I.F: TIFHS PARTI SOUS l/l-MPlRE
les portes, même celles du Palais, sont fermées aux déinocrates et aux libres-penseurs.
Je dois donc aviser de retourner à Paris, où, de côté ou d'autre, ja trouverai quelques ressources.
Ferry, que j"ai vu ici ces jours-ci, — il était venu plaider l'affaire du Courrier de Saint- Etienne^ — m'a dit qu'il croyait qu'il y avait à la Presse un emploi dans la confection beaucoup plus que dans la rédaction du journal, je crois, pour aider M. Jauret. Je suis assez jeune, et je comprends assez surtout les exigences de la a ie laborieuse pour accepter bien volontiers une position inférieure ou effacée. Je dois vous dire ceci pour que vous ne puissiez pas croire que certaines positions ne pourraient me convenir.
Je vous fais mille excuses de nous occuper à ce point de ma personne, je vous prie de vouloir bien agréer mes sentiments bien sincères et bien dévoués.
A. Vermorel.
J'ai envoyé cette lettre à Girardin, en le priant de voir s'il n'y aurait pas moyen de caser Vermorel dans un trou quelconque à la Presfic.
Girardin m'écrit :
Si le fait du PrùQrès est vrai, je pense quil faut ie prardei' et en donner la primeur au Prince pour son discours do mardi sur la ])resse.
C'est la censure perfectionnée ; t-ai- c'est la censui'e appliquée au
producteur, au lieu d'être appliquée au |»roduit... C'est l'article étoutfé
avant de naître.
Tout à vous,
E. DE Girardin.
Le Prince Napoléon se prépare en effet à prendre la parole au Sénat à propos de ma pétition, je lui ai donné une copie des lettres de Vermorel, il les a placées dans son dossier qu'il m'a montré, et qui m'a paru être très volumineux.
Il faut que ma pétition fosse grand'peur au gouvernement, car on l'a fait attaquer par Vhiternational, journal officieux qui paraît à Londres, et qui est
10^2 LK TIERS PARTI SOUS l'eMPIRE
placé sous la direction de M. Perron, employé supérieur du ministère de la maison de l'Empereur. J'ai écrit à M. Perron pour protester contre l'interprétation que Vlntcrnational a faite de ma démarche.
Moiisieiu' lo Jlédacteur,
Dans son iniiiK'ro du :24 janAier, votre estimable journal insère une correspondance de Paris dans laquelle on me lait llionneur dexaniiner la pétition que j'ai adressée au Sénat relativement au droit des journaux d'apprécier les débats législatifs.
Votre honorable correspondant discute le mérite de ma pétition et la trouve mal introduite. C'est son droit, et je n'ai pas l'intention d(» me plaindre de cette appréciation. Mais allant plus loin, et dénonçant ce qu'il appelle ma pensée intime, votre correspondant dit :
K La pétition de M. Darimon lait partie de l'attaque combinée quia eu lieu récemment contre le compte rendu communiqué aux journaux ; pendant que quelques orateurs se heurtaient de front au Corps législatif, M. Darimon faisait sa petite diversion en s'adressant au Sénat dans le même but, etc.. »
Je ne puis, monsieur, laisser passer, sans la relever, cette petite iusinuation que rien, dans ma pétition, ne justifie, et qui peut nuire à la cause dont j'ai pris la défense. Je vous jure que je suis partisan du compte rendu uniforme et que je nai combiné aucune attaque avec personne contre le compte rendu communiqué aux journaux. Ce que je demande, c'est que lorsqu'un journal a publié le compte rendu officiel, on le laisse discuter librement, et sans qu'il soit exposé aux rigueurs de l'administration, les opinions émises par les orateurs.
Trouvez-\ous cette prétention exorbitante? que votre journal le dise, mais qu'il ne travestisse pas mes intentions. Agréez, etc.,
Alfred Darimon.
M. Perron m'a fait la réponse suivante :
Paris, le 25 janvier 1864.
Monsieur le Député,
.le regrette que Vhdernational ait inséré dans sa correspondance lo passage que vous me citez, et dont vous vous plaignez. Cette corre8-
pondance n'avait pas passr sous mes yeux. J'ai envoyé votre lettre à Londres; elle paraîtra demain dans le journal.
Croyez, monsieur, que je saisirai toujours avec empressement l'occasion de vous donner des preuves de ma sympathie pour votre talent.
Votre dévoué^servitèur, Perron.
La discussion sur ma pétition sera vive, si j'en jugo par les retards qu'on met à la discuter. Ces retards sont dus aux désirs manifestés par le ministre d'État d'être présent quand la discussion aura lieu.
M. de Morny, qui présidait la séance d'aujourd'hui, a décliné toute responsabilité de l'incident Millon. u Je déclare, a-t-il dit, que, comme président, je ne permettrai jamais à un orateur de traiter un sujet qui ne serait pas dans l'ordre de la discussion. »
Notre amendement sur l'instruction primaire n'a obtenu que 16 voix.
On a commencé la discussion de notre amendement sur le Mexique.
M. Julien Lemer^ éditeur, m'envoie un renseignement assez curieux. Il parait que le journal la Nation n'a pas de cautionnement. Un marchand de papier à qui il était du de l'argent a voulu faire opposition et on lui a répondu que le cautionnement n'avait pas été versé au Trésor. La Nation est un journal officieux.
A utiliser lorsque viendra devant le Sénat la discussion de ma pétition ou lorsque le Corps législatif sera saisi de quelque projet de modification à la loi de la presse.
26 janvier 1864.
La séance d'aujourd'hui a porté un coup terrible au
104 LE TIERS PAini SOUS l'empiiu-:
gouvernement. M. Thiers et M. Berrjer ont mis à nu tous les vices de rexpédition du Mexique; ils ont montrô que cette guerre lointaine peut créer un péril pour nos finances et compromettre l'honneur de la France.
M. Ciiaix d'Est- Ange est un orateur bien insuffisant pour tenir tête à de pareils débats. Son discours a été considéré comme étant au-dessous du médiocre.
Après le discours de Berrjer, il n'y avait aucun motif pour la gauche de maintenir son amendement. a Nous retirons notre amendement, a dit Jules Favre, si la discussion continue sur l'amendement appuyé par M. Thiers. »
La discussion a été renvoyée à demain.
J'ai eu l'occasion d'échanger quelques mots avant la séance avec M. de Mornv.
— Est-ce que vos amis, m'a-t-il demandé, se proposent d'être très vifs sur la question du Mexique?
— Je crois qu'ils veulent la couler à fond.
— Mon Dieu ! personne plus que nous ne désire la fin de cette expédition. Mais si l'opposition le presse trop, le gouvernement sera bien forcé de persévérer. Que l'opposition fasse acte d'intelligence et de patriotisme, qu'elle aide le gouvernement à se tirer du guêpier dans lequel il s'est fourré. Est-ce que c'est trop demander?
J'ai transmis à mes collègues les paroles de M. de Morny. C'est probablement ce qui les a décidés à retirer notre amendement et à se rallier à l'amendement plus modéré et plus acceptable du centre gauche.
LE TIERS PART! SOUS l'eMPIRE I Oo
Après le langage que m'avait tenu hier M. de Morny, je n'ai été nullement surpris de la tentative qu'il a faite, au début de ]a séance, pour obtenir du centre gauche qu'il retirât l'amendement Thiers-Lambrecht sur le Mexique, ou du moins qu'il lui donnât le même sens qu'au paragraphe sorti du travail de la commission de l'adresse.
A s'en tenir aux expressions employées, il n'y a en effet, entre les deux rédactions, que des nuances peu sensibles. La commission de l'adresse regrette, elle aussi, les expéditions lointaines « à cause, dit-elle, des obligations et des sacrifices qu'elles entraînent. »
Des explications étaient nécessaires. M. de Morny les a provoquées en priant les auteurs de l'amendement de sortir de l'équivof^ue et de préciser leurs conclusions.
La discussion qui a suivi a été fort courtoise ; mais elle n'a pas abouti, ou plutôt elle a abouti à un résultat qu'il était facile de prévoir. C'est, comme l'a constaté M. de Morny lui-même, que les deux rédactions, — le paragraphe de l'adresse et l'amendement Thiers-Lambrecht — différaient sinon dans les termes, du moins dans les conclusions.
On y a mis beaucoup de bon vouloir de part et d'autre. M. Thiers, qui sentait que l'opposition tenait le bon bout, ne demandait pas mieux que d'arriver à un accord. « Il faut seulement, disait-il, trouver une expression sur laquelle l'accord puisse se maintenir. » M. Lambrecht parcourait les bancs de la ma-
jorité, et cherchait à entraîner de son côté les membres flottants, les Segris, les Louvet, les Larrabure.
Mais M. Rouher a compris que si l'accord se faisait, c'est-à-dire que si la solution proposée par MM. Thiers et Berrjer de traiter avec Juarez était adoptée par la majorité, il s'ensuivrait un grand échec pour la politique impériale et que l'opposition se trouverait avoir remporté une grande victoire. Le ministre d'Etat s'est employé à donner des deux textes une interprétation qui empêchait de les confondre. Il n'y avait plus dès lors d'accord possible. La tentative de M. de Morny avait échoué.
La lutte a recommencé plus ardente que la veille. Elle a eu lieu entre Jules Favre et M. Rouher. C'a été un véritable assaut d'éloquence. Mais le gouvernement redoute les coups meurtriers que lui porte l'opposition ; car il a usé d'une tactique déplorable afin d'avoir le dernier mot devant l'opinion. A peine M. Rouher s'était-il rassis, que des bancs de la majorité on a réclamé la clôture. C'est en vain que Jules Favre a protesté au nom de la dignité de l'assemblée : « 11 était autrefois d'usage, s'est-il écrié, qu'après la parole ministérielle se fît entendre une autre parole. » La clôture a été prononcée.
Au scrutin, l'amendement Thiers-Lambrecht a été . rejeté par 201 voix contre 47 sur 248 votants.
28 jan\ier 1864.
J'ai signé l'amendement relatif à la Pologne; mais je l'ai signé sans conviction. Je ne crois pas à la résurrection de cette nationalité morte.
LE TiEiis PAirn sous l'empiui: 107
p]ri entendant Pelletan développer l'amendement, je me suis repenti d'y avoir apposé ma signature, et peu s'en est fallu que je ne prisse le parti de la retirer
M. de Morny, qui est descendu du fauteuil de la résidence pour prendre part au débat, a tenu le langage de la sagesse, quand il a dit :
Faire appel auK nationalités, rétablir Tindépendance des peuples, jeter l'Italie sur rAutriche, soulever la Hongrie, ressusciter le royaume de Pologne, cest assurément une politique qui a sa grandeur, et si un coup de canon était tiré en Europe conti'e la France, c'est peut-être celle-là que je conseillerais au pays et au souverain, — mais a-t-on bien ri'tléchi aux conséquences? A-t-on bien réfléchi à quels désastres on entraînait la France avec ce capital de '10 milliards de valeurs créées, dans lesquelles tiennent aujourd'hui se placer leî épargnes de ik»pavsans et de nos ouvriers? A-t-on réfléchi aux malheurs, à la misère, dans laquelle on plongerait toute cette société qui ne demande qu'n travailler en paix ? Et pourquoi? Pour une cause qui n'est pas la nôtre, et où ne sont engagés ni notre honneur, ni nos intérêts.
M. Jules Favre a obtenu le renvoi à demain. C'était séance tenante qu'il fallait vider ce débat dangereux et stérile.
^9 janvier 180^1.
Je trouve dans le discours prononcr hier par M. de Morny des paroles qui auraient dii faire réfl<''chir l'opposition.
Encourager l'intervention, c'est exposeï' les Polonais à la mort, à la ruine. Du moment où vous n'êtes pas résolus à les soutenir, vous devez le leur dire avec sincérité... Il ne faut pas donner à ces malheureux un encouragement trompeur... En n'adoptant pas les amendements, vous ne laissez d'illusion à personne.
Mais la Pologne fournit un thème tout fait de popularité facile. Havin et Jules Favre sont venus réchauf-
lO.S LE TIERS PART[ SOUS l'eMPIRE
fer de vieux lieux communs. M. Rouher, tout en déplorant l'obstination de la Russie, a avoué en termes enveloppés l'impuissance de la France.
On a mis l'amendement aux voix. La gauche n'avait pas demandé le scrutin. Le rejet a été à peu près unanime.
C'est Guéroult qui a développé notre amendement sur la question romaine. Il l'a fait en termes très brefs. L'intérêt de la politique extérieure n'est pas là en ce moment. Deux demandes de scrutin sont venues de la droite. L'amendement a été rejeté par 218 voix contre 42 sur 230 votants.
On a ensuite procédé au vote sur l'ensemble de Tadrcsse. Il n'y a eu que 12 voix contre. C'est à ce chiffre que se ramènent les forces réelles de l'opposition. 11 y a dans la gauche des députés qui ont reçu de leurs commettants le mandat de ne pas faire d'opposition systématique.
E. Picard a été désigné pour faire partie de hi députation chargée de présenter l'adresse à l'Empereur
1er lévrier 1864.
C'est aujourd'hui que la députation chargée de remettre à l'Empereur l'adresse du Corps législatif a été reçue aux Tuileries.
Il avait été décidé qu'aucun autre député que ceux qui avaient été désignés par le sort ne pourrait s'y joindre.
E. Picard assistait à cette réception en costume officiel. Je ne sache pas qu'il se soit fait faire un uni-
LE TIERS PAUTl SOLS l'eMPIKE 109
forme ; il a dû en louer un ou emprunter un à un de nos collègues.
'i ré\rii;r iSG'i.
On fait de grands eflorts pour étouffer la discussion sur ma pétition au Sénat, qui est placée à Tordre de jour de demain.
Ce matin, j'ai vu le Prince Napoléon. Il a tracé les grafides lignes du discours (|u'il doit prononcer et il a rassemblé les pièces à l'appui.
— Mais, m'a-t-il dit, me laissera-t-on parler ? J'en doute fort. Comment introduire la question de la liberté de la pressera propos d'une pétition qui roule sur une fausse application du décretdu 17 février 1852?
' — Le moyen, ai-je répliqué, est bien simple: attaijuez le pétitionnaire; dites que sous le régime qui est en vigueur, le droit de l'administration est incontestable, puisque la loi consacre l'arbitraire. Démontrez que ce que je réclame, — le droit de discuter les débats législatifs, — n'est admissible qu'avec la liberté de la presse. Une fois sur ce terrain, il est impossible de vous débusquer ; vous allez droit votre chemin sans avoir â craindre les interruptions ou les rappels à la question.
— C'est bien délicat et bien difficile, m'a fait observer le Prince. Enfin j'essayerai.
J'ai quitté le Palais-Royal convaincu que les hésitations du Prince venaient uniquement de ce qu'il s'agissait, suivant une expression qui lui est familière, de faire avaler au Sénat un gros morceau.
Ce soir, les principaux actionnaires de la Presse
110 LE TIEKS PARTI SOUS l'ExMPIRE
ont donné un banquet à M. de Girardin et à la rédaction dans une des salles des Frères provençaux.
Au milieu du dîner on m'a fait passer la carte de M. de La Guéronnière, qui m'attendait dans le salon voisin. Je me suis rendu à son appel.
— Je viens, m'a-t-il dit, vous demander un grand sacrifice, c'est de retirer votre pétition.
— Avant de vous répondre^ ai-je répliqué, permetlez-moi de faire venir M. de Girardin.
M. de Girardin est venu. M. de La Guéronnière a renouvelé sa demande en sa présence.
— Pourquoi, a dit M. de Girardin, Darimon retirerait-il sa pétition ? Après le bruit qu'elle a fait, il semblerait donner raison au gouvernement. Le vin est tiré, il faut le boire. Le Prince Napoléon attend d'ailleurs depuis longtemps cette occasion...
— Mais, a objecté M. de La Guéronnière, le Prince ne parlera pas.
— C'est ce que nous verrons, a répondu M. de Girardin, un peu surpris de cette confidence inattendue. Eh ! bien, vous parlerez, vous!
— Ne savez-vous pas que si je parle la France peut en pâtir?
— Nous ferons un tel bruit dans la Presse, qu'on n'osera pas toucher à la France.
La Guéronnière a pris un air suppliant et s'est tourné de mon côté.
— Persistez-vous ? m'a-t-il dit.
— Je persiste.
La Guéronnière a esquissé un geste de désespoir; puis il a pris son chapeau et il s'est retiré.
LE TIERS PARTI SOLS l'EMPIRE 111
— Je verrai le Prince demain matin, a dit M. de Girardin, je soupçonne quelque anguille sous roche.
5 février 1864.
J'ai reçu ce soir la dépêche suivante :
Palais du Sénat, le 5 février 1864.
Monsieur.
Le Sénat, dans sa séance du 5 février, après avoir entendu le rapport que vous trouverez dans le Moniteur du 6 février, a décidé par lu (juestion préalable qu'il n'y a pas lieu de donner suite à votre pétition enregistrée sous le n" l.o6 et relative à l'annulation de di\ers arrêtés ministériels.
J'ai l'honneur de vous saluer a\ec ma considération distinguée. Le sénateur secrétaire du Sénat,
Baron T. de Lacrosse.
On a tenu à ne pas me faire languir. A peine le verdict rendu, on m'a signifié la sentence.
Il n y a pas eu de discussion. Le secrétaire du Sénat a donné lecture de la pétition, et la haute Chambre a prononcé la question préalable sans qu'une seule voix se soit élevée pour protester.
Et cependant les orateurs dont on avait annoncé l'intervention étaient tous à leurs bancs. Le Prince Napoléon assistait à la séance ; M. de La Guéronniére était présent ; MM. Rouher, de Forcade la Roquette, Cornudet et Langlais avaient pris place au banc des commissaires du gouvernement. Il semblait qu'on eût voulu donner une sorte de solennité au silence qu'on avait résolu de faire autour de cette malheureuse pétition.
On me donne sur les motifs qui ont déterminé le Prince Napoléon et La Guéronniére à s'abstenir des
détails fort édifiants. Tous deux ont subi une pression à laquelle il leur était impossible de ne pas céder.
Le Prince Napoléon est sénateur de droit; mais, comme Prince de la famille impériale, il est soumis à l'autorité de l'Empereur, chef de la famille, aux termes d'un statut de 1852. En conséquence, au commencement de chaque session du Sénat, il a besoin d'être autorisé à prendre part aux débats. Or, cette année, ce consentement indispensable n'aurait pas encore été donné par l'Empereur. Voilà pourquoi le Prince n'avait pas siégé depuis Touverture de la session actuelle. Aujourd'hui il assistait à la séance ; mais l'autorisation de parier ne lui avait pas été accordée. De là le mutisme dans lequel il s'est renfermé.
Quant à La Guéronnière, on a usé d'un autre procédé pour le forcer à se taire. On l'a menacé de lui retirer son titre de directeur de la France, s'il persistait à lancer son journal et son talent oratoire hors des voies tracées dans le programme de fondation. Pour un besogneux comme La Guéronnière, cet argument a été irrésistible. Je comprends maintenant sa démarche d'hier, et l'air piteux qu'il a pris quand j'ai déclaré que je refusais de retirer ma pétition.
7 lévrier 1864.
L'accueil fait à ma pétition par le Sénat a produit une grande émotion dans la presse. On met naturellement en cause le Prince Napoléon et La Guéronnière. On reproche au Prince d'avoir en cette circonstance abandonné son ami, M. Darimon. Cette amitié-là n'est inventée que pour les besoins de la cause. Mais, ce
LE TIERS PARTI SOUS l'eMPIRE I 1 3
qui est grave, c'est qu'on attribue l'abstention du Prince Napoléon à un motif personnel ; il aurait consenti à se taire, à la condition qu'on kii confierait la direction de la publication de la correspondance de Napoléon I"'. C'est absurde; jamais le Prince n'a sacrifié son devoir à des considérations de cet ordre. Il y a un véritable toile contre La Guéronnière. La France a essayé de justifier le silence qu'a cru devoir garder son directeur ; elle a employé des arguments véritablement pitoyables.
Une discussion sur la presse, dit-elle, après le grand débat qui vient d'avoir lieu au Corps législatif, et le lendemain de la réponse que l'Empereur a faite à l'adresse des députés, doit manquer d'opportunité. A propos des réformes que les uns peuvent désirer, — et novis sommes de ce nombre, — et que les autres peuvent redouter, l'Empereur a fait une réponse qui doit nous rassurer tous. Répondant au Corps législatif, il a revendiqué l'initiative que la Constitution place dans ses mains. Or, quand un souverain comme celui qui nous gouverne rappelle qu'il a le privilège de préparer le bien, c'est qu'il a l'intention de l'accomplir.
« C'est la première fois, fait observer plaisamment M. Janicot dans la Gazette de France, qu'on aura vu une société marcher à la liberté par le silence. »
Le gouvernement avait à s'expliquer sur la pression qu'il avait exercée pour obtenir du Sénat que la question préalable, proposée par la commission, ne fût pas combattue. Il le fait par la plume de M. Joncières dans le Constitutionnel.
Il ne faut pas s'abuser, dit ce journal ; dans les conditions actuelles, la liberté de la presse, telle que la veut l'opposition, serait une véi-ilable prime d'encouragement donnée aux ennemis de l'Empire.
Le sentiment général de la presse est le désappoin-
tement. Les journaux ne s'attendaient pas à ce que ma pétition serait étranglée par les muets du sérail.
18 février 1864.
V Opinion nationale publie, sous forme de manifeste et sous le titre : Candidatures ouvrières, une déclaration portant la signature de soixante électeurs.
Dans cette déclaration, on critique vivement les députés et les journalistes qui, en mai 1863, ont pris la direction des élections parisiennes. Girardin j est plus particulièrement maltraité.
J'ai signalé cette pièce à Girardin.
Mon cher ami,
J'appelle votre attention sur le manifeste ouvrier qui se trouve dans V Opinion nationale d'hier. Je suis mal placé pour relever les attaques qu'il contient contre votre personne. Si cependant vous pensez que la chose soit utile, je le ferai immédiatement.
A vous,
Alfred Darimon.
Girardin me renvoie mon billet avec cette annotation :
VOpinion nationale, le Sièck et le Temps, ayant publié le manifeste qui m'avait été apporté et dont j'avais refusé quant à présent l'insertion, il n'y a plus de raison de l'ajourner; publiez-le donc avec les lignes dont vous croirez devoir l'accompagner.
Tout à vous, G.
M. Chevandier de Valdrôme a déposé le rapport sur l'élection de M. Bravaj, dans le Gard. Il a réclamé la lecture. Ollivier s'y est opposé :
Il ne paraîtrait pas juste, a-t-il dit, de laisser pendant vingt-quatre
LE TIERS PARTI SOUS i/eMPIRE llo
heures circuler des imputations auxquelles, par le fait de la Chambre, il ne pourrait pas être répondu.
M. de Morny a donné raison à Ollivier. La lecture et la discussion du rapport ont été renvoyés à demain.
19 février 1864.
Correspondance avec M. de Girardin au sujet du manifeste des Soixante :
Vendredi.
Mon cher ami,
Il se signe en ce moment parmi les ouvriers un contre -manifeste en réponse à celui que VOpinion nationale a donné. Nous croyon** donc que la Presse peut, sans inconvénient, retarder la publication du manifeste jusqu'à ce que la réponse me soit parvenue, ce qui ne peut tarder beaucoup. ,Ie vous transmets cet avis, afin que vous en fassiez Tusafie que vous jujiere/. le pkis convenable,
A vous, Alfred Dabi.mon.
Annotation (Jo Girardin. — Dès que vous l'aurez, envoyez-le-moi. — G.
Mon cher ami,
.le donne à insérer un deuxième article sur la liberté du travail. Je voudrais bien qu'il passât demain samedi. Le projet de loi sur les coalitions est encore devant le Conseil d'État, et, dans ce deuxième article, je fais fies observations dont je voudrais bien que MM. les conseillers fissent leur profit.
Je vous recommande la lettre des ouvriers lyonnais que je vous ni «lonnée hier. C'est, à mon avis, la meilleure réponse qu'on puisse faire au manifeste des ouvriers. Si vous voulez en faire la remarque, vous me ferez plaisir. Vous ne pouvez m'en vouloir de prendre si fort souci de ma réputation ; c'est un bien qui appartient à mes amis aussi bien qu'à moi-même, et lorsqu'on y porte atteinte, j'en souffre moins pour moi que pour euv.
A vous, Alfre<l Darimon.
Réponse de Girardin :
Mon cher ami, votre billet m'est arrivé trop tard hier. J'avais annoncé pour aujourd'hui la fin de V Union européenne. Si j'avais été prévenu le matin, je l'eusse remise à lundi.
Vous paraîtrez lundi soir.
Je reçois votre deuxième lettre relative à un manifeste ouvrier. Je savais ce que vous m'écri\ez'. Je ne me pi'ononcerai donc pas. J'attendrai à mardi ou mercredi.
Je n'oublierai pas la lettre que vous m'avez remise.
L'élection de M. Bravay a été annulée. Cette élection a été sui'tont attaquée par des membres de la majorité. L'annulation a été prononcée par 108 voix contre 77.
On a enfin déposé le projet de loi portant modification des articles 444, 41 Ti et 41 () du Code pénal sur les coalitions.
'2i lévrier 18«V».
Suite de la correspondance avec M. de Gii^ardin au sujet du manifeste des Soixante :
1'' Lettre à Girardin :
Samedi.
.Mon cbe;- ami,
A lundi soir, mon deuxième article sur les coalitions; mais, je vous en prie, pas plus tard, |)ar('3 que le projet peut être distribu*'' aux députés au premier jour et que mes observations perdraient alor-;un peu de leur à-propos.
Je vous envoie une lettre que vient de m'éerire M. Beluze, gérant de la Société du Crédit ait Travail, à propos des candidatures ouvrières. M. Beluze est l'ancien collaborateur de Cabet ; je crois même qu'il a épous'i sa fille. Le témoignage d'un homme aussi bien placé pour connaître les sentiments des ouvriers a u- e im|)ortan('e qui ne peut vous
LK TIERS PARTI SOUS l'eMPIRE 11'
échapper. 11 y a dans sa lettre quelques bons arguments à faire valoir. C'est à ce titre que je vous la communique ; renvoyez-la-moi, quand vous l'aurez lue.
Bien à vous, Alfred Darîmon.
S"" Réponse de Girardin :
Votre article passera certainement lundi.
La lettre Beluze que je vous renvoie est excellente. J'en ai reçu une autre dans le même esprit, mais plus énergique, signée Bosson, Boaulieu et Legrand. .le m'en servirai quand je prendrai la question. Ce sera peut-être mardi ou mercredi.
Bien à ^ous.
Lettre de Beluze
Cher monsieur
Paris, le 14 février 1864.
.Te suis complètement étranger, comme vous l'avez pensé avec raison, au mémoire qui vient d'être publié dans plusieurs journaux de Paris concernant ce qu'on appelle les candidatures ouvrières. Je ne l'ai connu, comme le public, qu'en le lisant dans un journal du soir.
Je ne vous cache pas que j ai été assez vivement contrarié de voir les signataires de ce travail prendre la qualité, pour la plupart, de président ou de membres de sociétés de crédit mutuel, et bien qu'un seul se soit distingué par la qualité de membre de la Société du Crédit au Travail, je ne regrette pas moins cette désignation publique, qui est absolument sans raison au bas d'un manifeste électoral. Quest-ce que cela fait aux électeurs que ces messieurs soient membres d'une société de crédit mutuel, de la Société de Crédit au Travail, d'une société de secours mutuels quelconque ? Cela doit produire autant d'effet que s'ils annonçaient qu'ils sont actionnaires d'un chemin de fer ou de la Société des Omnibus de Paris. Je sais bien que si cela ne peut avoir aucun avantage, cela peut avoir quelques inconvénients. Cependant on comprendra que personne ne peut empêcher à tel ou tel particulier de publier qu'il est actionnaire de telle ou telle société, et cela ne peut en fin de compte faire de tort qu'à son jugement et à sa perspicacité.
Je ne suis guère plus content du manifeste en lui-même que des qualifications des signataires, parce que je n'aime pas plus les candidatures
ouvrières que les candidatures bourgeoises, les candidatures militaires, aristocratiques, cléricales, etc. Toutes ces candidatures n'ont pas plus de raison d'être les unes que les autres. Et il est au moins étrange que ce soit au nom des travailleurs que l'on vienne faire revivre des choses qui, si elles existent plus ou moins dans les faits, sont au moins de droit disparues de l'ordre social fondé par la Révolution, et quand l'intérêt de ces mêmes travailleurs est si évidemment de maintenir cette égalité de droit qu'ils doivent en outre s'efforcer de réaliser de fait. Rien ne peut être plus funeste au pays ou à la liberté que ces distinctions de classes. Rien n'est plus antidémocratique, et ceux qui les provoquent donnent une preuve éclatante de leur peu de prudence et de leur peu de clairvoyance politique.
Ce que nous devons rechercher en fait de candidats, ce n'est pas qu'ils exercent une profession libérale ou une profession manuelle, car, une fois entré dans cette voie, il n'y a pas de raison pour ne pas préférer telle profession à telle autre, et pour ne pas arriver à ce que chaque corps de métier réclame la candidature pour un des siens ! Quel beau temps serait celui-là ! Et comme certains partis se frotteraient les mains en voyant les cordonniers disputer les candidatures aux tailleurs et ceux-ci repousser les typographes comme aristocrates.
Heureusement ces choses ne sont pas possibles, parce que le peuple en fait justice et ne se laisse pas entraîner par les imprudences de ceux qui parlent en son nom. Ce que le peuple veut pour candidats, ce sont des démocrates éprouvés, des hommes qui sachent défendre ses intérêts comme ceux de la liberté et de la démocratie. Peu lui importe d'ailleurs qu'ils portent un habit ou une blouse. Ce qui lui importe, c'est qu'une ambition personnelle ne soit pas cachée sous le masque d'un libéralisme d'emprunt, d'autant plus bruyant qu'il n'est pas factice.
Ce qu'il y a de peu llatteur dans le manitéste en question pour les représentants actuels ne m'avait pas échappé. Il ne faut pas cependant vous émouvoir outre mesure. Le peuple sait toujours apprécier ceux qui le défendent sérieusement et avec dévouement. Mais ceux qui se donnent le mandat de parler en son nom ne se croient pas toujours tenus à la même justice. Si j'étais représentant, je ne me blesserais pas le moins du monde de ce que peut contenir le manifeste ; mais j'en profiterais probablement pour dire au peuple ce que jn pense sur des questions soulevées dans cette pièce, croyant ainsi leur rendre un service et surtout servir la cause de la liberté. Recevez, otc.
P. Beuize.
Le gouvernement s'est enfin décidé à convoquer les électeurs de la Seine pour remplacer MM. L. Havin et Jules Favre, qui, ayant été nommés à Paris, et, en même temps, le premier dans la Manche, le second dans le Rhône, ont opté pour ces départements.
23 février \m'i.
Les lettres suivantes font suite à la correspondance au sujet du manifeste des Soixante. 1" Lettre de Girardin :
23 février 1864.
Mon cher ami.
Si l'exposé des motifs df la loi des coalitions est intéressani, rien ne s'oppose à ce qu'on le donne aujourd'hui. Votre troisième article passerait à votre choix soit demain mercredi ou jeudi. Il n'est pas nécessaire que l'article et Texposé passent ensemble le même jour. Il me semble, au contraire, qu'il vaudrait mieux que l'exposé précédât. .Je n'aurai d'avis sur la loi qu'après avoir lu vos articles. Je n'ai pas étudié la question, et je ne compte pas Téludier.
J'attendrai le contre-manifeste pour le publier avec le manifeste et faire un numéro électoral, mais si le contre-manifeste se fait trop attendre, je publierai le manifeste avec un article que j'ai préparé.
Avez-\ous un moyen de vous assurer que la lettre ci-jointe est bien signée par de vrais noms et que ces noms ont de la notoriété et de la responsabilité ? Je connais le nom de Bosson, et je crois bien i econiKiître son écriture et sa signature.
Vous me renverrez la lettre en m'en disant votre avis. Tout à vous,
E. DE Girardin.
2^ Lettre d'Ollivier :
Cher ami,
La contre-protestalion est faite par un nommé Buet, ami de Ferrv. Adressez-vous à celui-ci pour savoir ce qu'il en est.'
lEHs PAivn sors j;kmpikk
Il n'y a aucun inconvénient àce que nousparlions ensemble du budget, mais, vous le dites avec raison, ce n'est qu'à deux qu'on peut entreprendre une campagne. Je ne demande pas mieux que d'y travailler avec vous. Avant, nous coulerons à fond la coalition dont je commence à m'octniper.
A vous,
Éinilo Om.ivier.
Mardi.
M lévrier 1S64.
On a discuté la loi des coalitions dans les bureaux. J'ai indiqué dans la lettre suivante, écrite à M. de Tiirardin, les divei^s incidents qui ont marqué la nomination de la commission.
Paris, 24 février 1864.
Mon che
La discussion de la loi des coalitions a été très vive dans les bureaux. La Chambre est contraire au principe de la loi. Elle voudrait le maintien de la législation actuelle. Sa tactique est de prendre les arguments de ceux qui trouvent le projet insuffisant.
Il y a eu trois tours de scrutin dans mon bureau. J'ai eu 9 voix au premier tour, M. Arman, 8; les autres voix se sont réparties sur deux autres concurrents. Au deuxième tour, les voix se sont réparties dans la même proportion. Mais au ballottage, M. Arman m'a distancé de 3 voix, et il a été nommé. 11 est contraire à la loi, dont il ne voit pas la nécessité.
Picard a failli, comme moi, être nommé dans son bureau; il a échoué faute de 2 voix qui ont été données à son adversaire.
Ollivier et Simon ont été nommés dans leurs bureaux.
A tout prendre, l'opposition n'a pas été battue; elle peut même se vanter d'avoir gagné du terrain. Je n'en suis pas moins taché de ne pas faire partie de la commission.
A vous,
Alfred Darimon.
J. Simon est resté fidèle au système qu'il a présenté lors de la discussion de l'adresse: ses vœux ne vont
pas au-delà d'une simple modification de la loi. Jérôme David, ayant propos^' l'abrogation pure et simple des art. 414, 415 et 416 du Code pénale c'est-à-dire le régime du droit commun, a rencontré pour adversaire J. Simon, qui, à cause de son opposition à ce système, a été nommé membre de la commission.
27 févrior 1864.
Il s'est formé une réunion de républicains, à laquelle les Soixante ont envoyé leur manifeste. La réunion avait nommé une commission de vingt membres pour rédiger une réponse destinée à être publiée.
Rolland est parvenu à se procurer cette pièce; il me l'envoie. Elle est trop longue pour que je l'insère ici tout entière; j'en transcris seulement le passage suivant :
Aujourd'hui deux vides sont à combler dans la représentation parisienne, et vous demandez que ces deux candidatures soient réserAées à des ouvriers.
En principe, nous repoussons toute distinction des classes; nous ne voy<;ns partout que des citoyens égaux eu droit, égaux en devoirs. Sous ce rapport, nos sentiments sont les vôtres ; ce n'est pas vous, fils intelligents de la Révolution, qui pensez à ressusciter les corporations au nom d'un intérêt spécial qui s'attache, à vos yeux comme aux nôtres, dans la grande égalité civique que vous poursuivez avec nous ff que nous ne tarderons pas à conquérir.
Mais, après avoir consacré ces grandes vérités, vous prenez texfe des injustices que vous avez à souffrir dans la position que la société vous a faite, et vous demandez que vos frères de la grande cité, en joignant leurs efforts aux vôtres, abaissent les barrières élevées contre vous. Votre demande est légitime.
C'est amoindrir le suffrage universel que de le condamner à ces détours, que de le réduire à une protestation quand il devrait être l'affirmation ('-clafante de la volonté nationale.
Malheureusement vous n'avez pas le choix des moyens. Allez donc.
citoyens, allez fenneraent à l'urne électorale, nos vœux et nos efforts vous accompagneront dans cette campagne pacifique.
Rolland ajoute :
Je ne sais pas si cette rédaction a été modifiée dans la réunion d'hier soir, où Ton a dû la discuter. En tous cas, elle a dû l'être très peu, et jimagine que telle qu'elle est, il sera bien difficile d'en obtenir l'insertion. Comme bien vous pensez, nous ne signons pas cela.
On me dit que Proudhon n'est pas partisan de tous ces manifestes et contre-manifestes. La classe ouvrière ne lui paraît pas encore capable de saisir le pouvoir.
29 février 1864.
Les députés de Paris viennent de commettre la faute d'abandonner -la ligne de conduite qui leur avait si bien réussi en 1863. Il paraissait tout simple d'user pour le choix des candidats du même procédé qui a donné d'aussi bons résultats l'année dernière. Ce système n'a pu prévaloir.
On avait convoqué les députés de Paris chez Jules Favre. Ils s'étaient adjoints les rédacteurs de quatre grands journaux, le Siècle^le Temps, Y O'pinion nationale et la Presse.
On a proposé pour lal'"^ circonscription, en remplacement de M. Havin, M. Laboulaye^ qui avait mis en 4863 le plus grand empressement à se retirer devant la candidature de M. Thiers. Mais le nom de M. Laboulaje n'a pas eu le don de plaire à MM. Havin et Guéroult. De plus, M. Jules Simon a soulevé une question subsidiaire : les députés de Paris avaient-ils bien le droit de se substituer à l'opposition tout entière, et ne convenait-il pas d'appeler les députés des départements à donner leur avis ? MM. Jules Favre et Eugène Pelletan se sont prononcés pour l'affirmative.
La réunion s'est donc partagée en deux opinions contraires.
Si la majorité, qui comptait 7 voix, eût tenu bon contre la minorité, qui n'en comptait que 3, la liste eût été arrêtée séance tenante, et elle eut été libérale sans être hostile. Mais la majorité a lâché pied ; elle a eu la faiblesse de consentir à ce qu'il y eût une autre réunion, à laquelle s'adjoindraient d'autres députés.
Agir ainsi, c'est prendre le contre-pied de ce qu'il eût fallu faire. C'est multiplier à plaisir les causes de dissidence en laissant au flot des candidatures le temps de grossir et de submerger la réunion. C'est faire la partie belle à l'opposition systématique.
La réunion plénière de la gauche aura lieu chez Marie le o mars.
4 mars 1864.
M. de Girardin paraît s'être arrêté à la résolution df reprendre sa liberté.
Il m'écrit le 3 :
Je crois qu'en effet, on ne pourra plus nous reprocher d'avoir exercé la dictature électorale, après avoir ainsi offert publiquement de l'abdiquer.
Nous voici dégagés!
Je lis dans un billet du 4 :
Vous avez raison, et c'était aussi mon avis : abdiquons et réservons notre liberté, plus que cela notre indifférence, dont je ne me suis départi en avril 1863 que dans le désir d'assurer votre réélection.
Jules Ferry encourage AL de Girardin à entrer dans cette voie.
124 LE TIERS PARTI SOLS l'eMPIRE
Il y a eu au Corps législatif une discussion portant sur une question toute théorique. Il s'agissait d'un projet de loi ayant pour objet d'étendre aux notaires, greffiers et officiers ministériels le bénéfice de la réhabilitation. Ollivier et Picard ont présenté des objections qui ont paru très fortes. Peu s'en est fallu qu'on ne renvoyât le projet à la commission.
3 mars 1864.
J'ai reçu, il y a quelques jours, une invitation pour un des concerts des Tuileries. La carte d'invitation portait : En frac et en ndotte courte on en pantahm collant.
Je n'avais pas prévu cela. Mon premier mouvement a été de m'excuser purement et simplement. Mais je sais que ces concerts sont fort recherchés, qu'on n'y invite pas les premiers venus, et que c'est là une gracieuseté qu'on a voulu me faire.
J'ai donc pris une belle feuille de papier à tête, et j'ai écrit au grand chambellan, M. le duc de Bassano :
Monsieur le Duc,
.]'ai rem l'invitation que vous m'avez, fait l'honneur de m'adrcsser pour le concert de ce soir. Je ne demanderais pas mieux que de m'y rendre; mois les exigences de l'étiquette m'ont pris à l'improviste.
Pourquoi ne le dirai-je pas, puisque la chose est vraie ? Je suis liltéralement un député sans culotte.
Veuillez, monsieur le Duc, remercier l'Empereur en mon nom et le prier d'agréer mes très humbles excuses.
Recevez, etc.
Alfred Dariimon.
Cette lettre a eu beaucoup de succès parmi les familiers du château. L'idée du député sans culotte a
LE TIERS PARTI SOUS l'eMPIRE 12o
fait rire l'Impératrice. J'ai reçu une autre invitation, et cette fois dans un délai convenable.
J'ai fait venir mon tailleur, M. Lussan, et, après mûre délibération, il a été convenu qu'il me ferait un pantalon collant, la culotte ayant décidément un caractère trop aristocratique et ne convenant point à un ancien d<'moc-soc, devenu député.
Je me suis rendu au concert des Tuileries, et j'ai reçu de l'Empereur et de l'Impératrice l'accueil le plus bienveillant. C'était la première fois qu'un des Cinq faisait son apparition dans la salle des Maréchaux.
Après le concert, l'Empereur m'a abordé avec une brusquerie qui m'a un peu déconcerté.
— J'espère, Sire, lui ai-je dit pour garder contenance, que Votre Majesté n'a pas pris en trop mauvaise part l'opposition que j'ai faite à son gouvernement.
— Non, m'a répondu l'Empereur, je n'en ai jamais voulu aux Cinq; ils avaient été nommés pour faire de l'opposition, et ils ont rempli leur mandat. Je n'en veux qu'aux 91, à ces députés qui avaient été élus pour soutenir TEmpire, qui ont contrarié ma politique à l'extérieur et qui ont cherché à me nuire et à me déconsidérer. Les Cinq m'ont fourni parfois des indications utiles. Ce sont eux qui m'ont amené à proposer des modifications à la loi des coalitions. La Chambre est saisie du projet de loi. Vous l'avez lu, qu'en pensez-vous"?
— Je pense que toute la loi est à refaire. Le Conseil d'État n'a rien compris aux intentions de Votre Majesté.
— Comment cela?
— Votre Majesté a voulu que la coalition fût libre; elle l'est, d'après le projet de loi. Le fait de coalition est considéré comme un acte licite; mais, par une contradiction étrange, la provocation à la coalition est considérée comme un acte coupable.
— Mais c'est absurde !
— C'est cependant là toute l'économie du projet de loi.
— Que faudrait-il faire à votre avis ?
— Il n'y a qu'un système acceptable, c'est d'abroger les articles du Code pénal relatifs à la coalition et de les remplacer par des dispositions frappant les atteintes portées à la liberté du travail.
— Eh bien ! m'a dit FEmpereur, cherchez à améliorer la loi en ce sens. Je crois qu'en effet, vous avez raison, et qu'en matière économique, il est impossible de biaiser et de s'arrêter à des termes moyens. C'est là que la liberté est le meilleur remède.
Quant à l'Impératrice, elle a été charmante, et elle m'a prodigué ses plus gracieux sourires. Mais je l'ai trouvée un peu banale : elle laisse trop voir qu'elle veut séduire et subjuguer les gens. C'est une jolie femme; ce n'est pas une souveraine.
Comme j'aime à me rendre compte de tout, j'ai pris des informations sur l'époque où la culotte courte a commencé à être en usage à la Cour impériale. Voici ce qu'on m'a appris :
Autrefois, on allait aux Tuileries en uniforme, ou en frac et en pantalon long. Mais quand la Reine d'Angleterre vint visiter la France, les Anglais se présen-
tèrent au Palais en culotte courte. Ils se soumettaient en cela aux règles de l'étiquette adoptée dans leur pays. En Angleterre, en effet, la culotte est obligatoire non seulement chez la Reine, mais dans toutes les soirées qui ont un caractère officiel. Les Français imitèrent les Anglais. Depuis ce temps, dans les soirées intimes, le frac et la culotte courte ou le pantalon collant ont été substitués à l'uniforme, qui a été réservé pour les cérémonies publiques et pour les grandes réceptions.
Ce sont là des puérilités. Mais il faut en tenir compte, quand on a affaire à des gens qui y attachent une grande importance . Rolland se présentant devant Louis XVI en bas de laine et en gros souliers lacés, m'a toujours fait l'effet d'un rustre. L'étiquette est une des formes raffinées de la politesse. Si Rolland avait compris qu'il était avant tout l'homme de la Révolution et qu'il avait à la faire accepter par une cour frivole et pusillanime, il eût mis des boucles à ses souliers.
6 mars 1864.
J'ai reçu hier matin les deux lettres suivantes de Girardin.
Samedi matin.
Voici, mon cher ami, une lettre dont je vous prierai de donner lecture ce soir à la réunion... Écrivez-moi ce qui se sera dit et fait. J'enverrai chercher votre lettre demain matin dimanche de très bonne heure (avant huit heures^
Tout à vous,
E. DE Girardin.
Samerli 5 mars 1864, 40, rue Pauqiiet.
Mon cher ami, Par la première réunion qui a eu lieu lundi et dans laquelle nous avons résolument décidé que nous ne déciderions rien, j'ai pu me convaincre que celle de ce soir, où l'on sera encore plus nombreux, avortera pareillement. Je trouve donc au moins inutile de m'y rendre. Se réunir en comité suprême pour n'aboutir à rien, n'est-ce pas faire acte de solennelle impuissance et se couArir de ridicule? De ce ridicule, que Je prévois, je préfère ne prendre aucune part.
Les élections du 31 mai ont montré à quelle unité conduisait l'esprit de décision ; les élections du 20 mars 1864 montreront à quelles divisions et à quelles confusions mène l'esprit d'indécision. Peut-être est-il bon que Texpérience soit faite !
Cordialités.
E. DE GiRAr.DIN.
Le compte rendu que demandait Girardin n'a pas été long à rédiger, il tient en quelques lignes. La discussion a été des plus confuses. On a passé successivement en revue tous les noms sans parvenir à se mettre d'accord sur aucun. Il était visible qu'on n'avait rr'clamé l'adjonction des députés des départements que pour rendre toute solution impossible.
L'assemblée a proclamé elle-même son impuissance, en votant l'ordre du jour suivant, écrit de la main d'Ollivier et que je reproduis, d'après l'orignal, avec les ratures et les corrections :
Les députés de l'opposition se sont réunis hier chez M. Marie. [Aprèa une longue délibération), ils ont {décidé) pensé que {le gouvernement ne présentant pas de candidat officiel) les électeurs ayant spontanément ijaris) constitué dans {toutes) les deux circonscriptions {l'initiative) des comités électoraux et que des divisions pouvant compromettre le succès de l'élection, (t7 n'y avait) rien en ce moment ne nécessitait leur intervention (1). f
(1) Les mots soulignés et placés entre parenthèses ont été supprimés dans la rédaction définitive.
LE TiKus PAini si>us l'k.mpuu: lî29
J'avais remarqué l'absence de Guéroult. Girardih m'en donne l'explication dans la lettre qu'il m'a écrite, ce matin, en envoyant chercher mon compte rendu de la réunion.
J'ai rencontré hier au (jwunase Guéroult, qui s'était dispensé d'aller à la réunion et même sans prévenir qu'il n'irait pas, ce qui m'a jiaru la traiter bien cavalièrement.
L'ordre dujour adopté par la réunion serait l'abdication de la gauche.
8 mars 180'».
Je viens de publier dans la Presse sous ce titre : la Liberté du travail, cinq articles sur la loi des coalitions (du 16 février au 8 mars).
J'ai eu beaucoup de mal à obtenir que la question me fût réservée. Depuis le commencement de la session, une sorte d'entente s'est établie entre M. de Morny et OUivier pour que ce dernier fût nommé rapporteur du projet.
M. de Morny a de hautes visées sur Ollivier. et il veut lui fournir les moyens de faire ses preuves et de gagner ses éperons. Ollivier a cherché autour de lui quel était l'homme qui pourrait lui servir d'auxiliaire dans cette campagne, et il a jeté les yeux sur son ami Jules Ferry. C'est Jules Ferry qu'il a chargé de lui faire un dossier et de lui fournir des arguments. Naturellement Jules Ferry s'est offert à la Presse 'pour traiter la question. J'ai fait à Girardin l'observation qu'ayant développé l'amendement de la gauche dans la discussion de l'adresse, il aurait paru singulier que
j'abandonnasse à un collaborateur le soin de développer mes idées dans le journal. Girardin l'a compris ; il est intervenu et il m'a écrit : « J'ai vu Ferry, vous pouvez coalitionner tant que vous voudrez. »
Je me suis attaché dans mes articles à montrer l'insuffisance du projet de loi, tel qu'il est sorti de l'élaboration du Conseil d'État. Les derniers articles ont été écrits bien moins pour le public que pour l'Empereur, à qui j'avais indiqué sommairement les lacunes du projet.
La partie dominante de mes articles est résumée dans le passage suivant :
Ce que le législateur doit chercher à atteindre, ce u'est ni la coahtion violente ni la provocation à la coalition par des manœuvres coupables et des moyens d'intimidation, c'est l'attentat à la liberté du travail. Quand lia formulé des peines plus ou moins sévères contre ce délit, il a rempli sa tâche, et les citoyens n'ont point à réclamer d'autres moyens de protection.
Cette idée très simple et conforme aux données de la science économique a frappé, à ce qu'il paraît, les membres de la commission chargés d'examiner le projet de loi. « — Vos articles nous servent de guide, m'a dit mon collègue M. Thoinnet de la Turmelière. Ce sera d'après vos indications que le projet informe du Conseil d'Étaf sera modifié. »
10 mars 18t)4.
L'abandon de la part de la gauche d'une initiative qui lui revenait de droit a produit des conséquences immédiates. Ce n'est pas à reformer l'opposition légale et constitutionnelle que s'occupent les comités, mais à
transformer les élections de Paris en manifestations contre l'Empire.
Si le procédé employé en 1863 avait été renouvelé, les députés de Paris, ayant pour auxiliaires les quatre grands journaux, auraient choisi, dès le 19 février, pour candidats à présenter aux suffrages des électeurs, MM. Laboulaye et Jules Ferry. M. Laboulaye s'était spontanément désisté en 4863 devant la candidature tardive de M. Thiers ; il avait droit à une compensation. En choisissant M. Jules Ferry, nous aurions donné un gage à cette brillante pléiade de jeunes avocats qui, pendant six ans, se sont associés à la politique des Cinq.
L'abdication de la gauche en faveur des comités a forcé à renoncer à cette combinaison si simple. Les comités paraissent décidés à se rallier autour des noms de MM. Carnot et Garnier-Pagès. Mais à côté de ces deux noms viennent s'en ranger d'autres qui pèsent plus ou moins dans la balance. C'est ainsi qu'on annonce la candidature de M. Bancel, un des représentants expulsés au coup d'État et qui n'a pas encore quitté la Belgique, malgré l'amnistie.
L'intervention de M. Thiers en faveur de M. Dufaure a rendu impossible la candidature de M. Laboulaye. Après la lettre inattendue de Jules Favre à M. Barthélémy , recommandant la candidature de Garnier-Pagès, il est bien difficile à Jules Ferry de maintenir la sienne.
La gauche a ainsi contribué à accroitre le gâchis qu'elle a créé en se désintéressant de l'élection.
13^ LE JIEUS l'AHTl îSOUS LEMPIRE
l'. mars 1864.
Le Siècle inscrit en tète de ses colonnes comme candidats de son choix :
M. Carnot.
M. Garnier-Pagès.
L'Opinion 7iationale inscrit également en tête de ses colonnes comme candidats de son choix :
M. Carnot.
M. Théodore Bac.
Ainsi les journaux, après avoir refusé de s'abstenir, ne sont même pas parvenus à s'entendre.
Ce qu'il y a de plus grave, c'est que le ^«èc/e avoue lui-même qu'il y a un grand danger à la prise de possession des deux circonscriptions vacantes par deux membres du gouvernement provisoire.
H y a, dit M. Haviii, dans ces deux candidature.-; , un esprit exclusif nui ne semble pas bon. Il valait mieux, sui\ant nous, élargir les rangs et ouvrir les portes du Corps législatif à d'autres situations.
Cela n'empêche pas le Siècle « d'adjurer les autres candidats de se retirer et de donner au pays et à TEurope le grand exemple de l'union des différentes nuances du parti libéral. »
Quant à Guéroult, s'il a choisi Théodore Bac, c'est parce qu'il est, dit-il, un ami de la Pologne et que son nom signifie : politique des nationalités à Vextévieur. La vérité, c'est que Théodore Bac a toute la sympathie du Prince Napoléon, qui voit en lui un représentant de sa politique. C'est ce que j'ai cra comprendre dans une conversation que j'ai eue, iJ y a deux jours, avecle Prince, au Palais-Roval.
LE TIERS PARTI SOUS l'eMPJRE 133
±2 mars 1864.
MM. Carnot et Garnier-Pagès ont été élus. Voici le résultat du scrutin :
/'■° circonscription.
Nombre des électeurs inscrits. . 34.164
Nombre des votants. , . . . . 49.87o
M. Carnot . 13.5ol
M. Pinard. . 4.97U
M. Laboulaje 914
5^ circonscription.
Nombre des électeurs inscrits . . 36.646
Nombre des votants 22.44 i
M. Garnier-Pagès 14.444
M. Frédéric Lévy 6.530
M. Théodore Bac 404
M. Tolain fcandidat ouvrierj. . . 395
Il est probable que les choses auraient tourné autrement dans la 5'' circonscription si la candidature de Bancel avait pu se produire. Bancel avait fait déposer la formule du serment exigé par la loi à la Préfecture de la Seine ; mais on a refusé de recevoir sa déclaration sous prétexte que le pouvoir donné par Bancel de déposer le serment prescrit n'était pas d'une authenticité suffisante. Il était trop tard pour envoyer un pouvoir régulier. La candidature de Bancel n'a pu être posée.
Le petit nombre de voix obtenu par Théodore Bac est un échec pour le Prince Napoléon.
23 mars 1864.
J'écrivais il y a quelques jours dans la Presse :
Un a décidément une singulière façon d'entendre le progrès. A peine le chèque, cet instrument de comptabilité si utile qui, en se généralisant, permet de liquider une masse d'aflfaires au moyen de simples virements et économise ainsi l'usage du numéraire, à peine commence-t-il à pénétrer dans les habitudes du public qu'on songe à le frapper d'un impôt. Le Corps législatif \icnt d'être, en effet, saisi d'un prOjet de loi qui soumet le chèque à un droit de timbre de 10 centimes ; des pénalités sévères sont édictées contre les contrevenants : le souscripteur du chèque, le porteur, le banquier, l'établissement ou toute persoiii:e (}ui l'aurait acquitté, sont passibles chacun et sans recours d'une amende de 50 francs. Ils sont solidaires pour le paiement des amendes et des droits de timbre.
S'il y a une loi qui va au lebours du mouvement, c'est certainement celle-là. Comment! nous sommes dans un pays où les moindres améliorations ont une peine infinie à faire leur chemin, et l'on ne trouve rien de mieux au Conseil d'État, pour encourager un instrument qui date d'hier, que de mettre à l'amende ceux qui en font usage.
Je me suis empressé de mettre mes actes d'accord avec mes écrits. J'ai envoyé l'amendement suivant à la commission du budget :
Sont exempts de tout droit de timbre les billets extraits d'un livre à souche et connus sous le nom de chèques tirés sur les établissements de banque ou de crédit que reçoivent des dépôts en comptes courants, quelle que soit 'a forme donnée aux chèques, qu'elle aflécte la forme de reçu ou celle du mandat à ordre ou au porteur.
Aussitôt que cet amendement a été reproduit par la Presse, le monde financier s'est agité ; j'ai reçu une masse de lettres me complimentant de l'initiative que j'avais prise. Un banquier de Boulogne, M. Achille Adam fils, a mis à ma disposition salongue expérience et tous les documents que ses relations avec les Anglais lui ont permis de réunir M. Donon, adminis-
LE TIERS PARTI SOUS l'eMPIRE J8o
trateur de la Société anonyme des dépôts et des comptes courants, m'a fourni tous les arguments qui militent en faveur de l'immunité à accorder au chèque. Sur les observations qui m'ont été adressées par des hommes pratiques, j'ai complété mon amendement en intercalant les mots : payables à présentation : c'est en effet le caractère du chèque d'être payable à vue et de n'avoir qu'une existence de courte durée.
id mars 1864.
J'ai reçu il y a deux jours la convocation suivante :
Piiris, 27 mars 1864.
Mon cher foUègue,
Mardi 29. à une heure, à la Chambre (l^r bureaui, réunion des niembies de l'opposition. — Question importante. Croyez à mes meilleurs sentiments.
J. Magmn.
Je me suis rendu à la réunion. Il s'agissait en apparence de réunir des signatures pour les amendements que l'opposition envoie à la commission du budget. En réalité, on voulait mettre en discussion l'attitude que la gauche devait prendre en face de la loi des coalitions.
J'ai apposé ma signature au bas des amendements sur le budget ; mais je me suis esquivé au moment oii l'on entamait la discussion sur la loi des coalitions. Jp savais qu'il n'y avait en jeu qu'une question personnelle : Jules Simon voulait se faire donner par la gauche une sorte de blanc-seing et exercer par là
\H{) Li: TIERS PARTI SOUS L EMPIRE
une pression sur la commission chargée d'examiner le projet de loi.
Ollivier s'est abstenu de paraître à la réunion.
30 mars 1864.
Emile Ollivier est nommé rapporteur de la loi des coalitions.
C'est un grand événement. C'est la première fois, en effet, qu'un des Cinq est cl largé par une commission d'un rapport sur une questic n importante. La loi des coalitions est tout à la fois une mesure économique et une réforme politique. Elle fait entrer l'Empire dans la voie des réformes sociales. La nomination d'Ollivier fait pencher le gouvernement vers la gauche. C'est une bonne fortune pour l'opposition, qui devient ainsi un parti constitutionnel et légal.
M. de Morny a beaucoup contribué à ce que le choix de la commission se portât sur Ollivier; mais il a rencontré une forte résistance dans la majorité et dans l'entourage de l'Empereur :
(( Qu'est-ce que vous voulez faire de ce garçonlà ? disaient les amis de M. de Morny. Il n'a pas encore fait un sérieux apprentissage de la vie politique. Il est éloquent sans doute ; mais bien parler ne suffît pas. »
Au château, on voyait un grand danger dans cette nomination :
« Vous auriez l'air, a dit M. Rouher à l'Empereur, d'avoir cédé à la pression de la gauche. »
L'Empereur, embarrassé, s'est prononcé contre Ollivier, tout en laissant les députés libres de faire ce
LK TIERS PARTI SOUS l'kMPIRE J 37
qu'ils voudraient. M. de Morny a tenu bon, et les membres de la commission ont fini par se ranger à son avis.
Jules Simon est, dit-on, très vexé delà nomination d'Ollivier. Jusqu'au dernier moment, il avait cru que le rapport lui reviendrait.il avaitpris, dans la commission, une situation ambiguë qui lui permettait de compter sur les adversaires comme sur les partisans du projet. M. de Mornv avait travaillé la commission en faveur de la candidature d'Ollivier. Le pauvre Jules Simon en a été pour ses avances.
On a validé les élections de Carnot et, de Garnier- Pages. Tous deux ont prêté serment. C'est la fin de la coterie insermentiste.
On a discuté^ en comité secret et dans les bureaux, un projet de loi portant modification de la loi de 1850 sur les logements insalubres.
Le projet m'a paru dicté par un bon sentiment, bien qu'il soit incomplet. Je l'ai appuyé dans mon bureau. J'ai été nommé membre de la commission.
On me signale des attaques violentes dirigées contre Ollivier et contre moi dans les correspondances adressées de Paris aux journaux étrangers. VEiirope, de Francfort, va jusqu'à dire que les députés de la gauche nous considèrent comme perdus pour l'opposition. C'est aller un peu vite en besogne.
R... m'envoie des nouvelles de Proudhon :
.T'ai vu hier Proudhon. Il travaillait à sa hrocliuro sur les élections, fjiii fera on\iron 4 feuilles et paraîtra vers le 30 chez Dentu. Il ne se
138 LE TIERS PARTI SOLS l'eIWPIRE
porte toujours pas bien ; les glaires continuent à l'étoutrer. Je crois que le soleil seul pourra le remettre dans son assiette.
Il parait qu'Assolant est allé le voir dimanche et lui a demandé conseil sur la ligne politique à suivre en ce moment. Je crois que M. Assolant est un farceur qui, ayant fait une boulette, est tout simplement venu la réparer de son mieux et détourner une rectification qui le menaçait. 11 est probable, d'après cela, que Proudhon ne répondra pas; car il n'y a rien dans le numéro d'hier; je suppose que c'est une affaire ierminée.
Il s'agissait du Courrier du Dimanche^ dans lequel Assolant avait lancé contre Proudhon une articulation un peu hasardée.
9 avril 1864.
On a distribué au Corps législatif un projet de loi relatif à l'organisation de l'enseignement spécial.
C'est mon ami Langlais qui a été chargé par le conseil d'Etat de rédiger l'exposé des motifs. J'ai consacré à ce projet un long article dans la Presse. J'ai rendu justice aux bonnes intentions du rapporteur, mais j'ai prononcé contre le projet une condamnation sévère.
14 avril 1864.
On a discuté la loi du contingent.
La gauche avait déposé l'amendement suivant :
Sur l'article /er ; Réduction du contingent à S0,000 hommes.
Article additionnel :
Le taux de la prestation individuelle pour l'exonération du service militaire sera fixé chaque année par une loi. Hors le cas de guerre déclarée, les versements du montant de la prestation pourront être effectués par douzièmes de mois en mois, à partir du jour de la clôture def^ opérations du conseil de revision.
Cet article additionnel a été inspiré par Ernest Picard. Nous l'avons admis, bien qu'il nous ait paru peu raisonnable : la prime d'exonération est toute volontaire et ne peut être assimilée à une prestation individuelle.
Il s'est présenté une question qui a passionné le Corps législatif. C'a été celle de savoir si le réengagé avec prime exemptait ou non son frère puîné. J'ai insisté fortement à deux reprises pour que le gouvernement s'expliquât.
Le moyen le plus simple était de prononcer le renvoi de la commission pour que celle-ci pût introduire dans la loi un article interprétatif. Le Corps législatif paraissait disposé à suivre cette voie. Mais M. Rouher est venu déclarer que le gouvernement s'occupait en ce moment de la question et que le ministre de la guerre étaii en train de rédiger un projet de loi destiné à la résoudre.
Le Corps législatif s'est incliné, et le projet de loi a été adopté.
Il y a eu 15 voix contre. L'opposition a gagné 3 voix : celles de Carnot. de Garnier-Pagès et du marquis d'Andelarre.
16 avr 111864.
Coup de théâtre.
M. Rouher a présenté des dispositions additionnelles au budget rectificatif de 1864 et au budget ordinaire de 1865, destinées évidemment à modifier les sentiments de la Chambre à l'endroit de l'expédition du Mexique.
Par suite d'une convention en date du 10 avril, le Mexique consent à paver à la France 54 millions pour frais de guerre et une somme de 12 millions pour les indemnités dues à nos nationaux.
Le gouvernement propose d'appliquer cette somme à la suppression de 2 dixièmes de l'enregistrement à partir du l^"" juillet 1864.
Le Corps législatif a demandé la lecture des dispositions additionnelles ; mais elles étaient encore entre les mains des copistes. M. Rouher n a pu en fournir qu'un résumé rapide, et, je dois le dire, très embrouillé.
E. Picard, toujours défiant, a demandé le renvoi à une commission spéciale. M. de Morny lui a répliqué avec une certaine vivacité que le caractère des dispositions additionnelles au budget était exclusif de tout renvoi à une commission spéciale.
Mais d'autres membres, et pour d'autres motifs que M. Picard, ont demandé qu'une commission spéciale fût nommée.
M. de Morny est intervenu ; il a proposé de faire examiner les dispositions additionnelles par un comité secret qui statuerait ensuite à l'égard du renvoi. « Je ne comprendrais pas, a-t-il ajouté, comment la Chambre se laisserait aller, ce qui est évidemment inadmissible, à donner une sorte de preuve de défiance à la commission la plus importante qu'elle nomme chaque année avec le plus grand soin. »
Évidemment M. de Morny avait grand'peur de la commission spéciale.
On a remarqué que, pour prendre part à la discussion, notre président s'était assis sur un des bancs de
la Chambre. C'est donc comme simple député qu'il a émis un avis sur la procédure à suivre.
Cette intervention de M. de Morny a donné lieu à. bien des commentaires. On prétendait qu'il avait le plus grand intérêt à l'adoption du projet, parce qu'il avait conclu avec les créanciers du Mexique un traité qui lui assurait une forte commission sur l'indemnité de 12 millions.
On a communiqué à la Chambre un projet de loi relatif à la dispense à accorder aux frères des militaires servant à titre de rengagés et d'engagés après libération; c'est l'exécution de la promesse faite au Corps législatif lors de la discussion de la loi du contingent.
22 avril 1864.
Ollivier m'écrivait il y a deux jours :
Mon cher ami,
Mon rapport a été adoptt' aujourd'liiii. Il sorn déposé vendredi. Je vous enverrai des épreuves dès que j'en aui-ai, de manière que vous en avez à la Pressf avant tout.
Tout à vous,
Emile Ollivier.
Ollivier a, en effet, déposé son rapport au commencement de la séance d'aujourd'hui. J'ai pu prendre connaissance du dispositif de la loi. .l'ai remarqué que le projet de loi du conseil d'État a disparu complètement de la nouvelle rédaction de la commission. 11 n'en est pas resté un seul mot. Le titre du projet lui-même a été changé. Le projet primitif était intitulé :
«Projet de loi portant modification des art. 414, 415 et 416 du Code pénal (coalitions). »
Le projet de la commission porte pour titre :
« Projet de loi portant abrogation des art. 414, 415 et 416 du Code pénal et des art. 19 et 20 du titre II de la loi du 28 septembre, 6 octobre 1791 en remplacement desdits articles par de nouvelles dispositions. »
C'est plus que n'en demandait la gauche dans la discussion de l'adresse. Elle n'en persiste pas moins dans son projet de demander le régime du droit commun. Elle a déposé un amendement en ce sens.
La scission entre la gauche et Ollivier me paraît inévitable.
25 avril 1864.
L'opposition cherche le moyen de faire échec au gouvernement sur la loi des coalitions. Il ne s'agit plus pour elle d'améliorer une loi libérale dont l'Empereur a pris l'initiative, mais bien de faire avorter la réforme, afin d'en enlever le profit au gouvernement.
A peine le projet de loi était-il déposé sur le bureau du Corps législatif, que le Siècle avait demandé que la question fût ajournée à la prochaine session, afin qu'il fût procédé à une enquête. «Il paraît, disait-il, juste et intelligent de consulter les ouvriers dans une question où ils sont vivement intéressés. » Le Siècle oubliait que l'enquête était faite, et qu'elle avait eu un caractère authentique et officiel. En 1862, les ouvriers de Paris et des grandes villes industrielles ont été appelés à nommer des délégués pour visiter l'Exposition universelle de Londres, Les délégués ont
Lt; TIERS PARTI SOUS l'eMPIRE 143
dressé des rapports sur les produits de leurs professions respectives, et à la suite de leurs observations ils ont consigné les vœux de la classe travailleuse. Il n'est pas un seul de ces rapports qui n'exprime un avis sur la loi des coalitions. Pour connaître les demandes des ouvriers sur cette question, il suffirait de parcourir ces cahiers. Il est certain que si le conseil d'État s'était livré à ce dépouillement, il aurait abouti à un tout autre projet que celui qu'il a présenté.
On s'est aperçu bien vite qu'un simple ajournement ne remplirait pas le but de ceux qui poursuivent le rejet de la loi. On a inventé un expédient absurde. La gauche demande qu'on efface purement et simplement du Code pénal les articles 414, 415 et 416, et qu'on leur substitue le droit commun. Elle est parvenue à rallier les ouvriers à cette idée insoutenable ; car j'ai reçu une lettre émanée d'un certain nombre d'entre eux qui réclame l'adoption de ce système.
Jules Simon est devenu l'apôtre du droit commun. Je lui avais envoyé la lettre des ouvriers, en lui demandant s'il était chargé de la remettre à la commission. Il m'a répondu :
.Mon cher collègue, je ne suis pas chargé de l'emettre à la commission la lettre dont vous me parlez.
J'en ai reçu, comme vous, à la Chambre, une copie sans signature.
J'ai remis à la commission plusieurs lettres très différentes de celle-là portant 455 signatures et qui m'ont été apportées par des ouvriers dont plusieurs sont de mes amis. Il n'est question dans ces lettres ni de vous ni de personne. Elles demandent l'abrogation pure et simple des articles 414, 415 et 416, et de plus la création de chambres syndicales : le tout en trois lignes et sans explications.
Mille amitiés.
Jules Si.MO>.
144 LK TIERS PAUTI SOLS l'eMPIUK
Ainsi Jules Simon, par esprit d'opposition systématique, a complètement changé d'avis. Dans la discussion de l'adresse, il n'allait pas au-delà d'une simple modification de la loi ; aujourd'hui, il réclame l'abrogation pm^e et simple.
Parmi les personnes qui préfèrent à une loi particulière ce qu'elles appellent le retour au droit commun , il y en a certainement qui sont de bonne foi ; mais je crois que ces personnes ne se rendent pas bien compte de ce que c'est que le droit commun. Si c'est l'égalité devant la pénalité des ouvriers et des patrons, ils ont raison de la demander. Mais nous ne sachions pas qu'on songe à introduire l'inégalité dans la loi. Si c'est l'assimilation des violences simples aux violences qui, comme le dit M. Laboulaye, « portent atteinte à la liberté du travail et enchaînent la volonté des minorités, » ces personnes tombent dans la confusion. Elles oublient que, dans tous les Codes, les violences sont punies de peines différentes suivant les cas auxquels elles s'apphquent et les dommages qu'elles peuvent causer. C'est, du reste, une pure (jucstion de plus ou de moins, et Ton ne comprend véritablement pas qu'elle puisse soulever une discussion sérieuse.
±(\ avril 18G4.
C'est demain que commence la discussion de projet de loi relatif aux coalitions. Cette discussion promet d'être brillante. Les orateurs inscrits pour combattre le projet sont: MM. Jérôme David, Kolb-Bernard,Garnier-Pagès et Seydoux. Il n'y a d'inscrit en faveur du
LE TIERS PARTI SOUS l'eMPIRE 1 4o
projet que le nom de M. Morin (de la Drôme) et le mien.
Ainsiquele constate le rapport d'Ollivier, une scission s'est produite à l'occasion de cette loi dans les rangs de la minorité. Le débat est futile en apparence, et il ressemble à première vue à une pure logomachie. Si l'on veut bien y réfléchir, il tient au fond même des idées. C'est ce que la discussion ne manquera pas de révéler.
Il est à remarquer que les partisans du vieux passé économique, les écrivains qui révent la résurrection des corporations et des jurandes, se sont prononcés en faveur du droit commun. La Gazette de France, l'Union, le Journal des Villes et Campagnes déclarent à l'envi qu'une loi spéciale est inutile pour garantir la liberté du travail et qu'il faut abroger purement et simplement les art. 414, 4io et 416 du Code pénal. N'est-ce pas le cas de dire: qui trompe-t-on ici?
J'apprends ce soir que, dans une réunion tenue chez Marie, réunion à laquelle ni Ollivier ni moi nous n'avons été convoqués, la gauche a décidé qu'elle voterait contre le projet de loi.
C'est Jules Simon qui est chargé de prendre la parole au nom de la gauche. Ce choiX ne me semble pas heureux. La conversion de notre collègue au système du droit commun est toute récente. A moins que Jules Simon ne soit revenu aux doctrines qu'il expose dans son livre la Liberté, Dans ce livre, il se prononce de la façon la plus énergique contre les coalitions, qu'il qualifie de crime social.
:27 avril 1864.
Discussion de la loi des coalitions.
Si l'on en juge par la façon dont la majorité a accueilli le discours deM.Sejdoux, la loi rencontrera une profonde opposition sur les bancs de la droite. En présence de cette résistance^ que fera la minorité, qui soutient le droit commun ? Rejettera-t-elle la loi sous prétexte qu'elle est insuffisante ? En ce cas, elle se trouverait avoir formé l'appoint de la majorité. Les ouvriers seraient ainsi replacés sous le régime de la législation actuelle, déclarée mauvaise par tout le monde. La minorité aurait tout bonnement joué le jeu de ses adversaires.
L'attitude d'une partie de la gauche, dans une question si délicate et qui touche à de si grands intérêts^ était, avant l'ouverture de la séance, l'objet de nombreux commentaires dans les couloirs et dans la salle des Pas perdus. On se demandait comment certains membres de ce groupe entendaient faire concorder le système qu'ils mettent tant d'opiniâtreté à faire prévaloir, avec les idées qu'ils s'étaient montrés disposés à admettre, il y a trois mois, lors de la discussion de l'adresse.
Le grand cheval de bataille des partisans du droit commun, c'est que le projet de loi sur les coalitions ne reconnaît pas le droit de réunion. Quand des gens d'esprit se paient d'aussi pitoyables raisons, comment veut-on que les plus ignorants s'éclairent sur les questions qui les touchent de plus près ?
La vérité qu'on se garde bien de dire, c'est que le
droit commun laisse subsister toutes les lois qui interdisent les réunions non autorisées et qu'il ne fait point avancer la question d'une semelle. 11 la ferait reculer plutôt, puisque le projet de loi reconnaît aux ouvriers le droit de se concerter et qu'il est bien difficile de se concerter sans se réunir, tandis que le droit commun, mettant le vague à la. place d'une idée précise, exposerait les ouvriers qui se coaliseraient à tomber sous le coup des articles du Code pénal qui punissent les sociétés secrètes.
28 avril 1864.
Continuation de la discussion sur la loi des coalitions.
J'ai développé mon amendement. Ma position était délicate. Au fond, je n'étais d'accord avec la commission que sur un point, c'est que la loi devait avant tout protéger la liberté du travail. Sur les moyens de garantir cette liberté, tout en laissant aux ouvriers le droit do se coaliser, il j avait, bien que j'aie dit le contraire, beaucoup plus que des nuances; il y avait des différences profondes. C'est ainsi que le projet de loi ne reconnaît pas aux ouvriers le droit de se réunir, bien qu'il admette leur droit de se concerter.
Mais là où Ollivier et moi nous cessions de nous entendre, c'est sur la portée sociale du droit de coalition. Ollivier n'est pas éloigné de croire que la reconnaissance de ce droit suffit pour émanciper l'ouvrier et pour résoudre la question sociale. Je n'y vois, moi, qu'une nécessité imposée par les conflits
148 LE TIEUS PARTI SOUS l'eMPIRE
entre le capital et le travail ; à mes yeux le droit de coalition n'a qu'une valeur de circonstance ; il est appelé à disparaître le jour où dans la société les forces économiques auront trouvé leur équilibre.
J'ai pris un biais pour appuyer le travail de la commission. J'ai fait le procès à l'ancien projet du Conseil d'Etat; j'ai montré combien il était défectueux, et quelles nombreuses modifications la commission lui avait fait subir.
J'ai combattu le système absurde du droit commun. J'ai rappelé ce qui s'était passé lors de la discussion de l'adresse ; j'ai signalé les palinodies de J. Simon. « Un membre de l'opposition, ai-je dit, doit plus que tout autre se montrer conséquent avec lui-même. Mon opinion est pour le Corps législatif un fait acquis. Par respect pour lui, je n'en dois pas changer.
J'ai fait des réserves formelles sur le droit de réunion.
J'ai terminé mon discours par des paroles qui indiquent nettement l'attitude que j'ai voulu prendre en face de la loi nouvelle :
La loi que nous discutons est une des plus importantes que nous puissions faire. On raie d'un traitde plume une des plus grandes erreurs de la Révolution. Désormais le travail et le capital pourront se livrer à une concurrence sérieuse. Mais n'ayons pas d'illusions. Ce n'est pas là une solution du problème social. Notre tâche ne fait que commencer, et nous aurons à continuer l'œuvre dont nous posons aujourd'hui un des plus solides fondements.
Ollivier a défendu la loi contre les violentes attaques dentelle a été l'objet de la part de MM. Seydoux, Kolb-Bernard et Jérôme David. A une provocatioi
de ce dernier, il a opposé la déclaration suivante, qui a produit une grande impression dans la Chambre.
Je ne suis pas pessimiste ; je prends le bien dequelque main qu'il me vienne. .le ne dis jamais: tout ou rien, maxime factieuse et dangereuse ; je dis : un peu chaque jour, et je me rappelle la grande parole: A chaque jour sullit sa peine. Aujourd'hui la loi des coalitions, demain un autre progrès. Et puisque l'honorable M. Jérôme David me demande cette déclaration, je n'hésite pas à la faire. Dans l'acte du gouvernement, je ne vois pas ce qui n'y est pas: le droit de réunion et d'association. J'y vois ce qui y esL : le droit de coahtion. Et au lieu de me borner à critiquer ce qui manque, je remercie de ce qu'on me donne.
Ollivier a été fort applaudi. Quand il est descendu dans rhémicycle, on Fa entouré pour lui adresser des félicitations ; mais les membres de la gauche n'ont pas pu dissimuler leur colère et leur mauvaise humeur.
— Le ralliement est complet, a dit Garnier-Pagès.
29avrili864.
On a clos aujourd'hui la discussion générale sur la loi des coalitions.
Hier, dans son discours, M. Jérôme David a révélé un fait grave, c'est qu'au moment de la discussion du projet de loi dans les bureaux, lui, Jérôme David, ayant proposé l'abrogation pure et simple des articles. 414, 415 et 416 du Code pénal, c'est-à-dire le système du droit commun, il rencontra pour adversaire M. Jules Simon, qui, à cause de son opposition à ce système, fut nommé membre de la commission.
Cette révolution inattendue n'a point du tout gène M. Jules Simon; il a défendu le droit commun comme
s'il avait professé durant toute sa vie cette doctrine.
L'aplomb de ce faux philosophe et de ce faux économiste m'a porté sur les nerfs. J'ai interrompu Jules Simon à diverses reprises. J'ai eu tort. Je lui ai fourni par là l'occasion de manifester son mauvais vouloir pour Ollivier et pour moi.
Au fond, ce que Jules Simon réclame, c'est l'ajournement de la loi. Si l'on était plus attentif aux évolutions de cet orateur, on verrait qu'il est opposé à toute innovation, et qu'il repousse le projet, non parce qu'il ne donne" pas assez aux ouvriers, mais parce qu'il leur donne trop. Comme les gens de la droite, il voudrait qu'on restât dans le statu quo. Il ne se fait ibéral à outrance que pour mieux déguiser ses sentiments conservateurs.
Garnier-Pagès a soutenu cette thèse vraie : « On ne peut se coaliser sans se réunir. » Mais quand i] a représenté la loi nouvelle comme un piège tendu aux ouvriers, il a laissé percer le bout de l'oreille. C'est là une tactique d'opposant aux abois.
30 avril 1864.
Girardin s'exprime ainsi dans son article d'hier :
Les ouvriers sont pleinement désintéressés dans le débat engagé par M. Jules Simon contre M. Emile Ollivier. La loi en discussion n'est qu'une occasion et un prétexte que les nouveaux chefs de la nouvelle opposition se sont empressés de saisir pour faire éclater leur dissidence.
Puisque ce déchirement devait se produire au sein de 'opposition, autant vaut qu'il se soit produit tout de suite. La position de M. Emile Ollivier et celle de M. Jules Simon se trouvent désormais plus nettes et plus tranchées. Lorsque MM. Jules Simon, Eugène Pelletan, Jules Fa-
vre, Carnot, Garnier-Pagès et Marie prendront la parole, on saura que c'esLpour déguiser la pensée de Fopposition systématique, de Topposition n'ayant d'espoir que dans une révolution nouvelle et dans un nouveau changement de gouvernement. Lorsque MM. Emile Ollivier et Alfred Darimon prendront la parole pour revendiquer une extension de liberté, on saura que leurs discours n'abritent aucune arrière-pensée.
La séance du Corps législatif a confirmé la vérité de ces paroles. Le débat n'était pas entre deux systèmes et deux doctrines, mais entre l'opposition systématique représentée par Jules FaA^re et l'opposition légale personnifiée par Ollivier.
Jules Favre a été impitoyable : « Nous savons, a-t-il dit, faisant allusion à la déclaration formulée la veille par Ollivier, qu'il y a en politique deux écoles : celle des principes et celle des expédients. Avec la seconde, on ne fonde rien; nous appartenons à la première. »
Ollivier s'est montré plein de mansuétude : « Je répondrai, s'est-il écrié, à celui que je persisterai à appeler mon éloquent ami M. Jules Favre, en opposant une déclaration à une déclaration. Il a reconnu qu'il fallait une âme perverse pour refuser le progrès à cause de la main qui le donne. Je reconnais avec lui qu'il n'est pas bon non plus de s'abandonner aux approbations faciles qui permettent tout, et que, audessus des expédients, il faut placer les principes. J'espère qu'il entendra mes paroles; il éprouvera la même joie que j'ai éprouvée en écoutant les siennes ; il y verra la preuve que ni l'un ni l'autre nous n'avons abandonné ce qui est la vérité, et que, s'il y a aujourd'hui un dissentiment entre nous, ce dissentiment ne porte que sur une appréciation de
IS^ LE TIERS PARTI SOUS l'eMPIRE
faits qu'un examen impartial permettra de trancher avec équité. »
Mais, aux âpres insinuations de Jules Favre , Emile Ollivier a eu beau opposer des paroles courtoises, la rupture n'en est pas moins un fait accompli. Jules Simon me traite en adversaire déclaré. E. Picard paraît gêné avec moi. J'entends voltiger les épigrammes autour de mes oreilles. Bientôt il me faudra abandonner la place que j'occupe depuis sept ans sur les derniers bancs de la gauche, si je veux faire respecter ma dignité.
On me dit qu'après le discours d'Ollivier, E. Picard s'est approché du banc du rapporteur et lui a serré la main avec affection. Ce n'est point là un indice de réconciliation. E. Picard a été trop longtemps lié intimement avec Ollivier pour accepter de gaieté de cœur une rupture définitive. Il cherche à composer avec lui-même ; mais il sera bientôt entraîné. E. Picard n'a pas compris que son devoir était de ne jamais se séparer de nous. N'est-ce pas lui, en effet, qui, enl857, nous a kiDcés dans la voie de l'opposition constitutionnelle?
2 mai 1864.
La loi des coalitions est votée ; mais la scission de la gauche est devenue un fait irréparable. Entre Jules Favre et Emile Ollivier, il s'est échangé de ces mots qui rendent toute réconciliation impossible.
Il faut, s'est écrié Jules Favre, que chacun ait le courage de son opinion. Nous rejetons l'équivoque ; on a fait appel à des amitiés qui ne s'éloignent pas des personnes, mais qui ne sauraient rien changer
LE TIERS PARTI SOUS l'eMPIRE 1o3
aux opinions qui ne cessent d'être les nôtres. Il faut qu'on nous dise comment on a abandonné d'anciennes opinions en proposant aujourd'hui ce qui les contredit absolument.
— Personne, a fait remarquer M. de Morn}', n'a le droit, car rien n'est plus contraire à la vraie liberté, personne, dis-je, n'a le droit de demander dans cette enceinte compte à qui que ce soit de son opinion.
Mais Ollivier a repoussé le concours du président :
Je ne partage pas, a-t-il dit, l'opinion de M. le président; je crois que chacun a le droit de demander compte à son collègue de son opinion ; mais le privilège de la vérité est de communiquer à ceux qui la défendent le calme qui est en elle. Aussi quelque étonnement douloureux que m'aient causé certaines paroles que vous venez d'entendre, je vous répondrai comme je l'ai fait jusqu'ici, c'est-à-dire en prouvant que j'ai raison et que les adversaires de la loi ont tort.
Jules Favre, qui n'est pas après tout un méchant homme, a voulu imiter E. Picard. Après le vote de la loi, il a rencontré Ollivier dans l'hémicycle et il lui a tendu la main. Ollivier a repoussé cette main : « Nous ne sommes pas ici au Palais, » lui a-t-il dit d'un ton dédaigneux. Puis , cédant sans doute au souvenir d'une ancienne amitié, il a couru vers Jules Favre avec ridée de le ramener à lui. Mais Jules Favre s'était éloigné, emportant de cette poignée de main refusée une rancune que, bien certainement, il n'oubliera jamais.
4 mai 1864.
On a voté hier la loi sur les [logements insalubres. 11 n'y a pas eu d'opposition. La loi nouvelle est un progrès sur l'ancienne.
Je ne sais pas qui a fait courir le bruit en province qu'un dissentiment s'était produit entre Girardhi et
moi, et que j'allais quitter la, Presse. Abram m'écrit de Dijon qu'on lui en a parlé avec tant d'assurance, qu'il n'a pu croire qu'il s'agissait d'un absurde commérage.
Le marquis Pepoli, qui a dîné à Saint-Cloud jeudi dernier, me rapporte que l'Empereur lui a parlé de moi en très bons termes. Si les correspondants de journaux étrangers savaient cela, c'est alors qu'ils diraient que je vais devenir ministre.
Les journaux de la gauche dirigent de telles attaques contre nous, que je me suis considéré comme étant vis-à-vis de mes anciens alliés à l'état de légitime défense. J'ai cru qu'il était de bonne guerre de mettre en cause Jules Simon, qui est, à ce qu'il paraît, le meneur de toute cette campagne. J'ai envoyé à Girardin la fameuse lettre que Jules Simon a écrite à son ami Charras le 8 avril 1863. Girardin l'a publiée dans la Presse. « Elle est, dit-il, acquise à la publicité par les copies qui en ont été répandues dans toutes les mains. »
Il n'y a eu qu'un cri : tout le monde a été indigné. Jules Simon est jugé très sévèrement, même parmi ses amis. Il est démontré aujourd'hui que le fond du caractère de ce personnage est la duplicité.
On me parle d'une lettre de Proudhon écrite à un de ses amis, dans laquelle il dit :
Les impossibilités de la situation se font sentir : voilà Emile Ollivier et Darimon passés au gouvernement ; par contraste, leurs collègues de de l'opposition vont se montrer d'autant plus vertueux. Mais tous sont dans le faux, je dirai même dans l'immoralité.
C'est là une pure boutade. Proudhon sait bien que je ne suis pas passé au gouvernement.
6 mai 1864.
On a entamé la discussion du budget de 18(55.
Le discours de M. Tliiers a tenu toute la séance.
On citait ce mot dit par M. de Girardin dans la salle des Pas perdus : « M. Thiers vient de critiquer le budget de TEmpire comme il critiqua le budget de la monarchie de Juillet au temps où il aspirait à la défendre. »
M. Thiers a été écouté avec la plus religieuse attention. Il n'y a eu qu'un léger incident provoqué par un sot, M. Roques-Salvaza, un vieux grincheux ridicule. M. Thiers, en parlant des dépenses de la préfecture de Marseille, s'était servi de ces mots : On vous a fait voter. Malgré les protestations de M. de Morny, qui trouvait l'expression fort innocente, M. Roques-Salvaza a vu là une insulte à la majorité. Il a cherché à la soulever contre M. Thiers, que M. de Mornj soutenait au contraire de toutes ses forces. Il a fallu, pour apaiser cet imbécile, que M. Thiers retirât les mots : On vous a fait voter.
7 mai 1864.
Le discours de M. Calley Saint-Paul m'a frappé d'étonnement. C'est une critique des plus acerbes du régime parlementaire.
Est-ce bien le même M. Calley Saint-Paul qui, dès 1858, se plaignait lui-même du peu d'influence qu'exerçait le Corps législatif sur les finances et sur la politique du gouvernement?
E. Picard a fait un discours très spirituel, mais peu
solide. De tout ce verbiage, il ne reste que des mots, et encore, des mots qui ne s'appliquent à rien.
La concorde dans la discussion ne serait-ce pas la suppression de la discussion même ? Ce ne serait plus là un gouvornement représentatif, mais un gouvernement consultatif.
Voilà qui est fort joli. Pourtant à quoi cela rimet-il? qui est-ce qui songe à supprimer la discussion? On nous a, je le vois bien, gâté notre Picard.
9 mai 1864.
Du discours de M. Edouard Dalloz, il n'y a à retenir que le vœu formulé en faveur de l'immunité des chèques. Le reste n'est que paroles vides.
Mais pourquoi M. Vuitry a-t-il attendu si tard pour répondre à M. Thiers?
L'intervention des membres de la majorité dans la discussion dénature complètement le régime représentatif. Dans ce régime, toute attaque dirigée contre le gouvernement doit être repoussée immédiatement par le gouvernement lui-même, ou par les personnes à qui il a donné une délégation formelle de le défendre.
Les membres de la majorité ne peuvent être que des auxiliaires officieux. On est tenu de leur laisser une certaine liberté d'allures. Il en résulte que le plus souvent leur concours est plus compromettant qu'utile.
C'est M. de Morny qui a inventé ce mode de discussion. Il n'a pas montré là sa justesse d'esprit habituelle.
Après le discours de M. Vuitry, la discussion générale aurait dû être close ; mais M. Berryer a demandé la parole.
10 mai 1864.
Voici ce que je lis dans une lettre que R... m'écrit de Mâcon, où il est en ce moment en villégiature :
Je trouve ici beaucoup de j^ens qui lisent la Presse et qui approuvent sa politique et sa polémique à propos des dissidences qu'a fait éclater la loi des coalitions. Tout ce qu'il y a de sensé, de raisonnable est de votre côté, et je n'ai rencontré que quelques casse-cous sans valeur qui crient à la trahison contre vous et contre OUivier. J'ai été fort aise de pouvoir les combattre par des arguments sans réplique ; pour vous, l'argument, c'était la connaissance personnelle que j'ai de votre vie politique; pour Ollivier, je me suis servi de la déclaration si nette et si catégorique qu'il m'a faite le soir où nous nous sommes rencontrés chez vous. Cela a produit, je crois, un excellent elfet, et maint braillard qui faisait chorus avec vos détracteurs systématiques, va, j'en suis certain, prendre votre défense. On ne veut, dans notre pays pas plus qu'à Paris et peut-être moins, de révolutions à coups de fusil; ce qu'on veut, c'est une liberté sagement et librement progressive, et, si le gouvernement est bien conseillé, il entrera dans cette voie. Quant à l'opposition quand même de Jules Favre et compagnie, on la blâme partout, aussi bien chez les démocrates que chez les conservateurs. Cette politique-là a fait son temps. Le Siècle lui-même, malgré sa puissance incontestable sur l'opinion en province, ne parviendra pas à faire prévaloir le vieux jacobinisme. Voilà, mon cher ami, ce que je vois clairement depuis que je suis ici, et je le vois d'autant mieux que je n'ai apporté avec moi ni préjugé, ni parti pris, ni passiou d'aucune espèce.
Au Corps législatif, le discours de M. Berrjer a amené un orage. Répondant aux attaques dirigées contre le régime parlementaire par les orateurs précédents, M. Berryer avait dit :
En présentant ces grandes perturbations qui ont tant d'incérêts comme une accusation contre le principe du gouvernement parlemen-
taire, on m'amènernit à dire que, pour être juste, il faudrait ajouter qu'elles n'ont jamais conté à la France aussi cher que le désastre qui appelait sur elle l'omnipotence de volonté d'un seul homme. (De vives réclamations se sont fait entendre.)
M. DE MoRNY. C'est une théorie bien vague. Cela mérite explication...
M. Berryer. Malgré les murmures de quelques-uns...
Yoix nombi^euses. De beaucoup.
M. Berryer. Je n'entre pas dans une discussion historique; je ne veux pas représenter un temps sous lequel j'ai vécu ; je ne veux pas rappeler en quel état était, à la fin du premier Empire, la France, sa fortune, son commerce, sa marine, son territoire, souillé par la présence de l'ennemi appelé deux fois par nous. (Bruyantes interruptions.
Plusieurs voix. Appelé par qui?
Autres voix. Par vous.
M. Granier de Cassagnac. Par vous à la suite des coalitions nouées par vos amis. (Bruit.)
M. Belmontet. Oui, par la trahison!
M. Berryer. Je ne croyais pas qu'il y eût encore des hommes qui pussent, après cinquante ans, répéter ce que des passions politiques ont pu faire dire à cette époque lointaine. Je ne croyais pas qu'on pût encore reproduire aujourd'hui cette fable de la coalition des armées étrangères amenées en France par la royauté qui nous ramenait la liberté! (Interruption.)
M. Rouher. C'est le cortège que la Restauration avait eu en 1814 qui l'a fait périr en 1830.
M. Berryer. Quel était ce cortège? qui Ta formé? qui l'a fait venir? qui a promené les armées françaises dans l'Europe entière? qui a donc suscité l'irritation des peuples? (Interruption.) Je ne voulais pas entrer sur le terrain poUtique, mais on m'y a entraîné. (Exclamations.) Qui donc a suscité l'irritation des peuples et formé cette grande alliance des puissances du Centre et du Nord? qui donc a porté la guerre jusqu'au fond de la Russie pour être ensuite poursuivi jusque dans sa capitale? Voilà la véritable cause de nos désastres, de ces désastres qui, je le répète, ont coûté plus cher à la France que les révolutions que nous avons traversées depuis. (Interruption).
M. Eugène Pelletan. C'est évident. Nous avons payé deux milliards l'invasion du territoire.
M. Rouher. Soyons libéraux toujours, monsieur Pelletan. Rappelezvous l'invasion de 1814. (Bruit.)
M. de Mornj a eu beaucoup de peine à ramener le calme. « Je comprends très bien, a-t-il dit, que la présence dans cette Chambre d'hommes considérables qui ont joué un grand rôle dans le pays a amené ces sortes de discussions. Je les ai déplorées constamment. J'ai fait mes efforts pour les empêcher et je supplie les membres de cette assemblée de les supprimer à l'avenir. »
M. Granier de Cassagnac a dit le dernier mot de cet incident : « On ne peut pas supprimer l'histoire, » s'est-il écrié.
Au point de vue financier, les critiques de M. Berryer ne valent pas celles qu'il avait formulées lors de la discussion du rapport Larrabure. Ce sont de pures méprises économiques.
La discussion générale a été close par un discours de M. Rouher qui, passant en revue la politique du gouvernement impérial, a trouvé le moyen de tout justifier, même l'expédition du Mexique.
limai 1864.
E. Picard a critiqué avec beaucoup dliumour le décret du 17 octobre 1863, qui a porté à trois le nombre des vice-présidents du Conseil d'État.
Il faut faire attention à ce que dit E. Picard. Depuis qu'il a abandonné Ollivier, il a pris M. Thiers pour son directeur spirituel, et M. Thiers le lance en enfant perdu pour soutenir les idées et présenter les projets qu'il n'oserait formuler lui-même.
Aujourd'hui il s'agissait de réclamer la présence des ministres dans la Chambre. Comme c'était là une
thèse constitutionnelle des plus délicates, E. Picard a employé toutes sortes de circonlocutions plus ou moins adroites pour y arriver. Mais enfin il a fini par accoucher.
Et qu'on ne dise pas, s'est-il écrié, que la Constitution sera un obstacle à ce que je demande. Son art. 44 porte que les ministres ne pourront être membres du Corps législatif. Je ne demande pas qu'il en soit autrement. L'art. 13 porte que les ministres ne dépendent pas du chef de l'État, qu'il n'y a pas de solidarité entre eux, qu'ils ne pourront être mis en accusation que par le Sénat... Je ne demande pas que nous, puissions mettre les ministres en accusation. On a usé de ce moyen en d'autres temps et il n'a rien produit de merveilleux. Je ne demande pas qu'ils soient solidairement responsables; je ne demande pas qu'ils dépendent d'un autre que du chef de l'État.
M. de Morny a interrompu E. Picard : « Alors vous ne demandez rien? »
Je demande beaucoup au contraire, monsieur le Président, a riposté E. Picard, et peut-être tout à l'heure trouverez-vous que je demande trop. Je demande beaucoup : car je distingue entre la responsabilité morale et la responsabilité légale. La responsabilité légale est réglée par l'art. 13, et je ne propose pas de modifier cet article; mais il y a la responsabilité morale que j'appellerai la responsabilité pohtique et qui est de l'essence même de nos relations avec le pouvoir exécutif.
Au fond, ce que demande E. Picard se réduit à pas grand'chose. M. de Morny en fait l'observation. « L'Empereur, a-t-il dit avec raison, est maître, s'il le veut, d'envoyer au Corps législatif des ministres et des vice-présidents du Conseil d'Etat. »
Dans ses idées de réforme constitutionnelle, E. Picard ne 'dépasse pas Latour-Dumoulin.
12 mai 1864.
Jules Favre a lancé un acte d'accusation formidable contre la politique extérieure du gouvernement impé-
ri al. Il a mis à nu toutes les faiblesses et toutes les
inconséquences de Napoléon III. Mais quand il s'est
agi de conclure, il s'est prononcé en faveur de la guerre.
M. Roulier en a fait malicieusement la remarque :
Il y a deux jours, a dit xAI. le ministre d'État, l'atmosphère était tout à la paix ; ses bienfaits, ses avantages étaient invoqués par M. Thiers, par l'honorable M. Berryer, et dans le discours que nous venons d'entendre, M. Jules Favr3 vient de nous conseiller trois déclarations de guerre. (On rit.) La première, pour le Danemarck; la seconde, iDOur la Vénétie; la troisième, avec un peu d'indécision, il est vrai, pour la Pologne. Nous sommes loin de ces idées, messieurs, et ce n'est pas ainsi que nous comprenons la politique de notre pays.
En se plaçant sur ce terrain, M. Rouher a repris ses avantages, et, s'il n'a pas eu complètement raison de Jules Favre, il a du moins singulièrement atténué ses critiques et oon argumentation.
13 mai 1864.
Question du i^eiit Moniteur. — Guéroult l'a rabaissée au niveau d'une question de boutique. E. Picard en a pris texte pour lancer au hasard une série d'épigrammes contre l'Empire :
Le décret de 1852 s'use, a-t-ii dit. Le gouvernement a éprouvé un moment de défaillance, et, pour se réconforter, il a inventé le Moniteur du soir. Si je voulais, l'histoire à la main, rechercher où conduit ce système, le premier Empire me fournirait des documents précieux ; mais je ne veux pas le faire, je dirai seulement que si vous ne voulez pas voir finir la législation de la presse en même temps que vous, il faut se hâter de la changer.
De bruyantes exclamations ont éclaté sur tous les bancs. M. de Morny a prié E. Picard de vouloir bien expliquer ses paroles. Je ne sais pas de quoi E. Picard
a bien pu avoir peur; mais la vérité, c'est qu'il a singulièrement atténué ce qu'il venait de dire.
Nos paroles ne sont pas inconstitutionnelles. Si j'ai été égaré, c'est par l'histoire ; j'ai regardé la législation de la presse sous le premier Empire, et j'explique mes paroles, monsieur le président, en disant qu'elles s'appliquaient au premier Empire.
De plus en plus, E. Picard glisse vers l'opposition systématique.
M. de Mornj nous a appris qu'aussitôt que la publication du Moniteur du soir a été décidée, l'Empereur lui a manifesté le désir qu'il pût contenir tous les soirs un Compte rendu résumé des débats de la séance.
Je discute, a-t-il ajouté, parce que M. Picard attribue à ses réflexions l'honneur de l'invention. La tactique de l'opposition a consisté plus d'une fois à paraître deviner en quelque sorte les améliorations qui étaient décidées et à s'en attribuer l'honneur en les demandant avec une certaine vivacité.
E. Picard. Je restitue l'honneur.
M. DE MoRNT. Agir ainsi, c'est ce qu'on appelle enfoncer une porte ouverte.
Notre président peut avoir raison en fait; mais sans la pression que l'opposition exerce sur le gouvernement et sur l'opinion, bien peu des améliorations qu'il recommande auraient eu la chance d'être admises en haut lieu.
15 mai 1864.
On répand depuis quelques jours des bruits fort singuliers. Il ne s'agirait rien moins que d'un coup d'État.
C'est M. de Persignj qui serait l'inspirateur des mesures qu'il s'agirait de prendre. Il aurait renoncé à
ses idées belliqueuses; il arriverait au ministère avec un programme complet de réaction. On retirerait au Sénat et au Corps législatif le droit de discuter une adresse. On fructidonserait les députés de la gauche. On reviendrait à la constitution telle qu'elle était au lendemain de 1852, c'est-à-dire au régime des Chambres muettes.
Rouher se serait opposé avec énergie à ce retour en arrière. Il aurait déclaré que si la politique de M. de Persignj venait à prévaloir, il donnerait sa démission, il se dépouillerait de toutes ses dignités, et il irait solennellement se faire inscrire au Palais sur le tableau des avocats.
J'ai envoyé ces renseignements à Girardin, qui me répond :
Merci de vos renseignements. Les miens sont que Rouher l'emportera.
Ainsi il y avait quelque chose de fondé dans les bruits qui ont couru. Par le plus grand des hasards, Rouher se serait trouvé du côté des défenseurs des libertés acquises.
Ce sont les élections du 22 mars et la nouvelle attitude de la gauche qui auraient servi de prétexte aux promoteurs de réaction. Ils auraient montré que toutes les concessions faites par l'Empereur n'avaient eu d'autre résultat que de rendre l'opposition plus ardente et plus hostile. Sur ce dernier point, je dois avouer que M. de Persigny n'a pas complètement tort.
14 mai 18G4.
Au Corps législatif, scène violente à propos de la loi de sûreté générale.
E. Pelletan rappelait que cette loi destinée à arrêter, disait-on, une immense conspiration répandue sur toute la surface de la France, n'avait frappé que trois conspirateurs : M. le marquis de Fiers, un magistrat; M. Scherer, un riche manufacturier, et M. Taule, un étudiant en médecine.
M. de Morny est intervenu dans le débat, et, il faut le dire, assez malheureusement.
«J'ai été, a-t-il dit, rapporteur de cette loi; j'ai tout naturellement fait partie de la commission. Nous avons eu à cette époque tous les renseignements; toutes les pièces ont été mises sous nos yeux, et je vous dirai que l'attentat d'Orsini a été précédé de symptômes clairs qui prouvaient que toutes les sociétés secrètes étaient debout; qu'elles n'attendaient que le résultat pour se ruer sur la société ; nous avons bien fait de montrer de l'énergie et de la résolution, et, dans un cas pareil, nous en montrerions encore. »
E. Pelletan voulait détruire cette fable ridicule d'une grande conspiration qui, en 1858, aurait enveloppé la France ; mais il a été interrompu dès les premiers mots par les cris : aux voix ! partis de tous les bancs de la majorité. Il s'en est suivi un effroyable tumulte qui a duré plus d'un quart d'heure.
E. Pelletan. Le gouvernement donne le spectacle d'un gouvernement jamais inquiété et toujours inquiet.
M. DE MoRNY. Soyez-en bien sur, le gouvernement n'a pas peur ; il n'a peur de vous ni de personne.
LE TIERS PARTI SOUS l'eMPIRE IGo
M. E. Picard. Est-ce une menace?
M. DE MoRNY. Ce n'est pas menacer que de dire que le gouvernement n'a pas peur de vous.
E. Picard. Nous n'avons pas l'intention ni de faire peur au gouvernement ni d'avoir peur de lui.
M. Thiers, qui entre dans la salle. Quand il s'agit des intérêts du pays, personne ne nous fera peur, pas même le gouvernement.
M. RouHER. Permettez, monsieur Thiers, vous arrivez à l'instant; vous ne savez pas ce qui s'est passé, et vous vous jetez dans une querelle que vous ne connaissez pas.
M. Thiers. .Je vous demande pardon; j'ai très bien entendu...
La responsabilité de cette scène remonte, je le répète, à M. de Morny. Qu'avait-il besoin de réchauffer cette vieille histoire de la prétendue conspiration de 1858? Il sait bien, et mieux que personne, qu'il n'y avait pas de conspiration en France au moment de l'attentat d'Orsini. Le gouvernement lui-même déclarait que c'était là un crime conça à l'étranger par des étrangers. Seulement le parti républicain reprenait faveur aux yeux de l'opinion et l'on était bien aise d'avoir sous la main une loi qui permît de recommencer sur une échelle réduite les proscriptions de décembre 1851.
16 mai 1864.
Notre ami M. le baron Charles de Janzé, qui a été nommé député avec l'attache officielle, et qui, à cause de cela, est obligé à une grande réserve sur les questions politiques, cherchait depuis longtemps l'occasion de faire une manifestation qui attirât sur lui l'attention publique. Je ne sais qui lui a suggéré l'idée originale de poursuivre la réhabilitation du malheureux Lesurques par la voie budgétaire.
166 LE TIERS PARTI SOLS l'eMPIRE
Il a rédigé ramendement suivant à la loi de finances :
« Il sera ouvert au ministère des finances un crédit nécessaire pour rembourser à la famille Lesurques la somme de 54,585 fr. 35 c, montant du vol de la malle-poste de Lyon, commis le 8 floréal, an IV, retenue sur les biens de Jean Lesurques, de Douai, avec les intérêts depuis le 5 août 1796. »
Cet amendement est venu en discussion aujourd'hui. La commission s'était retranchée derrière une déclaration d'incompétence : elle ne pouvait pas, avait dit le rapporteur, M. O'Quin, sans créer la confusion dans les pouvoirs, s'ériger en tribunal de re vision d'un procès criminel.
La cause de Lesurques, de cette malheureuse victime de la plus déplorable erreur judiciaire qui ait jamais été commise par un tribunal, n'en a pas moins été pi aidée devant le Corps législatif avec une conviction qui est déjà un commencement de réhabilitation. Lesurques a trouvé des défenseurs sur tous les bancs de la Chambre et même parmi les commissaires du gouvernement. M. le vicomte de Clary a joint en cette circonstance sa voix à celle de M. Jules Favre. « Un doute très sérieux subsiste, » a dit M. deParieu, viceprésident du conseil d'État, et il a rappelé qu'à diverses reprises, des réparations, des restitutions pécuniaires avaient été accordées à la famille Lesurques. Mais il a déclaré que dans l'état actuel de la législation un procès de revision était impossible. On a tenté cette revision sous divers gouvernements ; elle a été constamment écartée par les tribunaux.
Dans les termes où la question se posait, la Chambre se trouvait fort embarrassée ; si elle votait l'amendement, elle commettait un acte d'usurpation; si elle le repoussait, elle s'associait à une iniquité judiciaire.
Les hésitations des députés se sont clairement manifestées au moment du vote au scrutin; il y a eu 113 voix en faveur de l'amendement Janzé et 112 voix contre.
A une voix de majorité^ l'amendement était renvoyé à la commission et la réhabilitation de Lesurques était prononcée.
Une longue agitation a succédé à ce vote, et le Corps législatif a eu bien de la peine à reprendre la discussion du budget. Tout le monde paraissait convaincu qu'une modification de l'art. 443 du Code d'instruction concernant la revision des procès criminels était le seul moyen de sortir de la difficulté qui venait de s'élever et la seule solution du problème que la Chambre avait posé.
Le soir, il y avait bal aux Tuileries, et il était facile de voir que le vote de la Chambre avait produit une grande impression sur l'entourage impérial. En faisant le tour des salons, l'Empereur s'était contenté, en m'apercevant dans un groupe qui était sur son passage, de me faire de la main un salut amical. Mais, après avoir causé quelques minutes avec un de mes collègues, il est revenu brusquement sur ses pas, et il m'a abordé en souriant :
— Eh bien ! m'a-t-il dit, vous vous êtes occupés de l'affaire Lesurques. La Chambre a voté en faveur de la réhabilitation?
— C'a été, ai-je répondu, un vote de sentiment bien plus qu'un acte de raisonnement. Une réhabilitation par la voie parlementaire est impossible.
— Elle est impossible de toutes les manières, a répliqué l'Empereur; jurés, juges, témoins, tout le monde est mort. A supposer que Lesurques est innocent, comment procéder?
— Je ne vois qu'un moyen, c'est de modifier la loi. Mais en attendant on pourrait s'arrêter à une restitution qui serait au moins une sentence d'équité. Votre Majesté peut toujours, dans ces cas exceptionnels, user de son initiative souveraine.
J'avais à côté de moi mon collègue M. Lehon, qui ne croyait pas à l'innocence de Lesurques et qui cherchait visiblement à jeter dans l'esprit de l'Empereur des impressions défavorables. L'Empereur écoutait avec cette patiente attention qu'il pousse parfois à l'extrême; puis se tournant vers moi tout à coup, il m'a décoché cette question à brûle-pourpoint :
— Comment avez-vous voté?
— J'ai voté pour le renvoi à la commission.
— Alors, m'a dit en riant l'Empereur, c'est vous qui avez fait la majorité, puisqu'elle n'est que d'une seule voix.
J'ai opposé plaisanterie à plaisanterie :
— Il y a eu, ai-je répliqué, 113 députés qui l'ont faite comme moi, puisque la majorité est de 113 voix.
Après l'Empereur, c'a été le tour de l'Impératrice. Vers la fin de la soirée, elle est venue à moi. L'Impératrice se préoccupe beaucoup de la prolongation do la session. Elle voudrait voir la Chambre terminer au
LE TIERS PARTI SOUS l'e.MPIRE 169
plus vite ses travaux. Je lui ai donné quelques ndications à ce sujet.
— Et cette affaire Lesurques, m'a-t-elle dit, comment va-t-elle se terminer?
— J'espère, lui ai-je répondu, que le Corps législatif maintiendra son vote, auquel cas le gouvernement se verra dans l'obligation de chercher un moyen légal d'arriver à la réhabilitation.
L'Impératrice est alors entrée dans de longs détails sur cette malheureuse affaire. Comme je manifestais mon étonnement de sa parfaite connaissance des différentes péripéties qu'avait traversées ce drame judiciaire, elle m'a expliqué comment de bonne heure elle avait été mise au courant. La première pétition qu'elle a reçue au lendemain de son mariage venait de la famille Lesurques. Elle s'était fait donner le dossier du procès et elle l'avait étudié avec l'aide de M. Abbatucci, qui était alors ministre de la justice.
Il y avait dans son récit quelques inexactitudes; j'ai du les rectifier. Ainsi Tlmpératrice croyait qu'on ne s^était occupé de la réhabilitation de Lesurques que sous la Restauration : or, cette réhabilitation a été poursuivie au lendemain m.éme de l'exécution de Lesurques et tous les gouvernements ont eu à s'en occuper.
— .Mais vous-même, m'a demandé l'Impératrice, ])Ourquoi paraissez-vous vous intéresser si fort à cette question ?
— Je pourrais m^ borner à répondre à Votre Majesté que c'est dans l'intérêt de la justice, à qui on doit enlever toutes les chances de commettre des erreurs
irréparables. Mais la vérité, c'est que dans le département du Nord, dont je suis originaire, on croit généralement à l'innocence de Lesurques, qui était né à Douai et qui j avait laissé de bons souvenirs. Dès mon enfance, on me racontait l'histoire de l'assassinat du courrier de Lyon et les suites terribles que cet abominable crime avait eues pour Lesurques. Le malheureux, me disait-on, a été victime d'une fatale ressemblance avec un des assassins ; mais il avait eu le malheur d'avoir entretenu des relations avec deux de ces misérables. On en tirait cette moralité, qu'il faut se garder des mauvaises connaissances.
— Il faut espérer, m'a dit en manière de conclusion l'Impératrice, qu'on trouvera une solution. Pour moi, j'y pousserai de toutes mes forces...
L'Impératrice est entrée ensuite dans un autre ordre d'idées. P]lle m'a parlé du rapport d'OlIivier sur la loi des coalitions. Elle a lu ce rapport et elle l'a trouvé fort bien fait.
— Est-il vrai, m'a-t-elle dit, que M. Ollivier ait refusé la main de Jules Favre en disant : « Nous ne sommes pas ici au Palais? »
— C'est très exact.
— Alors, a répliqué l'Impératrice, la rupture est complète.
— Je le crois ; nous avons creusé un fossé entre la gauche et nous.
L'Impératrice s'est élevée très vivement contre l'opposition systématique :
— Elle n'est pas seulement absurde, a-t-elle ajouté, elle est injuste.
Elle m'a fait une profonde révérence, et elle s'est retirée dans ses appartements particuliers.
17 mai 1864.
Je reçois ce petit billet de Janzé :
Mon cher Darimon,
La campagne qui a été annoncée hier contre notre succès plus moins complet m'inquiète un peu. Quelle que soit l'opinion de notre collègue Ollivier sur la revision des procès criminels, il doit trouver juste cette réhabilitation indirecte, et s'il voulait soutenir les droits de la Chambre contre l'omnipotence jusqu'ici incontestée de la commission du budget, je crois que ce serait pour lui une belle occasion de rentrer dans la lice. Faites donc votre possible pour qu'Achille sorte de sa tente.
Je vous serre affectueusement la main.
Charles de Janzé.
J'avais remarqué, en effet, que, dès hier, un certain nombre de députés, qui s'étaient prononcés en faveur du renvoi à la commission, s'étaient repentis de leur vote ; aux Tuileries, plusieurs m'avaient fait la confidence qu'ils n'avaient émis qu'un vote de sentiment, et qu'ils ne persisteraient pas.
J'ai communiqué à Ollivier le billet de Janzé. Il approuve l'initiative qui a été prise; mais il attend pour intervenir dans les débats de la Chambre qu'une grande question de politique intérieure ou extérieure se pose. Une veut pas, dureste,enlever à Jules Favre l'honneur de triompher des résistances du conseil d'État et du mauvais vouloir de la commission du budget.
18 mai 1864.
E. Pelletan et E. Picard ont vivement critiqué la pensée qu'à eue M. Duruy d'introduire dans le pro-
gramme des collèges et des lycées l'enseignement de l'histoire contemporaine.
J'avais devancé sur ce point mes deux collègues. Au lendemain de la publication, dans le Journal of/iciel de Finstniction publique, du nouveau programme, j'écrivais dans la Pre^^se :
Au point de vue de la liberté des opinions, on trouverait pou de raisons plausibles en faveur du nouvel enseignement. Il est déjà bien difficile, quand il s'agit des événements qui s'enfoncent dans le lointain de l'histoire, de ne pas les voir à travers le prisme de ses opinions et de ses préjugés. Les partis politiques sont éternels. Ce sont leurs luttes incessantes qui composent le mouvement de l'histoire. Aussi tout fait, tout événement, toute période, toute personnalité donnent-ils lieu à des controverses sans fin. L'histoire impartiale est impossible, a dit avec raison Michelet. Mais au moins, dans les récits du passé, les petits détails s'effacent; l'enchaînement des faits s'impose à l'esprit et prend le caractère d'une logique nécessaire; les hommes, dépouillés de leurs passions, deviennent des types.
11 n'en est pas de même de l'histoire contemporaine : là, au contraire, l'esprit ne peut s'abstenir des détails, parce qu'ils se mêlent à notre vie et qu'ils en forment en quelque sorte la trame ; la raison des événements nous échappe ; nous ne les apercevons qu'à travers les vapeurs qu'étendent sur les faits et sur les hommes les passions bouillonnantes ; comme nous touchons de l'œil et du doigt les personnages de l'histoire, il nous est impossible de les mettre à leur plan véri-" table; nous les voyons ou trop petits ou trop grands; l'anecdote prime le fait décisif ; malgré nous, l'histoire tourne vite à l'apologie et au pamphlet : « Quand on n'est qu'un parti, dit M. Duruy, on fausse l'histoire pour k faire servir à ses desseins.» Cela est vrai; mais cela ne souffre pas de restrictions. On est toujours d'un parti en face des événements de l'histoire. Seulement, pour les hommes du passé, on est un juge indulgent ou sévère ; pour les contemporains, on est un adhérent ou un ennemi.
J'extrais d'une lettre d'un de mes amis, médecin à Vichy, républicain sincère, le passage suivant :
« C'est drôle ! tout le monde donne tort à la gauche, et personne n'ose le dire tout haut. »
19 mai 1864.
Jules Simon a fait sur l'instruction primaire un discours qu'il a terminé par cette déclaration inattendue :
On disait ci, dans une discussion récente, qu'il y avait des hommes qui repoussaient le bien à cause de la main qui le donnait. Je ne sais pas de quels hommes on a voulu parler ; en tous cas, ce n'est pas moi, et ce ne sont pas nos amis.
Si je voyais, à l'heure qu'il est, ceUe assemblée déclarer qu'elle s'associe à nos sentiments et si je la voyais déterminée à faire plus que ses devancières pour l'instruction du peuple et des fils du peuple, si un ministre se levait pour déclarer que de toutes les gloires celle que le gouvernement ambitionne le plus de conquérir, c'est la gloire de laisser une longue trace dans l'enseignement populaire, je me sentirais le cœur remué.
La cause que je sers est placée si haut, que j'ai l'orgueil pour elle de dire que tout ce qu'on a fait dans la voie du bien lui profite.
M. de Girardin fait assez finement la remarque que M. Jules Simon s'exprime à peu près dans les mêmes termes qu'on a tant reprochés à Emile Oilivier.
Puisque M. Jules Simon devait finir par où avait commencé M.Emile Oilivier, était-ce donc bien la peine de semer inconsidérément ledésordre dans les rangs de la minorité législative et de frapper injustement celai qui, le premier, avec M. Darimon, avait planté sur les bancs du Corps législatif le drapeau de l'opposition constitutionnelle, sous lequel ne sont venus que plus tard se ranger d'abord MM. Jules Favre et Ernest Picard, puis MM. Marie, Thiers etPelletan, et enfin MM. Carnot et Garnier-Pagès ?
L'observation est juste ; mais M. de Girardin oublie qu'il y a des grâces d'Etat pour les hommes de la nature de Jules Simon. Que dirait-il s'il apprenait que le discours de l'orateur de la gauche a été presque concerté avec M. Duruy, ministre de l'instruction publique ?
Tout justement on a discuté au Sénat la loi des coalitions. MM. Gornudet, Baroche et Rouland ont dû, pour appuyer et défendre le projet, entourer leur langage de toutes sortes de précautions oratoires. Si les ouvriers lisent leurs discours, ils y trouveront la preuve certaine que les conservateurs ne redoutent si fort la loi nouvelle que parce qu'elle est absolument favorable aux travailleurs.
20 mai 1864.
Le Corps législatif s'est trouvé placé aujourd'hui dans un embarras extrême. La question Lesurques revenait devant lui ; il avait à décider s'il persisterait dans son premier vote.
Deux amendements avaient été renvoyés à la commission du budget. L'un, purement financier, demandait l'ouverture d'un crédit de 54,000 francs destinés à être remboursés à la famille Lesurques ; l'autre réclamait une revision de l'article 443 du code d'instruction criminelle relatif à la revision des procès criminels.
Ce second amendement ne se rattachait en aucune façon au budget. Il avait en outre le tort de rendre impossible l'adoption du premier amendement ; on ne pouvait en effet restituer à la famille Lesurques les sommes indùmentconfisquées par le fisc qu'après que Tinnocence du condamné aurait été régulièrement et judiciairement reconnue.
Il était inévitable que la question étant ainsi posée, le Corps législatif ne s'aperçût pas qu'il était placé dans une impasse. Jules Favre a fait tous ses efforts pour
l'aider à en sortir, mais il l'a enfoncé davantage. M. de Morny est venu au secours de la majorité :
Il suffit, a-t-il dit, qu'il soit établi que le gouvernement est disposé à faire établir une modification de l'art. 443 pour désintéresser et détacher immédiatement de la majorité un grand nombre de membres qui dans une précédente séance ont voté le renvoi à la commission.
M. de Parieu a confirmé cette déclaration :
Le gouvernement a été frappé du vote de la Chambre et il examinera de nouveau la question qui se rattache à Tarticle 443.
Il y avait une demande de scrutin signée de : MM. le vicomte Clary, le baron de Janzé, de Chapuy- Montaville, Gellibert des Séguins, le baron Travot, le baron de Veauce, Jules Simon, Jules Favre, Piccioni, Alfred Darimon, le comte Napoléon de Champagny.
Mais après la double promesse de MM. de Morny et de M. de Parieu, le vote ne pouvait être douteux. 168 voix contre 47 se sont prononcées en faveur des conclusions de la commission du budget.
23 mai 1864.
La discussion du budget a été interrompue pour permettre au Corps législatif de voter le projet de loi relatif au régime disciplinaire des prud'hommes.
Je ne vois pas qu'il y ait véritablement urgence à voter le projet de loi. La question est pendante depuis 1862; elle pouvait bien attendre jusqu'à la session prochaine.
La gauche avait présenté un contre-projet auquel j'avais donné mon adhésion. D'après ce contre-projet, le pouvoir disciplinaire devrait être mis aux mains des
conseils au lieu de Tétre dans celles de l'administration.
Nous avions voulu par là rendre impossibles certains abus qu'aurait certainement aggravés la reprise à l'autorité administrative d'un droit qui appartient aux conseils. Nous désirions surtout écarter les influences politiques et éviter qu'on dénaturât une magistrature essentiellement conciliatrice et libérale.
La commission avait été en partie de notre avis : elle n'avait pas trouvé que le projet offrît des garanties suffisantes et elle avait demandé qu'avant de frapper les membres d'un conseil des prud'hommes, le conseil eût été invité à donner son avis motivé. C'était s'arrêter à moitié chemin ; on laissait subsister cette énormité d'un magistrat soumis à la révocation par l'autorité administrative.
Après un débat auquel ont pris part MM. Magnin, E. Picard et Buffet, le projet a été adopté. Mais il y a eu dix voix contre.
L'argumentation de la gauche n'a pas été irréprochable. Elle a invoqué Tinviolabilité de la magistrature. Ce n'était pas le cas. Le seul principe qu'il y eût à opposer aux défenseurs du projet, c'est que les conseils de prud'hommes sont le produit de l'élection, et qu'en tout temps les corps électifs ont joui du droit de faire eux-mêmes leur propre police.
C'est comme inviolable et non point comme inamovible que le prud'homme doit être à l'abri des atteintes de l'administration. *
25 mai 1864.
Discussion sur l'article de la loi de finances relatif aux chèques.
Le projet est dû à l'initiative de l'Empereur. ISapoléon III, pendant son séjour en Angleterre, avait été frappé des avantages que le commerce et le crédit retirent de l'usage des chèques et des clearing-house, et il avait voulu doter la France de ce mode de payement. Mais, comme toujours, le Conseil d'Etat, se renfermant dans ses préoccupations purement fiscales, n'avait traduit que d'une façon imparfaite la pensée impériale; il avait rédigé un projet de loi qui restreignait hien plus qu'il n'étendait les facilités des payements par chèques.
J'avais, par un amendement, essayé d'améliorer ce projet de loi si peu pratique. Au moment où je me suis levé pour développer cet amendement, M. de Morny, qui était au fauteuil, m'a crié à demi-voix et en souriant : Gare Féchec ! Ce jeu de mots m'a légèrement déconcerté, et m'a fait perdre un instant toute contenance. Mais je me suis rassuré bientôt quand j'ai vu que la Chambre prêtait la plus grande attention à mes explications.
Lorsque j'ai eu terminé mon exposé, je me suis aperçu que M. de Morny avait disparu du fauteuil et qu'il était allé s'asseoir sur les bancs de la droite. Il arrive bien rarement à M. de Morny de prendre une part directe aux discussions des projets de loi. Cette fois il s'est engagé à fond de train. C'est bien certainement grâce à son intervention que le Corps législatif s'est montré favorable à mon amendement.
Ollivier a prononcé le mot décisif :
Je crois, a-t-il dit, que le meilleur parti à prendre, c'est de repousser définitivement l'article, de laisser la législation actuelle telle qu'elle est, et que, Tannée prochaine, au lieu d'un simple article de budget, le gouvernement nous présente une loi spéciale sur cette question importante.
Le projet du gouvernement, modifié par la commission du budget, a été rejeté par 137 voix contre 107. C'était me donner gain de cause.
26 mai 1864.
On vote sur l'ensemble du budget ordinaire de 1865. Il y a eu 13 voix opposantes.
Ollivier et moi nous avons voté avec la gauche.
Nous avions pour en agir ainsi deux motifs :
l"" En votant contre le budget, nous répondions indirectement aux calomnies qu'on a dirigées contre nous, quand on nous a représentés comme ralliés au gouvernement.
S*" Nous avons voulu montrer au gouvernement impérial que, si nous étions disposés à l'appuyer quand il entrerait dans la voie des réformes, il nous trouverait toujours prêts à le combattre, lorsqu'il persisterait dans la résistance aux idées libérales.
Au cours de la séance, le rapporteur de la commission du budget est venu déclarer que l'article 8 relatif aux chèques était retiré, et que le gouvernement présenterait l'année prochaine un projet d'ensemble.
L'administration, a-t-il dit, est disposée à soutenir vis-à-vis des chèques l'attitude qu'elle a eue jusqu'à ce jour.
M. Rouher a confirmé cette déclaration.
LE TIERS PARTI SOUS l'eMPII^E 179
Un décret, daté du 2o mai, et inséré au Moniteur de ce matin, promulgue la loi qui abroge les articles. 414, 415 et 416 du Code pénal relatif aux coalitions et les remplace par des dispositions nouvelles destinées à protéger la liberté du travail.
27 mai 1864.
Il n'y a eu que 11 voix opposantes au scrutin sur l'ensemble du budget extraordinaire de 186o. Cela tient à ce qu'OUivier et moi, nous nous sommes abstenus.
Le budget extraordinaire est le budget des travaux utiles. Voter avec l'opposition, c'eût été nous mettre en désaccord avec nous-mêmes. Est-ce que tous les jours nous ne réclamons pas l'augmentation et l'amélioration de notre outillage national, seul moyen de soutenir la concurrence contre les nations étrangères ?
Le refus de F article du budget relatif aux chèques a provoqué dans la presse des discussions qui seront profitables à ce mode économique de payement. Le public commence à comprendre l'utilité des chèques et des banques de dépôts.
Il paraît que mes idées très nettes et très arrêtées sur la forme à donner aux chèques gênent certains spéculateurs et certains banquiers. Je suis, depuis deux jours.^ l'objet d'attaques furibondes de la part de quelques journaux financiers. L'un d'eux va jusqu'à dire que je ne sais pas le premier mot de ce dont je parle.
Je me console de ces critiques par les félicitations
180 LE TIERS PAIITI SOUS l'eMPIRE
et les encouragements que je reçois de la part des hommes véritablement compétents.
M. Achille Adam, banquier à Boulogne-sur-Mer, qui a été pour moi un puissant auxiliaire, m'écrit :
Je \ioiis de lire la discussion relative aux: chèques. Permettez -moi de vous remercier de l'appui vigoureux donné par vous à la bonne cause et de vous féliciter du succès obtenu. L'alï'aire est en bonne voie et doit maintenant réussir.
M. Achille Fould, ministre des finances, m'a fait demander si je consentirais à faire partie d'une commission qui serait chargée de formuler un projet de loi sur les chèques. J'ai accepté.
28 mai 18G4.
Ollivier et moi, nous avons voté contre le budget rectificatif de 4864 pour les mêmes raisons qui nous avaient déterminé à voter contre le budget ordinaire de 4865.
M. de Morny, avant de prononcer la clôture de la session, a fait, dans son allocution habituelle, allusion à certains incidents des séances précédentes.
Notre pays, a-t-il dit, a été tellement labouré par des ré^olutions, q'ue chacune d'elles a laissé une couche de souvenirs, de regrets, de principes opposés. Qui donc aurait le droit de récriminer et de rei)rO'cher à un de ses collègues d'avoir parlé ou pensé à une époque autrement qu'il ne parle et qu'il ne pense aujourd'hui ? Qui peut être juge des raisons que l'intérêt public et les leçons de l'expéi-ience imposent à la conscience ?
Glais-Bizoin a dit le mot de la fin : « Puissionsnous, monsieur le président, nous retrouver ici Tannée prochaine avec un règlement amélioré et le couronnement de rédifice. »
Ainsi soit-il !
LE TIERS PARTI SOUS l'eMPIRE iM
8 juin iSG'i.
J'ai reçu la dépèche suivante :
Paris, le 8 juin 18 j'{.
Monsieur le député, j'ai pris, à la date du 6 juin courant, un arrêté dont j'ai l'honneur de vous adresser amplialion et par lequel j'ai institué au ministère des finances, sous la présidence de M. le ministre <l"État, une commission chargée d'étudier les dispositions à insérer dans le projet relatif au timbre des chèques, que le gouvernement doit présenter au Corps- législatif lors de sa prochaine session.
Cet arrêté vous désigne au nombre des membres de la commission, à laquelle j'espère que vous voudrez bien prêter votre concours éclairé, agréez, etc.
Le ministre des finances, Achille FouLD.
D'après l'arrêté joint à cette dépêche, la commission est composée ainsi qu'il suit :
M. Rouher, ministre d'Etat, président; M. de Morny, président du Corps législatif; le comte de Germiny,sénateur; M. Vuitry, vice-président honoraire du Conseil d'Etat, gouverneur de la Banque de France; M. de Launay, conseiller d'Etat; MM. Gouin, Emile OUivier, Alfred Darimon, députés au Corps législatif; Denière, président du Tribunal de commerce de la Seine.
M. de Bosredon, maitre des requêtes au Conseil d'Etat, remplira les fonctions de secrétaire.
16 juin 1864.
OUivier m'envoie une brochure intitulée : la Trahison de M. Emile OUivier, avec ce petit mot de recommandation :
Mon cher ami,
Un des secrétaires de la Chambre publie chez Dentu une brochure sur moi et sur notre altitude récente. Il compte que vous lui ferez ou
lui ferez faire un article. En attendant, il me prie de vous demander l'insertion de cette note dans le numéro de demain.
A vous.
Vendredi. Emile Ollivier.
Je n'ai pas voulu prendre sur moi de faire insérer la petite note que m'a envoyée Ollivier sans en avoir référé à M. de Girardin. J'ai reçu une réponse courte, mais péremptoire.
Pour la brochure Ollivier, je verrai ce qu'il y a à faire... C'est un pavé de l'ours !
C'est aussi mon sentiment.
Ma qualité de membre de la commission des chèques m'a mis en rapport avec une foule de banquiers et de financiers. Ils me fournissent des renseignements précieux. Un de mes collègues, M. Lacroix Saint- Pierre, a introduit auprès de moi M. Coullet, administrateur des Messageries impériales. M. Coullet connaît à fond le fonctionnement des chèques et des clearing-honse. Ce sera pour moi un collaborateur utile.
J'ai soumis à M. A. Adam, de Boulogne-sur-Mer, le projet de Girardin de mettre en circulation des billets portant intérêt. Il me répond :
Quant à M. de Girardin, veuillez mexcuser de parler des dieux avec tant d'irrévérence ; son système est tout à fait impraticable et il n'y aurait qu'à l'essayer pour s'en convaincre. Jamais, au grand jamais, le billet à terme ne remplacera l'argent dans le règlement du comptant, dans les paiements. Ce rôle ne peut être joué que par le check et le billet de banque à vue.
J*ai été d'autant pli'.s satisfait de cette opinion d'un homme pratique, qu'il s'est établi entre M. de Girar-
din et moi une sorte de dissidence au sujet de la forme à donner au chèque.
Du reste, Girardin lui-même paraît douter de la valeur de son système ; il recule devant l'idée de le développer devant des gens compétents. Je lui avais offert de le faire inscrire sur la liste des personnes qui devaient être entendues par la commission. Il m'écrit :
Ne vous hâtez pas trop de me faire inscrire pour être entendu dans la commission des chèques. Je me réserve de voir plus tard, s'il y a lieu.
J'ai commencé dans la Presse une nouvelle série d'articles sur les banques. M. de Girardin me dit :
Votre premier article Banques est très bon, continuez! Je vais tâcher, à côté de vous, de tirer au clair, si c'est possible, l.i question du stock métallique français, si l'on peut appliquer l'expression Stock à une marchandise en mouvement.
J'ai bien peur que M. de Girardin ne vienne encore une fois se mettre à la traverse de mes idées, comme il l'a fait déjà en 1856, lorsque j'ai publié dans la Presse mes articles sur la réforme des banques. 11 y a des moments où M. de Girardin devient un collaborateur véritablement gênant.
26 juin 1866.
Voici un épisode des élections aux conseils généraux que je crois utile d'enregistrer.
M. Dorian, député de la Loire, s'est présenté aux élections du conseil général pour le canton de Chambon. M. Dorian, membre de la gauche, s'était associé
au vote de MM. Jules Simon et Jules Favre contre la loi des coalitions. Cette circonstance a été exploitée contre lui. L'affiche suivante a été apposée dans toutes les localités du canton :
Avis aux ouvriers.
Loi décrétée les 3, ï et o mai en faveur des ouvriers.
La loi sur les coalitions confère aux ouvriers des droits dont ils ne jouissaient pas auparavant.
Les ouvriers peuvent se réunir ])our débattre librement sur les (juestions concernant leur salaire, même leurs prétentions pour la cessation concertée du travail, ce qui était autrefois interdit et mémo sévèrement.
{Article officiel sur le journal le Mémorial de la Loire du 17 juin.)
M. Dorian a voté contre cette loi si utile et essentielle à la classe ouvrière.
Voilà, mes bons amis, le bouquet de M. Dorian; il a voté contre vous. Voyez ce que vous avez à faire.
M. Noble m'envoie de Toulon les chiffres de l'élection de Draguignan. M. Kervéguen a obtenu 4654 voix; Ollivier, 1319; différence 335. —Il y a ballottage. — L'autorité locale a mis en usage toutes les forces dont elle pouvait disposer pour com])attre la candidature d'Ollivier.
4 judlet 186'j.
M. Charles Gaumont, rédacteur en chef du journal r Enseignement professionnel, m'apprend que la Société pour la propagation de l'enseignement professionnel m'a désigné pour faire partie de son comité d'administration :
En vous désignant, dit-il, pour faire partie du conseil, nous avons rendu hommage au zèle que vous apportez dans la discussion et nous
LK TIERS PARTI SOUS l'eMPIRE 18o
î'.vons voulu nous assurer en même temps votre concours dans l'éluci- (lation du problème de la réforme de l'enseignement. Si, comme je l'espère, vous acceptez d'être de notre conseil, c'est encore nous qui .sei'ons vos obligés.
J'ai naturellement accepté.
19 juillet 1864.
Je reçois d'un certain nombre d'ouvriers d'Elbeuf une lettre qu'ils adressent, disent-ils, aux députés dont les sentiments sont favorables aux intérêts des classes laborieuses.
Messieurs les Députés,
Les soussignés ont l'honneur de soumettre à votre haute appréciation les considérations suivantes :
Ils osent espérer que vous ne refuserez pas le concours de vos lumières pour les guider dans l'exercice des articles 414, 415 et HG sur les coalitions.
Considérant que ces nouveaux articles ont en apparence des ambiguïtés, des obscurités et parfois des dangers qu'il importe surtout aux ouvriers d'éviter,
Les soussignés ont pensé qu'il leur serait extrêmement utile d'avoir un guide précis qui puisse leur servir dans l'occasion; ils auraient à mettre en pratique les théories des articles susnommés.
En effet, cette loi nouvelle sur les coalitions deviendrait une lettre morte, car les ouvriers en général étant dans l'ignorance des subtilités de la loi n'oseront proflter des avantages qu'elle leur offre pour défendre leurs intérêts lésés.
Les soussignés reconnaissent donc l'urgence de s'adresser aux honorables députés dont les sentiments sont sympathiques aux travailleurs, à l'effet d'avoir à leur tracer un guide explicatif sur les droits qu'ils peuvent exercer, sur les dangers qu'il faut éviter et puis sur les devoirs qu'ils auront à remplir de par la nouvelle loi.
En résumé, les soussignés désirent que ce guide donne des renseignements clairs et précis, article par article, de manière à ce que les moins intelligents des ouvriers puissent, quand leurs intérêts seront raeiacés, se servir des moyens que leur accorde la nouvelle loi. Ce guide, qui serait imprimé en forme de petit livre, serait mis en
vente à la portée de la classe ouvrière, laquelle se le procurerait comme elle se procure ses livrets.
Veuillez agréer, etc.
(Suivent une trentaine de signatures.)
P. -S. Vous aurez la bonté de prendre en considération nos divers travaux, qui ne nous ont pas permis d'envoyer notre lettre avec toute la propreté désirable. Vous aurez également Textrême obligeance de vouloir bien corriger les fautes que notre manque de connaissance nous fait commettre.
Elbeuf-sur-Seine, le 18 juillet 1864.
Le post-scriptu7n n'est pas de trop ; la lettre de ces braves gens est maculée de taches de graisse. Quant à l'orthographe, elle est supportable.
Cette lettre n'est-elle pas la critique la plus sanglante qui puisse être faite de l'attitude prise par la gauche dans la discussion de la loi sur les coalitions ? Si la gauche, au lieu de se laisser aller à ses instincts d'opposition systématique, avait fait de la discussion un commentaire vivant de la loi, indiquant ce que la loi accordait, marquant ce qu'elle refusait, et allant au-devant des interprétations subtiles de la jurisprudence, elle eût fait un acte méritoire pour elle, utile pour les ouvriers qui lui avaient confié leurs intérêts et digne d'une véritable opposition.
Qu'a-t-elle fait au contraire ? elle a pris plaisir à épaissir les ténèbres autour des nouveaux articles, à créer des ambiguïtés qui n'existaient pas, et à indiquer en quelque sorte aux juges malintentionnés, s'il pouvait en exister, le moyen de les tourner et de les éluder.
Cette tactique a produit le résultat auquel on devait s'attendre, les ouvriers ne savent plus à quoi s'en tenir et devant une loi très claire qui est tout
entière en leur faveur, qui leur accorde le droit de coalition et qui punit seulement l'atteinte à la liberté du travail, ils hésitent comme si la loi renfermait un piège, un péril.
Le guide que réclament les ouvriers d'Elbeuf vient d'être rédigé par Ollivier. N'est-il pas piquant de voiries ouvriers s'adresser, pour obtenir des lumières, aux membres de l'opposition, c'est-à-dire à ceux-là mêmes qui ont fait l'obscurité? Aussi bien cette loi des coalitions a montré bien des surprises ; mais on était loin de s'attendre à celle-là.
5 août 1864.
J'ai reçu hier la visite de M. Valette, secrétaire général de la présidence du Corps législatif. M. Valette est chargé par M. de Morny de dresser la liste des députés qui doivent être proposés pour la décoration. Il m'a dit que le président avait pensé à moi : « Vous êtes, a-t-il ajouté, un de nos députés les plus laborieux; vos travaux dans la Presse ont attiré sur vous l'attention ; le président vous considère comme ayant des titres suffisants. »
J'ai répondu à M. Valette que je me tenais pour fort honoré de la démarche qu'il faisait auprès de moi ; mais que je demandais à réfléchir, et que, dans tous les cas, ce serait à M. le président que j'enverrais ma réponse.
Voici la lettre que j'ai écrite à M. de Morny:
Monsieur le Président,
Permettez-moi de décliner l'honneur que vous avez bien voulu me faire en m'inscrivant au nombre des députés désignés pour recevoir la croix de chevalier.
A un acte spontané de bon goût, mon premier mouvement a été de répondre par une acceptation de bonne grâce. Mais en y réfléchissant plus mûrement, il m'a semblé que ce ne serait bon ni pour vous ni pour moi. On prendrait prétexte de cette nomination pour calomnier la politique d'apaisement que vous pratiquez si bien et pour la paralyser ains dans ses effets; vous perdriez beaucoup de votre autorité si précieuse et le gouvernement n'y gagnerait rien. Quant à moi, on ne manquerait pas d'attribuer à de petits calculs d'amour-propre cette modération, dont je me suis fait une loi, modération qui est à mon sens le premier devoir d'un homme public.
S'il est une marque d'estime que j'ambitionne en ce moment, ce n'est certainement pas celle-là. Le gouvernement de l'Empereur m'a fourni à diverses reprises l'occasion de faire prévaloir quelques idées utiles. 11 a daigné, dans une circonstance récente, faire appel à mes faibles lumières. Voir le gouvernement que mon pays s'est donné entrer de plus en plus dans la voie du progrès et de la liberté, c'est là ma plus grande ambition, auprès de laquelle les autres satisfactions personnelles ne comptent pour rien.
Cette ligne de conduite, monsieur e Président, ressemble beaucoup à la vôtre. Aussi suis-je convaincu que vous comprendrez la puissance de; mes motifs et que vous voudrez bien vous y rendre.
Je n'ai i)as besoin de vous exprimer ici mes sentiments de gratitude. En me jugeant digne d'un insigne honneur, vous avez dû croire que vous aviez affaire à un homme de cœur. Je me connais assez pour dire que vous ne vous êtes pas trompé.
Agréez, etc.
Alfred Darimon.
20 août 1S64.
Il vient de sMtablir sous le nom de Caisse d'escompte des associations ouvrières une sorte de contrefaçon de la Société du crédit au travail. Beluze m'envoie sur cette nouvelle association un renseignement assez curieux :
La Caisse d'escompte n'est autre chose que l'affaire Benoist-d'Azy, de Melun, Odilon-Barrot et autres avec lescpiels a été, je ne sais pas trop pourquoi, s'allier M. Jules Simon.
Ainsi voilà Jules Simon enrôlé dans la bande orléa- 'ïiiste !
7 octobre 1864.
Il a paru au Moniteur un décret qui réorganise le Conseil d'État.
Les articles 1 et 2 introduisent des modifications importantes dans la composition des sections.
M. de Forcade la Roquette, vice-président du Conseil d'Etat, est chanjé de présider la section de l'agriculture, des finances et du commerce. M. Chaix d'Est-Ange, vice-président du Conseil d'État, est également chargé de présider la section des travaux publics et des beaux-arts.
Il résulte du contexte du décret que ces deux hauts fonctionnaires cumulent tout à la fois le titre et les fonctions des vice-présidents de section. Le même cumul existe pour les services du président de la section de législation, qui est, en même temps, depuis un décret du 30 décembre 1852, vice-président du Conseil d'Éat.
Quant aux trois autres présidents de section, le décret ne s'exprime pas clairement sur leur situation respective. Il ne leur donne pas le titre de vice-président ; il se contente de les placer sur le même rang que leurs collègues. Voici, en effet, comme s'exprime l'article 3 :
Art. 3. Les présidents de sections du Conseil d'État exercent auprès du Sénat et du Corps législatif, dans toutes les affaires, comme les viceprésidents, les attributions déterminées par l'art. 51 de la Constitution.
L'expérience montrera ce que vaut cette nouvelle organisation, qui, malgré les apparences, crée deux catégories de présidents de sections, ceux qui sont vice-