‹ Le Tigre et le coquelicotChapitre 5 sur 7 · LE T1«RE · texte numérisé non relu

LE T1«RE

Elle s'arrêta, parce que M. Facchino lui plar.tait, droit dans les siens, ses yeux. Couché comme il était, il faisait efîort de la nuque pour les rapprocher d'elle. Elle se sentit rougir ;puts une sueur glacée lui mouilla le front les coins du nez et la lèvre supérieure •

— Qu'est-ce que t'as ? murmura-t-elle, peureuse.

D'un coup de reins, il se mit debout et, la saisissant aux poignets, il la maintint assise ur le canapé :

— J'ai rien!... je t'écoute!... Tu voulais voir mes yeux, tout à Iheure?... Regarde dedans et continue ton histoire!...

— Lâche-moi !

— Cause ! que je te dis...

Elle avançait les dents, prête à mordre, partagée entre la fureur de son impuissance et le respect de la volonté qui la matait. Son énergie s'écoula toute dans un rire nerveux et triste. Ce rire secouait les épaules, tendait le cou barré d'un ruban cerise, pour évacuer la gorge et, par saccades brèves, aigu, tragique, émouvoir le silence où le souffle d** M. Facchino haletait.

— La Teigne frappe par derrière, que tu disais?... Parle... Va donc!...

Faiblement, elle bougea la tête de droite à

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gauche, en signe de refus, et son expression désolée eût attendri un juge d'avenii Elle ne profita point de la liberté rendue à ses bras. Tout l'amour dont elle était capable tressaillait en elle ; et elle ne pensait plus qu'à le sauver de la mort.

C'était un pauvre amour très maternel et sacrifié, à peu près méconnu d'elle-même avant cette minute où il défaillait. Un enfant eût idéalisé sa tendresse, et son impureté lui venait des honmies. Leurs muscles l'avaient pipé et ils l'avaient ébloui de la joie dont elle distribuait tant par servitude que, pour y croire malgré tout, il lui fallait la payer de ses gains et d'une soumission opiniâtre.

— Alors, c'est vrai, Facchi, tu manges à la Judéel... Toil... Une casserole I... El t'as compté sur moi pour vendre un typel...

Qu'est-ce que je t'ai fait ?... Tes boniments, tes lichades, c'était de la frime !... un battage pour poser ton gluau !... et t'attendais qu'on s'y prenne .. la tête sur mes nichons comme un Judas!...

Elle avait dit, la voix sourde, sans colère, et son regard de reproche suivait M. Facchino. Il allait et venait, les doigts agacés à rouler une cigarette. 11 la jeta dans le seau de toilette, en passant, et il tortilla sa mous-

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tache dont il pinçait les crocs entre ses lèvres minces.

— Judas ! ça ne te fait rien?... T'as rien à dire?... C'est vrai !... Qu'est-ce que t'attends donc pour m'emballer ?... Saint-Lago, c'est pour les poufîasses comme moi, jusqu'à ce qu'elles donnent leur dab au curieux 1... Tant qu'à La Teigne, d'abord, je sais rien sur lui!...

Comme M. Facchino s'avançait, elle se dressa :

— Ah ! me touche pas I... Tu me dégoûtes trop...

/"^^gft. Il l'obligea à se rasseoir, d'une pesée sur

i^rV I les deux épaules, et, la retenant ainsi, de

/^iri""!^^ *^^* P''^^' ^^ ^"^ parla : ^^ 'r^ — Sans toi, La Teigne serait à l'ombre en

Ç""^ espérant la juste et la butte au bout de son

rouleau !

— De quoi ? fit-elle.

Sa bouche iéait d'effroi. Elle y enfonça

rageusement un coin de son tablier noir, et, à travers ses deux mains pressées sur le bâillon, on l'entendait s'exhorter au silence :

— Dis rien, carne !... Faut me tairai... Oh ! je veux rien dire, nom de Dieu 1

Les veines de son front grossissaient et la congestion l'empourprait. D'un geste »ec.

M. Facchino tira vers soi les poignets réunis et qui tremblaient. L'étoffe apparut mouillée de salive et de sang.

— Ah ! ma pauvre Coque ! s'écria-t-il. Pourquoi que t'as fait ça ?.. .

Une telle pitié attendrit son accent que Mlle Coquelicot essaya de sourire ; et elle zézaya :

— Je m'ai un peu mordu la menteuse...

On n'en claque pas, va !...

— Montre voir ? demanda-t-il.

Elle tira une langue sanglante et déchirée qu'elle PÛt voulue atroce, pour apitoyer davantage le petit homme.

Affairé, il emplissait la chambre de sa gesticulation vive :

— Ah! tu t'es fadée, on peut le direl... Faut laver ça... Mets-y de l'eau salée, c'est bon...

— Du rhum, ça empêcherait mieux le mal de venir 1 plaisanta Mlle Coquelicot.

Mais elle ajouta, grave, se battant les hanches pour indiquer combien elle souffrait :

— Elle me cuit, la garce; ahl Facchil

Et elle but une gorgée, au verre d'eau qu'il lui offrait , tout proche comme s'il n'était rien advenu entre eux. Sa lang^ue

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rafraîchie, elle leva les yeux sur lui, heureuse de le sentir inquiet, à peine étonnée de le retrouver aussi frêle et gracieux, avec ce timide maintien de fille qui l'avait, dès la nuit de leur rencontre, troublée autant que la voix musicale et chaude dont il lui avait dépeint sa patrie corse. Les chèvres, les rocs, les broussailles odorantes, les femmes trapues, bronzées, aux dents blanches, folles de leur corps et vindicatives dans l'amour , l'île agreste révélée à mi-voix , tandis que M. La Teigne, soûl de madère, ronflait, — elle revoyait tout cela dans une atmosphère de féerie.

Ses poignets, que M. Facchino venait de serrer, gardaient des empreintes roses et lui faisaient mal. Elle oublia cette douleur, à revivre, en une minute, le beau dimanche parfumé de printemps où la Marne les avait réfléchis bouche à bouche, lourds des joies goûtées ensemble, sous ■ un noisetier, sur l'herbe, tandis que M. La Teigne pochait à la ligne, placide comme un bureaucrate.

— Ça va déjà mieux, dit-elle.

M. Facchino, songeur, posa le verre sur la cheminée, entre la boîte à poudre de eiz et un peigne.

ET GdSUELIâOT ÎSd

— Assis-toi doue, mon gosse... près de :::oi... Je pensais à Joinville...

— Ahl... moi aussi, je pensais à des cho-

SOP...

Il enfourcha une chaise, devant elle, et, la poitrine contre le dossier :

— Voyons... là... est-ce que j'ai une figure do Judas ?

Elle eut un sursaut. Les ombres un moment dissipées emplirent son âme et elle se plaignit :

— Pourquoi que t'y reviens?... C'était fini... On allait causer...

— Faut qu'on s'explique I reprit-il. Voilà... Tu m'as flairé comme, moi, je t'avais reconnue... On se parlait pas, du temps que tu marmitais avec Le Tigre... et ça aurait pu durer, quand l'autre a pris la place... Mais comme je rentrais, une nuit, je vous ai senti un trac, à La Teigne et à toi... Je vous rembroquais, l'ess'ourde collée au mur... Ca me chaniait de savoir... Bref, notre métier, quand on y est, on Ta dans la peau...

— Quel métier ?

— Fais pas ta Sophie, quoi!... J'en suis de la ï-ousse, parbleu 1 Et y a pas de honte à ça!... A cause que je marque bien, on m'avait mis à surbiner les types de la haute...

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des députés, des rastas... Oui, ma petite, c'est comme tu me vois : si Félisque Faure m'a pas parlé, y a eu tout juste I... Sans faire ma poussière, je peux dire qu y m'avait remouché dans ses sorties... et y serait pas mort qu'on m'aurait nommé de première classe au moins... Tant pire si cette veine-là m'a manqué, j'en ai une autre, pas vrai?...

Afin qu'elle comprît ce madrigal, il vint, délicatement, l'enlacer; et, près délie, sur la chaise longue, il continua :

— Alors, tu le vois bien, les affaires de ton mec, c'est pas ma partie... Je suis pour la politique et les Cercles... Tout de même, j'étais en goût de connaître pourquoi que vous jaspiniez à la muette... Enfin, t'as dit je sais pas quoi... lui, autre chose... et puis y t'a fait allumer la camoufle... J'ai entendu craquer la soufrante... Alors, vous avez rigolé... « Six cents balles 1 ». que gueulait La Teigne... Tu parles, si je voulais vous renarder, après ça!... Je ne tenais plus, derrière la cloison... Heureusement, j'avais là du madère qui ne faisait rien... La bouteille sous le bras, j'ai risqué la blague de cogner à votre lourde... Et tu te rappelles mon entrée : « Ouvrez, au nom de la loi 1 »...

— Ah I petite rosse! s'exclama Mlle Coquelicot.

Elle avait repris confiance, depuis qu'il lui tenait la taille et la frôlait de la joue, en parlant :

— A le voir claquer de taf, quand t'as eu crié : « On n'a rien fait I » j'ai compris qu'il avait dû machiner un sale coup... On a bu tous les trois... Le gobage m'a fait louf auprès de toi, quand La Teigne a roupillé... Tu sentais bon 1... Le matin, dans le journal, j'ai vu qu'on avait trouvé un bonhomme boulevard Diderot, et j'étais sûr que c'était de l'ouvrage à La Teigne !... Trois fois, je m'ai mis en route pour le donner 1... J'ai gardé ça pour moi, à cause de toi 1 . .. Et puis, je voulais tout savoir!... A la Morgue, où t'étais à lorgner le macchabée, j'ai eu peur que tu te livres 1... C'était plein de mouches...

Il poursuivit, avec une chaleur croissante. Mlle Coquelicot jubilait. Elle ne le quittait plus des yeux, le cœur en fête, chaste ainsi qu'unefiancée, curieuse et réjouie d'apprendre le meilleur de son propre roman... Un policier, c'était le dernier homme dont elle pût souhaiter la conquête ! Et celui-ci, raffiné, croyait-elle, au contact d'une élite qu'elle détestait par envie, se livrait comme nul

amant, pas même son Bébert, son Tigre, car il faillait à sa mission et trahissait, par viésir amoureux t

Depuis une semaine, fls vivaient, dans cette chambre sordide, des émois passionnés. Ils avaient quitté Heuilly pour se soustraire aux représailles de M. La Teigne. La prudence qu'ilfallait observer quand même leur rendait détestable le séjour des Gobelins. Ils habitaient un garni, passage Vallet, derrière l'abattoir de Villejuif. Et c'étaient, véritablement, les horreurs de l'exil immérité !

Elle enfermait M. Facchino, tandis qu'en omnibus elle gagnait le quartier Latin. La « jeunesse des Ecoles », attirée par sa nouveauté, lui jeta le mouchoir. De sombres Haïtiens la payèrent généreusement de mêler un fumet d'héroïsme à leurs récréations. Deux frères, boursiers de la couronne de Roumanie, un Japonais, des Espagnols, un Hellène au fier sourcil, la couvrirent d'or pour l'arracher au syndicat des nègres opulents. Un fiacre la ramenait au nid où elle ne rapportait de ces brèves liaisons que l'orgueil professionnel de pouvoir compter, devant son gmeat, à9» sommas oonsidérables, ga îiiomm?

Et COQUELICOT Ut

lait les exigences de son état, sans un remords. Gomme il s'élevait au rang du clubman par la simple magie du frac loué chez un fripier de choix, il glissait doucement la pente qui met à la mer les petits chéris des dames de la rue.

Il venait de rappeler ses fonctions dans la République, à seule fin de mériter l'estime de Mlle Coquelicot dont l'amour le nourrissait et le divertissait tout ensemble. Il résuma ses confidences par ces mots :

— Tu vois, ma Coque, je plaque toat pour toi... une carrière... la retraite pour mes vieux jours... Mais je regrette rien, va 1 . . .

La grandeur du sacrifice qu'elle inspirait passa se s espérances :

— Ah 1 ma crotte 1... mon gosse I... mon Jésus doré 1 s'écria-t-elle.

Ce fufent des litanies qui le célébraient, chantaient sa faiblesse et sa joliveté. Elle l'étreignait, pâmée d'amour, la bouche gourmande de sa peau fine :

— J'aime ton cou... c'est du satin... et c'est tiède... Ahl petit mâlel... Je le sentais que t'étais delà rousse... et je voulais pas t'aimer... et je voulais te faire cogner par La Teigne... Mais, tu sais bien on se commande pas,

heia?. .. J'étais avec lui quand il a descendu le singe... C'est moi que je l'avais raccroché...

Elle ne remarqua pas une lueur mauvaise dans les noires prunelles de M. Faccbino. Il se laissa renverser et elle tomba contre lui, excitée par la cohue de ses souvenir» :

— Ah I mon Facchi 1

Au soir tombant, elle s'éveilla du plus grand bonheur qu'elle eût jamais ressenti, i/image la hantait, de M. Bébert, qui était à Biskra et dont elle attendait des nouvelles. Elle rêvait de carnages, après la profonde secousse amoureuse. Elle cherchait à raidir ses membres amollis et à retenir sa pensée. Ah ! quel choc mettrait aux prises M. La Teigne et son Tigre 1 Et elle devinait, par une lumière vague, la silhouette de M. Facchino rôdant autour des colosses, guettant le triomphe de l'un pour intervenir, souple, délicat, joli, entre les couteaux brandis par leurs poings de brutes...

— Facchi I appela-t-elle.

Il fumait, tranquilL.=^men<^.. et lisait un des cent chefs-d'œuvre do notre Montépin national, — assis près de la fenêtre, sur le seau de toilelte. II tourna la tête.

— Faudrait aller voir, rue de Cha si Bébert a écrit...

— Ça colle, chochotte, on ira demain dit-il.

Il reprit sa lecture. Elle ferma ses yeux qui verraient de grandes choses, et rorgueil de les provoquer par sa beauté lu fit sourire, dans l'ombre qui la baignait.

Après les couloirs où l'éclat triste des veilleuses augmentait la mélancolie de l'ombre, il fallait descendre l'escalier. Les marches en étaient bordées de fer, et le moindre heurt y provoquait un vacarme. Ensuite, on entendait mieux la plainte des moribonds, les malades rêver et le craquement des lits à ressorts sous les dormeurs inquiets. Un «iqil-debreuf, d'étage en étage, laissait pénétrer les rayons de lune. Il semblait qu'ils appor-

a50 le tigre

tassent un peu du silence d'en haut, pour étouffer le murmure de l'hôpital.

« Ben quoi, Bébert, hue donc I »

M Bébert, lorsqu'il se gcurmanda de îa sorte, était depuis une minute adossé au mur, incapable d'un pas, à cause du bruit qu'il avait fait en butant. Et il se remit en route, ses souliers à la main par prudence. .Maintenant, le difficile était de sortir sans éveiller personne. A force de contraindre son souffle, il étouffait et le pouls lui battait dans la gorge.

L'économat et les services étaient distribués au rez-de-chaussée. La majeure partie du personnel y couchait. Pour atteindre le perron, il fallait longer un corridor bitumé. La porte d'accès, celle dont il était indispensable de manœuvrer la serrure et les verrous, attenait à la logette occupée tour à tour par deux anciens adjudants, chargés de la surveillance générale. Ils étaient imbus d'alcool, de nicotine et de discipline. L'habitude des boissons fortes et du tabac contrariait les moyens qu'ils employaient au service de leur devoir : ils somnolaics?* d'abord au lieu de veiller ; puis ils dormaient avec l'insouciance du grand Coudé à Rocroy.

Aux écoutes, M. Bébert avançait. Une

îueur subite lui mouilla les tempes : la lumière d'un bec de gaz barrait sou itinéraire devant le guichet. Il se mit à plat ventre, et il se traîna sur les mains, la tête haute, parce qu'il devait porter ses chaussures, la tige entre les dents. Cinq mètres à peine le séparaient du but. Il s'arrêta pour, au bout d'un temps, se relever. Il appréhendait de surprendre un bruit; mais, à tant sonder le calme, il trouvait des motifs d'effroi qui l'inlimidaieiit.

« Aïe donc. Bébert, faut te secouer 1 » se dit-il, avec un frémissement rageur des épaules.

Les orteils crispés au sol, il risqua deux courtes enjambées. Elles lui permirent de se rendre compte : la visière du képi ramenée sur les yeux, le surveillant occupait son poste; sur la tablette, devant lui, élaicnt un peloton de soie, un crochet planté dedans, et la blague inachevée dont il exécutait de semblables sur commande, afin d'accroître une pension de retraite qui n'eût pas suffi à Tenlretien de ses vices toujours en activité.

« Ah ! mince 1 . . . Me v'ià frit 1 » pensa

M. Le Tigre.

Il p^'ina, en oulre:

) « La sale rosse !... Tant pire ! Il me faut

de l'air quand même !... C'est de la bidoche

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à marrons, ces vendus-là !... et je tournerais de l'œil dans leur ousteau de malheur ! »

Il posa ses brodequins par terre, prit son couteau, l'ouvrit, et il le passa de biais dans sa ceinture. Il regarda l'homme et, ayant imaginé qu'il pourrait, en cas d'alerte, se pencher pour voir, il tâta sur son propre cou la place où il devrait frapper.

« Allons-y 1 » exprima le mouvement brutal qui le ramassa sur les reins.

... Laissons à nos proches le soin vertueux de maudire nos passions, alors seulement qu'elles ont achevé notre destin. S'il avait moins chéri l'absinthe, le mêlé-cassis et les « pompiers », selon l'heure des journées, au cours de sa carrière martiale, ce héros disponible aurait peut-être mieux résisté au sommeil. M. Bébert, qui l'observait, agissait maladroitement sur la clef, Elle fit grincer le mécanisme. La paix nocturne demeura longtemps émue par la répercussion des échos ; mais le dormeur ne bougea point.

D'un danger, M. Bébert tomba dans un autre : le clair de lune divulguait les formes à une extrême distance et il n'y avait de sécurité nulle part.

«La pâlotte renifle,bon Dieu I » murmura-t-il.

ET COQUEUCOT

Pourtant il se hâta vers le jardin qu'il parcourut sans arrêt. Du potager, il crut voir circuler, de fenêtre en fenêtre, le falot d'une ronde intérieure, et il s'accroupit daas le trou à fumier d'où bondirent deux chats dé-

rangés par son approche. La lumière mobile ayant disparu, il gagna la porte du fond qu'il avait choisie pour sa fuite.

Quand il l'eut tirée après soi, il lui parut 8'éveiller d'un cauchemar. Il huma comme une gourmandise l'air embaumé d'eucalyptus, et, se chaussant, il répétait :

« Ça y est tout de même, nom de Dieu 1 » Les parfums, la joie d'ôtre libre, le gri-

saient tant qu'il dut se retenir pour ne pas crier. C'était une sensation physique très violente, l'épanouissement de sa volonté maîtresse d'agir. La caresse d'une brise vive lui flattait le visage, et il sentait sa force, engourdie de repos, tendre ses muscles.

Soudain, il prit garde qu'il s'était coupé toute retraite et un vertige le bouleversa, de voir ses liabits. Dans la longue capote grise des malades, avec ce bonnet de police gras et ce mauvais pantalon d'uniforme, où aller, dès le jour ?

Le premier gradé passant l'arrêterait, la résistance serait illusoire, et adieu les douceurs de l'hôpital, où c'est du moins l'ennui sans secousse, sans obligation dure ni surveillance haineuse! Il devrait réintégrer la compagnie et supporter les effets de sa tentative improvisée. Au lieu de l'affection amicale de M. La Dame, des soins de sœur Sainte-Apolline que rien ne rebutait, la dure corvée l'attendait, le travail des routes du Sud, l'empierrement, sous le soleil meurtrier, fouetté du perpétuel juron des sousofficiers rognes, prompts à empoigner la crosse de leur revolver !

Les omoplates contre la muraille, la poitrine creuse, il désespérait :

« Ah I quoi 1 Je vas pourtant pas rester à poireauter ici comme une andouillo pour qu'on me cueille, bon sang ! »

La tranquillité nocturne exaltait sa peur. Il tremblait, le regard accroché à des détails. Le vent courbait les herbes et mille ombres palpitaient sur la terre ocreuse. Au loin, surgies des montagnes pelées, les rares silhouettes d'arbres se découpaient en noir. Partout, l'éclat blanc de la lune, la clarté aiguë des étoiles mêlaient leurs ondes, et, par elles, la révélation auguste de l'infini pesait sur le calme terrestre.

« Tu perds la boule, mon vieux! »

Le charme de la beauté visible pénétrait son cerveau fruste. Il ne la comprenait point ; mais, parce que le propre du simple est de rapporter tout à soi-même, elle l'avertit qu'il était faible et sujet aux hasards, de même ces herbes semées là par une brise, couchées sous une autre, et qu'une heure de soleil dessécherait.

Déjà l'obscurité bleue rosissait, à l'Est. Un chant de coq retentit, suscitant une fanfare d'appels capables de tirer le monde de son assoupissement.

« Les sales bêtes I » maudit l\î. Bébert.

11 ajouta, navré, hochant la tète, et ses

ongles s'écorchaient à gratter la pierre : « C'est le jorne!... Faudrait voir à caleter 1 Ah ! je donnerais mes tripes toutes chaudes pour rentrer dans la canfouine I »

Avant de partir il ne savait où, il essaya si la porte résisterait au poids de son épaule, et il se convainquit de l'impossibilité d'une escalade. Il tenta même d'ouvrir, avec la pointe de son couteau. Puis il s'en alla...

Les pièces volées sonnaient dans sa poche, à chaque pas. Il en compta pour trente-cinq francs. Ajoutés aux vingt reçus de Mlle Coquelicot et à deux louis épargnés malgré les pires soifs, en prévision de vicissitudes extrêmes, ils lui composaient un pécule dont l'aide pourrait être efficace.

« Qu'est-ce qu'ils vont prendre, les frères, pour leur réveil ! » pensa-t-il.

Et il sourit, de s'imaginer la colère des

camarades dont, à leur insu, il avait emprunté

l'argent de poche. Cette idée et la certitude

de posséder davantage qu'il ne prévoyait

lui rendirent un peu d'énergie. La mémoire

de Mlle Coquelicot acheva de le stimuler.

"^ Elle l'appelait, de là-bas, la petite femm»

Ijî;^..-^^^ utile et amoureuse, qui bouillait pour lui, et

^' Cv i dont la chair signifiait l'insouciance, la joi»

Et COQUELICOT

donnée, les paresses sans fin, et Paris flamboyant, sa fièvre, la rumeur de ses minuits héroïques, les conciliabules avec les amis maintenus en respect par un passé sans reproche !

Elle l'appelait, de cette voix cassée qu'elle avait dans l'amour, arquée sous la mâle étreinte, pour gémir de bonheur, entre deux morsures, quand elle lui suçait le sang et ne lui arrachait pas une plainte ! Elle l'appelait, du profond de son âme, pour qu'il la délivrât du misérable qui l'avait prise à la face de tous et, chaque jour, chaque heure, de minute en minute, le déshonorait, à Reuilly, son fief, le domaine où il imposait aux aristocrates du trottoir l'exemple d'une vie sans défaillance ! Il allait droit devant lui. L'image double de la femme à reconquérir et de l'homme qu'il lallait châtier, l'entraînait. S'il n'était de bornes à l'élan humain, il eût franchi TAurès, les contreforts d'El Kantour, traversé la mer, la France, atteint la capitale et satisfait sa vengeance, avant de reprendre haleine !

« Le chameau!,.. Me crosser avecl... Le sonner, là I » s'écria-t-il.

Ou talon, il frappa la terre calcinée ouverte de crevasses, et la force qui montait de son

râble tendit vers les astres ses bras aux poings massifs qui ne pouvaient rien pour sa gloire.

« Oh ! un singe 1 »

La vue d'un officier qui venait, raide, à quelques mètres, lui arracha cette exclamation, et, sur le qui-vive, il se jeta de côté.

... Alors seulement, il prit conscience des lieux. L'hôpital était proche.

De ruelle en ruelle, M. Bébert avait tourné presque sur place. Il se trouvait à proximité de la rue des bazars et des épiceries. L'aube illuminait au ciel des nuées rondes comme des pétales et dont le troupeau avançait mollement dans la direction du désert.

« Tant pire ! On verra ce qu'on verra... J'ai pas le choix, faut me barrer 1... »

Il n'avait aucun plan , hors de se fier à sa bonne fortune. Il se souvenait de ce café maure, interdit à l'armée, où il avait vu des danseuses, des sorciers et des jongleurs. Le propriétaire ni les femmes qu'il employait ne résistaient à la séduction do l'or. A défaut de vendre d'un café sirupeux ou de conclure les brèves alliances des filles suaves dont plusieurs étaient issues de lui, il achetait à vil prix les objets d'origine douteuse et de valeur certaine, et il prédisait l'avenir.

C'était un sage à sa façon. Les touristes admirent d'abord l'air vénérable que lui valent sa barbe neigeuse de patriarche e- îa dignité de son maintien. Ensuite, ils vantent l'accueil de sa maison. Ainsi, il réalise des bénéfices qui lui permettent de mépriser les pauvres de sa race, et sa renommée gagne l'Europe.

M. Le Tigre avait cru remarquer les effets de sa prestance sur une pupille de ce vieillard judicieux. Elle s'appelait Fatliuia comme beaucoup d'autres ; mais sa beauté la singularisait et, dans la danse, ses seins parfaits et son ventre plat, d'un ovale pur, mimaient une foule d'intentions. Elles éteignaient son regard ou l'allumaient. On désirait que son jeu ne finît point. Une fois ou deux, elle avait tenté de séduire ce Français robuste aux prunelles impassibles. Ses agaceries savantes ne le troublèrent pas, ni le frôlement de sa hanche onduleuso et pleine, lorsqu'il lui advenait de le rencontrer en promenade, dans la cohue des soirées dominicales. Il l'avait dédaignée, moins par scrupule de trahir Mlle Coquelicot que pour surprendre M. le comte de Langerun, M. L'Amande et M. Le Louchcn de Clignancourt, ses frères d'armes, que )a beaulé souple et les talents de cette Kabyle impressionnaient.

léO LE HgRË

Afin d'écourter les négociations, quand le tenancier eut, d'un grognement, répondu au choc dont il venait d'ébranler les volets, le fugitif se para d'un titre qu'il n'ambitionnait pas :

— Officier... capitaine... Ouvrez I...

Il dut, cependant, faire tinter de la monnaie précieuse pour éclairer la religion du vieil Africain, et il entra dans la place.

— Gueule pas, l'Arbi, ou je te fricasse I menaça-t-il.

D'un bond, il atteignit son hôte. Il lui ferma la bouche, de sa droite puissante, et, de l'autre main, entre deux doigts seulement, il le secouait :

— Appelle Fathma... et trouve-moi des habits !

Au geste d'incompréhension du fils d'Allah, il répondit :

— C'est bon, vieux grinche, tu comprends quand tu veux !... Fathma et des frusques, d'abord !... Et qu'on me prenne pas dans ta niche à poux, ou je me paierais sur ta car casse 1...

— Fathma ! manda le maître.

Elle accourut.

— Ben oui, c'est moi I dit M. Le Tigre. Elle fronça les sourcils, durement ; puis

son visage exprima le dégoût. M. Bébert devina que l'avenir dépendait de son pouvoir sur cette femme. Elle interrogea des yeux le vieillard qui tapotait ses lèvres contuses et grelottait à l'écart. Il branla du chef, tirant sa barbe vénérable, comme il avait coutume dans les occasions difficiles.

— Allons, ouste, la Fatmuche, faut y passer I s'écria le Joyeux.

11 l'enveloppa et, son bras qui l'avait prise sous l'aisselle, se repliant, elle se sentit écrasée, tandis qu'un baiser farouche entr'ouvrait ses mâchoires et atteignit les sources de sa vie.

Elle savait que ce qui est écrit doit arriver, et elle n'avait plus d'orgueil. Elle guida M. Bébert et elle se mit nue devant lui pour contenter ses caprices.

xn

On l'appelait Marie la Nèfle, parce qu'elle manquait de fraîcheur. Si les surnoms étaient toujours inspirés par la sympathie, on l'aurait nommée Marie la Douce ou Marie Bon- Cœur.

Elle avait lé teint plombé, les cernes bistres des noctambules, la bouche très triste, et ses épaules tombaient. Les passants acceptaient volontiers ses offres de bonheurs pervers. A ne réaliser que l'indispensable de ses promesses, elle gagnait de quoi se mal nourrir, payer sa logeuse, renouveler sa jupe brune, son tablier noir et les rubans qui étaient le luxe de sa parure. Elle les choi-

s^ssai•^ du bleu le plus céleste : celui des bannières Je la Vierge au Grand Pardon de Sainte-Ânne-la-Palud. Ses yeux d'enfant n'avaient rien contemplé d'égal à leur magnificence. On eût dit que ses yeux de femme en gardaient un reflet dans leur couleur délavée. Malgré les souillures, ils conservaient devant Paris l'expression surprise qu'ont les regprds des toutes petites filles en Bretagne.

L'année de sa confirmation, elle avait quitté Douarnenez pour être bonne d'enfant, aux gages de Parisiens modestes venus là tremper d'iode et de sel marins les scrofules

des jumeaux nés de leurs œuvres.

Il y avait peu de joie dans ce ménage. Marie se réveillait en larmes, à l'étroit d'un cabinet sans air où elle étouffait la nuit, rêvant de la baie, des landes, d'espaces dorés par les

ajoncs fleuris. Son maître vint la consoler. Il accompagna ses paroles paternelles de gestes qu'elle ne détourna point, tant elle était ingénue, par effroi du diable dont il avait menacé ses timides résistances. Quand il la laissait, elle priait en breton et elle attendait le sommeil, étonnée un peu qu'il lui fallût contenter les caprices du père après ceux des enfants. Elle remplissait ce devoir étrange avec l'humilité d'une servante naïve encore, comme elle participait aux jeux des petits, lavait le linge ou la vaisselle.

Son incroyable candeur la fit tout avouer à sa maîtresse qu'un doute travaillait. Et elle se trouva sur le pavé de Grenelle, un soir pluvieux de novembre, honteuse pour la première fois d'avoir « obéi à Monsieur », embarrassée du paquet de ses bardes, et riche d'une pièce de cinq francs au lisu du quintuple qu'on lui devait. La tête bourdonnante des invectives, des prophéties, des vœux détestables dont l'épouse trahie l'avait accablée avant de la mettre dehors, — elle restait sous l'averse froide.

Quelqu'un l'emmena. Il en alla de même, le lendemain et ensuite, sauf qu'elle avait loué une chambre d'où elle regardait le puits artésien, les tramwrays et les gens, du matin

16$ lE TICBP

au spjr. Elle noua dep amitiés, pasmi les femmes qu'elle rencontrait dans ses promenades. Leurs avis l'armèrent contre la mauvaise foi des hommes et elle acquit de l'assurance. Une « payse » acheva de lui signaler les risques de la profession, et elle lui enseigna la coquetterie agréa]3le aux civils et aux militaires, l'art de les apprivoiser, les parages de bonne chasse, et le goût de boire. Un agent des mœurs, enfin, compléta son éducation ; car la mansuétude d'un État démocratique s'étepd aux plus humbles.

Rien ne la rebutait, de cette vie qu'elle n'avait pas désirée. Elle oubliait la face des inconnus dont les vifs transports ne l'émouvaient guère, et elle semblait toujours les reconnaître, par courtoisie. Pourtant, à voir ses pareilles aimer, toutes, l'élu entre mille, qui les rançonnait et les frappait, un immense besoin de chérir couvait en elle. Il partageait son cœur, avec le regret du port natal et la mémoire des fêtes religieuses. Parfois, dans la puanteur, le tohu-bohu et la désolation d'un cabaret, elle retrouvait des parfums d'enCens, l'hymme des cloches et la visiop d'un paysage maritime. Elle aspirait à l'amour avec cette passion mystique qui maiutenai^

son âme au-dessus des nécessités malpropres de son existence basse,

Un dimanche, elle marcha tout l'aprèsmidi derrière un quartier-maître de la flotte, fascinée par le béret et le large col bleu, espérant toujours qu'il abandonnerait pour la suivre le vieux couple dont il était ilaniju.-. Elle manqua défaillir, de demeurer toui seule sur le trottoir, quand ils furent entré > dans une maison qu'elle guetta jusqu'à h. nuit close, sans déplacer ses pieds.

Elle se donna à plusieurs, dans l'espoir d'une liaison durable, de violences qui lui permettraient, en les racontant, d'apitoyer ses amies, et augmenteraient la saveur dcr. caresses prochaines. Ils la volaient ot ne revenaient plus. La plupart la raillaient dure* ment, si l'occasion d'une rencontre l'amenait à formuler des reproches.

— On t'a assez vue, La Nèfle 1 disaientils.

Ou bien :

— T'es trop moche, la rouquine, pour qu'on y retourne à te faire boum ! C'est boa quand on est sur le sable, fauché de sa largue et dans la mouise, à claguer des dominos à vide!

Néanmoins, elle renouvelait ses tentatives, avec l'obstination de sa race. Le soldat, Touvriei-, les commis imberbes et des collégiens barbus, lui passaient les taches de rousseur dont elle était masquée, pour l'attrait de sa chevelure fauve où des mèches pâles avivaient les lueurs éclatantes de la masse. Elle connaissait d'ailleurs l'influence de sa peau fine sur la sensibilité des clients et que les moins délicats admiraient la teinte laiteuse de son corps.

Cette séduction parut agir sur M. La Teigne qu'elle voyait dans les bars et désirait, avec le sentiment de sa propre indignité. L'aube dissipa le charme, après une nuit chaude dont elle se rappelait toujours les ivresses, quoiqu'il lui en eût coûté ses gains d'un samedi de paye.

Elle parvint à s'attacher un apprenti, gouailleur et dégingandé, qu'elle détourna facilement de l'atelier où il aidait au raccommodage de bicyclettes. Il l'aima deux longs mois. Ce furent les meilleurs jours de Marie : ses sacrifices à l'ardeur des citoyens avaient un but, dans la personne du cher petit homme aux joues roses, pareilles à des pèches. Elle était fîère de l'exhiber dans les bals, à la kermesse des Invalides et chez les restau-

rateurs où le cercle de ses relations fréquentait.

Il la meurtrit de coups, au retour d'une échappée à Clamart, sous prétexte de jalousie, l'accusant de complaisance envers un zouave qu'il avait invité à leur table, par politesse et par amour de la cocarde. Le zouave, après boire, avait galamment assailli la femme et nargué son chevalier dont le rire sonnait faux, parce qu'il se devinait trop faible pour frapper. Il égara l'importun dans le bois et, bousculant Marie, hargneux, muet, il l'avait ramenée jusqu'en leur chambre où des sévices immédiats préludèrent à lexplication qu'elle réclamait depuis des heures :

— Ah ! rouchie ! te faudrait de la carotte d'Afrique et que je tourne en poire jaune !... Après le turbin, t'es à moi, mets-toi bien ça dans la citrouille I... Les michetons, faut qu'y gantent... ou tu prendras la pipe !...

Les joues cuisantes, les côtes sensibles, elle l'écoutait en pleurant, et heureuse. Son corset, brisé dans la lutte, lui pinçait les chairs. Elle accueillit cette épreuve nouvelle comme une autre marque du grand amour qu'elle provoquait enfin I Une tendresse infinie l'alanguissait et jamais elle n'adora autant son maîtro, que jaloux et

m LE TIGRE

brutal. Elle vit avec joie se former des taches violettes où il l'avait frappée, songeant que leur vue exciterait la pitié de ses amies; et la certitude d'en être plainte à son tour lui était précieuse et douce.

Mais la fatalité pèse sur quelques êtres avec une invraisemblable persévérance. Une mauvaise toux secoua ce joli amant de cœur et l'emporta en moins de rien, pâle, mince et grave. Ses yeux étincelants de lumière gaie, l'incarnat de ses pommettes plus appétissantes que des cerises, Marie les revoyait sans cesse et elle croyait l'entendre gouailler entre deux quintes ou faire des projets. Retenue par ses sentiments religieux, elle abandovMia Grenelle pour Reuiily, au lieu de suivre dans la mortle cher fantôme de ses premières amours.

Le changement de quartier la guérit presque de ses hallucinations. Il lui resta une \ tristesse préjudiciabio à sou gommçrcs çt qij'elle

refoula au plus profond d'elle-même, où elle logeait tous les souvenirs inutiles à sa vie publique. Elle apercevait de temps en temps M. La Teigne dans les bars. Une émotion la bouleversait alors, quj rouvrait d'anciennes blessures et lui rendait odieuse la solitude de ses moments perdus. S'il daignait trinquer avec elle, elle réclamait l'honneur de payer pour lui et pour Mlle Coquelicot, sans arrière-pensée, orgueilleuse de paraître en leur compagnie.

En apprenant la dissociation de leur ménage par la volonté de Mlle Coquelicot, elle s'étonna simplement qu'une femme pût commettre la folie de préférer un autre homme à M. La Teigne qu'elle avait le bonheur de posséder et d'entretenir. Cela lui semblait l'équivalent monstrueux de jeter le pain ou de cracher dans une église, et elle ne pensait même pas à s'apitoyer sur lui que son prestige et sa force assuraient de plaire à discrétion.

Cette nnit-là, aux Dernières CartoucheSt M. Le Barbillon intéressait l'assistance à l'état d'âme de M. La Teigne qui était entré deux fois dans le bar sans consommer. Les faces verdâtres ricanaient, creusées d'ombres

dures que la fumée des cigarettes adoucissait momentanément.

— De vrai ? disaient des auditeurs incrédules.

— Vrai, comme j'ai qu'un œill affirma M. Le Barbillon.

Il se mouilla les phalangettes de salive et il étendit sa droite au-dessus du comptoir, avant de reprendre :

— Je vous le dis, ça fait huit jours qu'elle s'a trotté, et ça fait huit jours qu'on carapate, La Teigne et moi, à fouiner partout Reuilly, où qu'elle se piauUe avec sa fausse-couclie 1 Nib de leur viande ! Pas plus de traînée qu'un becquant dans l'air ou qu'un pâmeur en Seine, ni vu ni connu, débrouille-moi ça Thomas I II en rote, le mec, et c'est pas de briffer 1...

— La gerse, c'est tout de même pas ce qui manque, observa un disciple ingénu de Schopenhauer.

— C'est la môme Coquelicot qu'y veut !... et ça lui cavale dur la sorbonne... Mezig en a sa claque de trotter. .. Y a même plus un verre au bout, tellement que la purée le garnit I..,

— Ah 1 mince !...

— Va-t-y rabouler, dis, Le Barbillon f Il se retourna :

— Tiens, c'est toi. Marie la Nèfle?... T'en rigoles, du frère?.,. Ça te venge de l'aatre soir qui t'a bâfrée sa détosse ?

Elle souffrait. Les mots la piquaient comme autant d'épingles en plein cœur. D'une voix indéfinissable, elle opposa aux insinuations du borgne :

— J'y en veux pas, à La Teigne... Y me prendra quand y voudra...

— Rien que ça pour ta crigne, La Nèfle I

— Pas dégoûtée! fit un autre.

Un troisième, qui n'avait pas seize ans, la blessa davantage :

— Après Coquelicot, il y trouverait un cheveu, à te faire duchesse !...

Elle se sentit rougir, vida d'un trait son « raspail », et, très dignement :

— Je èais bien que je la vaux pas, allez... N'empêche que le pognon radine et qu'une feignante et moi ça fait pas les deux sœurs...

M. Le Barbillon réclama la parole :

— Pour ça, il est à la comédie, le frangin ! Deux ronds de frites, v'Ià son déjeuner, et ce tantôt il a bouffé un morceau de boudin cru ..'^Y a plus de vent que de solide danâ sa panse plate... ça l'aide à marcher!

— Ta bouche ! avertit le jouvenceau.

— Quand on parle du loup, on...

Nerveusement, M. La Teigne, qui hésitait à passer le seuil, coupa la citation de M. Le Barbillon :

— J'aime pas qu'on cause derrière moi de mes affaires !

— C'est pour moi que tu dis ça?

— Pour toi, d'abord... et pour tout le monde ! riposta M. La Teigne.

Il les regarda, sans sourciller, l'un après l'autre, droit. Sa main, négligemment, cueillit une cigarette mise en réserve sur son oreille, et le murmure cessa, qui avait répondu à son défi.

Marie la Nèfle tremblait, saisie de joie et de crainte. On entendait brûler le gaz aux becs, tellement le silence était profond. Elle sentait l'effort de son âme éprise dans sa chair, la crisper le long des vertèbres et la parcourir de grandes ondes froides.

— Un rhum, La Teigne ? offrit-elle timidement.

— C'est toi, la rouquine... Vas-y d'un rhum I...

Elle le respira, quand il se fut approché d'elle, comme elle eût, dans un bouquet d'algues, humé tout le parfum de sa Bretagne.

— Ça boulotte, La Nèfle ? dit-il, pour parler. Elle essaya de sourire, empêchée de

répondre par l'angoisse trop forte qui lui serrait le gosier. Depuis un moment elle fouillait sa poche. Quand elle put exprimer un son enfin, les yeux levés sur lui, elle osa ces mots :

— T'es pas heureux, La Teigne...

Et elle lui glissa dans la main quatre pièces de cinq francs. Il l'examinait, dédaigneux, retenant par mégarde, avec la monnaie, les doigts moites de la donatrice. Elle murmura :

— On pourrait se mettre ensemble... Ohl bien sûr! pour le temps que tu voudras 1... Je sais travailler... et j'ai du courage... Ah I depuis Grenelle, que je t'ai en tête !...

Il épiait les visages. L'œil unique de M. Le Barbillon raillait.

— Je t'emmène, la gosse 1 prononça M. La Teigne. T'es ma largue !

On leur ménagea un passage. Beaucoup qui n'y avaient jamais pris garde durent convenir que Marie la Nèfle n'était pas sans beauté. Au bout de quelques pas, en pleine chaussée, M. La Teigne la souleva de terre pour la baiser. Il s'aperçut ainsi qu'elle pleurait, et, songeant à ses propres chagrins, il la réconforta :

178 LE TICRE

— Allons, la môme, y a pas de quoi chialler, d'avoir celui qu'on veut.. C'e?l piis vrai tous les jour»... Et je te gobel...

— Ça colle, chochotte, on ira demain 1 Telle était, depuis une quinzaine, l'invariable réponse de M. Facchino, quand sa maîtresse lui demandait d'aller à l'hôtel de la rue de Charonton, voir si M. Le Tigre avait écrit, de Biskra. Il prétendait, de la sorte attendre que Mlle Coquelicot changeât d'idée, sans la contrarier.

Parce que la vie lui souriait, M. Facchino ne prévoyait pas d'événements funestes : elle, favorisait son indolence native avec sa gourmandise de luxure, et elle le laissait léger de remords. Maintenant, sa cigarette était roulée

plaisir de son amie ou le sien ; et il avait la satisfaction de reconnaître l'influence prépondérante de son beau physique sur sa nouvelle fortune.

Il ne méprisait point son état actuel de petit amant entretenu, et la médiocrité de sa condition antérieure lui apparaissait : il jugeait que la carrière de policier dégrade l'âme, à moins de l'avoir bien trempée. Il se racontait, avec la coquetterie des jeunes hommes qui ont beaucoup vu et pataugé dans la boue sociale. Il intéressait Mlle Coquelicot aux vices de quelques membres du Parlement, au personnel des cercles réactionnaires, des théâtres, de certains salons tolérés, — et elle rayonnait d'apprendre que la Sûreté couve aussi les puissants et les riches.

Dans ses récits, il amplifiait un peu, car la stricte réalité impressionne rarement les femmes. La certitude de plaire le faisait exagérer ses moyens. Il gesticulait, ondoyant et précis, il jouait de ses yeux veloutés, avec l'assurance d'une vieille belle, et il entretenait à brefs coups de dents l'incarnat de ses lèvres toujours humides. Il y avait sa voixl Chaude, elle mourait et se ranimait tour à tour, et après tant d'inflexions douces et graduéei, elle lâchait un mot de patois

ET COQUELICOT Itl

corse, musical et plus caressant que nul autre, qui agissait définitivement sur les nerfs impressionnables de Mlle Coquelicot.

C'était au milieu d'une période éloquente. Elle enfonçait parmi les boucles noires de M. Facchino ses doigts impatients de palper quelque chose qui leur fût doux à légal de cette voix dont les endroits les plus secrets de sa chair éprouvaient l'action bienfaisante. Elle était assise auprès de lui couché. La pluie ruisselait aux vitres. Eux, leur imagination bornait le monde habitable à cette chambre d'un mauvais garni où ils fêtaient leurs corps. Vénus, la bonne déesse, les rapprocha davantage, par amour de l'harmonie universelle.

Après les rêves, Mlle Coquelicot demanda encore :

— Faut tout de même aller voir si Bébert a répondu ?

— On ira demain, chochotte, ça colle l dit M. Facchino.

Il se sentait joli à damner une sainte, et son accent ne manqua pas d'impertinence:

— Non, mais, le gosse 1 faudrait pas me mener en bateau, tu sais ?

— Ah I mince I

183 LE TlftRB

— Tu sais, reprit-elîe, quand j'y vois pas, c'est que je boucle mes clairs !...

Elle était près de se fâcher. Il était ainsi tourné que la lumière directe de la fenêtre frisait son visage de trois quarts. Ses grâces la vainquirent et, penchée sur lui, tendre, elle l'invita à se confesser :

— Allons, dis-moi tout, ma crotte 1... C'est la flemme qui te gèle?... Tu voudrais poser ta praline en douceur, petit chameau... Voyezvous ça!... Non?... Alors, quoi?

Il dit avec une belle assurance :

— Y a pas la presse de s'offrir aux marrons pour un mec qu'aura rien de plus pressé que de prendre ma place au chaud...

— Ta place?... Ta place!... Quand Béberty sera là, y aura personne que lui pour ma peau et que moi pour la sienne ! Ah 1 vois-tu, on se tuerait plutôt !... Toi, t'es le gâteau, le gosse, ma bouchée de bon, ma crème, en attendant le vrai mâle ! Non, plisse pas ta petite gueulelte, Facchi I Y a pas d'offense pour toi I... Lui, quand j'y pense, mon sang ne fait qu'un tôurl... Veux-tu que je te dise?... Y serait à Paris, que ça me sauterait au blair comme des fleurs qu'y aurait dans la carrée 1

— C'est bon!... La ferme!... si t'as pas mieux à bouir !... Le Tigre y peut te tenir

chaud... pour moi, je m'en fousl... Quand on le verra, ça se passera entre lui et moi...

-^Pauvre loupiot ! Ce que tu pèserais devant lui 1... Un courant d'air de son bras, et y a plus personne debout autour !...

Très visiblement agacé, M. Facchino sauta hors du lit :

— J'en ai mare de ce mec-là, tu sais, la Coque 1 Veille à ce qu'y ne me pue pas trop au nez à force d'entendre tes chansons !

— Crâneur, va I

Elle regretta cette raillerie, à voir l'expression du petit homme. Il alluma une oij^arette, endossa sa veste et, remontant son pantalon:

— Allons, dégrouille, la môme!... On va toujours voir, à Reuilly, si y a une babillarde... Et des fois que le chiffon serait aux •erres de La Teigne, on y causerait!

— Tiens, f es un vrai homme, mon Facchi, MU costeau, toi aussi i

— Moi aussi ! répéta-t-il, dédaigneux.

— Ah ! je savais bien que tu ne flancherais pas, toi !

Une vision de combats héroïques la transportait. Elle se jeta contre lui et elle le couvrit tout entier do ses bras, émerveillée qu'une t«ll« vaillance habitât ce corps menu, et inter-

184 LE TIGRK

dite, parce que son amoureux élan se heurtait à l'intention cachée dans ces yeux faux qui évitaient son regard droit.

La pluie cessait quand ils furent dans le passage. Boulevard de l'Hôpital, l'air sentait la feuille mouillée et le caillou. De grosses gouttes tombaient encore des arbres et les capotes relevées des fiacres ruisselaient. Le couple mp'jchait vite. Elle était oppressée et fiévreuse :

— Dis, Facchi, une minute de pause ?

supplia-t-elle.

Ils s'arrêtèrent sur le pont d'Austerlitz. Un soleil de gloire enflammait les eaux limoneuses et hautes. Le ciel éblouissant ne contenait plus que de rares filoches blanches dont les paraboles hardies coupaient l'azur. M. Facchino regarda, les coudes au parapet, des tondeurs exerçant leur art au milieu d'une assemblée de bambins. Mlle Coquelicot s'enivrait de lumière, d'espace, de fraîcheur et de bleu.

— On va-t-y démarrer, ou zut? dit-il, bourru.

Elle le suivit par des rues étouffantes, regrettant le fleuve, les souffles aériens qui lui baisaient la nuque et lui rappelaient la

campagne fleurie des romances à deux sous.

Chemin faisant, M. Facchino avait réfléchi que M. La Teigne était d'une force peu commune, prompt à l'expérimenter, et que rien ne servirait d'avoir pour soi l'intelligence s'il fallait s'exposeraux poings du premier rustre venu, le cœur léger, comme on chante la Marseillaise.

— J'ai mon plan, la môme, pour là-bas... commença-t-il.

Elle lui sourit, d'entendre sa parole moins sèche ; et il exposa son projet :

— C'est si La Teigne a mis le grappin sur le papier, tu comprends?... et ça, « c'est couru », comme disent les barons du crot tin 1... Je me planterai en bas, sur le trottoir, en face la croisée... Tu monteras... Tu vas pas croire que c'est la trouille de La Teigne qui me fera rester?...

— Loufeton, va 1

— Boni... Alors, tu montes... Tu lui dis que j'attends... et que dans cinq broquilles... pas une de rabiot I... si tu ne reviens pas avec la lettre, c'est bibi qui monte la chercher et le paroissien avec... histoire de causer d'histoire ancienne...

Elle eut une révolte :

Ige LE TIGRE

— Je mange pas du pain de Judée, Facchi.. Trouve autre chose...

— Fais pas de magnes l... Si y avait du raffut là-haut, à se cogner, ça pourrait mal tourner pour lui... Une fois cueilli, la rousse le garderait et y ne traînerait pas à te donner, le mec!

— Hein?

— Tu vois, ma petite, faut faire à ma façon... c'est la bonne... et y filera doux... sans te toucher seulement les tifs... à me savoir là...après avoir gueulé pour sa santé... C'est compris *>

— Faut bien, poison d'amour ! t'as raison quand même t'as tort, à jaspiner pareil qu'un médecin...

Devant l'hôtel de la Licorne, il la lesta de nouvelles recommandations et, d'une tape au-dessous des reins, il la fit sauter le pas d'entrée :

— Vas-y, ma biche, l'amorce est bonne pour qu'y ferre l

M. La Teigne avait pris la lettre, naturellement.

— Il est là-haut avec ea nouvelle dame, ajouta l'hôtelière, sournoise.

Mlle Coquelicot laissa percer ie dégoût que

lui inspirait celte commerçante gélatineuse, et elle gravit l'esca»

lier à la course.

Des rires traversaient la porte.

La clef était dessus. Elle ouvrit, entra et s'adossa contre, à la manière du dompteur qui s'introduit dans la cage habitée :

— On s'embête pasl... Oui, c'est moi!... Oh ! je rapplique pas pour ta figure, La Teigne 1

Il grogna :

— La fuite, wagon à bestiaux, ponante, casserole!... La fuite, ou je tape!...

— Barca I... Perds pas ton temps, ça serait malsain pour ta peau d'andouille I... On m'attend en bas, avec la babillarde du Tigre que t'as barbofcce...

— Connais pas ça, la gouinel dit-il, effrontément campé, ses mains épaisses aux hanches.

On voyait sa poitrine velue, fauve, par Téchancrure de la chemise. Dans un coin, Marie la Nèfle, mal revenue de ses joies inachevées, se reprochait d'avoir pris la place de Mlle Coquelicot avant un honnête délai. Celle-ci la reconnut :

lit

LE TISRK

— LaNèfle!...Mescompliments, La Teigne, t'as de quoi nager I...

Y a plus frais, mais y a plus dégueulasse que ta Marie I... et c'est encore trop bath pour tes foies pâles!...

— La fuite, que je te dis I hurla M. La Teigne, un poing levé.

Mlle Coquelicot ne bougea que pour tendre son cou dans la direction de la fenêtre ; et elle dit, avec une lenteur expressive :

— Rembroque voir celui qui poireaute en face... ça te coupera la chique...

Et, comme il hésitait :

— La vue n'en coûte rien 1... Vas-y !.. .Vaut mieux connaître contre qui on met ses brèmes... Tu renâcles?... S'agit que d'avancer dans ta piaulle et la colique temord !.,.

— Ah 1 soué, tu sais I

— Vas-y voir 1 lui dit-elle encore.

Et leurs souffles se mêlaient.

Il souleva le rideau et regarda, de biais, pour n'être pas vu :

— Nom de Dieu 1 Facchino 1...

Les yeux du Corse lui parurent vaincre U distance et fouiller en lui. La petitesse de l'homme l'épouvantait comme le signe d'ua

pouvoir intangible et qui prévaudrait toujours contre l'efTort de ses muscles.

Mlle Coquelicot jubilait :

— Le temps passe, La Teigne... Donne le papier. . . Ça vaut mieux pour toi... Y n'aurait qu'à monter ici... et tu serais fauché... Le refroidi du boulevard Diderot, ça lui trotte dans la toupie... Sans moi, tu serais à l'ombre, y a beau I... Allons, refile-moi la lettre, ou le gosse va t'amener la reniflette ici !...

L'inquiétude le verdissait, et la balafre, qui lui partageait les joues et le nez, semblait rouge. 11 traîna ses longs pieds nus, atteignit sa casquette et, de dessous la coiffe, il tira une enveloppe très sale qu'il jeta à travers la chambre.

— Maintenant, fous-moi le campl... ordonna-t-il.

Mlle Coquelicot ramassa la lettre et, d'un ton pincé, railleuse :

— Tout de même, on fait plus de façons... avec les dames !

— On vous arrangera bientôt, ton roussin et toi, avec les amis... et tu diras si c'est la bonne façon, punaise I

— Pense à la butte, La Teigne, je ne te dis que çai

190 tS TI6RB

Elle «lisparut, sur ces mots. M. La Teig^ie retourna vers la c-roisée. M. Facchino était au même endroit où Mlle Coquelicot vint le relever de sa vigie.

Marie la Nèfle pleurait tout bas, Ae ne rien comprendre.

— Ah I tu ne sais que chialler 1 ... Tu p'> jvais pas rebiffer, quand cette morue se foutait de toi !... Elle m'en aurait pas dh la moitié, qu'elle la dansait par la fenêtre 1... Mais toi, t'es là comme une moule !...

11 fallait quela colère de M. La Teigne s'écoulât. Elle s'enflait, de l'injustice de ses reproches à cette amie passive et bonne, et des humiliations qu'il venait de subir làchometit.

— De quoi?... Des giries, à présent?... T'oserais pas dire que j'ai le trac de Cofiuc- Kcot et de son derai-setier?... J'ai peur de rien, d'abord 1... Etje descends mon type sans broncher., à preuve, celui qu'elle disait... que j'ai dégelé sur le boul' Dide'... Ben, "^i, moi !... Ça te défrise?

Elle était épouvantée, n'ayant pas désapprig encore que le meurtre offense l'Égli»* et vaut l'enfer éternel...

^ C's&t la baigne que tu veux, «Y§e t«s

IT ««QUELIAOT

II la saisit par ses beaux cheveux qui avaient la rousseur du goémon et il la jeta par terre ;

— Faut-y que je co.o:rie ?

Elle fit non, misérablement, dû la i.ot. ', mais M. La Teigne, à la frapper des pied? ^^^ '^<^^ peiagSs éprouva uïie Jeîe furieuse qui U y^j|.

geait des affronts reçus. Quand il cessa, il eut conscience d'avoir, vraiment, mérité sa propre estime et il exigea que Marie la Nèfle ne se plaignît plus.

XïV

La vie d'hôpital n'avairpas débilité M. Le Tigre. Le régime y était d "œufs et de lait, de viande meilleure et plus abondante, d'une ration de vin au déjeuner, avec du pain fait de pâte blanche, mieux cuite et bien levée. L'organisme admirable de M. Bébert s'assimilait toute la substance de ces victuailles saines. Souvent, M. La Dame le gratifiait de sa propre part cédée comme le tribut de son affection intime et excessive.

Il y avait, en outre, le repos physique et la paix de l'esprit, dans la salle spacieuse et tranquille où passaient les cornettes rassurantes des « bonnes sœurs ». Là, M. Bébert

191 LE TI«RB

avait récupéré les forces perdues sur les

routes, à édifier des travaux d'art, à découdre l'espace, de sa baïonnette lancée en mesure, à simuler une retraite ou à poursuivre un ennem; fictif, — sous l'horreur d'un soleil desséchant qui obscurcissait l'intelligence des chefs et exaspérait leur notion de l'autorité.

Sans aller au fond des choses ni donner à la réflexion beaucoup du temps qu'il n'employait point à agir, M. Le Tigre se rendait compte de la foule des phénomènes moyens qui situent l'individu dans le monde et l'éclairent sur sa positioU relative.

— Y a rien de cassé, mézig est bon ! s'écria-t-il devant Mlle Fathma anéantie sur les coussins et qui gémissait encore du long plaisir qu'elle venait d'éprouver.

Il s'assit, à la mode arabe. Machinalement, ses mains inactives caressèrent les étoffes et, des ongles, il en chercha la trame sous la laine dont le contact l'irritait. Une énergie nouvelle sourdait de ses reins. Il écouta le battement fort de son sang. L'orgueil de sa puissance d'homme bandait sa volonté et ses muscles durs se nouaient pour servir de mystérieux desseins. Accoutumé à l'ombre, il dis-

liagus %m h eh^mbr© était étrojtS; trlgnp-

làire, très basse, encombrée de tapis et de tentu.es. Il se renversa légèrement pour atteindre l'une d'elles et il put la soulever De Ift lumière pénétra, en million d'étincelles dansantes, qui alluma dors incroyables le flanc creux de Mlle Fathma, entre un sein altier et la hanche la plus pleine, La caisse remontée vers le ventre s'allongeait en fuseau ; le genou saillait peu ; une cheville mince attachait délicatement la jambe charnue au pied court, cambré, dont la plante était rose.

11 voulut plus de clarté et il écarta davantage la tenture. La coulée de soleil inonda le reste du corps, jusqu'à l'épaule marquée d'une olive brune et qui avait la couleur chaude du miel. L'homme ouvrait des yeux démesurés et luisants vers cette merveille dont il avait joui sans en deviner la magnificence. Des gouttelettes de sueur brillaient «LU bouquet mousseux de l'aisselle, dont la vue lui révéla quel parfum confondait les effluves animaux et d'anciennes senteurs d'onguents, de baumes, d'essences, dans l'air lourd qui augmentait sa fièvre. L'avantbras reposait sur les ondes souples d'une chevelurb abondante et bleue, illustrée par U li^ne d'un c*rcîe de çuivrs posé sur U

front et l'or transparu, parmi les boucles, du large anneau qui traversait l'oreille.

— Ah I la gironde !... la femelle !... Quelle panuche à menouille on en ferait, à Pantruche ! murmura-t-il.

Il entendait ainsi que la vénurté de Mlle Fathma impressionnerait les Parisiens et qu'ils lui feraient largesse.

Mais il oublia ces pensées altruistes, à voir, entre les lèvres violentes, luire l'émail lumineux des dents, à voir s'activer la palpitation des narines et renaître, sous les paupières décloses avec une lenteur savante, le regard le plus lascif dont il eût jamais subi l'affolante caresse.

— Ah 1 Fathma!... Tu m'enf rayes !... tu m'engueuses !... T'es trop bath !...

Pour la saisir, il avait lâché la tenture et l'obscurité mura ses yeux éblouis.

— Je veux la manger 1 hurla-t-il.

Il cria la louange de son propre corps, à la façon des gladiateurs avant le combat, car les gestes limités de l'homme se répètent à travers les siècles. Penchant sa poitrine grosse de désir sur la Kabyle, la vie ardente que soufflait sa bouche l'embrasa toute.

Elle découvrit «on merveilleux visage et

elle prononça des mots obscurs achevés dans un éclat de rire sonore, à quoi l'amant reconnut qu'ils pouvaient être des injures et le défier. Sa force en fut décuplée . il empoigna la femme par le milieu des bras, et, l'enlevant d'un seul effort, il la maintint, les omoplates pressées contre le plafond. Son attitude était d'incliner de haut quelque outre vers sa soif; et il raillait :

— Y a que Bébert, je te dis I... Y a que Le Tigre, ça se sait, l'Arbiche ! Qu'est-ce que tu chantes, maintenant ?... Qu'est-ce que je ferais de ta peau, dis-le?

Elle se plaignait et elle se faisait lourde Il la laissa glisser, lui étreignit la taille, et ils churent ensemble sur les étoffes molles...

Une autre semaine débutait. M. Bébert ne savait rien du dehors. Mlle Fathma ne le quittait que pour danser, quand c'était l'heure du spectacle, et elle n'admettait plus personne dans sa chambre.

Le maître de l'établissement devait lui céder la sienne, afin qu'elle y reçût les hom mages des Européens assez riches pour intéresser le doux vieillard à leurs amours. Il priait A.llah de guérir sa pupille du « roumi » et d'en purger sa maison. Il attendait les

conséquences de ses objurgations pieuses, dans la crainte et l'humilité, parce qu'il n'est pas de parti meilleur quand on a perdu la jeunesse. Il ménageait le déserteur, il cachait sa répugnance à le nourrir et à l'hospitaliser, au lieu qu'il se fût concilié l'autorité militaire en le li'i livrant. Mais il redoutait, au prix de ce bénéfice aléatoire, de perdre Fathma, qui achalandait son café et attirait à elle seule plus de bel or jaune dans sa bourse de cuir, que ses propres filles ou les élèves qu'il avait formées dans l'intérêt de son négoce.

Averti par une long^ue habitude des femmes, il professait que, par besoin d'inconnu, elles nouent un attachement ou s'en dédisent, sans jamais envis*"çer la Jurée d'une liaison. Donc, il patientait.

Les amants accueillaient sa réserve comme de la sympathie et ils tiraient de leur chair les plus nobles raisons de croire à l'excellence de vivre.

Ils correspondaient difficilement Aussi bien, ils mêlaient leurs âmes avec une telle frénésie qu'ensuite ils ne pouvaient

ET COtU£LIt0T 199

que se taire. Parfois, l'auguste vieillard les aidait à communiquer :

— Il dit, Fathma, que dans ta bouche brûlante comme le sable du désert, tes dent» conservent la fraîcheur de l'eau d'un puits....

Ces images poétiques satisfaisaient Mlle Fatmah. Elle y répondait par des sentences, des proverbes, et elle comparait les parties secrètes de son beau corps à des fruits.

Cependant, M. Le Tigre n'avait rien dit de la sorte. Plutôt que de flatter sa chaude compagne, il se préoccupait de savoir les routes praticables, s'il passait encore des convois de moutons, et si quelque berger n'accepterait pas de l'emmener dans la direction du Nord. L'astucieux vieillard ne le décourageait point, et, au lieu de lui transmettre les paroles impures de Mlle Fathma, il l'entretenait souvent d'un Juif appelé Ruben qui faisait le commerce du bétail et, dans ses voyages, s'arrêtait quelquefois tout »n jour auprès de la Kabyle.

Ce Ruben recherchait les aventures. Son père en avait eu beaucoup, étant né sur la côte tripolitaine de très pauvres israélites chargés de famille. A quinze ans, il s'était

200 LE TieilE

mis en tête de chercher fortune le long du littoral et son instinct l'avait porté vers l'Occident. A Tunis, il avait végété. La chance commença de lui sourire à Alger où il gagnait à décharger les bateaux et à y arrimer les cargaisons, un salaire dont il épargnait la majeure part. 11 apprit à connaître la marchandise, le grain en particulier et les moutons. Possesseur d'une somme qui représentait le faix considérable qu'avaient supporté ses épaules, au jour le jour, il trafiqua sur le blé, puis il acheta des moutons par centaines qu'il savait revendre. C'est alors que le rabbin lui donna le nom deRuben, car il ignorait celui de son père. Il épousa une Juive d'humble condition, pour sa beauté qui était éblouissante, et il en eut cinq fils robustes. Il les vit croître, avec l'orgueil d'avoir fondé une descendance forte, comme autrefois Jacob.

Maintenant, il se reposait dans la richssse. Son aîné partait au Sud, jusque dans le désert, négocier avec les chefs de tribus, et son bonheur était de revenir par les nuits, poussant devant son cheval le troupeau nombreux rassemblé par les chiens et les bergers. Il se guidait aux étoiles et ces bêtes, qui marchaient flâne contre flanc, la tête basse, leurs

ET COgUELICOT 201

toisons flattées par la lumière, et les mille pas^brefs dont elles piquaient le sable, Cela rattachait par des liens obscurs sa destinée à rhistoire de sa race, dont il admirait la grandeur.

Un matin, le propriétaire du café entra et dit :

— Voilà ! Ruben est en bas. Je lui ai parlé et il consent à t'emmener...

M. Le Tigre et Mlle Falhma reposaient, enlacés ; la voix chevrotante ne les troubla point.

— Ruben est en bas, répéta le patriarche. Il sortit, laissant la place au marchand qu'il

alla prévenir.

— Voyons voir le coco 1 dit l'Algérien Et il écarta la tenture.

— De quoi ? Qui qui rouspète ici ? Je suis Bébert de Reuilly et j'ai peur de personne I

Ruben, du bout des doigts, adressa un baiser à Mlle Fathma qui s'éveillait, et son regard fixa longuement M. Le Tigre.

— Moi, je suis Ruben, d'Alger. Mon père est très riche et d'un coup de poing j'assomme un bœuf...

— Alors, tu me cherches ? demanda l'autre, prêt à frapper.

202 LE TI«RB

— Tu es fort, mais je le suis bien davantage... Il sera temps de te le montrer plu» tard..- Causons d'abord...

Ce sang-froid étonna M. Bébert, autan* que la haute stature du Juif, la puissance de son cou et ses mains bronzées. Il répondit à toutes les questions, et son cynisme n'allait pas sans fierté. Ruben s'était étendu pour l'écouter et il jouait négligemment avec les anneaux d'oreille et les boucles de Mlle Fathma. Quand le soldat eut cessé de parler, il parut se recueillir et, dédaigneux :

— Tu es une parfaite fripouille, mais je t'aiderai néanmoins, en souvenir des mauvais jours que j'ai passés moi-même au régiment... Tu trouveras un manteau ici, un turban... et nous partirons ce soir... Tu marcheras devant moi, avec le troupeau, mes bergers et mes chiens, et nous arriverons à Alger où tu pourras t'embarquer... Prends garde que tu ne gagnerais rien à tenter de me voler... J'ai beaucoup d'or sur moi : tout le monde le sait, mais on sait aussi ma force...

Le Joyeux n'avait jamais ouï un tel langage •t il considérait avec stupeur celui qui se le permettait II protesta :

— Faudrait tout de mdme pas ge foutre de inoi«*i

sot

— Moi, je fais d'abord ce qui me plaît.

Pour démontrer que ropinion d'autrui na riiilluiMiçait pas, Ruben tint à Mlle Fallima des propos qui la mirent en joie et il la caressa...

Tandis qu'elle dansait, le soir étant venu, les deux hommes sortirent. On ret^ardait beaucoup Ruben, à cause de son burnous couleur de soufre et de son allure maf^i'oifique. L'or Sonnait dans sa ceinture, rythmant sa marche.

Des idées de lucre hantaient M. Le Tigre au point qu'il coudoya sans y prendre garde M. l'adjudant Pastori et des camarades du bataillon : M. le comte de Langeron,quiavaituneirréprochable tenue ; M. Binain, dit L"Amande, et Le Louchon de Clîgnancourt, dont un strabisme horrifiant tourmentait la face plate. Il ne songea pas plus à M. Julot qui lui avait témoigné de l'amitié et méritait le surnom de La Dame.

Quand ils eurent quitté la ru« populeuse, après un quar-

lier morne et après l'ancien cimetière hérissé de dalles que la mousse ronj^'e comme une lèpre, — le silence du désert leur bourdonna aux oreilles.

Ruben allait d'un pas ferme et les napoléons tintaient dans sa ceinture. Cela affolait M. Bébert et le rendait plus sensible au mépris de ce compagnon riche et hautain. Il réfléchit, en une minute, davantage qu'il n'avait fait aucunement. Et soudain il s'arrêta, fouillant dans sa poche.

Ruben regardait tantôtlesastresettantôtson ombre oblique. Sans se détourner, il appela :

— Hé ! l'homme, je n'aime pas quelqu'un derrière moi 1

A ce moment, au-dessus de son ombre, il en vit passer une, inexplicable et rapide, et il se jeta de côté.

— Merde 1 je suis refait 1 cria M. Bébert, en tombant.

Ruben en avait arrêté, au vol, la droite qui brandissait un couteau, et, d'une saccade, il avait brisé le poignet, jetant à terre Ihomme désarmé.

— Je te l'avais bien dit : je suis très fortl... Relève-toi, crapule, et va devant...

Ayant ainsi parlé, Ruben le laissa reprendre pied. 11 dit encore :

— Nous arrivons ,. . Le troupeau est parqué là... On entend mes chiens...

Et ils avancèrent parmi les dunes, guidés par les aboiements.

Le soldat frottait son membre blessé ; mais il souiïrait surtout dans son amour-propre

Mlle Coquelicot était sortie de l'hôtel en courant. Son allure était d'une gamine qui a volé une friandise. A travers la chaussée, elle cria :

— Je l'ai, Facchi ! je l'ai !

Elle agita la lettre; puis, comme elle l'appuyait sur sa bouche, toute la joie de son corps incendia ses yeux.

— Y n'a pas rouspété, La Teigne, hein?... Ça n'a pas traîné ? triomphait M. Facchino.

Au lieu d'en convenir, elle passa violemment son bras sous celui du Joli Corse, pour i'«iitr9Îîiôr 5

Il raidit les jambes et il lui coupa net son élan :

— Quoi 1 tu peux dire que mon plan était boni

— Bien sûr que t'es bath, mon gosse, bien sûr'l dit-elle. Mais lui, vois-tu, quand je le sens, n'y a plus que luil... C'est mon dardant, mon grand, mon beau, mon roi 1 Je suis mûre, rien que d"y penser ! C'est mon Bébert, mon Tigre, et ma peau le veut toujours 1... Ah ! faut que je lise ça tout de suite 1...

Elle s'arrêta pour ôter de l'enveloppe sale le message adoré. Et, marchant à pas très lents, distancée par M. Facchino que la franchise de cet enthousiasme humiliait, elle se pencha vers le papier qu'elle tenait haut, àdeux mains ; et, impatiente de parvenir à la signature, à mi-voix, syllabe par syllabe elle lut :

Ma gosse

Ta laitre ma trouvvez à Voiisfeau âù kel moret guérit si Jétet mallade è doà ke ge vé me barré san la pairmicion des cinges. Sî faurès de Vinstruks'on ge te diret ffieu se ki ma passez par le battant à voire tÎL Imilre.

^Wi

Jauret mordu àmèm du ferre rouge tant kege rajai! et gétai bien contan ocide savoire ke cet pa ta fotte se quel arivez'.pour tant ka la Tègne on vèra! Tu peut leur dirre à Reuilli ke cet pas ton Bebert kon pace aujône! La mer a travaircé gen ai pa peure et un costo ça revien des Joyeu com y veu ! G'ariverez kan on ma tendra pas pour nou vangé...

Essoufflée comme d'une longue course, elle suspendit sa lecture. Delà main gauche, elle contenait son cœur, et sa droite, où tremblait la lettre, s'abaissa de lassitude. Un tel sourire illuminait son visage qu'un enfant, l'ayant dépassée, fit volte-face et marcha à reculons pour la voir encore. Les hommes la trouvaient belle, à cause de ses seins durcis dont la pointe forçait l'étoffe de son corsage plat, et quelques-uns l'interpellaient violemment. Un serrurier qui passait, sa boîte à outils à Pépaule, la heurta du coude par galanterie, disant :

— Si ça te botte, la belle, je prendrais bien une heure au patron î

Tout à coup dégrisée, elle revit la rue, les gens, un chien, et, en avant, M. Facchino qui

se dandinait. Elle le méprisa, pour sa taille exiguë et le dédain qu'il affectait ; — et elle reprit :

... pour non vangéf et la Tègne ou bi bert, un dé deux restra su le caro ! Tel ma môme juskà la morre kom tu peut conté su moi. Gen ait bôcou a te jacté. A bientô. An atandan gelé mange en pansé et Je cigne avec mon rouge pour ke tu me croge.

Elle regarda longtemps les caractères pâteux et bruns, la barre nette du T, le trait deux fois interrompu dont ils étaient soulignés. Elle voyait son Bébert se piquer le poignet, de la pointe d'un couteau, comme il avait opéré la veille de son départ pour le Bat' d'Af, afin qu'elle bût de son sang; — et elle le voyait s'appliquer à écrire.

La tête lui tournait, de repasser aussi vite tout son roman, depuis cette nuit qu'à la poterne de Montempoivre elle avait élu pour son maître, de ces géants aux prise , le torse nu, la lame au poing, celui oui vaincrait l'autre !

Ainsi, elle s'était donnée à son Bébert, à son Tigre, le plus brave, le plus adroit, le plus fort, malgré la ruse de M. La Teigne qui se montrait prudent et souple et ne démérita d'elle qu'étendu sur la neige pareille à des camélias, le flanc ouvert I Elle était éblouie, ses yeux se fermaient, elle voyait son héros accourir, pour la reprendre et se venger 1...

Elle imaginait, coupée par la force monstrueuse de la mer, la route interminable qu'il allait franchir, de Biskra à Reuilly. Et elle pensait, ensemble, aux dattes qu'il lui avait envoyées d'Afrique, et au bar où ils se retrouveraient côte à côte, souverains par la beauté et par la vigueur, unis dans l'admiration d'une foule vassale etenvieuse. La Teigne devait succomber aux coups justiciers de Bébert ! Elle ne doutait ni du bon droit, ni de la supériorité de l'absent, et il fallait que ce qu'elle désirait arrivât, tellement l'amour de l'amour l'embrasait, à cause de cette lettre entre ses doigts froissée. Chaque mot en ranimait au profond de sa chair des caresses jamais égalées qui la brûlaient 1

Mlle Coquelicot allait à cet avenir doal \à

vision Tenchantait. Elle courait presque et le bonheur rayonnait d'elle. M. Facchino Fattendait contre un réverbère en roulant une cigarette.

— Ben quoi, la Coque, t!as l'air soûle à s'y gourer ! dit-il.

Elle "cherchait une réponse digne de ce fâcheux compliment; M. Facchino continua :

— Tout ça pour un bout de papier où que le mec bat des bancs! Et tu coupes là-dedans, une dégourdie comme toi !

— Lis ce qu'y met, Facchi, avant de baver dessus... Lis?

Elle lui tendait le papier. Il abrita l'allumette qu'il venait de frotter, entre son gilet et un côlé de sa veste, et il souffla par les narines deux longs jets de fumée grise, avant de prononcer :

— Ah 1 tant qu'à lire ses boniments, non, je m'en bats l'œil !

Cette indifférence la blessa plus qu'un mépris violent. La colère la rougissait toute. Elle baisa la lettre par trois fois à pleines lèvres, et elle la logea, d'un geste irrité, au vallon chaud de sa poitrine.

— On va pas moisir là ? moi, je me barre, tu sais !

M avait fait mine de partir. Elle le retint,

ET COQVliiACOT 213

lui pardonnant sa voix impérative et son humeur détestable.

— Petit chameau ! lui dit-elle, rageuse et passionnée.

Et elle l'attira par les joues pour le baiser.

— Non ! mais, après ? t'es pas loufe !... On est dans la rue !

Elle insistait tant, à le. regarder, qu'il lui en demanda le motif. Cela la fit s'étonner soudain du nombre de choses dont sa pensée était pleine et elle les cacha toutes sous cette réponse flatteuse :

— T'es girond... t'es trop bath, mon gosse !

M. Facchino jeta le bout de sa cigarette et, haussant les épaules d'un air désabusé :

— Tu me fais pas crème, val... C'est Bébert que t'as dans la peau !

Elle frissonna, des talons à la nuque :

— Lui ou toi, j'en sais rien, Facchi... Ah! tiens ! j'ai la flemme... On va manger une friture, dis ?

— Ça colle, accepta le petit homme bouclé.

Le soleil baissait quand ils descendirent de baleau,à Alfortville. Elle n'avait guère parlé,

durantle trajet. Les sonneries des balançoires, la musique excessive d'un manège de chevaux de bois, le discours d'un liercule tonnant pour convaincre ses minables auditeurs d'ajouter « cinq sous... rien que cinq sous ! » aux pièces tombées sur le tapis que désignait sa main large, les drapeaux flottant un peu partout, l'odeur de la graisse bouillante et du lapin sauté, le bruit des feuilles, — tirèrent Mlle Coquelicot de ses songes.

Elle s'efforça de partager la joie de son amant qui sifflait, le chapeau en arrière, la reste ôtée sur le bras. Rien ne pouvait la distraire du remords d'avoir trompé M. Hébert et, craignant pour elle-même, craignant pour M. Facchino, de la rive, comme tout à l'heure de la poupe où elle était assise, ses yeux fixaient le fleuve triste dont la mélancolie lui était amicale et douce.

— Où qu'on va, dis, ina Coque?

— On se balade, en attendant...

Il avait repris sa marche, en avant, une longue herbe à la bouche, et le vent agitait les manches roses de sa chemise. Mlle Coquelicot ajouta :

— Pas, que ça sent bon, les fleurs ?

Et son regard parcourait cette banlieue platt, l9s li«f g«s, la Marne boueuse et rapide.

les hautes cheminées qui barraient l'espace. Des souvenirs animaient le paysage. Elle espérai retrouver la g-uiriguette où — après avoir vu son Bébert partir pour Biskra, dans le rang, séparé d'elle par les soldats en armes — elle avait si longtemps pleuré, toute seule. Elle se reprochait la vanité d'avoir voulu qu'il servît, au lieu de passer avec elle en Belgique, comme il l'eût préféré.

— On peut se mettre là, Facchi ? proposât-elle, ayant reconnu le cabaret.

— C'est gai!... Un vrai chopin, le bazar !... Y manquerait qu'un croque-mort, pour être vraiment chouette I... railla M. Facchino.

Ils attendirent le dîner, en buvant de lalimonade. Il y avait des chansons d'oiseaux dans l'air calme, et le soir tombait. Une lune de nacre troua le ciel, et ce fut la nuit close. Des clartés révélaient la rivière entre les arbres noirs, plus grands et massifs. On apporta une lampe à pétrole, sans abat-jour. Mlle Coquelicot vit que la face de son amant était grave.

— T'as pas faim ? demanda-t-il.

Elle était accoudée, le menton sur ses mains aux doigts croisés. Sans bouger, elle dit:

— A quoi que tu penses, Facchi ?,..

Alors, ils se dévisagèrent, et lui, sèchement :

— C'est-y moi... ou l'autre... ton homme ? Comme elle demeurait silencieuse, il continua :

— J'en ai mare, tu sais, ma petite, de faire lesextras !... Alors, si Bébert rapplique, j'aurai plus qu'à me trotter 1... Qu'est-ce qu'y met sur sa lettre ?

— Y me dit qu'y va revenir... Y veut saigner La Teigne... Y fera comme y dit : c'est signé avec son sang 1

— Et moi, la gosse, moi 1 qu'est-ce que je prendrai?,.. Et toi?... Oui, toi!

Elle hocha la tète :

— T'y penses aussi, mon pauvre gosse!...

— Ça te la coupe, chochotte I Y a pourtant pas besoin d'être sorcier, pour penser à ça !...

Après un silence, il ajouta :

— Si c'est lui que tu gobes toujours, vaut mieux le dire!... Je me dégoûte à manger du blanc... et c'est pas d'aujourd'hui I... Je vas reprendre le turbin... Y sont pas durs à la Judée pour les frères... Et puis, y verront que j'ai pas perdu mon temps !...

— Alors, tu t'en remettrais, de la rousse?

— Pas besoin de faire une tête comme si tu bouffais une loche 1... Sûr, que je m'en

remettrai de la rousse !... Y a pas de déshonneur, après avoir chauffé ton pieu pour pas que Le Tigre se refroidisse en arrivant 1... A moins qu'on reste ensemble, ma Coque.., si tu voulais...

Elle sourit à la lueur câline allumée dans les yeux de velours :

— Et si je voulais, Facchi?.,,

— Si tu voulais...

Il écarta son verre et son assiette ; penché, le visage près de la lampe, il expliqua, la voix brève, dure, sourde :

— Situ voulais... bien sûr que Bébert nous gênerait pas... On s'arrangerait pour qu'y reste en dehors de l'octroi... ça ne traînerait pas qu'y soye choppé...

— Casserole ! Vendu 1 Roussin I Judas I cria Mlle Coquelicot.

Elle s'était armée du couteau pour le pain. En même temps, M. Facchino lui avait saisi les poignets et, les serrant, il ordonnait •

— Lâche ça?... Lâche ça?...

Délivrée, elle regarda le petit Corse lancer le couteau à l'intérieur du débit.

Elle toucha ses bras meurtris, et nulle créature au monde ne lui sembla plus qu'elle, faible et menacée. Des insectes voletaient autour de la lumière et il y en avait des

centaines, brûlés, sur le bois de la table. Comme ces bestioles à la clarté, elle s'était laissée prendre au charme éclatant et dangereux de cet homme et il pouvait, à sa guise, disposer de son Tigre, de son Bébert adoré 1

— Je lis tout ce qui te passe dans le citron, Coquelicot...

Mais, l'interrompant, elle le supplia.

— Tu vas pas le donner mon Bébert I... Y t'a rien fait!... Ça serait donc à cause de moi qu'y serait vendu !... Ah I je veux pas !...

Il remettait sa veste :

— Lève-toi.., c'est temps de rentrer...

Elle obéit et, serrée contre lui, elle le pria

encore :

— Promets-moi que tu ne feras rien pour qu'on l'embête!... Je l'emmènerai... On ira à Bruxelles... où que le travail rend bien...

— Après La Teigne, c'est toi, pauvre môme, qu'y va purger 1... T'es mon pépin, toi, ma gosse, ma largue... et je lui défends de te toucher... Tant qu'à moi, je reprends mon orgue demain... je retourne à Jérusalem... Laisse pisser le mouton, ma fille... Tout s'arrange dans la vie !...

Comme ils suivaient la berge, Mlle Coquelicot fut plusieurs fois tentée de pousser M. Facchino. Il perça peut-être ce mauvais

ET COQUELICO-J

dessein, ou bien celle phrase qu'il répéta à deux reprises manquerait de sens :

— Si je tombais dans la sauce, tu viendrais y goûter... Prends-y garde 1

Elle le haïssait, elle le méprisjn't et e;!e lu craignait. Cependant, tout au lond d'elle, elle ne pouvait se défendre d'une admiration pour ce joli petit homme que la force des autres n'arrêtait pas dans ses entreprises. L'amour de l'amour la fit se rapprocher de lui,

tendrement, et ils allèrent dans la nuit, vers les illuminations de la fête foraine, écoutant la rumeur des valses que l'eau clapotante apportait.

M. Le Barbillon posa bruyamment son verre sur le zinc. Il suça ses moustaches humectées d'absinthe pure et il les essuya du coin de sa veste qu'il abandonna pour frappef l'une contre l'autre ses deux paumes. C'était afin d'attirer l'attention de la société sur ces mots dont il résuma un débat pénible ;

— Les gonzesses, c'est des poires. Y les enflera toutes, le mec, et, des dattes, qu'on le pigerait 1

— Ça serait pas à faire ! protesta un blême voyou de vingt ans.

Cet âge est optimiste et querelleur.

— Tu fais le mariolle, Tourmort, et t'es pas si malin que ça ! Tes deux gerses y ont passé... et qu'est-ce que t'as fait?

L'assemblée approuva et blâma, défavorable plutôt à M. Tourmort. Le développement musculaire de ses pouces lui permettait d'étrangler les chiens, même ceux de forte taille, d'une seule pression brève à un endroit connu de lui. Il se plaisait à ce jeu regrettable, d'où le sobriquet expressif sous lequel on l'honorait à Reuilly. On l'y jalousait aussi d'avoir deux femmes qui s'accordaient pour lui faciliter l'existence.

— Est-ce qu'on savait ? dit-il. C'est arrivé comme, à caleter, un arpion suit l'autre... Et puis d'abord, La Crevette m'a rien dit que quand c'est venu le tour à Titine... Qu'est-ce que t'aurais mangé , toi qui poses au fendant... avec ton solitaire miteux?

Ainsi, il s'était justifié, rejetant la faute de son inaction sur ses épouses, et il narguait M. Le Barbillon d'avoir perdu un œil. M. Le Barbillon en plaisantait volontiers, mais il ne supportait point qu'on lui reprochât sa disgrâce :

— Y a besoin que d'un œil, Tourmort, pour dégoter que la trouille te coupe les

ET COQUELICOT 22b

flancs 1... Me cherche pas, le fourbi te cuirait... espèce de gau I

— C'est toi qui me cherches, guiche à la manque !... Et d'abord, répète que je suis un gau I...

M. Le Barbillon ouvrit très grand son œil unique et le bord de sa paupière inutile se souleva, montrant un peu la muqueuse de l'orbite vide. Il assura sa casquette sur son crâne étroit; puis, le visage avancé, haineux, farouche, il aggrava l'injure :

— Un gau ! T'es qu'un gau, je te dis !... On te mangerait, si t'étais pas si sale... Et tiens 1 là... entre les ongles des pouces... comme ça... clac !... vermine, je veux t'écraser 1

— Avance, que je te crève l'autre, escargot! hurla M. Tourmort.

Le patron, agile et gras, ayant escaladé le comptoir, se trouva sUr les pieds entre les adversaires. Il les séparait, de son corps massif, et il les écarta encore de toute la distance de ses bras musclés qui étaient nus, les manches de la chemise roulées à hauteur du biceps. Il parla en homme raisonnable, avec l'autorité qu'il retirait de payer patente à l'État :

— Beu, les fistons, c'est-y quand vos

dames ont des ennuis qu'on va se bouffer le nez!.. C'est le moment qu'y faut s'unir... au contraire... Et puis, je veux pas de grabuge aux Dernières Cartouches... Merci de l'avantage... que j'aurais encore à casquer d'une contravention I . . .

On l'applaudit, même les femmes glissées au premier rang pour assister à la rixe. Les droits du commerce sont imprescriptibles, et ce cabaretier savait leur subordonner soa arbitrage dans les conflits. Il déclara :

— Maintenant, c'est pas tout... Le Barbillon, t'as commencé : tu y es de la première tournée...

M. Le Barbillon n'eut pas le loisir de se défendre, que le juge improvisé développait sa sentence :

— Et comme Tourmort a continué, y paiera la seconde... Tant qu'à moi, j'offre la belle... pour qu'y ait pas de jaloux !

Un gros rire fendit sa- face et lui souleva l'abdomen, lorsqu'il eut regagné sa place, d'un saut leste, entre la table des libations cuirassée de métal, et l'armée des bouteilles où les flammes de quatre lyres d'éclairage suscitaient des foyers éclatants, jaunes, verts, rouges, pareils aux feux de topazes, d'émaraudes de rubis invraisemblables.

ET d6»ÔÙÉL!C0T 237

Gêné, M. Tourmort tendit la main à M. Le Barbillon, qui, la lui serrant à regret, acquiesça :

— Le bistro a raison... Qu'est-ce que tu prends?... Moi, ce sera une menthe verte, patron.

— Itou, dit M. Tourmort, offrant sa blague h tabac.

Le borgne y puisa. Il refusa le papier à cigarettes, et pétrit le tabac noir en boule pour n'en rien perdre. Puis il le mâcha, satisfait.

— Y a plus d'hommes, misère !... Les engueulades, ça tourne en eau de boudin ! remarqua une vieille buveuse courbée, ses dix longs doigts autour du verre de punch dont elle pensait soigner ses rhumatisme».

— Ta bouche, Croquignole, ou bien on te sort ! menaça le limonadier placide.

Cependant, les ennemis réconciliés trinquèrent avec lui ; et la conversation reprenait.

— Justement, v'ià tes dames, Tourmort I annonça le patron.

Elle» entrèrent, La Crevette, mince, déhanchée, les lèvres blanches de chlorose, et Titine qui suivait, joyeuse, trop <8S chair,

trapue, le reofard canaillp, nn noz flairpur et bref, orieriLé au plal'oiul El le rinif. dccoiivrant des gencives sanguines et une denture éblouissante, sauf un large intervalle en bas, où manquaient les deux incisives centrales,

— Regardez si c'est chouette I montra l'amant. Le mufle y a enlevé deux piltoclies des plus montes... et ça y fait un trou quan J elle rigole I

— C'est bon, Tourmort ! C'est (»;i- '' • causer qu'elles me re[i(>u^-''r(>iii ?.. \

dit Mlle Titille sans ani.Mtum' . Kl ga u'iiii pêche pas de licher... !

La Crevette dt-vança le désir de M. Tourmort :

— Moi aussi, le cochon m'a fait sauter un domino sur le devant !

Et elle écarta les lèvres, afin qu'on vît la brèche.

— Ça ne peut pas durer, tout de même ! s'écria M. Tourmort.

Il se dandinait entre ses deux « poules », à douter si, vraiment, cette indignation était sincère. Et M. Le Barbillon opina :

ET COr^! ICOT

— Faut pincer ce mec -là, que je te dis, et en faire du froid !

Alors, quelque

chose bouscula les

assistants qui

A •.*'\ ^^sC*^^' J étaient le plus près

\ \X -d^ i ^^ la porte et M. La

Teigne, apparu sur le seuil, vociféra :

— Elle aussi, la camelotte, a fallu qu'elle y passe !

C'était Marie la Nèfle, qu'il venait de pousser dans le bar.

Elle se releva, penaude, en larmes.

— Allons ! fais voir... espèce de cruche !... continua- l-il. Y lui a tiré deux crocs... en plein milieu !... Tu pouvais donc pas te garder à carreau I... On ne jaspino que de ce type-là, à Reuilly, cette semaine!... Ah! t'es gironde maintenant 1... Ça donne confiance au miche, tu parles !... T'as l'air plombée, avec tes claquantes en moins I... Suffit ■'pas de zerver comme une Wal-

LE TISRE

lace ! Dis voir comment ça c'eit pacte La Bretonne suffoquait. Ses pleurs attendrirent La Crevette. Mlle Titine, apitoyée, n'osait par convenance entamer la coupe de cerises à l'eau-de-vie qu'elle tenait contre ses seins et humait, gourmande

— Duvitriolpourmoi...Uni»m^rai>epourla gossel.. commanda M. La Teigne, en réponse à la muette interrogation du débitant.

Marie la Nèfle n'en finissait pas de se moucher. M. La Teigne l'interpella :

r— C'est-y pour demain, tortue 1 Pictanche» va, fç 'sB remettra les sangs pour jaspiner !...

Elle but, par obéissance, et restitua le verre à La Crevette qui le lui avait présenté dans une intention charitable.

— Ben voilà I... Y a pas de ma faute...

— Dis ce que t'as à dire, sans chichi l

— Y m'a causé... au coin de la rue deChaligny... Un type ronflant, avec des bottines à boutons, du linge et une redingue... Y m'a menée sous un mouchard à bec : « Fais voir tes dents », qu'y me dit. « Pas de blagues! » que je fais, « y a un mec qui les arrache aux femmes... » Alors, y rigole et puis y médit: « C'est de peur des maladies, que je regarde là... »...« Une habitude qu'il a», que je pense, et j'y montre ma boucha... On a été chez

Thomas... où que c'est propre... vu qui marchai!; pour un ciguë... Là...

— C'est bon... Quoi 1 tu vas pas nous montrer ta tirelire ! interrompit M . La Teigne.

D'un doux regard de ses yeux très bleus, elle lui reprocha les mauvais rires déclanchés par sa remarque obscène, et, sifflant, à cause des dents qui lui manquaient, elle raconta :

— Après, y s'est frusqué en deux temps... Y m'avait caché mes bas... pour rigoler que je croyais... Y m'a attirée près de la camoufle et y m'a dit encore : « Fais donc voir ces quenottes I... » comme on parle à une loupiote, quoi !... Y m'a serrée entre ses genoux... et avant que je fasse ouf! seulement... mes deux dents avaient sauté... « Gueule pas, pu je te crève 1 » qu'y disait et y me fermait la bouche avec sa main pendant qu'y prenait son melon... Et y s'a trotté, bouclant la lourde du dehors... Vlà comme ça s'est fait... j'y pouvais rien !...

— Ah ! le requin, ce qu'y prendra comme purge, non ! si jamais y me passe dans les pattes !...

Elle resplendit d'orgueil et parut soudain consolée, d'entendre les imprécations de son rude paladin, et de le voir brandir, pareils à des marteaux, sdspoing^s impatients de vengeance.

239 tE TIGRE

— Nom de Dieu ! je vois rouge ! hurla-t-il. Et, vidant son verre, il demanda aussitôt

qu'on le lui remplît.

M. Le Barbillon, qui pérorait à voix basse au milieu d'un groupe, se rapprocha :

— Faudrait Tétriper, vois-tu, poteau 1

— Qu'est-ce que ça peut bien être, que ce mastic-là? De quel pain qu'y peut boulîer, pour avoir de ces façons ? dit M. Tourmort, exagérant sa colère.

— Je pourrais peut-être vous le dire, moi, glapit quelqu'un.

— Croquignole, si tu nous coures, on te sort, tu sais !

Le patron, qui pratiquait la justice en son domaine, motiva ainsi le nouvel avertissement donné à Mlle Croquignole :

— C'est pas pour un punch de quatre ronds que t'aurais le droit de barber le monde, ma vieille !

Elle redressa de son mieux sa maigre échine, et, sa figure chevaline crispée de rage, elle répondit :

— Tu m'aurais pas dit ça, y a une pièce de vingt ans seulement... Ce que j'en disais, c'était histoire de renseigner le monde... Une vieille comme bibiche, ça en a vu de toutes les couleurs, mon petit... Et si je n'eu prends que

quatre ronds, de ta saloperie, ça prouve

^s que ma pauvre gueule de détosse ne s'a

pas rincée avec du Champagne, du temps

qu'elle faisait risette à des marquis... à des

huppés... oui, môssieu 1

— C'est bien, ma colombe, va raconter ça à saint Pierre... y t'attend I

M. La Teigne coupa l'effet espéré par le négociant, de sa réplique spirituelle :

— Quoi,ello peut bien causer la vieille !... ' Vas-y, Croquignole, déballe ta marchandise 1 Qu'est-ce qu'y veut, l'arracheur de dents?

Les Ceinmes la lorgnaient, curieuses comme si elle avait soudain recouvré la jeunesse. Elle

ne détacha pas de son verre ses doi^^^fs qui Tontouraient, avares et protecteurs. Elle parut se recueillir, et sa tête branlait.

— Heu ! heu !

mes caillettes... je suis été où vous n'irez pas !... J'ai soupe avec Cora Pearl, moil... Un roi... qu'on appe*

lait Citron à la rigolade... m'a embrassé les pieds au dessert... devant les larbins!... T'as bien l'oignon de me croire, La Tçigne 1... Et je vas te dire... Dans mon temps y avait aussi un oiseau comme celui qu'elles disent : La Nèfle, Titine et la gosse Crevette... un type ^i décrochait les dents aux femmes. . . Je me rappelle... on l'a coffré... et il a passé à la poivrière... Y ne faisait pas ça par vice, le cochon, comme y en a de ces hommes à passions... Non, y faisait ça pour la galette... C'était un dentiste... Comme celui d'aujourd'hui, y ne levait que le plus bath en fait de dents... pas des clous de girofle... des dents pareille- que de l'amande fraîche...

Intéressé, l'auditoire s'énervait, tant l'aïeule prolongeait son plaisir, jubilait d'exciter l'attention. M. Tourmort exprima la pensée de chacun, ou qu'au moins beaucoup portaient en eux confusément:

— Pourquoi qu'y faisait ça, ton quenottier, la petite mère? Ça n'est pas le Pérou, une piltoche 1

Un triomphe malicieux épanouit le visage ridé de Mlle Croquignole :

«- Un mégot non plus, mon flston! N'empêche qu'à piquer les orphelins, on nourrit son homme !... Les dents qu'on soulève à vos

ET CatUELICdT

mômes, mes beaux costeaux, ça va meubler les gueules dégarnies des riches, v'ià son blot, au cype, et y peut casquer d'un louis sang y perdre I...

Ils se regardèrent entre eux, scandalisés de ce qu'ils comprenaient. L'iniquité d'aucune spoliation ne pouvait les frapper plus évî. demraent : leurs « femmes » volées pour les riches, un peu d'elles, ces parcelles saines arrachées de leur être jeune, pour réparer les riches !

M. le propriétaire des Dernières Cartouches déchaîna la tempête qui se formait dang les cerveaux. Il connaissait l'influence d'un courroux légitime sur la soif, et c'était un manieur d'hommes, à son comptoir. Il remarqua, presque solennel :

— Elle a raison, Croquignole, je le parierais !

— Penser que mes piltoches vont tortorer de la dinde aux truffes sans que j'y goûte seulement, ah 1 zut, alors 1 s'écria Mlle Titine.

Abstraite d« eette seèn©, Marie la Nèfle adorait silencieusa-

ment M. La Teigne. L'amour naïf de son âme très bonne et mystique emplissait ses yeux. Ils avaient la couleur céleste des bannières de la Vierge, à la procession qui longe la côle, pour le Grand Pardon de Sainte-Annela-Palud. Elle revoyait les cérémonies, son enfance en Bretagne, les reposoirs fleuris, les coiiïes, la voilure des barques, la pointe de la Chèvre, haute et blanche, baignée des eaux bleues, l'île Tristan, toute la baie, et cette pauvre maison basse de Douarnenez, avec les filets séchant à la porte, où elle était née. Elle revoyait toujours cela, quand une émotion faisait déborder la tendresse de son cœur.

— Comment qu'y marque, le grinche de dents? questionna M. La Teigne.

Elle était si loin du présent qu'elle ne trouva plus, dans sa mémoire, l'apparence de ce mauvais client. Sans se troubler elle le dépeignit au hasard :

— C'est un grand... avec toute sa barbe... un blond...

Mlle Titine et La Crevette se consultèrent de l'œil, et celle-ci :

— Ah non, La Nèfle!... Y n'a que la moustache... et il est noir... mais noir, là I

— Peut-être bien, aquiesça Marie la Nèfle.

Jne bourrade la paya d'être douce et détailiée de sa propre opinion. C'était une violence ; mais elle provenait de M. La Teigne.

— Quelle toiirlc I dit-il.

— Les gonzesses c'est des poires 1 formula M. Le Barbillon.

Les épouses de M. Tourmort se récriaient avec force, quand une fille arriva, essoulflée. Marie la IS'étle, amicalement, la reconnut :

— Tiens, la môme Tambour !

— Je cours prévenir les copains!... J'ai rendez vous avec l'homme aux dents pour demain !...

Les mâles fermèrent leurs poings. Un rire aigu secoua Mlle Croquignole, et il gagna la plupart des femmes.

— Une tournée générale ! annonça M. La Teigne, dans la joie d'une vengeance inespérée. — Et faut combiner un coup sur pour demain, Tourmort, ou on n'est pas les costeaux de Reuilly !

— Sur ! dit M. Tourmort.

— Jy ! j'en suis I comme j'ai qu'un clair, J'ai qu'une parole !

M. Le Barbillon s'étant ainsi engagé, l'honorable limonadier sourit à l'armée des bou-

teilles, prêt à choisir, au gré des commandes, et Mlle Tambour narra sa rencontre aveo l'amateur de dents.

A l'enseigne du Poirier, M. Vérouguat logeait son prochain « à la nuit » ou, dans la journée, à l'heure, il avait connu des tempL difficiles, ayant pur^é douze mois de prison pour recel. Ainsi que lui, Cécile, sa femme, était originaire du Plateau central. Leur entendement s'appliquait à découvrir le profit immédiat et à dissimuler leur intelligence matoise.

Jeunes époux, ils avaient débuté : lui, par vendre des marrons; elle, par laver la vaisselle et a faire les cuivres » chez un «énateur de « Bon A département. Ils vivaient séparés de corps; mais ils conjoig^naient leurs grains.

iiO LE TIGHE

Bientôt, le négoce des châtaignes bouillies ou grillées s'accrut d'un commerce de mandarines, d'oranges, de grenades et de bananes, dont M. Vérougnat portait à sa femme les plus visiblement pourries, lors des rares entrevues où, l'un dans l'autre, ils s'épanchaient.

Economes et laborieux, ils purent, lorsque la plupart découvrent à peine Torieur. >Li0n de leur existence, réaliser leur rêve positif : extraire des porcelaines d'un hôtel parisien, le capital qui leur permettrait d'aller vieillir dans une oisiveté honnête, sous le ciel d'Auvergne.

Les tracasseries d'une magistrature paperassière, si elles avaient isolé M. Vérougnat à l'ombre d'un cachot, lui valurent ensuite la considération des aristocrates fraternels et turbulents de Reuilly. Les messieurs dépensaient, à boire dans une salle à manger discrète du rez-de-chaussée, une bonne part des sommes qu'aux étages supérieurs les dames gagnaient, au prix d'éphémères mésalliances avec des bourgeois. Cela doublait les bénéfices du ménage Vérougnat, qui achetait des obligations et de la rente, avec une émotion ï'eligieuse.

•^ L'Auverpin, on veut te causer... Faites

excuse, mais faudrait vous trotter, la petite mère 1 avertit M. Tourmort.

La Crevette, Titine et Marie la Nèfle le suivaient. M. Le Barbillon entra le dernier, disant :

— Je sais pas ce qu'y fout, La Teip^ne... Y poireaute en plein milieu de la chaussée...

— C'est des idées à lui, répondit avec bonté Mlle La Nèfle.

Un orgue de Barbarie pleura la nostalgique romance de Mignon et six heures sonnèrent.

Mme Vérougnat, prévenue de ses devoirs envers la clientèle, sortit en silence, et M. Vérougnat se mit en posture d'écouter.

— Nous faut le 23... pour une afl'aire à régler... commença M. Tourmort.

Les autres l'entouraient. L'hôtelier parut n'attacher qu'une très faible importance à cet exorde :

— Che chera du vermout pour toute la chochiété ?... ou du cachiche pour les dames î demanda-t-il, aimable.

— On a le temps de licher, bon sang ! a qui que je cause?...

Au ton de M. Tourmort, à la manière nerveuse dont il croisa ses bras, le buste raide, un sourcil haussé — M. Vérougnat comprit

LE tiGRX

que mieux valait céder. L'irascible jeûna homme recommença :

— Nous faut le 23... pour 9 heures., et personne à l'étage !... T'as saisi, bourrique?... On a du travail, quoil...

— Y a chinque chambres au premier... et chi on me les demande, tout de même?

M. Le Barbillon intervint, l'œil malicieux :

— Tu diras : « Merde ! » ou que t'as une noce, mon vieux 1... Et puis, tiens, vlà La Teigne qui va annoncer l'atout I

Marie la Nèfle devina que son homme avait un ennui. 11 arriva, les mains dans le» poches de sa veste en cuir, la jambe paresseuse, serrant si fort les dents que ses molaires saillaient sous la peau tendue des joues, et la balafre qui lui partageait la figure, d'une pommette à l'autre, semblait rouverte. Il eut un geste d'impatience, quand, après un répit, l'orgue lointain soupira le morceau symphonique de Cavalleria rusticana.

— On t'attendait, La Teigne... A toi de tenir le crachoir I... C*est tes affaires, après tout I

Il méprisa cette invitation discourtoise dt M. Le, Barbillon, pour interpeller Mlle La [Nèiie, dont les yeux trè» doux le plaigïïajeiit ;

— Qu'est-ce que t'as à ribouler des calots comme un meuîard qu'on va saigner, hein ?

Elle souffrit immensément d'être comparée à un veau. Elle détourna la tête et regarda le sol.

— C'est-y tes dominos que tu cherches par terre, espèce de gourde ? railla encore M. La Teigne.

Seul, M. Tourmort s'esclaffa. Appuyé sur ses deux amies, un bras au cou de chacune, sa pose publiait bien l'amour trinitaire inspiré par son adolescence vigoureuse.

Marie la Nèfle guettait le signe de son amant qui l'appellerait à lui. Il jouissait de la voir craintive et humiliée; et, son assurance revenue, il parla :

— On t'a dit de quoi y bat, sacristain ?

— Je chais que vous voulez le 23.

— Oui... et t'as plus qu'à savoir une chose : c'est qu'on t'envoie dormir si quelqu'un nous dérange 1 Tu laisseras monter la gosse Tambour avec son miche... Mais, quand ^e serait le pape, plus personne après I... Le 23, c'est la carrée avec un plaeard... où que le plumard est dans une alcôve?

— Ch'est bien cha I

]\| t» T«ip8 se gratt© i'orBilïs, Indécis

S44 ^^ XIGUE

— On pourrait monter ?... Faut bien se rendre compte, dit M. Le Barbillon.

— Manque la môme Tambour... Cette rosse-là, faut toujours qu'elle pose du lapin 1

— Ben quoi, La Teigne, t'as l'air de refouler? remarqua M. Tourmort, insolent. Pour toute réponse, M. La Teigne haussa les épaules et l'arrivée de Mlle Tambour empêcha une dispute.

— Me v'ià, mes crottes, et si je suis en retard, je peux dire que j'ai tricoté 1... Tâte, pour voir, Titine, dit-elle, et elle porta à son iront, sous les mèches frisées, la main de Mlle Titine.

Celle-ci témoigna :

— C'est vrai, qu'elle est en eaul

— Y a de quoi prendre du mal, observa Marie la Nèfle.

Nul ne s'en soucia, que M. La Teigne, pour tourner sa maîtresse en dérision :

— T'as du cœur, on le sait, la gosse, mais c'est pas le moment d'en jouer... Montons, la coterie! Vous, les mômes, faut rester làl...

La Crevette protesta, car il De fallait pas ordonnei pour qu'elle obéît, l^u coup, l'énergie revint à M. La Teigne : /

— Si t'es pas contente, faut te contenter

ET COQUELICOT 9é5

La Crevette !... Toi, passe devant, Tambour...et rien que toil

La chambre n** 23 était la chambre de luxe. 11 y avait des rideaux d'andrinople au lit, un sofa bleu, le portrait équestre du général Boulanger, une toilette à dessus de marbre et les meubles imitaient le palissandre.

— V'ià le placard ! montra Mlle Tambour qui l'ouvrit à deux battants.

— Y aurait de la place pour deux, apprécia M. Le Barbillon.

A quoi M. Tourmort répliqua :

— T'as qu'un clair et t'y vois double, guigne à gauche 1

M. La Teigne résolut la question :

— Tourmort, t'iras dans le placard... Moi, je passerai sous la table... Le Barbillon verra venir, sur le trottoir d'en face.

Il prévint une nouvelle plaisanterie qui eût achevé d'exaspérer le borgne :

— Y voit mieux, avec un clignot, que toi avec ta paire, mon petit...

Sa voix coupante imposait : nul ne parla plus. Les sons montaient de la rue, distincts. On entendait mieux que d'en bas le gémissement de l'orgue. M. La Teigne frappa du pied :

LK TI«RK

— On va pas coucher ici... Suffît d'avoîr vu, quoi 1... Toi, Tambour, t'amènelepante... Le reste, on en causera en briffant... Y a que le temps !

M. Vérougnat trinquait avec les trois femmes, quand ils les rejoignirent.

— Mince de tronches, oh I la la I On dirait la famille du refroidi, après-demain 1 lança Mlle Titine, à les voir.

Un malaise les assombrissait, même Mlle Tambour, dont l'heureux naturel ignorait la mélancolie. Ils subissaient la volonté de M. La Teigne et ils reconnaissaient en lui un sentiment louche dont ils ne savaient point s'il était de la peur ou l'intention de trahir la juste cause qui les unissait.

— Ton plomb, Titine I Y a du friquet... et c'est déjà trop jacté, dit-il.

A. ces mots, leur trouble augmenta. Pour réagir, M. Tourmort, qui se défendait mal de trembler , répéta , interrogatif et narquois :

— Du friquet ? T'as ça dans le caisson, pas possible 1

— Y en a, que je te dis! hurla M. La Teigne... Onnousregonse... Nous avons une mouvette sur le poil !... Ça te défrise?... C'est pourtant pas pour les clebs qu'y tourne

son moulin le raille l... Je l'ai reluqué : il en

est!

Celait l'orgue encore, dont jouait un petit homme à boucles noires, valide, alerte mince, semblable en tout point à M. Facchino.

M. Tourmort, ayant écouté, riposta, dédaigneux :

— T'as le trac, La Teigne!

M. La Teigne l'eût assailli ; mais songer à l'autre l'anéantissait, un froid aux os, les jambes molles, et il sentait sa force le quitter. L'amertume de sou sourire atirista Marie la Nèfle, quand il se défendit :

— Le trac, moi!... Le Barbillon, est que j'ai flanché une seule fois, dis?

Précisément, M. Le Barbil»

Ion buvait le vermout des trois « dames » chez qui la curiosité l'emportait sur la soif. Il certifia, sans conviction :

— Bien sûr, La Teigne, que t'as pas peur I... T'en boufferais dix comme Tourmort, si tu te m.ontrais 1 , . .

Mais, sans reproche, on sucerait bien une verto ?. . .

M. Vérougnat, debout, at-

248 LE TIORE

tendait les ordres. II fut désappointé d'entendre M. La Teigne:

— Y a pas le temps de flemmer .. En route I... Toi, l'Auverpi n, c'est compris?... Pour neuf heures, etnib de viande là-haut !...

Dehors, le complet silence le rassura et son verbe devint autoritaire :

— Les largues, vous allez caleter... On a à causer, nous autres... Tant qu'à toi, Tambour, pas de lapin 1...

A son amie, dont les yeux tendres et angoissés ne le quittaient point, il accorda un baiser :

— Tu vas pas chialler,La Nèfle !... Onse retrouvera aux Cartouches... Et turbine, tu sais!

Elle l'attira et, dans l'oreille, elle lui coula cette recommandation inspirée par l'épouvante du crime qu'elle devinait :

— Fais pas du mauvais... ça porte jamais chance...

— Ça te regarde-t-y, mollasse I fit durement M. La Teigne.

Et, rappelant Mlle Tambour, il ajouta :

— N'oublie pas de faire tomber la chaise quand ce sera mûr de nous montrer...

Là-dessus, Marie la Nèfle suivit les autres femmes. Le long travail de sa pensée douloureuse continuait. Il y avait dans sa pauvre

tête des phrases du catéchisme, la vision de l'échafaud, et le regret d'une vie sans aventures avec un peu d'amour...

Mme Vérougnat avait eu raison d'un scrupule de son mari :

— Ch'est-y notre faute?... Non!... Eh bienn! le commerche avant tout !...Ch'estdu monde qui chait payer... et chi y avait un acliachinat dans la mai.'^on, avec les journaux, cha cherait la noblèche qui viendrait coucher ichi !...

Elle épia les deux compères, au passage, en ravaudant des chaussettes. Elle se leva, se mit sur le pas de la porte, et elle avança jusqu'au bord du trottoir, comme pour inspecter la lanterne de l'hôtel, afin de reconnaître si M. Le Barbillon guettait bien. Sa chair lourde éprouva une sensation nouvelle, à la vue de la maigre silhouette profilée sur les affiches d'une palissade. Elle rentra, et, pour mieux écouter, elle ne cousit plus.

En haut, on marchait. Un bruit de voix par vint. Elle comprit qu'on déplaçait les planches du placard. Et le silence la terrifia, qui lui semblait descendre sur ses épaules. Elle appela :

— Vérougnat, rechte auprès de moi... Cha

9M LE TlftlU:

me pinche le ventre de chavoir qu'y chont là-haut et que che pauvre raôchieu va monter. , . M. Vérougnat, un peu pâle, était à sa gauche, lisant les cours de la Bourse. On entendit les premières mesures de Sambreet-Meuse sifllées avec force dans la rue. Et Mlle Tambour entra :

— Le 23 est libre ?

La main tendue pour recevoir la bougie et la clef, elle parla vers le corridor :

— C'est leur plus belle chambre, chéri l En se penchant à peine, Mme Vérougnat

aperçut le passager pour Cythère. 11 lui tournaitle dos. Néanmoins, elle le jugea beau, jeune et distingué, ce qu'elle exprima avec concision :

— Vérougnat, cha doit être un offichier en bourgeois...

Son émoi gagnait

Vérougnat. Il laissa

glisser son journal pour essuyer la sueur de son front, et il dit :

— Nos acchions chont encore en hauche... On pourrait vendre , Ch4chiie?...

ET G«tV«LIC«T 2S1

Mais leurs regards s'étanl heurtés, ils se turent", les yeux dans les yeux, les pupilles agrandies, et le même frisson les secouait sur leurs chaises. Il redoubla, quand ils entendirent les bottes d'une paire de sergents de ville en promenade marteler le bitume.

D^habitude, cela leur donnait confiance. Cette fois, ils reprirent haleine, alors seulement que la marche cadencée cessa de leur frapper le tympan. Et, de ce que ces humbles gardiens de la paix venaient de perturber leur tranquillité, ils conclurent que, par passion de l'argent, ils franchissaient peut-être les bornes du commerce licite. En proie à un saisissement, ils se tâtaient le creux des mains qu'ils avaient moites.

Quelque chose tomba sur le plancher du premier étage.

Dans le « bureau » de l'hôtel, la suspension d'or à chaînes creuses fut ébranlée comme si les cahots d'un fardier eussent tonné par la rue. Et ce furent, aussitôt ensuite, un piétinement, des éclats de voix, la confusion d'un murmure, une glissade, des pieds qui résistent, — un « han ! » de lutteur à bout, puis une chute en deux temps distincts. L'intervalle avait été presque nul entre iei deux

sons; mais le premier fut mou, é«>tiffé, et l'autre sembla celui d'une matière lourde dure, heurtant le parquet.

Tout se. taisait. M. Vérougnat se souvint d'être allé en prison et il appréhendait d'y retourner. Mme Vérougnat éprouvait qu'à la longue le meilleur émoi peut irriter la sensibilité : son cœur sautait, les oreilles lui bourdonnaient, et elle avait la chair de poule.

— Qu'est-che qui j'y ont fait, à che pauvre môchieu I gémit-elle.

L'hôtelier leva les bras pour exprimer son ignorance et la désolation de son âme.

De nouveau, la suspension tinta. Au-dessus, on marchait, des paroles s'échangeaient, une porte grinça, refermée d'un coup sec, et des pas rapides résonnèrent dans l'escalier.

Les époux, rapprochés, se soutenaient mutuellement de l'épaule. Muets, ils fixaient le vitrage qui permettait la surveillance du couloir d'entrée. Ils virent passer M. La Teigne et M. Tourmort, prompts, le col de la veste remonté, livides. Mile Tambour s'arrêta pour jeter cinq francs sur la table :

— Une tune, la patronne! annonça-t-elle; et elle disparut.

Un sifflement vrilla : « pi-ouit I ». Un autre, lointain, répondit.

— Monte donc voir! pria, peureuse, Mme Vérougnat.

Bourru, le mari se récusa :

— Ch'est ta faute, chalope, monte chi tu veux!...

Ils s'écartèrent l'un de l'autre, hostiles et méfiants. Autour d'eux, la lumière, le silence, créaient une intimité favorable aux é[;'iM hements amoureux qui font les hommes égaux.

XVIÎÎ

Parvenu sur le palier, M. La Teigna avait arrêté M. Tourmort, qui gravissait les d«rnières marches:

^ — Nom de Dieu î... On n'a pas pris la clef... Faut que tu redescendes I

M. Tourmort le bouscula pour passer :

— Ah 1 tu cherches toujours ce qui ferait rater Taffairel... Tiens, on entre comme dans un moulin !.,. Pas si poire! hibi avait laissé la porte contre...

L'autre, dès qu'il fut dans la chambrt, s'emporta :

— Tu finis par me trotter, à me servir tes Hku.m 4o feQcb^i Toi?mort \ ǧ pourrait §§

gâter... Je sais ce que je fais... Boucle la lourde, maintenant 1 .. .

La lanterne de l'hôtel projetait, à travers le croisillon noir de la fenêtre, une triste clarté que les rideaux absorbaient dans leurs plis. Le peu qu'ils n'en retenaient point , attiré au fond des glaces, divulguait le lieu de l'armoire et de la toilette. Ces reflets proches semblaient un regard étrange et fixe dans l'ombre.

M. La Teigne s'imagina voir les yeux perçants de M. Facchino, et une hallucination lui fit entendre quelques mesures de l'orgue. La terreur lui posa un masque hamide et froid sur le visage, et il grelottait. A cause d'un très léger crp^quement, il avertit :

— Acre I

Une toute petite iueup bleue se montra, puis la flamme jaune d'un rat-de-cave, que M. Tourmort abrita de sa casquette.

— Quoil... faut bien voir pour se retourner, dit-il.

Et, dirigeant la lumière sur son associé, il ajouta :

— T'as la gpiieule à l'envers, La Teigne... T'es donc qu'une chiffe, quoi!...

•— Une chiffe 1 Répète?...

M. Tourmort hésita et, conciliant :

— Allons 1.., Faut se rendre compte...

Ben, mon vieux, pour commencer, faudrait faire sauter une planche au placard...

— Oli I alors I...

— Si t'as la flemme, tiens le rif... que je fasse le fourbi...

Ayant remis le rat-de-cave à M. La Teig-ne,. du double effort de ses pouces, il souleva la tablette :

— C'est pas plus malin que ça... et c'est moins dur que d'étrangler un boule dogue... seulement, faut ni frousse, ni flemme...

— Nom de Dieu I... en attendant le dentisse, tu veux donc écoper, dis? cria M. La Teigne.

Cette fois, M. Tourmort le défia :

— Fous d'abord la mèche sur le marbre... et on va voir !

Ils allaient prendre contact, lorsque, dehors, M. Le Barbillon attaqua l'air de Sambre-et-Meuse.

— C'est eux 1 souffla M. La Teigne.

— Jy !

— A ton placard!. . Tu sais : pas se salir... rester propre sur soi, c est un prin cipe..-. Et, si y a mèche, s'arrêter à temps pour qu'y n'en crève pas...

— Et avec ça, je vas-t-y lui faire du til-

SB! LE TIMtB

leul, à ce boargeois qu'a esquinté mes largues I Non, mais I on...

— Petl... Y montent! murmura M. La Teigne.

Celui-ci disparu sous la table, M. Tourmort à l'étroit du placard, la flamme éteinte, — il se passa moins de vingt secondes, avant l'arrivée des acteurs de la fête galante.

Mlle Tambour vanta l'élégance de la pièce :

— Tu vois, chéri, c'est bath...

Et, reprenant la conversation entamée dans l'escalier :

— Quand tu m'as parlé, ça m'a fait plaisir, parce que t'as le genre anglais. . . Moi, je les gobe, les Angliches...

— As-tu fini ! protesta le monsieur.

— C'est vrai^ que t'es distingué 1... Et un client qu'a des manières, c'est plus rare que des crottes de chien...

Le monsieur, offrant un louis à Mlle Tambour, expliqua sa hâte à remettre son obole :

— Je paie d'avance... pour partir sur la meilleure impression.

Elle vérifia d'un ooup de dents l'or de la pièce, et, la logeant d'un geste adaoit et çHftste, d^nf Vm i^ 9n h%^ ^9U9ii%, #lîs

ET COOUETjrOT

— Comment que tu t'appelles ?

— Joseph.

— Non?

— Mais si I affirma le monsieur.

— T'es à la Bourse?

En manches de chemise, 1!

conservait 1 apparence correcte d'un marchand <le Lnilets d'auti'ur :

— Non, dit-il, je suis dans la dif>l()matie.

Mlle Tambour n'avait pas de clartés en tout. Elle se renseigna :

— Ça rapporte bien, alors?

Impatient et enjoué, M. Joseph la {mc^;;^. de montrer mieux qu'un esprit a vide d'apprendre.

— Qu'est-ce que t'attends, petite pie, pour te déshabiller?

Dd\is le dessein de l'y aider, il s'approcha, disant aussi :

— Montre voir tes quenotle ?

Mlle Tambour, se mouvant à reculons, ï amena entre la table et le placard. Ci.iîspje il parvenait ao milieu c*/; J'iD^^rvûliu. eilg

heurta de la croupe une chaise qui tomba ; — et elle courut vers la fenêtre.

— Les rideaux, garce 1... commanda M. Tourmort, surgi d'un bond.

Elle les ferma , puis, de l'épingle à chapeau fichée dans son chignon pour parer aux aventures, elle les attacha. Lorsqu'elle se retourna, le monsieur se débattait, la bouche emplie d'une serviette qu'y enfonçait M. Tourmort. Il roulait de gros yeux troubles et congestionnés, et ses mains, violemment ramenées en arrière, tenaient dans la droite puissante de M. La Teigne. Celui-ci, sa gauche fouillant la poche postérieure du pantalon, en sortit un revolver, avec un davier qu'il jeta sur la table. Et, battant le dos de l'homme à coups de tôle, il disait :

— C'est le nôtre... Ah! carne 1... fumier 1 Or, à chaque invective, il frappait.

— Il est bon, l'arracheur de dents 1 Fadezle, les hommes 1... Ah ! je voudrais l'entendre gueuler, le cochon 1

Parlant ainsi, Mlle Tambour domptait une épouvante extrême, afin que tant de pauvres filles, ses sœurs en soumission, fus.»ent bien vengées du misérable qui les avait dépouillées de leurs plus belles incisives. Et sa voix aiguë excitait le zèle justicier des mâles.

■T flOQUELiaOT Ml

L*homme, cependant, eut un sursaut qui entraîna ses adversaires. On le vit, l'espace de quelques pas, chercher un point d'appui au sol, trépignant, pourpre du cou jusqu*aa sommet du front. Soudain, il parut se casser en deux, et ses reins, ensuite et lourdement, sa tête, heurtèrent le plancher.

— Nom de Dieu I je vas y serrer la tîs..; comme à un cleb...

La fureur de M. Tourmort venait de ce que cette chute rapide ne lui ayant pas permis de lâcher la serviette, le patient, qui Tavait rendue, pouvait respirer.

Déjà, courbé, sa face p&le tordue paf l'avancement subitdu maxillaire inférieur, ses pouces démesurés et tors atteignaient la gorge offerte.

— Laisse le... ou je te brûle I ordonna M. La Teigne à voix basse.

M. Tourmort restait sur les genoux, devant le revolver qui le menaçait ;

— Ben quoi I... tu la perds l... Ça va être à recomn>encer... Tu veux donc qu'y chante à la rousse...

~ Laisse-le, je te dis!.. . Ta vois donc pas qu'il est cramsé...

Du bout de son soulier, M. La Teigne poussa l'un des bras inertes étendus à terre,

2G2 LE TIGRB

pour démontrer que la vie avait abandonné le corps. •.

— Tu flancheras donc toujours, purée l... Je veux sa peau, au frère... je la veux!...

— N'y touche pas, Tourmort, ou je fais cracher le bagof 1...

Mlle Tambour se bouchait les oreilles, par peur de la détonation. Elle supplia M. Tourmort :

— Il est louf... T'ostine pas, Tourmort, t'ostine pas... Le pante est fait, je crois bien... Je veux caleter d'icil...

Il pouvait sans déchoir accorder à une femme ce qu'il refusait à M. La Teigne par bravade. Alors, se relevant, la face haineuse :

— On se reverra, soûlasse 1 dit il. C'est pour la môme, ce que j'en fais I... Tant qu'à toi, on saura t'empêcher de nager àReuilîy... Sans la gosse qu'est là... je te sauterais dessus... pour bouffer tes sales foies blancs 1...

— La ferme 1 riposta M. La Teigne. Tenant l'autre au bout de son arme, il continua :

— Sonde les profondés.., et pose tout sur la table...

M. Tourmort obéit, de mauvaise grâce.

Sauf la moiitreen or et sa chaîne, un porte- *" Mi»(' liMiiisc, le butin élait maigre,

car il fallut abandonner aux doigts une alliance, un solitaire et une opale éblouissante. Mlle Tambour eut, pour sa part, les bijoux; M. Tourmort, plus du tiers de la somme recueillie, et la pince du dentiste.

— Passe devant, Tourmort... C'est la môme qui va carmer en bas d'une tune 1

Ainsi, tous les trois, mécontents les uni des autres, Mlle Tambour fermant la marche, ils quittèrent la chambre hospitalière où reposait M. Joseph.

La mèche de la bougie se recroquevilla. La flamme baissée ne répandit plus qu'une lueur chiche et, dans les angles, les ténèbres se formaient. Elles gagnèrent peu à peu, jusqu'à ce que la table seulement fût éclairée, et le miroir du lavabo où la lumière dansait sur des images confuses. Ainsi, le corps tout entier baignait dans une ombre paisible.

Deux sifflements vinrent de la rue violer le calme ; puis le silence commença, qui protège les morts, dont il semble résumer les secrets, les hontes et la foule d'intentions bonnes qu'ils eussent réalisées plus tard. Un souffle frais, venu de l'escalier, pénétrait par ^ entrebâillement de la porte. 11 éventait les cheveux

394 LE TICRE

rares et la barbe de M. Joseph, — et les franpres remuaient au tapis de la table.

C'était un moment mystique, un de ceux où, la raison suspendue, le cœur incline vers le surnaturel, parce qu'une existence est accomplie. La flamme de la bougie s'allongea ; les ombres reculèrent ; une clarté rayonnante dora le faux palissandre des meubles.

— Ba... ba... bâ... fit M. Joseph.

Sa tête roula de droite à gauche sur le parquet, sa chair frissonna, et sa poitrine s'enflant et s'abaissant, il respira.

— Qu'est-ce que j'ai?.. Où suis-je?...

murmura-t-il.

Il se frotta les yeux : ce qu'il distingua, après le plafond, ce fut la chaise renversée. Le vacarme d'un fiacre passant acheva cette renaissance. M. Joseph s'assit à grand'peine et il. regarda. La vue du bougeoir lui inspira un sourire niais. Ensuite, à reconnaître parmi toutes choses, ses vêtements épars et le désordre de son portefeuille d'où s'échappaient les papiers, il eut la moue d'un homme affligé par la compréhension de son état :

— Ah I mais... C'est ça!... La petite a filé 1... Je me suis fait entôler 1...

il palpa ses poches vides :

— Ils m'ont pris mon davier... mon revol-

BT eoeUBLtCOT S9&

ver aussi !... Oh ! çâ ne se passera pas comme ça I...

Cependant, les époux Vérougnat, accoutumés au silence tragique qui emplissait l'hôtel, avaient convenu d'explorer ensemble la « chambre du crime ». ils y arrivaient, trahis par la force de leur souffle et près du but, leurs jambes flageolaient.

— Avanohe donc, Vérougnat! disait la femme, mourante de peur et qui ne pensait qu'à des moyens dilatoires.

— Ch'est bon... cha chera aché tôt de voir... pour che qu'on va voir... répondait l'hôtelier.

Il s'arrêtait à chaque marche, étouffant de colère et d'épouvante. Pour surprendre chez Mme Vérougnat un geste d'impatience ou de contradiction, il se retournait. Humble et craintive appuyée au mur, elle montait

3€6 La noiuE

péniblement derrière <ii qui maugréait :

— Ah 1 chacrée bougrèche 1... Ch'est-y la noblèche, dis? qui viendra nous choutenir quand la jucbliche chera chez nous ?.. . Tant pire, chalope, cette fois-chi ch'est toi qui ira» en prijon 1

Devant le seuil, le courage lui manqua. L'épouse pleurait. Ils se désignaient avec effroi la porte entr'ouverte. Mme Verougnat, plus curieuse, pressa son mari d'entrer. Elle l'y engageait du coude ; et, même, elle le poussa par les épaules...

Mais M. Joseph s'était mis debout. Il releva la chaise violemment, et le bruit rejeta les époux au fond du corridor.

— Ch'est-y Dieu pochible ! murmura Mme Verougnat dans son tablier qu'elle mouillait de larmes.

L'âme de M Verougnat était un abîme où la peur tourbillonnait. Il eut une effroyable vision d'enfer, quand sa femme le tira par une manche afin d'obtenir une réponse à cette judicieuse remarque :

— Ch'est qu'y vit che pauvre môchieu, chi y remue encore...

Et tout à coup, M. Joseph, en pantalon, vint se pencher sur la rampe de l'escalier d'où il appela ;

— Hé ! le patron 1... quelqu'un i..^

M. Joseph ayant réintégré la chambre, ils s'y présentèrent côte à côte, stupides de voir nouer sa cravate l'homme qu'ils croyaient mort. Il les aperçut, comme il prenait tristement son portefeuille vidé.

— Vous êtes les propriétaires de cet hôtel ? dit-il.

— Oui, môchieu, répondit Mme Vérougnat, ch'est nous les propriétaires.

Il pointa vers eux un index rigide et leur tint ce discours :

— C'est un coupe-gorge, votre hôtel!...

On m'a dévalisé... Je vais porter plainte I... Vous aurez de mes nouvelles... Ah 1 oui, vous en aurez... et dès demain!... Car vous êtes complices des souteneurs et de la fille qui m'ont volé... ça ne fait pas de doute... ça n'en fera pour personne...

En vain, Mme Vérougnat lai proposât-elle :

— Chans vous commander, môchieu, une petite fine cha vous remettrait de vos émochions... i

M Joseph invoquait la justice, déjà il rendait les sentences dont elle frapperait les coupables et, en attendant, il les couvrait d'injures viles.

— Votre aiïaire est nette, tas de fripouilles 1 ... C'est le bagne qui vous attend ! . . .

Il maintint son ton supérieur et véhément pour proposer un accord amiable aux mauvais hôtes, étant prêt à sortir, le chapeau sur le chef :

— Je vais au commissariat... de ce pas... à moins que vous ne me remboursiez illico cinq cents francs... pour ma montre, ma chaîne, et l'argent qu'on m'a volés ici...

Ces mots pénétrèrent le crâne épais de M. Vérougnat et il recouvra la parole :

— Chinque chents francs!... Est-che que je chais chi on vous-j-a volé, moi 1 l'ont che que je chais, ch est que vous arrachez les dents à ches pauvres femmes qui ont coniSanche en vous!... Je chuis un honnête homme, moi, et che qui che pache dans les chambres en locachion, cha ne me regarde pas...

Il parlait encore, que le dentiste s'était enfui, ayant un peu froissé Mme Vérougnat au passage.

— Vérougnat, cha y est... tu l'as fait cliauver,.. dit-elle, et un sourire la trausfîs-ura.

M. Vérougnat suffoquait d'indignation :

— Ch'est bien cha ! Un homme qui aurai* pu mourir et qui ch'en tire au-

chi bien... réclamer chon argent 1... Ch'est bien un Parijien 1 . ..

Le timbre du « bureau » annonçant un visiteur 1 hôtelier invita sa femme à faire diligence et il descendit :

— Chéchile, range ichi...

Vivement !... Chi ch'était du monde bien, on donnerait la chambre...

Dans l'escalier , toutefois , il se prit à craindre d'être dénoncé ; et il regretta que M. Joseph ne fût point mort, car sa conscience était inquiète.

Un couple l'attendait en bas.

Le soin de s'entremettre dans les amours d'autrui détourna M. Vérougnat de peser le bien çt I9 œal d'«fie action passée.

;'H»<"<Wfcàï^/aa»r:T

Mêlé aux bergers, dès la première étape nocturne, M. Le Tigre avait suivi le troupeau. Rien ne lui faisait oublierThumiliation d'avoir trouvé son maître en ce Ruben puissant : ni la nouveauté du spectacle, qu'il fût dans la marche serrée des moutons ou la magnificence du ciel africain le plus clair d'astres, ni la mémoire des faits qui avaient précipité sa fuite de l'hôpital, ni le souvenir de M. La Dame, de M. le comte de Lang^eron ou d'aucun de ses frères d'armes demeurés au bataillon de Biskra.

Il serrait avec rage son poignet brisé, afin d'accroître, par un rappel de la douleur

fl~. lE TIGRt

plîvsique, sa haine du Juif qu'il voyait, au galop d'un arabe gris, surveiller le convoi, debout sur les étriers, son manteau soufre ouvert au vent comme des ailes. Et il regrettait la perte de son couteau.

Cette lourde pensée, qu'un homme avait pu lui imposer par son énergie, l'accablait plus que les touffeurs montées du sable sous la tente, pendant les haltes. La monotonie du paysage de dunes, le piétinement vif des moutons, aussitôt qu'on se remettait en route vers le soir, étaient propices à cette consultation intérieure, déprimante et mélancolique. Il allait, le front penché, et, si quelque réveil de son énergie le raidissait, développant soudain toute la largeur de sa poitrine, il retombait dans son abattement, à cause des regards dont le scrutaient les deux hommes qui cheminaient à ses côtés. Ces hommes, les autres bergers, les chiens infatigables, et même le désert qu'il aurait franchi aussitôt atteintes les montagnes qui, en face, cernaient l'horizon, il les devinait tributaires de Ruben et il reconnaissait la vanité de toute tentative contre ces forces jointes pour la protection du marchand.

Comme on avançait au Nord, l'ombre apaigaatâ des oasis vert«s dtl« bruit rafraîchissant

dos fmtainos le laissèrent insensible. La ljairif> le mordait davantage, à mesure que la possibilité d'une revanche diminuait avec TeifjjaeE à parcourir encore.

Ruben, maintenant, passait les journées dans les villages et les bourgs. M. Le Tigre demeurait au milieu des serviteurs campés près an parc à moutons. Et toujours — semblable ainsi que les bêlements, Tâcre fumet des laines grasses ou la musique plaintive des flûtes pastorales — la même idée le hantait. Elle allumait en lui une fournaise et, dans son âme desséchée, le désir de la vengeance croissait, tel le palmier jailli des solitudes paraît avoir désolé la terre à perte de vue, pour Tunique besoin de sa nourriture.

Depuis le départ, le Juif ne lui avait pas adressé la parole. On partait pour l'étape suprême. Le décor était de fermes, de champs et de pâturages, aux environs d'une route construite. Des vignes hérissaient le flanc de collines rondes, et les larges feuilles des plantes n'étaient point brûlées. La lune répandait une lueur laiteuse, douce et favorable, au lien de la clarté funèbre qu'elle verse sur les étendues arides étineelantes de micas»

— Hé 1 riiomme? héla Ruben.

ïil, couché sur l'encolure de son cheval mis au pas, il toucha M. Le Tigre à l'épaule.

Il riiléciiissait. Il eut un sursaut. Durement, il répondit:

— Qu'est-ce qu'il te faut?

— Allons, continua le marchand, oô îl flattait de petiles tapes au col sa bête impatiente, — alhxns, Bébert, fais pas la mauvaise tête!... As-lu toujours mal au poignet?... Veux-tu que je te dise à quoi tu penses, depuis que l'on marche?...

— C'est bon 1... Tu fais peut-être aussi le marc de café!... Ça ne prend pas avec Bébert!... Pour ce qui serait de se payer ma tronche, je m'appelle Le Tigre, ici comme é Keuilly oùqueleplus costeau ne s'y frotterail pas!

Le sens, sinon la lettre de cette protestation n'échappa point à Ruben. Souriant au regard terrible du compagnon, il riposta:

— Moi, je fais d'abord ce qui me plaît... Faut-il donc te le redire, encore que tu n'en puisses plus douter ?... Mais j'ai un faible pour toi... car tu as pensé, tout le long du chemin, au çioyen de m'assassiner... Moi, j'aurais moins réfléchi sans doute, à ta place, et j'aurais agi.,.

M. Le Tigre eut une expression à la fois violente et douloureuse.

Il s'écria :

— Ah I fou?-nioi la paix !... Tu crânerais pas tant, si tu n'avais pas toute celte séquelle de cabots et d'hommes pour défcndie ta peaul

— Tu sais bien que je suis le plus fort, Bébert !,.. Parlons d'autre chose !... Je ne te veux que du bien... autrement, je t'aurais laissé avec Fathma... On t'aurait bientôt pris et ramené à la caserne...

— Tant qu'à ça, la peau 1... J'en aurais crevé une douzaine... j'en...

— Reste calme, camarade... c'est une preuve de force... Voyons 1... Nous serons à Alger demain : que comptes-tu faire ?

La question surprit M. Bébert. Alors seulement, il songea qu'il courrait de graves dangers dans la ville, que les mêmes risques le menaceraient en France, à Paris, à Reuilly où il devait parvenir, coûte que coûte.

— Tu ne réponds pas? insista Ruben.

— Ben... là... j'y ai pas pensé...

•- J'y ai songé pour toi... Écoute...

11 regarda le marchand. Il s'étonnait de ne plus le détester et il se demandait quel étrange dessein poursuivait ce Juif méprisant et doux.

LE TIGr.E

— Tu me plais, continua Rnben. Prcnls mou cheval par les rênes... près du ciors... que je puisse te parler sans autre souci que de bien dire... afin que tu comprennes... Allons I prends les rênes.

L'autre s'exécuta, après une hésitation qui ne déplut pas à l'Algérien.

— Tu me plais, te dis-je... comme tout ce que la coutume des hommes n'a pas déformé... La loi civile et l'autorité militaire sont contre toi... et tu as le goût du sang... Ici ou ailleurs, ton instinct guidera tes actes, et rien ne Vcmpêcherait de tuer. . . Autant que tu t'en ailles ' . . . Une femme t'attend à Paris... Ne me l'as-tu pas dit?

A ces mots, M. Le Tigre écoula mieux. Se» prunelles étincelèrent à la pensée de Mlle Co quelicot qu'il lui fallait reconaucrir su; Teigne. Il blasphéma Dieu dans un juron terrible qui provoqua les aboiements des chiens, et ses poings, brandis vers les étoiles , semblaient créer le vacarme dont le silence fut déchiré. Ruben serra des genoux sa bête cabrée, puis égale et profonde, il reprit :

môme wis

— La colère est vaine... Reprends la bride et ne la lâche plus... Ne quitte pas mes hommes à Alger ; ils ont mes ordres et ils te conduiront... Tu embarqueras avec, eux et mes moutons... A Marseille, tu recevras de ma part un peu d'argent et ainsi, à moins d'imprudences, tu pourras aller où tu crois devoir... J'ai dit... Laisse mon cheval, maintenant... Rappelle-toi seulement qu'un Juif que tu voulais tuer t'a tiré d'embarras...

M. Le Tigre le vit piquer des deux, prendre la tête de la caravane, décrire de grands cercles afin d'en contourner les flancs, porté dans une chevauchée splendide à travers la nuit bleue où son burnous jaune palpitait. Le cavalier disparut aux approches de la cité, et lui, stupéfait par l'invraisemblance de l'aventure qu'il vivait, se souvint des histoires naïves qui avaient émerveillé son jeune âge. Les choses s'y passaient dans une clarté pareille, à cause des fées en robes tissues de rayons lunaires et des rois habillés d'or. Les ombres que projetaient les eucalyptus odorants et les coloquintes basses, sur le sol ocreux, la blancheur l'iiissonnante des maisons lointaines, lui apprirent la beauté des lieux qu'il allait quitter sans retour. Une émotion nouvelle le prenait. Les bois proches

fgO LE TIGRE

imprégnaient l'air de senteurs et d'humidité. Envahi de cette tendresse amollissante qui Ole le sentiment du réel et prépare à croire aux légendes, aux contes purs, à 3e monde des charmes illogiques qui abusent l'enfance la moins choyée, il n'avait plus de rancune et oubliait son but.

Il écoula docilement les conseils des bergers chargés de veiller sur lui, à Alger. Sur le navire, il regarda les moutons se précipiter, la tête inquiète et haute, se suivant de si près qu'on en voyait marcher à deux pattes, les pieds antérieurs posés sur la croupe de celui qui les devançait. Répartis entre le» compartiments à claire-voie du pont, ils en occupaient un angle, entassés, craintifs, et ils bêlaient la peur. M. Bébert les plaignait d'être entrés avec cette hâte et de ne plus savoir, ensuite, pour toute défense, que s'écraser les uns les autres, piétiner et faire « bê-ê-e » .

« De quoi, Bébert, tu redeviens gosse I » murmura-t-il.

Et il se leva de dessus le paquet de filins où il s'était assis, pour aller au bastingage de tribord. De ce côté, c'était le large, une nappe indigo qu'on eût dite immobile, sauf

l'apparition de courtes barres neigeuses bientôt disparues et reformées, tout au loin, vers l'horizon. Le soleil glorieux emplissait les hauteurs vides, et la lumière merveilleuse rejaillissait au contact des flots, en étincelles aveuglantes.

Une musique militaire, héroïque et cuivrée, retentit. Elle le secoua de sa torpeur. Le dos tourné aux joutes sublimes des eaux et du feu, il porta son regard ébloui vers le port. Distraits de leur besogne ou de leur paresse rêveuse, les ouvriers, les marins, les portefaix, des Arabes indolents, des garçons et des fillettes presque nus, cherchaient à voir, quand même, dans la direction du boulevard de la République.

« Oh! mince... les zouzous 1 Je leur en souhaite, aux birbes! » dit M. Le Tigre.

Mais le rythme vif de la marche des zouaves et le scintillement des baïonnettes dont la pointe dépassait le parapet au-dessus des arcades, réveillèrent sa vigueur endormie. Menaçant, il s'écria :

c Y n'auront toujours pas ma carns, 1m cochons 1 » j

Lorsqu'il n'aperçut rien que la ckire Alger ormée en gradins autour de la Kasbah, et qu'il entendit seulement le bruit sourd de

l'innombrable labeur, il lui restait un besoin féroce d'assouvrir ses liaines.

« Bon Dieu! qu'est-ce que je fous làl... Elle ne partira donc jamais dans le jus, cette sale carcasse de bateau 1 » hurla-t-il.

Et, s'étant remis face à la mer, dans la lisse de garde-corps, il mordit, à s'en casser les dents.

Dès ce moment, l'image de M. La Teigne ne le quitta plus. Elle ricanait, l'effroi la figeait ou bien elle réfléchissait l'amoureux plaisir. Toujours, elle se précisait dans une lueur rouge qui embrasait lame de M. Le Tigre.

Elle l'accompagna durant la traversée. On fut deux nuits en mer. Sous l'effort d'un mistral qui soulevait des montagnes liquides, la mâture craquait, le navire prenait de fortes bandes et tanguait, la fumée puante des machines balayait le pont, rabattue par les rafales.

La tempête, l'horreur de la houle , ni le bêlement des animaux alTolés . ne ''arrachèrent à l'obsession du meurtre. Dans le fracas du grain et le silence tragique de l'accalmie où il était possible de surprendre le clapotis contre la carène filante, dans la

ténèbre ou le rayonnement du jour, il n'en tendi'-t que la plainte de son honneur de mâle outragé et il voyait seulement le visage de son adversaire, avec cette balafre ancienne qu'il se jurait de découdre avant de porter au corps le coup vengeur I

«J'arrive, La Teigne, j'arrive I... Tu dois me sentir... Y ne doit plus en pioncer, le mec!... s

Il l'insultait, comme si le vent était capable de transmettre la parole à travers les longues distances, et il se prenait à saisir la muraille du navire, à tirer dans le sens de la marche, afin d'accélérer la vitesse, car il s'imaginait ouïr aussi l'appel désespère de Mlle Coquelicot et les propos des railleurs dans les bars.

Il débarqua à la Joliette, dominé par la vi-

n. Elle le retranchait du monde et s'aflir-

mait 'l'heure en heure, le pressait d agir, le couvrait dupprubre.

Selon les ordres de Ruben, un des bergers abandonna le soin du bétail pour conduire le Joyeux chez un fripier où il changea d'habits. Il ne prononça que les mots indispensables et quand, hors de l'échoppe, l'autre lui compta cinq napoléons dans la main, il les reçut comme s'ils l'eussent payé d'une dette, et il laissa partir l'homme sans un merci.

La vue des filles à l'affût, dans les ruelles fétides qui avoisinent les bassins, lui rappela violemment Mlle Coquelicot, sa beauté, son ardeur au travail, et que ses gains profitaient à M. La Teigne. Il se sauva, saisi d'une telle rage que les pires imprécations lui échappaient. Les gens s'en amusaient ; quelque» femmes pourtant s'écartèrent de son chemin. 11 heurta, en courant, un officier raide qui le toisa, l'œil dur, la lèvre arrogante. Ce fait minime le prévint qu'on pouvait flairer en lui le déserteur, l'appréhender et le traduire en justice. Il redouta pour sa liberté dont le sort d'un rival haï dépendait; et il évita d« parler, soucieux do ne bousculer personn* jusqu'à la gare.

Dans le wagon où il s'était installé, la chenist collante de sueur, il mangea le pain fourré de saucisse et il bmt aa litre de vin,

ET COQUELICOT 28ô

achetés en route. Ce fut là une minute d'exquise satisfaction, et ceux seulement goûtent la pareille qui savent où gîte le Devoir et connaissent le prix de l'Honneur professionnel.

Au sifflement de la locomotive, il achevait ce repas improvisé. Il vida la bouteille avec une précipitation gloutonne. Le train se mouvant, il lança le verre inutile contre les rails.

en signe de sa joie farouche. Et, sauvage, il rugit :

a Ça sera du pareil au même avec toi, La Teigne : Béberl te cassera... ou y ne serait plus Le Tigre de Reuiliy à qui qu'est Coquelicot I .. »

— On n'a plni rien ft se dirt... Je me barre 1... Bonsoir, la gosse !

— C'est bon... va !... Ah ! va 1...

Excédée par le long discours que M. Fac-

chino semblait pour la quatrième fois achever, Mlle Coquelicot lui montra la porte, d'un geste las. Le joli Corse l'entr'ouvrait et il en avait passé le seuil, quand il se ravisa :

— Faisons pas les mariolles, la Coque I... Tu m'as dans le sang, comme moi je tiens à ta peaul... Ça nous colle... Réfléchis, si tu veux pas des malheurs !...

— Tu baves et tu crois qu'y lansquine !,.. Elle accompagna ces mots d'un sourire in-

âà8 LE TIGRÉ

finiment triste, à peine détournée vers son amant; et d'une main elle écartait le rideau de la fenêtre. Elle appuya de nouveau son front aux vitres froides et elle regarda le passage Vallet. Il était désert, silencieux et sombre, plein d'une mélancolie qu'elle pouvait croire émanée d'elle-même. Un pressentiment obscurcissait son âme où il n'y avait pas l'égal, en joie, de ce tout petit coin de ciel bleu visible entre des mansardes et des cheminées

Cependant, M. Facchino gesticulait et parlait. A marcher vite, de long en large, battant l'air de ses bras, il emplissait la chambre, de sa personne fluette. Ses boucles noires dansaient et, au plus fort de la colère, il lui arrivait de trépigner.

— Prends garde !... Ça pourra leur coûter cher, à tes mecs I... Que tu me laisses passer la porte seulement... et tu verras!... La Teigne est dans le sac... ïl était de l'affaire du Poirier... Je l'avais donné... Son coup n'aurait pas raté qu'y s erait guère en pein d'un logement... Oh! j'oublie pas le bonhomme du boulevard Diderot... Tu peux me reluquer, Coquelicot 1 Ça c'est écrit quelque part. - Un testament, quoi 1 si t'avais des foi» l'idée de me faire moucher par l'autre I...

Elle haussa les épaules, les mains dans

les poches de son lablier, et elle se laissa choir sur le mauvais sofa dont les ressorts gémirent. Planté devant elle, M. Facchiuola menaçait.

— Oui ! faut pas croire que Bébert m esquintera pour t'avoir 1... Mets-toi ça dans la sorbonne : on le cueillera... comme une poire... aussitôt qu'y montrera son blairdans le quartier !... C'est moi qui te le dis, ma petite... et je serai là pour piger la hure qu'y fera...

L'index au creux de l'estomac, il avançait sa fine tête olivâtre; et la volonté qu'il exprimait durcit son regard chaud comme le velours :

— Oui... moi ! moi 1 aflirmait-il

— Toi ?... Penh I Tu ne seras jamais qu'un broche à la mie de pain ! Un pauvre gosse 1... Une bouchée, pour Bébert I... .

— Tiens, je fous le camp... où je taperais!... Ah! garce! ris pas!... j'irais te donner tout de suite I... Je me connais plus, la Coque!... Un mec à la manque?... Bien sur que je le suis!... Fallait ta peau, pour me faire tourner à cette vie de dégoutation !... Prends garde que me via remis de la rousse !... Et, nous autres, on est les plus fort! quand même 1... Toi, La Teigae

LX TIGRK

Bébert... quand ça me chantera de vous sonftler dessus... vous pèserez pas plus qu'une paille, nom de Dieu! Et maintenant... oui ou non ?... t'es-t-y ma femme... ou si t'attends le Joyeux ?

— Je l'attends I répondit Mlle Coquelicot. Debout, elle resplendissait d'orgueil, lea

poings aux hanches.

— C'est bon I... Sans adieu, alors, la mômel... car on se retrouvera!... Faudra bien que tu soyes à moi tout de bon... ou que j'en crève !

Surces mots, il partitsans plus la regarder, ivre d'une fureur épouvantable qui l'entraîna, claquant la porte. Mlle Coquelicot écoutt s'il ne s'arrêtait point pour revenir. Elle en* tendit les pas dans l'escalier, sur le carrelage du rez-de-chaussée, — et une paix inquiétante l'environna.

« Ah l et puis zuti après tout... » dit-elle.

Mais, de tout son cœur, elle demeurait attachée à M. Facchino. Et parce qu'elle en redoutait la malignité, l'avenir qui com mençait l'effraya.

Elle toucha, un à un, les biuelots qui garnissaient la cheminée. Il ^ «vait un coclioa en paÏQ d'épice, avec sou nom écrit en sucre, et

R eOQCBLICOT

un mirliton. Elle les écrasa nerveusement; puis, émue de se rappeler le soir de fête où son Facchi les lu avait offerts, elle en ramassa les morceaux qu'elletint longtemps dans ses deux mains ouvertes, avant de se résoudre à les jeter.

Le tendre souvenir dissipé, il ne resta plus en elle que le sentiment plus vif de la solitude. Le mobilier d'acajou, les rideaux déteints, le papier à bouquets jauni, le plafond sale lui parurent miséraMes conime jamais, et elle fredonna la romance de Marjolaine. Elle dut s'arrêter, tellement « ça lui serrait la gorge ».

Par çnnui^ elle brûla un bouchon de liège pour se noircir les yeux. Ensuite, elle se chatouilla les lèvres, d'un bâton de rouge gras... Elle se poudra les joues, refit ses accrochecœnrs à l'Espagnole, la coque haute de sou

chig-non et le nœud du ruban de satin cerise qui barrait son cou... Elle se trouva laide ainsi préparée, et el-ie accusa les choses :

« Ah ! misère !... Quelle tume 1... »

La nostalgie la g^ag^na soudain, du quartier oi!i elle était fameuse, la rue de Charenton, ce Reuilly sonore le jour et bruissant, après, d'un va-et-vient précautionneux.

Elle désira comme une salle de palais féerique, la chambre de l'hôtel de la Licorne qu'avaient illuminée ses ardentes amours. Elle éprouvait la même meurtrissure exquise ressentie dansl'étreinte brutale de son Bébert. Les reins douloureux, ses flancs gros de joie, elle glissa en travers du lit, les pieds au sol ; et, semblable au fruit trop plein qui éclate au soleil avant la saison, sa chair s'ouvrait, de ne plus pouvoir contenir l'espérance de bonheur dont elle était gonflée."

Dansuii demi-songe, elleaccueillait l'absent et elle s'elTorçait de ne point redouter pour lui les machinations tortueuses de M. Facchino. Celui-ci, pourtant, se rappelait à elle par des [)iirases qn'el'e croyait entendre encore. Le crépuscule entrait peu à peu et quand les formes furent elfacées, à tr; /ers l'ombre grise où subsistait une trace de la lumière disparue, elle distingua les yeux

faux et caressants qui l'avaient soumise, le corps svelte, agile et presque féminin du petit Corse à la peau très douce. Elle se souvenait des paroles qu'il avait dites avant de partir. De même que s'il les luieût répétées àToreille en confidence, elles signifiaient beaucoup plus maintenant et elle frissonnait de les trop bien comprendre.

Ingénument, elle se partageait entre M. Facchino et M. Bébert, car elle subissait ensemble l'empire de la force et la séduction de la faiblesse. Elle se demandait, avec la même curiosité âpre, si l'un avait quitté l'hôpital de Biskra, s'il passerait la mer ou déjouerait les mille surprises du sort pour atteindre enfin Paris, et quel moment choisirait l'autre pour intervenir. Elle attendait les plus profondes secousses de la lutte qui mettrait aux prises les deux hommes. Ne souhaitant presque plus la victoire de M. Bébert, elle cédait au vertige de cet inconnu formidable d'où surgirait son maître définitif, et la volupté du mal l'enivrait.

Il lui evint tout à coup que M. Facchino, dans sa fureu.. avait parlé d'une «affaire » conduite ar M. La Teigne. Savoir ces faits tenta Mlle Coquelicot plus que le mystère de l'autre énigme. M. La Teigne

lui in&pira des sentiments moins hostiles. Elle s'étira et, redressée, elle bâilla. Devant la glace, où elle aima son visage^ elle fit mouvoir sa jupe et rouler ses hanches rondes.

ft Je suis parée, faut larguer 1 » s'écria-t-elle. Et elle dit encore :

« C'est l'heure de battre mon quart... Ah J je me sens à l'amour!... J'ai la flemme d'en faire profiter les poires... Et puis, ma fille, faut pas gâcher le turbin... »

Ayant compté l'argent qu'elle possédait, elle se parla ainsi :

« On est braisarde la petite mère... Je vas voir aux Dernières Cari' si y a du neuf.. Et je renifle du bon par là... Ici, ça schlingue le roussi 1... j'en ai ma prise I... Fais-toi la paire, Coquelicot !... »

Elle se sourit, visible à peine dans le miroir, et, satisfaite, elle aftirma :

« Je suis gironde à les dégotter toutes... et j'aurai l'homme que je voudrai, pas vrai ? »

Là-dessus, elle sortit, chantaiH à plein gosier :

O Marjolaine, Te vlà mondaine.

T%% beir comrn' la maîtrsis' j-uu ^j, i...

Elle dîna dans la courette qu'un débitant avisé nommait « le jardin », à cause de deux lauriers en caisse et d'une tonnelle nue peinte en vert, qui la décoraient.

La table branlait sur les pavés inégaux et de? tourterelles roucoulaient dans une cage suspendue. Mlle Coquelicot s'imagina respirer l'odeur des gazons champêtres. Elle but de la limonade, mangea des sardines à l'huile et elle croqua un artichaut, comme en partie de campagne, sur les bords de la Marne...

Elle arriva rue de Charenton, gaie de cette illusion heureuse qui n'allait point sans un trouble amoureux. Son envie folle confondait M. Bébert, M- Facchino et M. La Teigne lui-même, quand elle eut croisé Marie la r^èfle, en quête d'ouvrage.

Le bar regorgeait de consommateurs. Nul ne remarqua la présence de Mlle Coquelicot, car ils se portaient vers le fond d'où venait Id bruit d'une dispute.

— Mange-le, Tourmort! cria quelqu'un.

Le cabaretier prêchait en^Tin la concorde, ordonnant, au reste, qu'on aiîàt vider la querelle dehors, pour lui éviter des ennuis avec la police. Les voix couvraient la sienne et l'on eatendait M. Tûurmort :

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