Martin
Boniface Martin, qui fit souche au XVIIe siècle d’un avocat, docteur en droit, de trois docteurs en médecine et d’un artiste peintre, n’était en 1573 qu’un très ordinaire paysan, rélégué au rang du troisième et dernier consulat. Quelques années après (1577), par une métamorphose presque invraisemblable pour l’époque et qui naguère encore en notre France nivelée par la Révolution, eût été le renversement scandaleux des bases de la hiérarchie, il s’était transformé en bourgeois et avait passé dans le camp de l’aristocratie. Avait-il brûlé l’étape intermédiaire, ou plutôt n’est-ce pas que le riche ménager du temps était presque de plain-pied avec le bourgeois, simple parvenu, nous allions dire retraité du travail? Une fois de plus on peut constater ici et surprendre sur le fait, dans un cas concret très saisissable, le passage d’une condition dans une autre supérieure, aujourd’hui très supérieure, le phénomène de pénétration par en bas modifiant incessamment la composition du personnel des cadres dans l’ancienne société. La facilité toute naturelle avec laquelle
ce passage s’effectue ne saurait s’expliquer que par un contact alors immédiat de classes plus tard très éloignées l’une de l’autre, et par l’absence complète de toute barrière entre elles dans les lois comme dans les mœurs.
Boniface Martin a pris le soin de nous révéler lui-même le secret assez original de son élévation. Très jaloux, comme on l’était autrefois, de ses prérogatives de pater familias, il a retardé jusqu’aux extrêmes limites de l’âge et de l’impuissance l’émancipation d’Antoine, son unique garçon. Antoine est depuis longtemps marié et père de six enfants au moins (1), quand il se résigne, à la fin, à lui abandonner les rênes, qu’il ne peut plus tenir de ses mains débiles. Le beau-père avisé a donc pu bénéficier de la dot assez rondelette, semble-t-il, qu’a apportée sa bru, et il avoue sans fausse honte que ce fut le premier levain de sa fortune.
“ Sa maison, par la grâce de Dieu, raconte-t-il, a estée augmentée et vennue telle qu’elle est de présent pour la dot qu'il a reçu de la femme de sond. fils, que aussy de son travail et industrye ” (2). Mais, “ considérant qu’il est jà vieulx et caduque...”, il émancipe ce dernier en lui abandonnant les deux tiers de sa bastide du quartier de Sainte-Cile.
Antoine, de son côté, auquel il a fait donner une éducation qui lui avait manqué à lui-même (Antoine signe en effet d’une écri ture très courante, tandis que son père est illettré), s’adonne au
(1) Arch. cles, GG. 3, f° 291 v° ; 4, f»s 5 et 128 ; 5, f°s 136 v° et 265 ; 8, f“ 97.
(2) Cf. acte d’émancipation d’Antoine, plus loin.
La cote de Boniface Martin tient une page du cadastre en 1553. (Arch. c"*, CC. 11, f° 149).
commerce, y fait d’heureuses affaires, et, avec son avoir, grandit son importance sociale. On peut mesurer d’année en année l’accroissement de celle-ci, à le voir gravir un à un tous les échelons des honneurs consulaires. Encore troisième consul en 1588-1589, en 1601 il est parvenu, qu’on nous passe la familiarité de l’expression, à décrocher le premier chaperon. L’impulsion est donnée, et son fils, le docteur, continuant l’acheminement progressif, couronnera d’un titre envié le labeur accumulé des ancêtres.
Il avait suffi, en somme, de la poussée continue de deux générations pour tirer cette branche des Martin d’Hugo de la culture de la terre et l’élever parmi l’aristocratie intellectuelle de la cité jusqu’aux honneurs de la toge, les premiers de tous dans une ville judiciaire.
On ne parle pas d’une autre gloriole qui leur était échue de nouer des liens de parenté avec une des plus grandes familles de la région et même de Provence. Grâce au mariage de Marguerite Allègre, tante germaine d’Antoine Martin, avec Hercule de Villeneuve- La Roque, Antoine comptait notamment, parmi ses cousins germains, Gaspard de Villeneuve-La Roque, lieutenant de vaisseau, et, parmi ses parents, nombre de gentilshommes appartenant à la plus haute noblesse du pays (1).