‹ Le tiers état à DraguignanChapitre 15 sur 198 · Cecdran 6. — De la Roëre · texte numérisé non relu

Cecdran 6. — De la Roëre

La facilité avec laquelle on montait d’une classe à une autre n’avait d’égale que celle avec laquelle on en descendait. Le fait n’est pas indifférent pour attester les communications constantes maintenues entre des compartiments sociaux limitrophes.

Nous ignorons les origines, peut être plébéiennes, du docteur Antoine Cendran ou Cendrany [Sendraly ?], et de l’avocat de la Roëre. Il nous suffit de constater qu’ils occupaient par droit de conquête ou par droit de naissance une des premières places

dans la bourgeoisie de leur temps. Or, à la seconde génération, ils avaient pour successeur immédiat, l’un un cordonnier (1), tout comme le docteur Taxil, l’autre un couturier.

La déchéance parut-elle aux contemporains aussi grande qu’à nos yeux ? Il est permis au moins d’en douter, en présence de tant d’autres déclassements non moins étranges et non moins facilement acceptés. Cette bigarrure déconcertante de professions et de conditions les plus disparates dans la même descendance et parmi des parents souvent rapprochés, indique un état social très mélangé et plus dégagé qu’on n’aurait cru de certains préjugés caractéristiques, semblait-il, des anciennes mœurs (voiries Pascal-Mercadier, Roux-Gandil, Taxil).

La particule de l’avocat de la Roëre ne doit faire à cet égard aucune illusion. On sait qu’en certains noms patronymiques, dont elle formait partie intégrante, son sens purement étymologique n’avait aucun rapport avec celui — tout de convention — que nous lui attribuons. En son naïf parler, le XVIe siècle la séparait encore du nom ; elle s’y agglutina plus lard, de façon à faire perdre à celui-ci sa physionomie et toute signification. De là des formes bizarres, injustifiables grammaticalement : Delarue, Delherbe, Delisle, Delorme, Delor, Dhéran, Dubourg, Duchemin, Dulac, Dumont, Dupa rc, Dupin, Dupont, Dupré, Dutertre, Duval, Duvert, pour n’en citer que quelques-uns parmi des centaines d’autres. Ces barbares non-sens ne furent-ils pas imposés, encore à partir du XVIIe siècle, par la vanité nobiliaire, alors dans tout son plein, pour éviter une humiliante confusion avec une onomastique simplement et bien franchement roturière?

(1) Le cordonnier était-il encore ù cette époque fabricant-tanneur, comme au siècle précédent? Ce n’est pas certain.

Le piquant serait que le porteur d’un de ces vocables aussi puérilement défigurés réclamât, papiers en mains, une rectification légale d’état-civil, au nom de la vérité, du bon sens et de l’orthographe. Il n’aurait pas toujours à remonter bien haut pour faire ses preuves. Que pourrait-on lui objecter? de vouloir se donner un faux air d’aristocratie ? A. cela il lui serait facile de répondre, avec la jurisprudence, que la particule n’est pas un signe de noblesse. La fatidique préposition verrait par le seul fait du rétablissement très légitime de ces noms en leur véritable forme diminuer un peu son prestige, fait beaucoup moins de sa très discutable valeur que de notre ignorance profonde.

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