‹ Le tiers état à DraguignanChapitre 106 sur 198 · II · texte numérisé non relu

II

C’est sous le second empire seulement que commencèrent à tomber chez nous les barrières des classes. Les différences si tranchées qui n’avaient pas cessé de distinguer celles-ci, comme avant la Révolution et dont l’origine était la différence de fortune, s’atténuèrent de plus en plus, à cette époque d’exceptionnelle prospérité, par le progrès du bien-être général. Le sort matériel du travailleur s’améliora sensiblement, et ses habitudes, ses manières, son costume même s’en ressentirent. Il cessa d’être, sous tous ces rapports, aussi dissemblable du bourgeois, lequel de son côté, vit diminuer son ancienne supériorité. Le rapprochement s’opéra autant par l’expansion légitime de l’un que par l’amoindrissement de l’autre, la hausse des salaires n'enrichissant une classe qu’aux dépens d’une autre. Ce que le moyen âge avait fait pour l’émancipation du prolétaire par la distribution gratuite de terres incultes, le développement de l’industrie le réalisa par la multiplication du travail, producteur de richesse. Bien plus efficacement que les réformes politiques, l’accroissement et une plus grande diffusion de la fortune nationale contribuèrent au nivèlement des rangs décrété depuis un demi-siècle et n’existant toujours que sur le papier. Une fois encore les forces naturelles se montrèrent supérieures aux combinaisons humaines en sagacité et en

puissance : elles furent ingénieusement et pacifiquement créatrices d’égalité, de justice, de bonheur social.

En 1457-1480, le bouvier recevait à la bastide de Gardane, appartenant au roi René, de 24 à 30 florins par an (Le Roi René. . . par i’abbé M. Chaillan, 75-101).

Seulement la valeur du florin avait considérablement baissé.

La coutume, attestée dans les comptes d’exploitation de la baslide de Gardane par le roi René, serait en faveur de l’affirmative. Les frais de nourriture absorbaient généralement les 2/3 du salaire en argent. Exemple : un homme de peine gagnant 1 gros 1/2 consommait 1 gros (abbé M. Chaillan, Le roi René , passim).

Il lui restait donc un tiers pour toutes ses autres dépenses. Cet excédant est incontestablement bien supérieur aujourd’hui. Mais de combien le chiffre de çes dépenses ne l’est-il pas aussi V

Voici quelques taux de salaires fournis par la riche documentation du même précieux travail :

Maçon (?), 1 gros 1/4 « en faisant la vide »

» 1 gros pour « la vide » .

Homme de peine, 1 gros 1/2 « et la vide ».

Bouvier labourant.

24 fl.

ou

30 par an

Bouvatier (qui garde),

Bovateron,

Porcher,

Grands pâtres,

tous nourris et habillés de la cape.

Vacher,

18 fl .

Garçon, garde des veaux,

Femme, garde des oies,

Jardinier pour jardins,

tous nourris.

Concierge et sa femme,

60 fl .

nourris.

Moissonneurs, 3 gros par jour ou 3 gros 1/2. . . .

Pour faire les gerbiers et venter.

nourris.

Lieuse de gerbes,

La nourriture d’un homme payé

1 gros 1/2 par

jour coûte 1 gros .

Celle des moissonneurs, grands buveurs, 1 gros

Faucheur, 5 gros . . .

Lieur, 3 » .

Nourriture, 1 gros 1/2.

Archivaire, 6 gros par jour . .

avec valet et 2 chevaux . .

Taille de la vigne, 2 gros 1/2 .

ou 1 gros 1/2 et 1 gros de nourriture Binage, 1 gros et 1 gros de nourriture

Vendangeuses, l gros et 1 sou de nourriture

Gages des bergers

4 mois, 6 florins 8 gros .

» 10 » 6 gros

Bouvier,

L’année,

L’année,

» *par mois .

Porchers

24 florins ou 23. . . .

13 » (adjoint)

19 ». id.

Jardiniers

25 florins .

Servante

12 florins* .

On peut se rendre compte ci-dessus, par la comparaison, de l’élévation des salaires des moissonneurs et faucheurs.

Tandis que l’homme de peine recevait 1 gros 1/2, iis touchaient, eux, les premiers, 3 gros et 3 gros 1/2 ; les seconds, jusqu’à 5 gros.

Et leur nourriture coûtait bien davantage, celle des moissonneurs surtout ! car “ ils beuvent à la grand’mesure et puis y tournent ” (Le roi René , 93 n.).

Nous relevons dans le même cartulaire d’Etienne Bafelis, mais sans indication de la contenance, des terres valant 80, 70, 35, 32, 31, 15 florins. Le prix le plus haut est atteint par un pré à Morgay, vendu 130 florins. Des jardins à la Riaille, arrosables très vraisemblablement, l’un planté d’un noyer, ne sont qu’à 30 et 20 florins (ihid. id., passim).

« En somme, écrivait naguère M. Gabriel Hanotaux,les annales [de la P' rance] ne sont qu’une longue élaboration d’une réforme

constante dont les manifestations- les plus efficaces ont été, sous l’ancien régime, l'accession de tous à la propriété immobilière et, sous le régime moderne, la dispersion infinie de la fortune mobilière. Le Français d’autrefois arrache le lopin de terre à la rapacité féodale et à la mainmorte stérile. Le Français d’aujourd’hui gonfle le bas de laine. Mais, en tout temps, le vœu national a été que tous les Français jusqu’aux plus malheureux profitent de ces transformations. » (Entre Français, 1er article du Journal , 23 novembre 1908).

On nous permettra une double réserve qui ne change rien d’ailleurs aux généreuses conclusions de l’éminent historien.

Dans nos villes libres, le paysan n’avait pas à lutter contre la rapacité féodale.

Quant à la mainmorte, voici, sur les conditions où elle s’était dépouilllée de ses biens, quelques chiffres qui se passent de commentaires.

Au XIIIe siècle, l’abbaye de la Manarre d’Hyères avait concédé à Draguignan une série de lots de terrains à bâtir, supérieurs dès lors comme valeur vénale, le long de la principale avenue de la ville, rue Droite [de Trans], moyennant un cens annuel variant entre un et douze deniers. Nous n’en connaissons qu’un, de surface double sans doute, qui fut frappé de deux sous de redevance.

Tout l’enclos de notre ancien Evêché, rue Nationale, de près d’un hectare, terrain d’alluvion de première qualité, arrosable, situé aux portes de la vieille ville, rapportait à la Révolution à son ancien propriétaire, l’ordre de Malte, comme revenu annuel, la somme de. . . quinze sous 8 deniers (cf. Les rues de Draguignan, Le Var, 20 juin 1897).

Pour permettre de comparer le prix de la terre avec celui des denrées, voici quelques prix-courants de marchandises pratiqués aux XIVe, XVe et XVIe siècles.

La charge de blé (1601.)

La livre d’huile

La coupe de vin (id.

1340-1358, de 16 à 48 s.

La coupe (32 1.)

13/4, 64 S. prix excepüonncl

1440, 40 et 44 s.

1545, 9 flor. 2 s.

C’est le cas notamment de Poncet et Ennemon Laurens, père et fils, l’un frère de Pierre Ier de Laurens, receveur particulier, l’autre cousin germain de Pierre II de Laurens, marquis de Sl-Martin, conseiller au Parlement (voir la généalogie). Dans tous leurs actes ils se qualifient invariablement de marchands. Mais un jour ils sont dénommés au palais par un tiers et redeviennent, l'un et l’autre, des “ tailheurs ” d’habits (1609) (arch. déples, B. 410, f° 568).

Pour peu que l’on soit familiarisé avec les anciennes formes de rédaction on connaît ces exagérations coutumières de style

(1) Prix excessif, conséquence probable de mauvaises récoltes exceptionnelles. Le 25 juin 1371 notamment on constataitau conseil de ville que, de mémoire d’homme, la production des vignes du territoire n’avait été si nulle, (arch c1,s, RB. 4, P 25).

auxquelles il convient d’appliquer le coefficient de réduction. Chez les notaires, le désir naturel de flatter certains clients fait qu’ils haussent facilement d’un cran leur situation sociale. Quand ce sont des notaires de village ayant affaire à une personnalité de la ville voisine — du chef-lieu — ils ne se contentent pas toujours d’un simple cran. . .

Le 10 février 1624, Augustin Guisol, couturier, épouse la fille de feu Gaspard de la Rouere, avocat (nre Maynard, f° 524 v°).

A l’audience du Sénéchal du 27 novembre 1556, noble Pierre Maiffre, écuyer, coseigneur de Mauvans, nous est dévoilé par son adversaire comme “ cousturier, faisant encore le mestier ” (arch, déples, B. 265, f° 683 v°).

Dans la seconde moitié du XVIe siècle, la fille de l’avocat Mayenc et d’une Vintimille est mariée avec le couturier Lautier (acte de sommation du 2 mars 1598, nre Michaelis, f° 104 v').

En 1572, Antoine Martin, procureur, épouse la fille du couturier Simon (arch. déples, B. 402, f° 524).

“ Un gentilhomme provençal, mort depuis peu d’années, raconte Camille Arnaud, disait qu’un jour en voyage il rencontra un muletier dont le mulet portait sur son bât les armoiries de sa famille. Surpris de ce fait et voulant en savoir le pourquoi et le comment, le gentilhomme arrêta le muletier, l’interrogea et se convainquit que les prétentions nobiliaires qu’il affichait n’étaient point dépourvues de fondement. Ce modeste paysan était un rejeton d’une de nos plus vieilles souches provençales. Il le

savait, mais d’autres ont perdu la mémoire de leur origine. Tant mieux pour eux ! ils n’ont pas de regrets ” (Camille Arnaud, Hist. de la oiguerie de Forcalquier, I, 126).

En 1553, la ville d’Aups concède à un habitant la faculté de construire un moulin “ à rusque ”, moyennant 200 florins de subvention communale, dont la moitié avancée par des “ sabatiers”. Ces prétendus savetiers fabriquaient au moins leur cuir (arch. cles, BB. 3, f° 162).

A Marseille on distinguait le curatier , corroyeur, donnant le dernier apprêt au cuir fabriqué par le tanneur, et le blanquier préparant les peaux blanches, ou mégissier. Ces industries eurent au moyen âge une grande importance et furent la source de la fortune de plusieurs familles (Aug. Fabre, Les Rues de Marseille, II, 396, etc.).

Le 9 mai 1630 Grégoire Garnier, notaire à Bargemon, met son fils en apprentissage chez Jean Juberl, “ sabaterius ” à Draguignan ( primum sumpturn de Jean Dauphin, nre, f° 49).

Barthélemy Clérian, notaire à Draguignan, décédé avant le 3 janvier 1558, a laissé pour héritiers bénéficiaires pouvre enfant ” Claude, mineur, et Antoine, cordonnier à Cogolin (arch. déples, B., justice royale de Draguignan ; causes, audience du 3 janvier 1558, f° 191).

Contrat de mariage du 14 décembre 1590 entre Bertrand Gavot, maître cordonnier de Barjols, et Marguerite Raynaud, fille de feu Jean, docteur en médecine en son vivant (arch. dép!es, E. 1105, f° 105).

Jacques Durand, cordonnier à Draguignan, a épousé Margue ri Le Roux, fille de feu Jacques, notaire en son vivant (acte de partage du 5 septembre 1608, nre Maynard, f° 538 v°).

14 janvier 1553, contrat de mariage entre Antoine Pierrugues, cordonnier à Draguignan, et Marguerite “ Textoresse ”, fille de feu noble Jean, licencié en droit, sœur de Boniface Textoris, (nre Chabaud, f° 11).

25 janvier 1622, contrat de mariage entre Honoré Léget, maître cordonnier de Callian, et Jeanne de Solliers, fille d’Antoine, notaire à S^Vallier (Alpes-Mmes) (arch. dépIes, B, 414, f° 1272).

En 1659, Melchior Giraud, cordonnier de Flayosc, se dit neveu et procureur de César de Pontevès, prêtre, prieur de Ste- Catherine et de Reynier près d'Ampus (acte du 25 avril, nre Pierrugues, p. 122).

“ Ainsi cognoy-je, dit-il, un courdonier, qui est de l’une des plus nobles et anciennes races de ceste province, lequel ayant tout de neuf dégénéré, .. dans quarante ou cinquante ans pour le plus, n’en sera plus recognu, ains sera rejetté, comme un corps mort, un rameau estranger et adultéré et comme un roturier abject . . .

“ En la mesme façon qu’après un laps de temps, par advanture, quelqu’un des nepveux de ce courdonier... reprendra cest ancien lustre,... pour, avec lettres de restitution, se rejoindre à la première noblesse de ses ancestres. Telle chose est advenue au courdonier, lequel, ayant gaigné la place de Roquebrune et jetlé les instruments de sédentaire à vau l’eau, a regaigné son ancien timbre et l’heritage de ses peres par un souverain et très

juste arrest du sacré sénat [le Parlement], de ceste province ” (Hist. et chron. de Proo., 302 et 303).

Quelques exemples : en 1540 Antoine Cavalier, dit Fabre, qualifié de noble, est rentier des revenus de la Commanderie de Comps à Draguignan (acte du 6 mars, nre Palayoni, f° 303).

En 1616, le maître maçon d’Aix, adjudicataire de la construction de nos barris (section de l’Esplanade), s’associe des genlilhommes et des notables, parmi lesquels un capitaine (acte du 16 janvier, n1'6 Arnoux, f° 67).

Sous Louis XIII et Louis XIV, nos fiers d’Authier du Collet, père et fils, encore des gentilshommes, le premier avocat, quand ils ne se battent pas en duel, font métier de fermiers, d’éleveurs et marchands de bestiaux, fournisseurs de viande de boucherie à Toulon et de bois de construction probablement à l’arsenal des galères de Marseille (cf. Les rues de Draguignan. , journal Le Var, 24 mars et 7 avril 1907).

En 1651, Honoré de Rafelis, écuyer, passe un contrat avec Etienne Mossony, Antoine Laurens, bourgeois, et Louis Dhéran, marchand, pour l’exploitation des moulins à farine communaux, dont il a rapporté l’adjudication (acte du 22 février, nre Pascal, f° 165). Les mémoires du temps attribuent la fortune des Raimondis d’Allons au gain réalisé par Jean, bourgeois, père du lieutenant général de la Sénéchaussée, sous Louis XIV, dans le recouvrement d’arrérages d’impositions des diverses communes dont, il s’était chargé à forfait, à de bonnes conditions (1).

(1) Notes généalogiques sur la famille Raimondis déjà citées.

Le travail n’a pas cessé d’être la loi générale de la société comme au moyen âge, avec une tendance nouvelle pourtant à se reposer dans le loisir et les honneurs, après avoir amassé. Quelques années avant la Révolution (1776), on voit encore le fils de Joseph Pautrier, bourgeois, conduire lui-même le troupeau de menu bétail de son père, le long des remparts de la ville (1).

Tous ces laborieux, quelques-uns gentilshommes, d’autres en passe de le devenir, seraient un peu surpris d’apprendre, de nos jours, de la bouche d’un des maîtres les plus incontestés de la science historique qu’à leur époque, « le travail était flétri comme une tare » (2). C’est d'un autre pays sans doute qu’on a entendu parler, ne manqueraient-ils, pas d’objecter ! Et rien ne serait plus exact, à un certain point de vue.

L’opposition entre les deux France, la France de Versailles ou de Paris et celle de la Province, entre ce que nous appellerons plus bas, la grande histoire et la petite, n’éclata jamais, aussi flagrante, que dans la contradiction de témoignages également authentiques et probants, puisés seulement à des sources différentes.

Qu’y avait-il vraiment de commun entre la mentalité de la cour du Roi-Soleil et celle de nos populations de paysans et de petits bourgeois, ceux-ci issus comme eux de la terre ?

Est-il certain que déjà au XIVe siècle nos Gibelin, notaires, et

(1) Arch. dép'es, B. 1912.

(2) M. Lavisse, directeur de l’école normale supérieure “L’histoire, à l’ècolc ”, discours prononcé aux écoles communales du Nouvion-en- Thiérache, le 15 août 1904.

Gibelin, tailleurs d’habits, propriétaires presque côte à côte dans notre rue Droite [rue de Trans], ne sortaient pas d’un même tronc (cf. acte de reconnaissance du 15 mai 1410, arch. hospital. B 1, f° 9 v°, et acte du 5 mars 1416, nre Guille-Dauphin, P 71, et v") ?

Dans tous les cas, au XVe, Geoffroy Borrely, fils d’Antoine, notaire aussi à Draguignan, est mis bonnement en apprentissage chez un “ capellier ” de Seyne (8S<?S-Alpes) et, en 1640, Sébastien Blanc, fils de feu Jean, notaire de Barjols, chez un cordonnier (contrat du 4 juillet 1579, nre Palayoni, f° 294 v° et sommation du 29 septembre 1640, nre Marc Montaud, à Barjols, f° 466 ; arch. déples, E, 1247).

Le 27 janvier 1769, Jean -Joseph Guérin, notaire à Gars (arrondissement de Grasse, Alpes-Maritimes) “loue les œuvres licites et manuelles ” de son neveu, Pierre-Joseph Guérin, fils de son frère feu Jean-Baptiste, en son vivant notaire et coseigneur de Gars, à Melchior Latil, marchand orfèvre à Draguignan, pour lui apprendre son état (nre Giboin, f° 818).

Dans les villages, les notaires prenaient à bail des terres qu’ils exploitaient eux-mêmes. A l’audience du Sénéchal du 11 mars 1575, Pierre Salomon, notaire à Figanières, déclare sous serment “ qui labora seulement ” en 1572 la terre de .Jean- Baptiste de Pontevès-Bargème, affermée par lui de ce gentilhomme (arch. déples, B. 275, f° 70 vu).

En 1773, le fils d’un notaire d’Auribeau était à Draguignan au service de la comtesse d’Alais (ibid. id. id., procédures^.

L’éminent historien des Mirabeau a constaté, jusqu’au grand orateur inclusivement, cette obsession héréditaire dans l’illustre

famille, sortie elle aussi, si nous avons bonne mémoire, de l'obscurité d’une boutique. Chacun connaît les ingénieuses et assez puériles supercheries généalogiques du marquis de Mirabeau, le père, pour essayer de rattacher les bas-alpins Riquet, ses ancêtres du village de Seyne, aux Arrigheti, de Florence, Guelfes ou Gibelins, on n’a jamais pu le savoir.

u II nous a paru intéressant, dit Louis de Loménie, de montrer comment, sous l’ancien régime, se produisaient, se développaient et se consolidaient dans une famille ces prétentions que Mirabeau appelle les jeux de la vanité humaine, tout en s’y livrant avec plus d’abandon qu’aucun de ses devanciers; prétentions éternelles, car elles se retrouvent dans notre société égalitaire avec des variantes que les pages qui précèdent permettront peut-être de distinguer plus aisément” {Les Mirabeau, I. 74).

Roquebrune distançait Maillane, où, dit M. Victor Lieulaud dans sa savoureuse monographie historique Le Poil, “ trentedeux paysans partageaient fraternellement avec les illustres Porcelets la seigneurie du lieu”... Quant à Thoard, Riez “ et tant d’autres localités,... les seigneurs [y] étaient tellement nombreux que nul ne pourra jamais arriver à les dénombrer sûrement”. Dans “ d’autres même,... à peu près tout le monde était seigneur et noble, comme à Clumanc, la Bréole, Fontienne, Beaumont, Montfuron, Aubenas, Caderousse, Briansonnet, etc. ”... ( Arrêts de Boniface, III, 423) (p. 3).

Le 28 juin 1667, Pierre Pasquet, bourgeois, fils de feu Pierre, se présente devant le notaire Rey et donne mandat à un procu-

reur au Parlement d’ “ aller dans le greffe et par devant les seigneurs commissaires establis par Sa Majesté en la ville d’Aix, declairer comme led. sieur se despart de la qualité d’escuyer qu’il peut avoir prinze et qu’on peut luy avoir donnée dans les actes et contrats que peut avoir faicts et qu’il n’enthend point en aulcune façon et maniéré... jouir de lad. quallitté, et ensuite payer de l’argent quy... a esté envoyé par led. sieur [Pasquet], la somme de cinquante livres et autres droitz réglés par la déclaration de Sa Majesté contre ceux qui se despartiront de leur qualitté ” (f° 514 v°).

Quiconque a un peu feuilleté les documents d’archives, livres terriers, minutes notariales, recueils d’actes insinués, a pu constater les nombreuses traces de ces surcharges, additions et suppressions. Seulement on n’y mettait point tant de façons et les falsifications étaient plutôt grossières. Nous avons déjà dit que le mot importun de cordonnier avait dû subir parfois une sorte de ressemelage très reconnaissable. Lorsqu’il est besoin de compléter le texte, on n’opère pas avec beaucoup plus de raffinement. La qualité fatidique — écuyer ou noble par exemple — est hardiment insérée dans l’interligne, d’une autre plume et d’une autre encre, de manière à frapper les regards et éveiller les soupçons des moins sagaces.

D’autres fois, ce n’est pas seulement une expression qui est altérée ou introduite frauduleusement. L’acte tout entier y passe et est remplacé par un nouveau, rédigé à plaisir, quitte à retranscrire d’un bout à l’autre tout le cahier du registre où il

est couché (l). Ce que l’on prend de libertés avec la vérité généalogique, dans la rédaction rétrospective de ces fantaisistes contrats, échappant par leur prétendue ancienneté à tout contrôle de la part des contemporains de leur fabrication, Dieu seul et les notaires le savent ! On marie ensemble des personnes n’ayant vraisemblablement jamais éprouvé la velléité d’une inclination réciproque, ne s’étant même oncques connues, si tant est qu’elles aient existé; on donne aux enfants des pères imaginaires, sans égard à la réputation de la mère, gratuitement et calomnieusement outragée. Ne ressuscite-t-on pas les morts? Nous avons la preuve du moins qu’on ne se gêne pas pour devancer la naissance des vivants de plus d’un quart de siècle, afin de les faire intervenir et sans doute aussi signer dans les actes, lorsque leurs nourrices ne sont peut-être pas encore de ce monde.

Cette énormité invraisemblable peut se voir dans le texte du codicille de noble Pierre de Raimondis d’Eoulx, de Draguignan du 10 octobre 1535, passé en présence de divers témoins parmi lesquels noble Esprit Fouque, seigneur de la Garde, né en 1565 (trente ans après). (Papiers de la famille Raimondis ; communication de feu O. de Canlilhon de Lacouture).

Cet acte avait été impudemment fabriqué aux fins de rattacher les Raimondis - Mengarde, marchands de Draguignan, aux Raimond, seigneurs d’Eoulx. N’empêche que l’expédition, dûment collationnée et authentiquée par le notaire Giboin, fut acceptée, les yeux fermés, par les commissaires à la vérification des

(1) Exemple le cahier intercalé du f° 917 au f° 922 dans le registre des insinuations du greffe de la Sénéchaussée de Draguignan pour transcrire un contrat de mariage falsifié (arch. déplK, B. 404,) ; (cf. également la généalogie Laurens).

titres et servit de base au jugement de noblesse (Artefeuil, II, 228). Depuis, toutes les généalogies des Raimondis reposent sur ce faux.

Cf. Les recherches de noblesse en Provence sous Louis XIV et Louis XV. , par le baron du Roure, publiées au moment où nous corrigeons ces épreuves.

C’est la très instructive et piquante révélation par les nombreux documents ayant passé entre les savantes mains d’un de nos plus compétents et plus laborieux généalogistes, des moyens, nous allions dire des trucs employés jusqu’à l’abus pour acquérir la noblesse authentique. Touchant la valeur de la qualification de noble décernée même à des tenancières des maisons les moins nobles; l’inanité de certaines preuves de noblesse fabriquées à coups de grattoir et acceptées avec un aveuglement ou une complaisance frisant également le scandale ; les marchandages des traitants avec les faussaires, marchandages non moins éhontés que les maquillages des textes ; la piètre opinion de Ch. -René d’Hozier sur les travaux, encore journellement invoqués, des abbé Robert et des Meynier, etc., la lumière n’a jamais été plus complète, plus désillusionnante la démonstration. Cette substantielle brochure, qui est un précieux service rendu à la vérité historique, se termine par une liste aussi très édifiante de 1250 noms environ d’usurpateurs prudents n’ayant pas attendu d’être battus pour payer l’amende.

On connaît l’opinion de Ste-Beuve sur cette œuvre qu’il met à côté des écrits de Mallet du Pan. “ La description, dit-il, que donne l’auteur, de l’ancien gouvernement... est des plus fidèles...

Il parle. . . de la noblesse, du tiers état. . avec une justesse et une précision qui me font considérer cet ouvrage comme la meilleure production de M. de Meilhan après ses Considérations sur l’esprit et les mœurs ” (Causeries du Lundi, X, 97).

Ces livres terriers, très régulièrement et impartialement dressés par des experts d’ordinaire étrangers à la localité, étaient discutés ensuite librement par les intéressés, et susceptibles même de recours devant la justice. Grâce à eux, la taille en Provence, réelle et non personnelle, n’avait rien de commun avec la taille royale des pays d’élection dont la légendaire impopularité, si souvent évoquée, n’a pas d’écho dans notre histoire et ne devrait pas en trouver dans nos récriminations contre le passé. Elle était levée sans distinction de rang ni de qualité, aussi équitablement que possible, au marc le franc de la valeur de toutes les possessions, les privilégiées seules exceptées là où il s’en trouvait. Le système moderne des quatre contributions peut entraîner plus de paperasserie, un luxe de personnel autrement coûteux (un simple commis suffisait dans chaque viguerie, à toutes les opérations, la perception s’effectuant dans chaque communauté par le trésorier communal); il ne donne pas de résultats plus satisfaisants. On crierait au paradoxe si nous ajoutions que l’impôt direct était bien plus exactement proportionné qu’aujourd’hui à la réalité des ressources du contribuable, et cependant rien ne serait plus mathématiquement vrai.

La fortune étant alors en majeure partie, pour ne pas dire exclusivement, assise au soleil, la dissimuler était chose impossible et chacun se trouvait frappé par le fait selon le véritable

chiffre de ses revenus. Nos simplistes aïeux avaient trouvé, sans avoir eu la peine de la chercher, la solution, devenue si laborieuse.

Au contraire, le grand développement de la fortune mobilière a créé de nos jours une nouvelle et très importante matière imposable, mais très difficile à imposer et qui glisse souvent entre les mains du fisc, naturellement exaspéré. Il en résulte cette assez bizarre conséquence que, sous un régime démocratique, nous souffrons d’inégalités dans la distribution des charges que l’ancien régime ne connut pas, s’il en connut d’autres. Encore une faillite de nos théories politiques ou administratives causée par les surprises des transformations économiques incessantes ! Nous avions la conviction d’avoir détruit à jamais tous les privilèges et nous n’avions rien épargné pour cela. Or voilà qu’a surgi une nouvelle classe de contribuables, jouissant d’exemptions partielles ou totales qui n’ont pas même pour excuse, celles-là, un semblant de service public; et ces privilégiés du coupon, autrement nombreux que jadis ceux du premier et du second ordre, ont été jusqu’ici et paraissent encore à beaucoup devoir rester intangibles. On va resserrer, il est vrai, encore davantage les mailles des lois fiscales ; mais réussira-ton à retenir ce qui est par essence la fluidité même, et ne sera-t-on pas condamné à refaire et à repriser éternellement ce filet de Pénélope ?

En revanche, les impôts indirects étaient autrefois établis un peu aveuglément. Nous ne parlons pas de la gabelle, l’odieuse gabelle, écrasante pour l’agriculture, mais du piquet, octroi sur la farine ou mieux sur la faim et la misère.

Ces erreurs d’une flagrante injustice n’ont pas toutes disparu

de nos modernes taxes locales de consommation. Encore au XX® siècle quelques-unes de celles-ci présentent de singulières anomalies. Ainsi le paysan provençal, obligé par son pénible labeur d’absorber une quantité de vin double au moins de celle du citadin, se trouve payer deux fois le droit de celui-ci. Ce n’est pas tout. Tandis qu’il est frappé plus fort parce que ses besoins sont plus grands — au mépris de toute équité — il peut contempler, sur les bancs des cafés, le bourgeois et l’oisif sirotant — eux uniquement pour le plaisir — un moka sirupeux, religieusement respecté par les tarifs d’octroi, quoique ou parce que boisson de luxe.

Ce chiffre élevé, hors de toute proportion avec celui de la population, descendue, nous l’avons vu, à 3500, indique de toute évidence des inscriptions successives et non simultanées. En d’autres termes, c’est le total des cotes qui furent couchées sur le cadastre pendant toute la durée de son service, qui fut d’environ 70 ans et plus.

La valeur du document reste entière pour l’usage que nous en faisons, à savoir de prouver que les plus forts contribuables étaient loin d’être des gentilshommes, tout au moins des gentilshommes de race.

Elle n’était pas dans un état plus prospère et pour des raisons identiques, en certaines localités du voisinage. Il faut entendre I admones’ations aussi vives que paternelles, adressées par

l’excellent et distingué seigneur de la Motte, le 26 septembre

1631, à ses indolents vassaux ! Ceux-là n’entretiennent rien, ni les chemins publics, ni les conduites de leur belle source, ni leurs propres clôtures ; ils dévastent à plaisir leurs richesses forestières ; leurs biens, ils les cultivent très imparfaitement ; leur “ bon terroyr ”, ils le laissent “ la plus part jacent [en jachère] Ce n’est partout que “ neglig[e]ance, nonchalance ”, “ paresse ” (cf. Un ami et correspondant de Malherbe, p. 50).

Les ancêtres, lorsqu’ils se plaignaient de la misère des temps, ce qui était assez l’habitude, avaient-ils toujours commencé par faire leur examen de conscience ?

Encore de nos jours, le paysan varois tire-t il tout le parti qu’il pourrait, avec quelques efforts de plus, des ressources naturelles dont il dispose et des avantages d’un climat privilégié ? Ainsi, tandis que partout ailleurs dans le Midi, les eaux d’irrigation sont si ardemment disputées, on ne prend même pas la peine de les utiliser dans telle localité du département que nous pourrions citer, au sol pourtant plutôt aride et improductif. Il faudrait pour cela transformer les terres, changer le genre de culture, déranger en un mot, au prix d’un peu plus de travail, de vieilles et chères habitudes. Plutôt que de bouleverser à ce point sa quiète existence, le paysan préférerait, nous disait le maire de ce chef-lieu de canton, se débarrasser de sa concession s’il trouvait acquéreur.

Nous possédons les statuts de la corporation de nos tailleurs d’habits, alors sous le vocable de Sl-Claude en 1471. Ils défendent aux valets et compagnons de se charger d’aucun ouvrage sans la permission des maîtres ; mais on n’y trouve aucune

disposition leur interdisant de s’établir (arch. déples des Bes-du- Rhône, B. 1390, f° 666 v°).

De même, le règlement de 1671 en soumettant les garçons qui ouvriront boutique à une taxe envers la confrérie de 30 sous, avec exemption en faveur des fils de maîtres, leur reconnaît par là même à tous indistinctement le droit de devenir patrons (arch. dépIes, B., Justice royale, procédures. 1671).

Avant 1790 le territoire de Draguignan, aussi bien dans la partie bâtie que dans la campagne, offrait sur certains points l’aspect d’une véritable mosaïque par la multiplicité des seigneuries dont relevaient encore un assez grand nombre d’héritages. C’étaient autant de démembrements de très anciens domaines ecclésiastiques ou laïques, fractionnés à l’infini par la distribution en lots concédés à bail emphythéotique. Ce système, également avantageux aux deux parties à l’origine, avait fini par tourner au bénéfice exclusif du concessionnaire. Celui-ci avait pour lui toutes les chances favorables : l’ignorance ou l’incurie des héritiers du concédant, la perte des titres et enfin l’avilissement considérable et fatal de la monnaie qui avait réduit les cens à des valeurs absolument dérisoires (cf. note XVII). Ce fut là une des principales sources de la prospérité du tiers étal, un des grands facteurs de l’émancipation des classes laborieuses à partir du moyen âge. De qui les possesseurs des maisons, même les mieux situées ou des fonds les plus riches, tenaient-ils le sol de leur demeure ou de leurs champs, sinon de concessions seigneuriales ? Ici encore, par la libre concurrence des forces naturelles, le travailleur s’en-

richit de tout ce dont s’appauvrissait l’inactivité du possédant, lequel devait finir par être dépouillé.

Un érudit très distingué, ancien procureur général près la cour d’appel d’Aix, a suivi minutieusement et décrit avec l’autorité de son savoir la gradation successive des familles de boutiquiers ayant réussi à amasser un pécule. Qu’on nous permette de reproduire cette petite peinture très saisissante.

“ Quand un marchand, écrit-il, s’était enrichi par le commerce, son plus vif désir, son ambition la plus opiniâtre était de faire pourvoir son fils de l’un de ces offices [de judicature] enviés et de l’introduire ainsi par une porte dérobée, quoique largement ouverte, dans le corps des privilégiés... Le bien-être, la fortune n’étaient pour la plupart des aïeux de condition moyenne qu’un but indirect et presque secondaire, un moyen ; le principal objectif, c’était l’accession à la noblesse. ..; le tabellion ou le procureur rêvait de faire de son fils un avocat, l’avocat un juge ou un maître aux Comptes, un conseiller ou un avocat général au Parlement. Après deux générations, le descendant d’un officier de cour souveraine était noble ; après cent années il était gentilhomme de race, et prenait rang... dans les états provinciaux, au milieu des représentants des plus vieilles et plus illustres familles. Et pourtant son bisaïeul n’avait été qu’un obscur négociant, un petit praticien, un humble homme de loi, un bourgeois, quelqufois même — cela s’est vu souvent — un fils de serf, un affranchi” (Henri Beaune, La noblesse bourgeoise, p. 121).

Ces observations ont été suggérées sans doute par l’histoire de

notre vieille bourgeoisie provençale ? Point du tout. Elles s’appliquent à la Bourgogne et ont été tirées des archives des anciennes cours souveraines de cette province.

Sans commentaire !

“ Je m’esmerveille, écrivait Bernard Palissy, d’un tas de fols laboureurs qui soudain qu’ils ont un peu de bien, gagné avec grand labeur en leur jeunesse, auront honte après de faire leurs enfants de leur estât de labourage, ains les feront du premier jour plus grands. qu’eux-mesmes, les faisant communément de la pratique [procureurs]. Et ce que le pauvre homme aura gagné à grand’peine et labeur, il en despensera une grande partie à faire son fils Monsieur, lequel Monsieur aura encore honte de se trouver en compagnie de son père”... (Œuvres complètes de Bernard Palisstj , édit, de P. A. Gap., p. 90j.

Nous empruntons ce témoignage si topique, qui semble écrit tout exprès pour justifier nos assertions, à une excellente esquisse, La vie de village en Provence au temps du roi René, par Charles de Ribbe (1889). Il n’est pas une des questions effleurées dans notre essai que l’historien autorisé de la société provençale n’ait éclairée de son savoir puisé aux meilleures sources des archives ou des publications spéciales. Sur la vie des cités et la vie agricole, les coutumes domestiques, les salaires, les actes d’habitation, l’égalité des conditions dans le village au moyen âge, l’absence de bourgeoisie, la simplicité des moeurs, le morcellement prodigieux de la terre (à Rognes, Bouches-du-Rhône, sept chefs de maison seulement ne possèdent pas, sur 54), les liens de famille et de compérage, l’affranchissement des droits féodaux par les transactions entre les communautés provençales et leurs seigneurs, l’étonnante con-

sultation fournie par les villages en 1789, etc., la documentation est aussi riche qu’absolument convaincante.

Nous devrions humblement nous accuser d’imitation, sinon de plagiat, si nous n’étions arrivé à l’identité des conclusions en suivant une voie distincte, voie secondaire puisque c’est celle de l’histoire d’une petite ville, ce qui prouve une fois de plus que tout chemin mène à Rome. Notre conviction a pu être fortifiée par les travaux d’autrui ; elle s’est formée d’abord, indépendamment de toute influence extérieure, sur les seuls documents originaux à notre disposition.

Qu’on ne nous oppose pas, de grâce, la répugnance des anciennes familles â se mésallier ! Leurs annales sont pleines de ces mélanges hybrides qui font frémir nos instincts... égalitaires. N’étaient-ce pas des emprunts de vitalité nécessaires, par lesquels se reconstituaient les races épuisées financièrement dans une trop longue et ruineuse inaction ? Il faut de temps en temps du fumier sur les meilleures terres, disait en sa judicieuse impertinence la hautaine Mme de Grignan, pour excuser le mariage de son fils avec la fille d’un fermier général.

“ Dans cette vieille France pourtant que vous défendez contre la nouvelle, s’écrie Landri dans l'Emigré, les classes se pénétraient et justement par des mariages. La fille de Colbert était duchesse, la fille de M. de Mesmes, duchesse, la fille de Gilles de Ruelland, duchesse. Et le père de Colbert était drapier, le père de M. de Mesmes, paysan, Gilles Ruelland avait été charretier” (Paul Bourget, l'Emigré, acte 1er, scène VIII).

Signalons, au hasard, un des cas innombrables de ce mélange de conditions dans la même famille et à une même époque. Le 4 avril 1654, Antoine Mallet, prêtre de Barjols, exhérède par codicille son neveu, Jean Gravagne, avocat, et maintient l’institution d’héritier en faveur de François Tros, coutelier, et Jeanne Tros, épouse d’Antoine Clermond, tisserand de Barjols, ses neveu et nièce (arch. dépIes, E. 1200, f° 246). Voilà donc un avocat proche parent ou tout au moins allié de deux artisans, l’un des plus modestes, un coutelier et un tisserand !

Ces fréquentes dissonnances exaspèrent le généalogiste Bar- j cilon de Mauvans, si peu provençal à ce point de vue et victime curieuse et furieuse de préjugés exotiques. “ Sa qualité, écrit-il, au sujet de la famille Guiramand, est si bigarrée de nobles, de notaires, de marchands de boutique et si salie par des mariages j bas et vicieux, dont est issu Laurent de Guiramand d’aujourd’huy, que je laisse à juger s’il est gentilhomme et s’il doit être compris dans le corps de la noblesse » ( Critique , art. Guira- j mand).

Nous avons essayé de décrire dans une petite monographie : — œuvre de début — les péripéties de cette lutte acharnée pour la conquête du chaperon consulaire, qui alla plus d’une fois jusqu’à l'effusion du sang. Malgré quelques erreurs matérielles, nos appréciations sur l’ensemble du mouvement social et politique subsistent et ont été plutôt confirmées par nos recherches postérieures (Hôlel de Rairnondis-C anaux).

Le village du Muy notamment réclamait l’abolition de l’exclusion du Tiers des emplois militaires, judiciaires, des bénéfices et autres charges (Cahier des doléances, p. 346).

Ce cahier pourtant paraît avoir été rédigé par Honoré Muraire, le futur député et ensuite premier président de la cour de cassation. Or Muraire postulait comme avocat au barreau d’une Sénéchaussée dont le chef était, au su de tout le monde, le petitfils d’un marchand 1

11 est certain que l’ancienne aristocratie ne se gêna pas toujours pour rappeler à ces fils ou petits-fils d’artisans leur très roturière extraction, plus ou moins dissimulée sous les oripeaux nobiliaires. Nous en avons un assez curieux exemple dans l’épisode suivant de nos guerres de la Ligue.

Le sort des armes ayant fait tomber entre les mains du seigneur de Callas, de l’illustre maison de Pontevès, un adversaire politique, Antoine Brun du Castellet, petit-fils d’un cardeur de

IBargemon (voir sa généalogie), le vieux seigneur ne laissa pas échapper si belle occasion d’huipilier un peu notre parvenu. Il avait encore sur le cœur, paraît-il, le luxe vraiment scandaleux 1 1 qu’avait déployé si petit personnage, comme prince d’amour sans doute, aux fêtes d’un précédent carnaval de Draguignan. & De quel amer sourire l’altier gentilhomme, au fond très pratioli que, dut souligner ce souvenir et quel machiavélique prétexte iM pour tarifer le plus haut possible la rançon de son prisonnier 1 On croit assister à cette petite scène de vraie comédie :

“ L’ayant fait mander au château, il dissimule le connaître et lui dit :

“ Qui êtes-vous ? N’êtes-vous pas ce qu’on appelle Le Castellet ?

« Auquel ayant répondu :

“ Oui,

« Le seigneur de Bargème lui dit :

“ Vaudrait mieux que vous vous appelassiez Brun.

“ Et, s’adressant aux sieurs de Thorenc et de Villars,il leur dit :

“ Le voilà le galant ! il est bien riche et de bonne maison et “ il a dépensé autrefois à un carême prenant, à Draguignan, cinq “ cents écus. Hardiment qu’il vende de son bien, car il aura “ bien le moyen de fournir quatre mille écus

(Joseph-Cyprien Brun, L’ assassinat da seigneur de Callas en 1579 ; Bulletin de la Société d'études, VII, 117, et Edmond Poupé, Les P onteoès- Bargème et la ligue en Provence).

Ceci n’est pas, comme on serait tenté de le croire, un fait isolé. Il suffit de parcourir les archives de notre ancienne Sénéchaussée pour constater la fréquence des catastrophes parmi la classe aristocratique. Elles commencent avec les procédures, c’est-à-dire au milieu du XVIe siècle et vont en augmentant à mesure qu’on descend le cours du siècle suivant. “ On est frappé, constations-nous en publiant en 1895 V Inventaire de ce fonds, de la quantité de familles appartenant à la vieille noblesse, à la magistrature, à la bonne bourgeoisie, sans parler de membres du haut clergé, dont “ les affaires sont dérangées”... Leurs successions ne sont plus acceptées que sous bénéfice d’inven-

taire, lorsque les malheureux débiteurs n’ont pas été réduits à faire cession de leurs biens, de leur vivant. On voit sombrer ainsi dans le gouffre mystérieux les fortunes de deux [trois] évêques de Fréjus [Bertrand Romans], Barthélemy de Camelin et Clermont-Tonnerre ; d’un abbé de l’opulent monastère du Thoronet, Honoré Chieusse ; de représentants des premières maisons ou de notabilités en relief, les d’Agoult de Valès, Blacas, Boniface-la-Môle, chevalier des ordres du Roi ; Castellane, marquis de S‘-Jurs ; Castellane-Salernes, Glandèves-Beaudument, Grasse-Gars, marquise de Grimaldy, Pontevès-Bargème, Rascas, Villeneuve, baron de Tourrettes ; Villeneuve, baron de Vence ; Villeneuve- Vauclause, Villeneuve -Mons, Vintimille, pour ne citer que les noms les plus connus ; de lieutenants généraux, lieutenants particuliers, conseillers de Sénéchaussée ou d’Amirautés, . . . de viguiers, capitaines, bourgeois honorables, etc... Dans l’espace de deux-cent trente-trois ans, nous avons compté plus de cent de ces déconfitures en quelque sorte épidémiques à certains moments, savoir :

au XVIe siècle . 5

au XVIIe » 83

au XVIIIe » 18

Total . 106

chiffre qui représente un minimum, étant données les grandes lacunes des collections (1).

Comment en aurait-il été autrement ?

(1) Invent . som. des arch. dèp., Séries A -B., I", Introduction,

Témoin la guerre impitoyable et combien affligeante, déclarée dans toutes nos villes à ces élégants débris d’architecture ancienne dont sont décorées certaines façades, notamment à ces vénérables portes, parfois si finement fouillées et si souvent supérieures aux banalités modernes auxquelles on les sacrifie. Les progrès de l’instruction — ceux du bon goût ne marcheraient ils donc pas de pair ? — n’ont pas arrêté, hélas ! le flot montant du vandalisme, une des formes, et non la moins inepte du mépris du passé.

Quant “aux animaux farouches.... retirés la nuit dans des tannières. . nous avons quelque peine à y reconnaître — si les pères revivent dans les fils — les ancêtres de notre paysan provençal, rude mais plutôt foncièrement joyeux. Son invincible et atavique penchant à la galeiade, qui a inspiré à Jean Aicard le désopilant Maurin des Maures, s’accorde aussi peu que la fécondité proverbiale de notre sol, de tout temps si morcelé, avec un étal permanent de misère noire qui aurait engendré ces spectres faméliques, rien moins qu’hilarants. Or la physionomie d’un peuple n’est ni l’effet du hasard, ni l’œuvre d’un jour. Il n’y a pas de raison de supposer ce peuple d’humeur moins gaie autrefois qu’aujourd’hui, si tel est le fond de son caractère et si le caractère c’est l’influence directe du ciel, du milieu, du genre de vie et d’occupations, des conditions naturelles de l’existence, de tout un ensemble de choses extérieures décisives, quelquesunes immuables. Le rire n’est-il pas, au surplus, la note domi-

nante de notre littérature, expression exacte, disent les doctes, de l’état moral et même matériel d’une société?

Il conviendrait donc, semble-t-il, de laisser une bonne fois la sombre et fantomatiqne apparition aux brumes des pays du Nord où l’entrevit, à travers les éblouissantes splendeurs de Versailles, le génie de Labruyère, amoureux des contrastes. Elle s’évanouit comme un mauvais rêve à la lumière réjouissante de notre bienfaisant soleil, source éternelle de bien-être, de vie sobre et facile, d’universelle joie. N’est-ce pas cette lumière naturelle qui éclaire le passé provençal, bien mieux que la peinture, si exacte, si remarquable soit-elle, des souffrances d’un autre peuple et d’une autre région ?

Les Maurel, devenus Maurel-Villeneuve par leur alliance avec cette famille, seigneurs de Mons, etc.,, qui fournirent neuf conseillers au Parlement, sans parler de deux évêques, descendaient, au dire de Barcilon, de deux frères “ pauvres garçons ” qu’on avait vus “ venir à Aix avec toute leur boutique sur le dos, marchands ambulants dont on ne sait point l’origine, si laborieux et si industrieux qu’ayant fixé leur petite boutique à la Place des Prêcheurs, ils l’agrandirent si fort d’une année à l’autre et s’enrichirent si promptement par toutes sortes de moyens qu’Antoine [l’un deux], acquit un office de trésorier général de France... [et] Pierre, son frère,... un office d’auditeur à la Chambre des Comptes...” (Barcilon de Mauvans, Critique, art. Maurel).

Les colporteurs dauphinois peuvent revendiquer une postérité encore plus illustre : le cardinal de Tencin et sa célèbre sœur

dont l’ancêtre fut un Pierre Tencin, établi à Romans en 1520 comme orfèvre joaillier, après avoir porté la balle (cf. de Coynart, Les Guérin de Tencin , et Pierre-Maurice Masson, Une vie de femme au XVIIIe siècle : Madame de Tencin (1682-1749).

La roture des Cauvet, marquis de Marignane, écrit encore Barcilon, est “ connue de tout le monde. Martin et Jean Cauvet, frères, enfants de François, charretier, qui a fourni toutes les charrettes pour les voitures de Marseille à Lyon, firent de si grands négoces et devinrent si riches que, dans le partage qu’il fut fait entre eux des seigneuries, terres et baronies de leurs acquisitions, qui firent bruit par toute la France, ils ne donnèrent pour bornes à leurs partages que la rivière du Rhône, celle de l’Isère et celle de la Durance. Ses descendants ont été barons, marquis, comtes, gouverneur et seigneur des lias d’Or, baron de Bormes. . .”. (ibid. id. art. Covet, marquis de Marignane).

Ajoutons-y les Bruny d’Entrecastaux, issus d’un marchand fi de Marseille de la seconde moitié du XVIIe siècle, descendu du petit village de Toudon, de la pauvre région de Puget- I pi Théniers (Alpes-Maritimes). Un de ses enfants acquit, en 1713, i Di un office de trésorier général et, l’année suivante, la terre d’En- Itj trecasteaux, érigée en marquisat en faveur du comte de Grignan, gendre de l’illustre Sévigné. Qu’aurait dit sa femme, l’altière Mme de Grignan, si elle avait vu passer sur la tête de la bellefille d’un boutiquier sa fîère couronne de marquise ? (Jean Audouard, Le crime du marquis d’Entrecasteaux, 1, 4).

XLVII b

Depuis, M. Jérôme de Duranti-la-Calade, professeur de langue ~hébraïque à la Faculté des lettres d’Aix, a découvert dans les

riches minutes notariales de cette ville et communiqué à l’Académie aixoise le texte inédit du testament d’un sabaterius bourguignon fixé à Aix, du 28 décembre 1391, où figure Guillaume Forbin, pelliparius de la même cité, originaire de Langres, père d’un Jean.

Cette intéressante trouvaille ajoute à l’indication de la profession, déjà connue, celle de la véritable origine, jusqu’ici ignorée.

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