Raimondis
D’où sortaient ces marchands — marchands drapiers, quelques-uns merciers — plus connus d'abord sous le surnom de Mengarde, alias Menjarde, que sous le nom de Raymond, latinisé plus tard en Raimondi, puis en Raimondis (1) ? L’absence de documents nous interdit d’aller au-delà de la boutique où nous les trouvons installés dans la seconde moitié du XVe siècle. Les quelques textes contemporains — fort sobres d’indications sur les professions — nous apprennent seulement que Jacques était simple probas vir, qualification ordinaire des
(1) La complainte sur la mort du viguier Raphelon n’appelle le capitaine Joseph que Mengarde (serait-ce l’agglutination de M’en garde P). (Cf. Siège et destruction du château de Trans ; Annuaire du dèp',1 870 , p. 370). La forme de l’ablatif Raimondis devrait se traduire régulièrement : des Raimondis et non de Raimondis , qui est un non-sens.
artisans (1), et que Pierre-Jean Raymond, proche parent de Guillaume, institué tuteur de ses enfants, avait donné sa fille à un gipier ” (2). Les premiers degrés appartiendraient donc à un milieu social plutôt inférieur; ils ne dépassent pas, en effet, même sous Laugier, le rang du troisième consulat, le consulat populaire, et tout cela n’est pas pour diminuer le mérite des successeurs.
Ces premiers et si intéressants degrés — nous aurons trop souvent l’occasion de le redire, au risque de fatiguer le lecteur — constituent la période de préparation de l’avenir de la dynastie dans l’activité laborieuse et prévoyante. L’épargne accumulée s’accroît incessamment. Mais, à la fin, le bas de laine crève et en même temps se fait jour la bien légitime ambition des triomphants possesseurs. L’essaim s’échappe alors de la ruche. Ici, l’aîné, Joseph, ne la quitte pas définitivement, quoique entraîné par le métier des armes, et continue quelque temps à manier à la fois les deux-pans et l’épée de capitaine, qui lui sera bientôt mortelle. Le second, Antoine, va prendre, à l’université de Toulouse, son bonnet de docteur en droit et entre au barreau du sénéchal. Le troisième, Bernard, continuera plus obscurément le sillon ancestral.
La marche ascendante de la famille éveille, en notre milieu égalitaire, les susceptibilités de l’opinion. Nos pères auraient-ils été un peu jaloux, ou les Raymond légèrement dominateurs? Un jour que ceux-ci, pour se distinguer du commun, ont surélevé leur tombe à la collégiale de quatre pans au-dessus du
(1) Cf. donation de sa veuve, du 27 août 1499, nre Raphaelis, f° 70.
("2) Cf. codicille de Crépine “ Rocelle ”, veuve de Pierre-Jean Raimond, dit Mengarde, du 5 mars 1518; n” Jean Cléricy, non folioté.
sol, il est question, au conseil de ville, de la leur faire démolir au raz de terre. Ces Raymond, dit-on, se sont “ tellement emancippés à [sej randre supperieurs, que se croyent segneurfs] haut[s] et bas et, pour marque de ce, firent relever leur tombe avec trophée...” (1608) (1).
La deuxième période, inaugurée par les enfants de Laugier, se poursuivra sous ses petits-enfants, caractérisée par ce que nous avons appelé ailleurs les travaux d’approche aux environs de la fascinante tour d’ivoire de la noblesse. Objectif de toutes les convoitises et de tous les efforts, il s’agit définitivement d’y entrer par une porte ou par l’autre. Les enfants d’Antoine posent les premiers jalons par l’acquisition des seigneuries des Salettes, de Thorenc et d’Andon, et son petit-fils Jean, par celle d’Allons.
Ce Jean, solidement trempé, qui, durant les troubles du Semestre ou de la Fronde, donna la mesure de sa valeur comme habileté et énergie dans sa lutte, vigoureuse et finalement triomphante, contre les turbulents cadets de la noblesse, franchit le dernier fossé. Ses enfants et son cousin Charles (tableau A.), à la faveur d’un déguisement fabriqué par la main experte de notaires dévoués, s’introduisirent dans l’enceinte et furent solennellement reconnus gentilshommes de noble lignée (1668).
“ Ce fut ce Charles, raconte un contemporain, qui ménagea l’affaire de l’arrêt [de vérification] qui déclare les Raymondis nobles, par le ministère de M. le baron de [Pontevèsj-Monfroc qui, comme médiateur, le fit obtenir de la dame [Rascas ?] du Canet pour deux mille livres, pour laquelle somme toute la
(1) Arch. c'“, BB. 20, 386 y, 387, et arch. déples, B. 410, f 569.
famille des Raymondis se cotisa, et elle fut distribuée à ceux à qui on avoit convenu d’en faire part
Le lieutenant général Pierre-André, dévoré du désir de parvenir, avait préparé les voies. “ Il commença. . . sa noblesse en prétendant de hanter [d’enter] sa famille sur celle de M. d’Eaux, en prenant son nom et ses armes et en changeant son nom primordial et originaire... Parce que M. d’Eaux s’appeloit de Raymondis,... il prit le nom de Raymondis... Il crut donc qu’estant avoué par led. Sr d’Eaux, par argent ou par menaces, estre issu de sa famille, il seroit luy-même et toute sa famille déclaré noble”. Celle-ci “ se cotisa pour obtenir cette déclaration de M. d’Eaux ”, lequel “ avoua les Raymondis estre de sa famille et, iceux feignant et supposant quelque acte, il fut donné arrest ” favorable (1).
Et les notaires qui avaient accompli entre autres ce hardi tour de force de faire témoigner un personnage venu au monde trente ans après, le chroniqueur ne nous dit pas de quel prix on paya leur audacieuse et si secourable imposture (2).
(1) Notes généalogiques anonymes sur la famille Raimondis, trouvées dans les papiers du chan. Audibert (archives de la famille Gavot-Muraire).
Ces notes, non datées, appartiennent manifestement par certains détails à la fin du XVIIe siècle vaprès 1689 et avant 1697). Elles émanent de quelqu’un qui connaissait bien la famille, l’avait suivie dans son très beau développement mais n’avait été dupe d’aucune de ses manœuvres.
(2) Voirchap. II.
Ce n’est pas le seul faux, hélas ! imputable aux tabellions de l’époque. Un acte de quittance du 16 avril 1“61, nr® Segond, f° 70 v°, fut outrageusement additionné, avant ln nom de Lau rier Raymond, de la qualification do noble et, après, des mots : “ d’Eaulx, e.<cnyer ”, aux fins de rattacher Laugier aux Raymond d’Eoulx, gentilshommes plus
Mais pour l’ambition des Raimondis — comme ils s’appelleront désormais — quel puissant stimulant que cette consécration juridique obtenue à coups d’écus et de grattoir, et par quels nombreux et brillants services ils s’attacheront à la justifier, avec un égal éclat, dans les carrières civiles et militaires !
Des cinq enfants de Jean, seigneur d’Allons par sa femme, fille d’un procureur, l’ainé résume à Draguignan, en sa fière et majestueuse personnalité (1), tous les pouvoirs, judiciaires, militaires et administratifs ; quatre portent l’épée, l’un honoré de la charge, créée pour lui, dit une légende de famille, et éteinte après sa mort — de major général des armées navales ès-mers de levant et de ponent.
Dans la descendance, deux lieutenants généraux de la Sénéchaussée, un consul de France à Tripoli, fonctionnaire d’éiite, mort de la peste (2), un marin réputé pour sa bravoure, ayant
authentiques, simples homonymes, avec lesquels nos Raymond-Mengarde n’avaient rien de commun.
Bien plus, au cadastre de 1553 (arch. cles, CC. 11), la partie supérieure du feuillet 83, qui portait au recto le nom, accompagné sans doute de la profession, du propriétaire des biens de la cote, fut déchirée, et ce nom, reproduit sur le répertoire, bâtonné, mais insuffisamment pour des yeux un peu exercés. C’était celui de Laugier Raymond. Comme il était répété aux mutations (f° 390), on supprima le feuillet purement et simplement.
Tout cela dut être perpétré peu avant 1668, au moment où, par ordre de l’influent, magistrat Pierre-André, on cuisinait, comme nous dirions aujourd’hui, la farce généalogique destinée à être servie aux commissaires du Roi qui l’avalèrent sans sourciller.
(1) Simple conseiller, il éclipsait le lieutenant général par ses airs de grandeur, ne se rendant au palais qu’accompagné de deux laquais (notes généalogiques déjà citées).
(2) Cf. Octave Teissier, Raimondis, seigneur d’ Allons, consul de France à Tripoli, 1720-1733.
enlevé à la pointe de l’épée le grade de chef d’escadre, etc., quel superbe couronnement !
Egalement féconde en militaires de valeur, la branche des Raimondis-Combaud ou Canaux (tableau B). En moins d’un siècle, elle produisit huit officiers, à notre connaissance, sur lesquels un capitaine de vaisseau et cinq chevaliers de Sl-Louis.
Cette famille, devenue prépondérande à partir du règne de Louis XIV par les nombreuses ramifications de ses diverses branches (1), l’importance de ses emplois, la distinction de ses services et de ses récompenses, ne devait rien à tant d’autres pour l’obscurité des origines. Mais elle était de celles qui avaient réussi à faire oublier ce qu’elle avait si complètement oublié elle-même. En présence de tant d’exemples de dignité dans le caractère, d’élévation dans les sentiments, de mérite dans les actions, on est disposé â lui pardonner les moyens étranges employés pour obtenir les parchemins d’une noblesse dont elle possédait réellement toutes les qualités foncières et pratiquait les plus hautes vertus.