PRÉFACE VII
La formation du Tiers parti a été laborieuse. On en retrouvera toutes les phases clans ces notes écrites au jour le jour, comme les précédentes, sans arrière-pensées et sans idées préconçues.
Alfred Darimon.
10 janvier 1887.
sous L'EMPIRE
:20 juin 1803.
U Association internationale pour le progrès des sciences sociales tiendra cette année sa session à Gand dans le courant du mois de septembre prochain. Jules Ferry et ses jeunes amis se proposent de prendre part à ce congrès économique. C'est là seulement que ces jeunes gens trouvent à se produire publiquement. Ils veulent profiter de l'occasion qui leur est offerte de faire preuve de science et d'éloquence. C'est à leur adresse que j'ai consacré les lignes suivantes dans la Presse d'aujourd'hui :
Tout rintérét de la sectiou d'économie politique aurait dû se concentrer sur les deux questions relatives au crédit et aux sociétés coopératives. Ce sont les seules questions qui aient trait au problème social. . .
C'est aux hommes de bonne volonté qui se réuniront à Gand le 14 septembre prochain qu'il appartiendra de combler les lacunes de ce programme, d'en réparer les omissions et d'en éloigner les questions inutiles ou banales. Tout indique qu un immense travail se produit dans le sein des classes laborieuses. On ne gagnera rien à étouUer les pro-
LE TIERS PAllTl SOUS L EMPIRE
blêmes redoutables qui continuent à s'agiter dans les ateliers. Il ne faut point laisser aux passions et à lu haine le soin de formuler des solutions qu'une étude patiente des faits et le sentiment de la justice peuvent seuls faire découvrir.
Girardin et moi, nous nous proposons de prendre part aux discussions du congrès de Gand.
24 juin 1863.
Un décret, inséré au Moniteur de ce matin, décret qui est accompagné d'une longue note lui servant de commentaire, transforme du tout au tout le régime dont nous étions en possession depuis le 24 novembre 1860.
Les ministres sans portefeuille sont supprimés. Les fonctions qui leur étaient confiées sont placées dans les attributions du ministre d'État.
Des changements de personnes correspondent à ces modifications capitales : MM. de Persigny et Walewski se retirent ; M. Billault est nommé ministre d'État ; M. Rouher est nommé ministre présidant le Conseil d'État, en remplacement de M. Baroche, appelé à d'autres fonctions.
Nos amis voient là un progi^ès. Je crois qu'ils se trompent. C'est une véritable rétrogradation.
La création de ministres sans portefeuille était une idée fausse. On avait eu le tort d'espérer de gens, ayant le titre et le rang de ministres, qu'ils consentissent, pour tous les cas et dans toutes les circonstances, à se faire les défenseurs officieux des ministres en exercice. Ils n'avaient en effet, dans les faits à débattre, aucun intérêt personnel. Tôt ou tard,
le: TIEUS PARTI bOUS LEMPIRE 3
on aurait été amené forcément à rentrer dans la réalité, de renoncer à cette fiction des ministres sans portefeuille, et d'envoyer les ministres à portefeuille défendre leurs actes devant les chambres.
Le ministre d'État, dans la nouvelle création, ne représente pas seulement tous les ministres, il les absorbe tous. Il est impossible qu'à ïa longue ce ministre prépondérant ne devienne pas le ministre dirigeant.
Quant à la pensée qui a dicté les nouveaux décrets, elle n'est rien moins que libérale. Cela résulte de la note qui leur sert de préface et de commentaire. Dans cette note, on afiirme avec plus de force que jamais la nécessité de l'irresponsabilité ministérielle, qui est la clef de voûte de l'édifice impérial. Ce qu'on a voulu, le Moniteur le déclare hautement, c'est « organiser plus solidement la représentation de la pensée gouvernementale devant les chambres. »
En présence d'une opposition plus forte, le gouvernement a senti le besoin de soumettre la majorité à une discipline plus rigoureuse. Le ministre d'État va devenir le véritable chef de la majorité. C'est lui qui indiquera aux députés élus des candidatures officielles la direction à suivre, lui qui ira au-devant de leurs défaillances, lui qui triomphera de leurs hésitations, lui qui les lancera au moment décisif comme une masse compacte pour écraser l'opposition.
Le ministre d'État sera le représentant direct de l'Empereur, son organe, son porte-parole.
M. Billault est, dit-on, l'inspirateur des décrets du 24 juin. Il ne se doute pas de Timmensité de la tâche
LE TIEBS PAUTl SOUS L EMPIRE
qu'il s'est mise sur les épaules; malgré tout son talent;, elle l'écrasera.
On m'assure que c'est à la suite de rapports de la gendarmerie placés par le général Delarue sous les yeux de l'Empereur, qu'on se serait décidé à mettre au jour les décrets du 24 juin. MM. Billault et de Morny auraient été les seuls initiés à la pensée qui a dicté ces décrets, ainsi que la note du Moniteur.
-lij juin 1.863.
M. de Persigny, bien qu'il ait cessé d'être ministre de l'intérieur, a envoyé aux préfets une circulaire posthume dans laquelle on trouve cette incroyable appréciation sur les élections :
Pour la première fois depuis dix ans, une coalition s'est formée entre les opinions plus ou moins rattachées au\ gouvernements antérieurs. Sur quelques points, et notamment dans les grands centres de populations plus habituellement accessibles aux excitations de la presse, elle a réussi à surprendre le suffrage universel.
M. de Girardin, dans la Presse, relève ce passage avec son bon sens habituel :
S'exprimer ainsi dans une circulaire que tout le monde lira, c'est calomnier le sutfi-age universel ; c'est calomnier Paris, Lyon, Marseille ; c'est se calomnier soi-même. Car M. de Persigny, on le sait, n'a rien néghgé, n'a rien épargné j)our opposer journaux à journaux : le ConsHlutionnel^ le Paijs et la Nation, à la Presse, au Siècle et à VOpinion nationale. M. de Persigny, nous sommes fâché de le lui dire aujourd'hui qu'il n'est plus ministre, a, dans son dernier acte, manqué à la fois de justice et de mémoire. Qu'il me permette d'en avoir pour lui, et de dire que non seulement il a lutté, mais il a lutté à outrance.
10 août 1863.
J. Ferry se propose de publier un écrit sur les élections. Il a rassemblé toutes les protestations publiées
LE TIERS PARTI SOUS L E.VfPIRE
par les candidats qui ont échoué dans les départements. Il est en train d'en extraire les faits les plus saillants, et il A'eut en composer un tableau complet des odieux moyens employés par l'administration pour combattre les candidatures indépendantes.
La difficulté était de trouver un libraire qui consentît à publier l'ouvrage. J. Ferry, qui est fort ambitieux et qui ne doute jamais de rien, ne rêvait rien moins que d'être édité par Dentu, le fameux libraire du Palais-Royal.
Je connais Dentu de longue date. J'ai été souvent envoyé en mission auprès de lui par Proudhon au temps où celui-ci habitait la Belgique.
Après m'être fait un peu tirer l'oreille, j'ai consenti à me rendre avec J. Ferry à la librairie de la galerie d'Orléans. On nous a introduit dans l'étroit cabinet que Dentu occupe à l'entresol.
Le pauvre Ferry ne paie pas de mine : il est long, maigre, efflanqué. Dentu, tout gros, tout rond, regardait avec un étonnement mêlé de curiosité cette figure taillée en lame de couteau et ornée d'une paire de favoris fantastiques.
J'ai exposé que mon compagnon était un écrivain de grande espérance, mon collaborateur à la Presse, et que la brochure qu'il était en train d'écrire ne pouvait manquer de produire une grande sensation.
— Et vous venez me demander de l'éditer ? me dit Dentu.
— Précisément. Votre patronage est une certitude de succès.
Dentu hésitait, se grattait l'oreille ; mais il lui a
sans doute paru piquant^ après avoir publié tant de brochures semi-officiellos, d'éditer un livre d'opposition. Il s'est tourné de mon côté :
— Je veux bien, m'a-t-il dit, mais à une condition, c'est que vous ferez la préface.
J. Ferrv a accepté ; mais, moi, je me suis bien promis de ne jamais écrire cette préface.
20 août 1863.
M. V.-Eugène Gauthier, deuxième metteur en pages de Y Opinion nationale, m'envoie une demande pour l'achèvement du chemin de fer de ceinture, et il ajoute :
Je dois vous confesser que je suis lypogi-aplie ; jai même joué un ceiiain rôle dans les dernières crises, et vous m'avez l'ait l'honneur de ciler à la tribune du Corps législatif quelques fragments d'une lettre que j'ai adressée à l'Empereur pour demander la grâce de mes camarades et la mienne. Je vous en remercie, comme je vous remercie de lout ce que vous avez fait pour l'abrogation des articles 414 et 415 et l'avènement de la véritable Démocratie. L'on vous apprendra que je n'ai pas trempé dans les récriminations et les injustices dont votre conduite politique a été l'objet de la part de mes meilleurs amis. J'ai même regretté la façon dont la candidature de certains typographes a été posée, .le vous devais ces explications. Maintenant, je vous prie d'agréer, etc.
Il y en a beaucoup qui se repentent de l'attitude qu'ils ont prise pendant les élections. J'en recueille tous les jours des preuves.
On voit par cette lettre ce que valent les prétendues candidatures ouvrières. Elles sont désavouées par les ouvriers eux-mêmes.
io août 1863.
La Gazette de France :
On sait que ceriains journaux affectent de prodiguer les formules suivantes : « Nous sommes en mesure d'affirmer, — Nous sommes autorisés à déclarer. — Nous tenons de source certaine. — D'après les renseijinements qui nous ont été donnés. » La Presse a trouvé un mot aussi spirituel que railleur pour caractériser cette manie qu'ont de paraître toujours bien informés les journaux dits officieux ; elle propose de les appeler désormais journaux ronfîdenticis.
C'est moi qui ai inventé cette expression ; elle rend mieux, suivant moi, la situation de certains journaux que la qualification de journaux officieux qu'on leur avait appliquée jusqu'ici. Ces journaux n'expriment pas la pensée du gouvernement, puisque la plupart du temps ils sont désavoués ; mais ils reçoivent des couftdences sur tel ou tel projet dont on veut faire Tessai sur l'opinion publique. Si l'affaire qu'on veut lancer soulève des critiques ou des récriminations , ces journaux déclarent que le projet est ajourné ou bien d'autres journaux confidentiels disent que leurs confrères ont été mal informés. Ce jeu se répète tous les joui^s.
-29 août 1863.
Girardin m'annonce qu'il part pour Bade, où il restera jusqu'au !"'■ septembre. Il ne sait pas si de Bade il se rendra au Congrès économique de Gand : « Cela dépendra, me dit-il, de la politique. »
.J'avais donné à Girardin mes impressions sur la politique extérieure :
Je crois, m'écrit-il. à ce que vous me dites ; je crois au désir d'arranger l'alTaire d'Empereur à Empereur. Mais comment? Il n'y a de solu-
tion que par une Constitution libérale donnée à la Russie. Pologne incluse ! — La Pologne libre dans la Russie libre ! — La Constitution de novembre 1815 serait insuffisante et ne résoudrait rien.
Girardin, qui me laisse la direction de la Presse, me recommande de voir le Prince Napoléon. Je ne crois pas qu'on puisse en tirer grand'chose. Le Prince, tout entier aux préjugés que lui inspire son entourage polonais, ne sait rien et ne veut rien voir.
lei- septembre 1863.
Me voilà à peu près seul à la Presse. Girardin prolonge son séjour à Bade. Jules Ferry est à Saint- Dié.
Je lais, m'écrit-il, de la copie, aux bord des eaux limpides, ce qui est très sain ; je plains les citadins obstinés comme vous.
Il circule de singuliers bruits en province. Jules Ferrv me pose la question suivante :
Est-il vrai que vous n'aurez qu'une session de deux jours en novembre, et qu'on remettrait le tout fin décembre, afin de n'avoir qu'un seul tapage?
J'ai interrogé M. Valette, secrétaire général de la Présidence. Voici les renseignements qu'il m'a donnés :
Pour rester dans les termes de la Constitution, il faut en effet que le Corps législatif soit réuni en novembre. Mais, cette fois, on ne se bornera pas à le réunir pour la forme. On ouvrira régulièrement la session de 1864; «on fera la vérification des pouvoirs ; et ce sera seulement après la clôture des débats sur les élections qu'on procédera à la discussion de l'adresse.
Si donc Jules Ferry veut que sa brochure sur les élections paraisse en temps utile, il faut qu'il se hâte.
Il n'a que deux mois pour l'écrire et pour la faire imprimer.
4 septembre 1863.
Depuis ma rentrée à la Presse, j'ai donné un grand développement aux questions d'enseignement. Ce sont là des questions vitales. Elles ont été mises à l'ordre du jour par l'Empereur lui-même ; de plus, en appelant M. Duruj au ministère de l'instruction publique, le chef de l'État semble lui avoir confié la tâch^ de reconstituer sur de nouvelles bases le vieil édifice universitaire.
M. Duruv déploie un grand zèle, mais il manque de hardiesse et de méthode. Il modifie bien plus qu'il ne réforme. Il multiplie les arrêtés; il entasse circulaires sur circulaires. Mais comme toutes les mesures qu'il prend portent sur des points de détail purement secondaires, il ne réussit qu'à jeter dans l'ahurissement tout le personnel enseignant.
J'ai critiqué, un peu trop vivement peut-être, cette façon un peu brouillonne de procéder. Je sais que mes articles, inspirés par un sentiment réformateur très décidé, ont attiré l'attention du ministre et ont souvent excité son impatience. A la fin, il n'a pu y tenir. J'ai publié hier un article sur les modifications apportées au régime de la bifurcation. Mon article se terminait ainsi :
Quand il s'agit de l'instruction des jeunes générations, il ne faut ni tâtonner ni procéder par des mesures de détail; il faut aborder franchement les problèmes et les trancher par des solutions nettes. 11 n'y a qu'un genre de bifurcation qui soit admissible, cest celui qui divise l'enseignement en deux cours d'études parallèles et sans jamais les con-
fondre. 11 y en aurait un autre, cost celui qui neutanicrait Télude des sciences qu'après que celle des lettres serait complète. Dans le second cas, il faudrait songer à rendre plus expéditif l'enseignement du latin et du grec. Mais ce sont là des hardiesses qui ne sont pas dans le tempérament de l'Université. C'est de parti pris qu'elle s'attarde dans ses méthodes, et, quant à son enseignement, les faits les plus récents prouvent qu'elle songe plus à des restrictions qu'à des réfoi-mes.
M. Duruy, piqué au vif, m'a fait écrire une longue lettre par M. Brissebarre, professeur au collège RoUin. C'est, sinon une plaidoirie en règle, du moins une explication qui a son prix. M. Brissebarre me laisse entrevoir, en effet, que M. Duruy veut supprimer la bifurcation absurde qu'a inventée M. Fortoul; mais il me dit que, pour ne pas nuire aux intérêts des élèves, le ministre ne peut procéder que progressivement.
Mes compliments à M. Duruy sur ses bonnes intentions. Mais pourquoi ne pas proclamer le principe, en attendant qu'il puisse recevoir une application complète? Pourquoi surtout me faille écrire par des professeurs des lettres ayant un caractère confidentiel sur des choses qu'il y aurait tout avantage à faire connaître au public ?
La lettre de M. Brissebarre renferme un aveu qu'il est bon de recueillir :
Un bachelier, dit-il, c'est peu de chose. Permettez-moi, monsieur, de vous faire remarquer que l'Université, à qui on jette volontiers la pierre à ce sujet, est bien innocente de cette fabrication de bacheliers. On voudrait bien n'avoir à faire faire que de bonnes études. Mais ce sont les familles qui leur demandent de livrer des bacheliers, parce que les administrateurs en demandent aux: familles, et c'est à son grand déplaisir, croyoz-lo bien, qu'elle se voit forcée de céder à rentraînement g(îiiéral.
M. Brissebarre a raison. Mais alors pourquoi s'élève-
t-il si fort contre l'enseignement professionnel, qu'il accuse d'être devenu « le tyran et le dada des meilleurs esprits? » Ce dada est enfourché aujourd'hui par une foule de gens appartenant à renseignement. Je reçois à chaque instant des lettres de professeurs qui me font à cet égard de singulières confidences.
Justement, voilà qu'il se fonde une Société pour la propagation de l' enseupiemeM professionneL C'est l'Université nouvelle qui se pose en face de l'Université ancienne.
5 septembre 1863.
Cette fois, c'est M. Daruy qui prend lui-même la plume. Il m'écrit à propos de mon article sur la bifurcation :
5 septembre 1863.
Monsieur,
Dans ^otre numéro d'hier, en citant le décret qui établit ce qui avait été annoncé à la Sorbonne, vous dites : « Voilà un décret qui surprendra bien des gens, » Il ne surprendra aucun de ceux qui ont le respect des droits acquis. Sur la foi de la législation existante, des familles ont dirigé leurs enfants vers le baccalauréat es sciences, et les ont placés dans les divisions scientifiques des lycées qui ne commencent qu'en troisième. Ces familles ont le droit d'exiger que les promesses qui leur ont été faites soient tenues, et que les élèves sortis cette année de la classe de troisième trouvent en deuxième et au delà l'enseignement et le diplôme qui leur ont été promis. V^oilà pourquoi ce qu'on appelle hifurcation n'a pu être supprimé cette année que dans la classe où elle commence, c'est-à-dire en troisième.
Je serais charmé, monsieur, qu'une rectification en ce sens fût insérée au journal, sans toutefois que mon nom y parût; je me contente d'en appeler à voire justice.
Agréez, etc.
Victor DuRUY.
J'ai déféré au désir de M. le ministre de rinstruction publique avec d'autant plus d'empressement que cette rectification me donnait gain de cause.
Par une coïncidence singulière, en même temps que je recevais la lettre de M. Duruy, j'en recevais une autre signée par un humble curé de campagne. M. Delpj, curé de la Varenne-Saint-Hilaire, m'écrit pour me faire part d'un projet qu'il a formé d'établir une école professionnelle, où au travail de l'atelier serait jointe une exploitation rurale.
Ainsi voilà un prêtre qui comprend les nécessités de la société renouvelée par la Révolution, et ces nécessités le ministre de Tinstruction publique n'a pas l'air de les apercevoir.
9 septeinbi'o 1863.
Jules Fcrrv m'écrit :
Sainl-Dié, le 8 septembre 1863.
Mon cher ami,
J'empi'unte pour vous écrire le secours d'une main étrangère ; vous voyez si je suis malade.
Figufez-vous un affreux rhumatisme articulaire qui me cloue aux (pialre membres portant de l'un à l'autre des tortures plus vite que je n'y puis apporter de remède.
Je me faisais pourtant une fête de ce voyage de Gand, de cette hospitalité flamande, de me trouver là avec vous, avec M. de Girardin, et de secouer la torpeur belge avec un brin d'utopie.
Il faut renoncer à tout cela, et rayer celte expédition cosmopolite de ces plans fragiles comme tous les plans dans lesquels vous êtes entré comme un si zélé coUaborateui*.
J'espère que cette lettre vous joindra encore à Paris. J'indique seulement que l'on fasse suivre. Je désire (|ue mon absence soit expliquée
là-Las pour tous ceux qui me connaissent et qu'on ne me fasse pas une renommée de girouette.
Je puis pourtant signer de bonne amitié.
Vôtre, .T. Ferry.
La lettre de J. Ferry a fait cesser mes hésitations. J'ai renoncé à aller au Congrès économique de Gand. J'ai chargé la personne qui doit représenter la Presse de vouloir bien m' excuser, J. Ferry et moi, auprès des organisateurs du Congrès.
M. de Girardin n'ira pas à Gand. Il ne sera de retour à Paris qu'à la fin de septembre.
22 septembre 1863.
>souvelle lettre de M. J. Ferry.
Mon cher ami,
Vous me faites l'effet d'un homme qui n'est pas allé au Congrès de Gand, — Girardin pas phis que vous. — le silence de la Presse me dit cela, n'est-il pas vrai ?
Mes regrets en seront fort apaisés. Je lis les lettres de Floquet, le tout me semble d'une gaieté belge et dun parfait soporifique. On n'y voit point surgir de jeune éloquence. La tribune du Temps observe et se tait. Nos amis sont muets comme des carpes. Je ne vois s'agiter que les bras de Pages. Simon brille au trône : connu ! connu !
Je suis hors d'hôpital, mais point encore transportable. Le médecin m'a promis mon exeal pour la fin de la semaine. J'en profiterai pour prendre la route de Paris et du travail. Vous savez le petit livre que je trame sur les élections dei-nières : j'ai pas mal de documents, et je n'ai pas une minute à perdre; pour voir le jour au commencement de novembre. La vérification des pouvoirs tiendra toutes ses promesses; il y a cette lois des dossiers et des preuves avec des minorités sérieuses. L'audace de Persigny me confond ; tout s'est fait, mon cher, à son de trompe sans souci de laisser de traces. Ce fou nous méprisait bien.
A ce sujet, je vous consulte. La question est délicate. Songez-y bien, et répondez-moi vite.
Lu petit journal dévot de Nancy, fort peu disert et fort à court, a
jugé à propos de révéler au monde que les élections de 1863 ont leur liistorien en mon humble personne. J'ai va ce bavardage de mauvais œil. Il est inutile d'attirer l'attention d'en haut sur une œuvre qui n'est point laite pour plaire. Mais voici une autre forme de la question. Il a suffi de celte annonce pour me créer des correspondants de l'es- ])èce la plus rare et la plus précieuse ; car il ont le sccrel de la confession : voici les curés qui m'écrivent. Je reçois ce matin deVauchetune |)ièce fort utile qui porte tout le caractère de l'authenticité et que m'envoie avec un grand mystère à la bonne façon des dévots le curé de l'endroit. — 0 impuissance de la presse, ne serais-tu que la puissance de la presse? J'aperçois là une mine de révélations; car l'opposition logique qui a amené ce bon petit prêtre à m'écrire se fera dans maint autre cerveau, plus affamé de vengeance que de périls, et jugeant très st'u'ieusement que le monsieur de Paris est pour leurs justes rancunes le plus utile et le plus dangereux des confidents.
Que ne serait pas dans cet ordre d'idées l'effet d'une publicité plus large, celle de ['Indépendance belge, par exemple? Je l'avais d'abord fait prier de se taire ; maintenant j'hésite et je voudrais votre avis.
Mettez en balance d'autre part le gouvernement aux aguets, la possibilité d'une défense préventive adressée aux imprimeurs, etc.
Je sais bien de quel côté je penche; mais je veux là-dessus les lumières de votre bon jugement.
Si vous n'êtes pas au bout du monde, répondez-moi ici, où je passerai encore une semaine.
A vous cordialement,
J. Ferry,
Avocat à Paris, à St-Dié (Vosges).
J'ai donné â Jules Ferry le conseil d'envoyer à la Presse et au besoin aux autres journaux de Paris une note pour déclarer qu'il recevrait avec plaisir et reconnaissance les renseignements qui lui seraient adressés sur la façon dont on a procédé durant les élections.
25 septembre 1863.
J. Ferry m'a envoyé une note qu'il destine à la Pre!^^e :
LE TIERS PARTI SOUS l'eMPIRE do
Mon cher ami.
Voici la bombe, elle est enveloppée de miel, mais fera l'elfet que vous attendez.
Elle est adressée à Rou\ . Je n'y donne pas mon domicik* et prends celui de la Presse pour éviter les tracasseries professionnelles : il nous est défendu de publier nos adresses, etc.
Je vous charge du reste : il faudrait une insertion dans le Siècle, V Indépendance, les Débats. Ceux-ci iront d'eux-mêmes. J'ai peur que Pasquet ne mette l'embargo.
Mais c'est la province qui m'importe , et elle viendra toute seule.
Que cela paraisse demain dans le journal. Je me recommande à vous.
Vôtre,
J. Ferry.
Ce matin j'ai reçu la dépêche suivante :
De Sainl-Dié pour Paris.
■2Ô septembre 1863.
Réflexions faites, mettez simplement mon adresse.
Ferry.
Pourvu que Rouy, qui a peu de sympathie pour J. Ferry, n'aille pas s'opposer à l'insertion de la note I
1er octobre 1863.
Sous ce titre : VEmpereur et Jps Ministrps, M. de Girardin publiait, il y a deux jours, dans \r Presse, un article dans lequel, sous prétexte de défendre une thèse constitutionnelle, celle de l'irresponsabilité des ministres, il constatait avec quelle imprudence et quelle imprévoyance le gouvernement impérial s'était engagé dans l'affaire de la Pologne.
Cet article a attiré à la Presse un deuxième aver-
1(j LE TIERS PAKTF SOUS l'eMPIRE
tissement, basé sur ce que Tauteur « représentait la conduite des affaires extérieures comme inquiétante pour le pays et compromettante pour le crédit public ; qu'il dénaturait ainsi d'une manière grave la politique du gouvernement. »
C'est rétrenne de M. Rouher, qui remplit en ce moment par intérim les fonctions de ministre de l'intérieur.
Voici, d'après les renseignements pris auprès de M. le comte Treilliard, le passage qui a valu à \di Presse. cet avertissement :
Si le ministre les avait conduites des affaires de la Pologne) avec prudence, la France n'en serait pas à se demander chaque matin si elle doit mettre la baïonnette au bout de son fusil, vendre ses rentes et empocher son or. . .
M. de Girardin commente en ces termes l'avertissement qui l'atteint personnellement :
Nous pourrions faire remarquer que l'avertissement n'a trouvé rien à reprendre qu'une image contestée. A Tappui de cette image, nous pourrions rappeler que le 3 0/0 français a baissé de 0,55 à la Bourse de Paris le 22 septembre, jour où a paru dans le Moniteur la lettre du gouvernement anonyme polonais au prince Czartoryski ; nous pourrions citer l'avertissement donné à la Revue des Deux Mondes quel- (pies jours avant l'insertion au Moniteur du mémorable mémoire de M. Achille Fould, mémoire précédé de deux lettres non moins mémorables de l'Empereur en date du 12 novembre 1861 ; nous pourrions faire observer que la consécration officielle a été donnée, notamment à cette phrase du mémoire de M. Fould : « L'état du crédit doit d'autant plus attirer l'attention de l'Empereur que la situation des finances préoccupe tous les esprits; » enfin nous pourrions mettre en regard delà phrase avertie de notre article la phrase du discours de lord John Russell au banquet de Blairgorie, où il constate l'anxiété générale causée par l'appréhension do la guerre, et prouver que le journaliste n'a rien dit de joins (pic le ministre et même a dit moins; mais à quoi
nous servirait de démontrer que la Presse n'a pas mérité l'avertissement .qui lui a été infligé?
Le fait de discuter un avertissement a paru à toute la presse un acte d'audace inouïe. On s'attendait à voir la Ptrsse frappée d'une nouvelle mesure administrative. Il en a été question, en effet ; mais le directeur de la presse, qui est un homme d'esprit, a fait comprendre au ministre que ce serait mettre les rieurs du côté de M. de Girardin. M. Rouher a donc remisé ses foudres; c'est pour lui un pitoyable début.
3 ootobro 18r)3.
Un journal officieux a attribué à M. Thiers l'intention grotesque de protester à la première séance du Corps législatif contre le coup d'p]tat et contre l'établissement de l'Empire. Je lui ai offert les colonnes de la Presse pour le cas où il voudrait rectifier cette absurde allégation.
M. Thiers me répond
Mon cher collègue,
Paris, 3 octobre 1863.
Je vous remercie de cette communication, qui me prouve que ces messieurs veulent nous représenter comme des ogres à la nouvelle Chambre. J'ai pour principe de ne pas écrire ; car on nen finit pas quand on s'engage dans des rectifications avec des gens de mauvaise foi. Les faits répondront, et quand on nous entendra, quand on nous verra défendre d'une manière modérée mais ferme les libertés nécessaires de la France, on pourra se faire une idée exacte des nouveaux venus à la députation.
Pourtant si quelque journal pouvait de nouveau démentir pour son compte de si impudents mensonges, il n'y aurait pas do mal.
Recevez la nouvelle assurance de mes sentiments les plus affectueux.
A. Thiers.
5 octobre 1863.
Proudlioii m'écrit à propos d'une visite qu'il a reçue de M. Armand de Perceval, ancien député de Belgique, qui m'avait demandé son adresse. Après m'avoir entretenu de M. de Perceval, Proudhon ajoute :
Puisque j'ai l'occasion de vous écrire, je ne i)uis mempècher de vous dire que mon opinion sur les élections, sur la politique générale de l'opposition n'a pas changé depuis le mois de mai dernier; que je regrette toujours de vous voir où vous êtes ; mais que je tiendrai la parole que je vous ai donnée de ne jamais toucher à votre personne dans les critiques que je puis faire de votre politique et en général do l'opposition.
Je dirai plus, vous êtes peut-être le seul des députés, dits démocrates, qui ayez à mes yeux une excuse : c'était le besoin de répondre à vos ennemis par le suffrage de vos électeurs. Cette réserve faite, et particulière à vous seul, je vous assure que je regarde en ce moment l'opposition des 36 comme le véritable ennemi ; c'est par vous que l'opinion sera déroutée, le mouvement dévoyé, par vous que le système se continuera, (|ue la dynastie se survivra, et que la nation se traînera d'équivoques en équivoques jusqu'à l'extinction totale. Peut-être la destinée de notre nation est-elle de finir ainsi dans la honte et dans la lâcheté ; mais je ne voudrais pas, quanta moi, servir à entretenir une pareille existence. Puisque vous avez pris le parti de rester dans ce gâchis, tenez-vous du moins à l'écart le plus que vous pourrez. Soyez comnio une sentinelle perdue; ce sera toujours là une petite consolation.
C'est la première fois que Proudhon m'écrit depuis les élections. Le ton do sa lettre prouve que chez lui le cœur vaut beaucoup mieux que la tête.
10 octobre 1863.
OUivier me donne enfin signe dévie. Il m'envoie de Saint-Tropez une délilDération du conseil de l'ordre dos avocats d'Ajaccio concernant un incident d'audience. Puis il ajoute :
con-
riiv.
Je vous lis ici avec beaucoup d'inféi'êt ; J'ai été particulièrement tent de \otre article sur le programme d'histoire de Du
Girardin, à propos de son avertissement, a été admirable.
Je serai à Paris du 1er au 3 novembre; il me tarde de vous revoir et de causer.
Il paraît que c'est le système d'Ollivier de n'écrire que des lettres très courtes. Picard n'en reçoit jamais de plus longues.
12 octobre 18G3.
Rien ne m'a paru plus flatteur que les deux lettres suivantes, qui m'ont été écrites par un vieux serviteur de la démocratie. J'en ai été touché jusqu'au cœur.
9 octobre mvS.
Cher monsieui".
Je ne sais pas à quel point les petites misères nées de la criso électorale nous ont mis en délicatesse l'un vis-à-Ais de l'autre. Mais cela ne m'empêche pas de ^ous offrir mes félicitations bien sincères sur la manière dont vous avez fait justice delà circulaire de M. Duruy sur l'enseignement professionnel. C'est une question qui n'est pas de sa compétence très évidemment; il y barbotte comme la plupart des personnes qui s'en mêlent sans lavoir suffisamment méditée. — Vous êtes à mon avisl'undes plus clairvoyants de ceux qui ont expriméleurs vues sur ce grand problème, et je vous renouvelle mes compliments vous invitant tort à persévérer. Sans doute vous n'avez pas besoin de mes encouragements ; mais, moi j'ai besoin de les offrir à qui les mérite.
Tout vôtre,
A. CORIÎON.
Cher monsieur,
Merci à mon leur. Je m'occupe de la question et je publierai quelque jour, cet hiver pcul-èlre, un nou^el essai. En attendant, si nous
portez la discussion à la Chambre, et que je puisse tous fournir quelques arguments, je me tiens à votre disposition. Mais vous me paraissez en savoir tout ce qu'il faut pour traiter la question comme elle veut l'être dans une Chambre et plus qu'il ne faut dans une Chambre telle qu'elle.
Je me suis tenu autant que possible à l'écart au tein,ps des élections, dégoûté que j étais des intrigues croisées dont j'avais été témoin. Il a^ait été, en effet, question de vous sacrifier pour aplanir certaines difti cultes ; mciis en même temps on disait que si la difficulté pouvait s'aplanir sans sacrifier un des Cinq, on s'en réjouirait. Parfaitement désintéressé pour mon compte, lorsque j'ai eu connaissance de la liste, j'ai fait de mon mieux pour la servir, et il y a dans la rue de Vaugirard prolongée, tout prés du boulevard, un serrurier, un de vos électeurs, qui a montré un grand zèle pour vous et qui pourrait vous dire si j'étais hostile ou favprable.
Bien à vous,