Reboul
La transformation des Reboul qui, en une quinzaine d’années et d’une génération à une autre, sautent du dernier rang au premier, quittent la bêche pour le peigne du cardeur, l’atelier pour le château seigneurial, entrent dans les charges qui anoblissent, tient simplement de l’invraisemblance.
Dans le premier tiers du XVIIIe siècle l’aïeul et, jusque vers 1734, le père cultivent des jardins maraîchers aux abords de la ville. Les petits-fils sont, l’aîné, muletier, un autre, jardinier comme les ancêtres, un dernier commerçant.
Il était réservé au second né d’étonner ses contemporains par ses rapides succès et sa complète métamorphose. N’avait-il jamais, en son adolescence, prêté les mains à son père, dans les travaux de culture et de fumure, même les moins. .. ino-
dores? Quoi qu’il en soit, Louis avait bientôt tourné son activité vers une industrie plus relevée et encore plus avantageuse, celle de cardeur à laine touchant au commerce. Devenu riche, il avait rêvé lui aussi — et pourquoi pas ? — son apothéose et acquis d’abord, moyennant 14.500 1., une portion.de la seigneurie de Taradeau (1751), puis, au prix de 24.000 1., une charge de trésorier général de France conférant la noblesse après 20 ans d’exercice (1764). Voilà donc le fils et petit-fils de nos maraîchers, peut-être un peu ancien maraîcher lui-même, en passe de devenir gentilhomme !
Nous prions nos lecteurs d’être bien persuadés que nous n’inventons rien.
Une si prodigieuse élévation n’avait pas été sans lui susciter des jaloux. Un jour, ses écus tentent un voleur qui lui dérobe une somme “ assez considérable ”, puis essaye du chantage pour détourner le cours de la justice. Par une lettre anonyme, on le menace de ‘M’expédier” si, dans huit jours, il n’a pas déposé 3.000 1. au pied du mur de clôture de l’enclos de son frère [parc actuel de la Préfecture], à Sl-Jaume. “ Hora-tu toujours, lui écrit-on dans une orthographe et un français douteux, sentiment de paysan ?...” (1).
Ah! la tache originelle ! La savonnette de trésorier de France n’aurait-elle pas encore réussi à l’effacer aux yeux du populaire ?
Notre trésorier, devenu président, mourut après quatre ans seulement d’exercice, sans avoir pu atteindre son but. Cela n’empêcha nullement sa veuve d’être convoquée, avec le
(1) Arch. dép1", B. 1265.
second ordre, aux élections de 1789, au nom de son héritier mineur, considéré comme noble.
Quel obstacle avait donc rencontré dans les institutions ou les mœurs de son époque ce fils du peuple pour la réalisation intégrale de ses plus hauts rêves d'ambition et le plein épanouissement de sa personnalité de parvenu ?
Nous croyons qu’après ce stupéfiant avatar de nos jardiniers dracénois, passant du jour au lendemain, presque sans transition et sans l’ombre d’une difficulté légale, de la condition de
paysan à celle de futur gentilhomme, il n’y a plus qu’à tirer
l’échelle généalogique.
C’est ce que nous ferions, si après les ouvriers de la terre, il ne nous restait à parler des ouvriers des forêts.