‹ Le tomahahk et l'épée [microforme]Chapitre 2 sur 23 · PT · texte numérisé non relu

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veilleuses, et sur lesquelles la lumière des torches se réfléchit avec des scintillations infinies.

Ces grands courants, d’un blanc éclairé, commencèrent à se mouvoir, à Courir avec rapidité sur le fond du ciel sombre. Tantôt avec la vitesse de la fusée qui part, ils se déroulaient dans le firmament comme d'immenses rubans de satin blanc et moiré qui ondoyaient sur l’obscurité de la nuit avec des reflets argentés. Puis, comme secoués par un souflle mystérieux, ils se balançaient un moment au-dessus de la terre assombrie et se repliaient soudain sur eux-mêmes avec la promptitude d'un éclair qui s'éteint. |

Reprenant leur nuance égale et primitive, ils allaient se développer au-dessus

‘de lhorizon comme un large turban,

enroulé sur la tête du globe, et qui faisait miroiter dans l'infini son céleste tissu piqué, çà et Là, de fils d’or figurés par les étoiles scintillant au travers de ces vaporeuses clartés.

Tantôt ils se séparaient distinctement, et, ainsiqu'une folle troupe d'espritstitaniques,

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ils couraient aux quatre coins de l'horizon, formaient une gigantesque chaine et dansaient autour des mondes la ronde la plus fantastique et la plus échevelée.

Il allaient, tournant si vite, qu'à les regarder, l'œil se sentait pris de vertige, quandtout-à-coup, ce grand cercle mouvant se resserre, se rétrécit encore, s’amincit vers son centre et s'arrête immobile, mais toujours lumineux, au milieu du ciel où il forme un soleil énorme dont les rayons sans nombre dardent en dehors leurs traits tremblottants. Sombre d’abord, le centre de cet astre éphémère prend bientôt une couleur rougeûtre qui devient pourpre en un moment, tandis qu’un brillant météore s'allume au sein de ce soleil étrange, éclate, tombe vers la terre, en laissant à sa suite une fugitive trainée tricolore, jaune. verte et rouge, et va s’abimer au loin vers le bas du fleuve qui s'empourpre un instant d’une teinte enflammée, puis rentre dans l’obscu rité de la nuit. ,

Et, comme si c'était un signal de retraite, le cercle aux ravons agités là-haut se brise, ct les courants de lumière diaphane se dispersent et s'éteignent dans l'air, poursuivis

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par la lueur sanglante du centre, laquelle grandit, s'épaissit, s'étend victorieuse dans l'insondable coupole du cielqui longtemps, durant la nuit, garda cette couleur d’un rouge effrayant. *

Les spectateurs de cette scène grandiose restèrent silencieux tout le temps qu’elle dura.

Quand le météore s’éteignit dans le fleuve, Mornac s’écria :

—Voilà qui est magnifique !

—Ce spectacle est en effet terriblement beau, repartit Mile de Richecourt. Il me rappelle ceux qui précédèrent le tremble-

ment de terre de l'hiver dernier. Dieu nous garde, cette année, de semblables agitations.

—Ce fut donc bien effrayant? demanda Mornac.

—Oh ! oui! répondit-elle.

—Mhais veuillez alors m'en faire le récit ?

—Bien volontiers, mon consin. Sachez

* On sait que les années 1653 et 1664 furent remarquables, du Canada, par les phénomènes célestes et terrestres qui frappèrent d'étonnement et même d'épouvante tous les esprits du temps.

d'abord que, durant l’automne de 1662, Le ciel sembla nous donner des avertissements par des phénomènes pareils à ceux d’aujourd'hui et plus terribles encore. (‘ Au milieu du mouvement räpide et brillant des aurores boréales, des météores ignés, sous la forme de serpents embrasés, s'enlacaient les uns dans les autres et volaient par les airs, portés sur des ailes de feu.

Tout le monde put voir à Québec un grand globe de flammes qui faisait un assez beau jour pendant la nuit, si les étincelles qu'il dardait de toutes parts n’eussent mêlé de frayeur le plaisir qu’on prenait à le voir.

Les habitants de la côte de Beaupré en remarquèrent un semblable s'étendant audessus de leurs champs comme une grande ville dévorée par l'incendie. Leur terreur fut extrème, car ils crurent qu’il allait tout embraser. Un même météore parut sur Montréal ; mais il semblait sortir du sein de la lune, avec un bruit q'ii était celui des canons el des trompettes, et s'étant promené trois lieues en l'air, fut se perdre enfin derrière la grosse montagne dont cette ville porte le nom.” *

* Relation du P. Jérôme Talement,

Ces phénomènes continuèrent de se faire voir durant une partie de l'hiver, lorsque arriva le lundi gras qui était le cinquième jour de février. ‘“ La journée avait été belle et sereine. Bien des gens avaient commencé à célébrer le carnaval par les amusements ordinaires, lorsque, vers les cinq heures et demie du soir, on sentit dans toute l'étendue du pays un frémissement de la terre, suivi d’un bruit ressemblant à celui que feraient des milliers de arrosses lourdement chargés et roulant avec vitesse sur des pavés. Bientôt cent autres bruits se mèlèrent à ces deux premiers : tantôt l’on entendait le pétillement du feu dans les greniers, tantôt le roulement du tonnerre, ou le mugissement des vagues se brisant contre le rivage; quelquefois on aurait: dit une grèle de pierres tombant sur les toits; le sol se soulevait et s'affaissait d’une manière effrayante; les portes s'ouvraient et se fermaient avec bruit ; les cloches des églises et le timbre des horloges sonnaient ; les maisons étaient agitées comme des arbres, lorsque le vent souffle avec violence; les meubles se renversaient, les cheminées tombaient, les murs se lézardaient ; les glaces du fleuve,

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épaisses de trois ou quatre pieds, étaient soulevées et brisées comme dans une soudaine et violente débâcle. Les animaux domestiques témoignaient leur crainte par des cris et des hurlements ; les poissons eux-mêmes étaient effrayés, et, au milieu de tous les sons discordants, l’on entendit les rauques sifflements des marsouins aux Trois-Rivières où jamais en n'en avait entendu auparavant.”

—En effet, ce deväit ètre effrayant, dit Mornac avec un sourire. Mais passant par votre bouche charmante, ces détails sont ravissants.

—Ne raillez pas, chevalier, car tout brave que vous soyez, vous auriez eu frayeur comme ceux qui furent témoins de ce bouleversement. ‘ Bien que personne ne fût blessé, ni aucune maison renversée, la pensée que la fin du monde arrivait, s'était emparée des esprits ; aussi se croyant aux portes de l'éternité, chacun se préparait au jugement dernier. Le mardi-gras et Île mercredi des cendres ressemblèren: au jour de Pâques, par le grand nombre de personnes qui s'approchèrent de la sainte

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table, et tout le temps du carême continua de présenter Le spectacle le plus édifiant.” *

—Et vous pensez que les phénomènes célestes qui apparurent l'automne précédent, étaient des signes précurseurs du tremblement de terre ?

—Pourquoi pas ?

—Alors ceux de ce soir nous annonceraient donc aussi quelque malheur ? reprit l’incrédule Mornac en souriant.

—Tenez, mon cousin, si vous voulez m'en croire, répondit Mlle de Richecourt avec un air des plus sérieux, ne badinez pas là-dessus.

—C'est vrai ! fit Mme Guillot.

Mornac s’apercevant que son esprit railleur paraissait affecter péniblement les dames, dit d’un ton plus sérieux au Renard- Noir, l’un des chefs hurons qui avaient échappé au tomahahk iroquois, et qui, les yeux encore fixés sur le ciel rouge, n'avait pas prononcé un mot depuis le souper :

—Et vous, chef, que pensez-vous de ces choses-là ?

* Voir les relations du temps.

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Après un moment de silence, le Huron répondit :

—Le pauvre sauvage n'a pas toute là science d’un homme blanc, et ses croyances, bien qu'il soit aussi chrétien, sont différentes des tiennes sur beaucoup de choses.

Tu ne vois, sans doute, dans ces signes que des effets produits pas une cause naturelle.

Mais mes pères à moi m'ont appris, et je respecte à ce sujet leurs enseignements, que ces brillants esprits qui courent ainsi le soir, dans le territoire des nuages, sont les âmes de nos ancètres qui s’agitent làhaut pour avertir leurs petits-fils d’un danger prochain. Lorsque nous fümes chassés par nos ennemis des bords du grand lac, où blanchissent maintenant les os desséchés de tous ceux qui nous furent chers, nos tribus en reçurent longtemps d'avance, l'avertissement par de pareils signes. Mais le Grand-Esprit avait frappé sesfilsd’aveuglement. Comme des vieillards qui, sur le soir de la vie, ne peuvent plus distinguer la lumière du feu de leur cabane, nous étions frappés d’aveuglement. Bien loin d'être sur leurs gardes. mes frères, malgré mes conseils et ceux de quelques

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anciens, se laissèrent surprendre par l’ennemi et la grande nation huronne fut écrasée, le peu qui en restait arraché du pays aimé de ses pères, et dispersé au loin comme les feuillages de la forèt sous le

* souffle puissant des vents de l'automne.

—J'ai entendu parler, en effet, des malheurs de votre race, dit Mornac qui ne raillait plus. Mais j'en aimerais bien entendre le récit de la bouche même de l'un des acteurs de cette tragédie. Cependant j'ai peur de réveiller vos douleurs en vous priant de me les raconter.

Le Hurou réfléchit et dit :

—Le guerrier vaincu doit songer quelquefois à ses défaites paur en savoir éviter de nouvelles, et penser aux maux que lui ont faits ses ennemis pour ne pas oublier que la vengeance est douce au cœur de la viciime tant qu'il lui reste encore un battement de vie. Mon fils est jeune et la parole d'un guerrier qui pourrait être son père par l’âge et l'expérience, lui sera d’un enseignement utile en lui racontant la ruine d’une nation autrefois maitresse de ces contrés.

Durant cet échange de paroles entre le Huron et Mornac. les dames était allées s'asseoir auprès du feu qui flambait dans la cheminée, Jeanne de Richecourt à côté de Mme Guillot. Mornac s’adossa contre la fenêtre, à côté de Jolliet. Le Renard- Noir alla s'appuyer contre l’un des pans de la cheminée. Là, debout, la figure à demi éclairée par les lueurs du foyer, regardant ses auditeurs en face, il commença d’une voix profonde et grave :

‘__La forêt avait reverdi seulement quatre fois au-dessus de ma jeune tête, lorsque le grand chef des blancs, qu'ils appelaient

Champlain, vint établir sur le cap de Stadacona la vaste bourgade que nous :

avons quittée au commencement du jour qui vient de s’éteindre. Depuis ce temps.

là, l'hiver a soixante fois blanchi les forêts.

‘ Notre nation, celle des Ouendats que les blancs ont nommés Hurons, était la plus puissante de toutes les tribus qui couvraient les terres de chasse du Canada.

Les armes et le nombre de ses guerriers la faisaient respecter au loin. La petite peuplade des Iroquois osait pourtant croiser

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sestomahahks avec les nôtres et ne craignait même pas de nousattaquer. Ses guerriers étaient moins nombreux, mais plus unis, plus vigilants, plus rusés, plus cruels que les nôtres qui préféraient les expéditions de chasse aux courses continuelles dans les sentiers de guerre. Que mes frères blancs ne croient pas que nos guerriers, une fois au combat, fussent moins braves, moins forts, moins agiles que ceux des Cinq- Cantons. Mes frères se tromperaient, Mais ce qui finit par causer la perte de ma nation, c'est que le Grand-Esprit a toujours donné à ses enfants hurons des cœurs plus doux et des yeux moins épris de la vue du sang que ceux de nos ennemis. Tandis que les [roquois ne craignaient point de venir se cacher aux environs de nos villages pour enleverquelques chevelures, nos guerriers, qui rêvaient de grandes chasses aux caribous, se laissaient quelquefois surprendre jusque dans leurs cabanes.

‘* Nous étions encore les plus nombreux et les plus forts, lorsque dans l'été qui suivit l’arrivée du puissant chef blanc; mon père Darontal, qui était le grand capitaine de notre nation, pria le vôtre d’accompa-

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gner, avec quelques soldats blancs, nos hommes de guerre dans une expédition contre les Cinq-Cantons iroquois. Vos armes merveilleuses et terribles, alors inconnues aux enfants de la forèt, devaient nous aider beaucoup en frappant nos ennemis d’épouvante. C'est ce qui arriva. Dès que les Iroquois eurent vu les éclairs, entendu le tonnerre sortir de vos armes et jeter la mort dans leurs rangs, ils se sauvèrent dans les bois où nos guerriers les poursuivirent bien loin. Je me souviens d'avoir entendu raconter cette victoire par mon . père lorsque, à son retour, il suspendit au poteau du ouigouam, les scalps des ennemis qu'il avait tués.”

Au souvenir.des exploits de son pere, là figure bronzée du Renard-Noir s'anima d'un noble orgueil. Ses yeux, où les lueurs du foyer venaient se refléchir, semblaient lancerdes flammes. Après quelques instants de silence il reprit :

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ouigouam de mon père Darontal.* C'était à la suite d’une seconde expédition contre nos ennemis les [roquois. Elle avait été moins ‘heureuse que la première, et les nôtres avaient été obligés de s’en revenir au pays, après avoir tué pourtant beaucoup d’ennemis. La saison des neiges était proche et nos guerriers n'avaient pas voulu se hasarder à escorter votre capitaine jusqu'à Stadacona. Ils l'avaient décidé à passer l'hiver dans une de leurs bourgades. Votre chef choisit celle de Carhagouba parce que mon père, qui était son ami, l’habitait.

C'était le plus grand village des Attignaouantans.

‘ C'est alors que je le vis, cet illustre capitaine qui savait toutes les choses que le Grand-Esprit peut donner aux hommes de connaitre. Depuis longtemps le bruit de son nom et de sa puissance avait frappé l'oreille des femmes, des enfants et des vieillards de notre nation, qui ne l'avaient pas encore vu. Toutes les familles de la

* On sait que Champlain fut obligé d'hiverner, en 1616, au pays des Hurons, et qu'il y fut l'hôte de l'un des principaux chefs nommé Darontal.

bourgade allèrent au-devant de lui. Des coureurs nous avaient annoncé d'avance sa prochaine arrivée. Quand il parut, nos yeux n'étaient pas assez grands pour le regarder, etchacunadmirait sa bonne mine, ses armes étranges et terribles et ses riches vêtements.

‘ Pendant l'hiver qu'il passa sous le ouigouam de mon père, il meprit en amitié, m'apprit à comprendre votre langue, et le soir, à la lueur du feu de la cabane, il commença à m'initier au secret de deviner dans vos livres les signes visiples de la pensée. En retour, je le suivais partout, je prenais soin de ses armes et l'arcompagnais à la chasse où je lui étais utile en portant ses munitions et le gibier qu'il tuait.

“Je m'altachaiï tant à lui que je demanda:

à mon père d'accompagner le grand capitaine à Stadacona quand le printemps fut revenu. Ce qui me fut permis lorsque le chefblanc eut dit à Darontal qu’il consentait à m'emmener et à me garder avec lui tout le temps que je voudrais.

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lacs fut partie, je descendis la longue rivière avec l’escorte qui accompagnait les blancs.

‘ Durant bien des lunes je demeurai à Stadacona auprès du savant capitaine.

J’achevai d'apprendre à lire, et, instruit dans votre religion par les robes noires, j'eus la tête lavée par l’eau qui rend chrétien. J’assistai à l'agrandissementdu village de Québec et pris part aux travaux que

dirigeait le grand maitre : ce chef illustre

portait bien son nom qui veut dire champ fertile.

‘J'avais vu l'été réchauffer vingt-quatre fois la terre. lorsque d’autres blancs, ennemis des vôtres, * s’en vinrent déclarer la guerre à nos amis qui, en plus petit nombre et affaiblis par la faim, se rendirent prisonniers aux Yangees ++ qui les emmenèrent tons sur leurs grands canots par delà le vaste lac salé.

* Kirtk et les troupes anglaises, en 1629.

t Le mot awglais était trop dur à prononcer pour une bouche sauvage. Aussi les Iroquois et les Hurons disaientil Vangees ; d'où le mot Yankees.

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‘* Privé de mon second père, le grand capitaine blanc, et plein de haine contre les étrangers nouveaux venus dont je ne comprenais pas le langage, je m'échappai sur un canot et m'en retournai au pays des

Ouendats.

‘ Ce fut alors que la belle Fleur-d'Etoile se trouva sur le sentier de ma jeunesse et unit sa destinée à la mienne.

‘ Comme la mort de mon père, Darontal, ne me retenait plus au village de Carhàgouba, je me fis adopter par mes frères de Téanaustayé, bourgade que ma femme,

Fleur-d'Etoile, habitait.

‘ Quatre années plus tard, j'appris que le grand chef blanc, l'ami de notre nation était revenu avec les Français et que les Yangees avaient quitté le pays. Mon désir était de revoir le fameux capitaine ; mais je ne pus descendre le fleuve cet été-là. On disait que les Iroquois nous guettaient au passage. Il fallut attendre la prochaine saison. Hélas! quand je parvins à Québec le grand chef se mourait. Il apprit que son fils le Renard-Noir demandait à le voir et me fit venir auprès de lui. Il me parla

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longtemps—** Ecoute-moi bien, mon fils, me dit-il. Je Lai instruit dans la religion chrétienne et je t'ai appris bien des choses que tes frères ignorent. C’est à toi de continuer mon œuvre auprès d'eux. Pour tirer les tiens de l’ignorance où ils croupissent, des missionnaires iront s'établir dans vos bourgades et enseigneront aux Hurons la religion et les coutumes des blancs. Toi, tu en connais tous les avantages et tu devras aider les robes noires dans leurs efforts, et faire accepter leur présence au milieu de vos guerriers.”

‘Il me parla plusieurs fois ainsi et me fit jurer de lui obéir. Après quoi, l’âme du grand capitaine partit paisible pour le pays des ombres.

‘Je lui tins parole. Les robes noires vinrent demander l'hospitalité à mes frères auxquels je persuadai de laisser s'établir les missionnaires au milieu de nous. Ce ne fut pas sans peine. Les sorciers de la nation qui prévoyaient la perte de leur autorité, employèrent tousles moyens possibles pour chasser les robes noires. Mais les efforts des quelques chrétiens qu’il y avait déjà parmi

nous et le courage des missionnaires finirent par faire dominer la religion chrétienne dans nos bourgades.

‘Beaucoup de lunes et d'années s'écoulèrent, et l'aîné de mes onze fils avait vu dixhuit printemps, lorsque mes guerriers me proposèrent de descendre aux Trois-Rivières pour y faire la traite des pelleteries. Il y avait longtemps que nous n’y étions allés, car depuis la mort de mon second père, Champlain, les Iroquois étaient devenus, par leurs fréquentes victoires, la terreur de notre nation.

‘“ Nous partimes deux cent cinquante guerriers, dont j'étais le premier capitaine. Nous descendimes la rivière sans rencontrer un seul ennemi. Comme nous approchions du fort des Trois-Rivières, nous poussâmes nos canots au milieu des joncs du rivage pour faire notre toilette de fête et rafraichir nos tatouages avant de paraître devant les Français. Tandis que nous étions occupés ainsi, nos sentinelles jetèrent le cri de guerre. Un grand parti d'Iroquois venait nous attaquer. Nous saisimes nos armes, et après un engagement rapide, les [roquoïs

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prirent la fuite. Nous les poursuivimes et en fimes beaucoup prisonniers. Un grand nombre avait été tué.

‘ Nous échangeñmes nos pelleteries aux Trois-Rivières et repartimes pour notre pays, triomphantset joyeux,et nos ceintures chargées des scalps de la victoire. Hélas!

nous devions bientôt apprendre que nous aurions mieux fait de rester dans notre bourgade pour défendre nos familles.”

[ci le Renard-Noir s'arrêta quelques ins tants. On eut dit qu’il voulait rassembler ses forces pour raconter les choses pénibles qu'il lui restait à dire.

Depuis quelques instants Mornac semblait distrait. [l se retournait fréquemment pour regarder par la fenêtre près de laquelle il était assis. Avant la pause que le Renard- Noir venait de faire, le chevalier s'était penché vers Jolliet et lui avait dit rapidement à l'oreille :

—Regardez donc du côté des palissades qui entourent la maison. Il me semble apercevoir quelque chose comme une tête d'homme qui s'agiterait au-dessus de la pointe des pieux.

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