‹ Le tomahahk et l'épée [microforme]Chapitre 3 sur 23 · PS: ES · texte numérisé non relu

PS: ES

—Chut! fit Jolliet. Prenons garde d’effrayver les dames. Examinons en silence et à la dérobée.

En ce moment deux gros chiens de garde qui dormaient dans la cour se mirent à aboyer.

Les femmes se regardèrent en frissonnant.

—Sentiraient-ils des ennemis? demanda Mme Guillot qui ne put s'empècher de pâlir.

—Les chiens japent à la lune qui se lève, repartit Joncas.

Le croissant de la lune argentait le champ azuré de la nuit, au-dessus des grands arbres immobhiles.

—Je ne vois plus rien, reprit Mornac à voix basse. La tête a disparu.

— Vous vous trompiez, fit Jolliet sur le même ton.

Les chiens n’aboyaicnt plus, mais grondaient sourdement.

— Veuillez continuer, chef, dit Jolliet à

voix haute pour chasser la crainte qui commençait à saisir les femmes.

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*— Nous étions encore à une journée de marche de Téanaustayé, où Saint-Joseph, qui était la principale bourgade de la nation et celle que j'habitais avec Fleur-d'Etoile et mes fils, lorsque, en mettant pied sur le rivage pour y passer la nuit, nous trouvâmes un pauvre vieux guerrier de notre village. IL était blessé gravement et se trainait à peine. À notre vue il se mit à pousser des gémissements lamentables. Mes fils, s'écria-t-il, semblent être dans la joie quand ils devraient pleurer toutes les larmes de leurs yeux!” Nous crûmes que ses esprits s'étaient égarés par suite de l'affaiblissement où il se trouvait. Il s’en aperçut et nous dit : Pleurez, 6 mes fils !

pleurez vos femmes et vos enfants massacrés ; pleurez les vieillards de la nation disparus! Téanaustayé n'est plus! Les Iroquois ont brûlé nos cabanes après en avoir surpris et tué tous les habitants!

Blessé moi-même j'ai pu m'échapper et m'enfuir jusqu'ici, où depuis plusieurs

Pendant que Mornac à demi tourné vers la fenêtre continuait à regarder négligemment au dehors, le Renard-Noir reprit son

jours je me traine en mourant à chaque ALL Pas :

«Un hurlement de douleur, suivi d'un morne silence, accueillit ces nouvelles horribles.

“ Voici ce que le blessé nous apprit quand nos oreilles purent l'écouter.

‘Quelques jours auparavant, * tandis que le soleil du matin dorait les champs de maïs qui entouraient le village paisible, et que des groupes de jeunes filles babillaient à l'ombre des ouigouams, que les vieilles femmes pilaient le grain dans des mortiers de bois et que les enfants nus se roulaient dans la poussière, pêle-mèle avec les chiens couchés au soleil, un cri de terreur éclata dans le silence où reposait la bourgade.

—‘t Les Iroquois! les Iroquois!

‘ La bourgade venait d'être envahie par un grand parti de guerriers ennemis. + Les quelques hommes valides laissés pour la garde du village voulurent courir à leurs

* Le matin du 4 juillet 1648.

+ Francis Parkman, ‘‘ Yesuits én America."

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armes et se défendre. [ls furent les pre miers tués. La robe noire qui demeurait à Téanaustayé, et que les blancs appelaient père Daniel, et que nous nommions Achiendase, s’efforca de rallier les défenseurs en promettant le ciel à ceux qui mourraient pour leur famille et leur religion. Quelques v'eillards l’entourèrent, ainsi que toutes les femmes et les enfants. Et ce fut tändis qu'il baptisait ceux qui n'étaient pas encore chrétiens qu'il fut tué d'un coup d’arquebuse.

‘“ Le petit nombre de défenseurs qui se trouvaient dans le village une fois tués, les [roquois tournèrent leur furie contre les femmes, les enfants et les vieillards, et mirent le feu à tous les ouigouams.

‘ Quand la bourgade ne fut plus qu'un tas de cendres fumantes, les ennemis se retirèrent avec plus de sept cents prisonniers dont ils tuèrent un grand nombre en retournant chez eux. Beaucoupplus avaient été égorgés dans l'enceinte du village.

‘ Ce récit lamentable nous plongea dans l'abattement le plus profond.

«Ee lendemain soir, nous arrivâmes à

l'endroit où "Féanaustayé s'élevaitnaguère, Au lieu des cris de triomphe, des fôtes, des femines joyeuses qui devaient nous accueillir à notre glorieux retour, nous ne trouvimes que ruine, mort et désolation.

‘ C'était là que j'avais laissé ma pauvre Fleur-d'Etoile et ses sept plus jeunes enfants, Mes quatre fils ainés m'avaient accompagné aux Trois-Rivières. Silencieux, nous nous assimes au milieu des restes méconnaissables de nos familles massacrées. Immobiles, la tête penchée, les yeux fixés sur les cendres encore fumantes de notre village, nous passämes ainsi la nuit. Les larmes et les gémissements ne conviennent qu'aux femmes; le deuil des vucrriers doit ètre fier et calme.

‘ Le lendemain, nous allâmes nous réfugier dans le village de Tohotaenrat (Saint- Michel) qui était Le plus rappr oché de notre bourgade anéantie.

Là. j'appris le sort de l'infortunée Fleur-d’'Etoile. Elle avait réussi à se sauver dans les bois avec ses enfants, et s'était cachée dans un épais buisson où elle se croyait en sûreté. Les Iroquois chassaient les fugitifs

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comme des bètes sauvages, Ils passerent près de l'endroit où la mère tremblante était blottie. Ces chiens ne la voyaient pas et l’'auraient dépassée quand son plus jeune enfant se mit à crier. Elle voulut étouffer les vagissements du malheureux petit être qui la perdait. Les [roquois avaient entendu et bondirent sur leur proie comme des loups enragés. [ls assommeèrent ma pauvre Fleur-d'Etoile à coups de tomahahk, après avoir massacré sous ses veux nos enfants dont ils fracassèrent la tète sur un tronc d'arbre. Un seul d’entre eux, qu'ils avaient laissé pour mort, revint ensuite à lui et me dit ces épouvantables malheurs.”

Le Renard-Noir, ému par ces terribles souvenirs, s'arrèta un instant encore. Son accent étrange, sa voix profonde et vibrant sous le coup de l'émotion, avait quelque chose de sombre quiétreignait péniblement l'âme de ses auditeurs. Tous étaient comme suspendus à ses lèvres et l’écoutaient silen cieusement. La femme de Joncas oubliait de faire tourner son rouet, Joncas lui-même fumait avec une pipe éteinte. Mme Guillot avait laissé tomber son tricot surses genoux.

Jeanne de Richecourt ne détachait ses «)

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grands yeux humides de la figure bizarrement tatouée du Renard-Noir,que pour les arrôter sur l'ombre du sauvage qui se dessinait sur le mur et montait jusqu’au plafond où la toutfe de cheveux, droite sur le crâne du Huron, s'agitait sinistre sur le fond rouge de la lumière blafarde que jetait une chandelle fumeuse.

Durant cette seconde interruption, les chiens qui s'étaient tûs auparavant, pousserent tout à coup un de ces hurlements déchirants qui portent au loin dans la nuit une indéfinissable horreur. On aurait dit un immense sanglot humain arraché par des tortures infernales.

Le silence qui régnait déjà dans la vaste salle prenait un caractère inquiétant. Chaeun examinait son voisin à la dérobée en s’efforcant de cacher le malaise qu'il éprouvait.

Mornac, la main négligemment appuyée sur la crosse de l’un des pistolets passés à sa ceinture, etdolliet, regardaient au dehors. Ils ne vovaient rien d'insolite et n’apercevaient au-dessus de la palissade que les larges eaux du fleuve quise bercaient mol-

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iement au loin sous la lumière bleuâtre de la lune.

Après un hurlement prolongé, la voix ‘fl des chiens s’éteignit encore en un grogne- \g ment menaçant, et le Renard-Noir poursuivit d'un ton morne et sourd :

*‘ Pendant la saison des neiges qui suivit, | 1 je tâchai de persuader à nos guerriers | d'être plus défiants que par le passé et de garder les environs de nos bourgades pour |

ne pas être surpris. Ils m'écoutèrent d'abord ;

mais l’insouciance funeste qui a perdu

notre malheureuse nation reprit bientôt le

dessus, et ils finirent par mépriser la voix

d'un chef plus expérimenté qu'eux tous. | Mes fils m'avertirent que l’on murmurait | mème contre moi. On m'accusait d’être la | cause de tous les maux qui avaient fondu sur nous. Depuis, disait-on, que le Renard- Noir avait amené les missionnaires avec lui, la nation semblait avoir été abandonnée du Graud-Esprit. C'était les sorciers et les païens qui répandaient ces bruits.

«L'hiver était fini et le soleil du printemps achevait de fondre la neige autour | de nos cabanes, lorsque mes quatre fils |

ainés partirent pour aller voir les robes noires, Brébeuf et Lalemant, que nous appelons Echon et Achiendase, qui demeuraient à Ataronchronons (Saint-Louis) Le plus jeune de mes eñfants, blessé à Teanaustayé, restait seul avec moi.

‘Il y avait trois jours que mes fils m'avaient quitté, lorsque, un matin,* nous aperçûmes un nuage épais de fumée qui s'élevait, dans l'éloignement, par dessus les arbres dépouillés de leurs feuilles.

‘Un long cri de détresse s'échappa de nos poitrines : ‘Les [Iroquois! Ils brülent Saint-Louis.”

‘ Nous regardions en silence cet amas de fumée mêlée de flamme, qui montait vers le ciel, quand nous vimes accourir deux de nos frères d’Ataronchronons. [ls étaient hors d'haleine et paraissaient frappés de terreur. Nos craintes n'étaient que trop vraies Les I[roquois venaient d’incendier Saint-Louis après avoir détruit Saint-Ignace et massacré les habitants des deux bourgades.

* [.c 16 mars 1649.

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‘Je pensai à mes quatre fils qui devaient avoir été surpris et tuës à Ataronchronons et mon cœur souffrit horriblement. Dans l'espérance de les sauver s'il était encore temps ou de les venger du moins, je suppliai les guerriers de Tohotaenrat de me suivre pour aller combattre nos ennemis. 13N Is ne voulurent pas m'entendre et m'acca- LU blèrent de malédiction, disant que je leur avais attiré tous ces désastres.

‘Je baissai La tète et sortis seul de ieur ns village après avoir demandé à une vieille

femme de prendre soin de mon plus jeune 1 fils. |

“ Saint-Louis était à deux heures de 1h:

marche au nord de Tohotaenrat. J'avais Î fait plus de la moitié du chemin, bien | décidé à me faire tuer par les [roquois, | lorsque je rencontrai un parti de trois cents

guerriers hurons. [ls étaient chrétiens et | 4 venaient de la Conception et de Sainte- | Madeleine, bourgs situés à l'ouest de Saint Ignace et d’Ataronchronons. [ls étaient armés pour le combat et se dirigeaient vers Sainte-Marie qui courait de grands périls ; ce village n'était qu'à une henre de Saint- Louis.

‘ A Ataronchronons, nos frères nous apprirent que de Saint-Ignace et de Saint- Louis il ne restait plus que des cendres et des cadavres. Les deux robes noires, Echon et Achiendase, Y avaient péri en bénissant l’'agonie des nôtres. *

Un des fugitifs me dit qu'il avait vu Le]

mes quatre fils ainés tomber morts en protégant les robes noires.

* Les reliques du Père Brébeuf et du Père Gabriel Lalemant, sont conservées à l'Hôtel-Dieu de Québec, dans une cellule érigée en oratoire. Jusqu'à présenton n'avait aucune donnée sur la manière dont ces restes précieux avaient été recueillis à la bourgade Saint-Louis du pays des Hurons.

Voici, concernant ce sujet, quelques renseignements inédits qui nous sont fournis par M. l'abbé Casgrain. Ils se trouvent dans un manuscrit montagnais et français, appartenant à l'archevèché de Québec, et écrit par le Père François de Crépieul sur les sauvages de la mission de Tadoussac,

—Extrait d'une copie de la circulaire au Père de Crépieul touchant la mort du F. François Malherbe, arrivée au lac Saint-Jean, en avril 1696.

‘‘ ]l nous a été ravi à l'âge de 60 et 9 ans dontilena passé 42 dans notre compagnie, Sa vocation luy commença dans le pays des Hurons où il estait avec nos missionnaires en qualité d'engagé, lorsque les PP. Jean de Brébeufet Gabriel Lalemant de Ste. et heureuse mémoire, furent martirisés par les Iroquois le 16 et 17 de Mars 1649, comme il eut l'honneur, aussi bien que la charité, de nous apporter sur son dos durant 2 lieues les corps grillés et rotys de ces religieux martyrs.”

On voit par ce passage que c'est le frère Malherhe cm recueillit ces reliques et les porta au fort Sainte-Marie et les y remit aux PP. Jésuites. Elles y furent conservées et probablement amenées à Québec par le P, Ragueneau qui accompagnait les restes de la nation huronne.

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“ De mes ouze enfants il ne me restait plus qu'un!

‘Je n’eus pas le temps de les pleurer.

Une avant-garde de deux cents Iroquois s’avançait pour commencer l'attaque de Sainte-Marie. Nous nous séparâämes en plusieurs partis pour les arrêter. La première bande de nos guerriers fut repoussée.

Comme les Iroquois les poursuivaient en les chassant vers Ataronchronons, je tombai sur les ennemis avec deux cents Hurons chrétiens qui m’avaient choisi pour chef.

“ Surpris, les Iroquois lâchent pied à leur tour et courent se réfugier dans l’enceinte de Saint-Louis. Les palissades seules restaient debout. Les ennemis y chercltent un abri. Nous les y suivons. Le grand nombre est tué, le reste se sauve. Nous étions maitres de la place. Ce ne fut pas pour longtemps. Au bout d’une heure le principal corps des Iroquois s'abattait sur les palissades en hurlant leur cri de guerre.

‘Ce fut alors un des plus furieux combats dont les anciens se souviennent. Nous n'étions plus que cent cinquante capables de combattre les sept cents Iroquois qui nous attaquaient. Mais nous voulions mou

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rir après en avoir tué le plus grand nombre possible. La bataille dura toute l'après-midi. La nuit était descendue sur la terre que nos cris de guerre et le bruit de nos coups retentissaient encore au loin dans la forêt.

Enfin le nombre l’emporta et il n’y avait plus autour de moi que vingt Hurons épuisés de blessures et de fatigue, quand nous fûmes terrassés et faits prisonniers.

‘ Les 1roquois avaient perdu plus de cent de leurs meilleurs guerriers dont plusieurs capitaines. La victoiredeur coûtaient cher.

Au milieu üe la nuit, tandis que les vainqueurss'amusaient à torturer quelquesuüs des nîtres, je brisai mes liens et me sauvai vers Sainte-Marie. J'avais encore soif de sang.

‘ Sept cents guerriers hurons sortaient d’'Ataronehronons afin de poursuivre les [roquois. Tout couvert de blessures et mourant de faim je partis avec eux. Je me sentais assez de force pour en tuer encore.

Nous ne püûmes jamais rejoindre nos ennemis qui s’enfuyaient après avoir massacré un grand nombre de leurs prisonniers.

Nous trouvâmes les cadavres de ceux des

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nôtres qu'ils avaient assommés pendant la marche, et d’autres attachés à des troncs d’arbres et à moitié brülés par des branches entassées à la hâte.

‘Nous ne revinmes que pour assister à la débâcle d’une nation épouvantée. Quinze bourgades étaient déjà abandonnées et brûlées, et les familles et les tribus se dispersaient de tous côtés. Les uns s’enfoncèrent dans les solitudes du nord ou de l’est; un bon nombre alla demander asile à la nation des Tionnontates, dans la vallée des Montagnes-Bleues ; quelques autres joignirent la peuplade des Neutres, au nord du lac Erié.

‘“ Le parti le plus nombreux, j'en étais avec mon seul et dernier fils que j'avais retrouvé à Tohotaenrat, fut se retirer dans l'ile que nous appelions Ahoendoëé et que les robes noires nommèrent Saint-Joseph.

Elle repose dans le grand lac Huron à l'entrée de la baie de Matchedash. *

* Cettcile, située dans la baie Georgienne, porte aujourd'hui le nom de Ckarily ou de Christian Island. On y voit encore les restes d'un fort de pierre que les Jésuites y firent alors bâtir pour protéger les Hurons.

‘ Dans l'automne nous étions là six ou huit mille misérables manquant de tout.

Nos maux augmentèrent éncore quand vint l'hiver. On vit des hommes, des femmes et des enfants décharnés se trainer de cabane en cabane comme des squelettes vivants pour y demander quelque chose à manger.

“Il en mourut bientôt par douzaine tous les jours. Les survivants manquant de plus en plus de vivres, se mirent à déterrer les morts pour s’en nourrir. Une maladie aida l'œuvre de la famine. Avant le printemps la moitié des exilés de l'ile Ahoendoëé étaient morts. Mon dernier fils atteint de la maladie horrible mourut entre mes bras, comme le printemps s’annonçait par la fonte des neiges. Je n'avais plus de famille et j'allais rester seul sur la terre !

‘ Quand les glaces furent fondues sur le lac, beaucoup de survivants affamés traversèrent à la terre ferme pour y chercher leur subsistance.

‘ Mais les [roquois les y guettaient encore et les massacrèrent tous.

‘ On apprit dans le même temps que la nation des Tionnontates, chez laquelle plusieurs de nos familles s'étaient réfugiées

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l'automne précédent, avait été attaquée durant l'hiver par nos ennemis communs qui avaient détruit la bourgade Etarita (Saint-Jean) après en avoir massacré les femines, les vieillards et les enfants, un jour que tous les guerriers étaient absents à la recherche des [roquois.

** La terreur fut alors à son comble. et les robes noires qui avaient courageusement partagé tous nos malheurs, nous offrirent de nous emmener avec eux pour nous conduire près du fort de Québec, où nous serions assurément en sûreté.

‘* Nous n'étions plus que trois cents, et nous les suivimes jusqu'à Stadaconna, quittant pour toujours la terre où les os de nos aïeux et de nos proches allaient dormir abandonnés dansl'oubli.

‘‘ La grande nation des Hurons avait disparu et la plus petite peuplade des [roquois dominait et se faisait craindre au loin sur le territoire du Canada.

‘Mes frères s’établirent dans la longue ile qui regarde Québec. Quelque temps je demeurai avec eux. Mais poursuivi par leurs sourds et injustes reproches d’avoir

attiré sur leurs têtes des malheurs, qu'ils auraient pu éviter en suivant mes conseils, je les quittai tout à fait pour venir ici habiter et travailler avec mon frère le visage püle (Joncas) que j'avais autrefois rencontré en ami dans nos regrettés pays de chasse.

‘ Maintenant le Renard-Noir est le seul de sa famille sur la terre, et quand vient le soir il va souvent s'asseoir sur le bord du grand fleuve en songeant à ceux qui ne sont plus et qu’il aima tant. Quelquefois le chef disparait durant de longs mois et mon ami, le visage pâle, ne sait plus ce que je

suis devenu. Un bon jour, pourtant, le Renard-Noir reparait sous ce toit hospitalier. Le front du chefest alors plus serein ; son cœur bat plus vite à la vue de quelque scalp sanglant qu'il rapporte et qu'il s'en va cacher dans un endroit connu de lui seul. [1 y en a onze qui sèchent en ce lieu secret. Depuis que j'ai quitté pour toujours le pays de mes pères, onze guerriers Iroquois ont été trouvés morts aux environs de leurs bourgades. Moi seul connais comment ils ont été tués pour venger mes onze fils, et moi seul sais quelles ont été leurs souffrances dernières.

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‘ [1] me manque encore une chevelure ; celle-là doit-ètre consacrée à la mémoire de Fleur-d’Etoile. Je l'ai réservée pour la dernière. C'est le scalp d’un grand chef qu’il me faut. Quand ce trophée sera sus-

à A < \ 1] J Li L T : L pendu à côté des autres, le Renard-Noit pourra mourir en paix. ”

Le langage figuré du Huron, dont je n’ai pu imiter partout l'originalité de crainte de n’ètre pas assez clair dans la narration de faits strictement historiques, tenait encore les auditeurs sous le coup de l'émotion pénible produite par un aussi triste récit,

quand Mornac, l'œil en feu, la moustache hérissée, se leva soudain.

Rapide comme l'éclair, il ouvrit la fenétre de sa main gauche et saisit de sa droite l’un de ses pistolets dont il fit feu en visant vers la palissade.

Cela fut si prompt que les hommes se trouvèrent debout et que les femmes jeterent leur cri, comme l'air frais du dehors chassait à l’intérieur de la maison la fumée de la poudre, et que le bruit de la détonation roulait sous les sonores arceanx de la forèt voisine.

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Pendant le moment de silence qui suivit ce brouhaha, on crut entendre, venant du dehors, un léger cri de douleur qui répondit au coup de feu, puis la chûte d’un corps pesant sur le sol.

—$Sandious ! dit froidement Mornac, je savais bien, moi, qu'il y avait un individu sur cette palissade. Aussi ne l'ai-je pas manqué ! .....… don ne Res RE MERE ES C'était un parti de guerre iroquois lancé sur les traces du chef Huron et de ses amis de la Pointe-à-Lacaille.

—Mon fils a le sang bouillant, dit le Renard-Noir, et ses nerfs sont prompts à se tendre. Eteignez cette lumière.

Dans l'après-midi du trentièëme jour de juin de l’année suivante (1665), les soixante. dix maisons de Québec étaient complètement vides de leurshabitants qui, affluaient dans les rues de la petite ville et remplissaient les airs de leurs cris de joie.

Quelle était donc la cause de cette allégresse, et quelle grande fête célébrait-on ce jour-là ?

Ce n'était rien moins que l'arrivée de Mgr. le Vice-Roi de la Nouvelle-France, M. le marquis de Tracy, et d'une partie du régiment de Carignan.

La solennité que l'on célébrait ce jour-là était la fête de la délivrance de la colonie, à la rescousse de laquelle le roi de France envoyait enfin les plus abondants secours.

Dix jours auparavant, le 19 juin, le vaisseau de Le Gagneur était arrivé avec les quatre premières compagnies du régiment de Carignan, qui, dans cette belle après-midi du trente juin, faisaient la haie aux abords de la grande église et dans la côte de Lamontagne, avec quatre autres compagnie débarquées le matin mème du vaisseau qui avait amené M. le marquis de Tracy.

Toutà coup l'on entendit, venant de la basse ville, le bruit des tambours qui battaient aux champs, et les cris aigus du fifre qui montaient en trilles joyeuses pardessus le fort des Hurons.

Mgr. le Vice-Roi venait de mettre pied à terre.

A ce signat impatiemment attendu, M. le

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‘bedeau de la cathédrale se pendit à la corde de la grosse cloche, tandis que, mêlant leuts voix plus grèles et plus précipitées à celle de leur doyenne, les cloches du Séminaire, du collége des Jésuites, des Ursulines et de l'Hôtel-Dieu entonnaient aussi l'hymne de la réjouissance,

Le bruit des acclamations montait et gagnait de plus en plus la rue de l’église, à mesure que Monseigneur et sa suite avancalent,

Tout à coup, tournant l'angle de la demeure de l’évèque, apparurent vingt-quatre gardes à cheval. Pour honorer son représentant, Louis XIV avait voulu que les gardes de M. de Tracy portassent les couleurs royales. Aussi était-ce merveille que de voir l'or et l'argent ruisseler sur leurs riches uniformes de velours et dé satin.

Quant aux chevaux, splendidement caparaçonnés, joyeux de se sentir enfin libres sur la terre ferme après une longue traversce, ils s'en venaient piaffant avec ardeur et grâce, et rongeant impatiemment le mors dont ils tachetaient, sans souci, l'or et l'argent.

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Après Les fiers vingt-quatre gardes, venaient quatre pages non moins richement vètus que les premiers.

Enfin, suivi de ses laquais, apparut le Vice-Roi lui-même. C'était un beau vieillard à l'air martial et imposant. Le poing droit appuyé sur la hanche, à la royale, le panache blanc de son large chapeau tout galonné d’or effleurant son épaule, il contenait son cheval de sa main gauche, et s'avançait en salnant les colons qui l'acclamaient à l'envi.

A côté de lui se tenait M. le chevalier de Chaumont, son ami et son protégé, qui fut plus tard ambassadeur de France à Siam.

Le brillant soleil de juin, qui tombait en plein sur toutes les splendeurs du cortége et sur le brillant acier des armes des soldats de Carignan, faisait jaillir mille gerbes de lumière qui scintillaient comme un foyer de flamme dans tout le parcours @e la rue de l’église.

En ce moment, M. le bedeau qui venait de passer la corde de la cloche à un aide, lequel sonnait à son tour à force de reins et de bras, laissa voir sa figure héate entre

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les deux battants de la porte de l'église. Il l’ouvrit toute grandeet l’on püt apercevoir Monseigneur de Laval vêtu pontificalement et accompagné de son clergé. Arrivés près du seuil, tous s’arrêtèrent et attendirent l'arrivée du Vice-Roi.

Celui ci, aidé de M. de Chaumont qui s'était empressé de descendre de cheval, mit pied à terre en face du portail. Il ôta son chapeau dont la longue plume trainait par terre et entra, tête nue, dans l’église.

L'évèque le salua avec grande dignité, lui présenta de l’eau bénite et le mena proche du chœur à la place qu'on avait préparée sur un prie-Dieu.

Mais, disent les relations du temps, M. de Tracy, quoique malade et affaibli de fièvre, se mit à genoux sur le pavé sans vouloir même se servir du carreau qui lui était offert.

Les grandes voix de l'orgue éclatérent alors sous les arceaux de la voûte en mèlant leur harmonie au chant solennel du Te Deum.

Lorsqu'il fallut sortir, Monsieur l’évèque vint reprendre Monseigneur de Tracy et le

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Toujours au son des cloches et au bruit des vivat de la population, le Vice-Roi remonta à cheval et se dirigea vers le château Saint-Louis.

M. de Mésy, le gouverneur, n’était plus là pour l'y recevoir, car il était mort quelques semaines auparavant, le septième jour de mai. Son humilité et sa charité pour les pauvres lui avaient fait demander d’être enterré avec eux dans le cimetière de l'Hôtel-Dieu. On avait fait élever sur sa fosse une grande croix qu'on y voyait encore au temps où la Mère Juchereau de St. Ignace écrivait son Jlistoire de l'Hôtel- Dieu de Québec, c'est-à-dire vers 1716. Du moins le vieux capitaine n'avait pas eu à subir l’affront de l’enquête que M. de Courcelles, le nouveau gouverneur (qui n'était pas encore arrivé.) était chargé de faire contre lui au sujet de ses différends avec le Conseil-Supérieur.

A peine rendu au château du Fort, M. de:

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Tracy dut recevoir la députation des notables de la ville, ainsi que celles des Huronset des Algonquins quise montrèrent des plus empressés à lui faire leur cour.

Ces derniers accompagnèrent leurs complimenis de présents. M. de Tracy prit beaucoup de plaisir à leurs discours. fl leur répondit fort obligeamment par un interprète et leur promit de les secourir et de les protéger de tout son pouvoir contre les Iroquois, dès que les troupes attendues de France seraient toutes arrivées. Mais comme le reste du régiment pouvait tarder à venir, il promit aux Sau-

vages, nos alliés, 1e leur donner sous peu de jours un certain nombre d'hommes pris dans les huit compagnies déjà rendues à Québec, afin de commencer tout de suite à construire la série de forts que l’on voulait élever sur les bords de la rivière Richelieu. pour contenir les Iroquois dans leur pays.

Quelques jours après, le chevalier de Mornac qui brülait du désir de présenter ses hommages au Vice-Roy, mais qui avait prudemment attendu que le marquis fût remis de ses fatigues et fût mieux disposé à l'entendre, le chevalier du Portail de

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Mornac se faisait annoncer chez Monseigneur de Tracy.

Celui-ci reçut le chevalier gracieusement. [lle nomma lieutenant à la place d'un officier qui était mort durant la traversée, et lui donna l’ordre de partir le lendemain matin avec sa compagnie pour aller commencer la construction des forts.

Le 23 juillet, toute la ville était encore en l'air. Drapeaux et musique en tête, quatre compagnies du régiment de Carignan, suivies d'une autre composée de volontaires que commandait le sieur de Repentigny, descendaient du château du Fort à la basse ville et défilaient, de la facon la plus martiale, au milieu de la population pressée sur leur passage. Un parti considérable de Hurons et d'Algonquins les accompagnait. Arrivés à l’Anse-des-Mères tous s'arréterent et l'embarquement commença.

Vers les dix heures du matin, les troupes et les volontaires étaient embarqüés sur de grands bateaux qui mirent à la voile suivis d'une flottille de canots d'écorce montés par les Sauvages alliés.

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