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présidents du Conseil d'État et ceux qui ne le sont pas.
L'article 10 du décret organique du 25 janvier 1852 donne au pouvoir exécutif le droit de modifier, par un simple décret, le nombre et la composition des sections du Conseil d'État. Aussi n'y a-t-il aucune observation à faire sur les deux premiers articles du décret du 5 octobre 1864 ; ils sont dans les limites de la stricte légalité. On doit être moins affirmatif à l'égard de l'art. 3. C'est là, si je ne me trompe, une belle et bonne modification apportée à l'art. 51 de la Constitution, etqui, à ce titre, aurait du être l'objet d'un sénatus-consuite spécial.
La même question a été, du reste, soulevée à propos du décret du 17 octobre 1863, qui, en portant à trois le nombre des vice-présidents du Conseil d'État, disait également qu'ils exercera i'Mit dans toutes les affaires les attributioûs déterminées par l'art. 51 de la Constitution.
Après une longue discussion, le fait a prévalu ; mais cela n'empêche pas que le doute ne continue à subsister sur le droit.
Le bruit court que ce décret est le prélude à de nouvelles réformes dans un sens libéral.
22 octobre 1864.
J'ai écrit à Girardin :
Lacroix ayant fait demander qui se chargeait du compte rendu de l'ouvrage de J. Simon, ï École, j'ai fait répondre que c'était moi. Comme c'est après tout une question d'argent que l'extension de l'instruction primaire, j'ai pensé qu'elle me concernait. L'occasion s'offre pour moi de
prouver à Jules Simon que ses incroyables procédés à mon égard et vis-à-vis d'OUivier n'ont pas entamé mes sentiments d'impartialité. Je tiens à ne pas la laisser échapper.
Girardin a mis en marge : « Pleinement approuvé. » J'apprends que Proudhon a passé avec le Messager de Paris, journal financier, un traité par lequel il s'engage à lui fournir chaque mois un certain nombre d'articles politiques. Proudhon, à ce qu'on m'assure, débuterait par une critique de l'attitude prise par la Presse dans la question italienne.
9 octobre 1864.
Lettre d'Emile Ollivier :
Saint-Tropez, 9 octobre 1864.
Mon cher ami,
Votre lettre me surprend après le décret du Moniteur sur la réorganisation du Conseil d'État. Il me semble qu'on s'en tiendra là et qu'on croira avoir fait assez en créant la diversion italienne, qui peut du reste devenir fort grave. L'effet le plus certain de la dernière convention sera de rendre implacables les haines cléricales et légitimistes, et, comme d'autre part, elles ne sufûsent pas en présence du régime intérieur maintenu à ramener une partie notable de l'opinion démocratique, le gouvernement aura de plus en plus pour adversaires résolus toute la partie passionnée du public politique à laquelle se joindra la jeunesse par amour du bruit, du mouvement, de l'action. Il en résultera une situation qui, péiilleuse pour tout pouvoir quelque fort qu'il soit matériellement, le deviendra en particulier pour le pouvoir de l'Empereur, à raison de la nature d'opinion de ceux qui le servent. Tous, depuis le préfet jusqu'au maire, sont des blancs suivant le langage de ce pays-ci. Ils ne négligent rien pour rendue hostile nu gouvernement, par leurs tracasseries, l'élément populaire de la nation, et ils n'attendent que les embarras ou les dangers pour manifester leurs sentiments secrets dont ils ne contiennent plus trop l'expression. En saine politique, le coup que la convention du 15 septembre porte au parti conservateur
OU rétrograde, soutien de l'Empire depuis 1851, aurait dû être suivi d'uue évolution libérale à l'intérieur qui aurait rendu plus d'amis qu'on n'en perdait. JN'e l'ayant pas fait, on restera atVaibli entre ceux qu'on a quittés et ceux qu'on n'a pas conquis.
Les changements dont on fait tant de bruit n'aboutiront, je crois qu'à des créations comme celle des fameux ^ice-présidents de l'année dernière, à des changements d'étiquette ou à des réformes secondaires comme celle que médite notre président sur l'adresse. Du reste, pour qui ne rêve pas chaque matin la Révolution, le statu quo vaudrait vraiment mieux que des nominations comme celle de Rouland à la Banque. Quand on sait que les petites choses en politique nuisent plus que les grandes, on ne peut assez s'exclamer sur cette lourde bévue.
Je ne puis pas supposer que l'Empereur, dont la supériorité est incontestable, ignore la vérité de la situation. Aussi ne suis-je pas éloigné de supposer que tout ce qui se passe n'est qu'un prélude, la préparation, si on le peut, à une guerre contre l'Autriche. C'est dans le but de faire oublier d'abord l'attitude fort sage, mais de peu d'effet, prise dans les affaires de Pologne et du Danemarck, et, ensuite, de donner quelque satisfaction extérieure à la Démocratie, puisqu'on ne juge pas sûr de lui en donner à l'intérieur. Mais ils auront beau recourir à tous les moyens : au bout de toutes les routes, ils trouveront toujours la liberté comme la statue du Commandeur; elle ne les quittera pas. Il faut qu'ils se convertissent ou bien qu'ils soient engloutis. C'est l'affaire du temps. Pour ma part, j'ai inscrit à son compte un crédit illimité.
Dans cette situation, je ne vois pas ce qui exige encore mon retour à Paris. J'apprendrai tout aussi bien ici les modifications [)rofondes qui consistent à faire parler les mêmes hommes sous des noms différents, ou à remplacer Baroche par des Chaix et des Forcade. J'ai un intérêt personnel à me tenir éloigné de la scène pendant tout ce remue-ménage inolTensif, afin que mes chers amis n'aient pas même de prétexte pour y mêler mon nom. I^]nfin la mer est belle encore, et mon petit Daniel est si charmant.
Les nouvelles que vous me donnez sur le revirement opéré en votre faveur ne me surprennent pas. Je compte qu'il deviendra plus complet, «ncore si nous savons réunir à propos la sagesse à l'audace, et surtout si nous sommes patients et désintéressés.
J'étais instruit de l'attitude de Picard. 11 s'est posé comme mon ennemi : il n'est même pas venu me voir avant mon départ et il ne m'a pas annoncé l'accouchement de sa femme, et il déblatère partout contre moi... Je ne lui en veux plus, je le plains.
Mon père vous remercie de votre souvenir et vous envoie ses amitiés.
Ne me négligez pas trop. Dans la solitude, de bonnes lettres comme les vôtres sont des fêtes.
Mes meilleures amitiés à Girardin et à Didier. Ne m'oubliez pas chez vous.
A vous ex imo, Emile Ollivier.
iô octobre 1864.
J'ai fait la rencontre d'Ernest Picard, qui m'a fait une scène à laquelle je ne m'attendais guère.
Depuis qu'Ollivier et moi, nous nous sommes séparés de la gauche, je n'avais plus revu notre compagnon des anciens jours ; au Corps législatif et sans aucune explication préalable, il avait cessé de m'adresser la parole. Il m'a fait un accueil amical. Ce qu'il me reproche, ce n'est pas d'avoir voté autrement que lui dans la loi des coalitions, c'est d'avoir cessé de lui rendre visite.
Ernest Picard m'a paru regretter beaucoup nos relations d'autrefois. Il est animé des sentiments les plus conciliants. Il espère qu'à la session prochaine, l'oppo- .sition se reformera plus unie et plus compacte, et qu'Ollivier et moi, nous ne nous séparerons plus d'elle.
J'ai commencé une campagne dans la Presse sur le mouvement des ouvriers en faveur de Taugmentation des salaires. Le mouvement prend en effet des dimensions extraordinaires. '
7 novembre 1864.
Je suis allé causer avec M. Béhic des moyens de donner satisfaction, dans une certaine mesure, aux
ouvriers qui réclament tous des augmentations de salaires. M. Béhic ne nie point l'importance du mouvement qui s'est produit ; mais il est, suivant lui, bien difficile au gouvernement d'intervenir. Il va néanmoins faire examiner la question.
Puisque je me trouvais en présence du ministre des travaux publics, il m'était bien difficile de ne pasaborder la question de l'émission d'un emprunt de la paix, à laquelle j'ai consacré plusieurs articles dans la Presse.
Quoi qu'on en ait dit, M. Béhic n'a point abandonné son projet, seulement il m'a avoué qu'il avait rencontré une grande opposition de la part de M. Fould. Le ministre des finances trouve que l'emprunt de la paix serait le renversement de tout son système. M. Fould est à l'affût d'une occasion propice pour réclamer l'unification de la dette ; il prétend que c'est aller contre le but qu'il poursuit que de créer de nou-veaux titres qui rendraient plus difficile cette opération. En entrant au niinistère des finances, M. Fould a demandé qu'aucune dépense ne pût s'engager sans son avis préalable. Suivant lui^ la création d'une caisse des travaux publics diminuerait le contrôle du ministre des finances. Si l'on permet au ministre des travaux publics de contracter un emprunt, il n'j a pas, dit-il, de raison de refuser cette faculté au ministre de la marine pour les grands travaux de la marine, au ministre de la guerre pour les grands travaux de la guerre, et ainsi de suite pour les autres ministres. M. Fould, en un mot, tient à la prépondérance qui lui a été accordée parle décret du 18 novembre 1861.
J'ai fait observer à M. Béhic que ces objections ne touchaient pas au fond de la question.
— Et quelles seraient les vôtres? m'a demandé le ministre,
— Elles portent, lui ai -je répondu, sur la forme que vous voulez donner aux titres nouveaux. Si j'ai bien compris, vous vous seriez arrêté à l'idée d'une caisse des travaux publics émettant des obligations amortissables.
M. Béhic m'a fait un signe afôrmatif.
— Eh ! bien, l'emprunt au moyen de titres amortissables appaHieut non au crédit public, mais au crédit privé ; les départements et les communes, considérés comme des personnes morales, peuvent en faire usage ; l'Etat doit s'en abstenir. Et voici pourquoi : quand un particulier ou une commune emprunte, c'est pour un besoin spécial et limité, et il leur est loisible de pourvoir, au moyen des prélèvements opérés sur leurs revenus, au remboursement, par voie d'annuités, de l'emprunt contracté ; à moins que l'accroissement de leurs revenus le leur permette, ils se garderont bien de contracter un deuxième emprunt avant que le premier ait été amorti ; ce serait se placer dans l'impossibihté de payer les annuités et les arrérages, et s'exposer à des embarras inextricables.
— Tout cela est fort juste, m'a dit le ministre ; mais l'Etat, ce me semble, peut en faire autant.
— Non, ai-je répliqué ; si bien aménagées que soient ses finances, l'Etat a rarement des excédents de revenus, et quand par hasard il s'en produit, son devoir est d'en faire profiter les contribuables en réduisant
l'impôt. Si l'Etat emprunte, c'est pour fournir à des besoins dont l'avenir doit retirer le plus grand fruit, qui ont un caractère général et qui embrassent tous les intérêts sans exception. Or, il est difficile de trouver des limites aux grands travaux publics ; ils s'appellent en quelque sorte les uns les autres ; à peine un progrès matériel est-il accompli qu'un nouveau se présente à accomplir. Jamais l'outillage national ne peut être considéré comme étant au grand complet. L'emprunt devrait donc succéder à l'emprunt. En ayant recours au système des obligations amortissables, l'Etat tromperait ses créanciers ; car, dans un temps donné, il serait forcé de consolider ces obligations à terme, c'est-à-dire de les transformer en une dette perpétuelle. L'Etat se déterminant à emprunter, doit le faire franchement et dans les formes qui lui sont propres.
— Je ne demande pas mieux, m'a dit M. Béhic, mais le moyen ? Je n'ai point dans mon budget de quoi gager un emprunt en rentes perpétuelles.
— Je le sais, ai-je répondu. C'est au ministre des finances à vous fournir les voies et moyens. Mais il y a un côté de la question qu'il ne faut pas perdre de vue. Les circonstances actuelles sont-elles bien choisies pour faire appel au crédit public? Je ne le pense point. 11 ne suffit point de donner à un emprunt l'étiquette d'emprunt de la paix pour que les capitaux accourent confiants et rassurés. Le préliminaire d'un emprunt de la paix, c'est la paix. Avons-nous la paix? Sommes-nous résolus à écarter toutes les difficultés qui peuvent amener la guerre ? Il faut résoudre ces
questions avant de parler d'un grand développement à donner aux travaux publics. Quand l'industrie privée, paralysée dans ses efforts par l'incertitude des événements, laisse dans l'inactivité un outillage national qu'on songe à accroître, toutes les dépenses qu'on consacre aux travauxpublicspeuvent être considérées comme une déperdition de capitaux. Il faut qu'il y ait toujours un équilibre parfait entre le développement des travaux publics et celui de l'industrie manufacturière et agricole ; ce sont deux ordres de choses qui doivent marcher de concert; il y a autant de péril, au point de vue de la richesse publique, à créer de grands instruments de production pour une industrie languissante qu'il y en a à priver une industrie florissante de ces mêmes instruments.
M. Béhic trouve que j'ai raison. — Mais, m'a-t-il dit, il faut faire quelque chose. L'Empereur tient beaucoup à la caisse des travaux publics et à l'emprunt de la paix.
29 décembre 1864.
Les députés de la gauche, auxquels s'étaient joints un certain nombre des députés du centre gauche, se sont réunis aujourd'hui chez M. Thiers.
D'après ce qu'on me rapporte, car ni OUivier ni moi nous n'avons été convoqués, on aurait discuté, dans cette réunion, le programme de la conduite à suivre pendant la prochaine session.
En ce qui concerne la politique intérieure, on insisterait pour obtenir le complément des libertés promises par le décret du 24 novembre : émancipation de
la presse, tolérance des réunions électorales, faculté d'association, etc.
Relativement aux questions extérieures, on écarterait du débat les affaires du Mexique ; mais on insisterait sur la question polonaise, considérée comme ajournée, mais non comme éteinte. Sur le conflit entre Rome et Turin, M. Thiers aurait fait scission avec ses collègues ; il aurait annoncé qu'il parlerait dans la discussion do l'adresse en faveur de la papauté temporelle.
2 janvier 1865.
C'est à M. Baroche qu'il faut rapporter l'honneur de la décision prise au sujet de l'encyclique du 8 décembre. C'est lui qui a insisté le plus pour que la partie de la circulaire pontificale, relative au jubilé, fût seule publiée, et pour qu'on interdît la première partie de ce document qui y est annexée sous le titre de Syllabus complectens principuas œtatis nostrœ errores.
M. Baroche est un pur gallican; il a fait comprendre que si le Sijllabus recevait une consécration officielle, non seulement le concordat n'existerait plus, mais que les bases de la société civile seraient ébranlées.
L'Empereur n a pas fait d'opposition. Le clergé lui apparaît de plus en plus comme une cause incessante d'embarras; il est bien aise de lui faire comprendre qu'il ne le laissera pas dépasser certaines limites.
On me rapporte que la lecture de l'Encyclique et du Syllabus Si un moment déconcerté M. Thiers; en présence de cette condamnation des principes libéraux de toute sa vie, il se montrait disposé à aban-
donner la défense de la papauté. Mais il a reçu, dit-on, la visite d'un membre éminent de la Compagnie de Jésus, et après les explications qui lui étaient données, M. Thiers s'est calmé; il a promis d'attaquer la convention du 45 septembre.
3 jan\ier 1865.
Un décret impérial nomme le Prince Napoléon membre et vice-président du Conseil privé.
Dans la note qui accompagne ce décret, on étend singulièrement les attributions du Conseil privé. Ce Conseil sera désormais une sorte de Conseil d'Etat supérieur, chargé de préparer des projets de loi ou des sénatus-consultes ayant un grand intérêt politique.
On prétend que le Prince Napoléon se propose de mettre à l'ordre du jour l'examen du système de l'instruction primaire obligatoire. Je me suis souvent entretenu avec lui de cette question, et je me suis assuré qu'il avait à cœur de la voir résolue dans le plus bref délai.
Il s'est fait au sujet du nouveau décret une foule de commentaires. R... m'en envoie Técho :
J'oubliais, me dit-il, de ^ous parler de la grande nouvelle du jour: la nomination du Prince Napoléon. C'est plus gros que ça n'en a l'air, je le crois du moins. On assure que M. de Morny est très vexé et qu'il comptait pour lui-même sur cette position.
Les informations de R sont tout simplement
fantastiques. l\ s'est opéré, au contraire, depuis quelques semaines un rapprochement entre M. de Morny et le Prince Napoléon. Ils ont reconnu qu'ils avaient
LK TIEHS PARTI SOUS l'eMPIRE 201
une sorte d'idées communes ; M. de Morny est tout aussi anticlérical que le Prince, et sur la nécessité d'entrer plus avant dans la voie des réformes, ils sont parfaitement d'accord.
La nomination du Prince Napoléon est une grande victoire pour le parti libéral dynastique; ce parti prend en quelque sorte possession de la direction du gouvernement.
Le décret est daté du 24 novembre 1864. J'ignore pourquoi il n'a pas été publié plus tôt.
5 janvier 1865.
Je suis cloué sur mon lit depuis plusieurs jours. Ma porte est fermée aux visiteurs. Je ne puis donc me rendre un compte exact de ce qui se passe dans le monde politique.
Girardin m'écrit :
J'ai vu hier OUivier et le Prince. Il ne faut pas s'exagérer la portée du décret du 24 décembre.
Mon avis est que les roues sont enrayées, et qu'attelàt-on un cheval de plus, cela ne les désenrayerait pas.
Je suis invité à dîner au Palais-Royal pour le samedi 7. Malheureusement mon état de santé ne me permet pas de me rendre à l'invitation. Il me tarde de savoir le vrai mot de l'énigme.
10 janvier 18G5.
Mes nombreux articles sur la réforme des banques attendaient une conclusion pratique. Cette conclusion , c'est le gouvernement qui la fournit. Une note du Moniteur annonce que le gouvernement a l'inten-
tion d'ouvrir devant le Conseil supérieur de l'agriculture, du commerce et de l'industrie une enquête devant embrasser les principes et les faits généraux qui régissent la circulation monétaire et fiduciaire.
J'ai reçu à ce sujet une lettre très flatteuse de M. Coullet, administrateur des Messageries impériales, un des hommes qui connaissent le mieux l'importante question de la circulation et du crédit :
Paris, le 10 janvier 1865, Mon cher monsieur,
Permettez-moi de vous féliciter et de féliciter la Presse à l'occasion de l'enquête qui va se faire sur le crédit et la circulation monétaire. Vous avez pris l'initiative sur cette question comme presque sur tout ce qui se fait de bien de nos jours. Il est juste que les amis du progrès vous en remercient.
Je voudrais aussi vous suggérer une pensée qui me travaille depuis qu'on parle d'enquête.
Le principal but de cette enquête est d'instruire le public, si ignorant en matière de monnaie, de banque, de crédit. Ne craignez-vous pas qu'une enquête conduite à la française, c'est-à-dire secrète ou quasisecrète, ne manque le but qu'elle poursuit? Dans nos enquêtes, en dehors des membres de la commission et des déposants, nul ne dira ce qui se passe, et quand, quatre ou cinq mois après, Tenquête est publiée en plusieurs gros volumes in-quarlo, personne n'a le courage de la lire ; la question a perdu une grande partie de son intérêt, et d'ailleurs, combien est petit le nombre des hommes qui ont le loisir, la volonté, ou seulement la possibilité d'arriver jusqu'à ces volumes offlciels placés en dehors de la portée du grand public.
Ne serait-ce pas l'occasion d'inaugurer en France le régime des grandes enquêtes publiques comme celles que fait le Parlement anglais et qui ont toutes servi à l'éducation économique chez nos voisins? J'entends par enquête publique un public et une reproduction au Moniteur des dépositions. De la sorte l'intérêt ne diminuerait pas et cette enquête atteindrait au but proposé. 11 me semble qu'il appartient à la Presse et à vous, monsieur, de mettre cette proposition de publicité d'enquête
en avant. Je serais bien surpris si M. Rouher ne l'accneille pas et ne la met pas à exécution.
J'irai vous voir bientôt, mon cher monsieur, et savoir de vous le sort de ma motion.
Agréez, etc.,
P.-J. COULLET.
J'ai trouvé l'idée de M. Coullet très juste ; j'ai envoyé un entrefilet à la Presse pour la recommander à l'attention du gouvernement.
29 janvier 1865.
M. de Girardin, qui me savait souffrant depuis quelques jours, est venu me voir hier matin. A son air attristé, j'ai deviné tout de suite qu'il avait une mauvaise nouvelle à m'apprendre : il m'a annoncé, en effet, que Proudhon était mort dans la nuit à deux heures du matin.
J'étais préparé à cet événement. Depuis deux mois, j'ai suivi, grâce aux renseignements qui m'étaient donnés par des amis communs, toutes les phases de la maladie de Proudhon ; je savais que, dès la fin de novembre, il avait été forcé de suspendre non seulement tout travail, mais qu'il en était réduit pour écrire le moindre billet à emprunter la plume de Catherine, sa fille aînée. D'après tous les indices que j'avais recueillis, tandis qu'autour de lui, on se faisait encore des illusions et que lui-même croyait à une crise passagère, j'avais prévu la catastrophe finale.
R. . . , tout aussi clairvoyant que moi, m'écrivait le 3 janvier :
Ce pauvre Proudhon est bien malade, et quoique les médecins s'accordent à déclarer qu'il ny a aucun danger, je ne me range pas à leur
204 LE TIERS PARTI SOLS l'eMPIBE
avis. Je crois qu'il nura beaucoup de peine à s'en relever. Aujourd'hui je l'ai trouvé plus mal que jamais, ne pouvant supporter personne autour de lui, sulToquant, s'agitant sans cesse, et incapable de penser. Ce temps de neige lui a donné une affreuse secousse.
Il y a deux ou trois jours, R... m'écrivait de nouveau :
On dit que les médecins ont reconnu chez Proudhon une hypertrophie du cœur; mais je ne sais rien de positif à cet égard. Tout ce: que je sais, c'est qu'il est terriblement souffrant.
Tout ce qui me revenait d'autre part confirmait les diagnostics de R. . . et me représentait la situation comme désespérée. Quand donc M. de Girardin m'a appris que le g vaudront radicteur, comme il appelait Proudhon, n'était^plus, j'ai ressenti cette commotion douloureuse qu'on éprouve en perdant un être qui vous est cher; mais je n'ai été nullement étonné ni surpris.
Le mal qui m'avait forcé de garder la chambre avait disparu presque complètement, et je me disposais à sortir, au moment oii M. de Girardin était arrivé.
— Puisque vous êtes debout, me dit-il, il faut vous occuper des funérailles de Proudhon. C'est à vous qu'incombe le devoir d'y veiller : vous relevez de lui, et l'on ne comprendrait pas votre abstention en cette circonstance.
— Vous avez raison, mon cher ami, répliquai-je. Je ne demanderais pas mieux que d'accomplir ce que je considère comme un devoir filial. Mais Proudhon luimême a mis obstacle à ce que je remplisse vis-à-vis de lui ces soins pieux. Je ne sais pas même si ses amis
me reconnaîtront le droit de l'accompagner à sa dernière demeure.
J'ouvris un carton qui renfermait la longue correspondance que j'avais entretenue avec Proudhpn depuis 1848, et j'en tirai une lettre que je mis sous les yeux de M. de Girardin.
— Voici, lui dis-je, la dernière lettre que j'ai reçue de Proudhon. Elle porte la date uu 13 juillet 1864. Elle a été écrite, par conséquent, il J a six mois tout au plus. Elle m'a été adressée à propos de la mort de mon père. Comme si je n'étais pas suffisamment accablé par ce malheur de famille, Proudhon y ajoutait une douleur de plus : il me. déclarait que nos relations devaient cesser.
M. de Girardin prit la lettre et la lut à haute voix : il s'arrêta à ce passage :
Quant à de la brouille, quant à une rupture définitive, j'espèrfqu'elle n'existera jamais; je vais jusqu'à croire qu'après un temps de sépai-ation, nous nous retrouverons, en résultat, tout à fait d'accord. Il no faudrait qu'un grand événement pour cela. — Je vous serais donc obligé, lorsqu'il vous arrive de parler de nos relations présentes, de ne rien dire qui puisse faire croire au\ gens soupçonneux et faibles do cœur que, si nous avons conservé l'un pour l'autre nos anciens sentiments, cette constance de l'affection implique une conformité entière de vues politiques.
— C'est, poursuivit M. de Girardin, votre vote sur la loi des coalitions qui vous a valu cette déclaration d'hostilité. Proudhon a épousé les rancunes de la gauche.
— Ce n'est pas possible ; car au plus fort de la controverse sur cette loi, il me complimentait sur mon attitude : « Votre manière de juger les coalitions,
m'écrivait-il le 8 avril 1864, me semble on ne peut plus correcte ; mais qu'il faudrait de temps pour faire entrer cela dans la tête d'un Jules Simon î Que ce pédant normalien me dégoûte ! » Voici la lettre.
— Alors, me répondit M. de Girardin, je n'y comprends plus rien.
— Moi, je crois que c'est le tapage qui s'est fait autour de ma nomination comme membre de la commission d'enquête sur les chèques qui a indisposé Proudhon. On a tiré toutes sortes de conjectures absurdes et ridicules de ce qu'OUivier et moi nous avions consenti à faire partie d'une commission dans laquelle figurait M. de Morny.
M. de Girardin fit un geste d'impatience.
— Décidément, dit-il, Proudhon était malade depuis plus longtemps que je ne le croyais. Il est certain qu'après cette lettre du J3 juillet 1864, votre conduite est toute tracée; vous devez, pour satisfaire à l'amitié, assister aux funérailles de Proudhon ; mais vous n'avez à vous mêler en rien du caractère plus ou moins politique que ses amis voudront lui donner. Le blâme qu'exprime sa lettre m'atteint personnellement, puisqu'aprés tout la ligne de conduite que vous avez suivie nous est commune. Nous irons donc à l'enterrement. Mais nous laisserons à MM. Chaudey, Massol et C'% le soin de présider aux détails de la cérémonie. Je voulais honorer, comme il doit l'être, un des grands dignitaires de la pensée. On veut transformer en sectaire l'homme qui a le plus combattu l'esprit de secte. Perdons-nous dans la foule et déplorons cet exclusivisme étroit, ce mal de notre temps, qui atteint les
plus fortes natures et qui ronge les plus hautes intelligences.
Cette sortie un peu irritée n'a pas empêché M. de Girardin de rendre à la mémoire de Proudhon un magnifique hommage. Il lui a consacré dans la Presse sous ce titre : La mort d'un penseur, un des articles les mieux inspirés qu'il ait jamais écrits. Ces deux colonnes, pleines de souffle et d'éloquence, valent la célèbre Parabole de Henri de Saint-Simon. C'est la glorification de ces puissants remueurs d'idées qui sont après tout le véritable cerveau de la Patrie et de l'Humanité.
A la fin de son article, M. de Girardin a indiqué en quelques mots ce qu'il crovait être la cause vraie de la mort de Proudhon :
L'incomparable dialecticien vivrait encore , s"il avait pu satisfaire l'impérieux besoin qui était en lui de laisser couler chaque jour sa pensée; il vivrait encore, s'il eût eu la liberté de publier un journal. Arrêtée dans son cours, la source a amassé et irrité le torrent ; plus elle était abondante et plus il fut impétueux. — La digue était trop faible pour le torrent, et le torrent l'a emportée.
Soit que M. de Girardin eût reçu à ce sujet quelques confidences, soit que sa faculté de divination l'eût bien servi en cette circonstance, il a indiqué le mal dont est mort Proudhon.
J'en trouve la preuve dans un fait qui remonte à I80G.
A cette époque, Proudhon habitait la rue d'Enfer. Quelquefois, le soir, j'allais le voir pour faire une promenade. Un jour que nous errions ensemble sous les arbres de l'allée de l'Observatoire, il s'arrêta tout à coup devant un banc.
î208 LE TIERS PARTI SOLS LEMPIRE
— Asseyons-nous, me dit-il, je suis à bout de forces. Et comme j'exprimais ma surprise de ce que deux
on trois tours d'allée l'avaient fatigué à ce point, il me répliqua :
— Il s'est produit en moi un phénomène inverse de •celui que vous pouvez remarquer chez cet homme qui casse là-bas, sur la place de l'Observatoire, des cailloux à la force du poignet. Etudiez cet hercule de carrefour ; il a le front bas ; la tête est petite ; il est tout en muscles. C'est un animal humain qui a de l'intelligence juste pour deviner dans quel sens il doit frapper ses cailloux pour les faire éclater. Moi, je n'ai jamais exercé que mon cerveau. M'avez-vous jamais bien regardé ? Est-ce que vous ne trouvez pas qu'il y a une grande disproportion entre mon crâne et ma membrure? J'ai la tête d'un géant, et, malgré les apparences, mon corps est aussi délicat et aussi faible que celui d'une femme. Il est probable que si ce pauvre saltimbanque était tout à coup empêché de casser ses cailloux et forcé de rester les bras croisés, il éprouverait dans ses muscles une souffrance réelle qui, se répercutant dans son peu de cervelle, achèverait d'en faire une brute complète. Eh! bien, moi, au contraire, quand mon cerveau ne fonctionne pas, je me sens atteint dans tout mon être. Ce régime de silence que l'Empire a imposé au pays a détruit en mol tout équilibre. Mon corps souffre de l'inaction à laquelle se trouve condamnée mon intelligence. Si la liberté n'est pas, dans un temps donné, rendue à la •gresse, je crois que j'en mourrai. »
Il en est mort, en effet. Il y a deux ans, il avait
demandé l'autorisation de publier un journal intitulé : la Fédération. C'était à la veille des élections générales. On lui avait opposé un refus presque brutal. Pour occuper une place dans la presse périodique, il avait accepté les offres d'une feuille qui avait surtout un caractère financier, le Messager de Paris, et il avait publié quelques articles sur la question italienne. Puis, il s'était dégoûté de cette promiscuité avec des gens d'affaires, et il avait iaterrompu brusquement sa collaboration.
Cette dernière tentative l'a achevé. Malade déjà, il est allé demander à l'air de la Franche-Comté, son pays natal, des forces, du courage et de la santé. Mais il était déjà frappé à mort. Ce voyage était, à vrai dire, une visite d'adieu qu'il faisait à ses amis d'autrefois. L'un d'eux, qui l'avait vu à son passage à Besançon, m'écrivait : « Je ne sais pas quel mal travaille Proudhon, mais il n'ira pas loin. »
C'est à son retour, en effet, que sa maladie s'est aggravée. Son agonie a duré deux mois. Il s'est raidi jusqu'au dernier moment contre cette impuissance où il se trouvait de travailler. C'est pour le travail qu'il voulait vivre.
Aujsi Langlais a-t-il eu une inspiration heureuse en rappelant le mot que Proudhon écrivait en 1846, et qui devrait être gravé sur sa tombe comme un résumé de sa vie :
Travailler, c'est mourir ; travailler pour les
AUTRES, c'est MOURIR POUR LES AUTRES.
Il y avait à l'enterrement que l'on a fait au cimetière de Passy plus de trois mille personnes. L'admi-
nistration avait envoyé un régiment sur les lieux sous prétexte de marche militaire. Précaution inutile ! car la foule s'est montrée calme et recueillie jusqu'au bout.
Il n'y a eu qu'une note discordante. Massol, qui est grand dignitaire de je ne sais quelle loge maçonnique, a cru devoir revêtir ses insignes pour prononcer quelques paroles sur la tombe. On a trouvé cela ridicule et déplacé.
— Décidément, a dit quelqu'un à côté de moi, ce Massol aspire à devenir le grand pontife de la Morale indépendante.
21 janvier 1865.
On parle d'un projet de loi portant modification de l'organisation des sociétés commerciales qui sera prochainement envoyé au Conseil d'Etat. Le développement si rapide des banques populaires en Allemagne aurait, dit-on, frappé le gouvernement impérial. L'administration aurait remarqué les tentatives analogues faites à Paris et dans les grands centres industriels ; mais elle se serait aperçue que les restrictions tout à fait techniques et spéciales de notre législation sur les sociétés ne permettent pas la constitution d'associations semblables à celles de l'Allemagne. Ce serait dans ce sens que seraient dirigées les réformes dont aurait bientôt à s'occuper le Conseil d'Etat.
Je crois avoir contribué pour ma part au mouvement qui s'est prononcé en faveur de ce qu'on appelle les sociétés coopératives.
Sous ce titre : une Révolution pacifique, j'ai publié, dans la Presse, d'octobre à novembre 4863, une série d'articles dont je reproduis ici un passage :
LE TIERS PARTI SOUS l'e.MPIRE 211
Au lieu de disperser les associations ouvrières, le gouvernement du 2 décembre eût dû les prendre sous sa protection... Sans doute les associations ouvrières s'étaient établies en dehors des formules du Code et des dispositions delà jurisxjrudence. Ni la perpétuité, ni l'universalité, ni la déclara lion d'absence d'un capital, ni la participation des travailleurs à l'administration ainsi qu'aux bénéfices, ni le mutualisme des associations n'avaient été prévues par notre législation commerci;jle... Mais ces innovations, produits spontanés de nécessités nouvelles, devaient appeler l'attention d'un gouvernement qui se proclamait hautement déterminé à satisfaire à tous les besoins que les gouvernements précédents avaient laissés en souffrance.
En 1864, j'ai porté la question devant le Corps législatif lors de la discussion de l'adresse. J'ai en quelque sorte pris sous mon patronage la Société du crédit au travail. D'autres ont peut-être donné l'impulsion ; mais j'ai puissamment contribué à amener des résultats pratiques.
S'il est vrai que le gouvernement médite la réforme de notre législation sur les sociétés commerciales, il faut l'encourager et le féliciter d'être entré dans la voie du progrès véritable, mais qu'il se persuade que ce n'est pas une protection plus ou moins intéressée qu'il faut aux sociétés de crédit populaire, c'est la liberté, rien de plus, rien de moins. Tout patronage leur serait essentiellement nuisible. Que les masses apprennent à faire leurs affaires elles-mêmes, c'est ce que doit désirer tout gouvernement basé sur le suffrage universel.
28 janvier 1865.
J'ai sous les yeux une brochure qui vient de paraître sous ce titre : Des Sociétés de coopération et de leur constitution légale. Cette brochure résume un travail fait en commun par un certain nombre d'hommes
politiques et d'économistes, parmi lesquels je remarque MM. Paul Andral, le duc d'AudifFret-Pasquier, Odilon Barrot, Batbie, le prince Albert de Broglie, A. Cochin, le comte Napoléon Daru, le comte d'HaussonviUe, J.-C. Horn, Lanjuinais, le vicomte de Melun, Henri Moreau, Casimir-Périer, Léon Saj, Jules Simon, etc. Elle se termine par un j^rojet en dix articles ayant pour objet de tracer les règles auxquelles les sociétés coopératives devraient se soumettre pour avoir une existence légale.
D'un autre coté, j'apprends que, par suite d'une initiative prise par la Société de crédit au travail^ un comité, composé de jurisconsultes et d'hommes pratiques, travaille à la rédaction d'un projet de loi destiné à indiquer les conditions légales qui peuvent permettre aux associations ouvrières de se développer «n toute liberté.
Enfin M. Biaise (des Vosges) a soumis à la Société des études pratiques d'économie sociale, pour être dis- <îutée dans une prochaine séance, la question desavoir « quels encouragements et quels obstacles la législation actuelle peut donner et faire naître en faveur ou au détriment de l'association ouvrière. »
Il faut saluer, avec un plaisir mêlé d'espérance, ce retour de la part d'hommes éminents aux études sérieuses des problèmes que soulève l'économie sociale. Il y a, dans cette voie, plus de bien à faire, plus de fruits féconds à recueillir que dans les luttes quotidiennes contre des faits politiques sur lesquels, malheureusement, et jusqu'à nouvel ordre, on ne .pourra rien.
LE ïiEHS PARU SOUS l'empire 213
3 lévrier 1865
Il vient de se former un Comité de propagation des associations populaires. Parmi les membres fondateurs figurent les auteurs de la brochure : Des Sociétés de coopération et de leur constitution légale.
A l'annonce de l'envoi d'un projet de loi au Conseil d'Etat, les défiances se sont éveillées. Comme au moment où la loi des coalitions a été présentée, on invoque le droit commun. M. Léon Say, un des membres du Comité de propagation des associations populaires, combat cette idée dans le Journal des Débats :
C'est la liberté, dit-il, qui doit être le but de la loi nouvelle. On dit (|ue le mot d'ordre des ateliers consiste à demander le droit commun ; il va une équivoque là-dessous. Ce qu'il faut demander, c'est la liberté. — Ce que nous soutenons, c'est la nécessité d'une loi spéciale. On nous renvoie au droit commun ; nous ne voulons voir dans ce désaccord qu'un malentendu; quand on demandait l'année dernière le droit commun en matière de coalition, et non une loi spéciale, nous com- . prenions cette préférence, parce que le droit commun, c'était une liberté plus grande, et que la loi spéciale, c'était une restriction ; mais en fait de sociétés commerciales, le droit commun, c'est la restriction ; la loi spéciale, c'est la liberté.
On parle d'un mémoire que M. Ducuing, rédacteur de VOpinion nationale, aurait présenté au ministre d'État et d'une lettre qu'il aurait adressée à M. Duverger, conseiller d'État, rapporteur de la loi des sociétés.
Il est aussi question de la formation d'une petite revue spéciale sous ce titre : l'Association, bulletin international des sociétés coopératives. Elle paraîtrait le i^'" de chaque mois et ne coûterait que 5 francs par an.
9 février 1865.
J'ai reçu la note suivante :
Parmi les hommes appartenant au mouvement coopératif, il s'est formé, en novembre dernier, un comité de seize membres qui s'est donné pour mission de rédiger des modèles de statuts légalement applicables aux trois grandes formes de Tassociation : production, consommation, crédit mutuel.
Son travail, actuellement sous presse et qui sera publié prochainement par le journal l'Associa/ion, arrive à la conclusion que les nouvelles sociétés peuvent se constituer commercialement, dans de bonnes conditions de succès, conformément aux principes démocratiques, même sous l'empire de la loi actuelle.
Pour le comité, Paul Blum, Gustave Chaudey, Elle Reglus. Paris, le 8 février 1865.
En termes plus clairs, les signataires de cette note se déclarent les partisans du statu quo. C'est là une opinion légitime, si elle n'est dictée ni par une pensée de méfiance ni par un sentiment d'intolérance ; elle est tout aussi respectable que les opinions qui se sont produites jusqu'ici sur la constitution légale des sociétés coopératives.
Il y a lieu cependant de faire remarquer que c'est la première fois qu'on voit « des hommes appartenant au mouvement coopératif » se prononcer en faveur du statu quo en matière de sociétés civiles et commerciales. Avant comme après la Révolution de 1848, le statu quo avait été prêché uniquement par les jurisconsultes et les économistes qui se montraient défavorables au développement de l'association. MM. Paul Blum, Gustave Chaudey et le comité qu'ils représentent arrivent aux mêmes conclusions que MM. Troplong^ Thiers et L. Reybaud.
LE TIERS PARTI SOUS l'eMPIRE 21 O
Par un étrange renversement de position, beaucoup d'hommes qui témoignaient, il J a quinze ans, une grande hostilité à l'endroit des associations ouvrières manifestent aujourd'hui des sentiments tout contraires ; ce sont eux qui, en ce moment, demandent avec le plus de vivacité que la législation soit modifiée de façon à permettre au mouvement coopératif de se développer en toute liberté. Certes on ne peut pas dire que MM. Odilon Barrot, A. Cochin, d'Haussonville, Lanjuinais, Casimir-Périer, de Melun et Jules Simon fussent en 1848 des partisans fanatiques des associations ouvrières. Cependant ils viennent d'apposer leurs signatures au bas d'un projet destiné aies protéger et à leur donner une existence légale.
Ainsi des conservateurs se déclarent réformistes, et des réformistes se déclarent conservateurs sur une des questions qui intéressent le plus l'ouvrier et la démocratie. Ce sont là des hasards que les fluctuations des partis nous montrent quelquefois, et qu'il est bon de signaler quand on les rencontre.
12 février 1865.
Le Prince Napoléon a donné un grand bal. Girardin lui a suggéré l'idée d'en faire une fête populaire et d'y réunir de^ échantillons de toutes les classes de la société et jusqu'à des boutiquiers et des ouvriers.
L'Empereur et l'Impératrice devaient assisfer à cette fête.
J'ai été assailli de demandes d'invitation. Comme je n'ai pas satisfait à toutes, j'ai du me faire beaucoup d'ennemis. L'un des plus pressants a été Emile Olli-
216 LE TIERS PARTI SOIS l'eMPIRE
vier, qui voulait faire inviter le docteur Leibneicht, avec sa femme et sa fille. A cause de je ne sais plus quel contretemps, les billets n'ont pu être envoyés que le jour du bal, ce qui a fort mécontenté OUivier : « Ces dames, m'a-t-il dit, ont besoin de se préparer. »
Ce matin je suis allé rendre visite au Prince. Il y avait là MM. E. Augier , Alfred Arago, Alexandre Dumas fils, et de Saulcy. Le Prince était en train de déjeuner. On nous a introduits dans la salle à manger.
On a causé de la fête. Alexandre Dumas a soulevé la question de savoir si l'on devait venir en pantalon collant ou en culotte courte.
— Tous ceux qui se présenteront en culotte courte seront mis à la porte, a dit le Prince, qui tient sans doute à conserver à sa soirée son caractère démocratique.
— Comment ! s'est écrié Alfred Arago, qui a son franc-pailer, on mettrait à la porte votre meilleur ami, s'il ne se présentait pas dans la toilette réglementaire ! même l'Empereur !
Et comme le Prince répondait d'une façon évasive, Alexandre Dumas lui a dit : « Mais si l'Empereur se conforme à l'étiquette, pourquoi lui ferions-nous Taffront de nous en dispenser ? »
Après que le Prince nous a eu congédiés, et que nous nous sommes retrouvés dans les salons d'attente, nous sommes convenus entre nous de suivre la règle imposée aux Tuileries. Histoire de taquiner le Prince, qui nous paraît un peu trop prendre au sérieux sa fête populaire I
J'ai suivi le mot d'ordre : j'ai revêtu le pantalon
collant. Rouy et Toulgoët sont venus me chercher pour aller au Palais-Royal. J'ai vu tout de suite que j'avais eu tort.
Ces deux messieurs ont trouvé mauvais que je ne me fusse pas contenté, comme eux, du démocratique pantalon long.
Saulcy et Alexandre Dumas fils m'avaient imité ; ils étaient en culotte courte.
L'Empereur était en pantalon collant,
La fête a été une vraie cohue. On avait poussé un peu trop loin le système des échantillons. Il y avait là des représentants de la presse qui n'auraient jamais du dépasser l'antichambre!--'
Le service était très mal fait. Quand, à deux heures du matin, nous avons voulu nous retirer, nous nous sommes trouvés en présence d'un vestiaire littéralement livré au pillage. Les pardessus étaient entassés les uns sur les autres dans un désordre indescriptible. Il m'a fallu plus de deux heures pour retrouver mon paletot.
C'a été une autre histoire quand il s'est agi de regagner notre voiture. Il y en avait partout, sur la place du Palais-Royal, dans la rue Saint-Honoré, dans la rue de Rivoli, etc. Personne n'était là pour appeler les numéros. J'ai vu le moment où nous allions être obligés de regagner à pied le quartier Saint- Georges.
Enfin nous avons pu mettre la main sur notre cocher. Il était temps. Nous étions transis de froid. Je suis rentré chez moi, convaincu que j'avais gagné une bonne fluxion de poitrine, et, après vingt-quatre
heures écoulées, je ne suis pas encore bien rassuré (1).
(1) En me conformant à l'étiquette, j étais loin de me douter que j'allais être en butte à une guerre d'épigrammes que continuent encore des critiques attardés.
J'ai été, à propos de ce malheureux pantalon collant, qu'on a transformé en culotte courte, injurié, ridiculisé, chansonné, et même traîné sur le théâtre. Qui ne se souvient de la fameuse scène de lidbagas, qui valut à Victorien Sardou une forte mercuriale, en pleine Académie française, le jour même de son discours de réception?
Ce n'était pourtant pas la première fois que je revêtais ce malheureux pantalon collant. Je l'avais mis l'année précédente pour assister à un des concerts de l'Impératrice. Mais, à ce moment, ma présence aux Tuileries avait passé inaperçue. Au bal du Palais-Rojal, comme nous étions en petit nombre, nous fûmes remarqués et signalés à la presse opposante par 11 s nombreux repoiiers qui avaient reçu des invitations. ' On savait que notre équipée avait été prise en mauvaise part. Des écrivains zélés trouvèrent l'occasion d'exercer leur malveillance. On me lit un crime de ce qui n'avait été qu'une simple espièglerie.
Voilà la véritable origine d'une plaisanterie qui est en quelque sorte de st^'le, quand il s'agit de ma personne.
J'ai toujours trouvé cette épigramme fort innocente. Elle avait pourtant un côté blessant, puisqu'elle me faisait un grief d'une action en soi fort indiflérente et considérée comme telle par mes collègues de l'opposition.
xV quelques jours de là, le Phare de la Loire, relevant une attaque dont j'avais été l'objet de la part du Siècle, disait :
« Ahl ça, il .n'est donc pas vrai que M. Havin, rédacteur du Siècle, a un uniforme de député comme M. Darimon, un chapeau à claque comme M. Darimon, qu'il est allé au bal du Prince Napoléon comme M. Darimon, et qu'il assistait, comme M. Darimon, à la séance solennelle tenue dans la salle des États. Il n'est donc pas vrai que M. Havin a dîné et dansé en uniforme chez deux ministres qui n'avaient pas invité M. Darimon.
« Si M. Havin a fait exactement tout ce qu'a fait M. Darimon et même quelque chose de plus, je ne m'explique pas que le Siècle soit aussi dur pour M. Darimon...
« Que signifie donc cette comédie? Qui veut-on tromper?»
M. Paul de Cassagnac a signalé plus tard ce qu'il y avait de profondément injuste dans ces attaques :
LE TIERS PARTI SOUS l'eMPIUE '219
13 février 1865.
Il y a eu à la Société des études pratiques d'économie sociale une discussion sur la constitution légale des sociétés coopératives.
M. Biaise (des Vosges) a fait, dans un rapport, riiistorique du mouvement coopératif en France, en Allemagne et en Angleterre. Comme il fallait une base au débat, on avait soumis à la réunion le projet de loi proposé par MM. x\nclral, Batbie, d'Haussonville, etc.
J'ai fortement battu en brèche ce projet, qui est vraiment trop entaché de réglementation. J'ai été appuyé dans mes critiques par MM. Clamageran et Cohadon, un des gérants de l'Association des maçons. D'un autre côté, le projet a été vivement et habilement défendu par M. Batbie, un de ses auteurs,
« M. Darimon, disait-il dans le Pays du 6 novembre 1868, ne fait rien de plus que ce que font la plupart des députés de l'opposition. Sauf un petit nombre, tous revêtent à l'occasion l'uniforme officiel; tous vont aux Tuileries ; tous vont dans les salons ministériels.
« M. Havin lui-même, l'immaculé M. Havin, ne manque jamais, quand il est invité aux soirées intimes de l'Impératrice, d'emprisonner ses jambes dans la culotte d'étiquette ; on l'a vu plusieurs fois dans des costumes de cour.
« N'a-t-on pas en outre renconti-é une fois, dans les salons de l'Hôtel de ville, Ihonorable il. Bethmont promenant, sans y être obligé, une paire de culottes toutes neuves ?
'^ Pourquoi deux poils et deux mesures? Pourquoi reprocher à M. Darimon de se soumettre aux exigences de l'étiquette, et trouver tout simple que des députés de l'opposition s'y soumettent de leur côté ? »
Je considère ces raisons comme inattaquables, et je croirais les affaiblir en y ajoutant un mot de plus.
et par M. Albert Gigot, rédacteur de la Gazette de France,
Les arguments échangés de part et d'autre ont roulé sur un seul point : Faut-il, pour les associations ouvrières, une législation spéciale , ou bien faut-il réformer le droit commun de telle façon que ces associations v trouvent naturellement leur place ? C'est le second système que je crois être le vrai.
Entre gens qui poursuivant le même but et qui cherchent la vérité de bonne foi, il est facile d'arriver à des conclusions communes. On n'a pas tardé à s'apercevoir qu'en fait, tout le monde était d'accord ; que ce qu'on voulait, c'était qu'on fît figurer dans le Code une forme nouvelle de société qu'on n'avait pu prévoir à l'époque de sa rédaction, la coopération, ou, si l'on veut, la garantie mutuelle ; mais qu'on repoussait de toutes ses forces l'idée d'imposer aux sociétés coopératives des mesures réglementaires et administratives sous prétexte de les protéger.
On avait compté un moment sur la présence d'Ollivier; mais il ne s'est pas présenté à la réunion.
14 février 1865.
M. de Mornj est retenu dans ses appartements par une forte indisposition. Ollivier, qui l'a vu, m'assure que le mal n'a aucune gravité. « La preuve, m'a-t-il dit, c'est que lorsqu'il m'a reçu il était en train de se faire la barbe ; sa chambre était remplie de visiteurs et il a pu soutenir une assez longue discussion politique. »
Ollivier est convaincu que les sentiments de notre
président sont plus que jamais en faveur des réformes libérales. M. de Morny a combattu les personnes qui disaient qu'il fallait rester dans le statu quo et même se tenir sur la défensive. Il se serait écrié avec une certaine vivacité : « En politique, on ne reste pas sur la défensive ; on recule ou on avance. »
M. de Mornj a toujours l'intention de me présenter au Corps législatif comme candidat à un des postes de secrétaire. Son échec de l'année dernière ne l'a pas découragé.
15 féviier 1865.
Séance impériale.
Parmi les réformes de détail qui sont promises, par le discours de l'Empereur, on a remarqué plus particulièrement la réforme des lois commerciales et la « destruction de tous les obstacles qui s'opposent à la création des Sociétés destinées à améliorer la condition des classes ouvrières. »
J'ignore, si ces deux réformes sont connexes ou si elles feront l'objet de deux projets de lois séparés. Mais, quelle que soit la forme sous laquelle elles seront présentées au Corps législatif, il faut applaudir à la pensée qui les a inspirées.
Il y a pourtant dans les paroles impériales des expressions qui peuvent soulever bien des commentaires. On parle « de faciliter une utile expérience sans abandonner les garanties de la sécurité publique. » A la seule annonce des projets de loi, des défiances se sont manifestées ; elles étaient prématurées, par conséquent injustes; mais ceux qui attribuent au gouvernement
l'intention de mettre la main sur les associations ouvrières ne manqueront pas de voir dans ce passage du discours de l'Empereur la confirmation de leurs préventions et de leurs craintes.
L'Empereur a tait une déclaration importante : <( J'ai décidé, a-t-il dit, que l'autorisation de se réunir sera accordée à tous ceux qui, en dehors de la politique, voudront délibérer sur leurs intérêts civils et commerciaux. Cette faculté ne sera limitée que par les garanties qu'exige l'ordre public. )>
Ce n'est pas encore le droit ; mais c'est un acheminement vers le droit. J'avais fait l'observation, à la session dernière, que le droit de réunion était le complément indispensable du droit de coalition. Mes paroles •ont été entendues; c'est du moins en ce sens que j'ai compris ce passage du discours de l'Empereur.
Quand Napoléon III, abordant la question de l'Encyclique, a revendiqué les droits de l'État, une immense acclamation a suivi les paroles du souverain. L'assemblée condamnait évidemment les doctrines du SijUahus.
J6 février 1865.
L'indisposition de M. de Morny l'a empêché de présider cette première séance. Il a été remplacé par M. Schneider.
Les paroles qu'a prononcées M. Schneider, en prenant possession du fauteuil, sont très rassurantes. Cependant la situation de M. de Morny n'est pas aussi bonne qu'il a cherché à nous le faire croire. Beaucoup de membres de la Chambre témoignent de l'inquiétude.
On dit que, pour hâter sa guérison, notre président s'est mis entre les mains des charlatans et qu'il a aggravé son mal, en avalant des pilules d'une composition douteuse.
Cependant quelques collègues ont pu le voir; ils lui ont trouvé le visage bien altéré.
Il continue néanmoins à s'occuper et à causer des affaires publiques.
Les membres de la gauche se montrent très réservés avec moi. J'ai cependant été abordé dans la salle des Conférences par Glais-Bizoin. Après les paroles de politesse banale qu'on échange entre gens qui ne se sont pas vus depuis longtemps, Glais-Bizoin m'a dit, en mâchonnant les mots suivant son habitude :
— 11 est bien fâcheux qu'il j ait des divisions entre nous. Il serait à désirer qu'elles ne se renouvelassent pas à cette session.
— Cela ne dépend pas de nous, ai-je répondu.
— 11 faut, a repris Glais-Bizoin, faire cesser ces divisions au plus vite; elles sont déplorables; nous prêtons le flanc à nos adversaires.
Là-dessus, Glais-Bizoin m'a quitté brusquement.
J'aurais cependant bien voulu qu'il me dît comment peuvent cesser ces divisions déplorables. La gauche fait tout ce qu'elle peut pour les entretenir.
Ainsi elle a tenu une réunion pour arrêter le choix d'un candidat au secrétariat du Corps législatif. Ni Ollivier ni moi, nous n'avons reçu de convocation.
17 février 1865.
Aujourd'hui a eu lieu l'élection des secrétaires.
Cette élection a fourni à la gauche le prétexte d'appliquer à nos personnes le système d'exclusion qu'elle a adopté.
Dans le but de faire échec à l'opposition constitutionnelle, la gauche a présenté comme son candidat M. Magnin, député de la Côte-d'Or, homme charmant^ d'opposition très modérée et fort surpris lui-même du rôle qu'on a voulu lui faire jouer; elle a encouragé en même temps les prétentions de M. Planât, député de la Charente, qui s'était fait fort d'obtenir toutes les voix du tiers parti.
Le nombre des candidats n'avait jamais été aussi considérable. Certains membres de la majorité, qui ne partagent pas les tendances libérales de notre président, avaient mis en avant les noms de MM. Bournat, baron de Reinach, Thoinnet de la Turmelière et baron de Beauverger.
M. Noubel, qui avait été nommé secrétaire l'année dernière, a perdu la faveur de la majorité à la suite d'un incident où on avait pu mettre en doute sa fermeté et sa présence d'esprit. Néanmoins il ne A^oulait pas se laisser déposséder, et il s'était mis de nouveau sur les rangs.
Il n j a eu que deux tours de scrutin.
Au premier tour les voix se sont réparties de la façon suivante :
MM. Busson-Billault, 168; le comte Le Peletier d'Aunay, 468; Sévérin Abbatucci, 152; Darimon,114;
Lafoncl de Saint-Miir, 96; de Saint-Germain, 83; Noubel, 66; le baron de Reinach, 57; le baron de Beauverger, 51; Thoinnet de la Tiirmelière, 37; Planât, 32; Bournat, 28; Magnin, 17.
MM. Busson-Billanlt, le comte Le Peletier d'Aunay, Sévérin Abbatucci et Darimon, ayant obtenu la majorité absolue, étaient proclamés secrétaires.
Au second tour, ont obtenu : MM. Lafond de vSaint- Mur, 100 suffrages ; de Saint-Germain, 88 ; Noubel, 51 ; le baron de Reinach, 23.
MM. Lafond de Saint-Miir et de Saint-Germain ont été proclamés secrétaires.
En me nommant au premier tour de scrutin, le Corps législatif a affirmé sa ferme volonté de repousser tous ceux qui affichaient une opposition systématique.
En dehors de la gauche, pas une voix ne sest portée sur M. Magnin. Cest un échec pour le Siècle et pour M. Havin,qui avait recommandé chaudement cette candidature.
On a distribué à la Chambre le nouveau projet de loi relatif au timbre des chèques. Je remarque que le Conseil (rÉtat a fait subir quelques modifications au projet rédigé par la commission spéciale dont j'ai fait partie l'année dernière.
18 février 18G5.
Ma nomination comme secrétaire du Corps législatif est devenue un véritable événement politique, grâce aux attaques dont je suis l'objet de la part de la gauche.
Le choix qu'a fait de moi la majorité a découragé les combinaisons de l'opposition. En prenant pour leurs candidats MM. Magnin et Planât, la réunion Marie avait voulu faire échec à OUivier. Son plan était, en me faisant échouer, de nous atteindre OUivier et moi dans notre considération et dans notre dignité. Si M. Magnin l'avait emporté sur moi, on aurait dit que l'opposition nous avait répudiés, que la minorité ne voulait plus de nous, et nous nous serions trouvés annihilés pour le reste de la Législature.
Cette petite conspiration n'a pas réussi. La majorité a été sourde aux câlineries de M. Havin, et s'est montrée réfractaire aux avances de M. Planât. Elle a suivi le mot d'ordre qui lui avait été donné par son président. La maladie de M. de Morny a été pour beaucoup dans mon élection. On savait que cette nomination lui serait agréable, et on a voulu lui donner, en me choisissant, une marque de sympathie.
Je me suis d'ailleurs montré très carré dans mes relations avec les membres de la majorité. Dans les bureaux, dans les commissions, au fumoir, j'ai toujours été très bienveillant vis-à-vis des personnes, mais en même temps très ferme sur les questions de principes. J'exprime mon opinion en termes nets et précis; je ne dis pas d'injures au gouvernement; je tiens compte de tout ce qu'il fait de bien; je blâme, mais sans y mettre de passion ni d'impertinence, tout ce qu'il fait de mal. Cette conduite, que j'ai tenue depuis sept ans, m'a fait une réputation d'homme modéré, qui a beaucoup contribué à m' attirer la confiance de mes collègues.
« C'est un manœuvrier, » dit-on de moi au ministère de l'intérieur. On entend par là que, lorsqu'il s'agit d'introduire une question dans les débats, je trouve toujours un joint pour glisser mon amendement ou ma demande de réforme. Cette façon d'agir ne déplaît pas aux députés de la majorité. Ils préfèrent les gens qui procèdent ainsi par la voie réglementaire à ceux qui veulent sauter à pieds joints par-dessus les règles.
Girardin a eu tort de dire, à propos de ma nomination, qu'il j avait désormais deux oppositions. Nous avons ]'air, OUivier et moi, d'avoir recherché la rupture, lorsqu'en réalité nous l'avons subie. Depuis le vote sur la loi des coalitions et surtout depuis que nous avons été désignés pour faire partie de la commission des chèques, on nous a accablés d'insinuations, d'injures et d'outrages ; nous avons été en butte à toutes sortes de vilenies. On ne nous a pas convoqués aux séances de la réunion Marie. On a prononcé contre nous l'ostracisme sans qu'on ait daigné nous entendre.
Ollivier déclare à la vérité que si on l'avait convoqué à la réunion Marie, il ne s'y serait pas rendu. Mais ce n'était pas une raison pour la gauche de nous retrancher de son sein. Qui sait ce qui serait arrivé si elle avait fait appel, comme c'était son devoir, à notre bon vouloir?
Girardin est parti trop tôt. Il ne s'aperçoit pas qu'en dénonçant la rupture, il donne raison aux malintentionnés, qui nous accusent de nous être rapprochés de la majorité.
Je ne suis pas au courant de ce qui se passe entre Ollivier et Girardin, mais je trouve (jue tous les deux se compromettent de gaieté de cœur, Ollivier en se hâtant de reprendre sa liberté, Girardin en faisant d'Ollivier le chef d'une armée qui ne compte jusqu'ici qu'un soldat.
Le mot de Proudhon reste toujours vrai : « Vous êtes trop prompt, disait-il en 4850, à Girardin; vous n'engendrerez pas. »
20 février 1865.
Un certain nombre de gérants et des membres des associations ouvrières m'ont adressé la lettre suivante :
Paris, le 19 février 1865.
Monsieur,
On assure que le Conseil d'État prépare un projet de loi créant une nouvelle forme de société pour les associations coopératives d'ouvriers.
L'association coopérative est une forme économique qui doit avoir sa place dans le droit commun. En nous conformant à la législation existante, nous pouvons dès aujourd'hui créer des associations. Nous avons le droit de choisir entre les différentes formes de sociétés commerciales et d'agir librement.
Ce serait aggraver notre situation, et non l'améliorer que d'enfermer le mouvement coopératif dans le cadre d'une loi d'exception. Ces sortes de lois pouvant être facilement abrogées, les associations se trouveraient, par le fait, placées sous la menace permanente d'une dissolution générale.
Nous ne pensons donc pas qu'on doive faire une loi destinée spécialement aux ouvriers. Les lois actuelles sont trop restrictives assurément mais si l'on devait modifier notre législation en établissant deux classes, deux catégories entre les citoyens, nous aimerions mieux encore nous en tenir au présent.
Agréez, etc.
(Suivent quarante-huit signatures.)
Les préoccupations qu'annonce cette lettre sont légitimes; mais elles viennent trop tôt. On ne connaît pas encore le texte du projet que prépare le Conseil d'Etat. Comment, dès lors, peut-on dire qu'il s'agit « d'enfermer le mouvement coopératif dans le cadre d'une loi d'exception? »
Ce qui paraît avoir troublé l'esprit des 48 signataires de cette lettre, ce sont les mots « loi spéciale » appliqués à la législation projetée sur les sociétés coopératives. Il y a, en effet, deux façons d'entendre ces mots : « loi spéciale ».
De deux choses l'une :
Ou bien on reconnaîtra que l'association est, comme le dit la lettre, « une forme économique qui doit avoir » sa place dans le droit commun » et on redressera, on réformera, on étendra ce droit commun, de telle façon que tous les citoyens, sans exception, puissent, en consultant leurs seules convenances, avoir recours à cette forme nouvelle de société.
Ou bien on formulera une loi destinée uniquement aux ouvriers, faisant de la société coopérative une forme particulière, et soumise, par conséquent, à toutes sortes de clauses humiliantes.
Dans le premier cas, on ne voit pas quelles objections on pourrait soulever. Les signataires reconnaîtront avec nous que « les lois actuelles sont trop restrictives ». Comment, dès lors, pourraient-ils se plaindre d'une loi spéciale qui ferait disparaître ces restrictions et qui introduirait dans le droit commun une forme de société que les auteurs du code Napoléon ne pouvaient pressentir ni prévoir?
Mais si l'on faisait une loi qui fût applicable aux ouvriers seuls, on aurait raison d'y voir une loi de privilège. Ce serait une loi mauvaise, non point parce qu'elle « pourrait être facilement abrogée, » mais bien parce qu'elle blesserait le principe de régalité devant la loi, qui constitue la base de notre droit public.
Quant à l'opinion que la législation actuelle permet aux associations ouvrières d'agir librement, on doit la considérer comme excessive. Quand le capital se plaint de ne rencontrer que gêne et entraves dans nos lois sur les sociétés commerciales, il serait singulier que le travail trouvât les moyens de se mouvoir à Taise dans ce dédale de restrictions et de clauses réglementaires.
Les réclamations des signataires ne peuvent être entendues que dans un sens, c'est que si l'on fait une loi sur les sociétés coopératives, il faut que tous les citoyens, ouvriers ou non, puissent en faire usage et qu'on écarte les dispositions qui lui donneraient un caractère de loi de privilège et d'exception.
23 février 1865.
Dans son article d'avant-hier, M. Havin mettait en note :
La Presse a tort d'avancer que MM. Ollivier et Darimon n'ont point été convoqués aux réunions de l'opposition; l'iionorable M. Glais- Bizoin, chargé des convocations, est là pour démentir cette assertion.
A la lecture de cette note, j'ai eu un moment l'envie dédire à M. Havin qu'il mentait. Mais comme je me
suis fait une loi de ne point me mêler à la polémique, je me suis abstenu d'intervenir.
Il m'a fallu pourtant sortir de ma réserve. J'y ai été amené par une lettre que M. Glais-Bizoin a adressée à M. de Girardin par l'intermédiaire du Siècle.
Il en est résulté une correspondance dont je consigne ici toutes les pièces :
A M. Emile de Girardin, rédacteur en chef da journal la Presse. Monsieur,
Dans un article intitulé : les Deiix Oppositions, vous demandez pourquoi, lorsque l'opposition s'est réunie chez M. Marie, MM. Ollivier et Darimon n'ont pas été convoqués.
Je puis mieux que personne répondre à cette question, ayant fait moi-même les consocations : aucune exclusion n'a frappé nos honorables collègues; s'ils n'ont pas assisté à la réunion Marie, c'est qu'ils ont refusé d'en faire partie. Voilà la vérité.
Quant à la scission dont vous parlez, à sa nature et à ses ca.ises, trouvez bon, je vous prie, que je laisse à l'avenir le soin de porter la lumière sur ces dillérents points. Ce ne peut être mon rôle à moi qui ai toujours souhaité l'union, bien que je passe pour avoir l'humeur assez guerrojanle. 11 peutm'arriver de faire des blessures, mais j'ai horreur de tout ce qui les envenime.
Veuillez bien agréer, etc.
Ad. Glais-Bizoin.
A M. L. Havin, directeur du Siède.
Monsieur le Rédacteur,
Je n'ai qu'une réponse à faire à la lettre de M. Glais-Bizoin que vous insérez dans votre numéro de ce matin : c'est que je n'ai point reçu de lettre de convocation pour assister à la réunion Marie. Je
Paris, le 22 février 18G5.
défie en outre qu'on cite une ligne de moi doù l'on puisse inférer que j'ai refusé de faire partie de cette réunion. Agréez, etc.
Alfred Darimgn.
A M. L. Havin, directeur du Siècle.
Mon cher monsieur llavin,
Je vous remercie de m'a voir donné communication de la lettre que vient de vous adresser mou collègue, M. Darimon.
Il faut qu'il se soit fait une étrange confusion dans sa mémoire pour ne pas se rappeler la réponse toute négative, quand je lui demandais à lui-même, dans la salle des Conférences, s'il voulait assister à une réunion qui devait avoir lieu chez notre vénéré doyen, M. Marie, en l'assurant qu'il recevrait une convocation, s'il avait l'intention de s'y rendre.
Votre tout dévoué.
Ad. Glais-Bizoi.n.
A M. L. Havin, directeur du Siècle.
Monsieur le Rédacteur,
M. Glais-Bizoin fait appel à ma mémoire; je la consulte, et voici ce que j'y trouve :
Le 16 février, jour de la première séance du Corps législatif, j'ai rencontré par hasard M. Glais-Bizoin, dans la salle des Conférences. Je suis allé à lui le premier comme à un collègue qu'on est bien aise de revoir après une longue absence. Nous avons échangé les compliments d'usage.
Dans ce court entretien, tout intime et tout amical, M. Glais-Bizoï m'a paru animé d'un esprit de conciliation auquel je me plais à rendre hommage; mais rien dans son langage n'a pu me faire croire ni même soupçonner que j'avais affaire à un messager officiel de la réunion Marie.
Avant comme depuis l'ouverture des Chambres, cette réunion a tenu plusieurs séances. Je n'ai été convoqué à aucune d'elles. Je n'at-
tache pas à ce fait purement matériel plus d'importance qu'il n'en mérite; mais c'e4 là, je pense, un point acquis au débat. Agréez, etc.
Alfred Darimon.
A ]\1. L. Havin, directeur du Siècle.
Paris, le 23 février 1860.
Mon cher Havin,
La nouvelle lettre de notre collègue, M. Darimon, reconnaît la convocation que je lui ai faite dans la salle des Conférences relativement à la réunion Marie; mais il n'a pas cru, dit-il, à mon langage, qu'il avait affaire à un messager officiel.
Je n'ai qu'un mot à répondre. Entre nous rien n'est officiel ; tout est officieux: et affectueux. Chargé par la confiance de l'opposition de faire les convocations, j'ai agi de mon chef, amicalement, sous ma responsabilité, persuadé que nos amis ne me sauraient pas mauvais gré d'un effort tout personnel, fait dans l'intérêt de l'union. 3Iaîs tranchons ce début, et espérons que si la réunion Marie ne devait plus voir dans son sein nos deux honorables collèges, leurs votes et les nôtres se retrouveront dans i'urne comme par le passé et avec la méme^ couleur.
Tout à vous de cœur,
Ad. Glais-Bizoin>
J'ai interrompu là cette correspondance, qui commençait à faire rire le public à nos dépens. Il résulte d'ailleurs des aveux de M. Glais-Bizoin qu'il n'avait pas été chargé par la réunion Marie de me convoquer, que la conversation qu'il a eue avec moi le 10 dans la salle des Conférences était, comme il dit, un effort tout personnel dans l'intérêt de l'union. C'est bien ainsi que je l'avais compris.
Ollivier, qui a suivi toutes les phases de cette polémique, a refusé d'y prendre part. « Nous n'avons pas été convoqués, le fait est certain, | m'avait-il dit, et
VOUS faites bien de le dire; mais si j'avais été amené à m'expliqiier, je me serais borné à déclarer qu'on avait bien fait de ne pas m'envoyer de convocation, attendu que je ne me serais pas rendu à la réunion Marie. »
Ollivier m'avait déjà tenu ce langage au début de la session (1).
27 février 1865.
Mon ami, M. A. de Calonne, a eu une heureuse idée: c'a été de demander à Sainte-Beuve, pour la Revue contemporaine, une étude sur Proudhon.
Personne n'est mieux placé que le critique des Lundis pour tracer un portrait ressemblant du grand réformateur.
Sur la question sociale, Sainte-Beuve n'a point de parti pris. Au début de sa carrière, il a côtoyé Henri de Saint-Simon et Enfantin ; dans les écrits de Proudhon, il a dû retrouver souvent comme un écho de ses souvenirs de jeunesse.
Proudhon et lui ne sont pas d'ailleurs des inconnus l'un pour l'autre. Ils ont eu longtemps les mêmes éditeurs, les frères Garnier, qui leur avaient fourni l'occasion de se rencontrer. Je me rappelle qu'au lendemain de la première entrevue, qui avait eu lieu chez Magny, la fourchette à la main, Proudhon m'avait fait part de ses impressions. Il avait été fort étonné de
Cl) Voici les noms des députés qui font partie de la réunion Marie :
MM. MaL'zieux, Berryer, Marie, Bethmont, Glais-Bizoin, Magnin,
Dorian, Lanjuinais, Havin, Piéron-Leroy, Hénon, J. Favre, Carnot,
Thiers, E. Picard, Garnier-Pagès, A. Guéroult, J. Simon, et Pel-
letan.
rencontrer en Sainte-Beuve un homme qui considérait les questions sociales comme urgentes et inévitables. «Il ne me disait pas cela, ajoutait Proudhon, uniquement pour flatter ma manie, mais en homme convaincu que là seulement était le salut pour notre société gangrenée et démoralisée. » On avait naturellement causé littérature, et Proudhon avait été surpris des vues larges et profondes que laissait échapper ce critique qu'il avait considéré jusque-là comme un esprit quintessencié et subtil.
Comme ils étaient voisins, Proudhon habitant la rue d'Enfer et Sainte-Beuve la rue Montparnasse, ils se rencontraient quelquefois dans les allées de l'Observatoire. C'était en 1856 et 4857, c'est-à-dire à l'époque où Proudhon préparait son livre : De la Justice dans la Révolution et dans T Eglise. Ils avaient de longs entreliens sur les auteurs contemporains. Proudhon, au mois de mai 1848, avait, dans un moment d'exaspération, laissé échapper un mot cruel sur les hommes de lettres, qu'il trouvait engagés dans la réaction à outrance; il les avait appelés des vidangeurs littéraires. Il s'agissait d'atténuer cette boutade. Il voulait faire une part très large à la littérature dans son ouvrage <'t consacrer au moins la moitié d'un volume aux écrivains modernes les plus en renom.
Ce projet n'a pas été complètement réalisé. Proudhon s'est contenté de tracer quelques portraits littéraires, ceux de J.-J. Rousseau, de Béranger, de Lamartine, de M°^*^ Rolland, de M""" de Staël, de M°*^ Neckerde Saussure, etdeM'^^Sand.Sonbut était de montrer l'influence de l'esprit féminin sur la litté-
rature et les mœurs de la nation française. Telles qu'elles sont, ces études doivent beaucoup à Sainte- . Beuve, qui a guidé Proudhon dans ses lectures et qui lui a fourni des indications utiles.
De cette série de portraits, deux ont disparu. L'un, celui d'Alfred de Musset, -a été supprimé à la prière de Sainte-Beuve, qui avait jugé que les appréciations de l'écrivain socialiste sur le poète favori de la jeunesse manquaient de justesse et d'à-propos. L'autre portrait était celui de Daniel Stern (M"'^ la comtesse d'Agoult). Daniel Stern savait que Proudhon ne se montrait pas tendre pour George Sand et elle se demandait ce qu'il lui réservait. J'ai été témoin des terreurs de cette femme distinguée, douée d'un talent vraiment viril, à la seule pensée d'être effleurée par un coup de cette plume redoutable. Je fis comprendre à Proudhon qu'en Daniel Stern il allait frapper un esprit acquis à la Philosophie et à la Libre-pensée. Sur mes observations, il déchira les pages déjà commencées.
Plus tard, Proudhon s'étant réfugié en Belgique à la suite de la condamnation prononcée contre lui précisément à cause de ce livre : De la Justice dans la Révolution et dans V Eglise, et éprouvant de grandes difficultés pour faire imprimer en France des ouvrages de politique et d'économie sociale, Sainte-Beuve avait suggéré aux frères Garnier de lui commander une série d'études sur les célébrités du dix-neuvième siècle. Une pensée du même genre était déjà venue à Proudhon ; elle avait servi de base à un projet de Biographie nouvelle, dont nous nous étions occupés au lende-
main du coup d'Étaf, et qui avait échoué par la faute des bailleurs de fonds. Comme en 1854, le nouveau projet n'eut pas de suite : Proudhon n'était point et ne voulait point être ce qu'il appelait dédaigneusement un gent de lettres.
Donc, entre ces deux écrivains, Proudhon et Sainte- Beuve, il y avait eu des liens philosophiques et littéraires. Il n'est donc pas surprenant que l'idée soit venue à Fauteur de Port-Royal d'écrire une étude sur l'auteur des Contradictions économiques.
M. A. de Galonné m'a demandé si je consentirais à mettre à la disposition de Sainte-Beuve tous les documents qui se trouvaient en ma possession et notamment la collection du Peuple. J'ai répondu au directeur de la Revue contemporaine que je serais trop heureux de fournir à l'éminent écrivain tous les renseignements dont il pourrait avoir besoin.
J'ai reçu hier le billet suivant :
Ce 26 février 1865.
Cher monsieur,
M. de Calonne m'a dit toutes vos aimables et obligeantes dispositions sur lesquelles j'osais compter à l'avance. Je vous en remercie. Vous me mettez à même de parler, en toute connaissance de cause d'un penseur puissant envers qui je tiens à payer une dette de respect et d'estime. Voulez-vous que j'aille demain lundi vous trouver à quatre heures et demie ? Silence voudra dire oui.
Agréez, etc.
Sainte-Beuve.
J'ai immédiatement fait choix, dans la volumineuse correspondance que j'ai entretenue avec Proudhon, des lettres les plus intéressantes au point de vue de
la politique et du mouvement des idées sociales. Je voulais les offrir à Sainte-Beuve, après les avoir accompagnées de quelques commentaires donnés de vive voi>;. J'avais également placé en évidence mes collections du Peuple et de la Voix du Peuple.
Sainte-Beuve s'est présenté à l'heure qu'il avait choisie lui-même. A peine arrivé, il s'est mis tout de suite à son aise. Il a tiré de sa poche sa petite calotte de velours, et en a enveloppé lentement et avec soin son crâne et ses oreilles ; puis, il s'est installé à mon bureau devant un cahier de papier que j'avais préparé d'avance. On eût dit d'un notaire qui vient, après décès, procéder à un inventaire.
Je lui ai mis sous les yeux les pièces que j'avais choisies :
— Je prends, m'a-t-il dit, vos lettres, puisque vous voulez bien me les confier ; mais ce qu'il me faut^ ce ne sont pas tant des documents que des renseignements intimes. Des lettres ! je compte en avoir un grand nombre, puisque le travail que je prépare portera sur la correspondance de Proudhon avec ses amis. Ce qui me fait défaut, ce sont des détails sur l'homme. J'en sais un peu, mais pas assez pour que je puisse m'en faire une idée juste ; saphysionomiene m'apparaît pas suffisamment nette et précise. Vous qui avez vécu si longtemps avec lui, vous pouvez seul peut-être m'aider à tracer les contours exacts de cette figure si originale.
— Voulez-vous, dis-je à Sainte-Beuve, que je vous raconte comment mes relations avec Proudhon ont commencé, et comment, les circonstances aidant, je
suis devenu d'abord son collaborateur, puis son ami, et enfin le confident de ses pensées les plus secrètes ?
— Vous savez, m'a répondu Sainte-Beuve, quel est mon procédé ? Je rassemble sur le personnage que je veux peindre le plus d'anecdotes possible. C'est en effet dans un trait, dans une démarche, dans une parole, parfois dans un simple geste qu'on découvre tout à coup le caractère d'un homme. Peut-être Irouverai-je dans votre récit quelque fait saillant et inattendu. Je vous écoute.
Je ne sais pas raconter ; l'esprit d'ordre et d'àpropos me manquent quand je n'ai pas la plume à la main. J'étais d'ailleurs obligé de faire à l'improviste appel à ma mémoire. J'ai du faire à mon auditeur l'effet d'un écolier qui récite une leçon mal apprise. Néanmoins il ne m'a pas interrompu une seule minute. Sa main courait sur le papier qu'il avait devant lui, et au fur à mesure que je parlais, il prenait des note.s sans se préoccuper du décousu qui régnait dans mon récit.
J'avais dépeint le singulier accueil que m'avait fait Proudhon, lorsque je lui avais été présenté, pour la première fois, en 1847, dans le jardin du restaurant Blaurain, situé rue Notre-Dame-des-Victoires ; j'avais insisté sur la façon brutale dont il avait reçu mon compliment sur son livre, Contradictions économiques ou Philosophie de la Misère, qui venait alors de paraître.
Sainte-Beuve, qui voyait bien que j'arrivais au bout de mon rouleau, me dit :
— Tout cela est fort intéressant. Ce que vous m'avez
MO LE TIERS PARTI SOUS l'emPIRE
conté de votre première rencontre avec Proudhon m'en a plus appris que ce qu'on m'avait dit jusqu'ici. Ce mot : <^ Il y ci comme cela un tas de gens ciui me lisent et qui ne comprennent pas une ligne de ce que f écris, » ce mot est véritablement typique. La défiance mêlée d'orgueil qui fait le fond du caractère de Proudhon s'y montre tout entière.
Sainte-Beuve m'a demandé de lui faire un exposé des doctrines de Proudhon. Là, j'étais plus à l'aise; il y a longtemps que j'ai rédigé pour mon usage particulier un résumé des idées du maître. J'ai donc tracé un tableau rapide et vu en raccourci de la méthode employée par Proudhon dans l'étude des problèmes sociaux. J'ai ensuite indiqué d'une façon sommaire les résultats auxquels cette méthode l'avait Conduit.
— C'est un Proudhon apprivoisé que vous me présentez là, m*a dit en riant Saint-Beuve. Il n'est plus du tout effrayant ; le monstre a disparu. Je ne me doutais guère que, sous ces formules terribles qui ont jeté l'épouvante dans les esprits, il y eût des idées si simples. Mais il y a toujours eu auprès des réformateurs audacieux, auprès des hommes d'initiative révolutionnaire, des seconds qui les expliquent, qui les adoucissent et qui les rendent acceptables. On a dit de vous que vous étiez le ce coussin de Proudhon ». Vous tenez, à ce que je vois, à mériter ce titre.
— Peut-être, ai-je répondu en m'inclinant.
— Je vous louerai de vouloir remplir ce rôle ; il a son utilité et sa grandeur. Mais vous ne devez pas vous dissimuler qu'il est plein de dangers. Voyez
à quelles attaques vous vous êtes déjà exposé ! A ce labeur ingrat, on risque de s'user sans obtenir de résultats appréciables. Je ne veux pourtant pas vous décourager. Ce serait bien mal reconnaître l'assistance que vous voulez bien me prêter dans la tâche difficile que j'ai entreprise.
Je suis sorti de cette conférence, qui a duré plus de deux heures, émerveillé du soin minutieux avec lequel Sainte-Beuve recueille les plus infimes détails, et surtout de l'esprit d'analyse qu'il apporte dans sa façon de travailler. C'est la méthode des savants appliquée à la peinture des hommes et à l'exposition des idées.
28 février 1865.
Je reçois le Ijillet suivant de Sainte-Beuve :
Ce mardi 28 février.
Cher monsieur,
J'envoie prendre chez vous les deux journaux, et je vous remercie encore de toutes vos assistances et de tous vos dons.
Tout à vous,
Sainte-Beuve.
Il s'agissait des collections du Peuple et de la Voix du Peuple que Sainte-Beuve voulait consulter.
Je remarque qu'Ollivier s'abstient de toute conversation avec moi sur le mouvement coopératif. Il ne me parle même pas de mes articles de la Presse. On me rapporte qu'il ne serait pas éloigné de soutenir devant le Corps législatif un projet élaboré par M. Léon Walras et approuvé par M. Léon Say.
Ce M. Léon Walras a écrit dans le temps une bro-
242 I.E TIERS PARTI SOUS l'eMPIRE
chure très violente contre Prouclhon. C'est lui qui, au temps de Solar, avait cherché à m'éliminer de la Presse. En se rapprochant de cet économiste, OUivier ne se doute pas qu'il me fait une injure grave.
2 mars 1865.
Il y a eu séance pour des vérifications de pouvoirs. M. Bethmont, élu dans la Charente-Inférieure, à un second tour de scrutin, a été admis.
La Chambre assiste aux discussions avec une attention distraite. La situation de M. de Mornj s'est aggravée ; les députés suivent avec anxiété les phases de la maladie de leur président. Ils savent de quel point pèse sa parole dans les conseils de l'Empereur, et sa disparition serait considérée comme un amoindrissement d'autorité pour le Corps législatif.
Les attaques contre ma personne ont redoublé dans ces derniers temps. M. Planât, s'étant présenté dans un bal officiel, revêtu d'une culotte de satin blanc, oh a profité de cet incident pour remettre sur le tapis l'histoire de ma culotte. On paraît vouloir faire de cette malheureuse culotte une véritable scie.
Au Palais-Royal, on a l'air de comprendre qu'on a montré un peu trop de légèreté dans toute cette affaire. Si le Prince Napoléon n'avait pas manifesté tant de mauvaise humeur, les familiers ne se seraient pas empressés d'encourager les petits journaux à aiguiser tant d'épigrammes contre moi. M. Brunet, chambellan de la princesse Clotilde, m'écrit aujourd'hui:
Palais-Royal, 2 mars 1865.
Cher monsieur,
Me permettez-vous d'avoir recours à votre obligeance pour faire rechercher aux bure. lux delà Presse la date des numéros de ce journal où ont passé les articles de M. de Toulgoët sur les chemins de fer départementaux? Je désire les avoir, et je ne vois pas où il me serait possible de me les procurer si vous n'aviez la bonté de venir à mon secours.
Permettez-moi d'ajouter combien je suis heureux de trouver l'occasion, au moment où vous êtes en butte à des attaques si sottes et si injustes, de vous renouveler l'assurance de mon estime et de mon sincère dévouement.
B. Brunet.
Voilà un commencement de repentir. Mieux etH valu cependant fermer les yeux sur un acte qui n'avait en soi-même aucune importance. La présence de trois hommes culottés n'a certes pas enlevé au bal du Prince Napoléon le caractère démocratique qu'il avait voulu lui donner.
3 mars 1865.
Comité secret.
On a discuté le projet de loi concernant les chèques. M. Morin (de la Drome) a présenté quelques observations auxquelles M. de Lavenaj a répondu. Si j'en juge par les paroles prononcées par M. Morin, c'est là un progrès qui n'est pas compris.
Dans mon bureau, la discussion n'a pas été longue. J'ai fait partie de la commission qui a préparé le projet de loi, et je puis dire que le Conseil d'État s'est inspiré de l'amendement que j'avais présenté l'année dernière. J'étais donc tout désigné pour être choisi
comme commissaire. J'ai été nommé à la presque unanimité.
La commission est composée de MM. Seydoux, Maurice Richard, Darimon, Poujer-Quertier, Magnin, Douesnel, Martel, Gros et de Montagnac.
Les commissaires du gouvernement chargés de soutenir la discussion du projet de loi sont MM. de Lavenay et Riche.
6 mars 1865.
La commission des chèques s'est réunie. Elle a nommé M, Sejdoux, président, et M. Maurice Richard secrétaire.
Cette commission est aussi mal composée que possible. Je ne vois pas bien ce qui a pu déterminer les bureaux à désigner tel ou tel membre pour en faire partie.
Il n'y a que M. Poujer-Quertier qui comprenne quelque chose à la question des chèques. Mais celui-là du moins la possède parfaitement. Il nous sera d'un grand secours dans la commission.
M. Magnin parait soupçonner que la question a de l'importance. Il est plein de bonne volonté; il ne demande qu'à s'éclairer. Il ne sera jamais pour nous un obstacle.
MM. Sejdoux, Gros et de Montagnac sont de grands manufacturiers. Il est impossible qu'ils ne connaissent pas les services que rend le système des chèques en Amérique et en Angleterre. Ils apporteront à la commission le concours de leurs connaissances pratiques.
Quant à MM. Maurice RicharJ, Martel et Douesnel, ils feront nombre et ne serviront à rien.
M. P.-J. Coullet a publié l'année dernière une brochure qui porte ce titre : les Chèques et le Clearinghoûse — Etude sur la formation à Paris d'une chambre de liquidation des banquiers qui reçoivent des fonds en comptes courants et qui acceptent des effets payables à Paris. (Paris, G'iUaumin, m-¥). Tous les banquiers, tous les comme' çantSj tous les publicistes devraient lire cette substantielle brochure, dans laquelle Fauteur montre une parfaite connaissance du sujet qu'il traite.
M. Coullet ne s'est pas b(n^né, en effet, à faire fonctionner en quelque sorte sous les yeux du lecteur le Clearing-house de Londres ; il entre dans les détails les plus minutieux sur la façon dont marcherait un Clearing-house à Paris avec les institutions de crédit telles qu'elles existent eu ce moment. C'est le plus beau morceau de législation comparée qu'il m'ait été donné de lire depuis longtemps.
J'ai cru que cette brochure pouvait servir à mes collègues de la commission. J'ai prié M. Coullet d'en envoyer un exemplaire à chacun d'eux. Il a déféré à mon désir, et les neuf exemplaires ont été envoyés à M. Boulard, archiviste de la Chambre, qui les a fait distribuer par la questure. J'espère que la lecture de cette brochure portera ses fruits.
On est de plus en plus inquiet sur les suites de la maladie de M. de Morny. On croit qu'il aura bien de la peine à s'en relever.
J'ai envoyé à de Calonne un article sur les sociétés
î24() LE TIERS PARTI SOUS l'eMPIRE
coopératives pour la lîevue contemporaine. C'est un exposé complet de la question.
7 mars 18G5.
M. Coullet a bien voulu, à mon intention, rédiger une note sur le projet de loi relatif aux chèques. Cette note, très complète, relève certains vices du projet du Conseil d'État, et indique les modifications à y apporter pour le rendre pratique. Il me servira à combattre les idées erronées que je vois poindre dans la tête des membres de la commission.
Un certain M. Léon Riche me demande d'introduire, dans la loi de finances, un amendement tendant à réclamer l'emploi facultatif des timbres mobiles pour tous eff'ets de commerce. — Question à examiner.
L'état de M. de Mornj paraît désespéré.
9 mars 1865.
Le bruit s'est répandu vers trois heures à la salle des Conférences et dans les couloirs que M. de Mornj était au plus mal. Aussitôt les commis,sions ont suspendu leurs travaux et les députés se sont portés en masse vers le palais de la présidence.
Au moment où nous arrivions dans le vestibule, nous avons vu l'Empereur et l'Impératrice sortir des appartements particuliers du président. L'Empereur était tout triste et j'ai cru m'apercevoir que ses yeux étaient mouillés de larmes. L'Impératrice saluait, mais d'une façon distraite, comme quelqu'un qui est fort préoccupé. 1
L'Empereur perd en M. de Morny plus qu'un ami
et un conseiller. Les origines de M. de Morny ne sont un secret pour personne. Tout le monde sait qu'il est le fils adultérin de la reine Hortense et du comte de Flahaut. On a souvent raconté à ce sujet un trait qu'il faut que je consigne ici.
Quand M. de Mornj était de mauvaise humeur contre l'Empereur, ce qui lui arrivait parfois, il le menaçait de faire valoir ses droits et de réclamer son rang dans la famille impériale. « Je n'ai pas, il est vrai, disait-il , cette possession d'Etat que m'as.surerait la qualité d'enfant légitime, mais, en France, la recherche de la maternité est permise. Si je parviens à démontrer, ce qui me sera facile, que j'ai pour m ère la reine Hortense. unie en légitime mariage avec le roi Louis, comme on ne peut m'opposer aucun acte de désaveu, il me suffira, pour reprendre mon rang, d'une simple rectification faite en marge de mon acte de naissance. » Ce raisonnement ne tenait pas debout; mais on redoutait un scandale, et l'Empereur s'empressait de céder pour détourner la colère de ce frère clandestin.
On m'a communiqué le texte d'un projet de loi sur les sociétés coopératives qui aurait été présenté par M. Rouher aux méditations du Conseil d'État. Ce texte, s'il était exact, justifierait toutes les défiances que les ouvriers témoignent pour une loi spéciale.
Tout le projet est dans les deux articles suivants :
Article premier. Les sociétés qui ont pour objet, soit d'acheter les choses nécessaires aux besoins de la vie et aux travaux de lin lustrie et de les vendre aux associés, soit d'ouvrir aux associations des crédits et de leur faire des prêts, soit enfin d'établir pour les associés des ate-
liers de production en commun, sont soumises, chacune en raison de la forme qui leur est donnée, aux dispositions qui régissent les diflTérentes espèces de sociétés, sauf les modifications énoncées dans les articles suivants, etc.
Art. il La dissolution de la société peut être prononcée sur la demande de loute partie intéressée et à la requête du ministère public^ lorsque les opérations s'écarteront des objets indiqués dans l'article 1^'''.
Il est difficile d'inscrire des dispositions plus restrictives, quand il s'agit d'une loi destinée à Témancipation des ti^availleurs. En isolant les associations ouvrières du mouvement commercial, on les forcerait à tourner sur elles-mêmes et, par suite, à périr promptement. Quelle est d'ailleurs l'association qui voudrait affronter la suspicion politique s'ingérant dans ses affaires ou le caprice du premier venu qui exigerait une liquidation? Avec cette faculté accordée au pouvoir ou à l'individu, il n'est pas de société qui piit tenir ou qui oserait s'instituer.
Comme pour la loi des coalitions, on a méconnu les intentions de l'Empereur.
10 mars 1865.
M. de Mornv est mort.
11 mars 1865.
J'ai été appelé, par suite du roulement, à remplit^ pour la première fois, les fonctions de secrétaire. C'est moi qui ai donné lecture du procès-verbal. .
La séance n'a eu lieu que pour la forme. M. Schneider a prononcé quelques paroles émues. Il a lu une lettre de M. Rouher et un décret qui dispose que les obsèques de M. de Mornj auront lieu aux frais du Trésor public. Puis la séance a été levée.
On s'est répandu dans les couloirs. Il n'y a qu'un cri sur le traitement absurde auquel s'est soumis M. de Morny. Il s'est littéralement empoisonné.
13 mai 1865.
Aucun incident saillant n'a marqué les funérailles de M. de Morny. On y a déployé une grande pompe et une grande magnificence.
Les membres du bureau, M. Schneider en tête, avaient été placés immédiatement derrière le corbillard.
Les aides de camp de l'Empereur et les chambellans de rimpératrice ne venaient qu'en second rang.
Ollivier a suivi le convoi jusqu'au cimetière. Il était en habit noir et en cravate blanche. Il s'est glissé jusqu'à la fosse. J'ai cru un moment qu'il allait prendre la parole. Il s'est contenté de prêter l'oreille aux discours officiels.
14 mars 1865.
On me rapporte ou'Ollivier a assisté, ces jours derniers, à une réunion de gérants des sociétés coopératives de Paris. Il leur aurait déclaré qu'il proposerait au Corps législatif de leur donner purement et simplement le droit de se constituer comme ils l'entendront, sans aucune ingérence de l'administration ni de la loi.
Ollivier ne m'a pas parlé de cette démarche. Sur cette question des sociétés coopératives, nous allons chacun de notre côté.
On me dit d'autre part que, dans dos réunions d'ouvriers, provoquées par Jules Simon et par Garnier-
Pages, on a résolu de prier le gouvernement de ne point faire de loi spéciale, mais de se borner à ajouter à l'article 19 du Code de commerce ces mots : « Les Sociétés à personnel mobile et à capital variable » , quiviendraient ainsi à la suite de la Société en nom collectif, de la Société en commandite et de la Société anonyme, les seules reconnues par la loi.
Cela vaudrait certainement mieux que le projet draconien proposé par M. Rouher à l'examen du Conseil d;Elat.
On a annulé l'élection de M. Dupont, candidat de l'administration dans la première circonscription de la Marne : des femmes avaient voté pour leurs maris, des enfants pour leurs pères, des domestiques pour leurs maîtres. Il a été reconnu que le candidat indépendant, M. Goerg, avait été l'instigateur de ces votes irréguliers. Pourquoi ne poursuit-on pas M. Goerg comme auteur de manœuvres frauduleuses? Je l'ai vu, M. Goerg; il m'a rendu visite, et j'ai longuement causé avec lui. Il m'a produit l'effet d'un de ces hobereaux de province qui, pour arriver à leur but, ne reculent devant aucun moyen.
Chaudej a reçu un fort coup de griffe du Comrier du Dimanche. Il s'est avisé de critiquer la Caisse d'escompte des associations populaires placées sous la protection de ses anciens amis, les orléanistes. Il leur a décoché ce trait :
« Les libéraux doivent laisser à la démocratie la liberté de ses mouvements. »
Paul Blanc lui répond dans le Courrier :
Nous regarderions comme une faute grave de la part des démocrates
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de repousser les avances qui leur sont faites par un autre parti que le leur et de mal accueillir des hommes qui viennent pour la première fois se hasarder sur un terrain qui leur est encore mal connu. Loin d'écarter ces auxiliaires par des soupçons outrageants, il convient d'encourager leurs efforts, de leur rendre la route facile, de les conseiller utilement, en un mot, de les considérer comme des alliés, non comme des antagonistes.
La rédaction du Courrier du Dimanche voudrait qu'on abandonnât le mot socialisme parce qu'il est inquiétant et vague, en outre, parce qu'il rappelle des souvenirs de guerre civile.
Nous voyons, dit M. Villetard, le mal qu'on peut faire à une société coopérative, en lui faisant arborer le drapeau du socialisme. Il nous est impossible de deviner par quel avantage, le mal serait compensé.
Nous serions de l'avis de M. Villetard, si l'abandon du mot n'entraînait pas comme conséquence l'amoindrissement de ridée.
18 mars 1865.
Il y a eu un comité secret pour la lecture du projet d'adresse.
La gauche doit se réunir pour présenter des amendements. Il a été décidé que ni Ollivier ni moi, nous ne serions admis à apposer notre signature à côté de celles de nos collègues.
Ollivier m'a prié de l'inscrire en tête de la liste des députés qui doivent prendre la parole dans la discussion générale.
Je vais m'occuper de la question de la constitution légale des sociétés coopératives. Je vois qu'elle s'embrouille de plus en plus. J'ai écris à Girardin de me retenir de la place pour deux ou trois articles.
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^0 mars 18G5.
J'ai reçu hier un petit billet de Charles Edmond :
Mon cher ami,
Je voudrais que vous fissiez aujourd'hui au Corps législatif une sortie qui vous ferait le plus grand honneur. J'aurais des renseignements à ce sujet à vous communiquer, mais le temps presse. Voulezvous venir déjeuner de bonne heure ? L'affaire, je vous le répète, est très importante.
Tout à vous, Ch. Edmond.
Je n'ai pas accepté le déjeuner; mais je suis allé voir Charles Edmond dans l'après-midi.
— Voulez-vous, jm'a-til dit, vous faire un ami dévoué ? On va présenter le rapport sur l'élection de Bravay. Je sais qu'on doit l'attaquer. Trouvez le moyen de dire quelques mots en faveur de Bravay. Vous aurez obligé un homme qui s'attachera à vous à la vie et à la mort.
J'ai répondu à Charles Edmond que je ne pouvais pas m'engager avant de connaître le rapport et de savoir quel cours suivrait la discussion ; mais qu'il pouvait être assuré que je ne voterai pas contre la validation de l'élection. « Le suffrage universel, ai-je répondu, s'est prononcé cette fois en connaissance de cause ; si M. Bravay a été nommé, c'est que les électeurs tiennent vraiment à l'avoir pour député. »
La discussion qui a eu lieu aujourd'hui a pris une telle tournure, qu'il m'a été impossible de m'en mêler. Pelletan avait placé le débat sur un terrain où on ne pouvait pas le suivre ; il plaidait la question d'indignité. Le rapporteur, M.Sallandrouze de Lamornaix, a
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d'ailleurs fait valoir en excellents termes F argumentation que je voulais employer.
L'élection a été validée par 124 voix contre 45.
J'ai tenu parole. Ollivier et moi, nous avons refusé de voter avec les 4o.
27 mars 18-5.
Commencement delà discussion générale deTadresse.
Le discours d'Ollivier, qui est l'événement marquant de la séance, a paru inintelligible à beaucoup de gens. C'est, en effet, un discours d'approbation qui se termine par un vote... d'espérance.
La clef de ce discours est dans les relations qui se sont établies depuis deux ans entre Ollivier et M. de Mornv. Ces relations, commencées en 1863, se sont poursuivies en 1864 ; elles avaient pris un caractère plus intime dans les mois qui ont précédé la mort de M. de Mornj. J'ai appris de la bouche de notre président lui-même qu'au mois de décembre dernier, Ollivier et lui s'étaient entendus sur un programme à soumettre à l'Empereur. M. de Morny était même parvenu à intéresser à cette œuvre libérale le ministre d'État, M. Rouher.
Mais aussitôt qu'ils avaient eu vent de réformes libérales, les attardés du château avaient circonvenu l'Empereur. On lui avait fait un tableau effrayant des prétendus désordres qu'avait amenés le décret du 24 novembre. Un vent de réaction avait un moment soufflé dans les régions officielles. Au lieu de se décider à marcber en avant, on avait songé a retourner en arrière. Puis M. de Morny est mort. Alors tous les
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projets d'améliorations sont rentrés dans le néant, et Ton a pris la résolution de rester dans le statu quo.
C'est à ces tiraillements qu'Ollivier faisait allusion dans son discours :
Tout le mal. disaient les uns, provient du décret du 24 novembre. Ce décret a été une imprudence ; il faut revenir à l'ancienne constitution, sauf à chercher au dehors des compensations éclatantes. Les autres disaient que non, que le décret du 24 novembre avait été un acte d'initiative bienfaisante et courageuse; que seulement il accordait trop ou trop peu ; ttop si on s'y tenait, trop peu si on voulait arriver à un véritable régime constitutionnel...
Ainsi parlait, et pourquoi ne le dirais-je pas à titre d'hommage rendu à sa mémoire, celui dont je ne puis m'empêcher de chercher au fauteuil le visage allectueux et bienveillant.
En partant de ce point de vue, Ollivier a fait une critique très vive de la conduite molle et indécise du gouvernement impérial : il rend hommage à ce que l'Empire a fait en faveur des libertés civiles ; il se montre en même temps sévèi^e pour son immobilité en ce qui concerne les libertés politiques ; il le presse d'en sortir.
Ce n'est pas, dit-il, pour n'avoir pas assez résisté, c'est pour avoir trop résisté que les gouvernements antérieurs sont tombés ; ils ont péri pour n'avoir pas cédé au moment opportun ; ni trop tôt, ni trop tard. Trop tôt, on a tort ; il ne faut pas accorder à une situation superficielle ce qui n'est dû qu'à un mouvement profond de l'opinion ; il ne faut pas accepter aisément les nouveautés, il convient de les obliger à un stage ; les vœux, les besoins qui ne peuvent pas attendre ne méritent pas qu'on s'en occupe. Aujourd'hui il n'est pas trop tôt, il n'est pas trop tard : c'est le moment.
En présence de cette situation, que doit faire un homme politique sérieux ? Ollivier indique nettement le parti quil va prendre :
J'ose le dire, et j'accepte sans crainte la responsabilité de notre opinion, la liberté ne s'établira jamais au milieu des efTervescences, des agitations, des tumultes qui suivent une révolution. D"iine révolution ne peut sortir qu'une dictature. La liberté ne nait qu'au milieu du calme et sous l'égide d'un gouvernement sur de son lendemain. Pour donner à ces sentiments la continuation d'un acte, quoique je n'approuve pas complètemf^nt le projet d'adresse, bien que j'eusse désiré plus de force et de netteté dans l'expression des idées libérales qu'il m'indique, je ferai ce que je n'ai pas encore fait depuis que je suis entré dans celte assemblée : je voterai pour l'adresse.
Mon vote aura une double signification.
À l'égard de la majori:é, ce sera un vote de réciprocité. L'an dernier, elle a choisi dans la minorité le rapporteur de la loi des coalitions. Cette année, dans cette même minorité, la Chambre a pris un de ses secrétaires. Je veux prouver par mon vote que je n'ai pas" été insensible à ca procédé, et je serai heureux, lorsque les convenances et l'honneur me le permettn :nt, de marcher avec la majorité.
A l'égard du gouvernement, mon vote, vous le comprenez sans peine après mes critiques, ne peut être un vote de satisfacli'jn entière. Je n'ai pas une autorité suffisante pour dire que c'est un vote d'encouragement ; je me bornerai à dire que c'est un vote d'espérance.
La concliision du discours d'Ollivier est le développement de cette idée :
Je veux donc espérer ; mais si nous devons être encore ballottés du trop au trop peu, de l'action à la réaction, du désordre à larbitraire, ah ! mon âme en sera déchirée, et même alors, je ne regretterai pas la tentative que je poursuis avec obstination depuis 1861 ; je ne regretterai pas, dis-je, d'être pour les uns un politique naïf et pour les autres un ambitieux vulgaire; je ne regretterai pas d'avoir employé toutes les forces de ma volonté à provoquer la coalition possible d'une alliance durable entre la démocratie et la liberté par la main d'un pouvoir fort et national.
Ce discours a produit, dans le premier moment, une profonde émotion. La majorité l'a salué de nombreuses marques d'approbation. Quant à la gauche, elle paraissait«itterrée. Mais, à la fin de la séance, les premières impressions s'étaient effacées ; de part et
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d'autre, on avait repris son sang-froid. La droite n'était pas disposée à accepter les avances d'OUivier ; à gauche on raillait ce qu'on appelait sa naïveté.
« Est-ce que les gouvernements, a dit M. Tiiiers, accepteront jamais des votes d'espérance ? Ollivier connaît bien peu son monde : on lui en voudra plus de son ralliement conditionnel qu'on ne lui en a voulu de son opposition franchement nette. »
28 mars 1865.
On n'a pas suffisamment remarqué que M. Thiers a, tenu à indiquer qu'il ne pensait pas absolument comme Ollivier au sujet des libertés civiles. Ses raisons sont très précises :
A mon avis, les libertés politiques doivent précéder toutes les autres. Je ne mets jamais d'empressement à marquer mes dissentiments avec mes collègues, mais je ne comprendrais pas qu'une' nation qui se respecte ne se montrât pas désireuse de posséder les libertés politiques comme toutes les autres ; il y va de sa dignité et de son intérêt...
M. Thiers a eu un mot heureux sur les vanités du gouvernement personnel :
Oui, le caractère du Prince peut être une garantie ; mais qui a jamais dit que ce caractère put être envisagé comme une institution ?
M. Thuillier a apporté dans sa réplique la violence qui est dans son tempérament. Il serait bien malheureux de croire que cet énergumène exprimât véritablement la pensée de l'Empereur. Ollivier devrait alors retirer son vote d'espérance et se hâter de rentrer dans les rangs de l'opposition implacable.
Je crois que M. Josseau, dont le discours a été peu écouté, et c'est dommage, est beaucoup plus dans la note vraie. Entre OUivier et lui, il n'y a eu qu'une question d'opportunité. Il a parfaitement reconnu que TEmpire ne pouvait s'affermir que par les libertés politiques.
29 mars 1865.
Le discours d'Ollivier obsède les gens du château. Faut-il considérer M. le marquis d'Havrincourt, chambellan de l'Impératrice, comme s'étant fait leur écho et leur organe ?
Le pauvre marquis, homme doux et modéré, s'il en fut, a pourtant déchaîné un orage terrible. lia évoqué le souvenir du 2 Décembre. Aussitôt Picard s'est levé et s'est écrié au milieu des murmures de la Chambre :
« Ne parlez pas du 2 Décembre! c'est un crime! »
Je reproduis la scène qui a suivi :
M. RouHER. Vous pouvez aussi bien parler du 2 Décembre que du 10, .'ittendu que le suffrage universel a sanctionné les deux dates.
M. Jules Fayre. Justifiez le 2 Décembre au point de vue de la loi!
M. RouHER. ]N'ous avons détruit les factions ce jour-là, et nous les détruirons encore.
M. J, Favre. Osez dire que vous agiriez de même vis-à-vis de cette Chambre, si elle résistait; osez-le!
Voix nombreuses. A l'ordre! à l'ordre!
M. Haentjeîs's. Monsieur le Président, faites expliquer à M. Picard les paroles qu'il a prononcées.
M. Gramer de Cassagnac. M. Picard a prononcé un mot qui doit être retiré ou expliqué.
M. LE Comte d'Ornano. Un mot qui blesse le sentiment de la Chambre.
M. LE Président Schneider. On me fait savoir que M. Jules Favre a prononcé un Tuot que je n'aurais pas entendu.
M. Granier de Cassagnac. Il a qualifié le 2 Décembre d'une façon que nous ne pouvons pas nccepter.
Quelques voix. C'est M. Picard qui a prononcé le mot.
M. Garnier-Pagès. Pourquoi nous provoque-t-on toujours ?
M. LE Président Schneider. Je déclare que je n'ai pas entendu, probablement à cause du bruit, les expressions qui auraient été prononcées par l'honorable M. Picard...
Voix nombreuses. Nous les avons entendues, nous !
M. LE Président Schneider... et que j'avais cru devoir attribuer à M. J. Favre cette expression. Je demande à M. Picard à vouloir bien, s'il l'a prononcé, le retirer ou l'expliquer, sans quoi je serais obligé de le rappeler à l'ordre.
M. E. Picard. Lorsque mon collègue M. d'Havrincourt a prononcé la date que vous savez, je me suis récrié, non pas seulement parce qu'il rappelait cette date; mais qu'il disait que l'événement qu'il rappelait était attendu par tout le pays. Je me suis écrié : Ne parlons pas de cette date, parce que vous nous forceriez à nous lever et à dire ce que nous en pensons.
Y oix nombreuses. Dites-le.
M. E. Picard Je ne redoute ni ne recherche les occasions de cette nature; je ne suis pas venu ici pour parler du 2 Décembre ; mais si le gouvernement datait du 2 Décembre, je ne serais pas ici ; il date du 10 Décembre, de l'élection du Peuple, devant laquelle je m'incline ; je n'aurais rien à ajouter si M. le Ministre d'Etat n'avait cru devoir dire que ce jour-là les factions avaient été vaincues... j'ai répliqué à M. le Ministre d'État par un mot quil n'est pas de mon honneur de retirer, mais que, par respect pour l'assemblée, je ne répète plus.
Voix nombreuses. Il ne manquerait plus que cela !
M. le Président Schneider. Je connais trop la loyauté de M. Picard pour croire qu'il puisse songer à se réfugier derrière une équivoque.
M. E. Picard. Il n'y a pas d'équivoque.
M. le Président Schneider. M. E. Picard a voulu assurément dire que ce mot lui a échappé ; j'admets qu'il a ainsi déféré à ce que les convenances parlementaires exigent et à ce que sa situation au miheu de nous lui impose.
M. E. Picard fait un geste d'adhésion.
M. le Président Schneider. J'engage M. d'Havrincourt à continue r son discours.
M. Granier de Cassagnac. Mais il n'est pas possible d'en rester là : il faut que le mot soit expliqué et retiré.
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M. LE Président Schneider. M. Picard adéclaré par un geste significatif et va par la Chambre que le mot lui était échappé.
Plusieurs voix. Il n'a pas dit cela !
M. le Président Schneider. M. Picard a entendu l'explication que j'ai donnée en son nom, et il a adhéré.
Un membre. Qu'il s'explique lui-même.
M. LE Président Schneider. Je déclare que le geste d'adhésion qu'il a fait m'a paru une aJhésion sans réserve; mais il ne faut pas qu'il y ait des subterfuges mille pnrt. Or, la loyauté sincère de M. Picard l'obb'ge, puisqu'on a pu douter du sens de ce geste, à déclarer que ce geste était une marque d'assentiment à l'interprétation que je donnais à ses paroles ; si cela est, il doit le dire tout haut.