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Il est humain de tenir le bonheur des autres pour un état insipide et d'en souhaiter le terme. Les amis de M. La Teigne se réjouissaient de le savoir en délicatesse avec Mlle Coquelicot. Tous, ils avaient nourri le rêve de remplacer M. Bébert auprès d'elle. Comme ils s'étaient résignés à voir celte vestale des feux publics sans appui ni comptable, de même ilsse résignèrent à voir M. La Teigne prendre la place enviée, car il avait lencolure
ICfS LE TIGBE
puissante et il pouvait marquer à l'empreinte de son poing les bancs des avenues et les portes massives des riches demeures.
Au plus fort d'un « polignac » ou d'une « manille », M. La Teigne avouait des ennuis domestiques :
— Elle me bat job, la môme, et les purges ne la dressent plus... Ça me pue au blair de sentir qu'elle blanchit du foie I... Avec un gonsse comme mézig qui trempe dans le beurre et la connaît dans les coins, ça tournera au rouge !... Faut qu'elle se méfie I...
Ces doléances portaient sur une habitude de mentir dont il ne parvenait pas à sevrer sa maîtresse. Il l'accusait, en outre, de se préparer à le trahir et il annonçait de sanglantes représailles. Enfin, il vantait sa propre clairvoyance et s'enorgueillissait d'exercer une profession libérale.
Ses camarades se répandaient en condoléances; mais leur joie éclatait, à une façon de faire claquer les cartes et dans ce qu'au moindre prétexte un rire trop fort écartait leurs lèvres.
Ils évitaient de défendre Mlle Coquelicot. Leurs critiques se bornaient à des généralités dont cet aphorisme de Hamlet le Danois :
ET COQUELICOT ÎOS
« La femme est perfide comme l'onde », est le modèle inaltérable.
L'un d'entre eux, pourtant, excitait M. La Teigne à imposer le respect de son autorité.
— Biches, morues, dossières ou roulasses, c'est de la boùscaille, ni plus ni moins, sur quoi qu'y faut cogner ou planter ! disait-il.
On le nommait Le Barbillon parce que, marinier, il excellait à la nage et avait conduit des chalands de Corbeil à Rouen et, sur les canaux, du port de Saint-Denis vers l'Est ou la plaine picarde. Maintenant, le travail lui répugnait. La perte d'un œil le rendait odieux aux femmes, quoiqu'il appliquât dans ses rapports avec elles cette énergie qui les livre. A défaut d'amour, il en obtenait des subsides par la menace, quand elles ne les lui offraient pas de bon gré pour anéantir l'influence maligne de soti visage borgne.
Longtemps, il avait rôdé autour de Mlle Coquelicot dont il n'avait obtenu que des rebuffades. Devant elle, il sentait fondre toute colère et sa disgrâce l'humiliait. Si, par contre, elle s'éloignait, des révoltes le portaient à une frénésie de haine et, dans un désir cruel de les saccager une à une, il se
rappelait l*s perfections de cette beauté qu'elle refuserait toujours à son atteinte.
Il possédait l'estime de M. La Teigne qu'il abusait en retour, afin de servir des projets rancuniers.
— T'es-t-y un homme ou une chiffe, La Teigne ?... Faut dresser ta largue ou tu seras plaqué, aussi vrai que mon glacis est sec!
M. Le Barbillon frappa de son verre vide le zinc du comptoir pour attester qu'il prévoyait juste. Et il ajouta :
— Je m'enfilerais bien un rhum, mais j'ai pas le rond, La Teigne !...
— C'est bon, je régale!...
Et je vas te dire...
M. La Teigne l'emmena, par besoin de se confier, dans un coin discret des Dernières Cartouches :
— Elle ne travaille plus...
C'est pas des rentrées qu'elle me fait : deux tunes I Au lieu qu'elle rapportait ses vingt balles du persil...
avant qu'on aille au vert 1
— La campagne, c'est malsain pour nos poules I jugea l'ancien batelier.
— On avait trouvé de quoi lézarder, tu comprends, alors...
M. La Teigne brûlait d'avouer à ce connaisseur son exploit du boulevard Diderot. La prudence l'emportant, il attribua à la générosité de quelque Anglais envers Mlle Coquelicot le pécule extrait des poches du promeneur si adroitement assassiné que la police y perdait son flair.
— Alors, j'ai mené la môme à Joinville voir couler l'eau et pousser les fleurs... Ça y a tourné la tête... Elle ne veut plus rien savoir du turbin, que je la raisonne ou lui frotte le dos... Et, ce soir, si elle a descendu, c'est à cause que Facchino a parlé comme moi.
— Facchino?
— Un type qui a sa carrée contre la nôtre... un franc zig !
M. Le Barbillon fixa M. La Teigne de son œil unique, interrogatif et railleur.
— Ben oui, Facchino I... Un demi-siphon que j'assoirais dans ma main pour te le montrer I... Qu'est-ce que t'as?...
— J'ai que t'es plus poire que si tu serais sur une assiette I Ton zig, c'en est un qu'elle se paye, la Coque...
— Ça pèse une livre, que je te disl objecta M. La Teigne, dédaigneux.
lÔS LE TIURB
— Raison de plus ; c'est pour se changer de toi et des beignes I dit l'atitre.
Cet argument blessa ramour-propre de M. La Teigne : ^
— Ah 1 faudrait la preuve, tu sais I
— Là preuve?... Ahl mince!... On n'a qu'à fouiner !... Je sais rien, j'aime mieux le dire !... Mais on pourrait voir si le mecqueton est chez lui, d'abord... Autrement, on les trouvera ensemble I... Est-ce que je sais, moi I
— T'en as trop dit pour me lâcher... Viens voii' si j'ai une tête à corfles t
Très pâle, M. La Teigne jeta des sous sur la table et les deux hommes quittèrent le bar.
Ils allèrent à l'hôtel de la rue de Charenton avant d'avoir prononcé une syllabe.
— Tu montes avec moi, Barbi ?
Le borgne haussa les épaules et, tournant ôa paume contre son orbite vidée, très philosophe, il répondit :
— Vas-y voir, si tu veux... Pour moi y a pas d'erreur... nib de Facchino là-hâutl... Monte... Je vas me creuser le citron en l'attendant...
Un blasphème annonça le retour de M. La Teigne ; et, rejoignant son ami, il l'entraîna :
je les
— Ah! mon vieux!... Faut que mange!:.. Je sens plus mes poings I...-^
Ils longèrent les échoppes de fripiers, lis s'arrêtaient à la devanture des débits. Parfois, pour en inspecter la clientèle, ils y pénétraient.
M. Le Barbillon regardait en deux visées, à cause de son infirmité, et il réclamait à boire, parce qu'on ne fait rien pour rien, à moins d'être dupe. L'alcool entretenait son zèle et alimentait la fureur de M. La Teigne. Ils finirent par questionner les gens, dont plusieurs les accompagnèrent, sympathiques ou curieux. Bientôt, ce fut une « équipe » à la recherche du couple fautif. Ils s'encourageaient les uns les autres, solidaires dans leur honneur, depuis que M. La Teigne accusait formellement son rival d'appartenir â la Sûreté. Ils allaient, de rue en rue, sans méthode, attirés par la iueur jaillie d'un cabaret, parlant à mi-voix, et leurs espadrilles molles traînaient sur le pavé. Les gardiens de la paix éventaient la petite troupe, d'assez loin pour modifier leur itinéraire et ne provoquer aucun désordre préjudiciable au repos des bons citoyens. ^
Cependant, deux formes étaient soudain passées, du champ lumineux d'un réverbère,
dans une ruelle sombre. M. La Teigne tomba en arrêt, les bras détachés du corps, tendus un peu en arrière, et les mains basses :
— Acre ! soufila-t-il. Je les renifle 1 -
M. Le Barbillon s'avança en éclaireur, frôlant un mur, et les hommes attendirent.
— C'est de la femme 1 leur cria-t-il. Bougez pas 1...
Ils se ruèrent, dans une clameur sourde, oubliant l'affront à punir, et M. La Teigne désappointé.
— On n'a rien fait 1
— Me faites pas de mal 1 supplièrent deux voix bêlantes.
L'instinct cruel poussait les mâles à prouver leur force. Ils roulèrent devant eux les pauvresses obligées d'avancer sous les coups et qui se plaignaient :
— On vous connaît pas 1
— Ah 1 les lâches 1
— Maman 1
L'une d'elles, apercevant M. La Teigne, le nomma et elles jouirent d'un répit.
— Je te connais !.. . T'es avec Coquelicot ! . . . IMoï, je suis Marie la Nèfle... On a biche ensemble à Grenelle... Le béguin me dure toujours pour toi... Ma copine, c'est la gosse Tambour... Dis-leur qu'y nous laissent?...
Mlle Tambour, mise en cause, implora M. La Teigne comme elle eût prié Dieu. Il s'impatienta :
— Ah 1 ma claquG de vos giries, les gosses I... Avez-vous requinqué ma môme, d'abord ?
Elles dirent n'avoir pas aperçu Mlle Coquelicot. Leur accent était sincère, et elles insistaient :
— On l'a pas vue I
— On sait pas où qu'elle est 1 Incrédule et fataliste, M. La Teigne conclut,
lissant ses accroche-cœurs :
— C'est tant pire, si les poteaux rigolent de vos viandes I
En un éclair, elles furent repoussées dans l'ombre. On vit quinze dos se courber vers le sol, épaule contre épaule, un remuement de bras, la mêlée des jambes. Aiguës, des plaintes percèrent le murmure des hommes qui soufflaient de rage; et le rire de M. Le Barbillon grinça.
— En liquette, les punaises I hurla-t-il, brandissant une loque.
Mlle La Nèfle, parvenue à se dégager, cria pour attendrir M. La Teigne :
— Coquelicot... elle guinche au bal des Hures, qu'on m'a dit 1
JIO LE TIGRE
Elle retenait de son mieux ce qui lui demeurait de jupe aux reins. Une gifle la paya d'avoir tant différé de renseigner M. La Teigne. Puis il rallia les siens :
— En route, les gars !... J'ai faim de cogner 1
Ils abandonnèrent, sur la chaussée, les deux filles presque nues et qui sanglotaient.
— On est d'attaque ! fit M. Le Barbillon par jeu.
Il agitait un lambeau d'étoffe rouge en tête de la colonne et cela n'allait point sans quelque lyrisme. L'ivresse de se battre emporta l'équipe, comme si la gloire d'un beau danger l'eût appâtée. Un air de bataille bombait les poitrines. Les fronts têtus fendaient la brise et les muscles se nouaient pour l'action. Le borgne entonna la charge :
Y a la goutte à boire, là-haut...
et tous chantant, leurs âmes farouches dilatées dans la nuit, ils avancèrent entre les maisons éteintes, pareils à des héros, n'eût été leur souplesse précautionneuse de chats, et que l'esprit de caste inspire rarement de nobles aventures.
I^'enthousiasme suprême qui les animait s'épuisa aussi vite qu'il était né, Ils
ET COQUELICOt Ul
étaient quinze au départ, derrière M. La Teigne et M. Le Barbillon. A de nouveaux exploits six préférèrent l'abri du premier assommoirflamboyantsur leur route, moins pour à y désaltérer qu'afm d'en divertir la clientèle îux dépens des deux filles malmenées- Un par un, sept de ceux qui demeuraient s'en allèrent à leurspropres affaires, ayant dépensé beaucoup d'énergie à vociférer l'hymne belliqueux. Lesfidèles acolytes de M. La Teigne, quand il arriva dans le bal des Hures, étaient deux gamins blafards aux joues creuses que le cerne des paupières violaçait. Il les renvoya durement, leur imputant à crime la défection des autres et à honte d'être mal taillés pour la lutte :
— Barre?-vous, les gosses, y a que du lait dans V09 bras et le rouge va pisser ici !
Alors, très triste, s'adressant à M. Le Barbillon :
— Yas-tu te faire la paire aussi, toi ?
— Je suis pas flemme, quoi ! protesta l'autre.
Ils entrèrent passage Beaulieu et, ayant traversé deux cours, ils prirent le corridor qui débouche dans la salle de danse.
(»- Pige ta môme I indiqua le borgne.
Elle dansait, collée à M. Facchino comme
lli LE TIGRE
l'algue enlace le roc , la tête à l'abandon, la bouche humide et les yeux brillants.
— Je les saigne 1 hurla M. La Teigne.
11 bondit sur l'estrade, écartant les couples, et la musique cessa aux cris de l'assistance. M. Facchino avait rejeté sa cavalière de côté. Un croc-en-jambe étendit M. La Teigne.
Son couteau au poing, le jaloux en frappait le plancher. Un cercle se forma autour de lui.
— File ! ordonna Mlle Coquelicot.
— Et toi? protesta M. Facchino.
— T'inquiète pas de moi, je connais le mec... Pour toi, ça ferait du vilain... Trotte 1 que je te dis I...
Il disparut en moins de rien, profitant de sa minceur pour se glisser entre les gens, puis sous une table. 11 avait frôlé M. Le Barbillon et gagné la porte avant que celui-ci eût résolu s'il l'arrêterait ou non.
Cependant M. La Teigne se relevait, terrible.
— Ben quoi, La Teigne ? fit Mlle Coquelicot, les bras croisés.
Des femmes la séparaient de son amant et les hommes ricanaient derrière lui, derant,
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de toutes parts. Près de la sortie officielle, un garde républicain, superbe, la main droite sur son étui à revolver, attendait les événements.
— Je vas te régler ton compte, femelle ! menaça M. La Teigne.
Mlle Coquelicot avança d'un pas et, sûre de sa beauté :
— Y en a donc pas un, ici, qu'ait connu Le Tigre ! C'est mon homme! Ce feignantlà Ta donné à la rousse et y m'a prise de force I
— Vive Le Tigre ! applaudirent le»
mâles.
Le souvenir de l'absent augmenta l'audace de Mlle Coquelicot. Déjà deux compères la flanquaient, chevaliers de cette veuve spoliée. Elle s'approcha, jusqu'à brûler de son haleine M. La Teigne et, si bas qu'il fut seul à l'entendre, elle prononça •
— Si jamais tu touches au petit, t'es donné, je te préviens... et tu montes à la butte...
Le piston, la clarinette et le trombone, qui composaient l'orchestre, attaquèrent la retraite. Mlle Coquelicot, majes^^uev^se? sortit
Il chercha du regard M. Le Barbillon qui s'était esquivé et, fermant son couteau, haineux, renié de tous, il murmura : ^^
— Ah 1 flippe 1... on se reverra I
O Hasard ! grand-maître de nos cérémonies quotidiennes I algébriste subtil qui te plais, par la révélation d'un inconnu jamais pressenti, à résoudre nos problèmes vitaux selon ton caprice, tu es aussi le régisseur narquois du ballet dansé par les mœurs, les sentiments et les passions, devant nos consciences éblouies et muettes I O Hasard I voyeur attentif, quand, pour te divertir, tu altères d'un toucher brusque ou délicat les tableaux animés du Drame universel, n'est-ce pas afin de provoquer, de loin en loin, ô dilettante ! le geste de sincérité que la surprise seule arrache encore au milliard de
m LI TIORI
personnages répartis sur le globe ? Hasard incorruptible et divin f loué des heureux, honni du désespéré, sans ton entremise opportune, Thomme, plus exact dans ses calculs égoïstes, nuirait bien davantage à son frère 1...
Concis et peu enclins à la rhétorique, M. Le Tigre et M. La Dame rendirent grâces au hasard en ces termes :
— Chouette I
— Bath î
Dans l'excès de la joie, M. La Dame ajouta, cédant à sa nature expansive :
— Mince de rigolade, alorsse !
Le dieu méritait la gratitude de ces amis : sur trois couchettes disponibles, dans la salle Bugeaud de Thôpital militaire, il assignait à M. Le Tigre le lit numéro 13, auprès du lit où, depuis deux fois vingt-quatre heures, la veille paresseuse continuait pour M. La Dame le délice de dormir, entre des draps doux, le sommeil léger des oisifs.
— Zut! j'ai le 13 1 remarqua M. Le Tigre. Le sourire de M. La Dame montra qu'il
doutait de l'influence des nombres. Il avait de Touate autour du cou, le visage excessivement pâle et les mains croisées sur le som-
met de son tout petit crâne de femme, étroit, sans presque de front, aux cheveux drus, châtains et ternes. Il se tourna un peu pour dire :
— On va être chouette, hein, mon poteau? Une religieuse qui passait s'arrêta devant
M. Le Tigre :
— Couchez- vous, mon enfant... Il faut vous coucher, pour la visite... autrement, M. le major vous gronderait...
— Je me couche, ma sœur, balbutia-t-il, ému qu'on lui parlât avec bienveillance.
Il la regarda qui s'éloignait. La cornette pareille à un gros papillon, la blancheur des rideaux, des murs, des linges, des poteries ce pas très silencieux, le tintement des grains du chapelet dans la clarté candide, l'attendrirent comme il avait oublié qu'on pût l'être. Un malade gémit. Alors, il porta les yeux, d'oreiller en oreiller, sur les pauvres faces, et il devina confusément que leur souffrance sanctifiait ce calme, celte lumière et même la charité mystique de cette femme à la Voix maternelle.
— Ben, quoi? mets-toi au panier ! lui conseilla M. La Dame.
— Tiens, c'est vrai, je suis là que je prends racine...
Et, se déshabillant, il demanda :
— Les priantes, on n'est pas embêté avec?
— Celle-là, c'est du pain blanc... On l'appelle sœur Sainte-Apolline... Y aurait qu'elle, ah 1 tout le bat' serait là à sucer des tisanes I... Elle vous barbe bien un peu, avec ses histoires de ratiche... mais ça n'empêche, elle ne cafarde rien au sonde...
— Rosse, le major?
— Non... ou guère... à moins qu'une autre bonne sœur y en conte !... C'en est une qu'est tarte dans ce qu'elle est... à rôder partout... l'œil rond derrière ses verres...
M. Le Tigre grogna d'aise, de s'être allongé sous la couverture.
— HeinI c'est fin au cuir, ces draps-là? s'enquit M. La Dame.
Il jouait au maître de maison qui veut impeccable son hospitalité et s'informe pour provoquer le compliment.
La semaine s'écoula sans événement, sauf que les titulaires des lits changeaient. De nouveaux malades remplacèrent les convalescents; on emporta, mort, un patient qui avait geint beaucoup, et la salle en fut soulagée. Sœur Sainte-Apolline allait de l'un à l'autre,
serviable et silencieuse, offrant à Dieu ses humbles fatigues. Son sourire béat dépassait toutes les misères humaines, et les bonnes paroles tombaient de sa bouche comme les pétales d'une fleur fanée, où cela se trouvait, au cours de l'interminable ronde qui la rapprochait du paradis. Elle conviait les plus valides à entendre la messe, le dimanche, et elle favorisait ceux qu'elle avait remarqués à la chgipelle dans la répartition des menues faveurs laissées à sa discrétion.
M. La Dame en était comblé, à cause de son apparence chétive qu'il savait exagérer pour obtenir un bol de lait en sus de la ration. Elle vit la preuve d'un bon cœur dans l'intimité qui le liait à M. Le Tigre, et celuici profita des complaisances de la religieuse. Ils la louaient entre eux, atténuant leur langage, fiers de mériter ses soins exceptionnels, et, par gratitude, la mine hypocrite, ils écoutaient les leçons morales dont elle accompagnait ses gestes onctueux, pour le salut de leur âme et de la sienne. Au départ du médecin, elle apparaissait meilleure et plus indulgente, s'il avait cru devoir hausser le ton.
Il s'emportait, chaque matin contre M. La Dame que ses remèdes ne guérissaient pas à son gré, et contre M. Le Tigre, dont le
iS2 LE TIGRS
mal inexplicable affectait tour à tour l'estomac, les reins, les membres et la tête. C'était le souci journalier de l'existence heureuse qu'ils menaient côte à côte, jouissant du repos où leur être marinait, et d'imaginer les corvées, l'exercice, les manœuvres, imposés aux camarades du bataillon, sous la discipline paternelle des adjudants.
— On se laisse vivre, hein? disait M. La Dame.
M. Le Tigre avouait qu'il ne reprendrait pas volontiers son fusil. Les heures s'écoulaient dans une quiétude telle qu'il n'avait plus de colère ni de regret, mais la seule préoccupation de retarder le plus possible son retour à la vie active. Il sentait auprès de lui M. La Dame affectueux et tributaire de sa force.
Au crépuscule, les fiévreux s'agitaient dans la salle et les hautes fenêtres conservaient dans la mousseline des rideaux une lueur défaillante que les ombres épaissies n'éteignaient pas tout à fait. Quand la lune s'était levée, ils apaisaient l'éclat trop vif de son rayonnement, et leurs longs plis droits opposaient une lumière mate à la confusion mystérieuse des formes et des soupirs dans les ténèbres .
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Le moindre appel d'un délirant réveillait M. La Dame et le terrorisait. Au milieu des plaintes, des respirations, les yeux ouverts dans la nuit, il prenait une conscience épouvantable de sa faiblesse. La peur le glaçait et sa pauvre gorge meurtrie d'enfant se serrait d'angoisse. "^
— Bébert!... Le Tigre 1... Tu dors?... J'ai letaf...
Les mots ne dépassaient pas sa bouche et l'attente d'une réponse augmentait son horreur. Il finissait par se pencher, étendre un bras, et sa main fauchait le vide, à la rencontre du lit voisin. Quand il en avait touché le bord, M. Le Tigre demandait :
— De quoi, le gosse?
— Oh ! j'ai le taf... Y en a un qui gueule... Cause-moi, toi qu'es fortl...
M . La Dame continuait : sa voix était un souffle. M. Le Tigre lui prenait les doigts par pitié, et il trouvait des paroles rassurantes. ^
— Cause-moi encore, Bébert...
Pour se rapprocher de cette faiblesse, M. Le Tigrd (Perchait dans ses souvenirs les plus douloureux : son temps de prison, l'impuissance de sa vigueur contre les règles, la trahison de Mlle Coquelicot qui le privait
d'argent, là, à Biskra, si loin de tout!
— Les mômes, faut toujours 'que ça vous lâche ! murmurait M. La Dame pour le consoler.
Il protestait, et, doucement, comme il eût accordé son pardon, il disait son envie d'une vengeance égale à la faute commise :
— Je compte les jours, petit... C'est qu'on me connaît à Reuilly... et je défends qu'on se paye ma têtel... La gosse me rendra des comptes, et on verra. . . Tant qu'à La Teigne. . . ah ! petit !... j'y mangerai le cœur et le glorieux cuira ses tripes !... Une gosse que j'avais à moi 1 . . . que j'ai son nom écrit sur ma peau!... qu'on avait bu de notre sang mêlé dans de l'absinthe, la veille que je parte I... On me scierait les poings, entends-tu ? que je la reprendrais avec les dents pour la forcer à parler et que je le crèverais d'un coup de tête, lui, La Teigne !... Y verront, les gars, comment qu'un Joyeux a droit qu'on le respecte, . . Y verront, petit, , si Le Tigre y flanche 1...
La monotonie de la tirade endormait M, La Dame avant la fin, M. Le Tigre le plaignait avec tendresse et il se retournait, sûr de ses muscles pour effacer la honte attachée à son nom par un qui ne le valait pas. Le sommeil
venait pacifier cette conscience ardente ou la satisfaire de rêves rouges. Au jour, M. Le Tigre retrouvait la salle blanche, le visage amical et mince de M . La Dame. Et l'espérance d'heures propices se réalisait pour lui, dès l'entrée de sœur Sainte-Apolline qui, de ses mains potelées, versait le lait ouïes tisanes moins doux aux malades que son regard angélique et sage...
Elle eut ce regard, — plus céleste encore, s'il était des nuances perceptibles chez ceux que la vertu détache à ce point de la terre ! — elle eut ce regard, en donnant à M. Le Tigre une lettre arrivée pour lui et qu'elle accompagna de ce vœu :
— Fasse le bon Dieu qu'elle soit de votre mère, mon enfant I
11 examinait l'écriture et ses épaules tremblèrent : irs
— Nom de Dieu 1 jurat-il. C'est la môme qui m'écrit !
Discrètement, un peu rose du blasphème, sœur Sainte- Apolline s'éloigna. Nul ne la vit se signer. L'attention était ailleurs.
ISS LE TIGRE
— Ouvre donc, Bébert... On dirait que t'as le trac ! railla M. La Dame.
Un, dont les mâchoires claquaient de fièvre, se souleva sur un coude pour commander, en l'honneur du mandat-poste que pourrait contenir la missive ;
— Portez armes ! ^
La facétie provoqua cette réponse désenchantée de M . Le Tigre :
— Si t'attends que ça pour boire, mon vieux, la pépie va t'étouffer...
— Lis donol fit M. La Dame, impatient. L'autre entama l'enveloppe, de l'ongle de
son auriculaire, qu'il portait long par coquetterie :
— On n'est pas pressé d'apprendre du mauvais^ dit-il.
A la vue du mandat glissé sur la couverture, il se prit à sourire, de côté, vers son camarade ; puis, il lut, cachant le billet vénal.
Il lut, par trois fois, et ses traits exprimèrent la joie, la fureur, jusqu'à ce que, renversé sur son oreiller, il se frappât la tête de ses poings dont l'un froissait misérablement la lettre ; «
^ Ah ! la bath môme ,*= h ptttv'gQHtL.t ^1 |îitHi Çgpi {|,|
M. La Dame tendit la main :
— Fais voir, Bébert î
— Ça te regarde-t-y, toi ? Bas les pattes !... M'en as-tu assez jaspiné pour me dégoûter • d'elle !... D'où que tu la connais, ma largue, pour en parler comme t'as fait ? Dis-le, un peu I Dis-le, pour voir, vermine ! fj
Il était effrayant, et le petit reculait sous la menace, vers l'autre bord du traversin qu'il dépassa, son maigre cou d'avorton garni d'ouate.
— Tu veux savoir ? Ben, c'est vingt balles qu'elle m'envoye, la môme I Et l'autre l'a prise de force... « Je suis ta môme jusqu'à la mort », qu'elle m'écrit... et elle a mis sur sa lettre ce que je m'ai fait tatouer sur la poitrine!... Ça ne trompe pas, d'avoir mélangé son sang, je le savais bien I... « Reviens me prendre à lui », qu'elle me dit encore ! ... Ah ! c'est bon à connaître ! . .. Je crois l'entendre, la pauvre biche!... Et La Teigne!... Ah 1 celui-là, nom de...
Sœur Sainte-Apolline, qui passait, l'empêcha de pécher par paroles, et domptant une instinctive répulsion :
— > Mon enfant, calmez-vous... M. lemajor est dans la salle |,,aîTioricière, . il poqrrait
M. Le Tigre, calmé, s'excusa très honnêtement :
— Ma sœur, c'est des nouvelles de Paris qui me font louf...
Le médecin à quatre galons lui tâta le pouls et l'ausculta longuement. Il prescrivit le « régime n° 2 » où la salsepareille dépurative étend le vin tonique dans la proportion de 8 pour 1 ; et il menaça M. Le Tigre de le renvoyer au quartier s'il s'obstinait à mon trer de la fièvre sans motif plausible. Celuici demanda la permission de descendre au jardin, les chaleurs passées. On la lui accorda, d'un ton bourru...
Il écrivit à Mlle Coquelicot, lui annonçant son retour proche, et il se piqua au poignet pour signer en rouge, comme il avait coutume.
Assagi, il calcula qu'il lui fallait trois jours pour entrer en possession des vingt francs représentés par le mandat que réaliserait le vaguemestre. Et, méthodiquement, il explora l'hôpital, d'étage en étage, de la cour au jardin botanique et au potager dont l'accès est interdit à la troupe, parce que les murs y sont plus bas. Du moins nota-t-il cette particularité avant d'extraire de la serrure, où
quelqu'un l'avait oubliée, la clef qui fermait une modeste porte... Il s'essaya à marcher sans bruit selon un itinéraire qu'il repérait... 11 ne gardait pas rancune à M. La Dame. Même, il le laissa prétendre que Mlle Coquelicot pouvait manquer de sincérité...
La quatrième nuit, il se leva et, ayant accumulé dans sa poche le peu d'argent réparti entre quelques dormeurs dont les pantalons pendaient aux boules des lits, — il quitta la salle Bugeaud, imitant le pas feutré de sœur Sainte-Apolline, dédaigneux des obstacles, pressé de tenter l'aventure commandée par le devoir.
M. La Dame, s'étant réveillé, appela, dans un souffle :
— Bébertl...
Il étendit le bras et ses doigts inquiets accrochèrent du linge :
— Le Tigre !... Parle-moi!..
Il écouta. L'homme du lit n" 7 se plaignait.
— Toi qu'es fort... cause-moi... j'ai peur 1... D'un^coup nerveux, M. La Dame tira le
drap, entraînant la couverture molle.
— Bébert I appela-t-il encore.
AyaBt compris enfin, il ramena son bras ;
et il pleura, le front dans la saignée, du geste puéril que conservent beaucoup de femmes : — Ah! le cochon !... Y me laisse là... tout s«ul... Vout seul...
fr-.-ii'ti
Du soleil poudroyait, flattant le vieil acajou du lit et les rideaux déteints.
— Facchi!.., mon gosse I... T'es doux... tout en soie et gros comme rien dans mes brasl... On ferait une bouchée de toi, avec un peu de colère 1... C'est ça, que je te gobe... et t'es quand même un hcmmel
Sur les genoux de Mlle Coquelicot qui le câlinait, M. Facchino semblait un enfant. Elle le baisait dans ses longs cheveux et, les doigts parmi les boucles noires, elle appuyait la chère jolie tête contre ses seins, passionnément :
— Tu resterais là à te laisser peloter, petite saleté î... Je vois même pas tes mi-
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dans le blanc... dans le blanc, que je te dis, petite vache I... je veux savoir si c'est du chiqué, que tu m'aimes... Non, pas comme ça, Facchi 1... Tu les coules de coin... y glissent... on peut jamais se gaffer dedans... Ne bouge plus... là... ouvre-les, tes clairs... cherche au fond des miens...
Elle avait beau, les pouces aux tempes du gringalet, en maintenir le visage face à elle, baigné de jour, et lui hausser le menton, — sous les paupières mi-closes, entre les cils, le regard échappait comme celui des chats devant un feu trop vif.
— Tu sais, avec une gueulette comme ça, tu pourrais faire le mômaque...
— Ah ! tout de même 1 protesta M. Facchino.
Et, la quittant, il s'allongea sur la chaise longue.
Elle le réprimanda, d'une chiquenaude, disant aussi :
— C'est histoire de causer, quoi 1 Môssieu ne va pas mousser pour un mot ?... D'abord, moi, je méprise personne... que les riches, parce que ceux-là 1... Les lopes y font pas de tort au monde, en tout cas... Je te disais ça, pour dire comme t'es chouette I.. Ah ! depuis Le Tigre, je peux jurer... sur ma
mère 1 et je blague pas là-dessus... je peux iurer que t'es le preu que Coquelicot lui a ouvert son cœur 1...
— Des blagues 1
— Oh ! mignon! lui reprocha-t-elle.
— Ben, et La Teigne? demanda M. Facchino, afin d'expliquer son doute.
— La Teigne I... Tiens, v'ià pour lui 1 Elle imita simplement le geste de se moucher sans linge; d'où le petit homme conclut qu'elle était désillusionnée des mérites de M. La Teigne.
Cependant, il développa son objection :
— Tu l'as gardé des mois à lui refiler ton pognon, et dame I ça veut dire ce que ça veut dire 1...
— Ça veut dire?... J'en sais rien !... Y m'a faite, une nuit... Je l'avais vu d'abord avec mon Tigre... qu'ils se battaient, à Montempoivre... Et d'avoir bu de son sang, dans la neige que le mien me frottait sur les baiseuses, j'ai cru à des choses... que j'étais pour lui !... Y m'a fait voir sa force... J avais pa? d'homme à moi!... on s'est mis ensenililc^!... Mais c'est pas Le Tigre, ah I n-y.i I... Gtlui-ià les châsses n'y tournent pas et y tape pardevant... La Teigne, faut qu il soyc en arrière pour oser...