Richard -Gap
Rien de plus fréquent, de plus banal, allions-nous dire, que de voir la roture diligente et industrieuse parvenir d’elle-même à la noblesse sans l’aide des faveurs royales ni sans aucun sacrifice pécuniaire, en quelque sorte par le seul effet physique de la vitesse acquise, de l’élan irrésistible du travail intelligent, vainqueur de tous les obstacles. Ce qui est plus rare et non moins probant comme argument à contrario, c’est le cas d’une noblesse octroyée par le prince, impuissante à se soutenir à la hauteur de son rang et retombant matériellement, en dépit de ses privilèges, dans l’infériorité de la roture.
Prédécesseurs des Aymar, des Pasquet, des Roudier, des Pautrier, des Audiffret, auxquels ils montrèrent sans doute le chemin, les Richard, merciers, avaient dû descendre de Gap, comme l’indique leur surnom, devenu inséparable du nom patronymique. Ils étaient déjà parvenus à la fortune et à ce degré de considération publique qualifié par l’épithète de nobilis, lorsqu’en 1492 ils furent anoblis effectivement dans la personne des frères Jean et Pierre, marchands. Pourquoi? les lettres patentes du grand sénéchal, délivrées à Draguignan, n’en disent rien. Elles visent seulement, à travers le vague des formules de style, l’honorabilité du caractère et la dignité d’une vie des plus
recommandables, rehaussée d’une grande modestie. Que la haute influence de l’oncle germain de la femme de Jean Richard, Guillaume du Puget, prévôt de Forcalquier et de Saint- Sauveur, futur conseiller clerc de l’institution du Parlement, ait contribué à faire valoir et récompenser ces mérites, il n’y aurait à cela rien d’invraisemblable. Quoi qu’il en soit, on constate la situation un peu exceptionnelle prise par les Richard à Draguignan, due moins encore à l’importance de leur avoir, qu’au noble usage qu’ils en font par une série de libéralités pieuses, artistiques ou philanthropiques. Pierre dote l’église |des Frères Prêcheurs de ses anciennes orgues. Antoine, son fils, y fonde la chapelle de Notre-Dame du Rosaire. Jean II, le petit-fils, ne se contente pas des actes ordinaires de bienfaisance. Il institue en quelque sorte des primes à la vertu et, pour sauver un malheureux joueur d’une passion ruineuse, il lui promet par acte public un écu d’or (1).
La génération qui suit se soutient encore à son niveau, mais s’appauvrit sans doute dans l’inactivité ; la décadence vient après, graduelle, sous Balthazar, tombé, simple procureur, au deuxième consulat. Son frère Gaspard est emprisonné pour dettes, et un des fils est “ ouvrier à soie ”. La branche aînée finit avec Jeanne, fille aussi d’un procureur, qui apporte encore à son mari, le procureur du Roi au Sénéchal, 15.000 1. de dot, dernier débris d’un avoir évidemment plus considérable jadis. Cependant la branche cadette, représentée par un modeste chirurgien, avait dû s’expatrier, afin sans doute de gagner sa vie.
(1) Cf. Bulletin histor. et philolog. du Comité des irai', histor. et scientif. de 1885 ; Contrats contenant l'engagement de ne plus jouer.