‹ Le tiers état à DraguignanChapitre 3 sur 198 · LES O LASSES SOCIALES · texte numérisé non relu

LES O LASSES SOCIALES

I. - 1° LF. PAYSAN, JOURNALIER OU MÉNAGER ; SALAIRES AUX XIVe, XVe, XVIIe ET XVIIIe SIÈCLES J BAS PRIX DE LA TERRE J FILS DE PAYSANS, NOTAIRES OU PROCUREURS ; — 2° LES ARTISANS ; MÉTIERS LUCRATIFS J — 3° LES MARCHANDS, ÉGAUX PRESQUE AUX BOURGEOIS J — 4° LES BOURGEOIS ; LEURS OCCUPATIONS ; PRESTIGE DE LA ROBE ET DE LA MAGISTRATURE ; ABSOLU DÉSINTÉRESSEMENT DE CELLE-CI J — 5° LA NOBLSSSE, OBJECTIF DE TOUTES LES AMBITIONS J ROTURIERS JOUANT AU NOBLE ET FAISANT AMENDE HONORABLE ; USURPATIONS DE LA PLUPART DES FAMILLES QUALIFIÉES ; PROCÉDÉS DE FALSIFICATION ET DE FABRICATION DES TITRES. — II. - COMMENT ON RACHETAIT l’absence DE PARCHEMINS PAR LES QUALITÉS FONCIÈRES DE LA NOBLESSE ; PLÉIADE DE NOTABILITÉS LOCALES DANS L’ORDRE CIVIL ET MILITAIRE, SORTIES DU TIERS ÉTAT ; SUBSTITUTION GRADUELLE DE CELUI-CI AUX VIEILLES RACES FÉODALES ; PRɬ PONDÉRANCE NUMÉRIQUE DE SES PETITS-FILS DANS LE SECOND ORDRE AUX ÉLECTIONS DE 1789.

Un peut diviser l’ancienne population de Draguignan, depuis le moyen âge jusqu’aux dernières années de la monarchie, en cinq principales classes :

1° Les agriculteurs, se subdivisant en deux branches bien distinctes : l’ouvrier à la journée, autrefois fossor ou logaterius, encore aujourd’hui lougatier, de beaucoup le plus nombreux, et le paysan propriétaire, ou ménager, l’ancien laborator, constituant par rapport au premier une sorte d’aristocratie très respectée et ayant conscience de sa supériorité.

2° Les gens de métier, moralement hiérarchisés entre eux selon la nature plus ou moins grossière ou délicate de la profession ou de l’art, depuis le simple savetier jusqu’à l’orfèvre, comptant beaucoup moins d’ouvriers que de maîtres. La plupart partagent leur temps entre leur industrie et la culture du sol (1). Ménagers et artisans sont représentés au syndicat, plus tard au consulat, par un chaperon (le 3me à partir de l’institution du consulat, 1516).

3° Les fabricants et les marchands, confinant presque les uns et les autres à la bourgeoisie, au point même que rien n’est plus fréquent dans les textes de la fin du XVIIe et ceux du XVIIIe siècle, que l'expression, assez contradictoire grammaticalement, de marchand bourgeois, c’est-à-dire marchand notable.

4° Les bourgeois vivant de leurs revenus, classe inconnue, nous l’avons déjà dit, en nos centres du moyen âge, véritables ruches où il n’y avait pas d’oisif, et même, aux XVIIe et XVIIIe siècles, dans certaines communes rurales (2). A leur apparition (fin XVIe siècle), ils sont encore confondus avec les ménagers, en attendant de devenir plus tard des aspirants à la noblesse.

Sont comprises dans la bourgeoisie, les professions dites aujourd’hui libérales, le notariat, assez humble, la médecine, le barreau et la magistrature, recrutée parmi les fils de marchands.

5° Enfin la noblesse, élément d’importation en tant que noblesse authentique de robe ou d’épée ; sinon, simple sélection

(1) La coutume persiste dans nos villages de Provence et même en Languedoc (cf. Boisson nade, La crise de l’industrie languedocienne; Annales du Midi, avril 1909, 170).

(2) Voir Notes et pièces justificatives, XI.

de la bourgeoisie, si on l’entend de la classe parvenue au premier rang et vivant noblement, pour employer l’euphémisme classique (1).

A l’origine et pendant longtemps, checun de ces groupes nous apparait aussi rapproché que possible de son voisin immédiatement supérieur et en communication directe avec lui. Ils tendent à s’écarter à partir du règne de Louis XIV, sous le régime des castes fermées. A la veille de la Révolution, la distance entre eux est considérable. Elle continue à augmenter même après, par la persistance des anciennes mœurs, et atteint peut-être son maximum dans la première moitié du XIXe siècle. Ceci ne sera démenti par aucun des survivants du règne de Louis-Philippe au souvenir desquels nous en appelons. Cinquante ans et plus après la Déclaration des Droits de l’Homme, nous n’avions pas cessé d’être aussi profondément divisés, aussi nettement catégorisés par des différences caractéristiques dans l’éducation, le costume, l’habitation, les goûts, les habitudes. On eût dit autant de populations distinctes, isolées par des fossés et presque étrangères les unes aux autres. Faut-il rappeler qu’à Aix, la vieille douairière des cités provençales, il y a un demi-siècle, sur la promenade publique du Cours, un côté était exclusivement réservé à la noblesse et interdit à la roture par un usage inviolé ? L’introduction du français, parlé seulement par quelques privilégiés, avait achevé de creuser l’abîme entre le peuple et l’aristocratie. Le grand bienfait de l’unité de la langue, qui devait contribuer au rapprochement, à la fusion des classes, ne se manifestait alors que pour les séparer encore

(1) Voir Notes et pièces justificatives, XII.

davantage. Il n’avait fait qu’ajouter uu nouveau et plus blessant prétexte à la morgue des uns, à l’humiliation des autres (1).

Le spectacle ou le souvenir de toutes ces inégalités choquantes n’ont pas contribué médiocrement à accréditer l’opinion qu’étant un legs du vieux régime, elles devaient être d’autant plus prononcées dans le passé qu’on se rapprochait de temps plus barbares, du moyen âge par exemple. Illusion d’optique bien naturelle, mais qui ne résiste pas au plus élémentaire examen comparatif des époques. Entre les populations du XIXe siècle, encore pétries des idées du XVIIIe et ligotées dans les liens de préjugés conventionnels, plus puissants que des textes inertes de lois, et la population de paysans citadins des XIVe ou XVe siècles, ignorante pour elle-même de ces distinctions, il n’y a aucune assimilation possible. Celle-ci, uniformément roturière, ne connaissait guère de nobles privilégiés, ni de bourgeois. Les premiers vivaient généralement en leurs manoirs, sans aucune autorité sur les villes royales, et, sauf dans les cités commerçantes, les seconds n’étaient pas encore nés, le capital, fruit du travail et de l’épargne qu’il représente, étant à l’état de simple formation. Ce serait ignorer la composition homogène des anciens centres ruraux constitués en communautés libres, leur organisation sociale encore rudimentaire, que de les supposer soumis à un système de classification aussi compliqué que celui résultant de la hiérarchie des castes. De même, on ne saurait établir aucune sorte d’analogie entre leurs mœurs publiques, plutôt rapprochées de l’égalité démocratique, et celles, diamétralement contraires, nées tardivement du privilège, sous le

(1) Voir Notes et pièces justificatives , XII, 1.

régime politique de la monarchie absolue et qui survécurent à la Révolution.

Mais l’habitude est prise en France, chez un grand nombre, déjuger tout notre passé par la période finale, période accidentelle de déformation systématique et d’exceptionnelle décadence, et, en Provence, de l’état de notre pays par celui du restant de la France, absolument dissemblable sous tant de rapports.

Nous n’apprendrons rien à personne en disant qu’autrefois, comme de nos jours, c’est par l’accumulation de l’épargne qu’on améliorait sa condition matérielle et dès lors sa condition sociale, en vertu de la considération et de l’influence attachées de tous les temps à la fortune. Le prix de la lutte appartenait non seulement au plus diligent, au plus matineux, mais encore au plus avantagé par les bénéfices de sa profession.

Il est indéniable que, sous ce rapport, la classe agricole se trouvait dans la situation la moins favorisée.

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