‹ Le tiers état à DraguignanChapitre 60 sur 198 · Laurens · texte numérisé non relu

Laurens

Nous abordons avec les Laurens, dits Pons, devenus de Laurens, une des plus notables de nos anciennes familles parlementaires et sans contredit la plus remarquable par le rang qu’elle occupait parmi la noblesse d’Aix et son contingent d’hommes d’épée et d’hommes de robe. En moins de 200 ans, elle fournit plus de neuf officiers dont trois grands prévôts, quatre magistrats aux juridictions subalternes, trois conseillers au Parlement et autant de présidents à mortier. Or, cette magnifique floraison sortait d’un atelier où des sabaterii, de père en fils et d’oncle à neveu, raclaient le cuir et fabriquaient les souliers depuis le XVe siècle (1). Elle surgit tout à coup dans la seconde moitié du XVIe siècle avec Pierre Ier.

Celui-là, l’aîné de dix au moins, ayant évidemment hérité du capital accumulé par un certain nombre de générations de laborieux, acheta l’office de receveur particulier des Domaines. Nous ignorons si, après la suppression des privilèges, beaucoup de fils de cordonniers devinrent chefs de service en nos administrations financières. Mais il est au moins douteux que, même de nos jours, l’un d’eux eût obtenu la main d’une noble damoiselle, aussi noble que Madeleine d’Albertas.

Lorsqu’après trente ans d’exercice Pierre Ier eut quitté son office, il se livra en quelque sorte au commerce de la banque,

(1) Cf. arch. dépl8S, E, 622, quittance du 16 novembre 1460, délivrée par Pons Laurent, alias de la Garde, “ sabaterius ”, de Draguignan, f“ 9.

Cet émigré de la Garde est évidemment un ancêtre, puisqu’il agit comme père du recteur d’une chapellenie dont les fils et hoirs de Sébastien Laurens et les frères de celui-ci étaient jus-patrons; ibicl. G. insinuations ecclésiastiques, 1er reg. f° 463 v°.

prêtant incessamment à tout le monde, entre autres à la noblesse de la contrée, aux Sabran, aux Villeneuve, aux Boniface-La- Môle, etc... Si le notaire oublie de le qualifier de noble ou d’écuyer, une main secourable réparera plus tard cette distraction en insérant les précieux vocables sans scrupule et sans aucun art dans la perpétration du faux.

Son fils, Pierre II, n’eut pas de peine à entrer au Parlement, et la même clé qui lui avait ouvert la porte d’une cour souveraine lui ouvrit le château de Sl * * * * * *-Martin de Pallières qu’il acheta 105.000 1.(1655) et fit ériger en marquisat (1671). C’est ainsi que le descendant de cette dynastie de sabaterii rehaussa son écu des fleurons d’une couronne de marquis.

Il fut plus malaisé d’effacer sur les actes les taches de roture. On s’y efforça en ajoutant, interpolant, surchargeant. Dans le protocole du notaire Palayoni de 1581 notamment, tous les Laurens, marchands, sont devenus des écuyers (1). Bien plus, le contrat de mariage d’Albertas renfermait sans doute quelque qualification malsonnante. On fit mieux que d’y changer un mot ; on refit l’acte en entier et même tout le cahier du registre des insinuations où il était transcrit. Comme on n’avait plus à se gêner, on donna pour père au futur, au lieu d’un cordonnier, un noble, Jean de Laurens, écuyer de Draguignan, et pour mère une noble, Julie de Laugier ; peut-être ni l’un ni l’autre ne

(1) Cf. f°s 861, 890 v° et passim et les protocoles du n'8 Malespine, de

Dans ces derniers, les additions, opérées par intercalation ou sur¬

charge, l’ont été sans aucun soin, d’une façon plutôt grossière. Les

actes des 29 janvier et 8 février 1614 (f05 86 et 100) en sont entre autres

un exemple. Quelquefois les faussaires pressés négligèrent même de

rectifier le titre de l’acte, dont les énonciations ne correspondent plus

dès lors au contexte.

s’étaient oncques connus. Aucune des parties contractantes ne protesta naturellement contre le conjungo d’outre-tombe. Seulement ce qui proteste encore aujourd’hui, c’est la différence

d’écriture et d’encre du cahier intercalé, qui saute aux yeux les moins exercés.

Cette puérile vanité à part, les marquis de St-Martin ne sont certainement pas ceux qui font le moins d’honneur à notre tiers état.

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