‹ Le Tintoret; biographie critiqueChapitre 8 sur 9 · PORTRAIT DE L ARTISTE · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE L ARTISTE

(Louvre.)

nous dit Vasari, « le plus terrible cerveau que la peinture ait jamais eu ». Et cependant, il y a dans sa nature un équilibre, une santé physique et par suite morale que Michel- Ange n'a jamais connus. « Il vécut loin de toute joie »,nous dit Ridolfi, toujours absorbé dans ses pensées et dans son travail; pourtant il était non seulement affable dans ses rapports, mais de belle humeur et plein d'esprit, de boutades alertes, allant jusqu'aux farces de rapin. On connaît sa façon de faire vis-à-vis de l'Arétin qui, inféodé d'abord au parti du Titien, croyait devoir mal parler de Tintoret. Notre peintre l'invite à venir chez lui pour faire son portrait, et à peine le patient était-il assis que Tintoret tira brusquement de ses vêtements un long pistolet, et devant la frayeur mal déguisée du pamphélaire s'en servit froidement pour prendre sa mesure. Bien d'autres traits montreraient encore comment il se jouait des clients ridicules, des importuns et des faux connaisseurs, ou même de sa femme,, légèrement portée à l'avarice et à la vanité. Nous avons; vu aussi avec quelle adresse ou quelle ruse il savait manœuvrer pour arriver à ses fins et obtenir les commandes qu'il voulait exécuter.

La fertilité de ses inventions et l'originalité de ses traits faisaient rechercher sa collaboration même pour les comédies qui se donnaient à Venise, où il apportait des trouvailles de costumes et des facéties de dialogue. Ses imaginations s'appliquaient également à la musique, pour laquelle il était très doué, et il fabriqua dans sa jeunesse plusieurs instruments nouveaux.

Toute son habileté n'avait jamais qu'un but très noble. Il était soucieux seulement d'imposer une œuvre dominatrice, et avide de gloire : nous avons pu juger de son complet désintéressement.

Cette vraie noblesse d'un caractère d'artiste apparaît ailleurs, dans son indépendance d'esprit, dans la liberté d'allures qu'il revendiqua toujours. On sait qu'il refusa de rester à la cour de Mantoue et déclina Je titre offert par le roi de France. 11 en usait de même librement avec la toge patricienne que sa femme voulait l'obliger à porter, et ne craignait pas d'emmener partout avec lui sa petite fille habillée en garçon, si bien que pendant ses années d'enfance chacun prenait Marietta pour un ragazzino.

A un tempérament d'homme si particulier et si résolu correspond une œuvre singulièrement accentuée et neuve. Par l'étonnement suscité chez ses contemporains, nous voyons que Tintoret apportait un art en grande partie révolutionnaire. Il paraît extravagant et capricieux; et pour son système de composition, il était, selon Vasari lui-même, « toujours en dehors des habitudes des autres peintres. » Ces paroles de Baudelaire ne semblent-elles pas se rapporter à Tintoret : « passionnément amoureux de la passion, et froidement déterminé à chercher les moyens d'exprimer la passion de la manière la plus visible, » — alors qu'elles s'appliquent en vérité à Delacroix. La parenté de tendance et de caractère même est en effet évidente, — Taine l'a bien remarqué, — avec notre grand romantique : rappelez-vous la mise en toile du

Meurtre de l'Evèque de Liège ou des Disciples d'Emmaùs de Delacroix, sans insister sur son même penchant pour la musique ou son même respect pour Michel-Ange.

Mais ce n'est pas de Delacroix seulement que Tintoret peut être rapproché, c'est de tous ceux qui en France ont voulu libérer l'art et l'artiste, du Romantisme à l'impressionnisme. Maintenant que notre dix-neuvième siècle est clos et que nous en pouvons mieux comprendre la continuité logique, l'œuvre et la personnalité de Tintoret prennent à nos yeux une signification tout à fait spéciale, et il apparaît comme le précurseur le plus authentique et le plus complet de nos maîtres modernes. Titien leur apportait un idéal de santé et de plénitude dans la couleur, que Tintoret dépassait encore par l'inquiétude de sa pensée, par la préoccupation d'introduire dans Fart le tumulte même de la vie. On lui a reproché son dessin tout en ressorts, ce dessin qu'on pourrait dire dynamique, dont i'ai dit toute la nouveauté, — exprimant un jet, un effort un changement d'état des corps, — ainsi qu'on l'a reproché à Delacroix; on lui a reproché la trivialité de ses figures, comme à Courbet; la rapidité de son exécution, comme à Man et.

De son coloris, j'ai montré à quelle puissance, mais aussi à quel raffinement il arrivait, dans les harmonies sobres et les tonalités rapprochées. Il déclarait que les plus belles couleurs étaient le noir et le blanc; et cet aveu, qui révèle le jeu de nuances des plus rares coloristes, l'apparente plus aux Flamands ou aux maîtres mo-

dénies qu'aux autres représentants de l'École Vénitienne.

Avec son sentiment de la couleur et sa largeur de facture, rappelons sa recherche du réalisme constant. C'est Ridolfi qui mentionne de lui une figure de Vulcain, qu'il avait peinte sur nature d'après un simple forgeron. Ce besoin de vérité développe chez lui l'observation et la notation de / 'instantané , recherche qui trouve à son tour son développement dans la peinture des foules. Autant de points, on le voit, où il se rencontre avec les conquêtes impressionnistes.

On ne peut pas dire qu'il y ait eu recherche du plein air chez Tintoret, mais nous avons vu comment il rendait pourtant le nu baigné et pénétré de lumière, ce qui est bien une préoccupation de l'ambiance et de l'atmosphère. Titien avait déjà, ainsi que Giorgione, associé le paysage à ses scènes animées, et ses dessins montrent bien quelle importance propre il lui accordait. Tintoret en découvre davantage le pathétique, grâce au chaos de nuages ou aux mouvements de terrains, qui font sentir le côté farouche et nerveux de la nature.

C'est un élément tragique aussi que révèlent chez lui les contrastes. Dans la répartition des clartés et des ombres s'affirme toujours une composition très voulue, en même temps que ces lumières déclinantes, donnant des ombres profondes et allongées, rendent plus sensible le perpétuel drame de la vie physique, « le combat du jour et de la nuit, » suivant l'expression de Victor Hugo.

Comme tous les révolutionnaires, Tintoret fut mis en

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défiance par sa génération, et c'est par les jeunes qu'il fut très vite salué comme maître. On a vu qu'il eut presque toute sa vie à lutter contre les concurrences, les cabales ou les incompréhensions, et ce ne fut que tout à fait dans sa vieillesse qu'il jouit d'une situation incontestée.

Dans son entourage de disciples, Tintoret compta d'abord ses propres enfants. J'ai cité le nom de la charmante Marietta, enlevée trop vite après avoir épousé un joaillier vénitien, et qui fit les délices de Venise et de la société étrangère, non seulement par sa peinture, mais par l'esprit qu'elle avait hérité de son père, par sa musique et par son chant. Domenico Tintoretto, le fils de Jacopo, chercha, par l'inclinaison naturelle d'une nature moins robuste, à accommoder au goût public la turbulence paternelle. Après la mort de son père, on lui confia plusieurs peintures pour la salle du Grand Conseil, au Palais Ducal, et les nombreux portraits de personnalités qu'il exécuta montrent bien qu'il fut en vogue, la faveur de son nom y aidant sans nul doute. D'ailleurs fort cultivé et lettré, s'inspirant des poètes et composant lui-même des vers.

En dehors de sa famille, il est curieux de voir que les élèves de Tintoret, dont il ne voulut jamais accueillir qu'un petit nombre éprouvé, furent surtout des étrangers. Au demeurant, n'est-il pas normal qu'un homme qui domine son siècle soit d'abord prophète en dehors de chez lui? Celui qui resta le plus attaché au maître et suivit de plus près sa discipline est ce grec des Iles, Antonio Yassilachi,

surnommé l'Aliense, qui vint tout enfant à Venise et y resta toute sa vie. Mais il eut surtout chez lui déjeunes artistes de Flandre : ce Paul le Flamand (Paolo Fiammingo), qui contribua aux peintures de la salle du Conseil, et Martin de Vos, tous deux aidant parfois Tintoret pour les paysages de ses tableaux; puis Rottenhammer, de Munich, que Ridolfî confond avec les Flamands, en estropiant son nom.

Mais en dehors de son ateliereten dépit des résistances, ce génie devait subjuguer irrésistiblement, et soninfluence ne manquapasde se faire sentir, chez ceux-là mômes qu'on lui opposait. Il suffit de regarder le Calvaire de Paul Véronèse au Louvre pour voir comment l'auteur tire parti de la disposition peu banale de la Crucifixion de S. Cassiano. Et il ne serait pas malaisé de montrer que Titien lui-même, après le fugitif passage de Tintoret dans son atelier, puis après ses travaux sensationnels, après la Madonna dell'Orto ou les premières peintures du Palais des Doges, ou plus tard encore, laissa pénétrer périodiquement dans ses propres tableaux quelque inquiétude provoquée par la manière de ce débutant casse-cou, devenu avec le temps un rival impétueux.

Dans la peinture espagnole, outre le Greco, Velasquez lui-même ne resta pas étranger à cette influence, dont se ressent surtout la sobriété opulente de son coloris. Il admirait fort Tintoret et s'occupa à Venise d'acquérir de ses œuvres pour le compte du Roi Philippe IV.

Les élèves flamands ou germaniques du maître tendaient

Cliché Alinari.

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