Allègre
Nous croyons qu’Honoré Allègre — Alacris pour les notaires moyenâgeux — qualifié par une vanité familiale rétrospective de bourgeois ( I ),- fut, en son vivant, cardeur à laine de son état
(1) Cf. acte du 20 mai 1 604.
et non, semble-t-il, des premiers de sa corporation, n’ayant jamais pu dépasser la limite du 3me consulat, celui des petits artisans et ménagers. Ne sortait-il pas d’une famille de travailleurs? L’absence de documents ne nous permet pas de l’affirmer. Toutefois sa demeure dans un des quartiers de la vieille ville assez peu aristocratique (la Juiverie) (1), et la condition de la plupart de ses descendants, gens de campagne, donnent l’impression d’une extraction assez humble.
Sa suite, divisée en deux branches, offre dans la diversité et le changement des situations sociales occupées par chacune d’elles et encore plus dans le rapprochement de celles-ci, des contrastes quelque peu déroutants pour les théoriciens des castes fermées et figées de l’ancien régime. Dans la branche cadette, le bourgeois y cousine, y fraternise même avec l’artisan, avec le paysan. Bien plus, lorsqu’il lui arrive de se regarder dans son propre passé, souvent il se retrouve aussi ancien paysan.
Notre génération connut des époques moins fortement hiérarchisées où, entre le ménager cossu et le bourgeois râpé, se dressait une barrière d’autant plus infranchissable qu’elle avait été élevée, non par les lois, mais par les mœurs, autrement tyranniques. Or le présent est l’éternel écran qui nous dérobe la vue nette du passé.
Mais voici où l’étonnement de notre mentalité moderne devient presque de la stupéfaction. Du cardeur à laine est sortie, dans la branche aînée, une postérité plus entreprenante qui, d’un bond, s’est élevée au-dessus de la bourgeoisie jusqu’au rang du
(1) Arch. com'es, CC. 11, f° 148 v°.
seigneur de places. Pierre, grâce à une éducation plus soignée, a pu aborder l’étude du droit, revêtir la robe et prendre le grade de docteur. Favorisé par son père d’une donation de 1.000 florins et de deux propriétés, tandis qu’Antoine, son puiné, encore cardeur selon toute apparence, reste confiné dans le 3me consulat, Pierre a épousé en 1528 une veuve brignolaise, Sibylle Bottin, fille d’un jurisconsulte et d’une d’Arcussia d’Esparron, de la maison historique de ce nom. Par elle il acquiert une portion de la seigneurie de Vachères (Basses-Alpes). Devenu veuf, il convole avec une Simiane, encore d’une haute lignée, qui lui apporte une nouvelle portion de la même seigneurie. Par ses alliances et les titres qu’elles lui confèrent, le fils de l’artisan de la rue de la Juiverie parvient au niveau de l’aristocratie et non la moins distinguée. Cependant, à Draguignan, ses neveux germains et petits-neveux, mélange de boutiquiers et de ménagers, devaient être restés peuple comme les ancêtres, lorsqu’un jour, par une surprise qui, à distance, produit l’effet saisissant d’un coup de théâtre, ils eurent l’honneur insigne, certainement inespéré des aïeux, de s’allier à la grande famille des Villeneuve. C’est en effet dans la descendance du cardeur Allègre qu’Hercule de Villeneuve-La Roque, fils de feu Gaspard, en son vivant baron des Arcs, alléché peut-être par le chiffre de la dot, vint chercher sa seconde femme (1625). Marguerite, fille de Melchior Allègre, marchand du quartier de Gansard, cousine du ménager Gaspard Allègre, devenue dès lors parente et alliée des plus grands seigneurs, put se glorifier d’avoir entre autres à son contrat une belle-sœur qui n’était rien moins que la fille du duc d’Halluyn, pair de France (1).
(1) Hist. de la maison de Villeneuve, précitée, I, 43.
A DKAÜUIGNAN
On croit rêver, comme le crut sans doute Marguerite, transportée subitement par la baguette dorée d’une fée dans un monde si brillant et si supérieur à celui qui se réunissait dans l’arrière-boutique de Gansard !
Ainsi, dans l’une et l’autre des deux branches du tronc familial d’extraction populaire, ces humbles étaient également parvenus, par la richesse acquise dans le travail, à forcer les portes de la caste nobiliaire et à s’insinuer parmi les premières familles de Provence et même du royaume.
Comme peinture bien nette de notre vieille France, toujours nivelée davantage matériellement et socialement par l’incessante poussée d’en bas, et où — ne cessons pas de le redire — la simplicité uniforme de l’existence favorisait les rapprochements de la fortune, même modeste, avec la naissance, même éminente, quelles éloquentes généralisations pourraient valoir cette simple esquisse d’histoire domestique ?