CHRIST DEVANT PILATE
{Scuola de Saint-Roch.)
LE TINTORKT. 43
est étendu sur les dalles ; un possédé se démène à l'approche des corps saints. Dans le vieillard agenouillé, enveloppé d'une simarre vénitienne, qui figure un des pieux marchands, il faut reconnaître un célèbre philosophe et philologue, Thomas de Ravenne.
Les deux derniers panneaux ont pris place au Palais Royal de Venise. C'est le Transport du corps de saint Marc sur le navire qui doit l'amener à Venise. L'orage complice met en fuite la population, rassemblée sur la place pour empêcher le rapt. C'est enfin Saint Marc sauvant des eaux un Sarrasiîi^ qui l'avait invoqué dans la tempête. Le saint le retire des Ilots, tandis que sombre le vaisseau où il se trouvait, et le porte dans la barque montée parles deuxmarchands vénitiens. Nous y revoyons, comme aussi sur la place d'Alexandrie où il soulève le corps du saint, la noble figure de Tommaso da Ravenna.
Enfin, Tintoret obtient cette distinction à laquelle les peintres du xvie siècle ne furent pas seuls à aspirer : une commande de l'État. Le Sénat poursuivait, au Palais des Doges, la restauration de la salle du Grand-Conseil, en faisant recouvrir les anciennes fresques d'un vieux maître padouan du xivc siècle, Guariento, et celles de Gentile da Fabriano et de Pisanello qui étaient venu travailler à Venise au siècle suivant. On les trouvait trop détérioriées ou d'un goût trop archaïque: Giovanni et Gentile Bellini, Titien et d'autres avaient déjà aidé à leur rajeunissement. Oes grandes peintures racontaient les événements de l'Histoire auxquels la République de Venise s'était trouvée
mêlée ou intéressée. On décida que Tintoret et Paul Véronèse, qui donnaient tous deux de grandes espérances, peindraient chacun un tableau, de même que le fils du Titien, Orazio Vecellio. C'était en 1556. Ces peintures, comme toutes celles qui décoraient la salle du Conseil et la salle du Scrutin, furent détruites dans un incendie qui ravagea en 1577 une partie du Palais Ducal.
Tintoret avait été chargé de représenter un fait mémorable du xne siècle : le Couronnement de l'Empereur Frédéric Barberousse a Rome par le pape Adrien IV. Il représenta somptueusement le Pape entouré des cardinaux et de toute sa cour, en y mêlant des portraits de sénateurs vénitiens : Stefano Tiepolo, procurateur de Saint-Marc ; le patriarche d'Aquilée, Grimani.
Peu après, comme il manquait encore un tableau dans la salle, Tintoret fit tant par ses intrigues et ses amiliés qu'on le lui attribua aussi. Il continue l'histoire de Frédéric Barberousse : f Empereur excommunié par le pape Alexandre III. On voyait le Pape en train de jeter au milieu de la foule, comme symbole de la puissance brisée, les cierges éteints. Tintoret, fidèle -à son système de reconstitution réaliste et d'observation directe, tira son principal développement d'un groupe de gens du peuple, se disputant ces cierges. Le tableau était encore parsemé de portraits vénitiens.
Il peignit ensuite, dans la salle du Scrutin, un Jugement dernier qui occupait tout un côté de la muraille. Le Christjuge se tenait au milieu, soutenu par un groupe d'anges.
nus, et entouré de saints. Tintoret y trouvait prétexte à des académies, dans les positions les plus diverses, savamment peintes. Il préludait ainsi à ce Paradis innombrable, dont il devait glorifier beaucoup plus tard le même palais, et il est probable que Ton retrouvait dans sa composition des traces de cet autre Jugement dernier qu'il avait fait pour la Madonna dell'Orto.
Vers 1560, Tintoret peignit les tableaux du chœur de l'église S. Rocco. Les dates de 1567 et 1577, indiquées par M. Thode, ne sauraient être acceptées, car Vasari parle de ces peintures qu'il avait vues en 1566. Le peintre illustra des scènes de la vie du saint patron. Les deux principales sont : Saint Roch guérissant des pestiférés et Saint Roch en prison visité par un ange. Au-dessus : Saint Roch guérissant les animaux et Saint Roch conduit en prison. Si difficiles à voir que soient ces tableaux, dans l'église extrêmement sombre, nous nous trouvons en présence de morceaux qui restent les plus puissants que le maître ait produits. Les moyens habituels delà peinture se trouvent surhumainement dépassés, dans la contexture et le sentiment de ces corps, qui obéissent à toute leur libre expansion, qui se reculent ou se projettent avec une science aussi déroutante que cette fougue insoucieuse de toute économie de force ou de difficulté, — si déroutante que l'on ne la perçoit pas tout d'abord, que Fart n'apparaît plus et que la
vie seule nous obsède. Cette atmosphère d'hôpital, infectéd'ulcères et de cadavres, n'est pas plus terrible que celle de la prison, où les captifs s'entassent, enchaînés ou encagés dans leur nuit. Tout l'effet de ces modelés débordants est obtenu dans une gamine de couleurs très sobre, dans une sorte de camaïeu crépusculaire et fumeux, où quelques tons prennent soudain une importance plus vive, et où les oppositions suffisent, à travers cette ombre, à faire ramper la lumière louche ou éclater soudain la gloire de l'apparition céleste.
Tintoret exécute encore dans l'Église, pour les volets inténeursetextérieursdel'orgue, Saint Roch recevant /a bénédiction du Pape et ï Annonciation (aujourd'hui sur le mur interne de la façade) ; un Saint Roch malade au désert. oùRuskin admire la sauvagerie du paysage ; et surtout la Piscine probatique. C'est ici une décoration murale entendue avec une plénitude et une personnalité singulières. Le maître s'amuse à ces jeux de perspective, allant jusqu'au trompe-l'œil, qui resteront chers à son habileté, exercée par la construction de ses maquettes d'architecte. Il perce le mur par une loggia feinte, supportée sur des colonnes, et il la remplit d'une foule compacte. Le sentiment décoratif est obtenu par l'absence de vides, l'arabesque suivie des silhouettes, la juxtaposition de ces corps, serrés comme dans une marqueterie. Mais le style y vient de l'ampleur dégagée et mouvante des formes, non point d'une sécheresse d'interprétation. La piscine de Béthesda elle-même n'apparaît guère, mais seulement les impotents qui s'y pressent, et le Christ au milieu
Cliché Anderson.