‹ Le Tiers parti sous l'empireChapitre 3 sur 16 · A. CORBON · texte numérisé non relu

A. CORBON

107, rue de Vaugirard.

12 octobre 180:5.

17 octobre 1863.

Pi^oudhon m'écrit une lettre d'affaires qui se termine par la boutade suivante :

Le Polonisme m'est odieux. Je devais publier, il y a un an, un travail sur ce sujet. Malheureusement, il est un peu étendu; il me faudrait trois mois de santé pour l'achever, et mes dernières publications, venues à l'improviste et achevées avecetfort, m'ont épuisé. Je suis condamné au repos et au silence. Sans cela, je vous certifie qu'il ne me l'audrait pas longtemps pour faire de la résurrection de la Pologne comme de l'unité italienne.

Je perds de jour en jour la confiance en notre peuple, que Retrouve ignorant, encore plus malfaisant. C'est une nation corrompue, bête, lâche, féroce. Toute l'Europe est en marche, Russie, Autriche, Allemagne, Scandinavie, l'Espagne elle-même ; l'Angleterre ne recule pas d'une semelle. Nous, nous nous attardons aux fantaisies les plus sottes. Un jour, nous ressuscitons les Grecs, les Italiens, après les Polonais ! Nous empêchons tout ; nous troublons tout le monde ; nous nous appauvrissons de capitaux, de force, de population, de vertu; le Juif, l'Allemand, le Hollandais, le Belge, l'Anglais sont nos commanditaires,

LE TIERS PARTI SOLS LE.MPIKE ^l

nos créanciers, bientôt nos propriétaires et nos maitres, et nous nous vantons comme si nous étions les illuminateurs du globe. Nous avons besoin qu'une quatrième invasion nous sehlague une bonne fois et nous fasse disparaître. Depuis douze ans j'ai honte d'être Français.

La mort de M. Billault a laiss»'" un vide qu'il sera fort difficile de combler. Aussi met-on en avant un certain nombre de combinaisons.

Voici les questions qui se posent :

M. Rouher, ministre président du Conseil d'État, est-il appelé à succéder à M. Billault au ministère d'État et sera-t-il remplacé soit par M. Baroche, soit par M. de Parieu ?

M. Rouher conservera-t-il son titre de ministre présidant le Conseil d'État, en se faisant assister de deux vice-présidents qui porteraient avec lui la parole devant le Sénat et le Corps législatif, proposition qui, si elle prévaut,, impliquera la suppression du ministère d'Etat ?

Les ministres, à qui l'article 44 de la Constitution semble fermer laporte du Corps législatif, y seront-ils, comme la chose est permise, admis à titre de commissaires du gouvernement, ce qui nous mènerait tout droit à la responsabilité ministérielle et au régime parlementaire ?

Moi, je crois que M. K^ouber sera tout simplement nommé ministre d'État en remplacement de M. Billault.

18 octobre 1863.

La solution qui a été adoptée n'est pas tout à fait celle qui a été prévue.

C'est bien M. Rouher qui remplace M. Billault ;

LE TIIÎRS PARTI SOUS L KMPIRE

mais le décret du 23 juin 1863 reçoit une modification profonde.

M. Rouland est nommé ministre président du Conseil d'Etat ; il est assisté de trois vice-présidents, qui sont : MM. de Forcade la Roquette, de Parieu et Chaix d'Est- Ange.

On dit que ce décret sera bientôt complété par un autre qui permettra aux ministres d'être envoyés au Corps législatif pour défendre leurs actes en qualité de commissaires du gouvernement.

Il faut en arriver là ; sans cela, le pouvoir se trouverait concentré aux seules mains du ministre d'État.

i21 octobre 1863.

J'ai entamé dans la Presse une série d'articles sur le mouvement des classes ouvrières en Europe. Ainsi que je l'ai dit à Girardin, il est bon de faire voir au public que la question des nationalités ne les absorbe pas complètement, comme tendent à le faire croire le Siècle et V Opinion nationale. Il est d'une bonne tactique d'associer les ouvriers à la politique pacifique et de montrer qu'ils y sont intéressés presqu'autant que la bourgeoisie.

Guéroult a publié un article sur la politique intérieure ayant un caractère très belliqueux. Cet article a l'ait long feu. Le public commence à ne plus prendre au sérieux la politique du député de la Cf circonscription. On sait qu'on lo souffre au Palais-Royal, mais qu'on le désavoue aux affaires étrangères. Cela suffit pour lui enlever toute autorité.

LE TIERS PARTI SOUS l'eMPIRE ^'S

24 octobre 1863.

Il y a des gens qui sont fort effrayés de l'immense pouvoir dont le décret du 47 octobre a investi M. Rouher. Le ministère d'État, organisé comme il l'est, devient un rouage gouvernemental tout nouveau. La Constitution n'a point prévu cette délégation absolue du pouvoir entre les mains d'un ministre non point dirigeant, mais dominant.

M. de Morny est de ceux que cette création épouvante le plus ; il y voit l'annihilation prochaine de l'Empereur. Après la mort de M. Billault, il demandait la suppression du ministère d'Etat, et il conseillait à l'Empereur de provoquer de la part du Sénat un sénatus-consulte pour autoriser les ministres à venir défendre leurs actes devant les Chambres.

Notre président n'a point renoncé à son idée. Il l'a communiquée à M. de Girardin, qui sans doute Ta trouvée bonne, puisqu'il la développe et Tappuie dans la Presse de ce soir :

Un autre parti eût consisté à faire ajouter par la voie ù'un sénatusconsulte à l'article 44 de la Constitution, après cette disposition : Les minisires ne peuvent être membres du Corps législatif, ces mots : Ils ont leur entrée au Sénat et au Corps législatif. Us sont entendus toutes les fois qu'ils le désirent et ils peuvent se faire assister par des commissaires nommés par un décret de l'Empereur. C'eût été le retour à l'article 68 de la Constitution républicaine de 1848, et ce n'eût pas été le retour à l'article 12 de la Charte constitutionnelle de 1830. Aucune atteinte, même indirecte, n'eût été ainsi portée à la Constitution de 1852 et à ses deux articles 5 et 13, auxquels on prétend que l'Empereur attache une importance que, ajoute-t-on, il ne souflrira jamais qu'on entame. L'addition de ces quelques mots eût rendu au chef de l'Etat la faculté et la facilité dont il avait été en possession du 20 décembre 1848 au 2 décembre 1851. En vertu de celte faculté et de cette facilité, i! eût

LE TIERS PAKÏl SOUS L EMPIRE

pu opposer à MM. Berryer, Darimon. Favre, Marie, Ollivicr, Pelletan, Picard, Simon, Thicrs, il eût pu opposer MM. Baroche, ministre de la justice; Béhic, ministre du commerce et des travaux publics: Chasseloup-Laubat, ministre de la marine ; Drouyn de Lhuys, ministre des aUaires étrangères ; Duruy, ministre de Finstruction publique; Fould, ministre des finances, et enfin M. Rouher, président du Conseil d'Étal, avec toute sa réserve composée de cent vingt-trois conseillers d'État et de maîtres des requêtes, parmi lesquels il n'y aurait eu que l'embarras du choix. Tl eût pu rappeler au ministère d'État M. Fould et au ministère des finances M. Magne.

Il est impossible que des idées aussi justes ne fassent pas leur chemin et ne soient pas adoptées tôt ou tard.

Il est assez curieux de voir que c'est un des principaux auteurs du coup d'État qui les ait prises sous son patronage.

30 octobre '18b3.

Jules Ferrv m'a apporté le premier exemplaire de son livre la Lutte électorale en 4868.

A la première page figure la dédicace suivante :

(c Aux cinq députés démocrates et libéraux qui ont reconstitué en France l'opposition légale. »

Le livre débute par des considérations générales qui en marquent le but et les tendances :

Le Corps législatif venait de se dissoudre. En 1857, il ressemblait plus à un grand conseil général qu'à autre chose ; il s'en allait, en 1863, bon gré mal gré, assemblée parlementaire.

... La vie avait reparu... Dans un petit groupe d'hommes — désormais entrés dans l'histoire — la liberté s'était reconnue... Après avoir reconstitué à force de sagesse, de caractère et d'éloquence l'opposition légale dans la Chambre, les Cinq n'avaient à cœur que d'y rallier les libéraux de toute provenance...

Les questions politiques peu sent se poser sur deux terrains : le terrain légal, le terrain révolutionnaire. Les questions révolutionnaires ne se ré-

LE TltKS PARTI SU US L EMPiRE ^O

solvent que par la force, les questions légales s'éclairent parla discussion, s'affirment par les concessions, se décident par la prudence. Malgré les provocations et les imprudences, la question ne s'est pas portée sur le terrain révolutionnaire ; l'opposition a pourtant accepté la Constitution et la dynastie ; les minorités n'ont pas voté contre l'Empire. Jamais aspiration libérale ne fut plus marquée, plus légale, plus franche; jamais avertissement plus modéré, plus respectueux, plus paisible ne fut donné au pouvoir. Et si le gouvernement est resté sourd aux lointains murmures de la liberté qui s'avance, qu'il regarde autoui* de lui tomber l'un après l'autre les soutiens du temple de la dictature, et que le vide absolu qu'un seul homme a pu laisser dans son système lui montre qu'au temps où nous sommes, il n'y a que les institutions libres qui soient sûres de ne pas mourir.

C'est là une déclaration très nette, et si ces idées sont partagées par les jeunes gens dont J. Ferrv est le centre, l'avenir de l'opposition légale est assuré.

lei novembre 1869.

V Indépendance belge posait hier, dans sa correspondance de Paris, la candidature de Girardin.

Pour le cas où M. Jules Favre opterait en faveur do Lyon, on commence à s'occuper dans les rangs de l'opposition parisienne de h\ candidature de M. Renan... Ce choix présenterait, il ne faut pas le

dissimuler, plus d'inconvénients que d'avantages Que l'opposition

choisisse plutôt pour candidat M. de Girardin. Son courageux article d'hier contre la guerre lui servirait de profession de foi, et elle fournirait au suffrage universel une occasion de se prononcer entre le chauvinisme et la liberté.

Je m'attendais, je l'avoue, à voir Girardin accepter cette ouverture et se poser nettement en candidat de la paix et de la liberté. J'ouvre la Presse, et je vois qu il repousse les avances qui lui sont faites :

Je persiste à penser que lorsqu'une majorité législative est numériquement trop faible pour qu'elle pèse par des votes, il faut qu elle pèse par les discours... Si, par suite d'option, deux élections ont lieu à

^(5 LE TIEHS PARTI SOUS l'eMPIRE

Paris, celte opinion tirée de la nature des choses et de la logique des circonstances, est celle que je maintiendrai et que, cette lois, j'espère Taire adopter par mes deux honorables confrères, MM. Guéroult et Havin, avec qui je suis en dissentiment profond sur les questions de la ^;:uerre et de la paix ; mais sans que ce dissentiment s'étende à la question électorale. La polémique a ses exigences, et je lui fais largement sa part ; elle est allée contre moi jusqu'à des personnalités blessantes, mais qui ne m'ont point blessé. Lorsque, d'accord avec MM. les députés de la Seine, il s'agira de pourvoir aux deux sièges qui vaqueront à Paris, MM. (luéroult et Havin pourront donc compter qu'ils nous retrouveront absolument le même que j'étais au mois de mai. Ce ne sera pas moi qui sèmerai la plus j^etite division ; ce ne sera pas moi qui élèverai aucune prétention personnelle.

Les raisons que Girardhi met en avant pour décliner toute candidature ne m'ont pas convaincu. Je le lui ai dit; j'ai insisté, mais je Tai trouvé inébranlable.

•2 noNcmbre 1SG3.

Aujourdliui a eu lieu la première réunion de la gauche.

On a clioisi pour tenir cette réunion le domicile de M. Marie, situé rue Croix-des-Petits-Champs, n'^ 64. Ce n'est pas seulement parce que les salons de M. Marie se prêtent à des réunions nombreuses qu'on s'est arrêté à ce choix ; c'est aussi parce que notre collègue est doué d'un esprit porté à la conciliation et qu'on compte sur son influence et sur son autorité pour empêcher les dissidences.

La gauche se compose, en efl'et, d'éléments très disparates.

Pour m'en tenir â la seule députation de la Seine, il y a en première ligne les quatre députés qui ont formé le noyau du groupe déjà légendaire des Cinq.

Leur conduite est toute tracée ; ils n'ont qu'à continuer la politique qu'ils ont suivie pendant six années ; c'est leur de\roir, puisque les électeurs viennent de donner k cette politique l'adhésion la plus éclatante. Il y a quelques jours^ Emile Ollivier nous disait, à Ernest Picard et à moi : « Ne nous séparons jamais, et nous resterons le centre autour duquel tous viendront se grouper. y> Ernest Picard a promis ; tiendra-t-il?

MM. Havin et Guéroult se sont, au point de vue de la politique extérieure, rapprochés de l'Empire : l'un a des rapports suivis avec le Palais-Royal ; l'autre, fort lié avec M. Mocquart, chef du cabinet de l'Empereur, a fait, 'dit-on, passer sous son couvert des notes destinées à être placées sous les yeux de rp]mpereur et à exercer une infxuence sur la direction de la politique impériale. Ces rapports occultes du directeur du. Siècle avec le palais des Tuileries ont fini par être connus, et on en plaisante parfois dans la presse libérale. M. Prévost-Paradol ayant un jour dit de M. Havin qu'il remplissait dans le gouvernement les fonctions commodes de ministre sans portefeuille au département de l'opposition, le mot a fait fortune dans les salons du faubourg Saint-Germain. La place de MM. Havin et Guéroult est tout naturellement dans l'opposition constitutionnelle ; mais nous savions que, bien longtemps avant les élections, ils avaient pris l'engagement de ne pas se séparer. Il est donc probable qu'ils formeront bande à part, et qu'ils chercheront à se servir du Sièrk et de VOpiuion nationale pour peser sur la minorité.

28 LE TIERS PARTI SOUS l'eMPTRE

MM. Pelletan et Jules Simon sont des ennemis déterminés de l'Empire. Pelletan s'est fait remarquer dans ces dernières années par des brochures d'une extrême virulence, où souvent se rencontrent le mot heureux et l'expression juste. Quant à Jules Simon, partisan de l'abstention jusqu'à la veille du scrutin, il ne s'est déterminé à la prestation du serment qu'à la dernière heure; il avait, en acceptant une candidature, mécontenté la plupart de ses amis ; il n'y a pour lui qu'un moyen de recouvrer leurs bonnes grâces, c'est de se porter en adversaire intraitable et de se faire l'écho de toutes les impatiences et l'interprète de toutes les rancunes. C'est la tâche qu'il semble s'être imposée,

M. Thiers assistait à la réunion : il a laissé entrevoir une prétention fort singulière ; il ne veut pas s'enrégimenter dans la gauche, et cependant il exige qu'elle se soumette à sa direction. Il l'a dit très nettement, il tient à conserver sa liberté d'action ; il trouve seulement très commode de pouvoir disposer d'un groupe très puissant comme peut le devenir la gauche.

Jules Simon paraît disposé à s'enrôler sous la bannière de M. Thiers ; mais Ollivier regimbe et proteste de toutes ses forces.

Ollivier a liaison. Si les Cinq restent unis, ils entraîneront dans leur orbite la plupart des députés de l'opposition envoyés par les départements. Ceux-là arrivent avec si peu de parti pris, qu'ils protestent hautement contre toute politique de renversement et qu'ils déclarent vouloir rester sur le terrain de la légalité. Le prestige des Cinq est assez grand pour rallier ces députés, pour qui l'opposition consiste uni-

quement à s'être fait nommer en dehors de l'attache officielle. Je l'ai bien vu aux sentiments de déférence qu'ils ont montrés vis-à-vis de nous.

Il s'est produit à cette première réunion de la minorité un incident futile qui prouve bien de quel esprit timide sont animés ces nouveaux venus. On a posé très sérieusement cette série de questions :

Les députés de Topposition se feront-ils faire un uniforme?

Assisteront-ils à la séance impériale?

Accepteront-ils les invitations qui leur seront adressées par l'Empereur?

Iront-ils aux soirées officielles?

Pendant la durée de la précédente législature, les Cinq s'étaient tenus à l'écart du monde officiel ; on les avait invités une première fois à dîner aux Tuileries ; ils avaient refusé. Cette invitation n'avait pas été renouvelée. Hénon seul s'était fait faire un uniforme ; il le revêtait le jour de la séance d'ouverture, à laquelle il ne se croyait pas dispensé d'assister, et il le mettait religieusement dans son armoire.

Ces questions ont été débattues assez longuement. Plusieurs députés ont déclaré qu'ils ne croyaient pas pouvoir pousser leur opposition jusqu'à refuser les invitations impériales, et que leurs mandataires leur en voudraient de leur abstention. MM. Havin et Guéroult les ont mis à l'aise en disant que, pour leur compte, ils iraient aux Tuileries toutes les fois qu'ils y seraient appelés, et qu'ils ne négligeraient aucune occasion d'approcher l'Empereur.

C'est M. Thiers qui a tranché la difficulté. « Per-

30 ïj: tiers parti sous l'empire

sonne^ a-t-il dit, n'aurait le droit d'en vouloir à un député de l'opposition qui revêtirait l'uniforme obligatoire , et qui se rendrait, dans la tenue de rigueur, dans les salons des Tuileries. J'ai pris moimême la mesure d'un uniforme, et je l'endosserai avec plaisir le jour où l'Empereur aura fait un pas vers la liberté. «

La satisfaction qu'a amenée sur les visages de nos collègues cette déclaration de M. Tliiers prouve que l'opposition systématique compte peu de partisans dans les rangs de la minorité.

J'ai devancé la décision de la réunion Marie ; je me suis fait faire un uniforme.

4 novembre 1863.

A propos du prochain discours de la couronne, j'ai demandé l'abrogation de la loi de sûreté générale dans un article, publié par la Presse, sous ce titre : Que (lira FEmppreur ?

Nous croyons, «lisais-je, qu'au lieu de laisser périmer cette loi qui n'a plus que dix-sept mois à ^iv^e, il vaudrait mieux dès aujourd'hui proclamer son abrogation.

J'avais rappelé qu'à trois reprises différentes, j'ai demandé le rappel de cette loi. J'ai cité la réponse qui m'avait été faite par M. Baroche; puis j'avais ajouté :

A trois reprises, nous a\ons porté la question devant la Chambre; à trois reprises, on nous a opposé la même fin de non-recevoir. Seronsnous plus heureux ailleurs?

Il paraît que j'ai touché juste. On a été fort effrayé de ma demande dans l'entourage de l'Empereur. On

LE TIERS PARTI SOUS i/eMPIRE 81

a craint que Napoléon III ne fit droit à ma requête. J'ai été injurié par la presse officieuse, et le journal la Presse a été menacé d'être l'objet d'une mesure administrative. Rouy m"a prié d'être plus prudent.

Jules Ferry se plaint du silence que les journaux font autour de son livre :

Mon cher ami,

Les joiirnaux-no me prennent nullement à i-œar. Le SiMe promet et ne tiendra pas; le Temps se tait par la raison que j"y eoinple beaucoup damis; la Presse a inséré un pauvre extrait et se croit quitte. Est-ce que je devrais en être à frapper à toutes les portes? Paignon m'avait promis quelque chose.; il est trop heureux de donner pour excuse que le journal est plein, ce qui est le f»»ud de l'opinion de Kouy.

Je n'ai pas d'influence réelle dans le journal auquel j'ai l'honneur d'appartenir. Si on laisse les jours passer, alors pour de bon, il n'y aura plus de pl;ice.

^'ùtre,

Jules Ferky.

Le vrai motif de l'abstention de la Presse, c'est l'opinion de Girardin sur le livre de J. Ferry.

« Ce livre, m'a dit notre directeur politique, ne vaut rien. Je rends justice au talent de l'auteur et à ses intentions libérales; mais, sans le vouloir, il a rassemblé les pièces d'un formidable dossier contre le suffrage universel. S'il est véritablement prouvé que, dans la plupart des cas, les électeurs ont cédé à la pression administrative, ce ne sont plus les candidatures officielles qu'il faudrait condamner, mais bien le suffrage universel lui-même, puisque le suffrage universel serait impuissant à garantir aux électeurs la liberté et l'indépendance du vote. »

Il y a beaucoup de vrai dans le jugement porté par Girardin sur le travail de l'ami J. Ferry.

5 novembre 1863.

J'ai assisté aujourd'hui à la séance d'ouverture de la session.

Après le discours de l'Empereur, le ministre d'État a donné lecture des noms des députés et ceux qui étaient présents ont prêté le serment exigé par la Constitution.

Un certain nombre de députés de la gauche assistaient en uniforme à cette séance. J'ai remarqué Hénon, Dorian, Mas'nin, Guéroult et Havin. D'autres, qui n'avaient point d'uniforme, avaient été admis à figurer à la cérémonie en habit noir.

J'avais reçu, il y a quelques jours, l'invitation suivante :

^loiisieur et cher collègue,

J'ai cru qu'il n'était pas sans utilité pour les députés de l'opposition présents à Paris de se réunir au moment de l'ouverture du Corps législatif. Je vous prie donc de me faire l'honneur de venir dîner chez moi Jeudi prochain, 5 novembi-e, à 7 heures. Agréez, etc.

Jules Favre.

28 octoljre 1863.

Les convives réunis chez Jules Favre se composaient uniquement des membres de la gauche. Ni M. Thiers ni ses amis n'avaient été invités à ce dîner.

J'avais espéré qu'on s'occuperait de la formation d'un groupe se posant pour but de continuer la poli-

LE TIERS PARTI SOUS l"e\1P1RE 33

tique des Cinq. Mais la question n'a pas même été posée. On s'est occupé uniquement du discours de l'Empereur et l'on n'est pas sorti des généralités.

Il y a cependant, — j'ai pu m'en assurer ce soir, — parmi les nouveaux députés, des hommes disposés à suivre une ligne de conduite tout à la fois modérée et libérale. Si rien ne les fait dévier, nous pouvons compter sur eux. Il sera facile de les entraîner dans la seule voie raisonnable qu'il y ait à adopter, celle d'une politique de mise en demeure ferme et persistante.

6 novembrp 18G3.

Dans le speech que M. de Morny a prononcé en prenant possession du fauteuil, les passages suivants ont été remarqués :

Les suffrages du peuple ont replacé parmi nous frAiicIennes illustrations parlementaires; j'ose dire que, pour ma part, je m'en suis rt^joni.

D'abord leur adhésion est un hommage à la forme même du gouvernement qui n'est pas celle de leur école politique, et je les tiens en trop grande estime pour douter un moment de la loyauté de leurs intentions. D'ailleurs notre gouvernement n'a qu'à gagner à être jugé de plus près. Dans un jjays qui, comme le nôtre, a été le théâtre de tant • il- bouleversements, il se trouve toujours, dans le passé de ceuv qui ont pris dans les affaires publiques une part considérable, des épreuves i[\n sont (bs leçons pour les autres, et quelquefois des enseignements pour eux-mêmes.

Eh ! bien, mettons en commun nos idées, notre expérience, sans préventions, sans parti pris. Tâchons de nous éclairer par des discussions loyales et courtoises, et ne cherchons à résoudre les questions que dans un seul but, celui des véritables intérêts du pays.

Je ne consignerai désormais dans mon carnet de notes que les incidents qui en vaudi^ont vi\iiment la

M LE TIERS PARTf SOUS t/eMPIRE

peine. Je serai très bref sur les validations des pouvoirs. Je suis de l'avis de Girardin, qui voudrait que cette besogne fût expédiée en quatre ou cinq jours. Tout a été dit sur les candidatures officielles; on ne peut que se répéter.

!) noNembre 18G3.

Ollivier a fait une déclaration importante. A propos de l'élection de M. Lacroix Saint-Pierre, qui est administrateur d'un chemin de fer, on s'était demandé si la qualité d'administrateur ou de directeur d'une compagnie privilégiée n'établit pas une incompatibilité avec les fonctions de député ou n'y fait pas obstacle.

Eu mon nom, et au nom de mes amis, a dit Ollivier, je viens déclarer que cette incompatibilité prétendue n'existe pas... Je suis heureux que l'opposition ait pu, dès notre première séance, déterminer ainsi par un acte quelle est l'attitude qu'elle entend conserver dans cotte Chambre: elle ne sera ni taquine ni emportée. Elle sera toujours loyale et élevée; car elle sait que c'est un des privilèges des principes vrais de n'avoir jamais besoin de faire appel aux moyens équivoques et condamnables.

Je doute que cette déclaration, dans les termes où elle s'est produite, soit acceptée par tous les députés de la gauche. Elle sera contredite, dans tous les cas, par les jeunes gens qui ont fait partie des comités du Manuel électoral. Depuis six ans^ toute la politique de ces jeunes gens se résume en ceci : combattre les candidatures officielles. Le livre de J. F'erry, la Lutte électorale en I86S, est leur véritable manifeste.

Si l'on adoptait la conduite prudente et réservée

LE TIKRS PARTI SOUS LEMPlRi; 35

indiquée par Ollivier, Touvrage-manifeste de J. Ferry perdrait beaucoup de sa valeur.

La campagne contre les candidatures officielles est donc inévitable. La gauche sera obligée de la pousser tout à fait à fond.

10 novembre 1863.

Les élections de MM. Tliiers, Emile Ollivier, Ernest Picard, A. Guéroult, Darimon et Jules Simon ont r'té validées.

Les rapports sur les ('dections des 1'^' et 2'^ circonscriptions de la Seine (L. Havin et Pelletan) ont été renvoyés à une autre séance, M. Geoffroy de Villeneuve étant absent. L'élection de Jules Favre (o° circonscription) a été reconnue valable; mais Jules Favre, étant absent pour congé, et n'ayant pas prêt*'' serment, son admission a été ajournée.

[-2 iioxeinbro 1803.

Je savais bien que la di-claration faite par Ollivier, au début de la vérification des pouvoirs, ne serait pas respectée par l'opposition.

M. Tliiers s'est fait le champion de M. Baze contre M. Noubel, et Ernest Picard a dirigé des attaques très vives contre M. de Campaigno, qui avait à Toulouse M. de Rémusat pour concurrent.

Qu' est-il arrivé ? C'est que le gouvernement a imité les chicanes de l'opposition, et qu'il n'a pas voulu que l'élection de M. de Lanjuinais fût rapportée, sousprétexte qu'elle était sujette à contestation.

L'admission de M. Havin a été prononcée. Le rapport

sur rélection de M. Pelletaii est ajourné. Les difficultés portent sur les chiffres. Peiletan n'avait pas obtenu la majorité, et c'est par erreur que son nom aurait été proclamé.

En réponse à une lettre que je lui avais adressée pour le féliciter d'avoir échappé aux suites dim grave accident, le Prince Napoléon m'écrit :

Palais de Compiègne, li novembre 1863.

Mon clier monsieur Darimon,

J'ai reçu votre lettre à Compiègne, où je suis pour quelciues jours tMicorc. Je suis 1res touché de ce que vous m'écrivez au sujet de l'accideiil tiui nfest arrivé dimanche, il a été heureusement sans gravité. Je ti(;ns à vous exprimer tous mes remerciements.

Recevez, mon cher monsieur Darimon, l'expression de mes sentinienls allectueux.

• Napoléon (Jérôme).

13 novembre 1803.

M. Geoffroi de Bellecombe a présenté le rapport sur l'élection de Peiletan. En proclamant le résultat des votes, le préfet de la Seine a commis une erreur de calcul. Le bureau a proposé à l'unanimité d'invalider l'élection et de renvoyer à un deuxième tour de scrutin.

Peiletan a accepté lui-même cette combinaison. 11 a demandé à être renvoyé devant les électeurs.

Ce diable de Glais-Bizoin, avec sa manie d'intervenir à tout propos, a failli faire dévier le débat : « Vous déplacez la question, » lui ai-je dit de mon banc. Ollivier a essayé de la rétablir sur son véritable terrain ; à son avis, l'élection de Peiletan est irréguiière, et l'invalidation doit être prononcée.

M.deMornyacombattu les conclusions du troisième

LE TIERS PAUTI SOUS l'eMPIRE 'M

bureau. Selonlui, laChambre a le droit de se prononcer pour ou contre la validité d'une élection ; elle n'a pas qualité pour dicter à l'administration la résolution qu'elle doit prendre.

M. Rouher a démontré que la solution indiquée par le 3° bureau était inapplicable, et qu'elle constituerait une violation de la loi. Le rapport a été renvoyé au bureau, qui devra déclarer s'il se prononce pour ou contre la validité de l'élection.

Dans cette circonstance, la majorité a laissé voir des sentiments de confraternité que je ne lui connaissais^ pas. La situation de Pelletan leur a paru fort intéres^ santé. On savait qu'il était sans fortune et on voulait lui éviter de faire les frais d'une élection nouvelle.

OUivier, lui aussi, malgré sa déclaration si nette et si précise, s'est engagé dans la voie des chicanes à propos de l'élection de M. Belliard dans la l'"'' circonscription du Gard. Il a été amené par la discussion à parler des transportés du 2 Décembre :

M. E. Ollivier. Quant uu iiréteiulu comiti', jjgnore s'il s'^v Irouvait d'ancieas transportés...

M. Granier de Cassagnac. Moi, je laturme.

M. E. Ollivier. Mais je crois qu'on ne devrait pas oublier qu'une amnistie solennelle a recouvert des condamnations...

M. le Ministre d'État. Ils auraient dû être les premiers à s'en sou- Senir.

M. Emile Oi-LiviEft... des condamnations qui n'étaient pas judiciaires; Le mieux serait de n'en plus parler.

M. Granier de Ca.ssagnac. — Pourquoi ? L'amnistie ne supprime pas l'histoire;

M. E. Ollivier. Ces hommes, citoyens comme vous, ne peuvent pas plus être attaqués pour avoir été victimes, que nous ne pourrions ici vous attaquer, \ous, pour les avoir condamnés. Laissons les accusations de ce gcnl*e, ()Ui rendent éternelles les discordes civiles.

Au cours de la séance, M. de Morny m'a fait appeler.

— J'ai l'intention, m'a-t-il dit, de remettre en vigueur un usage qui a été admis par toutes les assemblées : c'est de faire figurer au bureau un membre de la minorité. J'ai pensé à vous, et j'ai l'intention de vous proposer aux suffrages de nos collègues pour un des postes de secrétaires. Mais, avant tout, je désirerais savoir si vous accepteriez ces fonctions, et en second lieu, au cas où vous seriez nommé, si vous êtes disposé à remplir tous les devoirs d'un secrétaire.

— Lesquels, par exemple? ai-je demandé à notre président.

— Un membre du bureau, m'a-t-il répondu, ne doit pas se singulariser. Vous avez refusé jusqu'ici toutes les invitations aux fêtes et aux dîners des Tuileries ; si vous continuez à garder la même attitude, il est évident que je ne puis pas vous proposer comme candidat à la majorité.

— J'ai renoncé de moi-même, al-je répliqué à M. de Morny, à l'attitude à laquelle vous faites allusion, non seulement je me suis fait faire un uniforme, mais j'ai assisté à la séance impériale. Mon intention est de me départir à l'égard des Tuileries et des ministères du système d'abstention que l'opposition a pratiqué jusqu'ici.

— Et vous avez raison, m'a dit notre président; comment voulez-vous qu'on vous croie, quand vous dites que vous n'êtes pas de l'opposition systématique , si l'on vous voit attacher une importance

exagérée à des démarches qui, après tout, n'enchaînent ni vos votes ni votre conscience? Je ne dispose pas de la majorité ; mais je ferai tous mes efforts pour qu'elle vous nomme secrétaire du Corps législatif.

Je ne sais ce qui adviendra de la tentative de M. de Morny; quant à moi, je la considère comme prématurée.

14 novembre 1863.

La tentative de M. de Morny n'a pas réussi. L'élection des secrétaires a eu lieu aujourd'hui. J'ai obtenu une honorable minorité ; mais je n'ai pas été nommé. La majorité m'a préféré M. Noubel.

Néanmoins la lutte a été vive.

Au premier tour de scrutin, j'ai obtenu 73 voix, qui se sont réduites à 50 voix au second tour.

Au ballottage, M. Noubel a été élu par 1^ voix. Il en avait obtenu 77 au premier tour et 75 au second.

Girardin m'assure que je serai plus heureux à la session prochaine.

J'en accepte l'augure.

16 novembre 1863.

La séance d'aujourd'hui a débuté par une déclaration grave de M. de Morny.

Plusieurs journaux, et notamment le Journal des Débats, ont publié des articles qui ont été considérés par le gouvernement comme portant atteinte à la liberté des délibérations et à la dignité de la Chambre.

40 LE llËhS PARTI SOUS l'empire

Je laisse parler M. de Morny :

Le gouvernement s'est ému de ces articles. M, le Ministre de l'intérieur m'a fait l'honneur de venir me voir hier, en ma qualité de Président de cette Chambre, chargée de défendre ses prérogatives et sa dignité. Nous avons examiné ensemble quels étaient les moyens d'empêcher de nouvelles attaques de ce genre. Un moyen, c"est de donner au journal un avertissement.

Cependant, tout en remerciant M. le Ministre de ses déférences envers la Chambre, j'ai préféré, d'accord avec lui, saisir cette occasion pour rétablir certains principes oubliés. D'abord les comptes rendus d'une certaine espèce sont interdits par la loi; c'est du domaine du gouvei*nement et des parquets.

Mais quand ces comptes rendus sont une calomnie des intentions de la Chambre, une injure à sa conscience et à son autorité, il est bon qu'on sache que la loi qui permet d'appeler à sa barre l'auteur de l'outrage n'est pas abrogée.

En user sans modération serait une faute ; l'abandonner serait une faiblesse. Je ne propose pas aujourd'hui de l'appliquer; mais je préviens les écrivains publiquement que, si ces attaques se renouvellent, je serai le premier à demander qu'il soit usé d'un droit confié à cette assemblée pour sauvegarder sa dignité et maintenir intacte son autorité dans le pays.

L'incident n'a pas eu de suites; mais la déclaration de M. de Morny reste : les journaux sont libres de discuter les opinions émises dans la Chambre ; il n'y a d'interdit que les comptes rendus d'une certaine espèce.

Ollivier a encore une fois essayé de tracer la ligne qui doit être suivie en matière de vérifications de pouvoirs. M. Rouher avait dit :

Ouand il y a neuf ou dix millions d'électeurs à mettre en mouvement dans un pays, il faut admettre qu'une irrégularité provenant, dans telle ou telle localité, uniquement d'inattention et d'ignorance, ne peut pas atteindre rélection ; toutes les fois que l'élection n'est pas atteinte dans son essence même, dans sa sincérité, elle doit être admise par la Chambre.

Ollivier a répliqué :

Les dernières paroles de M. le Ministre d'État sont très vraies. H est certain que si, sous le règne du suffrage universel, qui met en mouvement un si grand nombre d'électeurs, la moindre irrégularité commise dans une commune pouvait faire annuler une élection, quelle élection pourrait échapper à un contrôle si rigoureux ? Nous sommes de cet avis. ~ Aussi distinguons-nous toujours deux choses: laqueslion de validité et la question de régularité. Lors donc qu'il est constant que les opérations ont été régulières dans leur ensemble, si nous relevons une ii'régularité particulière, ce n'est pas pour faire annuler l'élection, c'est pour que le gouvernement averti prévienne le retour d'irrégularités semblables.

Si cette doctrine avait été adoptée, il y a longtemps que la vérification des pouvoirs serait terminée. Malheureusement chaque candidat évincé se choisit un avocat à la Chambre, et celui-ci ne peut, à peine de forfaiture, abandonner le dossier de son client.

C'est le livre de J. Ferry qui se débite en harangues. J,e regrette presque d'en avoir favorisé la puljlication.

17 novembre 1863.

L'annulation de l'élection de Pelletan aété prononcée.

Pelletan s'est cru député pendant plusieurs mois. Le vice qui entachait son élection n'a été découvert qu'après coup, c'est l'administration qui avait commis l'erreur; c'est à l'administration qu'incombait l'obligation de la réparer. Le seul moyen de réparation acceptable, c'est qu'on procédât à l'élection dans le plus bref délai possible.

Là-dessus tout le monde était d'accord. Ollivier avait dit : (( Vous devez annuler l'élection, et ce qui sera fait ensuite, vous n'aurez qu'à le juger. »

Dans le 3^ bureau, Pelletan avait reçu du ministre d'État l'assurance que l'élection nouvelle aurait lieu aussitôt que ce serait matériellement possible.

Cela n'a pas empêché Pelletan de se livrer à des déclamations sur les intentions prétendues du gouvernement de profiter de l'erreur commise pour retarder l'élection. Il a été jusqu'à dire : « S'il en était ainsi, il n'y aurait plus de morale, et ce serait à prendre la vie en dégoût. »

Pelletan a laissé trop percer le bout de l'oreille : il n'a pas de fortune, et le mandat de député est pour lui une question d'existence. On connaissait cette circonstance dans la Chambre, et bien qu'il fût émaillé de réclamations injustes, le discours de Pelletan a été écouté avec une véritable émotion.

; Nous avons voté les conclusions du bureau, M. Rouher ayant promis formellement que les électeurs seraient très prochainement convoqués.

Jules Favre a écrit qu'élu pour les départements de la Seine et du Rhône, il opte pour ce dernier département.

18 novembre 1863.

Le président a donné connaissance d'une lettre de M. Havin annonçant qu'élu par les électeurs de la V circonscription de la Seine et par ceux de la 1'"'' circonscription de la Manche, il opte pour la Manche.

Cette résolution, comme celle de M. Jules Favre, a été prise par M. Havin en conformité à une résolution arrêtée par la gauche, qui croit être plus sûre de faire passer ses candidats à Paris.

La vérification des pouvoirs de M, Séverin Abbatucci a révélé un fait assez piquant. Le préfet de la Corse avait adressé à un certain nombre d'électeurs une liste dans laquelle on lisait :

M. Abbatucci est le candidat de l'Empereur. Sa Majesté veut que son nom sorte par acclamation de l'urne électorale.

M. Glais-Bizoin a fait l'observation que cela dépassait tout ce qu'un gouvernement peut se permettre en matière d'élection.

Il lui a été répondu par M. de Lavenaj, commissaire du gouvernement :

M. le préfet se trouvait en présence d'une manœuvre qui tendait à faire considérer M. Abbatucci comme n'étant pas le candidat de l'Empereur. Un haut personnage de l'Empire patronnait ouvertement la candidature de son concurrent, M. Bertoli, et avait écrit à ce sujet une lettre qui a été imprimée et distribuée à un grand nombre d'exemplaires. C'est dans ces circonstances que le préfet de la Corse s'adressa aux électeurs et leur dit: « On vous trompe, le candidat de l'Empereur est bien M Abbatucci. » Et cette déclaration était d'autant plus nécessaire qu'on annonçait partout que le haut personnage qui patronnait M. Bertoli allait être ministre de l'intérieur, et qu'il connaissait mieux que personne la volonté de l'Empereur.

Quel est le haut personnage qui patronnait M. Bertoli? Il serait intéressant de connaître son nom. Dans tous les cas, on voit, par cette petite historiette, de quelle façon se triture la cuisine des candidatures officielles.

19 novembre 1863.

M. Curé, élu député de la 1'"'- circonscription de la Gironde, a eu pour concurrents M. Lavertujon et M. Dufaure.

Cela explique pourquoi son élection a été si vivement attaquée par Jules Simon : M. Lavertujon, rédacteur en chef du journal la Gironde, est un des thuriféraires de Jules Simon, et M. Dufaure est l'ami de M. Thiers.

Il y avait encore bien des raisons pour que l'élection devînt le point de mire de Topposition. Le pauvre Curé avait été, en 1857, combattu par le gouvernement ; au début, il avait voté avec les Cinq ; en 4863, il est devenu uq candidat agréable ; avant tout, il fallait barrer le chemin à M. Dufaure ; le nom de M. Curé étant le seul capable de conjurer le danger de voir arriver au Corps législatif l'ancien ministre de Louis-Philippe, on avait envoyé en mission spéciale à Bordeaux M. Piétri, l'ancien préfet de police. On comptait sur son habileté pour faire réussir l'élection.

M. Piétri est un esprit libéral ; c'est un homme de 1848, il a des tendances démocratiques très prononcées. Il a dû beaucoup souffrir de l'obligation qu'on lui avait imposée de faire nommer coûte que coûte M. Curé ; d'autant plus qu'on lui a donné des auxiliaires compromettants qui ont dépassé la mesure et qui lui ont suscité de véritables embarras.

L'élection de M. Curé a été validée ; mais le pauvre M. Piétri a subi un échec moral qui lui sera fort sensible.

21 novembre 1863.

Les journaux libéraux nous font une mauvaise chicane; ils reprochent aux députés journalistes de n'avoir pas pris la défense de la presse quand, dans la

LE TIERS PARTI SOUS l'eMPIRE 4o

séance du 16 novembre, M. de Morny lui a, du haut de son fauteuil présidentiel, adressé une admonestation sévère.

Le Siècle leur répond :

Le Président de la Chambre donnait un simple avis au Journal des Débats^ en reconnaissant hautement à la presse le droit d'opposition.

Les députés journalistes ont cru que, dans cet état de choses, il valait mieux garderie silence.

J'ai de mon côté écrit une lettre à M. Rouj :

A M. H. RoKij, rédacteur en chef de la Presse. Mon cher ami,

Mes devoirs de député nuisent un peu en ce moment à mes obligations de journaliste. Absorbé par les travaux de la vérification des pouvoirs, je ne suis que d'un œil distrait la polémique des journaux, et c'est aujourd'hui seulement que j'apprends que la Gase/<e de France, le Temps et le Journal des Débats nous blâment, MM. Guéroult, Havin et moi, de n'avoir pas relevé les observations de M. le Président du Corps législatif concernant la façon dont certains organes de la presse entendent le compte rendu des séances .

C'est là, que nos honorables confrères me permettent de le leur dire, une mauvaise chicane. Je les mets au défi d'indiquer, d'une manière nette et précise, les points sur lesquels auraient dû porter nos réclamalions.

La déclaration de M. le président du Corps législatif renfermait deux choses : 1» la reconnaissance du droit pour les journaux de discuter et d'apprécier les opinions exprimées par les députés ; 2» l'avis officieux, adressé au Journal des Débats en particulier et à la presse en général, que les lois qui punissent les comptes rendus infidèles et injurieux et qui permettent de traduire un journaliste à la barre de l'assemblée sont encore en vigueur et n'ont été jamais abrogées.

Est-ce contre la première partie de cette déclaration que nous aurions dû nous élever ? C'eût été complètement absurde. Le droit de discuter et d'apprécier les discours des chambres n'est pas assis sur un terrain tellement solide que nous dussions accueillir avec défaveur les paroles qui engageaient le gouvernement. La presse ne peut oublier ce

qui s'est passé à la session dernière. Par un avis officieux, donné aux journaux,on avait essayé de restreindre ce droit dans les limites les plus étroites. C'était en quelque sorte une négation du droit. Presque tous les journaux déclarèrent qu'ils s'abstiendraient à l'avenir. La pensée me vint alors d'adresser au Sénat une pétition pour le prier de vouloir bien tracer la limite constitutionnelle dans laquelle les journaux pourraient se mouvoir. Une note du Mom^ez/r d'abord, un rapport de M. de La Guéronnière ensuite reconnaissaient le droit des journaux de discuter et d'apprécier les discours des orateurs dans les deux Chambres. Étaitil opportun de faire entendre une réclamation au moment où le président du Corps législatif ajoutait par ses paroles un monument de plus à cette jurisprudence ?

Nous ne pouvions pas davantage protester contre la seconde partie de la déclaration. Il n'y a dans une assemblée qu'une façon de protester, c'est de demander le rappel de la loi. Une pareille démarche dans une Chambre dont les membres n'ont pas le droit d'initiative eût été inconstitutionnelle. Il n'y a d'ailleurs dans le règlement de la Chambre rien qui indique sous quelle forme elle peut être faite. Le langage de M. le président du Corps législatif n'avait rien d'injurieux pour la presse : M. de Morny se bornait à exphquer comment, placé entre un acte de sévérité et un avertissement amical, il avait préféré prendre ce dernier parti. Il eût été étrange de voir un des députés journalistes choisir, pour faire entendre une protestation, le moment où le président de la Chambre donnait une preuve de bon goût et de modération.

Les lois du 17 mai 1819, 25 mars 1822, 25 novembre 1830, et 11 août 1848, qui frappent de pénalités plus ou moins fortes les éci'ivains coupables d'avoir porté atteinte aux droits et à l'autorité des Chambres subsistent encore. On pouvait en douter tant qu'on ne savait pas à quoi s'en tenir sur le droit des journalistes d'apprécier les séances. Dans le système de la liberté restreinte, le droit est corrélatif à la pénalité qui frappe l'abus du droit. Les partisans de la liberté absolue de la presse pourront se plaindre de voir renaître des lois qui renferment les journaux dans des limites fort difficiles à tracer ; mais j'avoue que je ne conçois pas de pareils scrupules de la part du Temps, de la Gazette de France et du. Journal des Débats, qui n'admettent pour la presse qu'une liberté réglementée.

Croyez, mon cher ami, à mes meilleurs sentiments.

Alfred Darimon.

21 novembre 1863.

Dans la séance d'aujourd'hui, Ollivier a attaqué avec

LE TIERS PARTI SOUS i/eMPIRE 47

une grande violence l'élection de M. de Soubeyran, élu dans la Vienne. Suivant lui, il y a incompatibilité absolue entre les fonctions de sous-gouverneur du Crédit foncier de France et le mandat de député. Il n'est pas nécessaire d'invoquer Merlin pour démontrer que c'est là un argument inadmissible. On a regretté de voir Ollivier se lancer dans la voie des restrictions. Ce sont là des thèses qu'il faut abandonner à Ernest Picard, l'homme qui aime à s'attaquer à des vétilles, et qui raffine en quelque sorte son opposition.

23 novembre 1863.

Ma réponse au Temps, à la Gazette de France et au Journal des Débats n'a pas satisfait Nefftzer. Cette fois Nefftzer Ta pris sur le ton de la blague. J'ai demandé à Girardinla permission d'adresser une nouvelle lettre à Rouy.

— J'ai, lui ai-jo écrit, un vieux compte à régler avec Nefftzer.

— Réglez vos comptes, m'a répondu Girardin ; les bons comptes font les bons amis.

Voici ma lettre à notre rédacteur en chef :

Mon cher ami.

M. Nefftzer est, sans contredit, un fin et agréable railleur; quel dommage qu'il soit un si pitoyable logicien! La bonne fée qui a présidé à sa naissance lui a donné de Tesprit à foison et du meilleur; mais elle lui a refusé cette vue claire et nette des choses qui constitue le jugement.

J'ai demandé au Temps^ à la Gazette de France et au Journal des Débats de vouloir bien indiquer d'une façon nette et précise ce que les députés journalistes auraient dû opposer à la déclaration faite par M. le président de Corps législatif, à savoir que la loi qui soumet dans certains cas les journaux à la juridiction des Chambres est encore en vigueur.

48 LE TÎERS PARTI SOUS i/eMPIUE

M. Nefftzer me répond pour le compte du Temps :

« Il n'est pas absolument certain que le? lois qui permettent de traduire un journal à la barre de l'Assemblée, quoique non abrogées, soient toujours en vigueur. Nous avons appris l'autre jour, à propos de réleetien de M. AVeUes de la Valette, qu'une loi de 1849, non formellement abrogée, n'en était pas moins supprimée par la seule force de la Constitution de 1852. Une objection de tous les points semblable s'élève contre la loi qui permet aux assemblées de se faire justice elles-mêmes. Le droit de se faire justice à soi-même est essentiellement un droit de souveraineté, et le plus élevé de tous; or, on l'a dit l'autre jour, le Corps législatif actuel n'est pas une assemblée souveraine, et nous ne voyons pas comment les anciennes lois peuvent cadrer avec cette situation nouvelle. »

Voilà, suivant M. Nefftzer, ce que l'opposition en général et les députés journalistes en particulier auraient dû dire à rencontre de l'allocution présidentielle. M. Nelftzer a raison; c'est en effet la seule question qui puisse être posée sérieusement.

Je pourrais me retrancher derrière le règlement de la Chambre et demander à M. Nelftzer à quel titre et sous quelle forme un membre de l'opposition pouvait contester une simple communication faite au Corps législatif par son président. M. NetTtzer, qui sait sur la bout du doigt son Blackstone et son Delolme, néglige ces humbles détails; je me garderai donc bien de l'interroger sur ce que sans doute il se fait gloire d'ignorer. Mais, à coup sûr, il connaît la Constitution de 1852, puisqu'il en parle. Eh bien! c'est la Constitution de 1852 qui lu répondra.

La question que M. Nefftzer reproche à l'opposition de n'avoir pas soulevée tient au principe même de la Constitution. Il s'agit de savoir si le Sénat et le Corps législatif, sous le régime actuel, jouissent des mêmes prérogatives que les assemblées sous le régime des chartes de 1814 et de 1830 et de la Constitution de 1848. Sans qu'il soit nécessaire de se prononcer sur le fond même de la question, il est facile de voir que c'est là un ordre d'idées que le Corps législatif n'a pas le droit d'aborder. Aux termes de la Constitution, c'est au Sénat seul qu'il appartient d'examiner et de décider si le privilège que possédaient, sous le régime parlementaire, les corps délibérants de traduire les écrivains à leur barre, continue de subsister au profit du Corps législatif actuel.

Or, si l'examen d'une difficulté de ce genre est interdit au Corps législatif, comment l'opposition pouvait-elle le provoquer? Elle eût mérite en ce cas d'être rappelée au respect du règlement, et, de plus, on l'eût accusée de sortir de la Constitution.

M. Nefftzçr est-il convaincu que la déclaration faite par M. le président du Corps législatif à la séance du 14 novembre 1863, est contraire aux principes constitutionnels? Il faut bien qu'il le pense, puisqu'il le dit. Mais alors ce ne sont pas les députés de l'opposition qu'il doit accuser d'un silence et d'une inaction coupables, c'est 31. Nefftzer luimême que la Constitution a armé d'un droit, et qui, dans des circonstances où les intérêts de la presse sont en jeu, néglige, lui, rédacteur en chef d'un journal, d'en faire un usage immédiat.

Au lieu de reprocher aux députés de l'opposition de s'absorber dans le travail aride des bureaux, ce qui prouve de sa part autant de bon sens que de bon goût, M. Nefftzer eût mieux fait de lire à tête reposée la Constitution de 1852. 11 y eût vu (art. 29) que, bien que simple journaliste, il jouit d'une immunité plus large que tous les députés de la majorité et de la minorité pris en masse. Comme citoyen, il a le droit, comme homme de presse, il a le devoir de dénoncer directement au Sénat la déclaration de M. le président du Corps législatif comme inconstitutionnelle, d'en provoquer l'annulation, et de faire déclarer implicitement l'abrogation des lois dont il conteste la mise en vigueur.

C'est le parti que nous avons pris au mois de mars dernier, quanfl il plut à M. de Persigny d'essayer de réduire aux limites les plus étroites • le droit des journaux de discuter les séances des Chambres. Que M. Netrtzer suive notre exemple, il ne lui en coûtera qu'une feuille de papier et un quart d'heure de bonne volonté. Agréez, etc.

Alfred Darimon.

23 novembre 1863.

— Cette fois, m'a dit M. de Girardin, Nefftzer a son compte, A vous dire le vrai, votre première lettre m'avait laissé dans le doute; mais après avoir lu la seconde, je confesse qu'en effet vous n'aviez aucun moyen de discuter à la Chambre la question soulevée par M. de Mornj.

Nefftzer m'en voudra peut-être du ton de persiflage que j'ai pris avec lui, mais s'il savait ce qu'on pense de son procédé parmi nos amis, il verrait que je n'ai fait que lui rendre la monnaie de sa pièce. Voici en quels

termes s'exprime R dans une lettre qu'il m'a écrite

ce matin :

J'ai lu hier seulement votre lettre à Rouy et les rédexions qu'elle a suggérées à Mosié Nefftzer. Quoi qu'en puisse dire votre ours, vous avez raison et raison sur toute la ligne. Se poser en bouledogue qui mord à tout propos et sans savoir pourquoi est un rôle qui manque de dignité et qui tourne certainement au ridicule... j'allais dire au Glais-Bizoin. Votre lettre avait pour vous cet avantage qu'elle fait pressentir votre attitude à ceux qui ne vous connaissent pas, et, à ce titre seul, vous avez bien fait de l'écrire. Je ne sais pas ce qu'en pense P. J. ; car voilà douze. jours que je ne l'ai vu ; mais pour ma part, j'en suis satisfait et je me plais à vous le dire.

Il s'agit là, bien entendu, de la première épître à Rouy, et non de celle que je lui adresse aujourd'hui.

24 novembre 1863.

Ily a eu hier une lutte très vive au sujet de l'élection de M. de Jaucourt. Il avait pour concurrent un de nos anciens collègues, M. Gareau. Pourquoi a-t-on retiré la candidature officielle à M. Gareau? Ni le commissaire du Gouvernement, ni le rapporteur, ni le ministre d'État n'ont osé le dire ; mais tout le monde savait qu'on avait voulu punir M. Gareau de la fière déclaration qu'il avait faite en 1858 au moment du vote de la loi de sûreté générale. Du côté de M. Gareau se sont rangés des députés de la majorité, et entre autres M. Segris, qui s'est prononcé très nettement pour l'Empire libéral. Au vote, il ne s'est rencontré que 84 opposants.

26 novembre 1863.

Mes deux épîtres à Rouy ont fait grand tapage dans le public. Elles ont donné lieu à des discussions

très vives dans le cercle de mes amis. Voici la seconde lettre que m'écrit à ce sujet R... :

Paris, 26 novembre 1863.

Mon cher D a ri mon.

J'ai lu hier votre seconde lettre à Rouy, que j'ignorerais peut-être encore si vous ne m'en aviez appris l'existence, attendu que, depuis quelques jours, je suis tellement pressé de besogne, que je n'ai pas le temps de lire les journaux. Dans cette seconde lettre, vous dites la seule chose qu'il y ait à dire, à savoir que la question soulevée par les paroles de M. de Morny est de la compétence du Sénat, et ce qui vous fait surtout beau jeu, c'est cette circonstance que vous avez vous-même, dans un cas identique, prêché d'exemple en pétitionnant comme journaliste. Nefftzer devrait au moins comprendre que, pour casser des vitres, la première condition c'est d'avoir des vitres, et que si elles font défaut, on se démanche les bras en frappant dans le vide. Mais il n'a voulu, comme vous l'avez bien dit, que chercher une mauvaise querelle, et s'il n'eût été renforcé des Débats et du Constitutionnel, il n'y aurait pas même eu lieu de le relever. Que vous lui rendiez la monnaie de sa pièce en le persiflant un peu, je n'y vois pas grand mal, et puisqu'il a oublié le premier votre ancienne amitié, vous qui êtes attaqué par lui, vous avez bien le droit de vous en souvenir.

J'ai vu avec plaisir hier soir P. J, qui était de mon avis et qui donnait tort à Nefftzer. Seulement, il prétend que l'opposition aurait dû, tout en réservant les droits du Sénat, s'élever contre la menace peu libérale de M. de Morny et défendre au moins en fait, sinon en droit, la très timide et très pâle appréciation du Journal des Débats. De cela on peut dire, comme vous l'avez dit, qu'une sortie de ce genre eût été de mauvais goût, lorsque M. de Morny faisait preuve de modération , relative au moins, en n'usant pas des pouvoirs que lui accorde la loi.

En somme, et pour me résumer, vous avez bien mené cette petite discussion, et je suis convaincu que vous avez pour vous tous les hommes qui se donnent la peine d'ouvrir les yeux pour voir les choses telles qu'elles sont, au lieu de se laisser aveugler par des passions et des désirs qui n'ont rien de commun "avec la réalité.

P. J. a entre les mains une lettre adressée (ou du moins la copie) par Jules Simon à Charras le 17 avril 1863 au sujet des élections. C'est de l'abstentionisme féroce. Si jamais cette lettre est publiée, je ne

o2 LE TIERS PARTI SOUS l' EMPIRE

sais vraiment pas ce que pourra dire Simon pour justifier son revirement, lia été par trop brusque. •

Bien à vous de cœur,

J'ai, en effet, entendu parler dans le temps d'une lettre écrite par Jules Simon à Charras, lettre dans laquelle, m'a-t-on dit, les Cinq sont fort maltraités.

Demander à R. .., s'il ne pourrait pas m'envojer une copie de cette lettre.

30 novembre 1863.

M. Thuillier, président de section au Conseil d'État, est un orateur d'une extrême violence. Il a combattu M. Casimir-Périer, concurrent de M. Royer dans risère, avec les mêmes arguments qu'il aurait employés s'il se fût agi d'un révolutionnaire. L'opposition s'est lancée après lui ; mais il lui a tenu tête. Néanmoins son arrogance a nui k sa cause, car au scrutin il s'est trouvé 36 voix contre.

— Les Cinq sont devenus les Trente-six I s'est écrié Ollivier, exprimant par là une pensée de conciliation entre toutes les nuances de la minorité.

Ce sentiment sera-t-il compris ? J'en doute. Il y a si peu d'homogénéité dans l'opposition.

2 décembre 1863.

M. Vermorel me faisait connaître, dès le 30 novembre, l'arrêté qui frappait de suspension le Progrès de Lyon.

Je sais, du reste, m'écrivait-il, que je n'ai pas besoin de vous demander votre appui pour présenter dans la Presse, et au besoin à la

Charnbre, les consiVlérn lions légales et extralégalcs que suggère noire infortune, . .

N'est-ce pas chose suffisamment grave qu'interdire la parole à un organe de l'opinion, à la veille de la discussion de l'adresse, au moment où il importe d'établir un contrôle actif et efficace sur les mandataires du suffrage universel?

J'ai immédiatement rôdigé un article dans lequel je dénonçais cette nouvelle atteinte au droit de discussion, et je l'ai envoyé àGirardin. L'article a été ajourné par ordre de notre rédacteur en chef. Je l'ai redemandé à Girardin, qui me Ta renvoyé avec les explications et les réflexions suivantes :

Mon cher ami,

Vos réflexions sur la suspension (hi Progrès de Lyon sont rédigées en des termes si.modérés, que je n'eusse certainement élevé contre leur insertion aucune objection si elles m'eussent été envoyées iiier, on même temps que l'article de M. Paignon sur le Sénat,

D'après un avis qui m'était donné, j'ai dû faire retrancher sans hésiter l'article Paignon, qui, s'il eût paru, eût valu à la Presse tout au moins un second avertissement. Le vent cpi souffle en ce moment est loin d'être à la liberté, et jamais les journaux n'ont couru des dangers plus grands. Avez-vous lu les quelques lignes du Progrès qui ont attiré sur lui la suppression ? Avez-vous lu les généralités qui ont attiré hier soir sur la Nation un premier avertissement ? Il faudrait bien trancher de suite à la tribune la question des articles sur les séances des Chambres. Les députés ne courent pas le risque d'être suspendus... mais comment introduire la question dans une discussion sur des vérifications de pouvoirs, lorsque le droit d'interpellation n'existe pas ?. . . Probablement il faudra attendre la discussion de l'adresse.

Je vous renvoie, selon le désir de votre lettre d'hier soir, votre article pour que vous le développiez davantage, si vous le jugez à propos. Il passerait dans ce cas en premier Paris,

Quant aux articles sur les séances, mon avis serait d'y renoncer tout à fait, vu le péril extrême. On traiterait à côté les questions que devront débattre ou qu'auront débattues le Sénat et le Corps législatif.

La France^ qui a vu hier M, Boudet, prend ce parti. Elle était hier

très inquiète du petit entrefilet où elle avait cité un passage du discours de Thuillier.

Où allons-nous ?

Il est à remarquer que c'est surtout quand le gouvernement trouve que les affaires vont mal que les rigueurs redoublent contre la presse.

Pauvre Liberté ! Tu seras donc toujours celle qui paiera les fautes du pouvoir.

Tout à vous,

r E. DE GiRARDIN.

Au lendemain de la polémique que je viens de soutenir contre le Temps, ]8iGazette de France et les Débats, il ne me restait qu'une chose à faire, c'était de m'adresser, comme je l'ai fait au mois de mars dernier, au Sénat, seul juge des actes ayant un caractère inconstitutionnel.

J'ai donc rédigé une nouvelle pétition. En voici le texte.

Paris, 2 décembre 1863.

Messieurs les Sénateurs,

A la date du 26 novembre, le Courrier de Saint-Etienne, et le 27 du même mois, la Gazette de France ont été frappés d'un avertissement.

A la date du 28 novembre, le Progrès de Lyon a été l'objet d'un arrêté de M. le Ministre de l'intérieur, qui l'a suspendu pour deux mois.

Je viens dénoncer ces actes au Sénat comme tombant sous le coup des articles 25 et 29 de la Constitution et en provoquer l'annulation.

Voici les raisons sur lesquelles je me fonde :

Les motifs invoqués par l'Administration à l'appui de ces mesures sont « que les journaux précités auraient donné des débats du Corps législatif un compte rendu autre que celui qui est autorisé par l'article 42 de la Constitution et le sénatus-consulte du 2 février 1861. »

Or, l'article 14 du décret organique sur la presse est ainsi conçu: « Toute contravention à l'article 42 de la Constitution sur la publica-

tion des comptes rendus officiels des séances du Corps législatif, sera punie d'une amende de mille à cinq mille francs. »

L'intention du législateur est aussi évidente que possible : il a voulu que le fait de donner des débats du Corps législatif un compte rendu autre que le compte rendu officiel fût soumis à l'appréciation du juge et soustrait au domaine de l'Administration. En faisant de ce fait une simple contravention, frappée d'une peine purement pécuniaire, il a créé, en faveur du droit de discussion, une sorte de garantie. En effet, si, comme l'a dit l'honorable président du Sénat dans son rapport sur le sénatus-consulte du 2 février 1861, il est difficile « de donner apnori une définition légale assez large et assez exacte pour marquer la limite qui sépare le compte rendu de la discussion, » il n'en est pas moins vrai que l'Administration ne peut, se rendant l'interprète arbitraire des faits et des circonstances, substituer une pénalité à une autre, sans usurper un pouvoir qui ne lui appartient pas et sans mettre en péril la plus précieuse de nos libertés publiques.

L'article 16 de la Déclaration des droits placée en tête de la Constitution de 1791 dit : k Toute société dans laquelle la garantie des droits n'est pas assurée ni la séparation des pouvoirs déterminée n'a point de Constitution.» C'est là un principe de droit publie que la Constitution de 1852 n'a point abrogé et qui fait partie de ceux « qu'elle reconnaît, confirme et garantit.» Dans les actes que je prends la liberté de dénoncer au Sénat, on enlève aux journaux les immunités attachées au droit commun ; on frappe d'une mesure administrative un fait que la loi qualifie de simple contravention et auquel elle attache une pénalité déterminée ; on s'empare du pouvoir qui n'appartient qu'au juge; pour tout dire d'un seul mot, on met en oubli le principe tutélaire de la séparation des pouvoirs.

Le Sénat, en différentes circonstances, a reconnu que les débats des Chambres, reproduits par les journaux, dans les formes réglées par l'article 42 de la Constitution et modifiées par le sénatus-consulte du 3 février 1861, sont soumis, comme tous les documents officiels, et comme tous les actes de la puissance publique, aux appréciations de la presse dans les limites que les lois leur tracent. Dans un rapport présenté au Sénat par l'honorable M. le comte de La Guéronnière le 15 avril 1863, ces limites ont été très nettement indiquées ; on y déclare qu'elles sont livrées à l'appréciation judiciaire. Si la confusion de juridiction que l'Administration tend à introduire pouvait prévaloir, le droit de discussion, hautement proclamé par le Sénat, serait supprimé de fait.

En effet, les actes de l'Administration ne résultent jamais d'un débat

56 LE TIERS PARTI SOUS l'eMPIUE

contradictoire ; ils puisent liabitucllemont leurs motifs dans les nécessités de la raison d'État, et il est impossible d'en tirer une jurisprudence qui permette de fixer les droits et les devoirs des écrivains. Dans ce cas, que pourront faire les journaux, sinon s'abstenir?

Que le pouvoir judiciaire, au contraire, soit appelé à décider ce qu'il faut entendre par un compte rendu illégal, et, sans qu'on puisse espérer d'extraire de ses arrêts une définition complète et précise, il y a tout lieu de croire néanmoins que la loi recevrait une application plus libérale. Les journaux sauraient alors à quel genre de dangers ils s'exposent et le juge, en leur indifjuant les réserves auxquelles ils doivent se soumettre, offrirait par cela même une garantie à l'exercice du droit de discussion.

L'intention du législateur de 1852, les principes de notre droit public garantis par la Constitution, le sens attaché par le Sénat à l'article 42 modifié parle sénatus-consulte du 2 février 1861, le respect du droit de discussion, tout milite en faveur de la demande que je prends la liberté de faire au Sénat.

Par ces motifs, j'espère que cette demande recevra de Messieurs les sénateurs, à qui la Constitution confie la garde des libertés publiques, un favorable accueil et une prompte solution.

J'ai l'honneur d'être, etc.,

Alfred Darimon, rédacteur de la Presse et député de la Seine.

Quo va dire Nefftzer?

3 décembre 1863.

Ce que j'ai fait sous forme de pétition au Sénat, Ernest Picard l'a essayé à titre do rectification au procès-verbal de la séance d'aujourd'hui.

Je reproduis l'incident :

M. Ernest Picard. Le compte rendu de notre dernière séance a été l'occasion d'un communiqué adressé à la France par JVI. le ministre de l'intérieur et qui nous intéresse trop directement pour que je n'en entretienne pas la Chambre.

Plusieurs voix. Mais cela n'a aucun rapport avec le procès-verbal.

M. LE Président. Laissez parler; nous allons voir.

}\.. ^Ri^jEST Picard. Ce communiqué impute au journal la France une

inter[)rétation du décret organique qui n'a pas été acceptée par la Cliauibre ; car la Chambre a voté sur la validité de Télection de M. Royer et non pas sur la validité des théories de M. le commissaire (hi gouvernement. Il y a donc dans ce fait de rAdministration une confusion de pouvoirs. De plus, l'interprétation qu'elle donne de la loi ne serait acceptée par aucun jurisconsulte sérieux. Je m'élève donc contre de telles communications. Je me plains aussi de l'inégalité du traitement dont les journaux sont l'objet.

Le Sénat a reconnu à la presse le droit de commenter nos débats, et il est impossible que l'administration le lui retire. Il est impossible qu'elle laisse au Constitutionnel, par exemple, toute liberté de discuter, et qu'on prodigue en même temps les rigueurs contre d'autres journaux, qui sont avertis ou suspendus, parce qu'ils ont discuté les discours prononcés dans cette enceinte. Mon intention est de reprendre cette question dans la discussion de l'adresse.

S. Exe. M. RouHEH, MiMSTRE d'État. L'observatiou de M. Picard n'a aucun rapport avec le procès- verbal. Ce serait donc une interpellation, et nous n'avons pas à y répondre. Si M. Picard la reproduit dans la discussion de l'adresse, nous espérons être en mesure de lui démontrer que le gouvernement, en donnant ce communiqué, n a fait qu'user de son droit. Ce communiqué d'ailleurs ne renferme pas un mot qui puisse faire croire que le gouvernement ait attribué au Corps législatif telle ou telle interprétation de la loi dont on parle.

Quant à celle que le gouvernement a adoptée, je crois qu'elle est exacte, et j'espère que nous pourrons le prouver en jurisconsulte à M. Picard, qui prétend qu'elle ne saurait être acceptée par aucun jurisconsulte sérieux.

Presque tous les journaux ont reproduit ma pétition au Sénat et lui ont fait un accueil favorable.

(( Si peu que ct4a nous rapporte, dit l'L'nion, ce sera beaucoup. >)

La France. Si M. Darimon arrive ainsi à obtenir Talignement demandé par M. de Girardin, il pourra se flatter d'avoir rendu un fameux service à la presse.

L'Opinion nationale. ><ous souhaitons que le Sénat fasse bon accueil à cette pétition présentée dans l'intérêt de la presse par un des dé^ pûtes de la Seine.

La Xatiôn. Nous remei'cions M. Darimon, en notre nom persortnel, et au nom de toute la pressej de son excellente initiative.

Mes collègues de la gauclie ne m'ont pas dit un

mot de ma pétition. Picard ne m'a pas fait part davantage de l'intention où il était d'interpeller le gounement. Nous avons l'air des soldats qui marchent l'arme à volonté.

5 décembre 1863.

M. de Girardin, qui est compris dans la série des invités de Compiègne, m'écrit :

Samedi.

Mon cher ami,

Je pars pour dix jours. — A vous la parole et la plume. Profitez de mon absence pour vider le Dossier des ouvriers. La place ne vous manquera pas pendant ces dix jours.

Tout à vous,

E. DE Girardin.

Le Dossier des ouvriers est un moyen dont je me suis avisé pour amener les ouvriers à faire connaître leurs aspirations et à exposer leurs idées.

Ce titre m'a été suggéré par M. Beau, ouvrier mécanicien.

Voici en quels termes j'ai expliqué le but et l'esprit de cette publication :

Nous désirons avant tout que les ouvriers s'expriment sur leurs désirs et sur leurs besoins en toute sincérité de conscience. Or, les réflexions et les critiques ont habituellement pour résultat de jeter le trouble dans leur esprit et d'ébranler le peu de confiance qu'ils pourraient avoir en eux-mêmes. L'ouvrier est tout à la fois fier et timide, et si l'on tient à savoir ce qu'il pense, il faut le lui laisser dire en toute liberté.

Qu'importe d'ailleurs que la science rigoureuse ait quelque chose à reprendre dans les idées que l'ouvrier ébauche avec tant de peine ! Dans tout sentiment, fùt-d faussé, il y a le germe d'une idée vraie, et la science doit tenir compte de tout, même des demi-vérités. Comment d'ailleurs redresserions-nous les erreurs et détruirions-nous les préju-

gés qui ont cours dans les ateliers, si nous étouirons la voix de ceux qui peuvent en révéler les secrets?

La liberté, dit avec raison M. Beau, trouve son correctif en ellemême. On peut dire la même chose de la publicité. En donnant ici le Dossier des ouvriers, nous sommes certains de fournir aux idées erronées le moyen de se rectifier elles-mêmes, et à la masse laborieuse un moyen simple et facile d'éducation.

Avant de partir, Girardin a donné à la Presse un article sur la vérification des pouvoirs. Jules Ferrj peut y voir, s'il sait lire, la réfutation de sa brochure la Lutte électorale en ^863.

12 décembi-e 1863

M. de Girardin m'écrit de Compiègne :

Vendredi 11 décembre 1863. — Compiègne.

Mon cher ami,

Je vous remercie de tous vos renseignements, qui concordent parfaitement avec ceux que votre président (M. de Morny) m'avait donnés.

D'après les deux conversations que j'ai eues, il ne doit y avoir rien de fondé dans tout ce que je lis sur des changements apportés à la législation de la presse, et il n'y aurait même à se faire aucune illusion sur l'avenir.

A bientôt; je pense que je serai de retour mardi.

Tout à vous,

E. DE Girardin.

Cette lettre meta néant tous les bruits qui avaient couru ces jours-ci. On avait dit que le gouvernement se proposait de modifier le régime actuel de la presse dans un sens libéral. On ne parlait rien moins que de la suppression de Tautorisation préalable, et de certains adoucissements dans les pénalités auxquelles la

presse est soumise. On parlait aussi d'en finir avec cette inextricable question de la limite entre l'appréciation et le compte rendu des débats des Chambres ; on allait jusqu'à prétendre que M. deMorny avait été exceptionnellement mandé à Compiègne et que son séjour se rattachait aux réformes dont il s'agissait.

Ce qui contribuait à faire prendre le change au monde politique, c'est que certaines personnes bien placées pour être exactement renseignées donnaient aux bruits répandus une certaine consistance. C'est ainsi que M. Paulin Limayrac, du Constitutionnel, interrogé sur ce qu'il fallait penser d'une prochaine modification de la loi de la presse, aurait répondu, de la façon la plus affirmative, que, dans sa conviction, cette modification allait se faire.

On parle beaucoup du projet d'emprunt. Les renseignements que j'ai envoyés à Girardin sont exacts, puisqu'ils sont confirmés par M. de Morny.

13 décembre 1863.

Nous nous sommes réunis aujourd'hui chez Marie. C*est Hénon qui s'était chargé de nous convoquer. Il y avait quelques députés qui n'appartiennent pas à la gauche) entre autres MM. Lambrecht et Martel.

La discussion a porté sur le projet d'emprunt qui doit être présenté demain au Corps législatif. Elle a été fort vive.

La question, en efi'e.t^ était de savoir si la gauche adopterait une politique de paix ou se rangerait derrière les partisans de la guerre.

M. Tliiers est convaincu que l'emprunt sera détourné

dl

de sa destination : on dira qu'il a pour objet de diminuer les découverts du Trésor ; mais, en réalité, il sera consacré à des préparatifs de guerre faits en dehors des Chambres.

Le moyen de détourner l'emprunt de sa destination serait fort simple : il consisterait à émettre des bons du Trésor jusqu'à concurrence de 300 millions. Si donc l'on veut lier les mains au gouvernement, il faut restreindre la faculté qui lui est accordée par la loi des finances d'émettre pour 250 millions de bons du Trésor. En diminuant les ressources dont le gouvernement peut disposer, M. Thiers espère amener le pouvoir à renoncer à ses velléités belliqueuses et à maintenir la paix.

La réunion était au fond de l'avis de M. Thiers ; mais il a laissé trop voir qu'il ne souffrirait point qu'on fût de l'avis contraire au sien. Cette prétention a causé un moment d'irritation.

Guéroult a déclaré que, quant à lui, il ne trouvei^ait pas mauvais que l'emprunt fût employé à une guerre de principes, par exemple, à une guerre en faveur de la Pologne.

Cette déclaration, appuyée parHavin et par Hénon, a amené une discussion fort confuse. On avait perdu de vue la façon dont la gauche devait envisager la politique extérieure.

Pour en finir, E. Picard a proposé de mettre aux voix la question de savoir si la gauche se prononcerait pour la guerre en faveur de la Pologne.

La proposition de Picard a été adoptée. On a procédé au vote, et par 10 voix contre 2 la gauche a

repoussé toute intervention armée en faveur de la Pologne.

M. Thiers avait obtenu gain de cause. Il s'est néanmoins retiré fort mécontent. Il s'est aperçu qu'un certain nombre de nos collègues avaient voté par complaisance et quelques-uns même par ignorance.

M. de la Rochejacquelein, que j'avais prié de me renseigner sur le sort de la pétition que j'ai adressée au Sénat nie fait savoir qu'elle a été renvoyée à la deuxième commission ; la première commission, ayant déjà 232 pétitions à rapporter, se trouvait trop chargée. M. Michel Chevalier, qui fait partie delà deuxième commission, m'écrit qu'il fera tout son possible pour que ma pétition soit bientôt rapportée.

14 décembre 1863.

Le président du Corps législatif a donné lecture du projet de loi relatif à un emprunt de 300 millions. L'article 3 est ainsi conçu :

Le produit net de rempnint autorisé par la présente loi sera alï'ecté à la réduction des découverts du Trésor.

Comme les projets d'emprunt sont toujours de nature à peser sur le marché financier, M. de Morny a proposé à la Chambre de voter l'urgence, ce qu'elle a fait très volontiers, mais quand le président a demandé qu'on ne prît pas cette question spéciale comme texte d'une discussion sur la situation financière, il a rencontré une certaine résistance :

« Lorsqu'on discute, a dit Ernest Picard avec beaucoup de finesse, la question de finances à propos

d'un emprunt, l'exemple se trouve joint au précepte, et c'est plus efficace. »

15 décembre 1863.

c( Voici, m'écrit R..., la lettre de Jules Simon dont j'ai envoyé une copie à Emile OUivier à la Chambre, car je ne me suis pas rappelé son adresse. Peutêtre l'aura-t-il reçue pendant la séance, et vous en aura-t-il parlé. Quoi qu'il en soit, vous pouvez garder celle-ci. C'est une pièce à conserver dans le dossier de ce monsieur. »

Cette lettre est, en effet, un document précieux. Elle met à nu la duplicité qui fait le fond du caractère politique de Jules Simon. Elle a été adressée au colonel Charras et porte la date du 17 avril 1863.

M. Jules Simon, qui se moquait fort à ce momentlà des gens qui recherchaient une candidature, avait fini par être pris, lui aussi, du prurigo électoral. « On ne rêve qu'élection , écrivait-il à Charras, tout le monde veut être député ou faire des députés. » Pour qui sait lire entre les lignes, il est facile de découvrir dans cette épître une démesurable envie « d'entrer dans cette danse que menaient les illustres Cinq. »

Cette incroyable lettre a dû peser sur la conscience de Jules Simon. Aussi on comprend qu'il ait hésité quelque tem.ps avant de se décider à devenir, comme il dit, « un sous-Darimon » et à figurer à côté de ces Cinq qu'il traitait avec un si profond mépris. Comment expHquer qu'il ait consenti à mettre sa main dans la main d'Ollivier après avoir écrit :

Il aurait été assez bon de faire entrer LaTertujon ; il a des chances à Bordeaux, et peut-être aurait-il déterminé un courant opposé à celui d'OUivier. Car il y a un vrai danger de voir la jeunesse entrer dans cette voie qui cherche à concilier les plaisirs de la popularité avec les avantages de la possibilité. Je leur ai dit, en propres termes, cfu'ils demandaient aux républicains de se faire députés, afin de vendre la République le lendemain, comme leur patron.

Si nous avions connu cette lettre ignominieuse, il est certain que nous n'aurions pas consenti à ouvrir nos rangs à Jules Simon. Mais il se présentait à nous comme un allié et il acceptait d'avance toutes les résolutions prises ou à prendre. On ne songea pas à lui demander des explications sur sa conversion aussi subite qu'inattendue. Son nom, accepté par nous, devait déconcerter le parti abstentionniste: à ce titre, dans la dernière réunion tenue chez Jules Favre, il fut sans contestation inscrit sur la liste.

En lisant cette lettre au colonel Charras^ on voit que l'austère auteur du Devoir avait bien compté que son ami, du fond de l'exil, le relèverait de ses vœux abstentionnistes ; mais le brave et loyal soldat avait refusé de comprendre, et quand Jules Simon s'était enfin décidé à sauter le pas, il avait envoyé à un certain nombre de ses amis des copies de cette lettre dont le contenu formait un parfait contraste avec l'attitude nouvelle de son correspondant.

OUivier ne m'a pas soufflé un mot de l'envoi deR...

17 décembre 1863.

Le refus de la gauche de se prononcer pour une intervention armée en faveur de la Pologne, a produit une profonde sensation dans l'entourage de Proudhon,

LE TIERS PARTI SOUS l'eMPIRE 6o

Rolland est venu me raconter une conversation qu'il avait eue avec notre ami de Passy, au sujet de l'attitude que nous avions prise dans la réunion Marie. Proudhon voit là un coup terrible porté à l'Empire. La France renonce décidément à son vieux chauvinisme. Elle signifie à l'Empereur qu'elle ne veut s'occuper que de ses affaires. Sur ce terrain, tout le monde s'est trouvé d'accord.

Proudhon croit que sa dernière brochure a exercé une certaine influence sur la résolution prise par la gauche. Il n'a pas tout à fait tort.

19 décembre 18G3.

M. de Girardin revient de Compiègne; et voici les impressions qu'il rapporte :

Il a eu plusieurs conversations avec l'Empereur. C'est une illusion de croire que Napoléon III penche vers ceux de ses conseillers à qui on attribue des tendances libérales. Si l'on veut connaître sa pensée, il faut s'en rapporter à ce que disent MM. Rouher et Thuillier; ces deux messieursla traduisent fidèlement.

M. de Girardin a essayé de glisser quelques mots en faveur de la liberté de la presse. L'Empereur a répondu avec une énergie qui ne lui est pas habituelle : Jamais!

Il n'a pas dit un mot de l'élection de Pelletan ; mais l'Impératrice a interpellé M. de Girardin : « Eh bien ! votre ami Pelletan l'emporte ! » Elle a laissé échapper quelques paroles amères; puis elle a ajouté : « Mais défendez donc M. Pelletan! » M. de Girardin a répondu en s'inclinant profondément : « Je n'ai pas

à défendre ceux qui triomphent ! » L'Impératrice a rompu immédiatement l'entretien.

L'Empereur n'a pas abandonné l'idée du Congrès. Il va essayer de le faire sans l'Angleterre et sans l'Autriche, certain que ces deux puissances y adhéreront tôt ou tard. A l'intérieur, on ne fera rien, on serait plutôt disposé à retourner en arrière. M. de Morny est tenu pour suspect. On lui reproche de se montrer trop faible pour l'opposition. Si l'on avait un moyen de suspendre la Constitution, on s'empresserait d'en user. Il ne faut pas trop se fier au maintien de la paix. On est à deux doigts de la guerre : l'Empereur, ne voulant rien faire à l'intérieur, est obligé (le chercher des diversions à l'extérieur.

20 décembre 1863.

Il y a eu samedi une réunion chez M. Thiers. C'est ce bavard de Jules Simon' qui me l'a appris. On avait convoqué Ollivier, Picard et Jules Favre. Je ne sais pas pourquoi les autres députés de Paris ont été tenus à l'écart. On attribue à M. Thiers l'intention de constituer un groupe qui réunirait un certain nombre de députés de la droite. Il a prévu que nous ferions de l'opposition à ce projet, qui aurait pour résultat de nous mettre à la suite des cléricaux. Voilà pourquoi sans doute M. Thiers n'a convoqué ni M. Havin ni M. Guéroult. Quant à moi, ma réputation d'ami du Palais-Royal me rendait essentiellement suspect. Et puis, M. Thiers n'a pas encore pu digérer la lettre que je lui ai écrite pendant la période électorale. —

ce En toute autre circonstance, a-t-il dit à Ollivier, je n'aurais pas laissé passer une pareille épître. »

Jules Favre est désolé de la citation que M. Rouher a faite de la dernière brochure de Pelletan. C'est, à son avis, chose fâcheuse pour lui et pour ses amis. On va baptiser les hommes de l'opposition du nom de termites. On a fait déjà un mot à ce sujet : Quand le démocrate devient député, il se fait termite.

Dans la conversation, Jules Simon m'a confessé qu'il était difficile à un orateur d'être le chef sérieux d'un gouvernement. « Il n'a pas, m 'a-t-il dit, les qualités requises pour cela. » Voilà une étrange opinion dans la bouche d'un homme que tout le monde considère comme un grand ambitieux !

21 décembre 1863.

Je me suis trompé sur l'objet de la réunion qui a eu lieu chez M. Thiers, le 19 de ce mois, ou plutôt, on m'a incomplètement informé. Il s'agissait bien, comme me l'a dit Jules Simon, de constituer une opposition en dehors de la gauche ; mais l'objet principal était de recueillir des adhésions à un amendement sur le projet d'emprunt.

L'amendement a été déposé, et, par les signatures dont il est revêtu, on voit bien que ce n'est pas uniquement sur la gauche que M. Thiers compte prendre son point d'appui.

L'amendement est ainsi conçu :

A l'article 3, nous proposons d'ajouter :

La somme des bons du Trésor nouvellement émis ne pourra, pendant le cours de l'année 1864, dépasser la somme de 100 millioDS.

Cet amendement a été signé par MM. A. Thiers, J. Favre, Marie, le vicomte Lanjuinais, E. Picard, Glais-Bizoin, L. Javal, Martel, J. Simon, Hénon, Lambrecht, E. Ollivier, A. Darimon, Ignace Pliclion, le marquis d'Andelarre, le duc de Marmier, Piéron-Leroj, Malézieux.

On a fait quelque difficulté à admettre ma signature. On me croyait partisan d'une politique belliqueuse.

Le dépôt du rapport sur le projet d'emprunt a été retardé par suite de l'envoi de cet amendement. Le président a annoncé qu'une nouvelle délibération de la commission était nécessaire.

24 décembre 1863.

M. Gouin a déposé le rapport sur l'emprunt de 300 millions. Sur mes instances, il en a donné lecture à la Chambre.

Les signataires de l'amendement dont M. Thiers a été le promoteur ont touché juste. La preuve, c'est qu'avant même que l'amendement leur ait été envoyé, les membres de la commission avaient pensé qu'en effet la réduction du maximum d'émission des bons du Trésor était la conséquence naturelle de l'emprunt. Il n'y a entre les auteurs de l'amendement et les membres de la commission qu'une question d'opportunité : les premiers pensent qu'on peut, avant l'emprunt, restreindre la faculté ouverte au ministre des finances de négocier des bons du Trésor jusqu'à concurrence d'un maximum de 250 millions; les seconds sont d'avis qu'on ne doit le faire q\i après l'emprunt, et ils propo-

sent de réserver la question pour le moment où sera présenté le budget rectificatif de 1864.

Quant au but à atteindre, les uns et les autres sont parfaitement d'accord : « Il s'agit, nous dit le rapport, de résister à Tentraînement de la gloire. »

Les partisans de la guerre ne s'y sont pas trompés. Ils ont bien vu que la réduction du maximum d'émission des bons du Trésor était une garantie de plus pour le maintien de la paix. Aussi ont-ils combattu avec une certaine vivacité l'amendement proposé. Leur grande raison est qu'il ne faut pas lier les mains au gouvernement en présence d'une guerre qui peut éclater au printemps.

Malgré tous les motifs invoqués par la commission, je ne vois pas bien les avantages qu'il y a à renvoyer après l'emprunt la limitation des bons du Trésor. Il suffit que la commission ait expliqué l'utilité de cette limitation pour que l'effet soit produit; en matière financière, l'annonce d'une mesure équivaut à la mesure elle-même; létaux de la rente, depuis qu'il est question de l'emprunt, le prouve surabondamment. Sauf le chiffre dont on pourrait renvoyer la fixation au budget rectificatif, il n'y aurait aucun inconvénient à inscrire dans le projet actuel le principe posé par les auteurs de l'amendement et reconnu indispensable par la commission elle-même.

24 décembre 18G3.

On a discuté aujourd'hui le projet d'emprunt. On a vu plus clairement ce que M. Thiers se propose de faire. Il ne veut rien moins qu'exclure de l'opposition

tout ce qui n'adhère pas absolument à ses idées. Les dissidences qui se sont accusées au cours delà séance ne laissent aucun doute à cet égard. C'est à MM, Havin et Guéroult qu'on s'attaque, parce qu'on les suppose partisans de la politique belliqueuse du gouvernement.

Nous avons, s'est écrié M. E. Picard, des amis impatients qui croient qu'en votant contre l'emprunt, ils voteraient contre la Pologne. Cependant la majorité votera pour l'emprunt, et elle croit voter la paix. Je signale à l'attention des amis impatients dont je parle la voie dans laquelle nous entrons : l'emprunt est destiné à payer des dépenses de guerre.

Emile Ollivier s'est exprimé en termes plus vifs :

Je voterai l'amendement, a-t-il dit, et je le voterai d'autant plus volontiers qu'il a une signification pacifique. Je ne suis pas assurément de ceux qui veulent la paix à tout prix; mais je ne suis pas non plus de ceux qui veulent la guerre à tout prix, surtout quand la guerre expose mon pays à ajourner les libertés intérieures.

Les déclarations faites par Guéroult et Havin donnent raison aux réserves de leurs collègues de la gauche :

Economie et liberté, oui, a dit Guéroult; mais quant à la paix, mes électeurs ne m'ont pas donné un mandat aussi absolu. Dans ma profession de foi, je n'ai pas laissé ignorer à mes électeurs mon opinion sur ralfranchissement de la Pologne, et ils m'ont nommé dans ces conditions.

, M. Havin a dit de son côté :

Je ne sais pas si on fera ou si on ne fera pas la guerre. Je ne suis pas dans le gouvernement, je ne connais pas ses secrets ; mais si l'honneur de la France réclamait la guerre, je donnerais mon appui et mon concours complet pour la délivrance de la Pologne..

Il est impossible de trouver une cause de dissentiment plus profonde.

Au scrutin sur l'ensemble, le projet a été adopté par 242 suffrages contre 14, sur 256 votants.

31 décembre 1863.

L'année se termine par un coup de boutoir de Proudhon. Je lui avais écrit pour le remercier de l'envoi qu'il m'avait fait de sa brochure les Traités de 18^5 ont-ils cessé d'exister? et pour lui exprimer certaines réserves. J'avais laissé échapper un mot sur Girardin. Le nom de Girardin a réveillé la colère de Proudhon.

Ne me parlez plus de Girardin, m'écrit-il; à votre considération, il v a cinq ou six mois, je lui ai envoyé je ne sais quelle brochure avec une lettre honnête, et il ne m'a pas fait l'honneur d'un accusé de réception. Ceci est la moindre des choses; mais plus nous avançons, plus je remarque chez cet homme un esprit brouillon, charlatanesque, sans mesure, tantôt dans le gouvernement, tantôt dans l'opposition, sacliant parfaitement servir ses haines et ses rancunes, étouffer sans discussion les idées qui lui déplaisent, dissimuler la vérité qui l'offusque, et, en toute circonstance, mettre sa fantaisie et l'intrigue, même dans les meilleures causes, à la place du droit et des principes.

M. de Girardin, je vous le dis, est à mes yeux une influence mauvaise à détruire, une conscience malsaine à combattre, et je le ferai dès que j'aurai la faculté d'écrire dans un papier périodique quelconque.

Les circonstances, les élections, la politique adoptée par vous et vos collègues, je ne sais quoi encore, vous ont rapproché de lui, et il est certain que vous n'avez pas à vous plaindre delà façon dont il en use avec vous. Je vous laisse à votre opinion; mais, moi je ne m'en cache pas : lisant la Presse tous les jours depuis six mois, j'en suis venu à reconnaître qu'elle m'est antipathique en tout et partout, et que cet homme qui, à une autre époque, a pu avoir sa raison d'être, qui même fit une besogne utile, en contribuant à la démolition des vieux préjugés, aujourd'hui n'est plus qu'une peste pour l'opinion.

Placé au milieu de gens, comme Chaudey et Massol, qui lui échaufïent la bile, il est bien difficile à Prou-

LE TIERS PARTI SOUS L EMPlRË

dlion de conserver son sang-froid. Il me reproche de ne plus voir la loi des choses; je crains, moi, qu'il ne perde de vue ce qu'il y a d'essentiel pour un écrivain politique, V expérience des hommes.

M. Emile de Girardin, qui irrite si fort Proudlion, finit l'année 1863 par une déclaration qui prouve que, s'il se fait parfois dos illusions, il se rend à la réalité, aussitôt qu'il l'aperçoit.

Son article les Questions de l'an d'ajournement 1868 contient l'aveu suivant :

Nous voyons bien que la minorité législative a grandi en talent bien plus qu'elle n'a grossi en nombre ; mais nous ne voyons pas que le gouvernement, s'exprimant le 15 décembre 1863 par la voix de M. Rouher, ministre d'État, en réponse au discours de La Guéronnière, soit disposé à faire pour la liberté politique ce qu'un jour tout à coup il a fait pour la liberté commerciale.

On parle si souvent de transition, que nous-mêmes nous nous étions laissé prendre à ces mots : un instant nous avions cru que M. Rouher, modifié au contact de M. Cobden, serait la transition politique entre la liberté anglaise et la prohibition française.

Cette illusion, nous ne l'avons plus.

Quand un écrivain donne de pareils témoignages de sa loyauté et de sa bonne foi, on n'est pas admis à dire de lui que c'est une influence mauvaise ù dé^ truirc.

i janvier 1804.

M. Larrabure a déposé le rapport sur les crédits supplémentaires de 1803. Le président a essayé de faire mettre la discussion à l'ordre du jour, avant que le rapport fut distribué.

Cela a amené un débat auquel ont pris part MM. Berryer, Thiers et E. Picard. M. Thiers penchait pour que la discussion des crédits supplémentaires n'eût lieu qu'après l'adresse. E. Picard insistait sur la lecture immédiate du rapport.

M. Schneider a proposé un moyen terme qui a été adopté, c'est que le rapport serait distribué le soir même et que la Chambre fixerait le lendemain le jour de la discussion des crédits.

o janvier 1864.

On a discuté la mise à l'ordre du jour des crédits supplémentaires de 1863.

Quelqu'un a fait l'observation que le rapport de M. Larrabure était un véritable rapport sur l'adresse. Toutes les questions qui figurent dans l'adresse, questions de Chine, de Cochinchine, du Mexique, de la

Constitution elle-même, y sont abordées à propos des 5o millions réclamés par le projet de loi.

M. Tliiers a demandé si toutes ces questions seraient traitées à propos des crédits supplémentaires ou à Foccasion de l'adresse. Quant à lui, il est d'avis de ne s'occuper que de la situation financière.

M. Rouher a adhéré à l'arrangement proposé par M. Thiers : on a ajourné à l'adresse l'examen des questions politiques.

La discussion des crédits a été fixée au 8 janvier.

6 janvier 1864.

Je suis arrivé de Lille tout juste pour assister à la réunion de la gauche, où ont été discutés les amendements à l'adresse.

J'ai pu voir combien Topposition de 1863 différait de l'opposition des Cinq. Les Cinq s'attachaient à faire de leurs amendements à l'adresse un véritable programme de gouvernement, écartant les questions de détails pour s'attacher exclusivement aux grandes lignes qui forment la base des libertés publiques. Comme il est difficile d'établir un accord absolu, les amendements ont pris un caractère personnel, chacun s attachant à son idée favorite et au sujet qui peut lui fournir les meilleurs développements oratoires. Ils n'ont pas réuni tout Tensemble des signatures de l'opposition : il y a eu des membres, MM. Havin et Guéroult par exemple, qui ont fait leurs réserves.

M. Thiers iva signé aucun des amendements de la gauche. Cela ne l'a pas empêché d'afficher, dans la réunion d'aujourd'hui, la prétention de faire adopter

LE TIERS PARTI SOUS L EMPIRE io

par tout le groupe ses projets de restauration parlementaire. Il a insisté surtout sur la nécessité de proclamer l'irresponsabilité du chef de l'Etat. C'était s'attaquer aux bases mêmes de la Constitution impériale qui a fait de l'Empereur la source de toute autorité et de toute initiative. Jamais un Napoléon ne consentira à devenir ce que le premier Consul a appelé un pourceau à F engrais.

Il y a eu à ce sujet une discussion fort vive entre M. Thiers et Emile Ollivier, celui-ci soutenant qu'il était parfaitement correct et dans tous les cas utile d'établir concurremment la responsabilité de l'Empereur et celle de ses ministres. « L'irresponsabilité du souverain, a-t-il dit avec raison, n'a jamais été qu'une fiction ; elle n'a pas empêché Louis XVI de porter sa tète sur l'échafaud , ni Charles X et Louis-Philippe d'être forcés de fuir après avoir signé leur abdication. » Il y a évidemment deux systèmes en présence, on peut même dire en lutte.

Au sortir de la réunion, Ollivier m'a déclaré qu'il lui était impossible de s'entendre avec M. Thiers. Il m'a expliqué le plan qu'il voulait suivre pour rendre aux Cinq la prépondérance qui leur appartient, puisque ce sont eux qui ont fondé l'opposition constitutioimelle, et que c'est d'après leurs indications qu'a été entreprise la campagne électorale de 1863. Il s'agirait de détacher du groupe et d'amener à nous un certain nombre de nos collègues que la politique de M. Thiers effarouche. Nous sommes certains de rallier à nous Havin et Guéroult. Il n'est pas impossible d'avoir Marie, qui suivra volontiers Jules Favre. Dorian paraît

76 LE TIEKS PARTI SOUS L EMPHîE

disposé à se ranger de notre côté. Que nous parvenions à réunir dix membres bien décidés à former mi noyau compact, et les Cinq redeviendront les maîtres de l'opposition.

J'ai fortement engagé Ollivier à voir Girardin et à lui exposer son projet. L'exécution est on ne peut plus délicate, et Tappui de la Presse nous est indispensable pour arriver au but poursuivi.

7 janvier 1864.

J'ai fait part à Girardin de mon retour :

Mon cher ami,

Je trouve en arrivant mon bureau encombré de paperasses de toutes sortes. Je passe toute la journée à déblayer cet ari-iéré el je me remets demain très sérieusement à la besogne.

Je donnerai pour dimanche mon n^ 7 sur les Banques, et je tâcherai de clore dans les premiers jours de la semaine cette série qui n'est décidément pas aussi bien réussie que je l'aurais désiré. Je ferai mieux une autre fois.

Votre article sur le rapport Larrabure était excellent. Ce rapport n'en est pas moins un symptôme. Jamais une commission financière n'avait osé montrer ainsi la situation à nu. Attendez-vous à des pauvretés de la part de M. Thiers.

Olhvier, (ju(> vous avez dû voir hier, vous aura sans doute mis au courant de tous les tiraillements que subit la minorité. M. Thiers voudrait nous entraîner à sa suite. Je crois que nous ne devons pas nous laisser faire. Il y aura un groupe d'une dizaine de députés qui restera compact et qui remplira le rôle des anciens Cinq. C'est peu ; mais les talents et les sympathies populaires sont de notre côté, et cela nous donne quelque force.

La deuxième commission du Sénat s'est réunie hier et se réunit encore aujourd'hui pour examiner ma pétition. Je ne serais pas surpris que le rapport fût déposé dans la séance d'aujourd'hui. Veillez-y.

A \ous, Alfred Darimon.

l^.-S. Je suis invité à dîner chez M. Rouher pour le 12. Croyez-vous (|ue je doi\e acceiiter ? Vous savez que je suis en grand deuil.

Sur ce dernier point, M. de Girardin me répond :

Le grand deuil si récent me paraît une excuse plus que suffisante d'ajourncmenf. Voyons-les venir dans la discussion de l'adresse.

Tout à vous, G.

J'ai suivi le conseil de Girardin, et j'ai adressé à M. Rouher une lettre d'excuse :

Monsieur le Ministre,

Au retour du voyage que je viens de faire pour assister aux funérailles de mon frère, je tn^ne votre bienveillante invitation. Je pense que le coup douloureux qui vient de m'atleindre sera une excuse suffisante à \(>s yeux. Sans cette circonstance, croyez que j'eusse accepté avec eml)ressement une invitation que je regarde comme un acte de haute tolérance.

Agréez, etc.

Alfred Dahimon.

On est fort inquiet dans un certain monde sur la politique suivie parle gouvernement, si j'en juge par le passage suivant d'une lettre que m'adresse un magistrat d'Algérie :

Personne, je crois, ne sait au juste où l'on va, pas même ceux qui se sont constitués nos guides. Xe serait-ce pas dans un temps plus ou moins éloigné à une confédération des États-Unis d'Europe fondés sur la loi pacifique du droit de tous et des devoirs de chacun?

Si les idées sont de plus en plus troublées dans la cervelle de nos gouvernants, ce n'est certainement pas la magistrature de l'Algérie qui y apportera la lumière.

8 janvier 1864.

Le discours de Rerrver sur les crédits supplémentaires de '18()3 a complété le rapport de M. Larrabure

et a achevé de faire le jour sur les finances du gouvernement impérial.

L'éminent orateur ne s'est pas attaché seulement aux illégalités commises ; il a tracé un tableau complet de tous les expédients employés depuis dix ans par le gouvernement impérial pour combler le gouffre toujours béant de nos déficits. Cet exposé a vivement frappé le Corps législatif, qui n'est pas habitué à ce qu'on lui fasse connaître la vérité en un si magnifique langage.

Ollivier n'a pu placer après M. Berrjer que quelques critiques de détail. Il j a à retenir de son discours deux passages :

Assurez réconomic pai* la paix, la paix i)ar le désarmemenl ; mais lo désarmement, ne l'oubliez pas, serait dangei-eux, si vous n'accordiez i)as ou même temps la liberté.

Et en terminant :

A une nation ardente, généreuse comine la nôtre, il faut un alimen pour son infiUigable activité ; il faut lui donner soit au dedans les satisfactions progressives des développements de la liberté, soit au dehors la satisfaction héroïque que donne la gloire. Choisissez donc : ou la gloire ou la liberté, la gloire qui exige les gros budgets, ou la liberté qui rend la gloire inutile.

Quelques membres de la gauche n'ont naturellement pas trouvé de leur goi\t ces déclarations ultra-pacifiques.

9 janvier 180 'r.

J'ai dîné aujourd'hui chez Jules Simon. J'ai été l'objet de toutes sortes d'attentions délicates de la part do M'"° .Jules Simon.

Je ne comprenais rien d'abord à toutes ces cajoleries. Dans cette famille, je suis détesté cordialement. Entre la poire et le fromage, j'ai eu le secret de cette bienveillance inattendue.

Jules Simon tient essentiellement à être chargé de développer l'amendement de la gauche sur la liberté de la presse. Dans la réunion Marie, j'avais manifesté l'intention de prononcer un discours sur ce sujet, qui est plus particulièrement de ma compétence ; en ma qualité d'homme de presse, c'est mon devoir de réclamer l'abrogation de la législation dictatoriale de 18o2. Mon intervention gêne .Iules Simon ; il voudrait que je lui cédasse mon tour de parole.

Je lui ai dit qu'il avait tort d'y mettre tant de façons, et que je ne demandais pas mieux que de m 'effacer devant lui. Il a paru ravi ; j'ai vu le moment où M'"" Jules Simon allait m' embrasser.

11 a été convenu qu'en retour, c'est moi qui prendrais le premier la parole sur l'amendement relatif aux coalitions.

On a achevé la discussion sur les crédits supplémentaires de 1863.

Il est bien difficile à l'opposition de se tenir unie dans un sentiment commun. Guéroult a fait des réserves formelles sur la déclaration d'Ollivier en faveur de la paix.

Ce n'est pas. a-t-il dit, sans émotion et sans tristesse que j'ai entendu l'Iionorable M. OUivier arborer ici le drapeau de la paix. Je orols que M. Ollivier s'est trompé et qu'il n'a pas été l'organe de l'opposition. Je no cherche pas la guerre. Je ne suis pas partisan quand même de la paix. Xons remplirons notre de\oir parla paix si nous le pouvons, par

80 LK TIERS PARTI SOUS i/eMPIRF

la guerre si nous le devons. Je me borne à ees paroles, et je eroi.s que tout autre langage tendrait à ntlaiblir le gouvernement.

M. Callej Saint-Paul ayant fait allusion aux scènes de la rue Transnonain, Ernest Picard s'est écrié au milieu du bruit : « Ne parlez pas de nos anciennes guerres civiles; autrement nous répondrions par ce que vous avez fait A^ous-mèmes. » C'est la première fois que l'opposition met en cause le coup d'Etat.

Je ne sais pas pourquoi M. Vuitry nous a attribué la doctrine des conversions obligatoires et forcées. J'ai dû rectifier cette allégation hasardée. J'ai démontré, au contraire, lors de la conversion de M. Fould, qu'une opération de ce genre ne pouvait avoir lieu que lorsque les circonstances économiques s'y prêtaient. C'est M. Fould qui professe et qui applique la doctrine des conversions obligatoires.

Le projet de loi a été adopté par 33^ suffrages contre 14, sur 340 votants.

M. de Girardin a trouvé un biais pour rendre aux Cinq la prépondérance que M. Thiers cherche à leur enlever.

Voici comme il s'exprime dans son article d'aujourd'hui :

Est-ce que notre curiosité la plus vive n'est pas éveillée quand nous apprenons que M. Thiers, ou M. Berryer, ou M. Marie stimulés par MM. Favre, Ollivier et Picard ont l'éclamé et pris la parole et que M. Rouher s'apprête à leur répondre? — Ne soyons pas injustes ! Par qui la vieille tradition révolutionnaire a-t-elle été brisée? Elle l'a été par les Cinq, qui ont renoué la chaîne rompue de l'opposition constitutionnelle. Cet éminent service rendu par eux au pays sera leur incontestable honneur, sans compter que MM. Favre, Ollivier et Picard ont prouvé (|u'ils n'avaient rien à envier aux |)lus glorieux vétérans de la trihune française.

LE TIERS PARTI SOIS l'eMPIRE 81

Plus bin M. de Girardin dit en parlant d'Ollivier :

C'est la même simplicité que M. Thiers avec plus de concision dans la parole et surtout plus (rélévation dans la pensée.

Voilà qui nous venge du traitement d'écolier que M. Thiers veut nous infliger.

Il janvier 18G4.

Je reçois de Janzé l'étrange lettre que voici :

Mon cher ami,

Savez-vous à peu près de quelles matières doit traiter le grand discours de M. Thiers aujourd'hui? Latour-Dumoulin, qui s'est inscrit le premier poin; voudrait bien avoir quelques données à ce sujet, et j'ai pensé qu'il n'y avait pas indiscrétion à vous demander ce que vous ne savez peut-êti-e pas plus que moi. Latour-Dumoulin, ancien directeur de la presse, comme La Guéronnière, ne fera pas l'éloge de la juridiction administrative de la presse. A ce point de vue, son discours aura une certaine importance. Donnez-moi ce renseignement si vous pouvez .

Je vous serre la main affectueusement,

Ch. DE Janzé.

Evidemment Janzé ne comprend pas la portée de sa demande. Il me demande tout simplement de faire de l'espionnage au profit de la majorité. Je le lui ai fait sentir le plus amicalement qu'il m'a été possible.

Le discours de M. Thiers a été une primeur pour le Corps législatif et pour le public des tribunes : pour ses amis ce n'était pas une nouveauté ; depuis trois ou quatre ans, M. Thiers a récité au moins une fois par semaine ce discours aux habitués des salons de la place Saint-Georges. L'expi^ession libertés nerpssaires,

82 LE TIERS PAIITI SOUS LEMPJRE

a passé dans le langage habituel d'un certain monde. Le retour aux libertés nécessaires, voiià le salut pour ce groupe de vieux parlementaires et de jeunes écrivains qui composent l'entourage journalier de l'ancien ministre de Louis-Philippe.

La réplique de M. Rouher ne pouvait être qu'une longue critique du régime parlementaire. J'ai entendu soulever des doutes sur certaines doctrines professées par le ministre d'Etat. Il a dit qu'il était dans les principes et dans l'essence même de la Constitution qu'un ministre à portefeuille ne pouvait paraître devant le Corps législatif. Plusieurs membres de la Chambre, et parmi eux il faut compter M. de Morny, sont au contraire d'avis que l'Empereur peut, par une délégation spéciale, envoyer devant les députés un ministre à portefeuille pour défendre tel ou tel projet de loi concurremment avec les ministres d'Etat et les commissaires du gouvernement. Il n'y a rien dans la Constitution qui s'y oppose : un simple décret suffirait.

J'ai entendu souvent M. de Morny s'exprimer en ce sens. Il a suggéré cette idée à M. Latour-Dumoulin, qui l'a développée dans ses lettres sur la Constitution de 48o2.

Michel Chevalier m'envoie une brochure sur les privilèges de la Banque de France. Il m'apprend en même temps que ma pétition sera prochainement rap^ portée au Sénat.

Page 1