‹ Le tiers état à DraguignanChapitre 14 sur 198 · Dominge ou Dominicy · texte numérisé non relu

Dominge ou Dominicy

Quel pouvait bien être, au milieu du XVIe siècle, le degré d’importance sociale d’un notaire du bourg montagneux de Guillaumes dans le pauvre diocèse de Glandèves ? Plutôt inférieur sans doute, à n’en juger que par la situation modeste de ses collègues de centres moins misérables, où cependant le prix des études n’atteignait pas 200 1. (1).

L’incontestable médiocrité de son origine ne rend dès lors que plus intéressant à nos yeux le curriculum vitœ du fils d’un de ces humbles plumitifs parvenu parmi nous tout simplement au premier rang. Celui-là dut suppléer fortement par les qualités de l’intelligence, la puissance de travail et la ténacité de la volonté, ne pouvant compter pour parvenir ni sur la fortune patrimoniale très certainement, ni sur le prestige d’un nom obscur, encore qu’il l’eût quelque peu aristoeratisé en latinisant Dominge en Dominicy.

Il avait débuté par l’enseignement. C’était, avec celle du clergé, une carrière ouverte aux studieux par la facilité de s’instruire parfois gratuitement dans les petites écoles, répandues partout, et ensuite d’utiliser le brevet de maître ès-arts (2), lorsqu’on l’avait conquis. N’oublions pas que chaque village possédait un ou plusieurs écrioains, comme s’appelaient les

(1) Voir Ch. II, Le Ménager.

(2) Grade correspondant à peu près à notre baccalauréat ès-lettres.

maîtres, connaissant leur rudiment, et chaque bourg son petit collège avec principal et professeurs, tous dits régents. Dès lors, l’enfant doué de quelques aptitudes avait le moyen peu coûteux de les développer sur place, et, une fois pourvu de son premier diplôme, le jeune homme trouvait aisément à se placer dans un des nombreux postes de maître d’école ou de régent de collège. Ni les uns ni les autres ne menaient à la fortune, mais ils pouvaient être un acheminement à une meilleure et plus haute situation, comme en témoignent divers exemples. Plus d’un régent principal de notre collège, arrivé avec ses degrés en théologie ou ès-arts, s’intitule, quelques années après, avocat et docteur en droit. (Voir nos Parvenus de l'enseignement).

Honoré Dominicy, sorti des mains d’un magister ou de celles de son oncle ('?), le prieur de Guillaumes, Honoré Dominge (que nous supposons avoir été le frère de son père et peut-être son propre parrain), se destina donc à l’enseignement. Eu 1564 il est à la tête de notre collège qu’il dirige jusqu’en 1566. Il y fait preuve d’initiative et d’une certaine dose de savoir et d’intellectualité en montant une pièce de théâtre, VHistoyre de Sle Catherine, dont il est sans doute plus que le simple imprésario, pièce très morale dans tous les cas, où “ plusieurs y peuvent avoir aprins ”, dit le conseil communal qui la subventionne d’un écu (1).

Nous le perdons de vue à l’expiration de son bail de principal pour le retrouver deux ans après, non sans surprise, avocat à notre barreau. Il n’est reçu d’abord que provisoirement, faute d’avoir pris tous ses degrés (1568) ; mais l’année suivante, il y reparaît triomphalement avec son bonnet de docteur en droit, et sa réception définitive est prononcée.

(1) Arch. c1", délibération du 8 juin 1565, BB. 14, f“ 96. >

Ce n’était là qu’une nouvelle étape pour le laborieux obstiné, légitimement ambitieux. En 1572, le siège de lieutenant en chef du Sénéchal vient à vaquer par décès. Notre docteur, qui dispose sans doute de quelques économies réalisées soit dans la direction du collège, soit dans la profession d’avocat (oncques enfant de Guillaumes ne fut dissipateur), le sollicite et l’obtient. Voilà donc le fils d’un pauvre tabellion de village promu président d’une des Sénéchaussées de Provence et non la moins importante de toutes, c’est-à-dire investi de la première autorité dans la ville et dans toute l’étendue de son vaste ressort.

Le saut, même à notre époque où il n’y a plus de barrières, ne serait point banal. Il était autrement grand au XVI3 siècle, si on mesure l’abîme qui séparait l'humble boutique d'un petit notaire de l’estrade fleurdelisée où, dans la solennité des audiences, un lieutenant de sénéchal rendait la justice au nom du Koi, entouré d’un respect et d’un prestige uniques, aujourd’hui encore sans exemple.

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