LES BOURGEOIS
C’était en quelque sorte l’honorariat du paysan propriétaire, de l’artisan et du commerçant enrichis, passant d’un compartiment à l’autre avec une aisance qui donne l’impression de conditions presque de niveau. Pierre Perrache, de Fayence, qui teste en 1566 et 1569, se dit indifféremmeut d’abord bourgeois, puis ménager (3), et Gaspard Allègre, de même que son gendre, Boniface Martin, de Draguignan, ménager, alias bourgeois (4). La veuve d’un autre Allègre (Etienne) aussi bourgeois, décédé
(1) Teilhard de Chardin, Comptes de voyage d’habitants de Montferrand à Arras en 1479, (Bibl. de l’Ecole des Chartes, LXVII, janvieravril 1906, 18).
(2) Contrat d’apprentissage du 21 août, nre Segond, f° 378 v°.
(3) Arch. dépl!S, B. 410 et 297, fos 368 et 582.
(i) Ibid, id B. Justice royale de Draguignan ; Causes, 1609-1621 ; audience du 16 février 1619 (fam. Allègre).
en 1618, convole avec un maréchal à forge (1). En 1622, le capitaine Segond, bourgeois (branche de Fayence), met son fils en apprentissage chez un serrurier, et le bourgeois Mottet, le sien chez un chapelier, en 1638 (2). Ni l’un ni l’autre ne croient vraisemblablement déroger. Leur contemporain Honoré Martel se qualifie successivement de marchand, ménager et bourgeois (voir ce nom).
Encore au milieu du XVIIIe siècle on devient ou on cesse d’être bourgeois avec la même facilité, selon qu’on a acquis ou perdu le moyen de vivre sans travailler. Le fossé de démarcation ne sera creusé que plus tard et, chose assez piquante, lorsque les lois auront décrété le nivèlement général des classes. Encore sous Louis XV, le bourgeois François Laurent, fils d’une de Fabry, donne sa fille à un tailleur d’habits et fait d’un de ses fils au moins un vulgaire cordonnier (3). Vit-on jamais pareil scandale au sein de la petite ville, dans les temps modernes, sons la Restauration ou sous Louis- Philippe, par exemple ?
D’ailleurs le bourgeois d’ancien régime est loin du type si connu el si souvent dépeint de l’inutile oisif de notre société actuelle. Il suit l’exploitation de son bien, comme il aime à dire, s’il ne met pas quelquefois la main à la charrue. Il est fermier de terres de seigneur ou d’église, prend des entreprises publi ques, dit aux enchères communales et ne recule, pas plus que
(1) Arch. hospit., E. Il, f° 310 v°, et testament du 29 juillet 1636, nre Pascal, f" 624.
(2) Actes des 27 août 1622, nrc Malespine, f“ 680, et 13 juin 1638, nr* Midi ae lis, fJ 388 v°.
(3) Actes des 23 septembre 1750 et 19 janvier 1751, nr° Renoux, f“5 117 et 131 ; 7 mai 1755, n” Valentin, f° 520, etc.
les nobles d’ailleurs, devant certaines besognes que sûrement son successeur, fils de la Révolution, aurait considérées naguère comme beaucoup au-dessous de sa dignité (1).
Les offices de notaires et de procureurs, généralement de peu de valeur et d’un revenu médiocre, ne donnent pas à leurs titulaires grande envergure. On a vu ceux-ci se recruter parfois dans des rangs plutôt inférieurs, en outre, des fils de notaires exercer des métiers manuels et leurs filles ne répugner pas à des alliances avec des teinturiers, des cordonniers, à moins qu’elles ne leur préfèrent des paysans à la journée (2). L’exemple de nos Barcilon, mélange de cordonniers, tailleurs d’habits et procureurs, attesterait au besoin que ces derniers n’étaient pas situés à un niveau bien supérieur (voir ce nom).
Au contraire, la robe d’avocat, rehaussée souvent du bonnet de docteur, est entourée de prestige et considérée comme la décoration de la fortune. Nombre de fils de bourgeois, de marchands, de procureurs ou même d’artisans, la prennent, les uns pour simplement postuler au barreau, les autres pour la distinction du titre, très honorifique, quelques-uns pour entrer dans les offices des magistratures subalternes, d’abord, puis des magistratures souveraines (3). Lorsqu’on parcourt la liste des officiers de notre Sénéchaussée, on est frappé de n’y trouver, sauf quelques très rares exceptions, que des noms appartenant originairement au commerce, seul en mesure de fournir la finance élevée des
(1) Voir Notes et pièces justificatives, XXV.
(2) Ibid. id. XXVI.
(3) Dans un conseil communal de 1677 on ne compte pas moins de 21 avocats, ce qui en suppose un plus grand nombre naturellement. 11 y en avait encore 16 d’inscrits en 1789.
offices (entre 5.000 et 50.000 1. dans la seconde moitié du XVIIe siècle). Egalement les cours souveraines se recrutaient parmi cette noblesse rurale, “ peuple ” pour une bonne part, selon l’expression du très compétent Charles de Ribbe (1). On découvre des origines souvent bien modestes sous la pompe des titres seigneuriaux, l’éclat de la pourpre et de l’hermine. Les fonctions judiciaires, même d’ordre inférieur, flattaient au dernier degré l’amour propre, au point qu’au XVIIIe siècle on vit à Draguignan ce spectacle inoui, invraisemblable, de magistrats, non seulement privés de tous émoluments, mais encore écrasés par les dettes du corps, payer annuellement de leurs deniers personnels l’honneur de rendre la justice au nom du Roi, l’honneur suprême (2) !