C’est en se fondant d’ailleurs sur ce mode de
(1) Voir mon ouvrage ; Les Nouveautés Photographiques, année 1902.
LA GOMME BICHROMATEE.
procédé qu’on a essayé de mettre dans le commerce un papier dit à la gomme bichromatée. On le sensibilise et on le traite à la sciure exactement comme le papier charbon velours ou le papier charbon satin.
Ceci suffirait à indiquer très nettement que l’image qu’il fournit ressemble à celles données par ces papiers, tout en restant considérablement inférieure à ces images. Cela se conçoit.
Il ne possède aucune des qualités du charbon et ne garde de la gomme que ses défauts. Son nom de « papier à la gomme bichromatée » n’est qu’un attrape-nigaud. Si la gomme bichromatée ne pouvait fournir que des images de cette facture, c’est-à-dire quelque chose d’aussi peu dissemblable des autres procédés, ce ne serait pas la peine vraiment de lui consacrer un chapitre. La gomme, pour rester gomme, doit présenter certains caractères bien typiques que lui enlève infailliblement toute friction un peu énergique, comme celle procurée par la sciure ou la brosse. Il faut que la couche demeure suffisamment soluble pour que la gomme atteigne, au dépouillement, son maximum de gonflement, qualité essentielle dont la prive l’alun de chrome ajouté en si petite quantité que ce soit.
584. — Une modification bien préférable, et dont je prise fort l’usage, est la modification apportée à la sensibilisation. Les uns disent par M. Maskell, les autres par M. Packham. Il y a peu d’importance. C’est, en somme, une légère, très légère variante de la méthode proposée en 1857 par Testud de Beauregard et relatée au chapitre relatif au papier charbon. Elle consiste à diviser en deux la méthode de préparation : d’abord, immersion du papier dans la solution de bichromate et, après séchage, extension de la gomme chargée de matière colorante. C’est certainement la plus rationnelle modification qui ait été faite au procédé. Elle utilise, sans en avoir l’air, la remarque de Fargier que nous avons examinée dans les papiers au charbon (voir n® 449).
L’impression se fait, en effet, par en dessous, rend, à mon sens, le dépouillement moins difficile, tout en facilitant une meilleure gradation des demi-teintes. La matière colorante, bien que restant enrobée dans la gomme, conserve ses molé cules plus indépendantes, si je puis dire, les rapprochant
même de l’indépendance qu’elles auraient par un procédé de saupoudrage, comme nous l’avons vu pour le charbon velours.
i\l Packham affirme qu’en saturant le papier d’une solution de sels chromiques, aussi forte que possible, avant d’y étendre la couche colorée, les cellules ou tissus capillaires des fibres du papier sont probablement remplis d’une formation cristalline du sel chromique, et, lorsque le mélange de gomme colorée est appliqué sur le papier, ces cristaux forment une sorte d’obstacle à l’introduction de la lumière dans le corps même du papier. De là des blancs beaucoup plus purs. La solution de gomme demeure, en effet, d’une consistance suffisante pour tenir les molécules de couleur en suspension, mais pas assez fluide pour dissoudre et éliminer le sel chromique. Enrobés de gomme, les atomes de couleur ne viennent pas en contact immédiat avec le papier aussi longtemps que le dépouillement n’a pas commencé.
585. — Pour saturer le papier avec une solution de bichromate alcalin, il faut que celle-ci soit à saturation. Dans ces conditions, elle a toujours une tendance à cristalliser dans le flacon. Si le fait se produit on aura avantage à plonger le flacon dans l’eau tiède pour redissoudre les cristaux. A remarquer que les papiers fortement encollés se trouveront imprégnés plus également, si l’on élève la température de la solution à 18® G.
M. Maskell indique deux minutes d’immersion dans le bain pour bicbromater le papier. C’est insuffisant. Or, si la solution ne pénètre pas complètement et également il y a des inégalités dans l’épreuve. Mieux vaut une durée plus longue: cinq, dix minutes même. On marquera préalablement d’une croix au crayon le dos du papier.
M. Gaedicke, au lieu de l’immersion, préconise le badigeonnage effectué d’une façon spéciale. La feuille à sensibiliser, mise le recto sur une feuille de papier buvard^ est retenue par des pinces de bois sur une feuille de verre. A l’aide d’un large pinceau, sans monture métallique, on badigeonne en tous sens avec la solution de bichromate à saturation, insistant sur l’opération et la continuant pendant deux minutes. A ce moment, on recouvre la feuille d’un morceau de papier buvard blanc non pelucheux, on éponge bien et l’on
LA GOMME BICHROMATÉE.
recommence le badigeonnage pendant deux ou trois minutes. Alors, sans éponger à nouveau, on met, comme dans le cas de l’immersion, à sécher par suspension dans l’obscurité.
L’étendage de la mixtion colorée sur ce papier peut parfaitement se faire à la lumière d’une lampe ou à la lumière diurne très affaiblie.
586. — Quant à la durée de cet engommage que M. R. Demachy la fixe à quelques secondes (30 à 45). On peut, en somme, quelle que soit la méthode employée le faire durer le double sans qu’il y ait d’inconvénient notable. Mieux vaut certainement cependant obliger le débutant à engommer son papier dans le plus court délai possible, car dès que la gomme fait prise, si peu que ce soit, il devient rapidement impossible d’égaliser la couche au blaireau. D’ailleurs, l’on est toujours certain d’avoir une bonne proportion utilisable de gomme, de couleur et de bichromate, quand la consistance du mélange oblige à ne pas dépasser quarante-cinq secondes pour l’engommage complet.
587. — On a recommandé aussi que la couche soit mince, d’une minceur telle que le grain du papier se montre nettement sensible. J’avoue bien francbement que, dans mes débuts à la gomme bichromatée, j’ai trouvé là une indication éminemment précieuse. En la suivant, j’ai pu arriver à quelque chose alors que je barbotais quelque peu. Si elle facilite le début, donc aussi d’une façon générale le travail, j’ai reconnu aussi qu’elle n’est nullement, comme on a eu l’air de le dire, une condition sine quâ non de la gomme bichromatée. Ceci ne marcherait pas d’ailleurs avec : le riche en gomme et riche en couleur qui fournit le maximum de beauté à l’épreuve. En somme, je puis dire qu’une couche épaisse, alors que la gomme reste bien 'proportionnée à la couleur, donne aussi parfaitement une image qu’une couche mince. Seulement, notez bien ceci, le temps de pose se trouve considérablement augmenté.
C’est cette augmentation, très accentuée, à laquelle on ne prend pas garde, qui fait dire que la couche épaisse se dépouille mal et s'enlève par grumeaux. Non, elle ne s’enlève pas par grumeaux et se dépouille bien quand la pose a été suffisante. Tout ce qu’on pourrait lui reprocher, si reproche
reste à faire, c’est d’exiger un plus longtemps au dépouillement.
588. — Il était tout naturel qu’on essayât d’appliquer la méthode ozotypique à la gomme bichromatée. M. Manly, Fauteur de la méthode, a donné à ce sujet des indications. L’épreuve primaire au bichromate alcalin et au sulfate de manganèse est tirée comme il a été dit au chapitre de l’ozotypie.
Quand on veut la convertir en épreuve à la gomme, on la badigeonne uniformément d’une solution gommeuse, colorée et contenant les ingrédients nécessaires pour déterminer, pendant le séchage, le dégagement de l’acide chromique de l’image.
Pour atteindre à ce but, voici comment il indique d’opérer. Vous faites tout d’abord deux solutions de réserve.
A. Eau 100 cm3.
Sulfate de cuivre 20 gr.
B. Eau 100 cm3.
Alun de chrome 10 gr.
Ces solutions se gardent indéfiniment.
G. Solution de gomme arabique à 40 p. 100.
Vous filtrez cette solution, faite dans l’eau froide, à travers une fine mousseline et vous y ajoutez la quantité nécessaire et suffisante de la couleur que vous avez choisie : couleur à l’aquarelle en poudre finement broyée ou couleur à l’aquarelle moite en tube.
Vous constituez alors la mixture D en prenant :
D. Solution G ' 30 cm^.
Solution A 4 —
Solution B 1/2 à 2 —
Cette mixture ne doit être faite qu’au moment de l’emploi. Elle ne se conserve pas.
La solution correspondante à la solution acidifiante du procédé ozotype se compose de :
E. Eau 30 cm3*
Acide acétique 2 —
Hydroquinone 1 gr.
Sulfate de fer Os**, 5
LA GOMME BIGHROMATEE.
On remarquera qu’il est fait emploi de sulfate de fer alors que dans la solution ozotypique proprement dite on fait usage de sulfate de cuivre.
Pour rendre la mixture D complète et étendable, vous prenez :
F. Mixture D 30 cm^.
Solution E 3 —
C’est donc avec ce mélange définitif F que vous engommez la feuille de papier, présentant l’image primaire. Vous pouvez faire cette opération en plein jour et aussi laisser sécher en plein jour.
Après siccité complète, vous dépouillez à l’eau froide, tiède ou chaude, suivant le degré de résistance de la couche pigmentée, travaillant d’ailleurs comme dans le procédé à la gomme ordinaire, avec plus de facilité cependant, l’alun de chrome rendant la couche beaucoup moins soluble.
On arrive assez bien. Mais quelle complication de formules ! Ne peut-on vraiment opérer sans tout ce fatras? J’y ai cherché.
589. — La chimie nous enseigne que l’oxydation de l’acide chromique se fait par l’eau ou par une solution acétique. Si nous nous reportons aux expériences de M. Haddon, que j’ai rapportées au sujet de l’ozotypie et qui confirment cet enseignement de la chimie, nous pouvons en inférer la possibilité de remplacer simplement les formules oxydantes ci-dessus par une modeste solution d’acide acétique.
Il suffirait donc de sécher l’épreuve primaire mouillée avant l’étendage de la gomme colorée, comme cela d’ailleurs a lieu dans l’ozotypie, afin que l’oxydation ne soit pas immédiate par l’eau et après dessiccation d’étendre la mixtion additionnée d’une solution acétique. Pour que l’action oxydante qui a lieu à l’état humide soit augmentée en durée, il semble indiqué d’ajouter un peu de glycérine dans la mixtion afin d’empêcher celle-ci de sécher trop rapidement.
Quels sont les proportions? Je ne trouve point mes expériences encore suffisantes pour les fixer nettement. Toutefois, je puis dire que j’ai obtenu de très bons résultats en employant :
Solution de gomme à 40 p. 100 — 20 cm^.
Eau 4 —
Glycérine... 8 —
Acide acétique cristallisable 12 —
Couleur Q. S.
et aussi en supprimant Teau et en la remplaçant par une égale quantité de glycérine, soit donc en tout 12 centimètres cubes de glycérine. Néanmoins, si l’on introduit dans la mixtion de l’oléate de potasse mieux vaul, afin de le dissoudre préalablement, garder l’eau de la première formule. On peut faire mieux certainement. J’indique la voie. La difficulté est de trouver très exactement la quantité nécessaire et suffisante d’acide acétique.
Pour bien préparer la mixtion acétique, on mélange premièrement l’eau et la glycérine, on ajoute ensuite l’acide acétique cristallisable et on incorpore enfin la couleur.
Tout récemment, M. E.-W. Foxlee, continuant sans doute ses études, dont il a été parlé au sujet de la mariotypie, est arrivé à un procédé de gomme mariotype, semblable à celui à la gomme ozotype que j’indique, et identique au point de vue de la quantité à employer d’acide acétique cristallisable. Sa solution de gomme est à 50 p. 100 au lieu de 40, mais il en prend une quantité moindre (16 centimètres cubes) et remplace la difïerence par de l’eau. Cela revient au même.
La différence entre la méthode de M. Foxlee et la mienne gît dans l’image primaire qui est mariotype dans son procédé et ozotype dans le mien. Ceci vous dit que j’emploie pour la formation de cette image un bichromate alcalin et le sulfate de manganèse, tandis que M. Foxlee se contente d’une solution à 2,5 p. 100 de bichromate de potassium sur laquelle il laisse flotter pendant trois minutes le papier à sensibiliser qui doit être très fortement encollé. Au tirage, l’image doit présenter tous ses détails dans les lumières.
A remarquer que M. Foxlee au lieu de rendre sa solution de bichromate alcaline, conformément à sa modification de la mariotypie, revient à l’acidification par l’acide sulfurique, comme dans le procédé original.
590. — Une question encore demande à être étudiée dans la gomme bichromatée, c’est celle de la qualité de l’eau
LA GOMME BICHROMATÉE.
employée dans le dépouillement. Nous avons vu, à propos du charbon, les différents effets produits par une eau neutre, acide, ou alcaline.
On se souviendra qu’une eau aiguisée à 1 p. 1000 d’acide sulfurique fournit des images très fines, tout en retardant la solubilité de la couche. La couleur de Tépreuve semble prendre une agrégation moléculaire différente.
Au contraire, l’eau aiguisée à 0,4 p. 1 000 d’ammoniaque caustique accélère le dépouillement, mais a des tendances à fournir une image sèche et d’aspect grenu.
Beaucoup d’eaux sont plus que suffisamment alcalines par nature pour produire cet effet dans le procédé à la gomme. Je crois donc préférable de toujours très légèrement acidifier l’eau de dépouillement, soit pour la neutraliser simplement, soit pour la rendre plutôt un peu acide qu’alcaline. Etant donné la nature de la gomme, il y a tout avantage à mon sens, à chercher à diminuer le grain et à retarder la solubilité sans nuire cependant au gonflement.
591. — C’est ce retardement, toujours en vue, qui fait mettre de l’alun, à certains, dans la mixtion colorée. J’ai désapprouvé déjà cette méthode. Elle enlève à la gomme ses plus précieuses qualités : solubilité et gonflement.
L’épreuve à la gomme sera en effet d’autant plus belle que la gomme se sera plus gonflée au dépouillement. Plus sera fort le gonflement, plus en effet les molécules colorantes seront dispersées dans la matière et par conséquent moins lassées dans l’épreuve finale, si l’on a soin de la laisser sécher lentement et à plat.
Il me semble bien possible de laisser la gomme opérer, au dépouillement, son maximum de gonflement, tout en perdant de sa solubilité juste ce qu’il faut pour conserver quand même les qualités provenant de cette solubilité. Il suffit pour cela de mettre l’alun dans l’eau de dépouillement ce qui l’acidifie déjà. Si, dé plus, on l’acidifie légèrement par un acide faible on bénéficie encore des qualités de l’eau acide.
On prendra, par exemple :
Eau 1 000 cm3.
Alun 20 gr.
Acide acétique cristallisable 20 cm^.
Ces proportions sont modifiables suivant les besoins.
592. — Je viens de parler de la nécessité d’un fort gonflement de la gomme. Je terminerai par une insinuation à ce sujet.
A propos du relief à obtenir pour une méthode d’obtention de camées, le professeur Namias dit qu’on augmente considérablement le gonflement de la gélatine en la mélangeant avec de la gomme. N’obtiendrait-on pas un meilleur gonflement delà gomme en lui ajoutant un peu de gélatine? Ou mieux un autre colloïde aussi soluble qu’elle. Il se pourrait, en effet, que la gélatine, même en petite quantité, vienne influencer la valeur des effets dus à la solubilité qui sont absolument particuliers à la gomme bichromatée.
593. — Le procédé à la gomme permet encore les tirages superposés. D’aucuns ont voulu faire état de cette possibilité pour exécuter de la polychromie. Pour l’instant, c’est plutôt enfantin comme résultat pictural. Y voir de la peinture c’est prouver que la nature ne vous a pas octroyé le don de la couleur. Mais en ne cherchant pas la coloration exacte, on peut cependant y trouver le charme et la saveur des aquatintes en couleur. La mode, qui revient à ce procédé, semble inciter les gommistes à tenter l’expérience. Pour ma part, j’estime que les tirages superposés sont surtout excellents en matière de noir et blanc aux fins de modifier les valeurs et augmenter la richesse des tons.
Pour le procédé trichrome d’aucuns aussi ont voulu y voir la solution du tirage sur papier. Il est possible que cela soit un jour ou l’autre, mais comme nous en sommes loin encore, mon Dieu ! On a même indiqué, d’après MM. Lumière frères, les trois couleurs à employer. Je considère cette indication comme trompeuse. On ne peut indiquer a 'priori des couleurs sans rien autre. J’ai suffisamment travaillé le procédé trichrome pour être nettement persuadé de ceci : Les couleurs à employer doivent être rigoureusemerit les complémentaires des écrans dont on s’est servi pour la prise des négatifs (1). Ces conditions bien remplies auront encore beaucoup de mal à ne pas nous donner l’effet chromo, là où nous voudrions l’effet pictural.
(1) Voir ma brochure : La Photographie des couleurs par le procédé trichrome. L. Gaumont et G*® éditeurs.
LA GOMME BICHROMATEE.
Quoi qu’il en soit, le procédé par superposition étant excellent, je le répète, pour modifier les valeurs et augmenter la richesse des tons, il est bon de connaître son principe.
Le papier et le négatif doivent être disposés avec des repères permettant de faire coïncider à coup sûr et tant qu’on le voudra les deux images, négative et positive. Une première image est tirée comme d’ordinaire. Une fois sèche, on la recouvre de la mixtion colorée, comme s’il n’y avait pas d’image sur le papier, on repère le négatif, on insole et on dépouille de nouveau.
Et ainsi de suite tant que l’on voudra superposer une teinte.
Lorsqu’on est sûr de son repérage rien n’est plus facile.
Il est loisible d’obtenir ainsi des effets très remarquables.