‹ Le tiers état à DraguignanChapitre 4 sur 198 · LE PAYSAN · texte numérisé non relu

LE PAYSAN

§ I. — Le journalier

Les documents manquent pour apprécier exactement son sort à l’époque que l’on peut supposer la plus difficile et la plus ingrate. A partir du XIVe siècle seulement, ils fournissent quelques données sur le chiffre de ses salaires. La rareté et l’importance de ces révélations nous feront sans doute pardonner l’aridité des détails qui suivent.

En 1361, un valet de ferme gagnait annuellement, outre la nourriture et le logement, 8 florins et, en 1408, un bouvier,

avec les mêmes avantages, 13 florins (1). Selon les évaluations d’un maître, le regretté Blancard, archiviste en chef des Bouches-du-Rhône (2), ces sommes représenteraient, en valeur intrinsèque, 96 fr. et 91 fr. Pour connaître la différence dans le pouvoir de l’argent entre cette époque et la nôtre, il resterait à multiplier, d’après le même savant, par un coefficient de 5.62 (3).

11 n’y a aucune raison de ne pas supposer les salaires des journaliers en rapport avec ceux des serviteurs à gages. En 1341, on paye la journée de “ messagers ”, envoyés à la poursuite d’un “ voleur fameux ”, 8 deniers coronats, valant actuellement 3 fr. 70.

En 1406, la municipalité taxe les journaliers loués pour piocher à 2 gros par jour (2 fr., valeur intrinsèque), avec défense d’en louer plus de sept, ce qui indiquerait le manque de bras.

Elle alloue, en 1429, le double, 4 gros, aux délégués chargés d’apurer les comptes du trésorier, auxquels elle paye en outre le dîner. De nos jours, des experts en comptabilité se contenteraient-ils, même avec un repas, plutôt maigre, il est vrai, de deux fois une journée de paysan? (4). Il faut en conclure que les experts gagnaient moins, ou le paysan davantage.

De plus, est-il certain que les frais de nourriture de ce dernier n’étaient pas à la charge du maître (5) ?

(1) Contrats de louage du 20 novembre 1461, notaire Jean Dauphin, primum sumptuni, f" 129 v°, et du 7 mai 1408, notaire Guillaume Dauphin, primuin sumptuni, f° 398 bis. Voir Notes et pièces justificatives,

(2) Essai sur les monnaies de Charles 447.

(3) 3 seulement, d’après le vicomte G. d’Avenel, Hist. économ. de la propriété, I, 27.

(4) Arch. des Bouches-du-Rhône, B. 1843 et arch. clts, BB. 5, f° 65 v“ et 7 f- 199.

(5) Voir Notes et pièces justificatives, XV.

Dans le premier quart du XVIIe siècle, le valet de ferme, nourri et habillé, touche 18 1. de gages, c’est-à-dire environ 54 fr. de notre monnaie, d’après le comte G. d’Avenel (1).

Au XVIIIe siècle, le prix de la journée du paysan, fixé d’abord à 13 sous (1722), puis à 20 sous en 1745, s’élève en 1749, à 24, 25 et même 26 sous. En appliquant également le coëfficient 3, on obtient de 3 à 4 fr., prix supérieur au taux moyen actuel (2).

Comme de nos jours, le journalier devait ajouter à son salaire habituel le produit de travaux ou d’industries accessoires mieux rétribués, tels les journées de moissonneurs et de faucheurs (3), la surveillance des eaux publiques d’arrosage en qualité d ’eygalier, le curage des canaux, l’exploitation productive des moulins à huile et des pressoirs à vin, plus tard les éducations de versà-soie, etc. Les bénéfices ainsi réalisés compensaient et au delà les perles occasionnées par les chômages inévitables. Il lui restait enfin la ressource du colonat partiaire.

L’accession du journalier à la possession de la terre, ou son passage dans la catégorie immédiatement supérieure, est d’une constatation peu aisée, à cause non seulement de la rareté des documents, mais encore de la détestable habitude des scribes de supprimer généralement l’indication de la profession.

Pour y suppléer dans une certaine mesure et permettre de se rendre compte du plus ou moins de facilité de celte accession,

(1) Cf. acte de location d’œuvres manuelles et personnelles du 1 1 juin 1622, notaire Mottet, f- 275 v°, et Hist. ècon. de la propriété, I. 32.

(2) “ Nous achetons « huile, vin et blé », attendue la cherté des cul tures ” ; 20 sous, la journée d’homme et 9 sous, la journée de femme (1745). (Livre de raison des Cordeliers, p. 234; archives de la famille Rampai); arch. cles, BB. 38, fos 71 et 82 ; 42, f°‘ 15-22 et 43, P 43, etc.

(3) Voir Notes et pièces justificatives, XVI.

plaçons en regard des salaires de l’homme des champs quelques notions sur la valeur du sol, objet de sa légitime convoitise.

En 1387, une ferrage de St-Lazare est vendue 40 florins (320 fr.) ; en 1396, un pré d’Incapis, 30 florins (240 fr.) ; en 1406, une vigne aux Salles, 40 florins (280 fr.) ; et une autre au Dragon, 29 florins (203 fr ) (valeur intrinsèque).

Ce sont là, à n’en pas douter, terrains de première qualité, relativement chers et qui ne conviennent qu’aux bonnes bourses. Toutefois on peut avoir pour 7 florins (56 fr.), une terre au-dessous de St-Lazare, près de la Nartuby (1387) ; pour 4 fl. (32 fr.),un champ aux Tours (1388), ou une vigne au Pas-de-la-Rousse (Garrigue) (1396). Si l’acquéreur peu en fonds se contente d’un sol inculte “ ermum” pour en faire, en le fécondant de son travail, une terre de rapport qui lui fournira un peu de blé, un peu de vin, peut-être un peu d’huile, eh bien ! il trouvera, moyennant 2 florins (14 fr.) (1406).

Que disons-nous ? Quelques années auparavant (1396), il aurait pu avoir pour 12 sous (6 fr.) et même pour 8 sous (4 fr.), des vignes liermes au Dragon, sujettes, il est vrai, à un cens annuel, le premier de 12 deniers, le second de 2 deniers (1).

Malheureusement le principal élément d’appréciation de la valeur de ces terres — la contenance — manque dans tous les actes du moyen âge et même postérieurs. La vigne est vendue “ tant qu’elle contient ”, se bornent-ils à dire encore au XVIIe siècle (2). En voici un, au début du XVIe siècle, exceptionnelle-

(1) Extensoire d’Etienne Rafelis, notaire, fe 75. (Voir Notes et pièces justificatives, XVII.) Primum sumptuni de Jean Dauphin, notaire, f°s 168 et passim.

(2) Arch. dép'M, E. 1250, f° 613.

mènt précis et complet : le 21 septembre 1501, il est vendu une vigne à Ste-Cile, de 10 fosserées environ, 80 florins, ce qui met exactement la fosserée, ou tiers d’hectare, à 8 florins de 16 sous chacun, c’est-à-dire 6 fr. 40 (valeur intrinsèque) (1).

La plupart des ménagers avaient certainement commencé par louer leurs bras sur la place publique, avant d’acquérir le premier lopin de terre que le prix peu élevé de la propriété, déjà très morcelée, mettait à la portée des plus humbles. Les textes même ne distinguent pas toujours le laborator, travaillant généralement sur son propre fonds, du fossor, simple journalier. Au XVa siècle, Jean Pascal-Mercadier est dit tantôt l’un, tantôt l’autre, en des documents contemporains s’appliquant, selon toute apparence, à la même personne. C’était au demeurant, un pauvre hère, quoique ou parce que gendre d’un notaire, non moins obéré que lui (Pascal-Mercadier). La fille d’un notaire épousant un lougatier et misérable encore, nous avons dû relire le grimoire pour être bien certain que nous ne commettions pas quelque grossière méprise. Etàit-ce la communauté de misère qui avait rapproché les distances sociales, ou celles-ci n’étaientelles pas alors beaucoup moins grandes qu’elles ne le devinrent ensuite ? Le fait suivant nous inclinerait à la seconde hypothèse.

En 1620, un Anatole Bonhomme, “ travailleur ”, traite avec un maître écrivain qui s’engage, moyennant 9 1., à apprendre à son fils “ à bien et proprement escripre ”, aux fins qu’il soit capable de fere service de notere et procureur ” (2).

(1) Voir Notes etfiôces justificatives, XVIII.

(2) Notaire Maynard, f° 239.

Au XVIIIe siècle, un de ses compatriotes, d’une famille de vignerons, s’intitule pompeusement dans les actes publics, bourgeois de Paris ( Raynaud-Baudon).

§ 2. — Le ménager

Le ménager était à l’abri de la misère et son propre maître, situation doublement enviable et dont il n’était pas médiocrement fier. Aussi pauvrement logé et vêtu, vivant aussi simplement que le journalier, en vendant l’excédant de ses récoltes il pouvait accroître son bien-être par de nouvelles acquisitions. C’était vraiment le roi de la terre. Comblé de ses dons, entouré de la considération de sa classe qu’il représentait dans les conseils de ville, décoré même parfois des insignes du syndicat ou du consulat, on ne voit pas tout d’abord quelle satisfaction matérielle ou morale lui manqùait pour être heureux. S’il avait eu tant soit peu de sagesse, pourquoi aurait-il convoité le sort du gentilhomme, soumis aux onéreuses chevauchées, aux lourdes charges du ban et de l’arrière-ban ? Au XVe siècle, par exemple, est-il certain que René, son souverain lui-même, accablé de soucis et de dettes, ne jalousa jamais sa libre indépendance et son aisance joyeuse? Mais certains ménagers rêvaient pour leur fils une instruction qui leur faisait défaut à eux-mèmes et une situation sociale supérieure. Or rien ne leur était plus aisé que de réaliser une partie tout au moins de leurs désirs.

Déjà au XVIe siècle, sous le régime des écoles, et, d’une façon constante, à partir du XVIIe siècle, grâce à l’établissement d un collège, les habitants jouirent d’un avantage qui laisse bien loin derrière lui ceux dont notre époque a doté les classes populaires au point de vue de la libérale distribution de l’instruction :

l’enseignement primaire et l’enseignement secondaire, jusques et y compris les humanités, leur furent donnés avec une gratuité absolue, sans qu’il en résultât pour le budget communal une bien lourde charge (1).

Le fils du ménager ne se contentait donc pas toujours de devenir artisan. Il n’abordait pas seulement l’exercice de professions commerciales où, avec ses sévères habitudes de sobriété, de travail, d’économie, il acquérait vite le nerf de la guerre, à l’aide duquel on gagne les batailles dans le combat de la vie ( Martin et Rafelis). Au sortir des mains soit des régents du collège, soit d’un éducateur privé, il entrait dans une étude de procureur ou de notaire pour devenir plus tard titulaire et à peu de frais, moyennant quelques centaines de livres (2;.

Jacques Limoge, notaire à Draguignan en 1460, est le fils d’un laboureur (3).

En 1535, Barthélemy Giraud, notaire à Flayosc, et Antoine Giraud, laboureur, son frère, achètent une maison à Draguignan (4).

Bertrand Valence, notaire au Muy à la fin du XVIe siècle, est issu d’un ménager marié à Draguignan dans une famille de de “ peyroliers”, et le père d’un coseigneur de Roquebrune. En trois générations et trois enjambées, la famille a franchi la d i s—

(1) Cf. acte de bail des écoles du 21 juin 1579, notaire Mottet, f° 300, et Edmond Poupé, Hist. du Collège de Draguignan.

(2) 33 écus ou 198 1. à Figanières (Var), en 1598 ; 180 1. à Barjols (Var), en 1635 ; 30J 1. à Varages (Var), en 1607 ; 600 1. à Draguignan, en 1057. (Cf. arch. dép,ES, E. notaire Mayme Blancard, à Figanières 1598, P 3^0; 1196. f- 566; 1192, f' 346, et notaire Pierrugues à Draguignan, 1657, f' 1222).

(3) Acte du 5 janvier 1459 [1460], notaire Jean Dauphin, extensoire

(4) Arch. c'es de Flayosc, DD. 3.

tance énorme, semble-t-il, qui sépare un paysan d’un seigneur de place, candidat à la noblesse (1).

Le 13 janvier 1638, Jacques Arnaud, fils d’un ménager de Lorgues, loue ses œuvres au procureur Richard pour trois ans, en qualité d’apprenti, moyennant 100 livres, comme indemnité d’apprentissage (2).

Le 16 octobre 1646, Balthasar Geoffroy, ménager de Trans, place son frère, aussi en qualité d’apprenti, chez le notaire Maynard (3).

D’autres ménagers poussent leurs fils jusque dans les universités et en font des docteurs en médecine (Taxil).

La classe sur laquelle ne pèse pas encore le mépris dont la superbe des parvenus accablera plus tard tous les travailleurs de la terre, est en communication constante avec la bourgeoisie. (Voir plus loin).

Les notaires, les procureurs ne dédaignent pas la main de filles de paysans aisés (4).

Combien d’autres curieux et probants exemples, si nous ne nous étions astreint à ne pas sortir, autant que possible, du cadre des faits locaux ou régionaux ! A S^Maximin, un hôtelier, Laugier de S^Maurice, est simple ménager, quoique fils de noble

(1) Cf. contrat de mar. du 8 juillet 1399, notaire Sapin, non folioté, et acte du 7 août 1682, notaire J. Audibert, f‘ 505 (arch. dép1 2 3 4 * * *'8, E. notaires du Muy).

(2) Michaelis, notaire, f- 456.

(3) Olive, notaire, f- 456.

(4) Entre un grand nombre d’autres, le procureur Etienne Simon

s’allie aux Bitard, famille de ménagers (actes des 10 août 1573, notaire

Pascalis, f- 511 ; 22 avril 1609, notaire Michaelis, f’ 307, et arch. c'88

CC. 14, f' 245 v°) ; et le fils de feu noble Bertrand Olivier, docteur ès-lois, à celle d’un ménager de Montauroux, le 15 octobre 1533. (Arch.

dépUs, B. 401, f* 32 v°).

René de Sl 2 3-Maurice (1529-1544) (1). Un avocat de Grasse, issu d’un ménager de Cipières, entre en 1622, dans une famille noble, noble comme Barras (cf. mar. Ricord et Marie de Barras, 29 novembre 1622) (2).

La plus rapide et la plus étonnante élévation fut peut être celle du fils d’un maraîcher dracénois, exploitant au XVIIIe siècle un de nos jardins suburbains. Enrichi dans la manipulation des laines, il achète une charge de trésorier général de France en même temps qu’une portion de fief seigneurial, et sa veuve, tutrice de son fils, figurera à ce titre parmi les membres de la noblesse fiéffée pour les élections des états généraux de 1789 (Reboul-Taradeau).

Page 1