AURÉLIEN SCHOLL
Vers Dorés pour Charles Baudelaire
Par ici, vous qui voulez manger Le Lotus parfumé ! . . .
Baudelaire.
ja terre merveilleuse où ta proue aspira Et que tu ne conquis qu'en chantant dans les voiles, Nous l'avons fait surgir des mers que consacra L'immersion d'un flot magnifique d'étoiles.
Ton verbe la créait, mais tu ne croyais pas A la réalité splendide de ton verbe Et le souffle douteux que soulevaient tes pas Éparpilla toujours l'or pompeux de tes gerbes.
Tu fatiguas les flots de nefs d'airain, courbé Sous des sceptres lointains de palme, aux vierges Iles Puis tu sentis en toi, ta fierté succomber Quand tu compris l'élan de tes nefs, inutile.
Il eût été bien mieux de te proclamer Roi De trompes d'or sonnant d'épouvanter les ondes Et de faire surgir un monde égal à toi Du tumulte pacifié des mers profondes !
Que nous importe à nous, la révolte des mers? Et qu'il existe ou non une terre sacrée : Chaque nuit, le torrent des astres croule et crée Un continent de gemme, aux verts palmiers d'éclairs !
Pour en consolider l'errante illusion
Nous l'immobilisons du poids de notre essence :
Et puis nous imposons ces belles visions
Qui nous ont investis de leur toute-puissance.
Et le monde agonise en un ricanement A nos fronts incompris, il prodigue l'injure. — Le Puits Maudit veut rétrécir le firmament Mais l'Azur irrité plane et le transfigure.
Nous nous sommes conquis sur l'antique univers Nous le repétrirons, ô Maître, à notre image: Et couronnés d'insulte aussi bien que d'hommage C'est pourquoi nous passons portant des rameaux verts.
Nous sommes les enfants élus de la Victoire ! Nous rêvons un empire et nous le conquerrons Mais ton Ombre égarée aux bois expiatoires Nous conduit au chant clair de ses pâles clairons.
Quand ton Ombre a passé par nos midis suprêmes Aux poudres des chemins nous nous sommes couchés : Ton Ombre a secoué sur nous comme un baptême Les lys élyséens, par ta dextre fauchés.
Ah ! verse-nous aussi le pardon des colères Et la coupe d'oubli puisée au doux Léthé Et l'on verra passer nos cohortes célères Dans l'éclat pacifique et divin des étés !
Emmanuel Signoret
A Baudelaire
| Jardinier des Fleurs du Mal, ô Baudelaire,
Qui, des venins amers aux lys sombres cachés, 91 Sus tirer la liqueur exquise des péchés, Pour consoler d'Adam la race séculaire;
Vigneron du coteau que mûrit la colère Des soleils ténébreux sur la terre penchés, Chars des Icares morts sur les chemins cherchés, Martyrs dont le mépris des sots fut le salaire ;
Chercheur du feu sacré des éternels enfers, Qui plongeas dans l'horreur des abymes ouverts Sous les pas chancelants des mornes destinées;
Je t'aime, ô contempteur des communs paradis, Pour ta haine des Dieux, ton amour des maudits, Et ta grande pitié pour les femmes damnées!
Armand Silvestre
21 novembre iSç^.
« Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir. »
Baudelaire.
vierge devenue, hélas, femme d'autrui J'eus, en sa prime fleur, ton âme virginale ; Je t'aimai chastement, chère ; encore aujourd'hui Mon amour est vivant sous la pierre tombale.
Sous la pierre tombale à la froideur banale Vibre un peu du soleil qui pour nous deux a lui ; Il emplit de clarté la crypte sépulchrale, Et le caveau devient un temple, grâce à lui.
Plus rien d'humain ne peut troubler ce sanctuaire :
Tu ne m'appartiens pas, et je hais l'adultère ;
Pour nous, l'amour des sens est mort, mort sans espoir.
Mais je garde en mon cœur le culte de ton âme.
O toi que j'aimai vierge, et qu'un autre a pour femme,
Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir.
LOUIS MOISSENET
A cette dame
oujours aimer avec nos cœurs toujours malades ! ...Les lauriers sont flétris dont vous êtes l'Automne, !l O ma saison toujours pensive et sans couronnes Et je suis le jardin de votre promenade.
Avant d'effeuiller tout parmi toutes les branches, Venez lire, pour y songer les jours de larmes, La mort des lèvres et des cœurs et de vos charmes, Et mettre au livre le parfum de vos mains blanches...
Gabriel Soulages
Le Désir
es Esprits malins dont le séjour chorégraphique Qu'on dit insaisissable est pourtant inclus en nous, Les bleus Démons à la langue irristible et saphique Titillent notre chair de leurs chauds baisers de fous !
Et ni grâce, ni trêve ! Et notre amour adelphique Se consommant, vainqueur, ainsi qu'un péché bien doux, N'aura vécu que lorsque, ivre du rut maléfique, L'Incube aura roulé dans le terminal Dessous !
Alors, le cœur nageant dans des délices de baume, Du Triomphe absolu sourdra la réaction... Mais question n'est pas de Satan ni ce Sodome :
Ainsi, lorsqu'au Désir succède l'Obtention, L'éréthisme aussitôt se résout en veulerie ; Le Désir exaucé n'est plus qu'une duperie.
Passion, c'est souffrance, oh ! l'Amour est Passion ! Mais les Passions sont la Vie et pour Vivre on prie ! Quand la femme adorée est morte on se remarie ! La viduité, c'est la pire finition.
Or, vraiment serions-nous sans ces démons tutélaires Qui nous hantent, fatals comme des fils du Destin, Et qui, raillant l'exorcisme des prêtres colères, Les accablent encore des reliefs du Festin?...
Aussi, la volupté du désir est prolifique. Dans vos cieux idéaux, planez, Esprits tout absous ! Démons, que votre langue irrésistible et saphique Titille notre chair de vos chauds baisers de fous !
André Veidaux
A Charles Baudelaire
ugo régnant, quand tous n'étaient que son reflet, Un soir, tu les quittas et leurs routes battues, Pour t'en venir, puissant et seul, vers les statues.
D'un art en marbre noir veiné de violet ;
•Grandes, qui reposaient sous des roses funèbres. Les bras en croix et les deux seins désenflammés ; Ton regard clair toucha leurs pauvres yeux fermés, Et rénova leur âme en ces closes ténèbres.
Tu les ornas de ton orgueil, toi, le hanté De vice et de terreur, d'amour et de prière Et les vêtis soudain d'une telle lumière Qu'elles furent la Vie et ton Eternité.
Depuis, au long des jours de désir et de haine Dont les soleils couchants meurent au fond du coeur, Celles que tu créas rêvent d'une douleur ■ Etrangement nouvelle et fervemment humaine,
Et crient au loin ton nom qui rayonne d'un feu Céleste et souterrain comme une pierre ardente, O poète, qui retournas l'œuvre de Dante Et mis en haut Satan et descendis vers Dieu.
Emile Verhaeren
A Charles Baudelaire
.« Plains-moi ...Sinon je te maudis. »
Charles Baudelaire.
j uand — hommage pieux — les poètes laurés Jetèrent, tour à tour, leur plume sur sa bière, Peut-être que, parmi ses clairs rêves dorés, L'âme du vieux Spencer en a souri plus fière ;
Mais toi !... toute la Gloire eût-elle pris ton deuil La Muse eût-elle dit ton haut panégyrique. Le lourd sommeil qui t'a prostré dans le cercueil Ne se fût pas troublé d'un rire sarcastique.
Dors, oublieux : l'Eternité n'est pas assez
Pour reposer ton cœur et ton âme lassés
De ce chemin de croix que tu semas de ronces ;
Est-il un pèlerin des antres sans réponses Qui, se penchant pour épeler ton nom si las, Répète : 'Baudelaire ! — et ne s'attriste pas ?
Francis Vielé-Griffin