au contraire, où vous auriez utilisé vos belles facultés, qu’auriez-vous pu devenir?
“ 'Fout ce que vous auriez voulu ” (1).
11 estimait donc, le célèbre réformateur politique, que la compression du régime du privilège, si forte fùt-elle, était impuissante, au point de vue social, à empêcher l’éclosion du mérite qui, sous ses diverses formes, parvenait quand même à percer et à se faire jour, dans certaines conditions favorables !
Aurions-nous pu rêver, pour la confirmation de nos modestes recherches, parole plus souverainement décisive, l’aide toute puissante d’une plus précieuse et plus illustre collaboration ?
'1 Lettre du l«r octobre 1780 ; Octave Teissier, La jeunesse de l'abbé Sieyès, 23.