LES ARTISANS
Cette classe ne fût pas sans importance. Certaines industries prirent avec le temps assez de développement pour occuper tout un quartier qui leur emprunta son nom, parfois conservé. La ville du moyen âge eut dans son enceinte la rue des maréchaux “ carreria fabrorum ” , près de la Boucherie et de la Juiverie, à moins que ce ne soit celle des Cartier, dits Fabron (3), anciens maréchaux évidemment ; dans ses faubourgs, les blanqueries ou tanneries de Portaiguières [rue du Jardin des Plantes et rue des Tanneurs] ; celle de Porte-Romaine [rue 'de la Blancherie] ; les rues des Pinchiniers [des Jardins], et des Peyroliers [des
(J) Arch. dép"*, E. 914, f> 197, et 939, f- 517 v°.
(2) Arch. dép1'*, des Alpes-M"C! B. Insinuations de la sénéchaussée de Grasse, reg. 1621-1634, non folioté.
(3) L’ancienne et nombreuse famille de ce nom et de ce surnom habitait effectivement aux environs de la place Gansard.
Chaudronniers] ; enfin la ville du XVII3 siècle, la rue des Orfèvres [des Marchands].
Les artisans ne se recrutent pas seulement parmi des ménagers et parfois des bourgeois. En 1574, on voit Anne de Grasse, veuve de Gaspard de Demandolx, contracter à Draguignan avec un charpentier de Castellane pour lui confier son fils Gédéon, en qualité d’apprenti (1).
Comme de nos jours, les métiers s’échelonnaient sur une assez grande distance de bas en haut, plus ou moins recherchés ou considérés selon leur nature et surtout selon l’importance du bénéfice de leur exploitation ; nous en aurons la preuve. Tandis que ces profits étaient évidemment limttés, pour un grand nombre, aux nécessités strictes de l’existence, ils permettaient, dans d’autres, de réaliser des épargnes suffisantes pour sortir de la condition et s’élever d’un degré dans l’échelle sociale.
Parmi les plus productifs, ayant fourni à nos artisans ce premier levain, toujours si difficile à acquérir et qui, transporté dans le milieu favorable de l’industrie et du commerce, fut le ferment de la plupart des fortunes, nous citerons entre autres ceux de maçons, couturiers, teinturiers, bordeurs, [cardeurs, muletiers, maîtres de logis et cordonniers.
Les maçons, autrefois quelque peu architectes à l’inverse de certains architectes contemporains plutôt maçons, firent de belles affaires à l’époque de l’agrandissement de la ville (XVI- XVII® siècles). Ils ne se bornèrent pas à bâtir des maisons ; ils en fondèrent de bonne bourgeoisie d’où sortirent des hommes' de robe, parfois seigneurs de place (Ricbelme et Veyan de la
(1) Acte du 17 avril, notaire Pascalis, f° 17$, v.
Garde). L’un d’eux, d’Ampus, eut l’orgueil, s’il vécut, de voir son fils couronné de trois ou quatre doctorats et monter peutêtre — on le disait à Draguignan — dans une des chaires de médecine de l’université de Paris (Aycard).
De même, le couturier travaillant pour homme et pour femme
(1) n’était pas seulement gendre de notaires ; il taillait aussi dans ses draperies des toges pour sa progéniture (Chariot). Quand il tenait en même temps les étoffes, il déguisait volontiers sa profession sous celle, plus relevée, de marchand (2). Il avait parfois des cousins germains au Parlement, pouvait prétendre à une fille d’avocat, au titre d’une seigneurie, à la qualité de noble et même à celle d’écuyer (3). En 1671, la corporation comptait au moins 19 maîtres (4).
La teinturerie est une des plus anciennes industries locales, et réputée à toutes les époques. Elle comprenait plusieurs branches divisées et subdivisées depuis, entre autres, la tonte des draps et la teinture des étoffes de laine, de soie et de lingerie tout à la fois. Parmi les familles qui s’y adonnèrent, plusieurs étaient parvenues à la bourgeoisie.
Le bordeur paraît avoir été, en même temps, garnisseur de chapeaux, “ boutonier ”, quelque peu tailleur, peut-être bro-
(1) Cf. acte du 17 août 1630, nre Mottet, f‘ 326 v°, et testament du 9 juin 1622 pour le mariage de Jean Chabaud, tailleur d’habits, et de la fille du notaire Jean-Laurent Michaelis (nre Porcelly, f' 677 v).
(2) Voir Notes et pièces justificatives, XIX et XX.
(3) Ibid. id.
(4) Arch. déple‘, B. Justice royale de Draguignan ; procédures, 1671.
deur et marchand mercier (1). “ Les fabricants de chapeaux, écrit Augustin Fabre, étaient seuls qualifiés de chapeliers, et il y eut pendant longtemps une ligne de démarcation bien tracée entre ces fabricants et les simples garnisseurs ” (2).
Les bordeurs faisaient aussi les ornements d’église (3) et se livraient probablement à un certain commerce de galons, passementeries et soieries, car on les qualifie généralement de marchands (4). De très nobles familles auraient pu s’honorer, parmi leurs ancêtres, de quelqu’un de ces artistes de l’aiguille. Une des plus distinguées de la ville d’Aix par ses hauts emplois administratifs, ses dignités et son alliance avec un président de cour souveraine, de qui, deux vénérés prélats provençaux portèrent dignement le nom au siècle dernier, dut l’origine ou le relèvement de sa fortune à cette fructueuse industrie (Laugier).
La profession de cardeur à laine en comprit d’abord, sous ce terme générique, au moins trois, plus tard distinctes : le cardeur proprement dit; le fabricant de drap grossier ou burel tissant à la grande et à la peti'e navette (5) ; enfin le foulon. On a vu à quel chiffre élevé était évalué le nombre des ateliers fonctionnant au moment de la peste de l’Ermite. Avant et après, ils furent très florissants. Michelet cite le cas de l’élévation scandaleuse d’un cardeur à laine dans la charge de gonfalonier
(1) Cf. acte du 8 janvier 1618, nre Maynard, f° 25 v°, et contrat d’apprentissage de Claude Segond, fils d’Augustin, chez Jean Trotabas, “ bordeur et garniteur de chappeaux et boutonier ”, de Tourtour, 18 novembre ibid. (nre Porcelly, fi 484).
(2) Rues de Marseille, v° 29.
(3) Arch. dép,M, E. 1059, fi” 256 et 498 v°.
(4) Acte du 15 janvier 1608, nre Maynard, fi 25.
(5) Arch. dép"!, E. 1249, fi 160 v° et 1250, fi 371 v°.
de Florence, vers le XIIIe siècle, comme un exemple de l’abîme démagogique où la terreur de la société guelfe avait précipité la République. La démocratie dracénoise était loin d’envisager sous le même angle une profession qui menait à l’aisance et â la fortune. Parfois, les cardeurs y étaient du premier chaperon à l’égal des docteurs, avocats et gentilshommes, et qualifiés de nobles (1). Avec les sabaterii, ils tenaient la tête de la classe des artisans, en tant que faisant œuvre de leurs mains et voisinaient avec celle des industriels et marchands, comme se livrant, à la fois, à la fabrication et au commerce. Leur postérité n’entra pas seulement au barreau et dans les rangs de la magistrature subalterne. Au Parlement d’Aix, un baron se prélassait, au XVIIIe siècle, sur des sièges dont ses aïeux auraient, deux siècles plutôt, tissé l’étoffe (Brun-Boades).
L’ancien muletier n’est pas ce qu’un vain peuple pense et ce que nos modernes lexiques le définissent. Le conducteur -d’une équipe de bêtes de somme, qui faisait autrefois les voyages d’Aix, d’Avignon et de Lyon, était un messager se livrant pour son propre compte au commerce des denrées, comme l’indique la qualité de revendeur qu’il prend quelquefois, et y réalisai t généralement d’honnêtes profits. Telle famille noble provençale bien connue descendait authentiquement de ces muletiers avisés, ayant découvert avant les autres le chemin de la fortune. Il en était qui, restés fidèles ou revenus au métier ancestral, se faisaient honneur d’illustrer les bâts de leurs mulets de leurs armoiries (2). Le rude métier fut souvent exercé par les maî'res
(L) Arch. cles, GG. 2, P5L
(2) Voir Notes et pièces justificatioes, XXL
de logis — encore une excellente profession — dont plusieurs avaient quelque prétention à la particule. Nos Pascal-Mercadier, alias de Mercadier, Roux de Gandil, Teulier, Mestayer, hôtes de l'Epée au XVe siècle, de l'Ecu, de France, de la Fleur de Lys et de Sl 2 3-Antoine au commencement et vers le milieu du XVIe siècle, prirent ou transmirent la qualité de noble (voir la plupart de ces noms).
On n’a pas oublié que, dans la répartition de la population par profession faite en 1407, le sabaterius est nommé aussitôt après le notaire, le premier parmi les corps d’état (Chap. Ier).
Ce serait commettre, croyons-nous, une grossière erreur que de le confondre, à cause de son vocable, avec le savetier. Le sabaterius, d’ordinaire chargé de biens au cadastre (l), un des plus fort imposés, n’était rien moins qu’un ressemeleur de chaussures. Ce n’était même pas simplement un vulgaire cordonnier, quoique les premiers textes rédigés en français lui infligent brutalement cette qualification peu relevée, ou encore celle de sabatier (2). Il était tout cela à la fois et quelque chose de plus à une époque où beaucoup de professions, spécialisées depuis, étaient confondues : il fabriquait, nous l’avons déjà constaté, les souliers, qu’il devait réparer aussi, et en même temps le cuir. Un règlement municipal du 20 janvier 1406 (3), calqué sur celui d’Aix, avait bien essayé de faire la distinction entre le curatier, “ curaterius” , ou fabricant tanneur, et le “sabaterius" ,
R) Voir notamment les très longues cotes au premier terrier 1553 (CC 11, f° 26), de Jean Broc et, au second 1569, (GC 12, f° 28 v°), de Jaume Surle, tous les deux cordonniers.
(2) Voir Notes et pièces justificatives, XXII.
(3) Arch. clis, BB. 5, N 48-64.
fabricant de chaussures. Il interdisait aux premiers de vendre et aux seconds d’employer, “ operare”, les cuirs fabriqués, ou même d’acheter des soulier^, pour les revendre, avant que, sur les uns ou les autres, les regardeurs communaux — qui avaient l’œil à tout — n’eussent apposé leur marque de fer. Mais, à la fin du siècle (1494), les cordonniers fabriquaient tout au moins leurs cuirs, puisqu’on leur défend de jeter le tan dans le canal (1). “Cordonniers et adobeurs de cuers ”, dit un texte de 1582 (2) ; situation mixte entre un métier inférieur et une des industries classée au premier rang, parce que des plus prospères.
On cesse dès lors de s’étonner d'apparents déclassements en sens inverse, ou de prétendues mésalliances qui, même à notre époque sans préjugés, choqueraient comme une dissonance : « des fils de notaires mis en apprentissage chez des cordonniers ; des filles d’avocat, seigneur de place, de médecin, etc.., donnant leur délicate main à des mains toutes poisseuses du maniement du ligneul (3).
Lorsque le métier, séparé de l’industrie, tendit à s’avilir, les familles rougirent de compter parmi les ancêtres des disciples de Sl 2 3-Crépin. On peut voir sur certains documents les traces de surcharges postérieures plus ou moins maladroites, pour tenter d’effacer le souvenir intempestif de la profession. Elle était alors incomprise et inavouable aux yeux des petits-fils, aussi ignorants de ces particularités historiques que sottement infatués de leur nouvelle situation (4).
(1) Arch. c1", B B 9, P 133 v°.
(2) Acte d’arrenfement de « blanquerie [fabrique de mégisserie] », du 13 août 1588, nre Pierre Mottet, f°s 6-18 v°.
(3) Voir Notes et pièces justificatives, XXI II.
4) Cf. notamment arch. c’“, CC. 11, fos 33 v° et 398.
LE 'il EUS ÉTAT
Il n’empêche que l’on découvre le sabaterius aux premiers degrés de mainte généalogie noble, malgré toutes les précautions prises pour le dérobera notre curiosité indiscrète.
11 faut toute la naïveté de César de Nostre-Dame pour se scandaliser de descendants de seigneurs de Roquebrune s’abaissant jusqu’à l’exercice de ce vil métier (1). Quelle n’eut pas été la stupéfaction de l’ingénu chroniqueur si, au lieu de quelques gentilshommes devenus exceptionnellement cordonniers, il en avait connu tant d’autres issus d’authentiques sabaterii ! Rien que dans notre très petit centre, nous aurions pu lui signaler les Dauphin-Gansard, sieurs de Saint-Mandrier, les Pascal- Mercadier, sieurs de Colle-Basse, les Laurens, marquis de Sl 2-Martin, les Perrache, seigneurs d’Ampus, les Surle, seigneurs, et par eux les Boyer, marquis d’Argens, pour ne citer que les principaux (voir ces divers noms), etc...