‹ Le Tombeau de Charles BaudelaireChapitre 21 sur 44 · PROSE · texte numérisé non relu

PROSE

E matin, j'avais reçu de mon ami un sonnet où revivait, encadrée d'images admiratives, la sardonique et suave personnalité de Charles Baudelaire. C'était aussi la première journée du printemps ; pour moi, sur les flots d'air renouvelé ondulaient à la fois les parfums renaissants et des strophes de XInvitation au Voyage.

L'après-midi je traversai Paris ; un glacis d'or léger et mouvant chamarrait la patine de ses beaux vieux édifices et couvrait de joyaux la rote fraîche de la Seine. Jeux du soleil, ces taches I de lumière ou reflets des regards haineux et tendres dont, jadis, "immortel songeur maudit et caressa les pierres de la ville ? Mêlés à la valse aérienne des atomes et des clailés s'enroulaient et se déroulaient sans cesse en mon souvenir les vers évocateurs ; inconsciemment d'abord, ensuite volontairement, entraîné par leur rythme, j'essayai de m'esquisser, à mon tour, le satanique apôtre qu'ils ressuscitaient ; mais, ni le bruit continu, ni le mouvement de la foule, ni même le charme tiède de la saison n'accompagnaient harmonieusement la cadence des alexandrins ; rien de l'entourage ne concordait avec mes pensées, rien ne rappelait la grande figure encombrant ma mémoire, rien ne la symbolisait.

Puis, hors de la cité, en pleine atmosphère, je parcourus de longues, longues allées d'arbres tressaillants où se posaient mes imaginations aussi vagues et fugitives que les duvets envolés des bourgeons ; ils frémirent aux langueurs du soir venu ; les quatrains et les tiercets obsesseurs m'enlacèrent d'un treillis plus étroit ; maintenant, dans la nuit régnante, je ne discernai ni les duvets, ni les projets, et ne rapportai, de retour aux rues tumultueuses que la déception et la sourde humiliation d'une recherche vaine.

Devant le foyer où les flammes s'alanguissaient déjà sous le souffle ennemi de mars, un voyageur parlait ; ses paroles perçaient à peine la muraille de mes préoccupations ; elles prolongeaient les rimes que mes regards hallucinés lisaient, tracées par les cendres incandescentes sur la dalle de l'âtre ; elles vibrèrent davantage et dominèrent enfin le murmure intérieur qui résonnait obstinément en moi :

— Cet hiver, à Londres, pendant les fortes gelées, un marinier tomba à l'eau ; les bords de la Tamise étaient pris, et les glaçons, exhaussés de chaque côté, laissaient au milieu un espace libre où roulait un torrent ; le malheureux fut serré entre deux blocs, immergé jusqu'à la ceinture ; il se cramponna à sa barque renversée ; on tenta de le secourir, mais on n'osa s'aventurer jusqu'à lui. On l'apercevait, travaillant à se dégager par des efforts surhumains ; puis, il ne bougea plus et resta ainsi suspendu, soudé à l'embâcle. Alors, balancée par le courant, la banquise descendit à la mer, entraîna le cadavre ; ses mains raidies toujours levées au-dessus de sa tête, il passa sous les ponts. A chaque flux, à chaque reflux, il revint et repartit : La foule anxieuse se massait sur les rives

ço LE TOMBEAU DE CHARLES BAUDELAIRE

J'écoutai le placide causeur.... et, tout à coup, pensai que derrière moi, ricanait le Hasard, ce dieu pour qui le poète brûla tant d'amer encens. Sous l'influence de cette présence sarcastique, en une seconde de clairvoyance, je sentis quel rapport nouait le récit de la sombre aventure à mes réflexions antérieures, quelle mystique fraternité liait l'artiste et le noyé. Je revis donc compréhensiblement la scène en son tragique effroi ; l'homme, proie de la gueule de glace, ses bras tendus vers les cieux plombés, fermés, sa face terrifiée que les fanaux coloraient fantastiquement de lueurs vertes et rouges, sa bouche crispée dont le mugissement des ondes furieuses éteignait les clameurs, la cohue, spectatrice impuissante et curieuse, suivant des yeux ce spectre emporté par les solitudes désolées, ramené dans la ville indifférente, ce prisonnier, à présent silencieux, saisi entre la double horreur d'un ciel sans pitié et d'un fleuve aussi rigide et glacé qui, sous la cruauté du jour, sous l'épouvante des ténèbres, le tenait et le poussait dans l'inexorable monotonie de ses marées.

Judith Cladel

ier avril 05.

Mon Cher Confrère,

L'OIQUE je n'aie pas encore l'âge d'un ancêtre j'ai le triste avantage d'avoir connu, vu passer dans le rayonnement de leur gloire ou la pénombre de leur détresse, ceux que la nouvelle génération salue et honore aujourd'hui. Charles Baudelaire est de ceux-là. Je ne saurais mieux faire que de vous recopier ce que j'écrivais au lendemain de la mort du poète.

« Charles Baudelaire a disparu. Depuis quelque temps il n'appartenait plus au monde vivant; il est entré hier dans 1 immortalité. Ce grand énamouré du mot ne trouvait plus ses mots. Ce cerveau puissant se débattait contre l'ombre envahissante. L'œil voyait encore peut-être ; la langue se refusait à parler.

« Aphasique, lui, Baudelaire, ce merveilleux causeur qui nous charmait en nos promenades dans Bruxelles, devant les tableaux ou les églises ! Chaque jour s'enfonçant plus avant dans la nuit, cette pensée toujours militante, inquiète, frissonnante ! « Vous avez créé un frisson nouveau » lui écrivait Victor Hugo au lendemain des Fleurs du Mal .

« Ce qui me frappait en lui c'est qu'attiré par le gouffre il s'arrêtait cependant au bord pour le mesurer et en sourire. Ce génie épris du mystère, de l'au-delà, de l'intangible était, en même temps, le critique le plus clair et le plus sûr. Narquois avec cela et de la race des mystificateurs du temps passé, un mystificateur sublime et macabre. « Il se barattait la cervelle pour en tirer de l'étonnement, me disait un grand poète qui l'a aimé et qui l'admire, (i)

« Je 1 ai vu très sceptique et très dédaigneux devant certains disciples dont l'admiration compromettante lui pesait. Vallès vient d'être fort sévère pour lui dans son journal la Rue. Non, Baudelaire n'était pas l'homme dont parle l'auteur des Rêfractaires. Ce grand artiste, ce grand styliste fut sincère. Il l'a bien prouvé en jetant sa raison en pâture au démon du mieux. La mort d'un homme répond de sa vie : Charles Baudelaire est mort tué par cet incube, l'Art. Il va rejoindre Edgar Poe dans le Panthéon idéal des maîtres. Si ce Panthéon a des caves sombres, le Français et le Yankee s'y rencontreront. Gloire au Poïte, paix à l'Immortel ! »

Il me plaît aujourd'hui, mon cher confrère, de relire ces lignes et de constater que je suis un baudelairiste de la veille. Tout naturellement, en littérature comme en politique, les militants de la veille sont dépassés par les vainqueurs du lendemain.

Très cordialement à vous.

Jules Claretie.

5 novembre i8çj.

ii) Je peux citer son noai aujourd hui : c'était no'.re admirable et regretté Lee mte de Lisle.

Pour le tombeau de Baudelaire

A figure de Baudelaire, aux regards des prochains siècles,. ne s'éclairera pas d'une auréole plus vive qu'à cette heure. Le crépuscule du Romantisme tombe à l'origine de ce génie; il fut le porte-lumière des errants et des égarés dans la nuit compacte où s'éteignirent les feux et les éclats de 1830. Les ombres que sa vie en éprouva accompagneront sa mémoire. Elles ne la ternissent pas ; elles la voilent. Ce n'est pas l'oubli ; c'est le mystère persistant après lui, un mystère qu'il voulut et composa, fait à souhait et presque inviolable. J'y vois Baudelaire comme un ange déchu, non pas désespéré ; car s'il tomba du ciel, il peut, ayant traversé le monde, reparaître et menacer le ciel, aux antipodes de sa chute. Baudelaire n'est pas méconnu ; on le reconnaît mieux, en cette atmosphère dense et pesante, où la complexité inattendue des sensations inquiète l'âme et, sans la fixer, la retient longtemps comme l'obsession d'un remords ou d'un pressentiment. Pourtant, je n'ose admettre que le subtil Poète ait consenti à subir l'émotion qu'il nous communique. Certes, sa religion plutôt corrompue que démoniaque, son amour moins perverti que raffiné, son idéal éclairant et chaleureux dans la fumée épaisse parfois de l'expression, encourageront toujours à se réclamer de son œuvre les mangeurs de haschich et les buveurs d'éther, les esprits vertigineux et les coeurs inconsistants, les occultistes et les sadiques; ils adoreront Satan, suivant le rite qu'il institua sans y bien croire ; mais cette part de l'influence baudelairienne, mortelle dans ses effets, est périssable. Derrière ce cortège de trivialités, cet entourage excentrique, trop bruyant, trop odorant et trop coloré, qui sollicite et arrête la curiosité vaine du public, il faut voir en son refuge, deviner en son ironique dessin, un aristocrate hautain, un amant classique et délicat, protégeant son rêve d'un triple couvert, et priant la Douleur, la Solitude et la Résignation qu'après l'avoir purifié, elles l'élèvent ; aussi bien,. le garderont-elles pendant la traversée des siècles, jusqu'à l'Immortalité.

Dauphin Meunier

Décor pour la Statue de Baudelaire

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